Poèmes antiques (page 4)
Qui pour toujours, hélas ! me vont être fermées !
Et, puisque j’ai vécu le jour de mon bonheur,
Pour la dernière fois viens pleurer sur mon cœur ! —
Comme on voit la gazelle en proie au trait rapide
Rouler sur l’herbe épaisse et de son sang humide,
Clore ses yeux en pleurs, palpiter et gémir,
La pâle jeune fille, avec un seul soupir,
Aux pieds de son amant tomba froide et pâmée.
Épouvanté, baisant sa lèvre inanimée,
Çunacépa lui dit : — Ô Çanta, ne meurs pas ! —
Il souleva ce corps charmant entre ses bras,
Et de mille baisers et de mille caresses
Il réchauffa son front blanc sous ses noires tresses.
— Ne meurs pas ! Ne meurs pas ! Je t’aime, écoute-moi :
Je ne pourrai jamais vivre ou mourir sans toi ! —
Elle entr’ouvrit les yeux, et des larmes amères,
Brûlantes, aussitôt emplirent ses paupières :
— Viens, ô mon bien-aimé ! fuyons ! le monde est grand.
Nous suivrons la ravine où gronde le torrent ;
Sur la ronce et l’épine, à travers le bois sombre,
Nul regard ennemi ne vous suivra dans l’ombre.
Hâtons-nous. La nuit vaste enveloppe les cieux.
Je connais les sentiers étroits, mystérieux,
Qui conduisent du fleuve aux montagnes prochaines.
Les grands tigres rayés y rôdent par centaines ;
Mais le tigre vaut mieux que l’homme au cœur de fer !
Viens ! Fuyons sans tarder, si mon amour t’est cher. —
Çunacépa, pensif, et se baissant vers elle,
La regardait. Jamais il ne la vit si belle.
Avec ses longs yeux noirs de pleurs étincelants,
Et ses bras de lotus enlacés et tremblants,
Ses lèvres de corail, et flottant sur sa joue
Ses longs cheveux épars que la douleur dénoue.
— Les dieux savent pourtant si je t’aime, ô Çanta !
Mais que dirait le Roi, fils de Daçaratha ?
Qu’un Brahmane a volé cent mille belles vaches,
Et qu’il a pour enfants des menteurs et des lâches ?
Non, non ! mieux vaut mourir. J’ai promis, je tiendrai.
Le vieux Radjah m’attend ; encore un jour, j’irai,
Et le sang jaillira par flots purs de mes veines !
Taris tes pleurs, enfant ; cessons nos plaintes vaines ;
Aimons-nous ! L’heure vole et ne revient jamais !
Et, quand mes yeux éteints seront clos désormais,
Ô fleur de mon printemps, sois toujours adorée !
Parfume encor la terre où je t’ai respirée !
— Tu veux mourir, dit-elle, et tu m’aimes ! Eh bien,
Le couteau dans ton cœur rencontrera le mien !
Je te suivrai. Mes yeux pourraient-ils voir encore
Le monde s’éveiller, désert à chaque aurore ?
C’est par toi que, l’oreille ouverte aux bruits joyeux,
J’écoutais les oiseaux qui chantaient dans les cieux,
Par toi que la verdeur de la vallée enivre,
Par toi que je respire et qu’il m’est doux de vivre... —
Et des sanglots profonds étouffèrent sa voix.
Alors un grand Oiseau, qui planait sur les bois,
Comme un nuage noir aux voûtes éternelles,
Sur un palmier géant vint replier ses ailes.
De ses larges yeux d’or la prunelle flambait
Et dardait un éclair dans la nuit qui tombait,
Et de son dos puissant les plumes hérissées
Faisaient dans le silence un bruit d’armes froissées.
Puis vers les deux amants, qu’il semblait contempler,
Il se pencha d’en haut et se mit à parler :
— Ne vous effrayez pas de mon aspect sauvage ;
Je suis inoffensif et vieux, si ce n’est sage.
C’est moi qui combattis autrefois dans le ciel
Le maître de Lanka, le Rakças immortel,
Lorsqu’en un tourbillon, plein de désirs infâmes,
Il enlevait Sita, la plus belle des femmes.
De mes serres d’airain et de mon bec de fer
Je fis pleuvoir sanglants des lambeaux de sa chair ;
Mais il me brisa l’aile et ravit sa victime.
Et moi, comme un roc lourd roulant de cime en cime,
Je crus mourir. Enfants, je suis l’antique Roi
Des vautours. J’ai pitié de vous ; écoutez-moi.
Quand Sûryâ des monts enflammera la crête,
Cherchez dans la forêt Viçvamitra l’ascète,
Dont les austérités terribles font un Dieu.
