Poèmes antiques (page 6)
Ils sont à toi, les fruits de mes vertes corbeilles,
Mes oiseaux familiers, mes coupes, mes abeilles,
Mes chansons, et ma vie ! Ô belle Thyoné,
Viens ! et je bénirai le Destin fortuné
Qui, loin de la Phocide et du toit de mes pères,
Au pasteur exilé gardait des jours prospères.
IV
Jeune homme, c’est assez. Au gré de leur désir,
Les Dieux donnent à l’un l’amour et le loisir,
À l’autre les combats. La liberté sacrée
Seule guide mon cœur et ma flèche acérée.
Garde ta paix si douce et tes dons, ô pasteur !
Et ta gloire frivole et ton roseau chanteur ;
Coule loin des périls d’inutiles années.
Mais moi je poursuivrai mes fières destinées ;
Fidèle à mon courage, errante et sans regrets,
Je finirai mes jours dans les vastes forêts,
Ou sur les monts voisins de la voûte éternelle,
Que l’Aigle Olympien ombrage de son aile !
Et là, le lion fauve, ou le cerf aux abois,
Rougira de mon sang les verts sentiers des bois.
Ainsi j’aurai vécu sans connaître les larmes,
Les jalouses fureurs et les lâches alarmes.
Libre du joug d’Éros, libre du joug humain,
Je n’aurai point brûlé les flambeaux de l’hymen ;
Sur le seuil nuptial les vierges assemblées
N’auront point murmuré les hymnes désolées,
Et jamais Ilythie avec impunité
N’aura courbé mon front et flétri ma beauté.
Aux bords de l’Isménos, mes compagnes chéries
Couvriront mon tombeau de couronnes fleuries ;
Puis, autour de ma cendre entrelaçant leurs pas,
Elles appelleront qui ne les entend pas !
Vierge j’aurai vécu, vierge sera mon ombre ;
Et quand j’aurai passé le Fleuve à l’onde sombre,
Quand le divin Hadès aux ombrages secrets
M’aura rendu mon arc, mon carquois et mes traits,
Artémis, gémissant et déchirant ses voiles,
Fixera mon image au milieu des étoiles !
Glaucé
I
Sous les grottes de nacre et les limons épais
Où la divine Mer sommeille et rêve en paix,
Vers l’heure où l’Immortelle aux paupières dorées
Rougit le pâle azur de ses roses sacrées,
Je suis née, et mes sœurs, qui nagent aux flots bleus,
M’ont bercée en riant dans leurs bras onduleux,
Et, sur la perle humide entrelaçant leurs danses,
Instruit mes pieds de neige aux divines cadences.
Et j’étais déjà grande, et déjà la beauté
Baignait mon souple corps d’une molle clarté.
Longtemps heureuse au sein de l’onde maternelle,
Je coulais doucement ma jeunesse éternelle ;
Les Sourires vermeils sur mes lèvres flottaient,
Les Songes innocents de l’aile m’abritaient ;
Et les Dieux vagabonds de la mer infinie
De mon destin candide admiraient l’harmonie.
Ô jeune Klytios, ô pasteur inhumain,
Que Pan aux pieds de chèvre éleva de sa main,
Quand sous les bois touffus où l’abeille butine
Il enseigna Syrinx à ta lèvre enfantine,
Et, du flot cadencé de tes belles chansons,
Fit hésiter la Vierge au détour des buissons !
Ô Klytios ! sitôt qu’au golfe bleu d’Himère
Je te vis sur le sable où blanchit l’onde amère,
Sitôt qu’avec amour l’abîme murmurant
Eut caressé ton corps d’un baiser transparent,
Éros ! Éros perça d’une flèche imprévue
Mon cœur que sous les flots je cachais à sa vue.
Ô pasteur, je t’attends ! Mes cheveux azurés
D’algues et de corail pour toi se sont parés ;
Et déjà, pour bercer notre doux hyménée,
L’Euros fait palpiter la mer où je suis née.
II
Salut, vallons aimés, dans la brume tremblants !
Quand la chèvre indocile et les béliers blancs
Par vos détours connus, sous vos ombres si douces,
Dès l’aube sur mes pas paissent les vertes mousses ;
Que la terre s’éveille et rit, et que les flots
Prolongent dans les bois d’harmonieux sanglots ;
Ô Nymphe de la mer, Déesse au sein d’albâtre,
Des pleurs voilent mes yeux, et je sens mon cœur battre,
Et des vents inconnus viennent me caresser,
Et je voudrais saisir le monde et l’embrasser !
Hèlios resplendit : à l’abri des grands chênes,
Aux chants entrecoupés des Naïades prochaines,
Je repose, et ma lèvre, habile aux airs divins,
Sous les rameaux ombreux charme les Dieux sylvains.
