Poèmes antiques (page 5)

Leconte de Lisle · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poèmes antiques · 20 pages

Il se réjouissait de sa perfection,

Immobile, les yeux resplendissants, mais calmes.

Oh ! qu’il était aimable à voir, l’Être parfait,

Le Dieu jeune, embelli d’inexprimables charmes,

Celui qui ne connaît les désirs ni les larmes,

Par qui l’Insatiable est enfin satisfait !

Comme deux océans, troubles pour les profanes,

Mais, pour les cœurs pieux, miroirs de pureté,

Abîmes de repos et de sérénité,

Que ses yeux étaient doux, qu’ils étaient diaphanes !

À son ombre, le sein parfumé de çantal,

Mille vierges, au fond de l’étang circulaire,

Semblaient, à travers l’onde inviolée et claire,

Des colombes d’argent dans un nid de cristal.

De bleus rayons baignaient leurs paupières mi-closes ;

Leurs bras polis tintaient sous des clochettes d’or ;

Et leurs cheveux couvraient d’un souple et noir trésor

La neige de leur gorge où rougissaient des roses.

Dans l’onde où le Lotus primitif a fleuri,

Assises sur le sable aux luisantes coquilles,

Telles apparaissaient ces mille belles filles,

Frais et jeunes reflets du suprême Hâri.

À la droite du Dieu, penché sur ses cavales,

L’ardent Archer faisait sonner le plein carquois ;

Et l’Aurore guidait du bout de ses beaux doigts

L’attelage aux grands yeux, aux poils roses et pâles.

À gauche, un Géant pourpre et sinistre, portant

Des crânes chevelus en ceinture à ses hanches,

L’oeil creux, triste, affamé, grinçant de ses dents blanches,

Broyait et dévorait l’Univers palpitant.

Sous les pieds de Hâri, la mer, des vents battue,

Gonflait sa houle immense et secouait les monts,

Remuant à grand bruit ses forêts de limons

Sur le dos âpre et dur de l’antique Tortue.

Et la Terre étalait ses végétations

Où tigres et pythons poursuivaient les gazelles,

Et ses mille cités où les races mortelles

Germaient, mêlant le rire aux lamentations.

Mais Brahma, dès qu’il vit l’Être-principe en face,

Sentit comme une force irrésistible en lui,

Et la concavité de son crâne ébloui

Reculer, se distendre, et contenir l’espace.

Les constellations jaillirent de ses yeux ;

Son souffle condensa le monceau des nuées ;

Il entendit monter les sèves déchaînées

Et croître dans son sein l’Océan furieux.

Sagesse et passions, vertus, vices des hommes,

Désirs, haines, amours, maux et félicité,

Tout rugit et chanta dans son cœur agité :

Il ne dit plus : Je suis ! mais il pensa : Nous sommes !

Ainsi, devant le Roi des monts Kalatçalas,

Qui fait s’épanouir les mondes sur sa tige,

Brahma crut, dilaté par l’immense vertige,

Que son cerveau divin se brisait en éclats.

Puis, abaissant les yeux, il dit : — Maître des maîtres,

Dont la force est interne et sans borne à la fois,

Je ne puis concevoir, en sa cause et ses lois,

Le cours tumultueux des choses et des êtres.

S’il n’est rien, sinon toi, Hâri, suprême Dieu !

Si l’Univers vivant en toi germe et respire ;

Si rien sur ton essence unique n’a d’empire,

L’action, ni l’état, ni le temps, ni le lieu ;

D’où vient qu’aux cieux troublés ta force se déchaîne ?

D’où vient qu’elle bondisse et hurle avec les flots ?

D’où vient que, remplissant la terre de sanglots,

Tu souffres, ô mon Maître, au sein de l’âme humaine ?

Et moi, moi qui, durant mille siècles, plongé

Comme un songe mauvais dans la Nuit primitive,

Porte un doute cuisant que le désir ravive,

Ce mal muet toujours, toujours interrogé ;

Qui suis-je ? Réponds-moi, Raison des Origines !

Suis-je l’âme d’un monde errant par l’infini,

Ou quelque antique Orgueil, de ses actes puni,

Qui ne peut remonter à ses sources divines ?

C’est en vain qu’explorant mon cœur de toutes parts,

J’excite une étincelle en sa cavité sombre...

Mais je pressens la fin des épreuves sans nombre,

Puisque ta Vision éclate à mes regards.

Change en un miel divin mon immense amertume ;

Parle, fixe à jamais mes vœux irrésolus,

Afin que je m’oublie et que je ne sois plus,

Et que la vérité m’absorbe et me consume. —

Il se tut, et l’Esprit suprême, l’Être pur,

Fixa sur lui ses yeux d’où naissent les Aurores ;

Et du rouge contour de ses lèvres sonores

Un rire éblouissant s’envola dans l’azur.

