La Légende dorée (Legenda aurea) (page 14)
I. Pierre le Nouveau, martyr, de l’ordre des Frères Prêcheurs, naquit dans la ville de Vérone. De même qu’une lumière brillante jaillissant de la fumée, ou qu’un lys blanc surgissant parmi des ronces, ou qu’une rose s’épanouissant entre des épines, ce grand confesseur de la foi naquit de parents aveuglés par l’erreur : car son père et sa mère appartenaient tous deux à la secte hérétique, dont lui-même sut, dès l’enfance, se tenir à l’écart.
Il avait sept ans, et revenait un jour de l’école, lorsque son oncle, hérétique comme ses parents, lui demanda ce que ses maîtres lui apprenaient. L’enfant répondit qu’ils lui apprenaient à dire : « Je crois en Dieu, père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre, etc » Sur quoi l’oncle : « Ne dis pas que Dieu est le créateur du ciel et de la terre, car ce n’est pas Dieu, mais le diable, qui a créé toutes les choses qui se voient ! » Mais l’enfant répondit qu’il préférait dire comme on le lui avait appris à l’école, et croire à ce qu’il avait lu dans les livres saints. En vain son oncle s’efforçait de le convaincre, à grand renfort d’autorités de sa secte : l’enfant, plein de l’Esprit-Saint, retournait contre lui tous ses arguments, le frappant ainsi de son propre glaive, sans lui laisser d’issue par où s’échapper. Et l’oncle, furieux de se voir confondre par un enfant, se plaignit au père du petit Pierre, insistant pour que celui-ci quittât aussitôt l’école qu’il fréquentait. « Je crains, en effet, disait-il, que ce Pierrot, ses études achevées, se rallie à l’odieuse église de Rome, et aide par là à détruire notre foi ! » En quoi cet hérétique, à son insu, se montra bon prophète, car Pierre était en effet destiné à détruire la perfide hérésie d’Arius. Mais Dieu fit en sorte que le père refusa de suivre le conseil de son frère, se disant qu’il pourrait toujours ramener son fils aux doctrines de sa secte lorsque l’enfant aurait achevé son éducation. Or l’enfant, jugeant que c’était chose peu sûre d’habiter avec des scorpions, et dédaignant le monde, et haïssant l’erreur de ses parents, s’empressa, dès sa sortie de l’école, d’entrer dans l’ordre des Frères Prêcheurs. Le pape Innocent nous dit à ce sujet, dans son épître : « Renonçant de bonne heure aux mensonges du monde, le bienheureux Pierre s’affilia à l’ordre des Prêcheurs. Il y passa près de trente ans et lutta vaillamment pour la défense de sa foi, jusqu’au jour où ses ennemis, exaspérés des coups qu’il leur portait, lui fournirent l’occasion d’un enviable martyre. Et ainsi Pierre, s’appuyant sur la pierre de la foi, s’éleva enfin jusqu’au trône du Christ. Toute sa vie, aussi, il garda intacte la virginité de son corps et de son âme, et jamais il n’éprouva l’atteinte d’aucun péché mortel, suivant ce qu’ont attesté ses confesseurs. Et toute sa vie il mortifia sa chair en s’abstenant de tout excès de nourriture ou de boisson. Et, de peur que, durant son repos, il ne fût tenté de succomber aux pièges de l’ennemi, il s’exerçait sans relâche à défendre sa foi. La nuit même, après un court sommeil, il se levait, et étudiait les vérités du dogme. Quant à ses journées, il les employait à prêcher contre les tentations