Blonde fille des Eaux, les vierges de Sicile
Ont émoussé leurs yeux sur mon cœur indocile ;
Ni les seins palpitants, ni les soupirs secrets,
Ni l’attente incertaine et ses pleurs indiscrets,
Ni les baisers promis, ni les voix de sirène
N’ont troublé de mon cœur la profondeur sereine.
J’honore Pan qui règne en ces bois révérés,
J’offre un agreste hommage à ses autels sacrés ;
Et Kybèle aux beaux flancs est ma divine amante
Je m’endors en un pli de sa robe charmante,
Et, dès que luit aux cieux le matin argenté,
Sur les fleurs de son sein je bois la volupté !
Dis ! si je t’écoutais, combien dureraient-elles,
Ces ivresses d’un jour, ces amours immortelles ?
Ô Nymphe de la mer, je ne veux pas t’aimer !
C’est vous que j’aime, ô bois qu’un Dieu sait animer,
Ô matin rayonnant, ô nuit immense et belle !
C’est toi seule que j’aime, ô féconde Kybèle !
III
Viens, tu seras un Dieu ! Sur ta mâle beauté
Je poserai le sceau de l’immortalité ;
Je te couronnerai de jeunesse et de gloire ;
Et sur ton sein de marbre, entre tes bras d’ivoire,
Appuyant dans nos jeux mon front pâle d’amour,
Nous verrons tomber l’ombre et rayonner le jour
Sans que jamais l’oubli, de son aile envieuse,
Brise de nos destins la chaîne harmonieuse.
J’ai préparé moi-même au sein des vastes eaux
Ta couche de cristal qu’ombragent des roseaux ;
Et les Fleuves marins aux bleuâtres haleines
Baigneront tes pieds blancs de leurs urnes trop pleines.
Ô disciple de Pan, pasteur aux blonds cheveux,
Sur quels destins plus beaux se sont portés tes vœux ?
Souviens-toi qu’un Dieu sombre, inexorable, agile,
Desséchera ton corps comme une fleur fragile...
Et tu le supplieras, et tes pleurs seront vains.
Moi, je t’aime, ô pasteur ! et dans mes bras divins
Je sauverai du temps ta jeunesse embaumée.
Vois ! d’un cruel amour je languis consumée,
Je puis nager à peine, et sur ma joue en fleur
Le sommeil en fuyant a laissé la pâleur.
Viens ! et tu connaîtras les heures de l’ivresse !
Où les Dieux cachent-ils la jeune enchanteresse
Qui, domptant ton orgueil d’un sourire vainqueur,
D’un regard plus touchant amollira ton cœur ?
Sais-tu quel est mon nom, et m’as-tu contemplée
Lumineuse et flottant sur ma conque étoilée ?
N’abaisse point tes yeux. Ô pasteur insensé,
Pour qui méprises-tu les larmes de Glaucé ?
Daigne m’apprendre, ô marbre à qui l’amour me lie,
Comme il faut que je vive, ou plutôt que j’oublie !
IV
Ô Nymphe ! s’il est vrai qu’Éros, le jeune Archer,
Ait su d’un trait doré te suivre et te toucher ;
S’il est vrai que des pleurs, blanche fille de l’onde,
Étincellent pour moi dans ta paupière blonde ;
Que nul Dieu de la mer n’est ton amant heureux,
Que mon image flotte en ton rêve amoureux,
Et que moi seul enfin je flétrisse ta joue ;
Je te plains ! Mais Éros de notre cœur se joue.
Et le trait qui perça ton beau sein, ô Glaucé,
Sans même m’effleurer dans les airs a glissé.
Je te plains ! Ne crois pas, ô ma pâle Déesse,
Que mon cœur soit de marbre et sourd à ta détresse ;
Mais je ne puis t’aimer : Kybèle a pris mes jours,
Et rien ne brisera nos sublimes amours.
Va donc ! et, tarissant tes larmes soucieuses,
Danse bientôt, légère, à tes noces joyeuses !
Nulle vierge, mortelle ou Déesse, au beau corps,
N’a vos soupirs divins ni vos profonds accords,
Ô bois mystérieux, temples aux frais portiques,
Chênes qui m’abritez de rameaux prophétiques,
Dont l’arome et les chants vont où s’en vont mes pas,
Vous qu’on aime sans cesse et qui ne trompez pas,
Qui d’un calme si pur enveloppez mon être
Que j’oublie et la mort et l’heure où j’ai dû naître !
Ô nature, ô Kybèle, ô sereines forêts,
Gardez-moi le repos de vos asiles frais ;
Sous le platane épais d’où le silence tombe,
Auprès de mon berceau creusez mon humble tombe ;
Que Pan confonde un jour aux lieux où je vous vois
Mes suprêmes soupirs avec vos douces voix,
Et que mon ombre encore, à nos amours fidèle,
Passe dans vos rameaux comme un battement d’aile !
