Poèmes antiques (page 13)

Leconte de Lisle · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poèmes antiques · 20 pages

La lyre entre ses doigts chante comme l’haleine

De l’Euros au matin sur l’écumante plaine.

À ce bruit, l’Étranger marche d’un pas hâtif,

Et sur le seuil de pierre il s’arrête attentif.

Mais Khirôn l’aperçoit ; il délaisse sa couche ;

Un rire bienveillant illumine sa bouche ;

Il interrompt l’enfant à ses pieds interdit,

Et, saluant son hôte, il l’embrasse et lui dit :

— Orphée aux chants divins, que conçut Kalliope,

En une heure sacrée, aux vallons du Rhodope

Que baigne le Strymôn d’un cours aventureux !

Ô magnanime roi des Kylones heureux !

Dieu mortel de l’Hémos, qui vis le noir rivage,

Ta présence m’honore, et mon antre sauvage

N’a contenu jamais, entre tous les humains,

Un hôte tel que toi, Chanteur aux belles mains !

Ta gloire a retenti des plaines Helléniques

Jusqu’aux fertiles bords où les Géants antiques

Gémissent, et souvent mon oreille écouta,

De la Thrace glacée aux cimes de l’Oita,

Les sons mélodieux de ta lyre honorée

Voler dans l’air ému sur l’aile de Borée.

Déjà par l’âge éteints, jamais mes faibles yeux

Ne t’avaient contemplé, mortel semblable aux Dieux !

J’en atteste l’Olympe et la splendeur nocturne,

Ta vue a réjoui ma grotte taciturne.

Entre ! repose-toi sur ces peaux de lion.

Dans les vertes forêts du sombre Péliôn,

Jadis, en mes beaux jours de force et de courage,

J’immolai de mes mains ces lions pleins de rage.

Maintenant leur poil fauve est propice au repos,

Plus que la toison blanche arrachée aux troupeaux.

Et-toi, fils de Thétis, enfant au pied agile,

Verse l’onde qui fume en cette urne d’argile,

Et de mon hôte illustre, aux accents inspirés,

D’une pieuse main lave les pieds sacrés. —

Il dit, et le jeune homme, à sa voix vénérée,

Saisit l’urne, d’acanthe et de lierre entourée.

Une eau pure et brûlante y coule ; et, gracieux,

Il s’approche d’Orphée aux chants harmonieux :

— Ô Roi ! mortel issu d’une race divine,

Permets que je te serve. — Et son genou s’incline,

Et ses cheveux dorés, au Sperkhios voués,

Sur son front qui rougit s’épandent dénoués.

Le sage lui sourit, l’admire et le caresse :

— Que le grand Zeus, mon fils, à ton sort s’intéresse ! —

Le Péléide alors lave ses pieds fumants,

Agrafe le cothurne aux simples ornements,

Puis écoute, appuyé sur sa pique de hêtre,

L’harmonieuse voix qui répond à son maître.

Tel, le jeune Bakkhos, dans les divins conseils,

S’accoude sur le thyrse aux longs pampres vermeils.

— Interdit devant toi, fils de Kronos, ô sage,

A peine j’ose encor contempler ton visage ;

Et je doute en mon cœur que les Destins amis

Aient vers le grand Khirôn guidé mes pas soumis.

Salut, divin vieillard, plein d’un esprit céleste !

Que jamais Érinnys, dans sa course funeste,

Ne trouble le repos de tes glorieux jours !

Ô sage, vis sans cesse, et sois heureux toujours !

La vérité, mon père, a parlé par ta bouche :

Kalliope reçut Oiagre dans sa couche.

Je suis né sur l’Hémos de leurs embrassements.

Pour braver Poséidôn et les flots écumants,

J’ai quitté sans regrets la verte Bistonie

Où des rythmes sacrés j’enchaînais l’harmonie ;

Et la riche Iolkos m’a reçu dans son sein.

Là, sur le bord des mers, comme un bruyant essaim,

Cinquante rois couverts de brillantes armures,

Poussant jusques aux cieux de belliqueux murmures,

Autour d’une nef noire aux destins hasardeux

Attendent que ma voix te conduise auprès d’eux.

Sur la plage marine où j’ai dressé ma tente,

Environnant mon seuil de leur foule éclatante,

Tous m’ont dit : — Noble Orphée aux paroles de miel,

De qui la lyre enchante et la terre et le ciel,

Va ! sois de nos désirs le puissant interprète ;

Que le sage Centaure à te suivre s’apprête,

Puisque des Minyens les héros assemblés,

Au delà des flots noirs par l’orage troublés,

Las d’un lâche repos et d’une obscure vie,

Vont chercher la Toison qu’un Dieu nous a ravie.

