Poèmes antiques (page 15)
Ô Zeus ! les noirs Géants ont balancé ta gloire...
C’est aux Dieux inconnus qu’appartient la victoire,
Et mon culte, trop fier pour tes autels troublés,
Veut monter vers ceux-ci, de la crainte isolés,
Qui n’ont point combattu, qui, baignés de lumière,
Dans le sein de la Force éternelle et première
Règnent calmes, heureux, immobiles, sans nom
Irrésistibles Dieux à qui nul n’a dit : Non !
Qui contiennent le monde en leurs seins impalpables
Et qui vous jugeront, hommes et Dieux coupables !
Hélas ! tel je songeais, Chanteur mélodieux !
J’osais délibérer sur le Destin des Dieux !
Ils m’ont puni. Bientôt les Kères indignées
Trancheront le tissu de mes longues années ;
La flèche d’Hèraklès finira mes remords ;
J’irai mêler mon ombre au vain peuple des morts.
Et l’antique Chasseur des forêts centenaires
Poursuivra dans l’Hadès les cerfs imaginaires !
Et depuis, j’ai vécu, mais dans mon sein gardant
Ce souvenir lointain comme un remords ardent.
Pour adoucir les Dieux, pour expier ma faute,
J’ai creusé cette grotte où tu sièges, mon hôte ;
Et là, durant le cours des âges j’ai nourri
De sagesse et d’amour tout un peuple chéri,
Peuple d’adolescents sacrés, race immortelle
Que le lion sauvage engraissait de sa moelle,
Et que l’antique Hellas, en des tombeaux pieux,
Tour à tour a couchés auprès de leurs aïeux.
Viens ! ô toi, le dernier des nourrissons sublimes
Que mes bras paternels berceront sur ces cimes,
Ô rejeton des Dieux, ô mon fils bien aimé !
Toi qu’aux mâles vertus tout enfant j’ai formé,
Et qui, de mes vieux jours consolant la tristesse,
Fais mon plus doux orgueil et ma seule richesse !
Fils du brave Pélée, Achille au pied léger,
Puisse ton cœur grandir et ne jamais changer !
Ô mon enfant si cher, Hellas est dans l’attente.
Quels feux éclipseront ton aurore éclatante !
Le plus grand des guerriers, embrassant tes genoux,
Au pied des murs d’Ilos expire sous tes coups...
Un Dieu te percera de sa flèche assassine ;
Mais comme un chêne altier que l’éclair déracine
Et qui, régnant parmi les hêtres et les pins,
Emoussa la cognée à ses rameaux divins !
Sous le couteau sacré la vierge Pélasgique
Baignera de son sang ta dépouille héroïque ;
Et sur le bord des mers j’entends Hellas en pleurs
Troubler les vastes cieux du cri de ses douleurs !
Tu tombes, jeune encor ; mais ta rapide vie
D’une gloire immortelle, ô mon fils, est suivie ;
L’avenir tout entier en sonores échos
Fait retentir ton nom dans l’âme des héros,
Et l’aride Troade, où tous viendront descendre,
Les verra tour à tour inclinés sur ta cendre. —
Le Centaure se tait. Dans ses bras vénérés
S’élance le jeune homme aux longs cheveux dorés ;
De son cœur généreux la fibre est agitée.
Il baise de Khirôn la face respectée ;
Et, gracieux soutien du vieillard abattu,
Il le réchauffe au feu de sa jeune vertu.
III
— Mon hôte, dit Khirôn, dès qu’aux voûtes profondes,
La fille de Thia, l’Aurore aux tresses blondes,
Montera sur son char de perles et d’argent,
Presse vers Iolkos un retour diligent ;
Mais la divine Nuit, ceinte d’astres, balance
La Terre encor plongée en un vaste silence,
Et seul, le doux Sommeil, le frère d’Atropos,
Plane d’un vol muet dans les cieux en repos.
Je ne foulerai point Argô chargé de gloire,
Noble Aède ! J’attends le jour expiatoire ;
Et mon dernier regard, de tristesse incliné,
Contemple pour jamais la terre où je suis né.
L’Euros aux ailes d’or, d’une haleine attendrie,
Confiera ma poussière à la douce patrie
Où fleurit ma jeunesse, où se cloront mes yeux !
Porte au grand Hèraklès mes suprêmes adieux :
Dis-lui que, résigné, soumis à des lois justes,
Je vois errer ma mort entre ses mains augustes,
Et que nulle colère, en mon nom paternel,
Ne brûle contre lui pour ce jour solennel.