Et les vierges, du lit nacré de l’eau profonde,

D’un mouvement joyeux troublèrent en nageant

Ce bleu rideau marbré d’une écume d’argent,

Et, parmi les lotus, se bercèrent sur l’onde.

L’Açvatha, du pivot au sommet, frissonna,

Agitant sur Hâri ses palmes immortelles ;

Les cygnes, réjouis, battirent des deux ailes,

Et le Parasol rose au-dessus rayonna.

Sûryâ fit cabrer les sept Cavales rousses,

Rétives sous le mors, au zénith enflammé ;

Et l’Aurore arrêta dans le ciel parfumé

Les Vaches du matin, patientes et douces.

Tel que des lueurs d’or dans la vapeur du soir,

Chaque Esprit entr’ouvrit ses ailes indécises ;

La montagne oscillante exhala dans les brises

Ses aromes sacrés, comme d’un encensoir.

Les Apsaras, rompant les chœurs au vol agile,

S’accoudèrent sur l’herbe où fleurit le saphir ;

Le saint Fleuve en suspens cessa de retentir

Et se cristallisa dans sa chute immobile.

Un vaste étonnement surgit ainsi de tout

Quand Brahma se fut tu dans l’espace suprême :

Le Géant affamé, le Destructeur lui-même,

Interrompit son aeuvre et se dressa debout.

Et voici qu’une Voix grave, paisible, immense,

Sans échos, remplissant les sept sphères du ciel,

La voix de l’Incréé parlant à l’Éternel,

S’éleva sans troubler l’ineffable silence.

Ce n’était point un bruit humain, un son pareil

Au retentissement de la foudre ou des vagues ;

Mais plutôt ces rumeurs magnifiques et vagues

Qui circulent en vous, mystères du sommeil !

Or Brahma, haletant sous la Voix innommée

Qui pénétrait en lui, mais pour n’en plus sortir,

Sentit de volupté son cœur s’anéantir

Comme au jour la rosée en subtile fumée.

Et cette Voix disait : — Si je gonfle les mers,

Si j’agite les cœurs et les intelligences,

J’ai mis mon Énergie au sein des Apparences,

Et durant mon repos j’ai songé l’Univers.

Dans l’Œuf irrévélé qui contient tout en germe,

Sous mon souffle idéal je l’ai longtemps couvé ;

Puis, vigoureux, et tel que je l’avais rêvé,

Pour éclore, il brisa du front sa coque ferme.

Dès son premier élan, rude et capricieux,

Je lui donnai pour loi ses forces naturelles ;

Et, vain jouet des combats qui se livraient entre elles,

De sa propre puissance il engendra ses Dieux.

Indra roula sa foudre aux flancs des précipices ;

La mer jusques aux cieux multiplia ses bonds ;

L’homme fit ruisseler le sang des étalons

Sur la pierre cubique, autel des sacrifices.

Et moi, je m’incarnai dans les héros anciens ;

J’allai, purifiant les races ascétiques ;

Et, le cœur transpercé de mes flèches mystiques,

L’homme noir de Lanka rugit dans mes liens.

Toute chose depuis fermente, vit, s’achève ;

Mais rien n’a de substance et de réalité,

Rien n’est vrai que l’unique et morne Éternité

Ô Brahma ! toute chose est le rêve d’un rêve.

La Mâyâ dans mon sein bouillonne en fusion,

Dans son prisme changeant je vois tout apparaître ;

Car ma seule Inertie est la source de l’Être :

La matrice du monde est mon Illusion.

C’est Elle qui s’incarne en ses formes diverses,

Esprits et corps, ciel pur, monts et flots orageux,

Et qui mêle, toujours impassible en ses jeux,

Aux sereines vertus les passions perverses.

Mais par l’inaction, l’austérité, la foi,

Tandis que, sans faiblir durant l’épreuve rude,

Toute vertu se fond dans ma béatitude,

Les noires passions sont distinctes en moi.

Brahma ! tel est le rêve où ton esprit s’abîme.

N’interroge donc plus l’auguste Vérité :

Que serais-tu, sinon ma propre vanité

Et le doute secret de mon néant sublime ? —

Et sur les sommets d’or du divin Kaîlaça,

Où nage dans l’air pur le vol des blancs génies,

L’inexprimable Voix cessant ses harmonies,

La Vision terrible et sainte s’effaça.