du monde, ou bien à recevoir des confessions, ou bien à réfuter par d’excellentes raisons la doctrine empoisonnée des hérétiques, et l’on sait combien, avec l’aide de Dieu, il parvint à briller dans ces réfutations. Pieux, humble et doux, obéissant, patient, plein de charité et de compassion, il attirait à lui tous les cœurs par le parfum même de ses vertus. Et dans l’ardeur de sa foi, il suppliait le Seigneur de ne point l’ôter de ce monde autrement qu’en l’autorisant à boire le calice de la passion : et sa prière finit par être exaucée. »
II. Nombreux furent les miracles qu’il fit de son vivant. Comme, un jour, à Milan, il interrogeait un évêque hérétique que les fidèles avaient fait prisonnier, et comme nombre d’évêques, de prêtres, et d’habitants de la ville se trouvaient réunis autour de lui, et comme cette foule souffrait d’une chaleur torride, l’hérétique s’écria en présence de tous : « Ô Pierre, si tu es aussi saint que l’affirme ce peuple stupide, pourquoi le laisses-tu étouffer de chaleur, et ne demandes-tu pas à ton Dieu d’envoyer un nuage, qui rafraîchisse l’air ? » Et Pierre, lui répondit : « Si tu veux promettre de renoncer à ton hérésie et de te convertir à la foi catholique, je prierai Dieu, et il fera ce que tu demandes ! » Alors tous les hérétiques qui entouraient leur évêque lui crièrent : « Promets, promets ! » Ils croyaient, en effet, impossible le miracle annoncé par Pierre, car on ne voyait pas au ciel l’ombre même du moindre nuage. Et, au contraire, les catholiques s’affligeaient de la proposition de Pierre, craignant qu’un échec ne nuisît aux intérêts de leur foi. Et comme l’hérétique refusait de s’engager, Pierre lui dit, d’un ton plein de confiance : « N’importe ! Afin que le vrai Dieu, créateur des choses visibles et d’invisibles, se montre ici pour la consolation des fidèles et la confusion des hérétiques, je le prie de faire en sorte qu’un nuage vienne se placer entre le soleil et cette foule ! » Après quoi il fit le signe de la croix, et aussitôt un nuage se déploya au ciel ; et, pendant une grande heure, ce nuage abrita la foule de la chaleur du soleil, à la manière d’un pavillon.
III. On conduisit un jour vers saint Pierre, à Milan, un homme nommé Asserbus, qui, depuis cinq ans, était paralysé au point de devoir être traîné dans un petit chariot. Saint Pierre fit sur lui le signe de la croix, et aussitôt le paralytique se releva guéri. Et le saint fit encore, de son vivant, bien d’autres miracles, dont quelques-uns nous sont rappelés par le pape Innocent dans l’épître déjà citée. Telle l’histoire d’un jeune homme noble qui avait dans la gorge une horrible tumeur, l’empêchant de parler comme de respirer : le saint fit sur lui le signe de la croix et le couvrit de son propre manteau, et aussitôt il le guérit. Et plus tard le même noble, souffrant de douleurs internes, et se voyant menacé de mort, se fît apporter ce manteau, qu’il avait conservé. À peine s’en fût-il couvert, qu’il vomit un ver à deux têtes et tout noir de poils ; et aussitôt il se sentit guéri. Une autre fois, saint Pierre rendit la parole à un jeune homme muet, en lui introduisant un doigt dans la bouche et en brisant le lien qui retenait sa langue.