Rappelle-lui Phryxos avec la blonde Hellé,

Rejetons d’Athamas, que conçut Néphélé,

Alors qu’abandonnant les rives d’Orkhomène

Ils fuyaient vers Aia leur marâtre inhumaine.

Et le Bélier divin les portait sur les mers.

La jeune Hellé tomba dans les gouffres amers ;

Et Phryxos, pour calmer son ombre fraternelle,

Immola dans Kolkhos ce nageur infidèle.

Il suspendit lui-même, au milieu des forêts,

La brillante toison dans le temple d’Ares ;

Et depuis, un dragon aux Dieux mêmes terrible

Veille sur ce trésor, gardien incorruptible.

Immense, vomissant la fumée et le feu,

De ses mouvants anneaux il entoure ce lieu.

Il n’a dormi jamais, et tout son corps flamboie ;

Il rugit en lion, en molosse il aboie ;

Comme l’aigle, habitant d’Athos aux pics déserts,

Il vole, hérissé d’écailles, dans les airs !

Il rampe, il se redresse, il bondit dans la plaine

Mieux qu’un jeune étalon à la puissante haleine ;

Et dans la sombre nuit, comme aux clartés du ciel,

Il darde incessamment un regard éternel.

Va donc, cher compagnon, harmonieux Orphée ;

Présente à ses regards cet immortel trophée ;

Va ! Qu’il cède à nos vœux et qu’il règne sur nous

Ses disciples anciens embrassent ses genoux :

Aux luttes des héros il forma leur jeunesse,

Et leur âge viril implore sa sagesse. —

Vieillard ! tels m’ont parlé ces pasteurs des humains

Nourris de ton esprit, élevés par tes mains :

Le puissant Hèraklès, fils de Zeus et d’Alkmène,

Qui déploie en tous lieux sa force surhumaine,

Et qui naquit dans Thèbe, alors que le soleil

Cacha durant trois jours son éclat sans pareil ;

Tiphys, le nautonier, qui de ses mains habiles

Conduit les noires nefs sur les ondes mobiles ;

Kastôr le Tyndaride et dompteur de coursiers ;

Et Celui qu’Eurotas, en ses roses lauriers,

Vit naître avec Hélène au berceau renommée,

Sous les baisers du Dieu dont Léda fut aimée ;

Le léger Méléagre, appui de Kalydon ;

Boutès à qui Pallas d’un glaive d’or fit don ;

Pélée et Télamôn, Amphiôn de Pallène,

Et le bel Eurotos cher au Dieu de Kyllène ;

Le cavalier Nestor, et Lyncée aux grands yeux

Qui du regard pénètre et la terre et les cieux,

Et les profondes mers, et les abîmes sombres

Où l’implacable Aidès règne au milieu des Ombres ;

Et vingt autres héros, avec le fils bien né

D’Aisôn, brave, prudent et fier comme Athèné.

Je supplie avec eux ta sagesse profonde.

Sur leur respect pour toi tout leur espoir se fonde.

Parle ! que répondrai-je à ces rois belliqueux ?

Ils n’attendent qu’un chef, mais Argô n’attend qu’eux.

J’écoute, car, demain, dès l’aurore naissante,

Il me faut retourner vers la mer mugissante.

— Les Dieux, dit le Centaure, ont habité parfois

Les bruyantes cités, et les monts et les bois,

Alors que de l’Olympe abandonnant l’enceinte

Ils dérobaient l’éclat de leur majesté sainte.

Ainsi, roi de la Thrace, à tes augustes traits,

Je me souviens du Dieu qui lance au loin les traits.

Tel, exilé des cieux, pasteur de Thessalie,

Je le vis s’avancer dans la plaine embellie ;

Son port majestueux, ses chants le trahissaient,

Et les Nymphes des bois sur ses pas s’empressaient.

Ta parole, mon hôte, est douce à mon oreille,

Nulle voix à la tienne ici-bas n’est pareille ;

Mais, comme un roi puissant à des enfants épars

Dispense ses trésors en d’équitables parts,

L’impassible Destin, obéi des Dieux mêmes,

Ordonne l’Univers de ses décrets suprêmes.

Le Destin sait, voit, juge ! Et tous lui sont soumis,

Et jamais il ne tient que ce qu’il a promis.

Repose-toi, mon hôte, et daigne en ma retraite

Calmer la sombre faim. Cher Péléide, apprête

Et le miel et le vin et nos agrestes mets.

Bientôt, roi de la Thrace, ô chanteur, qui soumets

Au joug mélodieux les forêts animées,

Les sources des vallons de tes accents charmées,

Et les rochers émus et les bêtes des bois,

Bientôt le noir Destin parlera par ma voix.