Hypatie

Au déclin des grandeurs qui dominent la terre,

Quand les cultes divins, sous les siècles ployés,

Reprenant de l’oubli le sentier solitaire,

Regardent s’écrouler leurs autels foudroyés ;

Quand du chêne d’Hellas la feuille vagabonde

Des parvis désertés efface le chemin,

Et qu’au delà des mers, où l’ombre épaisse abonde,

Vers un jeune soleil flotte l’esprit humain ;

Toujours des Dieux vaincus embrassant la fortune,

Un grand cœur les défend du sort injurieux :

L’aube des jours nouveaux le blesse et l’importune,

Il suit à l’horizon l’astre de ses aïeux.

Pour un destin meilleur qu’un autre siècle naisse

Et d’un monde épuisé s’éloigne sans remords :

Fidèle au songe heureux où fleurit sa jeunesse,

Il entend tressaillir la poussière des morts.

Les Sages, les héros se lèvent pleins de vie !

Les poètes en chœur murmurent leurs beaux noms ;

Et l’Olympe idéal, qu’un chant sacré convie

Sur l’ivoire s’assied dans les blancs Parthénons.

Ô vierge, qui, d’un pan de ta robe pieuse,

Couvris la tombe auguste où s’endormaient tes Dieux,

De leur culte éclipsé prêtresse harmonieuse,

Chaste et dernier rayon détaché de leurs cieux !

Je t’aime et te salue, ô vierge magnanime !

Quand l’orage ébranla le monde paternel,

Tu suivis dans l’exil cet Œdipe sublime.

Et tu l’enveloppas d’un amour éternel.

Debout, dans ta pâleur, sous les sacrés portiques

Que des peuples ingrats abandonnait l’essaim,

Pythonisse enchaînée aux trépieds prophétiques,

Les Immortels trahis palpitaient dans ton sein.

Tu les voyais passer dans la nue enflammée !

De science et d’amour ils t’abreuvaient encor ;

Et la terre écoutait, de ton rêve charmée,

Chanter l’abeille attique entre tes lèvres d’or.

Comme un jeune lotos croissant sous l’œil des sages,

Fleur de leur éloquence et de leur équité,

Tu faisais, sur la nuit moins sombre des vieux âges,

Resplendir ton génie à travers ta beauté !

Le grave enseignement des vertus éternelles

S’épanchait de ta lèvre au fond des cœurs charmés ;

Et les Galiléens qui te rêvaient des ailes

Oubliaient leur Dieu mort pour tes Dieux bien aimés.

Mais le siècle emportait ces âmes insoumises

Qu’un lien trop fragile enchaînait à tes pas ;

Et tu les voyais fuir vers les terres promises ;

Mais toi, qui savais tout, tu ne les suivis pas !

Que t’importait, ô vierge, un semblable délire ?

Ne possédais-tu pas cet idéal cherché ?

Va ! dans ces cœurs troublés tes regards savaient lire,

Et les Dieux bienveillants ne t’avaient rien caché.

Ô sage enfant, si pure entre tes sœurs mortelles !

Ô noble front, sans tache entre les fronts sacrés !

Quelle âme avait chanté sur des lèvres plus belles,

Et brûlé plus limpide en des yeux inspirés ?

Sans effleurer jamais ta robe immaculée,

Les souillures du siècle ont respecté tes mains :

Tu marchais, l’œil tourné vers la Vie étoilée,

Ignorante des maux et des crimes humains.

Le vil Galiléen t’a frappée et maudite,

Mais tu tombas plus grande ! Et maintenant, hélas !

Le souffle de Platon et le corps d’Aphrodite

Sont partis à jamais pour les beaux cieux d’Hellas !

Dors, ô blanche victime, en notre âme profonde,

Dans ton linceul de vierge et ceinte de lotos ;

Dors ! l’impure laideur est la reine du monde,

Et nous avons perdu le chemin de Paros.

Les Dieux sont en poussière et la terre est muette :

Rien ne parlera plus dans ton ciel déserté.

Dors ! mais, vivante en lui, chante au cœur du poète

L’hymne mélodieux de la sainte Beauté !

Elle seule survit, immuable, éternelle.

La mort peut disperser les univers tremblants,

Mais la Beauté flamboie, et tout renaît en elle,

Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs !

Thyoné

I

Ô jeune Thyoné, vierge au regard vainqueur,

Aphrodite jamais n’a fait battre ton cœur,

Et des flèches d’Éros l’atteinte toujours sûre

N’a point rougi ton sein d’une douce blessure.

Ah ! si les Dieux jaloux, vierge, n’ont pas formé

La neige de ton corps d’un marbre inanimé,

Viens au fond des grands bois, sous les larges ramures

Pleines de frais silence et d’amoureux murmures.