Lui seul peut te sauver, fils du Brahmane. Adieu ! —
Et, repoussant du pied les palmes remuées,
Il déploya son vol vers les hautes nuées.
V
La Nuit divine, enfin, dans l’ampleur des cieux clairs,
Avec sa robe noire aux plis brodés d’éclairs,
Son char d’ébène et d’or, attelé de cavales
De jais et dont les yeux sont deux larges opales,
Tranquille et déroulant au souffle harmonieux
De l’espace, au-dessus de son front glorieux,
Sa guirlande étoilée et l’écharpe des nues,
Descendit dans les mers des Dêvas seuls connues ;
Et l’Est devint d’argent, puis d’or, puis flamboya,
Et l’univers encor reconnut Sûryâ !
À travers la forêt profonde et murmurante,
Où sous les noirs taillis jaillit la source errante ;
Où comme le reptile, en de souples détours,
La liane aux cent nœuds étreint les rameaux lourds,
Et laisse, du sommet des immenses feuillages,
Pendre ses fleurs de pourpre au milieu des herbages ;
Par les sentiers de mousse épaisse et de rosiers,
Où les lézards aux dos diaprés, par milliers,
Rôdent furtifs et font crier la feuille sèche ;
Dans les fourrés d’érable où, comme un vol de flèche,
L’antilope aux yeux bleus, l’oreille au vent, bondit ;
Où l’œil du léopard par instants resplendit ;
Tous deux, le cœur empli d’espérance et de crainte,
Cherchaient Viçvamitra dans sa retraite sainte.
Et quand le jour, tombant des cimes du ciel bleu,
De l’éternelle voûte embrasa le milieu,
Loin de l’ombre, debout, dans une âpre clairière,
Ils le virent soudain baigné par la lumière.
Ses yeux creux que jamais n’a fermés le sommeil
Luisaient ; ses maigres bras brûlés par le soleil
Pendaient le long du corps ; ses jambes décharnées,
Du milieu des cailloux et des herbes fanées,
Se dressaient sans ployer comme des pieux de fer ;
Ses ongles recourbés s’enfonçaient dans la chair ;
Et sur l’épaule aiguë et sur l’échine osseuse
Tombait jusqu’aux jarrets sa chevelure affreuse,
Inextricable amas de ronces, noir réseau
De fange desséchée et de fientes d’oiseau,
Où, comme font les vers dans la vase mouvante,
S’agitait au hasard la vermine vivante,
Peuple immonde, habitant de ce corps endurci,
Et nourri de son sang inerte. C’est ainsi
Que, gardant à jamais sa rigide attitude,
Il rêvait comme un Dieu fait d’un bloc sec et rude.
Çanta, le sein ému d’une pieuse horreur,
Frémit ; mais le jeune homme, aguerrissant son cœur,
Parla, plein de respect : — Viçvamitra, mon père,
Je ne viens point à toi dans une heure prospère :
Le Destin noir me suit comme un cerf aux abois.
Jeunesse, amour, bonheur, et la vie à la fois,
Je perds tout. Sauve-moi. Je sais qu’à ta parole
Le ciel devient plus sombre ou l’orage s’envole.
Tu peux, par la vertu des incantations,
Alléger le fardeau des malédictions ;
Tu peux, sans altérer l’implacable justice,
Émousser sur mon cœur le fer du sacrifice.
Réponds donc. Si le Roi des vautours a dit vrai,
Tu feras deux heureux, mon père, et je vivrai. —
Et l’Ascète immobile écoutait sans paraître
Entendre. Et le jeune homme étonné reprit : — Maître,
Ne répondras-tu point ? — Et le maigre vieillard
Lui dit, sans abaisser son morne et noir regard :
— Réjouis-toi, mon fils ! Bien qu’il soit vain de rire
Ou de pleurer, et vain d’aimer ou de maudire.
Tu vas sortir, sacré par l’expiation,
Du monde obscur des sens et de la passion,
Et franchir, jeune encor, la porte de lumière
Par où tu plongeras dans l’Essence première.
La vie est comme l’onde où tombe un corps pesant :
Un cercle étroit s’y forme, et va s’élargissant,
Et disparaît enfin dans sa grandeur sans terme.
La Mâyâ te séduit ; mais, si ton cœur est ferme,
Tu verras s’envoler comme un peu de vapeur
La colère, l’amour, le désir et la peur ;
Et le monde illusoire aux formes innombrables
S’écroulera sous toi comme un monceau de sables.
— Ô sage ! si mon cœur est faible et déchiré,
Je ne crains rien pour moi, sache-le. Je mourrai,
Comme si j’étais fait ou d’airain ou de pierre,
Sans pâlir ni pousser la plainte et la prière
Du lâche ou du Çudra. Mais j’aime et suis aimé !