Mais Hèlios encor, dans le sein de Nérée,
N’entr’ouvre point des d’eux la barrière dorée ;
Tout repose, l’Olympe,et la Terre au sein dur.
Tandis que Sélènè s’incline dans l’azur,
Daigne, harmonieux Roi qu’Apollon même envie,
Charmer d’un chant sacré notre oreilie ravie,
Tel que le noir Hadès l’entendit autrefois
En rythmes cadencés s’élancer de ta voix,
Quand le triple Gardien du Fleuve aux eaux livides
Referma de plaisir ses trois gueules avides,
Et que des pâles Morts la foule suspendit
Dans l’abîme sans fond son tourbillon maudit ! —
Comme au faîte des monts Apollôn Musagète,
Le fils de Kalliope est debout ! Il rejette
Sur son dos large et blanc, exercé dans les jeux,
Ses cheveux éclatants, sa robe aux plis neigeux ;
Il regarde l’Olympe où ses yeux savent lire,
Et du fils de Pélée il a saisi la lyre.
Sous ses doigts surhumains les cordes ont frémi
Et s’emplissent d’un souffle en leur sein endormi,
Souffle immense, pareil aux plaintes magnanimes
De la mer murmurante aux sonores abîmes.
Tel, le faible instrument gémit sous ses grands doigts,
Et roule en chants divins pour la première fois !
Un Dieu du grand Aède élargit la poitrine ;
D’une ardente lueur son regard s’illumine…
Il va chanter, il chante ! Et l’Olympe charmé
S’abaisse de plaisir sur le mont enflammé !
Kybèle aux épis d’or, sereine, inépuisable,
Des grèves où les flots expirent sur le sable
Jusqu’aux âpres sommets où dorment les hivers,
D’allégresse a senti tressaillir ses flancs verts !
L’étalon hennissant de volupté palpite ;
De son nid tout sanglant l’aigle se précipite ;
Le lion étonné, battant ses flancs velus,
S’élance du repaire en bonds irrésolus ;
Et les timides cerfs et les biches agiles,
Les Dryades perçant les écorces fragiles,
Les Satires guetteurs des Nymphes au sein nu,
Tous se sentent poussés par un souffle inconnu ;
Et vers l’antre, où la lyre en chantant les rassemble,
Des plaines et des monts ils accourent ensemble !
Ainsi, divin Orphée, ô chanteur inspiré,
Tu déroules ton cceur sur un mode sacré.
Comme un écroulement de foudres rugissantes,
La colère descend de tes lèvres puissantes ;
Puis le calme succède à l’orage du ciel ;
Un chant majestueux, qu’on dirait éternel
Enveloppe la lyre entre tes bras vibrante ;
Et l’oreille, attachée à cette âme mourante,
Poursuit dans un écho décroissant et perdu
Le chant qui n’étant plus est toujours entendu.
Le Péléide écoute, et la lyre est muette !
Altéré d’harmonie, il incline la tête :
Sous l’or de ses cheveux, d’une noble rougeur
L’enthousiasme saint brûle son front songeur ;
Une ardente pensée, en son cœur étouffée,
L’oppresse de sanglots ; mais il contemple Orphée,
Et dans un cri sublime il tend ses bras joyeux
Vers cette face auguste et ces splendides yeux
Où du céleste éclair que ravit Prométhée
Jaillit, impérissable, une flamme restée ;
Comme si le Destin eût voulu confier
La flamme où tous vont boire et se vivifier
Au fils de Kalliope, au Chanteur solitaire
Que chérissent les Dieux et qu’honore la Terre.
Mais le sombre horizon des deux, les monts dormants
Qui baignent leurs pieds lourds dans les flots écumants,
Les forêts dont l’Euros fait osciller les branches,
Tout s’éveille, s’argente à des clartés plus blanches ;
Et déjà, de la nuit illuminant les pleurs,
L’Aurore monte au sein d’un nuage de fleurs.
Orphée a vu le jour : — Ô toi que je révère,
Ô grand vieillard, dit-il, dont le Destin sévère
D’un voile de tristesse obscurcit le déclin,
Je te quitte, ô mon père ! Et, comme un orphelin
Baigne, au départ, de pleurs des cendres précieuses,
Je t’offre le tribut de mes larmes pieuses.
Contemporain sacré des âges révolus,
Adieu, Centaure, adieu ! je ne te verrai plus…
Fils de Pélée, adieu ! puissent les Dieux permettre
Qu’un jour ton cœur atteigne aux vertus de ton maître :
Sois le plus généreux, le plus beau des mortels,
Le plus brave ; et des Dieux honore les autels.
Salut, divin asile, ô grotte hospitalière !
