Poèmes antiques (page 9)
J’ai vécu longuement. Je sais le lendemain
Des ivresses d’une heure et du désir humain.
Femme de Ménélas, je te prie et t’adjure :
Souviens-toi d’Athéné qui venge le parjure !
LE CHŒUR DE FEMMES.
Ô fille de Léda, noble Hélène aux pieds blancs,
Nous pressons tes genoux avec nos bras tremblants !
HÈLÈNE.
C’est assez. J’obéis à tes flammes divines,
Éros ! — Emporte-moi sur les ondes marines,
Ô Pâris ! — Hèlios luit dans l’Olympe en feu.
Adieu, Vierges de Sparte ! Ô Démodoce, adieu !
LE CHŒUR DE FEMMES.
Arrête, Hélène ! arrête, ô malheureuse Hélène !
Prends en pitié ta gloire et notre amère peine...
Elle fuit ! et déjà son long voile flottant
Disparaît au détour du portique éclatant.
Tombez, écroulez-vous, murs du palais antique !
Ô sol, ébranle-toi sur sa trace impudique !
DÉMODOCE.
C’en est fait ! L’eau gémit sous l’effort des nageurs.
Fuis donc, couple fatal, et crains les Dieux vengeurs !
LE CHŒUR DE FEMMES.
STROPHE.
Divins frères d’Hélène, éclatants Dioscures,
Qui brillez à nos yeux, durant les nuits obscures,
À l’horizon des vastes mers !
Refusez vos clartés si pures
Au vaisseau ravisseur qui fend les flots amers.
Beaux astres qui régnez au milieu des étoiles,
Laissez, de l’Olympe attristé,
D’une éternelle nuit tomber les sombres voiles :
Gloire, vertu, patrie, Hélène a tout quitté !
ANTISTROPHE.
Comme la rose en proie aux souffles de Borée,
Qui ne voit pas finir l’aube qui l’a dorée,
Tombe et se fane en peu d’instants,
Ma jeunesse, aux pleurs consacrée,
Ne verra pas la fin de son heureux printemps !
Ô mousses du Taygète, ô fleurs de nos vallées,
Propices à nos chœurs joyeux,
Qu’autrefois elle aimait, que ses pas ont foulées,
Flétrissez-vous : Hélène a renié ses Dieux !
ÉPODE.
Vers ton palais désert et sombre, ô noble Atride,
À travers les flots orageux,
Ne hâte point le cours de ta nef intrépide :
Tu ne reverras plus la blanche Tyndaride
Aux cheveux d’or, aux pieds neigeux !
Pleure comme une femme, ô guerrier courageux !
Du Cygne et de Léda celle qui nous est née,
Sur la pourpre étrangère, insensible à nos pleurs,
Oublie Hellas abandonnée…
Grands Dieux ! de roses couronnée,
Hélène rit de nos douleurs !
DÉMODOCE.
Ô Phoibos-Apollôn ! de ta bouche divine
Coule la vérité dont l’esprit s’illumine !
Roi des Muses, chanteur des monts et des forêts,
Roi de l’Arc d’or, armé d’inévitables traits,
Ô dompteur de Python, souverain de Larisse !
Que l’Océan immense et profond se tarisse,
Que l’impalpable Aithèr, d’où ton char radieux
Verse la flamme auguste aux hommes comme aux Dieux,
S’écroule, et que l’Hadès impénétrable et sombre
Engloutisse le monde éternel dans son ombre,
Si, délaissant ton culte et rebelle à tes lois,
Je doutais, Apollôn, des accents de ta voix !
Ô fiers enfants d’Hellas, ô races courageuses,
Emplissez et troublez de clameurs belliqueuses
La hauteur de l’Olympe et l’écho spacieux
Des plaines et des monts où dorment vos aïeux !
De l’Epire sauvage aux flots profonds d’Aigée,
Levez-vous pour venger la patrie outragée !
Saisissez, ô guerriers, d’une robuste main
Et le glaive homicide et la pique d’airain !
Pousse des cris, puissante Argos ! Divine Athènes,
Couvre la vaste mer d’innombrables antennes…
Et vous, ô Rois d’Hellas, emportez sur les flots
La flamme avec la mort dans les remparts d’Ilos !
LE CHŒUR DE FEMMES.
STROPHE.
Quand du myrte d’Éros la vierge est couronnée,
Et, sous le lin éblouissant,
S’approche en souriant des autels d’hyménée,
Les Kharites en chœur conduisent en dansant
Son innocente destinée.
Son cœur bondit de joie, et l’Époux radieux
La contemple, l’admire et rend grâces aux Dieux !
ANTISTROPHE.
Sous le toit nuptial le trépied d’or s’allume,
La rose jonche les parvis,
Les rires éclatants montent, le festin fume,
Un doux charme retient les convives ravis
Aux lieux que l’Épouse parfume.