L’oiseau rit dans les bois, au bord des nids mousseux,

Ô belle chasseresse ! et le vent paresseux

Berce du mol effort de son aile éthérée

Les larmes de la nuit sur la feuille dorée.

Compagne d’Artémis, abandonne tes traits ;

Ne trouble plus la paix des sereines forêts,

Et, propice à ma voix qui soupire et qui prie,

De rose et de lotos ceins ta tempe fleurie.

Ô Thyoné ! l’eau vive où brille le matin,

Sur ses bords parfumés de cytise et de thym,

Modérant de plaisir son onde diligente

Où nage l’Hydriade et que l’Aurore argente,

D’un cristal bienheureux baignera tes pieds blancs !

Érycine t’appelle aux bois étincelants ;

Viens ! — L’abeille empressée et la brise joyeuse

Chantent aux verts rameaux du hêtre et de l’yeuse ;

Et l’Aigipan moqueur, au seul bruit de tes pas,

Craindra de te déplaire et ne te verra pas.

Ô fière Thyoné, viens, afin d’être belle !

Un jour tu pleureras ta jeunesse rebelle...

Qu’il te souvienne alors de ce matin charmant,

De tes premiers baisers et du premier amant,

À l’ombre des grands bois, sous les larges ramures

Pleines de frais silence et d’amoureux murmures !

II

Du cothurne chasseur j’ai resserré les nœuds ;

Je pars, et vais revoir l’Araunos sablonneux

Où la prompte Artémis, par leurs cornes dorées,

Surprit au pied des monts les cinq biches sacrées.

J’ai, saisissant mon arc et mes traits éclatants,

Noué sur mon genou ma robe aux plis flottants.

Crains de suivre mes pas. Tes paroles sont belles,

Mais je sais que tu mens et qu’Éros a des ailes !

Artémis me sourit. Docile à ses désirs,

Je coulerai mes jours en de mâles plaisirs,

Et n’enchaînerai point d’amours efféminées

La force et la fierté de mes jeunes années.

D’autres vierges sans doute accueilleront tes vœux,

Qui du mol hyacinthe ornent leurs blonds cheveux,

Et qui, dansant au son des lyres ioniques,

Aux autels d’Érycine ont voué leurs tuniques.

Moi, j’aime, au fond des bois, loin des regards humains,

Le carquois sur l’épaule et les flèches en mains,

De la chaste Déesse intrépide compagne,

À franchir d’un pied sûr la plaine et la montagne.

Fière de mon courage, oubliant ma beauté,

Je veux qu’un linge jaloux garde ma nudité,

Et que ma flèche aiguë, au milieu des molosses,

Perce les grands lions et les biches véloces.

Ô jeune Phocéen au beau corps indolent,

Qui d’un frêle rameau charges ton bras tremblant,

Et n’as aiguillonné de cette arme timide

Que tes bœufs assoupis, épars dans l’herbe humide ;

Oses-tu bien aimer la compagne des Dieux,

Qui, dédaignant Éros et son temple odieux,

Dans les vertes forêts de la haute Ortygie

Déjà d’un noble sang a vu sa main rougie ?

III

Ne me dédaigne point, ô vierge ! Un Immortel

M’a, sous ton noir regard, blessé d’un trait mortel.

Lorsque le chœur léger des jeunes chasseresses

Déroule au vent du soir le flot des souples tresses,

Que ton image est douce à mon cœur soucieux !

Toi seule n’aimes point sous la clarté des cieux.

Les Dieux même ont aimé, belle Nymphe farouche !

Aux cimes du Lathmos, et le doigt sur la bouche,

Loin du nocturne char, solitaire, à pas lents,

Attentive aux doux bruits des feuillages tremblants,

On dit qu’une Déesse aux amours ténébreuses

Du pâle Endymion charma les nuits heureuses.

Ne me dédaigne point ! Je suis jeune, et ma main

Ne s’est pas exercée au combat inhumain ;

Mais sur la verte mousse accoudé dès l’aurore,

J’exhale un chant sacré de mon roseau sonore ;

Les tranquilles forêts protègent mon repos ;

Et les riches pasteurs aux superbes troupeaux,

Voyant que, pour dorer ma pauvreté bénie,

Les Dieux justes et bons m’ont donné le génie,

M’offrent en souriant, pour prix de mes leçons,

Les pesantes brebis et leurs beaux nourrissons.

Viens partager ma gloire : elle est douce et sereine.

Sous les halliers touffus, pour saluer leur reine,

Mes grands bœufs phocéens de plaisir mugiront.

De la rose des bois je ceindrai ton beau front.

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