Salut, lyre docile, à ma main familière !
Dépouilles des lions qu’ici foula mon corps,
Montagnes, bois, vallons, tout pleins de mes accords,
Cieux propices, salut ! Ma tâche est terminée. —
Il dit. Et de Khirôn la langue est enchaînée ;
Il semble qu’un Dieu gronde en son sein agité ;
Des pleurs baignent sa face : — Ô mon fils regretté,
Divin Orphée, adieu ! Mon cœur suivra ta trace
Des rives de Pagase aux fleuves de la Thrace.
Je vois le noir Argô sur les flots furieux
S’élancer comme l’aigle à son but glorieux,
Et dans le sein des mers les blanches Kyanèes
Abaisser à ta voix leurs têtes mutinées.
Et Kolkhos est vaincue ! Et remontant aux lieux
Où luit l’Ourse glacée à la borne des cieux,
De contrée en contrée, Argô, qu’un Dieu seconde,
D’un cours aventureux enveloppe le monde !
Mais, ô crime, ô douleur éternelle en sanglots !
Quelle tête sacrée errant au gré des flots,
Harmonieuse encore et d’un sang pur trempée,
Roule et gémit, du thyrse indignement frappée ?
Iakkhos, Iakkhos ! Dieu bienveillant, traîné
Par la fauve panthère ! Iakkhos, couronné
De pampres et de lierre et de vendanges mûres !
Dieu jeune, qui te plais aux furieux murmures
Des femmes de l’Édôn et du Mimas ! ô toi
Qui déchaînes, la nuit, sur les monts pleins d’effroi,
Comme un torrent de feu l’ardente Sabasie...
De quels regrets ton âme, Évan, sera saisie
Quand ce divin Chanteur égorgé dans tes jeux
Rougira de son sang le Strymôn orageux !
Ô mon fils ! — Mais sa voix expire dans les larmes.
— Centaure ! dit Orphée, apaise tes alarmes.
Les pleurs me sont sacrés qui tombent de tes yeux,
Mais la vie et la mort sont dans la main des Dieux. —
Il marche, et, reprenant le sentier de la veille,
S’éloigne. Le ciel luit, le Péliôn s’éveille,
Tout frais de la rosée attachée à ses flancs.
Au souffle du matin les pins étincelants
S’entretiennent au fond de la montagne immense ;
Le bruit universel des Êtres recommence.
Les grands troupeaux, suivis des agrestes pasteurs,
Regagnent la vallée humide ou les hauteurs
Verdoyantes. Voici les vierges au doux rire
Où rayonne la joie, où la candeur respire,
Qui retournent, avec leurs naïves chansons,
Les unes aux cours d’eau, les autres aux moissons.
Mais, ô jeune trésor de la terre divine,
Quelle crainte soudaine en vos yeux se devine ?
D’où vient que votre sein s’émeuve et que vos pas
S’arrêtent, et qu’ainsi vous vous parliez tout bas,
Montrant de vos bras nus, où le désir se pose,
Une apparition dans le lointain éclose ?
Ô vierges, ô pasteurs, de quel trouble assiégés,
Restez-vous, beaux corps nus, en marbre blanc changés ?
Serait-ce qu’un lion, désertant la montagne,
Bondisse, l’œil ardent, suivi de sa compagne,
Dévorés de famine et déjà réjouis ?
Un éclair menaçant vous a-t-il éblouis ?
Non ! D’un respect pieux votre âme s’est remplie :
C’est ce même Étranger que jamais nul n’oublie,
Et qui marche semblable aux Dieux ! — Son front serein
Est tourné vers l’Olympe, et d’un pied souverain
Il foule sans le voir le sentier qui serpente.
Déjà du Péliôn il a franchi la pente.
Les vierges, les pasteurs l’ont vu passer près d’eux ;
Mais il s’arrête et dit : — Enfants, soyez heureux !
Pasteurs adolescents, vierges chastes et belles,
Salut ! Puissent vos cœurs être forts et fidèles !
Bienheureux vos parents ! Honneur de leurs vieux jours,
Entourez-les, enfants, de pieuses amours !
Et que les Dieux, contents de vos vertus naissantes,
Vous prodiguent longtemps leurs faveurs caressantes ! —
Il dit, et disparaît. Mais la sublime Voix,
Dans le cours de leur vie entendue une fois,
Ne quitte plus jamais leurs âmes enchaînées ;
Et quand l’âge jaloux a fini leurs années,
Des maux et de l’oubli ce souvenir vainqueur
Fait descendre la paix divine dans leur cœur.
