Poèmes antiques (page 16)

Leconte de Lisle · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poèmes antiques · 20 pages

De la joue et du col s’effacent les couleurs ;

Son corps charmant, Éros, frissonne de tes fièvres !

Mais bientôt, l’oeil brillant, un fier sourire aux lèvres,

Elle songe tout bas, reprenant son chemin :

— Je l’aime et je suis belle ! Il m’entendra demain ! —

Médailles antiques

I

Celui-ci vivra, vainqueur de l’oubli,

Par les Dieux heureux ! Sa main sûre et fine

A fait onduler sur l’onyx poli

L’écume marine.

Avec le soleil, douce, aux yeux surpris,

Telle qu’une jeune et joyeuse reine,

On voit émerger mollement Kypris

De la mer sereine.

La déesse est nue et pousse en nageant

De ses roses seins l’onde devant elle ;

Et l’onde a brodé de franges d’argent

Sa gorge immortelle.

Ses cheveux dorés aux flots embellis

Roulent sans guirlande et sans bandelettes ;

Tout son corps charmant brille comme un lys

Dans les violettes.

Elle joue et rit ; et les gais dauphins,

Agitant autour nageoires et queues,

Pour mieux réjouir ses regards divins

Troublent les eaux bleues.

II

Les belles filles aux pressoirs

Portent sur leur tête qui ploie,

À pleins paniers, les raisins noirs ;

Les jeunes hommes sont en joie.

Ils font jaillir avec vigueur

Le vin nouveau des grappes mûres ;

Et les rires et les murmures

Et les chansons montent en chœur.

Ivres de subtiles fumées,

Les vendangeurs aux cheveux blancs

Dansent avec des pieds tremblants

Autour des cuves parfumées ;

Et non loin, cherchant un lit frais,

Éros, qui fait nos destinées,

À l’ombre des arbres épais

Devance les lents hyménées.

III

Ni sanglants autels, ni rites barbares.

Les cheveux noués d’un lien de fleurs,

Une ionienne aux belles couleurs

Danse sur la mousse, au son des kithares.

Ni sanglants autels, ni rites barbares :

Des hymnes joyeux, des rires, des fleurs !

Satyres ni Pans ne troublent les danses.

Un jeune homme ceint d’un myrte embaumé

Conduit de la voix le chœur animé ;

Éros et Kypris règlent les cadences.

Satyres ni Pans ne troublent les danses :

Des pieds délicats, un sol embaumé !

Ni foudres ni vents dont l’âme s’effraie.

Dans le bleu du ciel volent les chansons ;

Et de beaux enfants servent d’échansons

Aux vieillards assis sous la verte haie.

Ni foudres ni vents dont l’âme s’effraie :

Un ciel diaphane et plein de chansons !

IV

Sur la montagne aux sombres gorges

Où nul vivant ne pénétra,

Dans les antres de Lipara

Héphaistos allume ses forges.

Il lève, l’illustre Ouvrier,

Ses bras dans la rouge fumée,

Et bat sur l’enclume enflammée

Le fer souple et le dur acier.

Les tridents, les dards, les épées

Sortent en foule de sa main ;

Il forge des lances d’airain,

Des flèches aux pointes trempées.

Et Kypris, assise à l’écart,

Rit de ces armes meurtrières,

Moins puissantes que ses prières,

Moins terribles que son regard.

V

Le divin Bouvier des monts de Phrygie

Goûte, les yeux clos, l’éternel sommeil ;

Et de son beau corps, dans l’herbe rougie,

Coule un sang vermeil.

En boucles de lin, sur la pâle joue

Qu’enviaient les fruits honneur des vergers,

Tombent, du réseau pourpré qui les noue,

Ses cheveux légers.

Voici Kythèrè, l’Amante immortelle,

Qui gémit et pleure auprès du Bouvier.

Les Éros chasseurs tiennent devant elle

Le noir Sanglier ;

Lui, pour expier d’amères offenses,

D’un autel qui fume attisant le feu,

Consume et punit ses blanches défenses

D’avoir fait un Dieu.

Péristèris

Kastalides ! chantez l’enfant aux brunes tresses,

Dont la peau lisse et ferme a la couleur du miel,

Car vous embellissez la louange, ô Déesses !

Autour de l’onde où croît le laurier immortel

Chantez Péristèris née au rocher d’Égine :

Moins chère est à mes yeux la lumière du ciel !

Dites son rire frais, plus doux que l’aubergine,

Le rayon d’or qui nage en ses yeux violets

Et qui m’a traversé d’une flèche divine.

Sur le sable marin où sèchent ses filets

Elle bondit pareille aux glauques Néréides,

Et ses pieds sont luisants comme des osselets.