IV. Or, comme la peste de l’hérésie sévissait en Lombardie, et que déjà plusieurs villes en étaient contaminées, le souverain pontife délégua dans les diverses parties de la province des inquisiteurs, tous appartenant à l’ordre des Frères Prêcheurs, et leur confia le soin de détruire cette peste diabolique. À Milan le nombre des hérétiques était particulièrement grand, et l’hérésie y possédait des partisans qui joignaient à leur influence politique une éloquence pleine de ruses et un savoir malfaisant. Aussi le souverain pontife, connaissant l’intrépide bravoure de Pierre, sa fermeté, et son éloquence, le choisit pour mener la lutte à Milan et dans le Milanais, lui concédant à cet effet autorité plénière. Et le saint, prenant à cœur sa mission, harcelait les hérétiques sans leur laisser de repos ; il confondait leurs arguments, les réfutait, leur opposait la vérité divine, de telle sorte que personne ne pouvait résister à sa sagesse et à l’Esprit qui parlait par lui. Ce que voyant, les hérétiques, consternés, se mirent à méditer sa mort, avec l’idée qu’ils retrouveraient la paix s’ils parvenaient à se débarrasser d’un aussi vaillant adversaire. Et un jour, comme Pierre revenait de Côme à Milan, il reçut en chemin la palme du martyre. Le pape Innocent raconte que, sur la route, le saint fut assailli par un hérétique qui, se jetant sur lui comme le loup sur l’agneau, lui porta à la tête de cruelles blessures. Et le saint ne fit entendre ni plainte ni murmure, mais plutôt s’offrit en victime à son assassin, et, souffrant patiemment, se contenta de dire : « Seigneur, je remets mon âme entre tes mains ! » Après quoi il récita encore le symbole de la foi, ainsi que l’ont rapporté son assassin lui-même, — qui tomba aux mains des fidèles peu de temps après, — et un frère dominicain qui accompagnait Pierre, et qui, frappé lui aussi, survécut quelques jours à ses blessures. Puis, voyant que le martyr tardait à mourir, l’assassin tira son couteau et lui transperça le flanc. Ainsi Pierre eut l’insigne bonheur de pouvoir être à la fois, dans cette même journée, confesseur, martyr et aussi prophète ; car le matin, au moment de se mettre en route, comme ses frères lui disaient que, fatigué et souffrant de la fièvre, il aurait peine à aller d’une seule traite jusqu’à Milan, il leur avait répondu : « Si je ne parviens pas jusqu’au couvent de mes frères, saint Simplicien pourra toujours me donner un abri pour la nuit. » Or, le soir, lorsque son corps sacré fut ramené à Milan, les frères, en raison de la fréquence de la foule, se trouvèrent empêchés de le conduire jusqu’à leur couvent, si bien qu’ils le déposèrent dans l’église de saint Simplicien, où il resta toute la nuit. Mais son assassin et ses complices furent trompés dans leurs prévisions : car Pierre, par son martyre, contribua autant et plus que par les actes de sa vie à convertir les hérétiques. Il y contribua si puissamment, par le souvenir de ses mérites et par d’éclatants miracles, que la plupart des hérétiques renoncèrent à leurs erreurs pour rentrer dans le sein de l’église romaine. La ville et le comté de Milan se trouvèrent, en quelques jours, purgés de l’hérésie. Et bon nombre des plus influents et des plus fameux, parmi les prédicateurs de l’hérésie, entrèrent dans l’ordre des Prêcheurs, ordre qui, aujourd’hui encore, continue à lutter énergiquement contre l’hérésie. Ainsi notre Samson, en mourant, tua plus de Philistins qu’il n’en aurait tués s’il fût resté en vie.
V. Et, après sa mort, Dieu permit que son triomphe fût illustré par de nombreux miracles, dont quelques-uns nous sont rapportés par le pape Innocent. C’est ainsi que, plusieurs fois, les lampes suspendues au-dessus de son tombeau, s’allumèrent d’elles-mêmes. Un homme qui, étant à table, dépréciait la sainteté et les miracles de Pierre, sentit soudain le morceau qu’il mangeait s’arrêter dans sa gorge de manière qu’il ne pouvait ni l’avaler ni le rejeter. Déjà son visage avait changé de couleur, déjà il devinait l’approche de la mort, lorsque, se repentant, il fit vœu de ne plus jamais employer sa langue à mal parler du saint : et aussitôt il rejeta la bouchée qui l’étranglait, et se trouva délivré.