Thestylis
Aux pentes du coteau, sous les roches moussues,
L’eau vive en murmurant filtre par mille issues,
Croît, déborde, et remue en son cours diligent
La mélisse odorante et les cailloux d’argent.
Le soir monte : on entend s’épandre dans les plaines
De flottantes rumeurs et de vagues haleines,
Le doux mugissement des grands bœufs fatigués
Qui s’arrêtent pour boire en traversant les gués,
Et sous les rougeurs d’or du soleil qui décline
Le bruit grêle des pins au front de la colline.
Dans les sentiers pierreux qui mènent à la mer,
Rassasié de thym et de cytise amer,
L’indocile troupeau des chèvres aux poils lisses
De son lait parfumé va remplir les éclisses ;
Le tintement aigu des agrestes grelots
S’unit par intervalle à la plainte des flots,
Tandis que, prolongeant d’harmonieuses luttes,
Les jeunes chevriers soufflent aux doubles flûtes.
Tout s’apaise : l’oiseau rentre dans son nid frais ;
Au sortir des joncs verts, les Nymphes des marais,
Le sein humide encor, ceintes d’herbes fleuries,
Les bras entrelacés, dansent dans les prairies.
C’est l’heure où Thestylis, la vierge de l’Aitna,
Aux yeux étincelants comme ceux d’Athana,
En un noir diadème a renoué sa tresse,
Et sur son genou ferme et nu de chasseresse,
A la hâte, agrafant la robe aux souples plis,
Par les âpres chemins de sa grâce embellis,
Rapide et blanche, avec son amphore d’argile,
Vers cette source claire accourt d’un pied agile,
Et s’assied sur le bord tapissé de gazon,
D’où le regard s’envole à l’immense horizon.
Ni la riche Milet qu’habitent les Iônes,
Ni Syracuse où croît l’hélichryse aux fruits jaunes,
Ni Korinthe où le marbre a la blancheur du lys,
N’ont vu fleurir au jour d’égale à Thestylis.
Grande comme Artémis et comme elle farouche,
Nul baiser n’a jamais brûlé sa belle bouche ;
Jamais, dans le vallon, autour de l’oranger,
Elle n’a, les pieds nus, conduit un chœur léger,
Ou, le front couronné de myrtes et de rose,
Au furtif hyménée ouvert sa porte close ;
Mais quand la Nuit divine allume l’astre aux cieux,
Il lui plaît de hanter le mont silencieux,
Et de mêler au bruit de l’onde qui murmure
D’un cœur blessé la plainte harmonieuse et pure :
— Jeune Immortel, que j’aime et que j’attends toujours,
Chère image entrevue à l’aube de mes jours !
Si, d’un désir sublime en secret consumée,
J’ai dédaigné les pleurs de ceux qui m’ont aimée,
Et si je n’ai versé, dans l’attente du ciel,
Les parfums de mon cœur qu’au pied de ton autel ;
Soit que ton arc résonne au sein des halliers sombres ;
Soit que, réglant aux cieux le rythme d’or des nombres,
D’un mouvement égal ton archet inspiré
Des Muses aux neuf voix guide le chœur sacré ;
Soit qu’à l’heure riante où, sous la glauque Aurore,
L’aile du vent joyeux trouble la Mer sonore,
Des baisers de l’écume argentant tes cheveux,
Tu fendes le flot clair avec tes bras nerveux ;
Oh ! quel que soit ton nom, Dieu charmant de mes rêves,
Entends-moi ! viens ! je t’aime, et les heures sont brèves !
Viens ! sauve par l’amour et l’immortalité,
Ravis au Temps jaloux la fleur de ma beauté ;
Ou, si tu dois un jour m’oublier sur la terre,
Que ma cendre repose en ce lieu solitaire,
Et qu’une main amie y grave pour adieu :
— Ici dort Thestylis, celle qu’aimait un Dieu ! —
Elle se tait, écoute, et dans l’ombre nocturne,
Accoudant son beau bras sur la rondeur de l’urne,
Le sein ému, le front à demi soulevé,
Inquiète, elle attend celui qu’elle a rêvé.
Et le vent monotone endort les noirs feuillages ;
La Mer en gémissant berce les coquillages ;
La montagne muette, au loin, de toutes parts,
Des coteaux aux vallons, brille de feux épars ;
Et la source elle-même, au travers de la mousse,
S’agite et fuit avec une chanson plus douce.
Mais le jeune Immortel, le céleste Inconnu,
L’Amant mystérieux et cher n’est pas venu !
Il faut partir, hélas ! et regagner la plaine.
Thestylis sur son front pose l’amphore pleine,
S’éloigne, hésite encore, et sent couler ses pleurs ;