Le Destin dévorant, sourd comme l’onde amère,

Engloutit à son jour toute chose éphémère,

Ô fils d’Oiagre ! Et moi, par Kronos engendré,

Qui dus être immortel, dont l’âge immesuré

De générations embrasse un vaste nombre,

Moi qui de l’avenir perce le voile sombre...

Il me semble, qu’hier j’ai vu les premiers cieux !

Que Phyllire, ma mère, en son amour joyeux,

Hier en ses doux bras abritait ma faiblesse !

Ne touché-je donc pas à l’aride vieillesse ?

N’ai-je pas sur la terre usé de mes pieds durs

La tombe des héros tombés comme fruits mûrs ?

Et cet âge éternel qu’on daigna me promettre,

Est-ce un rapide jour qui semble toujours naître ?

Sombre Destin, pensée où tout est résolu,

Ô Destin, tout mourra quand tu l’auras voulu ! —

Et durant ce discours, Orphée aux yeux splendides,

Lisant sur ce grand front tout sillonné de rides

La profonde pensée et le secret du Sort,

Croit voir un Dieu couvert des ombres de la mort.

Cependant il se tait et respecte le sage ;

Nul orgueil de savoir ne luit sur son visage ;

Il attend que Khirôn, assouvissant sa faim,

L’invite à l’écouter et lui réponde enfin.

Le fier adolescent à la tête bouclée,

Fils de la Néréide et du divin Pélée,

Achille au cœur ardent, tel qu’un jeune lion

Qui joue en son repaire aux flancs du Pélion,

S’empresse autour d’Orphée et du sage Centaure.

Souriant, il leur verse un doux vin qui restaure ;

Puis, sur un disque, il sert un tendre agneau fumant

Et des gâteaux de miel avec un pur froment.

Parfois, le grand vieillard qui naquit de Phyllire

Et le roi de la Thrace à la puissante lyre

Admirent en secret cet enfant glorieux,

Le plus beau des mortels issus du sang des Dieux.

Déjà sa haute taille avec grâce s’élance

Comme un pin des forêts que la brise balance ;

Une flamme jaillit de son oeil courageux ;

Et, soit qu’il s’abandonne aux héroïques jeux,

Soit qu’il fasse vibrer entre ses mains fécondes

La lyre aux chants divins, mélodieuses ondes ;

Comme un nuage d’or, diaphane et mouvant,

À voir ses longs cheveux flotter au libre vent

Et sur son col d’ivoire errer pleins de mollesse ;

À voir ses reins brillants de force et de souplesse,

Son bras blanc et nerveux au geste souverain

Qui soutient sans ployer un bouclier d’airain,

Les deux sages déjà, devançant les années,

Déroulent dans leurs cœurs ses grandes destinées.

Mais le festin s’achève, et sur sa large main

Le Centaure pensif pose un front surhumain.

Un long rêve surgit dans son âme profonde.

Son oeil semble chercher un invisible monde ;

Son oreille, attentive aux bruits qui ne sont plus,

Entend passer l’essaim des siècles révolus :

Il s’enflamme aux reflets de leur antique gloire,

Comme au vivant soleil luit une tombe noire !

Tels qu’un écho lointain qui meurt au fond des bois,

Des sons interrompus expirent dans sa voix,

Et de son cœur troublé l’élan involontaire

Fait qu’il frappe soudain des quatre pieds la terre.

Comme pour embrasser des êtres bien aimés,

Il ouvre à son insu des bras accoutumés ;

Il remonte les temps, il s’écrie, il appelle,

Et sur son front la joie à la douleur se mêle.

Enfin sa voix résonne et s’exhale en ces mots,

Comme le vent sonore émeut les noirs rameaux :

II

— Oui ! j’ai vécu longtemps sur le sein de Kybèle...

Dans ma jeune saison que la Terre était belle !

Les grandes eaux naguère avaient de leurs limon

Reverdi dans l’Aithèr les pics altiers des monts.

Du sein des flots féconds les humides vallées,

De nacre et de corail et de fleurs étoilées,

Sortaient, telles qu’aux yeux avides des humains

De beaux corps ruisselants du frais baiser des bains,

Et fumaient au soleil comme des urnes pleines

De parfums d’Ionie aux divines haleines !

Les cieux étaient plus grands ! D’un souffle généreux

L’air subtil emplissait les poumons vigoureux ;

Et plus que tous, baigné des forces éternelles,

Des aigles de l’Athos je dédaignais les ailes !

Sur la neige des mers Aphrodite, en riant,

Comme un rêve enchanté, voguait vers l’Orient...