VI. Lorsque le pape Innocent IV inscrivit Pierre au nombre des saints, les Frères Prêcheurs, réunis en chapitre à Milan, voulurent déterrer le corps du saint pour le transporter sous un autel. Et, bien que plus d’une année se fût écoulée depuis le martyre, le corps fut trouvé intact comme s’il n’était enseveli que depuis la veille. Les frères retendirent sur une estrade, où le peuple fut admis à le voir et à l’honorer.
Certain jeune homme du nom de Guiffroy, de la ville de Côme, gardait un fragment de la tunique de saint Pierre. Un hérétique, pour se moquer de lui, lui conseilla de jeter au feu ce fragment, disant que, si les flammes l’épargnaient, la sainteté de Pierre serait par là prouvée, et que lui-même, dans ce cas, se convertirait. Guiffroy jeta donc le fragment du manteau de saint Pierre sur des charbons enflammés ; mais le fragment se tint d’abord en l’air au-dessus du feu, puis, retombant sur lui, l’éteignit du coup. Alors l’incrédule dit : « Un fragment de mon manteau en fera tout autant ! » On alluma d’autres charbons et on y plaça, en face l’un de l’autre, les deux fragments de manteaux. Et le manteau de l’hérétique fut, tout de suite, brûlé, tandis que celui de saint Pierre éteignit le feu sans qu’un seul de ses poils fût endommagé. Ce que voyant, l’hérétique revint à la vérité, et fit part à tous du miracle dont il avait été témoin.
VII. On raconte que certain hérétique, dialecticien éloquent et infatigable, discutant avec saint Pierre, le pressait d’arguments si subtils que le saint, désolé, entra dans une église voisine, et pria Dieu, avec des larmes, de défendre pour lui la cause de sa foi. Après quoi, revenant vers l’hérétique, il lui dit d’exposer de nouveau ses raisons. Mais l’hérétique était devenu muet, au point qu’il ne put prononcer une seule parole : ce qui arriva, à la grande confusion de son parti, et les fidèles en rendirent de grandes grâces à Dieu.
VIII. Un hérétique nommé Opiso, étant un jour entré dans la chapelle des frères, à Milan, et ayant aperçu deux deniers sur la tombe de saint Pierre, s’empara de ces deniers en disant « Voilà qui est bon pour m’offrir à boire ! » Et aussitôt il fut saisi d’un tremblement, et se trouva incapable de faire un seul pas. Épouvanté, il restitua les deux deniers et se convertit.
IX. Dans un couvent de Florence, une religieuse, étant en prière le jour du martyre du saint, vit la Vierge Marie assise sur son trône de gloire et faisant asseoir près d’elle deux frères de l’ordre des Prêcheurs. Elle demanda qui étaient ces frères ; et une voix lui répondit : « C’est le frère Pierre et son compagnon, qui viennent de s’élever jusqu’au ciel comme la fumée de l’encens. » Et, plus tard, cette religieuse, souffrant d’une grave maladie, invoqua saint Pierre et fût aussitôt guérie.
X. Un clerc qui revenait de Maguelone à Montpellier, se fit un effort dans l’aîne, en sautant ; et il souffrait horriblement, et ne pouvait marcher. Il entendit raconter qu’une femme atteinte d’un cancer avait étendu sur sa plaie un peu de terre arrosée du sang de saint Pierre, et ainsi avait été guérie. Alors il dit : « Mon Dieu, je n’ai point de cette terre ; mais puisque, par les mérites du saint, tu as pu donner à cette terre un tel pouvoir, tu peux bien le donner aussi à celle que j’ai sous les pieds ! » Et, ramassant une poignée de terre, après avoir invoqué le martyr, il se frotta l’aîne et fut aussitôt guéri.