Salut, toi qui nous fais des jours heureux et longs
Divin frère d’Éros, Hymen aux cheveux blonds !
ÉPODE.
Mais, ô Chasteté sainte, ô robe vénérable,
Malheur à qui sur toi porte une impure main !
Qu’il vive et meure misérable !
Qu’Érinnys vengeresse, auguste, inexorable,
Le flagelle à jamais dans l’Hadès inhumain !
Malheur à l’épouse adultère
En proie aux lâches voluptés,
Source de sang, de honte et de calamités,
Opprobre et fardeau de la terre !
Frappez-la, Dieux vengeurs, noires Divinités !
La Robe du Centaure
Antique Justicier, ô divin Sagittaire,
Tu foulais de l’Oita la cime solitaire,
Et dompteur en repos, dans ta force couché,
Sur ta solide main ton front s’était penché.
Les pins de Thessalie, avec de fiers murmures,
T’abritaient gravement de leurs larges ramures ;
Détachés de l’épaule et du bras indompté,
Ta massue et ton arc dormaient à ton côté.
Tel, glorieux lutteur, tu contemplais, paisible,
Le sol sacré d’Hellas où tu fus invincible.
Ni trêve, ni repos ! Il faut encor souffrir :
Il te faut expier ta grandeur, et mourir.
Ô robe aux lourds tissus, à l’étreinte suprême !
Le Néméen s’endort dans l’oubli de soi-même :
De l’immense clameur d’une angoisse sans frein
Qu’il frappe, ô Destinée, à ta voûte d’airain !
Que les chênes noueux, rois aux vieilles années,
S’embrasent en éclats sous ses mains acharnées ;
Et, saluant d’en bas l’Olympe radieux,
Que l’Oita flamboyant l’exhale dans les cieux !
Désirs que rien ne dompte, ô robe expiatoire,
Tunique dévorante et manteau de victoire !
C’est peu d’avoir planté d’une immortelle main
Douze combats sacrés aux haltes du chemin ;
C’est peu, multipliant sa souffrance infinie,
D’avoir longtemps versé la sueur du génie.
Ô source de sanglots, ô foyer de splendeurs,
Un invisible souffle irrite vos ardeurs ;
Vos suprêmes soupirs, avant-coureurs sublimes,
Guident aux cieux ouverts les âmes magnanimes ;
Et sur la hauteur sainte, où brûle votre feu,
Vous consumez un homme et vous faites un Dieu !
Kybèle
STROPHE I.
Le long des mers d’azur aux sonores rivages,
Par les grands bois tout pleins de hurlements pieux,
Tu passes lentement, Mère antique des Dieux,
Sur le dos des lions sauvages.
D’écume furieuse et de sueurs baignés,
Les Nymphes de l’Ida, les sacrés Korybantes,
Déchirent leurs robes tombantes,
Et dansent par bonds effrénés.
ANTISTROPHE I.
Consumés de désirs, Dactyles et Kurètes,
Les cabires velus délaissent leurs marteaux
Et l’âtre où nuit et jour ruissellent les métaux
Au fond des cavités secrètes.
Haletants, du sommet des rochers hasardeux,
Comme de noirs troupeaux ils roulent sur les pentes,
Et les asphodèles rampantes
Ont couronné leurs fronts hideux.
ÉPODE I.
Ils accourent vers toi qui naquis la première,
Qui présides à mille hymens !
Vierge majestueuse, éclatante ouvrière,
Qui revêts de tes dons les Dieux et les humains.
Toi dont le lait divin sous qui germe la vie,
Lumineuse rosée où nage l’univers,
Répand sur la terre ravie
L’été splendide et les hivers !
STROPHE II.
Ô Silène de Nyse, ô Bacchante inhumaine,
Agitez en hurlant, ivres, tumultueux,
Les thyrses enlacés de serpents tortueux ;
Io ! Femmes de Dindymène !
Loin des profanes odieux,
Les tresses au vent déroulées,
Sous les grands pins flambants des montagnes troublées,
Io ! Chantez Kybèle, origine des Dieux.
Dans les sombres halliers de la forêt antique,
Io ! L’œil en feu, le sein nu,
Versez avec le Van mystique
Le grain où tout est contenu !
ANTISTROPHE II.
Kybèle, assise au centre immobile du monde,
Reine aux yeux bienveillants, ceinte de larges tours,
Salut, source des biens et source des longs jours,
Kybèle, ô nourrice féconde !
Du sein du Pactole doré
Où sont tes palais, ô Déesse !
Tu donnes aux mortels la force et la sagesse,
Tu respires l’encens du temple préféré.
Secouant de ta robe un nuage de roses,
Dans l’Aithèr splendide et sans fin
Tu déroules le chœur des choses,
Dociles à l’ordre divin !