De sa conque, flottant sur l’onde qui l’arrose,

La nacre aux doux rayons reflétait son corps rose,

Et l’Euros caressait ses cheveux déroulés,

Et l’écume baisait ses pieds immaculés ;

Les Kharites en rond sur la mer murmurante

Emperlaient en nageant leur blancheur transparente,

Et les Rires légers, dans leurs jeunes essors,

Guidaient la Conque bleue et ses divins trésors !

Ô vous, plaines d’Hellas ! Ô montagnes sacrées,

De la Terre au grand sein mamelles éthérées !

Ô pourpre des couchants ! ô splendeur des matins !

Ô fleuves immortels, qu’en mes jeux enfantins

Je domptais du poitrail, et dont l’onde écumante,

Neige humide, flottait sur ma croupe fumante !

Oui ! j’étais jeune et fort ; rien ne bornait mes vœux :

J’étreignais l’univers entre mes bras nerveux ;

L’horizon sans limite aiguillonnait ma course,

Et j’étais comme un fleuve égaré de sa source,

Qui, du sommet des monts soudain précipité,

Flot sur flot s’amoncelle et roule avec fierté.

Depuis que sur le sable où la mer vient bruire

Kronos m’eut engendré dans le sein de Phyllire,

J’avais erré, sauvage et libre sous les airs,

Emplissant mes poumons du souffle des déserts

Et fuyant des mortels les obscures demeures.

Je laissais s’envoler les innombrables heures :

De leur rapide essor rival impétueux,

L’orage de mon cœur au cours tumultueux

Mieux qu’elles, dans l’espace et l’ardente durée,

Entraînait au hasard ma force inaltérée !

Et pourtant, comme au sein des insondables mers,

Tandis que le Notos émeut les flots amers,

L’empire de Nérée, à nos yeux invisible,

Ignore la tourmente et demeure impassible ;

Dans l’abîme inconnu de mon cœur troublé, tel

J’étais calme, sachant que j’étais immortel !

Ô jours de ma jeunesse, ô saint délire, ô force !

Ô chênes dont mes mains brisaient la rude écorce,

Lions que j’étouffais contre mon sein puissant,

Monts témoins de ma gloire et rougis de mon sang !

Jamais, jamais mes pieds, fatigués de l’espace,

Ne suivront plus d’en bas le grand aigle qui passe ;

Et, comme aux premiers jours d’un monde nouveau-né,

Jamais plus, de flots noirs partout environné,

Je ne verrai l’Olympe et ses neiges dorées

Remonter lentement aux cieux hyperborées !

— Ô Khirôn, dit Orphée, éloigne de ton cœur

Ces indignes regrets dont le sage est vainqueur.

Ton destin fut si beau parmi nos destins sombres,

Les siècles de la terre, à nos yeux couverts d’ombres,

Sous ton large regard ont passé si longtemps,

Et ta vie est si pleine, ô fils aîné du Temps,

Que l’auguste science en ton sein amassée

Doit calmer pour jamais ta grande âme blessée.

Daigne instruire plutôt mes esprits incertains :

Dis-moi des peuples morts les antiques destins,

Les luttes des héros et la gloire des sages,

Et le déroulement fatidique des âges ;

Dis-moi les Dieux armés contre les fils du Ciel,

Asseyant dans l’Olympe un empire éternel,

Et les vaincus tombant sous les monts qui s’écroulent,

Et Zeus précipitant ses triples feux qui roulent,

Et la Terre, attentive à ces combats géants,

Engloutissant les morts dans ses gouffres béants.

— La sagesse est en toi, fils d’une noble Muse !

Tu dis vrai, car Kronos à nos vœux se refuse :

Implacable, et toujours avide de son sang,

Il m’emporte-moi-même en son vol incessant,

Et les larmes jamais, dans sa fuite éternelle,

N’ont fléchi ce Dieu sourd qui nous fauche de l’aile.

Tu sais, tu sais déjà, noble Aède, — tes yeux

Ont lu jusques au fond de mon cœur soucieux, —

Que, tel qu’un voyageur errant quand la nuit tombe,

Mon immortalité s’est heurtée à la tombe !

Je mourrai ! Le Destin m’attend au jour prescrit.

Mais ta voix, ô mon fils, a calmé mon esprit.

Les justes Dieux, comblant mon orgueilleuse envie,

Bien au delà des temps ont prolongé ma vie,

Et si je dois tomber comme un guerrier vaincu,

Calme je veux mourir, ainsi que j’ai vécu.

Ecoute ! des vieux jours je te dirai l’histoire.

Leurs vastes souvenirs dormaient dans ma mémoire,

Mais ta voix les réveille, et ces jours glorieux

Vont éclairer encor leur ciel mystérieux.

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