Vois cette fleur des bois dont l’air est embaumé,
Ce rayon enchanté qui plane sur ma vie,
Dont ma paupière est pleine et jamais assouvie !
Mon sang n’est plus à moi : Çanta meurt si je meurs ! —
Et Viçvamitra dit : — Les flots pleins de rumeurs
Que le vent roule et creuse et couronne d’écume,
Les forêts qu’il secoue et heurte dans la brume,
Les lacs que l’Asura bat d’un noir aileron
Et dont les blancs lotus sont souillés de limon,
Et le ciel où la foudre en rugissant se joue,
Sont tous moins agités que l’homme au cœur de boue.
Va ! Le monde est un songe et l’homme n’a qu’un jour,
Et le néant divin ne connaît pas l’amour ! —
Çunacépa lui dit : — C’est bien. Je te salue,
Mon père, et je t’en crois ; ma mort est résolue ;
Et trop longtemps, vain jouet des brèves passions,
J’ai disputé mon âme aux Incarnations.
Mais, par tous les dêvas, ô sage, elle est si belle !
Taris ses pleurs amers, prie et veille pour elle,
Afin que je m’endorme en bénissant ton nom. —
Alors Çanta, les yeux étincelants : — Oh ! non,
Maître ! Non, non ! Tu veux éprouver son courage !
La divine bonté brille sur ton visage ;
Secours-le, sauve-moi ! J’embrasse tes genoux,
Mon père vénérable et cher ! Vivre est si doux !
Puissent les Dieux qui t’ont donné la foi suprême
T’accueillir en leur sein ! Vois, je suis jeune et j’aime ! —
Telle Çanta, le front prosterné, sanglotait ;
Et l’Ascète, les yeux dans l’espace, écoutait :
— J’entends chanter l’oiseau de mes jeunes années,
Dit-il, et l’épaisseur des forêts fortunées
Murmure comme aux jours où j’étais homme encor.
Ai-je dormi cent ans, gardant tel qu’un trésor
Le souvenir vivant des passions humaines ?
D’où vient que tout mon corps frémit, et que mes veines
Sentent brûler un sang glacé par tant d’hivers !
Mais assez, ô Mâyâ, source de l’univers !
C’est assez, j’ai vécu. Pour toi, femme, pareille
À l’Apsara qui court sur la mousse vermeille,
Et toi, fils du Brahmane, écoutez et partez,
Et ne me troublez plus dans mes austérités.
Dès qu’au pilier fatal, sous des liens d’écorce,
Les sacrificateurs auront dompté ta force,
Récite par sept fois l’hymne sacré d’indra.
Aussitôt dans la nue un bruit éclatera
Terrible, et tes liens se briseront d’eux-mêmes ;
Et les hommes fuiront, épouvantés et blêmes ;
Et le sang d’un cheval calmera les Dêvas ;
Et si tu veux souffrir encore, tu vivras !
Adieu. Je vais rentrer dans l’éternel silence,
Comme une goutte d’eau dans l’Océan immense. —
VI
Le siège est d’or massif, et d’or le pavillon
Du vieux Maharadjah. L’image d’un lion
Flotte, en flamme, dans l’air, et domine la fête.
Dix colonnes d’argent portent le large faîte
Du trône où des festons brodés de diamants
Pendent aux angles droits en clairs rayonnements.
Sur les degrés de nacre où la perle étincelle
La pourpre en plis soyeux se déploie et ruisselle ;
Et mille Kchatryas, grands, belliqueux, armés,
Tiennent du pavillon tous les abords fermés.
En face, fait de pierre et de forme cubique,
L’autel est préparé selon le rite antique,
Surmonté d’un pilier d’airain et d’un bœuf blanc
Aux quatre cornes d’or. D’un accent grave et lent
Le Brahmane qui doit égorger la victime
Murmure du Sama la formule sublime,
Et les prêtres courbés récitent à leur tour
Cent prières du Rig, cent vers de l’Yadjour.
Et dans la plaine immense un peuple infini roule
Comme les flots. Le sol tremble au poids de la foule.
Les hommes au sang pur, au corps blanc, aux yeux fiers,
Qui vivent sur les monts et sur le bord des mers,
Et tendent l’arc guerrier avec des mains robustes ;
Et la race au front noir, maudite des Dieux justes,
Dévouée aux Rakças et qui hante les bois ;
Tous, pour le sacrifice, accourent à la fois,
Et font monter au ciel, d’une voix éclatante,
Les clameurs de la joie et d’une longue attente.