épode ii.
Soumis au joug des Destinées,
Tous les pâles humains aux rapides années
T’adjurent sous le poids des maux ;
Et dans leurs cœurs blessés, ô Sagesse, tu mêles
Au noir souci de leurs travaux
Les Espérances immortelles :
Le monde est suspendu, Déesse, à tes mamelles :
En un pli de ta robe il rêve aux Jours nouveaux.
Pan
Pan d’Arcadie, aux pieds de chèvre, au front armé
De deux cornes, bruyant, et des pasteurs aimé,
Emplit les verts roseaux d’une amoureuse haleine.
Dès que l’aube a doré la montagne et la plaine,
Vagabond, il se plaît aux jeux, aux chœurs dansants
Des Nymphes, sur la mousse et les gazons naissants.
La peau du lynx revêt son dos ; sa tête est ceinte
De l’agreste safran, de la molle hyacinthe ;
Et d’un rire sonore il éveille les bois.
Les Nymphes aux pieds nus accourent à sa voix,
Et légères, auprès des fontaines limpides,
Elles entourent Pan de leurs rondes rapides.
Dans les grottes de pampre, au creux des antres frais,
Le long des cours d’eau vive échappés des forêts,
Sous le dôme touffu des épaisses yeuses,
Le Dieu fuit de midi les ardeurs radieuses ;
Il s’endort ; et les bois, respectant son sommeil,
Gardent le divin Pan des flèches du Soleil.
Mais sitôt que la Nuit, calme et ceinte d’étoiles,
Déploie aux cieux muets les longs plis de ses voiles,
Pan, d’amour enflammé, dans les bois familiers
Poursuit la vierge errante à l’ombre des halliers,
La saisit au passage ; et, transporté de joie,
Aux clartés de la lune, il emporte sa proie.
Klytie
Sentiers furtifs des bois, sources aux frais rivages,
Et vous, grottes de pampre où glisse un jour vermeil,
Platanes, qui voyez, sous vos épais feuillages,
Les vierges de l’Hybla céder au doux sommeil ;
Un Dieu ne m’endort plus dans vos calmes retraites,
Quand midi rayonnant brûle les lourds rameaux.
Ecoutez, ô forêts, mes tristesses secrètes !
Versez votre silence et l’oubli sur mes maux.
Mes jours ne coulent plus au gré des heures douces.
Moins clair était le flot qui baigne les halliers,
Dont l’écume d’argent, parmi les vertes mousses,
Abreuve les oiseaux et les cerfs familiers.
Et mes yeux sont en pleurs, et la Muse infidèle
A délaissé mon sein d’un autre amour empli.
Fuyez, jeunes chansons, fuyez à tire d’aile :
Pour la joie et pour vous mon cœur est plein d’oubli.
Parlez-moi de Klytie, ô vallée, ô colline !
Fontaine trop heureuse, aux reflets azurés,
N’as-tu pas sur tes bords, où le roseau s’incline,
De Klytie en chantant baisé les pieds sacrés ?
Des monts Siciliens c’est la blanche Immortelle !
Compagnons d’Érycine, ô cortège enchanté,
Désirs aux ailes d’or, emportez-moi vers elle :
Elle a surpris mon cœur par sa jeune beauté.
Korinthe et l’Ionie et la divine Athènes
Sculpteraient son image en un marbre éternel ;
La trirème sacrée inclinant ses antennes
L’eût nommée Aphrodite et l’eût placée au ciel.
Klytie a d’hyacinthe orné ses tempes roses,
Et sa robe est nouée à son genou charmant ;
Elle effleura en courant l’herbe molle et les roses ;
Et le cruel Éros se rit de mon tourment !
Ô Nymphes des forêts, ô filles de Kybèle,
Quel Dieu vous poursuivra désormais de ses vœux ?
Ô Déesses ! pleurez : plus que vous êtes est belle !
Sur son col, à flots d’or, coulent ses blonds cheveux.
Ses lèvres ont l’éclat des jeunes aubépines
Où chantent les oiseaux dans la rosée en pleurs ;
Ses beaux yeux sont tout pleins de ces clartés divines
Que l’urne du matin verse aux buissons en fleurs.
Le rire éblouissant rayonne sur sa joue,
Une forme parfaite arrondit ses bras nus,
Son épaule est de neige et l’aurore s’y joue ;
Des lys d’argent sont nés sous ses pas ingénus.
Elle est grande et semblable aux fières chasseresses
Qui passent dans les bois vers le déclin du jour ;
Et le vent bienheureux qui soulève ses tresses
S’y parfume aussitôt de jeunesse et d’amour.
Les pasteurs attentifs, au temps des gerbes mûres,
Au seul bruit de sa voix délaissent les moissons,
Car l’abeille Hybléenne a de moins frais murmures
Que sa lèvre au matin n’a de fraîches chansons.