Chantez Péristèris, ô Nymphes Kastalides,

Quand les fucus amers à ses cheveux mêlés

Effleurent son beau cou de leurs grappes humides.

Il faut aimer. Le thon aime les flots salés,

L’air plaît à l’hirondelle, et le cytise aux chèvres,

Et l’abeille camuse aime la fleur des blés.

Pour moi, rien n’est meilleur qu’un baiser de ses lèvres.

Paysage

À travers les massifs des pâles oliviers

L’Archer resplendissant darde ses belles flèches

Qui, par endroits, plongeant au fond des sources fraîches,

Brisent leurs pointes d’or contre les durs graviers.

Dans l’air silencieux ni souffles ni bruits d’ailes,

Si ce n’est, enivré d’arôme et de chaleur,

Autour de l’églantier et du cytise en fleur,

Le murmure léger des abeilles fidèles.

Laissant pendre sa flûte au bout de son bras nu,

L’Aigipan, renversé sur le rameau qui ploie,

Rêve, les yeux mi-clos, avec un air de joie,

Qu’il surprend l’Oréade en son antre inconnu.

Sous le feuillage lourd dont l’ombre le protège,

Tandis qu’il sourit d’aise et qu’il se croit heureux,

Un large papillon sur ses rudes cheveux

Se pose en palpitant comme un flocon de neige.

Quelques nobles béliers aux luisantes toisons,

Grandis sur les coteaux fertiles d’Agrigente,

Auprès du roc moussu que l’onde vive argente,

Dorment dans la moiteur tiède des noirs gazons.

Des chèvres, çà et là, le long des verts arbustes,

Se dressent pour atteindre au bourgeon nourricier,

Et deux boucs, au poil ras, dans un élan guerrier,

En se heurtant du front courbent leurs cols robustes.

Par delà les blés mûrs alourdis de sommeil

Et les sentiers poudreux où croît le térébinthe,

Semblable au clair métal de la riche Korinthe,

Au loin, la mer tranquille étincelle au soleil.

Mais sur le thym sauvage et l’épaisse mélisse

Le pasteur accoudé repose, jeune et beau ;

Le reflet lumineux qui rejaillit de l’eau

Jette un fauve rayon sur son épaule lisse ;

De la rumeur humaine et du monde oublieux,

Il regarde la mer, les bois et les collines,

Laissant couler sa vie et les heures divines

Et savourant en paix la lumière des cieux.

Les Bucoliastes

I

Sources claires ! Et toi, venu des dieux, ô fleuve

Qui, du Tymbris moussu, verses tes belles eaux !

Je ferai soupirer, couché dans vos roseaux,

Ma syrinx à neuf tons enduits de cire neuve :

Apaisez la cigale et les jeunes oiseaux.

II

Vents joyeux qui riez à travers les feuillages,

Abeilles qui rôdez sur la fleur des buissons,

De ma syrinx aussi vous entendrez les sons ;

Mais, de même qu’Éros, les Muses sont volages :

Hâtez-vous ! D’un coup d’aile emportez mes chansons.

I

Tout est beau, tout est bien, si Theugénis que j’aime

Foule de son pied nu l’herbe molle des bois !

Vers midi, l’eau courante est plus fraîche où je bois,

Et mes vases sont pleins d’une meilleure crème.

Absente, tout est mal, tout languit à la fois !

II

Dieux heureux ! Que le lait abonde en mes éclisses !

Et quand le chaud soleil dans l’herbe a rayonné,

Du creux de ce rocher d’un lierre couronné,

Que j’entende mugir mes bœufs et mes génisses :

Tout est beau, tout est bien, il est doux d’être né !

I

Si l’hiver est un mal pour l’arbre qu’il émonde,

Pour les cours d’eau taris la flamme de l’été,

Il souffre aussi, celui qu’une vierge a dompté,

Du mal que fait Éros, le plus amer du monde,

Et d’une soif rebelle à tes flots, ô Léthé !

II

Souvent, au seuil de l’antre où la rouge verveine

Croît auprès d’un lentisque et d’un vieil olivier,

La fille au noir sourcil parut me convier.

Par la rude Artémis ! Son attente était vaine ;

Car les bœufs sont la joie et l’honneur du bouvier.

I

Quand, aux feux du matin, s’envole l’alouette

Du milieu des sillons de rosée emperlés,

Je ne l’écoute plus ; mes esprits sont troublés ;

Mais pour te ranimer, ô nature muette,

Il suffit d’une voix qui chante dans les blés !

II

Rire de femme et chant d’alouette à l’aurore,

Gazouillements des nids sur les rameaux dorés,

Sont bruits doux à l’oreille et souvent désirés ;

Mais rien ne vaut la voix amoureuse et sonore

D’un taureau de trois ans qui beugle par les prés.