Les cymbales de cuivre et la conque aux bruits sourds,
Et la vîna perçante et les rauques tambours,
Vibrant, grondant, sifflant, résonnent dans la plaine,
Et les peuples muets retiennent leur haleine.
C’est l’heure. Le Brahmane élève au ciel les bras,
Et la victime offerte avance pas à pas.
Le jeune homme au front ceint de lotus, calme et pâle,
Monte sans hésiter sur la pierre fatale ;
Tous ses membres roidis sont liés au poteau,
Et le prêtre en son sein va plonger le couteau.
Alors il se souvient des paroles du sage :
Il prie Indra qui siège et gronde dans l’orage,
Et sept fois l’hymne saint, que tous disent en chœur,
Fait hésiter le fer qui doit percer son cœur.
Tout à coup, des sommets du ciel plein de lumière,
La foudre inattendue éclate sur la pierre ;
L’airain du pilier fond en ruisseaux embrasés.
Çunacépa bondit ; ses liens sont brisés,
Il est libre ! À travers la foule épouvantée,
Il fuit comme la flèche à son but emportée.
Aussitôt le soleil rayonne, et sur le flanc
Un étalon fougueux, dont tout le poil est blanc,
Tombe, les pieds liés, hennit, et le brahmane
Offre son sang au Dieu de qui la foudre émane.
VII
Ô rayon de soleil égaré dans nos nuits,
Ô bonheur ! Le moment est rapide où tu luis,
Et quand l’illusion qui t’a créé t’entraîne,
Un plus amer souci consume l’âme humaine ;
Mais quels pleurs répandus, quel mal immérité,
Peuvent jamais payer ta brève volupté !
L’air sonore était frais et plein d’odeurs divines.
Les bengalis au bec de pourpre, aux ailes fines,
Et les verts colibris et les perroquets bleus,
Et l’oiseau diamant, flèche au vol merveilleux,
Dans les buissons dorés, sur les figuiers superbes,
Passaient, sifflaient, chantaient. Au sein des grandes herbes
Un murmure joyeux s’exhalait des halliers ;
Autour du miel des fleurs, les essaims familiers,
Délaissant les vieux troncs aux ruches pacifiques,
S’empressaient ; et partout, sous les cieux magnifiques,
Avec l’arôme vif et pénétrant des bois,
Montait un chant immense et paisible à la fois.
Sur son cœur enivré pressant sa bien-aimée,
Réchauffant de baisers sa lèvre parfumée,
Çunacépa sentait, en un rêve enchanté,
Déborder le torrent de sa félicité !
Et Çanta l’enchaînait d’une invincible étreinte !
Et rien n’interrompait, durant cette heure sainte
Où le temps n’a plus d’aile, où la vie est un jour,
Le silence divin et les pleurs de l’amour.
La Vision de Brahma
Tandis qu’enveloppé des ténèbres premières,
Brahma cherchait en soi l’origine et la fin,
La Mâyâ le couvrit de son réseau divin,
Et son cœur sombre et froid se fondit en lumières.
Aux pics du Kaîlaça, d’où l’eau vive et le miel
Filtrent des verts figuiers et des rouges érables,
D’où le saint Fleuve verse en courbes immuables
Ses cascades de neige à travers l’arc-en-ciel ;
Parmi les coqs guerriers, les paons aux belles queues,
L’essaim des Apsaras qui bondissaient en chœur,
Et le vol des Esprits bercés dans leur langueur,
Et les riches oiseaux lissant leurs plumes bleues ;
Sur sa couche semblable à l’écume du lait,
Il vit Celui que nul n’a vu, l’Âme des âmes,
Tel qu’un frais nymphéa dans une mer de flammes
D’où l’Être en millions de formes ruisselait :
Hâri, le réservoir des inertes délices,
Dont le beau corps nageait dans un rayonnement,
Qui méditait le monde, et croisait mollement
Comme deux palmiers d’or ses vénérables cuisses.
De son parasol rose, en guirlandes, flottaient
Des perles et des fleurs parmi ses tresses brunes,
Et deux cygnes, brillants comme deux pleines lunes,
Respectueusement de l’aile l’éventaient.
Sur sa lèvre écarlate, ainsi que des abeilles,
Bourdonnaient les Védas, ivres de son amour ;
Sa gloire ornait son col et flamboyait autour ;
Des blocs de diamant pendaient à ses oreilles.
À ses reins verdoyaient des forêts de bambous ;
Des lacs étincelaient dans ses paumes fécondes ;
Son souffle égal et pur faisait rouler les mondes
Qui jaillissaient de lui pour s’y replonger tous.
Un Açvatha touffu l’abritait de ses palmes ;
Et, dans la bienheureuse et sainte Inaction,