Le lin chaste et flottant qui ceint son corps d’albâtre
Plus qu’un voile du temple est terrible à mes yeux :
Si j’en touche les plis mon cœur cesse de battre ;
J’oublie en la voyant la Patrie et les Dieux !
Éros, jeune Immortel, dont les flèches certaines
Font une plaie au cœur que nul ne peut fermer,
Incline au moins son front sur l’onde des fontaines ;
Oh ! dis-lui qu’elle est belle et qu’elle doit aimer !
Si rien ne peut fléchir cette vierge cruelle,
Ni la molle syrinx, ni les dons amoureux,
Ni mes longs pleurs versés durant les nuits pour elle,
Éros ! j’irai guérir sur des bords plus heureux.
Non ! je consumerai ma jeunesse à lui plaire,
Et, chérissant le joug où m’ont lié les Dieux,
J’irai bientôt l’attendre à l’ombre tutélaire
De tes feuillages noirs, Hadès mystérieux !
Sous les myrtes sacrés s’uniront nos mains vaines ;
Tu tomberas, Klytie, en pleurant sur mon cœur...
Mais la mort aura pris le pur sang de nos veines
Et des jeunes baisers la divine liqueur !
Vénus de Milo
Marbre sacré, vêtu de force et de génie,
Déesse irrésistible au port victorieux,
Pure comme un éclair et comme une harmonie,
Ô Vénus, ô beauté, blanche mère des Dieux !
Tu n’es pas Aphrodite, au bercement de l’onde,
Sur ta conque d’azur posant un pied neigeux,
Tandis qu’autour de toi, vision rose et blonde,
Volent les Rires d’or avec l’essaim des Jeux.
Tu n’es pas Kythérée, en ta pose assouplie,
Parfumant de baisers l’Adonis bienheureux,
Et n’ayant pour témoins sur le rameau qui plie
Que colombes d’albâtre et ramiers amoureux.
Et tu n’es pas la Muse aux lèvres éloquentes,
La pudique Vénus, ni la molle Astarté
Qui, le front couronné de roses et d’acanthes,
Sur un lit de lotos se meurt de volupté.
Non ! les Rires, les Jeux, les Grâces enlacées,
Rougissantes d’amour, ne t’accompagnent pas.
Ton cortège est formé d’étoiles cadencées,
Et les globes en chœur s’enchaînent sur tes pas.
Du bonheur impassible ô symbole adorable,
Calme comme la Mer en sa sérénité,
Nul sanglot n’a brisé ton sein inaltérable,
Jamais les pleurs humains n’ont terni ta beauté.
Salut ! À ton aspect le cœur se précipite.
Un flot marmoréen inonde tes pieds blancs ;
Tu marches, fière et nue, et le monde palpite,
Et le monde est à toi, Déesse aux larges flancs !
Îles, séjour des Dieux ! Hellas, mère sacrée !
Oh ! que ne suis-je né dans le saint Archipel,
Aux siècles glorieux où la Terre inspirée
Voyait le Ciel descendre à son premier appel !
Si mon berceau, flottant sur la Thétis antique,
Ne fut point caressé de son tiède cristal ;
Si je n’ai point prié sous le fronton attique,
Beauté victorieuse, à ton autel natal ;
Allume dans mon sein la sublime étincelle,
N’enferme point ma gloire au tombeau soucieux ;
Et fais que ma pensée en rythmes d’or ruisselle,
Comme un divin métal au moule harmonieux.
Le Réveil d’Hèlios
Le Jeune Homme divin, nourrisson de Délos,
Dans sa khlamyde d’or quitte l’azur des flots ;
De leurs baisers d’argent son épaule étincelle
Et sur ses pieds légers l’onde amère ruisselle.
À l’essieu plein de force il attache soudain
La roue à jantes d’or, à sept rayons d’airain.
Les moyeux sont d’argent, aussi bien que le siège.
Le Dieu soumet au joug quatre étalons de neige,
Qui, rebelles au frein, mais au timon liés,
Hérissés, écumants, sur leurs jarrets ployés,
Hennissent vers les cieux, de leurs naseaux splendides.
Mais, du quadruple effort de ses rênes solides,
Le fils d’Hypériôn courbe leurs cols nerveux ;
Et le vent de la mer agite ses cheveux,
Et Sélénè pâlit, et les Heures divines
Font descendre l’Aurore aux lointaines collines.
Le Dieu s’écrie ! Il part, et dans l’ampleur du ciel
Il pousse, étincelant, le quadrige immortel.
L’air sonore s’emplit de flamme et d’harmonie ;
L’Océan qui palpite, en sa plainte infinie,
Pour saluer le Dieu murmure un chant plus doux ;