I

Bélier, pais l’herbe en fleur ; et toi, chèvre indocile,

Broute l’amer cytise aux pentes du coteau ;

Lampuros, mon bon chien, veille sur le troupeau.

Pour moi, tel que Daphnis, le bouvier de Sicile,

Je meurs ! Et Theugénis a creusé mon tombeau.

II

Ô pasteur des béliers, gardien des noires chèvres,

Jamais chanson pareille ici ne résonna !

Et la plainte est plus gaie, oui ! Par Perséphona !

Que la glauque Amphitrite exhale de ses lèvres

Et que le vent d’Épire apporte au vieil Aitna !

I

Ami, prends ma syrinx, si légère et si douce,

Dont la cire a gardé l’odeur du miel récent :

Brûle-la comme moi qui meurs en gémissant ;

Et sur un humble autel d’asphodèle et de mousse

Du plus noir de mes boucs fais ruisseler le sang.

II

C’est bien. Le soleil monte et l’ombre nous convie ;

On n’entend plus frémir la cime des forêts :

Viens savourer encor ce vase de lait frais ;

Et si le morne Hadès fait toujours ton envie,

Ô pâle chevrier, tu mourras mieux après !

Kléarista

Kléarista s’en vient par les blés onduleux

Avec ses noirs sourcils arqués sur ses yeux bleus,

Son front étroit coupé de fines bandelettes,

Et, sur son cou flexible et blanc comme le lait,

Ses tresses où, parmi les roses de Milet,

On voit fleurir les violettes.

L’Aube divine baigne au loin l’horizon clair ;

L’alouette sonore et joyeuse, dans l’air,

D’un coup d’aile s’envole au sifflement des merles ;

Les lièvres, dans le creux des verts sillons tapis,

D’un bond inattendu remuant les épis,

Font pleuvoir la rosée en perles.

Sous le ciel jeune et frais, qui rayonne le mieux,

De la Sicilienne au doux rire, aux longs yeux,

Ou de l’Aube qui sort de l’écume marine ?

Qui le dira ? Qui sait, ô lumière, ô beauté,

Si vous ne tombez pas du même astre enchanté

Par qui tout aime et s’illumine ?

Du faîte où ses béliers touffus sont assemblés,

Le berger de l’Hybla voit venir par les blés

Dans le rose brouillard la forme de son rêve.

Il dit : — C’était la nuit, et voici le matin ! —

Et plus brillant que l’Aube à l’horizon lointain

Dans son cœur le soleil se lève !

Symphonie

Ô chevrier ! ce bois est cher aux Piérides.

Point de houx épineux ni de ronces arides ;

À travers l’hyacinthe et le souchet épais

Une source sacrée y germe et coule en paix.

Midi brûle là-bas où, sur les herbes grêles,

On voit au grand soleil bondir les sauterelles ;

Mais, du hêtre au platane et du myrte au rosier,

Ici, le merle vole et siffle à plein gosier.

Au nom des Muses ! viens sous l’ombre fraîche et noire !

Voici ta double flûte et mon pektis d’ivoire.

Daphnis fera sonner sa voix claire, et tous trois,

Près du roc dont la mousse a verdi les parois,

D’où Naïs nous écoute, un doigt blanc sur la lèvre,

Empêchons de dormir Pan aux deux pieds de chèvre.

Le Retour d’Adônis

Maîtresse de la haute Éryx, toi qui te joues

Dans Golgos, sous les myrtes verts,

Ô blanche Aphrodita, charme de l’univers,

Dionaiade aux belles joues !

Après douze longs mois Adônis t’est rendu,

Et, dans leurs bras charmants, les Heures,

L’ayant ramené jeune en tes riches demeures,

Sur un lit d’or l’ont étendu.

À l’abri du feuillage et des fleurs et des herbes,

D’huile syrienne embaumé,

Il repose, le Dieu brillant, le Bien-Aimé,

Le jeune Homme aux lèvres imberbes.

Autour de lui, sur des trépieds étincelants,

Vainqueurs des nocturnes Puissances,

Brûlent des feux mêlés à de vives essences,

Qui colorent ses membres blancs ;

Et sous l’anis flexible et le safran sauvage,

Des Éros, au vol diligent,

Dont le corps est d’ébène et la plume d’argent,

Rafraîchissent son clair visage.

Sois heureuse, ô Kypris, puisqu’il est revenu,

Celui qui dore les nuées !

Et vous, Vierges, chantez, ceintures dénouées,

Cheveux épars et le sein nu.

Près de la Mer stérile, et dès l’Aube première,

Joyeuses et dansant en rond,

Chantez l’Enfant divin qui sort de l’Akhérôn,

Vêtu de gloire et de lumière !