Hélène
I
HÉLÈNE, DÉMODOCE,
Chœur de Femmes.
DÉMODOCE.
Ô Muses, volupté des hommes et des Dieux,
Vous qui charmez d’Hellas les bois mélodieux,
Vierges aux lyres d’or, vierges ceintes d’acanthes,
Des sages vénérés nourrices éloquentes,
Muses, je vous implore ! Et toi, divin Chanteur,
Qui des monts d’Eleuthèr habites la hauteur ;
Dieu dont l’arc étincelle, ô roi de Lykorée,
Qui verses aux humains la lumière dorée ;
Immortel dont la force environne Milet ;
Si mes chants te sont doux, si mon encens te plaît,
Célèbre par ma voix, Dieu jeune et magnanime,
Hélène aux pieds d’argent, Hélène au corps sublime !
HÉLÈNE.
Cesse tes chants flatteurs, harmonieux ami.
D’un trouble inattendu tout mon cœur a frémi.
Réserve pour les Dieux, calmes dans l’Empyrée,
Ta louange éclatante et ta lyre inspirée.
La tristesse inquiète et sombre où je me vois
Ne s’est point dissipée aux accents de ta voix ;
Et du jour où voguant vers la divine Krète
Atride m’a quittée, une terreur secrète,
Un noir pressentiment envoyé par les Dieux
Habite en mon esprit tout plein de ses adieux.
LE CHŒUR DE FEMMES.
Ô fille de Léda, bannis ces terreurs vaines ;
Songe qu’un sang divin fait palpiter tes veines.
Honneur de notre Hellas, Hélène aux pieds d’argent,
Ne tente pas le sort oublieux et changeant.
HÉLÈNE.
Par delà les flots bleus, vers les rives lointaines,
Quel dessein malheureux a poussé tes antennes,
Noble Atride ! Que n’ai-je accompagné tes pas !
Peut-être que mes yeux ne te reverront pas !
Je te prie, ô Pallas, ô Déesse sévère,
Qui dédaignes Éros et qu’Athènes révère,
Vierge auguste, guerrière au casque étincelant,
Du parjure odieux garde mon cœur tremblant.
Et toi, don d’Aphrodite, ô flamme inassouvie,
Apaise tes ardeurs qui dévorent ma vie !
LE CHŒUR DE FEMMES.
Daigne sourire encore, et te plaire à nos jeux,
Reine ! tu reverras ton époux courageux.
Déjà sur la mer vaste une propice haleine
Des bondissantes nefs gonfle la voile pleine,
Et les rameurs courbés sur les forts avirons
D’une mâle sueur baignent à flots leurs fronts.
HÉLÈNE.
Chante donc, et saisis ta lyre tutélaire,
Préviens des Immortels la naissante colère,
Doux et sage vieillard, dont les chants cadencés
Calment l’esprit troublé des hommes insensés.
Verse au fond de mon cœur, chantre de Maionie,
Ce partage des Dieux, la paix et l’harmonie.
Filles de Sparte, et vous, compagnes de mes jours,
De vos bras caressants entourez-moi toujours.
DÉMODOCE.
Terre au sein verdoyant, mère antique des choses,
Toi qu’embrasse Océan de ses flots amoureux,
Agite sur ton front tes épis et tes roses !
Ô fils d’Hypérion, éclaire un jour heureux !
Courbez, ô monts d’Hellas, vos prophétiques crêtes !
Lauriers aux larges fleurs, platanes, verts roseaux,
Cachez au monde entier, de vos ombres discrètes,
Le Cygne éblouissant qui flotte sur les eaux.
L’onde, dans sa fraîcheur, le caresse et l’assiège,
Et sur son corps sacré roule en perles d’argent ;
Le vent souffle, embaumé, dans ses ailes de neige :
Calme et superbe, il vogue et rayonne en nageant.
Vierges, qui vous jouez sur les mousses prochaines,
Craignez les flèches d’or que l’Archer Délien
Darde, victorieux, sous les rameaux des chênes ;
Des robes aux longs plis détachez le lien.
Le divin Eurotas, ô vierges innocentes,
Invite en soupirant votre douce beauté ;
Il baise vos corps nus de ses eaux frémissantes,
Palpitant comme un cœur qui bat de volupté.
Terre au sein verdoyant, mère antique des choses,
Toi qu’embrasse Océan de ses flots amoureux,
Agite sur ton front tes épis et tes roses !
Ô fils d’Hypérion, éclaire un jour heureux !
Sur tes bras, ô Léda, l’eau joue et se replie,
Et sous ton poids charmant se dérobe à dessein ;
Et le Cygne attentif, qui chante et qui supplie,
Voit resplendir parfois l’albâtre de ton sein.
Tes compagnes, ô Reine, ont revêtu sur l’herbe
Leur ceinture légère, et quitté les flots bleus.
Fuis le Cygne nageur, roi du fleuve superbe ;
N’attache point tes bras à son col onduleux !
Tyndare, sceptre en main, songe, l’âme jalouse,
Sur le trône d’ivoire avec tristesse assis :
Il admire en son cœur l’image de l’Épouse,
Et tourne vers le fleuve un regard indécis.
Mais le large Eurotas, la montagne et la plaine
Ont frémi d’allégresse. Ô pudeur sainte, adieu !
Et l’amante du Cygne est la mère d’Hélène,
Hélène a vu le jour sous les baisers d’un Dieu !
Terre au sein verdoyant, mère antique des choses,
Toi qu’embrasse Océan de ses flots amoureux,
Agite sur ton front tes épis et tes roses !
Ô fils d’Hypérion, éclaire un monde heureux !
HÉLÈNE.
Vieillard, ta voix est douce ; aucun son ne l’égale.
Telle chante au soleil la divine cigale,
Lorsque les moissonneurs, dans les blés mûrs assis,
Cessent pour l’écouter leurs agrestes récits.
Prends cette coupe d’or par Hèphaistos forgée.
Jamais, de l’Ionie aux flots du grand Aigée,
Un don plus précieux n’a ravi les humains.
Hélène avec respect le remet dans tes mains.
Ô divin Démodoce, ô compagnon d’Atrée,
Heureux le favori de la Muse sacrée !
De sa bouche féconde en flots harmonieux
Coule un chant pacifique ; et les cœurs soucieux,
Apaisant de leurs maux l’amertume cruelle,
Goûtent d’un songe heureux la douceur immortelle.
II
UN MESSAGER.
Ô fille de Léda, sur un char diligent
Dont la roue est d’ivoire aux cinq rayons d’argent,
Un jeune Roi, portant sur son épaule nue
La pourpre qui jadis de Phrygie est venue,
Sur le seuil éclatant du palais arrêté,
Demande le repos de l’hospitalité.
Des agrafes d’argent retiennent ses knémides ;
Sur le casque d’airain aux deux cônes splendides
Ondule, belliqueux, le crin étincelant,
Et l’épée aux clous d’or résonne sur son flanc.
HÉLÈNE.
Servez l’orge aux coursiers. L’hôte qui nous implore
Nous vient des Immortels, et sa présence honore.
Dans ce palais qu’Atride à ma garde a commis
Que le noble Étranger trouve des cœurs amis !
LE CHŒUR DE FEMMES.
STROPHE
Heureux le sage assis sous le toit de ses pères,
L’homme paisible et fort, ami de l’étranger !
Il apaise la faim, il chasse le danger !
Il fait la part des Dieux dans ses destins prospères,
Sachant que le sort peut changer !
Cher au fils de Kronos, sa demeuce est un temple ;
L’Hospitalité rit sur son seuil vénéré ;
Et sa vie au long cours que la terre contemple
Coule comme un fleuve sacré.
ANTISTROPHE
Zeus vengeur, vigilant, roi de l’Olympe large,
Comme un pâle vieillard, marche dans les cités.
Il dit que les Destins et les Dieux irrités
L’ont ployé sous la honte et sous la lourde charge
Des aveugles calamités.
Des pleurs baignent sa face, il supplie, il adjure...
Le riche au cœur de fer le repousse en tout lieu.
Ô lamentable jour, ineffaçable injure !
Ce suppliant était un Dieu.
ÉPODE
Couronné de printemps, chargé d’hivers arides,
Né d’un père héroïque ou d’un humble mortel,
Entre, qui que tu sois, au palais des Atrides ;
De Pallas bienveillante embrasse en paix l’autel ;
Reçois en souriant la coupe hospitalière
Où le vin étincelle et réjouit tes yeux ;
Et préside au festin joyeux,
Le front ceint de rose et de lierre,
Etranger qui nous viens des Dieux !
III
HÉLÈNE, DÉMODOCE, PÂRIS
Chœur de Femmes, Chœur d’Hommes.
HÉLÈNE.
Oui, sois le bienvenu dans l’antique contrée
De Pélops, Etranger à la tête dorée !
Si le sort rigoureux t’a soumis aux revers,
Viens ! des cœurs bienveillants et droits te sont ouverts.
Mais, sans doute, en ton sein l’espérance fleurie
Habite encor. Dis-nous ton père et ta patrie.
Est-il un roi, pasteur de peuples ? Que les Dieux
Gardent ses derniers jours des soucis odieux ;
Qu’il goûte longuement le repos et la joie !
PÂRIS.
J’ai respiré le jour dans l’éclatante Troie,
Dans la sainte Ilios, demeure des humains.
Les fils de Dardanos, fils de Zeus, de leurs mains