Hèraklès solaire

Dompteur à peine né, qui tuais dans tes langes

Les Dragons de la Nuit ! Cœur-de-Lion ! Guerrier,

Qui perças l’Hydre antique au souffle meurtrier

Dans la livide horreur des brumes et des fanges,

Et qui, sous ton œil clair, vis jadis tournoyer

Les Centaures cabrés au bord des précipices !

Le plus beau, le meilleur, l’aîné des Dieux propices !

Roi purificateur, qui faisais en marchant

Jaillir sur les sommets le feu des sacrifices,

Comme autant de flambeaux, d’orient au couchant !

Ton carquois d’or est vide, et l’Ombre te réclame.

Salut, Gloire-de-l’Air ! Tu déchires en vain,

De tes poings convulsifs d’où ruisselle la flamme,

Les nuages sanglants de ton bûcher divin,

Et dans un tourbillon de pourpre tu rends l’âme !

Églogue

GALLUS.

Chanteurs mélodieux, habitants des buissons,

Le ciel pâlit, Vénus à l’horizon s’éveille ;

Cynthia vous écoute, enivrez son oreille :

Versez-lui le flot d’or de vos belles chansons.

CYNTHIA.

La nuit sereine monte, et roule sans secousse

Le chœur éblouissant des astres au ciel bleu ;

Moi, de mon bien-aimé, jeune et beau comme un Dieu,

J’ai l’image en mon âme et j’entends la voix douce.

GALLUS.

Ô Cynthia, sais-tu mon rêve et mon désir ?

Phœbé laisse tomber sa lueur la plus belle ;

Et l’amoureux ramier gémit et bat de l’aile,

Et dans les bois songeurs passe un divin soupir.

CYNTHIA.

La source s’assoupit et murmure apaisée,

Et de molles clartés baignent les noirs gazons.

Qu’ils sont doux à mes yeux vos calmes horizons,

Ô bois chers à Gallus, tout brillants de rosée !

GALLUS

Que ton sommeil soit pur, fleur du beau sol latin !

Oh ! Bien mieux que ce myrte et bien mieux que ces roses,

Puissé-je parfumer ton seuil et tes pieds roses

De nocturnes baisers, jusques au frais matin !

CYNTHIA.

Enfant, roi de Paphos, remplis ma longue attente !

Une voix s’est mêlée aux hymnes de la nuit...

Ô Gallus, ô bras chers qui m’emportez sans bruit

Dans l’épaisseur des bois, confuse et palpitante !

GALLUS

Dans le hêtre immobile où rêvent les oiseaux

On entend expirer toute voix incertaine ;

Viens ! un Dieu nous convie ! En sa claire fontaine

La naïade s’endort au sein des verts roseaux.

CYNTHIA.

Voile ton front divin, Phœbé ! Sombres feuillages,

Faites chanter l’oiseau qui dort au nid mousseux ;

Agitez les rameaux, ô Sylvains paresseux !

Naïade, éveille-toi dans les roseaux sauvages !

GALLUS.

Dormez, dormez plutôt, Dieux et Nymphes des bois ;

Dormez ! Ne troublez point notre ivresse secrète.

Reposez, ô pasteurs ! Ô brise, sois muette !

Les immortels jaloux n’entendront point nos voix.

CYNTHIA.

Vénus ! Ralentis donc les heures infinies !

Ne sois pas, ô bonheur, quelque jour regretté !

Dure à jamais, nuit chère ! Et porte, ô volupté,

Dans l’Olympe éternel nos âmes réunies !

Études latines

I.

LYDIE.

La jeunesse nous quitte et les Grâces aussi.

Les désirs amoureux s’envolent avec elles,

Et le sommeil facile. À quoi bon le souci

Des Espérances éternelles?

L’aile du vieux Saturne emporte nos beaux jours,

Et la fleur inclinée au vent du soir se fane;

Viens à l’ombre des pins ou sous l’épais platane

Goûter les tardives amours.

Ceignons nos cheveux blancs de couronnes de roses,

Buvons, il en est temps encore, hâtons-nous !

Ta liqueur, ô Bacchus, des tristesses moroses

Est le remède le plus doux.

Enfant, trempe les vins dans la source prochaine,

Et fais venir Lydie aux rires enjoués,

Avec sa blanche lyre et ses cheveux noués

À la mode Laconienne.

II.

LICYMNIE.

Tu ne sais point chanter, ô cithare ionique,

En ton mode amolli doux à la volupté,

Les flots siciliens rougis du sang punique,

Numance et son mur indompté.

Ô lyre, tu ne sais chanter que Licymnie,

Et ses jeunes amours, ses yeux étincelants,

L’enjouement de sa voix si pleine d’harmonie,

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