XI. L’an du Seigneur 1259, un habitant d’Apostelle, nommé Benoit, avait les jambes enflées comme des outres, le ventre ballonné comme une femme en couches, le visage dévoré d’une énorme tumeur, et chacun était effrayé de lui comme d’un monstre. Or comme, un jour, il demandait l’aumône à une vieille femme, celle-ci lui dit : « Tu aurais plutôt besoin d’une fosse que de tout autre bien ; mais suis mon conseil, va au couvent des Frères Prêcheurs, confesse tes péchés, et invoque l’aide de saint Pierre Martyr ! » L’homme se rendit au couvent des Frères, mais en trouva la porte encore fermée. Il s’étendit devant cette porte et s’endormit. Et voici que lui apparut un Frère qui, le cachant sous sa cape, l’introduisit dans l’église ; et, en effet, quand Benoît s’éveilla, il se trouvait dans l’église et complètement guéri. Ce qui fut une grande source d’étonnement et d’admiration pour tous ceux qui, ayant vu la veille cet homme presque mort, le retrouvèrent soudain rendu à la santé.
LXIV SAINT PHILIPPE, apôtre (1er mai)
L’apôtre Philippe prêchait depuis vingt ans en Scythie, lorsque les païens s’emparèrent de lui, et voulurent le contraindre à sacrifier devant une statue du dieu Mars. Mais soudain un énorme dragon, sortant du pied de la statue, mit à mort le fils du prêtre, qui préparait le feu du sacrifice, et les deux tribuns qui avaient fait arrêter Philippe ; en même temps qu’il répandait une haleine si fétide, que tout le reste des assistants en était étouffé. Et Philippe dit : « Croyez-moi, brisez cette statue, et à sa place, adorez la croix du Seigneur, afin que ceux d’entre vous qui souffrent soient guéris, et que ces trois morts ressuscitent ! » Mais les païens, de plus en plus malades, criaient : « Fais seulement que nous soyons guéris, et nous te promettons de détruire aussitôt la statue ! » Alors, Philippe, parlant au dragon, lui ordonna de s’enfuir dans un lieu désert, où il ne pût faire de mal à personne : le dragon obéit, s’enfuit et ne se montra jamais plus. Après quoi Philippe guérit tous ceux que l’haleine du dragon avait rendus malades, et obtint que les trois morts fussent rendus à la vie. Il convertit ainsi la ville entière, et passa un an encore à prêcher dans ses murs. Puis, y ayant ordonné des prêtres et des diacres, il se rendit dans une ville d’Asie appelée Hierapolis, où il éteignit l’hérésie des Ébionites, qui prétendaient que le Christ s’était incarné dans une chair différente de notre chair humaine.
Il avait avec lui ses deux filles, d’une grande sainteté, par l’entremise desquelles Dieu convertissait à la foi de nombreuses âmes. Quant à Philippe, une semaine avant sa mort, il convoqua les évêques et les prêtres, et leur dit : « Le Seigneur m’accorde encore sept jours pour continuer à vous instruire. » Il était alors âgé de quatre-vingt-sept ans. Et en effet, une semaine après, il fut pris par les infidèles et attaché par eux à une croix, à l’exemple du maître divin dont il prêchait la doctrine. C’est ainsi que son âme s’envola heureusement au trône du Seigneur ; et on ensevelit près de lui les deux vierges, ses filles, l’une à sa droite, l’autre à sa gauche.
Isidore nous dit, dans son livre sur l’origine, la vie et la mort des saints : « Philippe le Galiléen prêcha le Christ, convertit à la foi les nations barbares des bords de l’Océan, et fut enfin crucifié, lapidé, et mis à mort, à Hierapolis, dans la province de Phrygie, où il repose entre ses deux filles. »
D’un autre Philippe, qui fit partie des sept premiers diacres, saint Jérôme nous dit qu’il est mort à Césarée, le huitième jour des ides de juillet, après avoir accompli de nombreux miracles, et qu’il fût enterré avec ses trois filles, tandis qu’une quatrième repose à Éphèse. Mais le premier Philippe diffère de celui-là, ayant été apôtre et non diacre, ayant été enterré à Hierapolis et non à Césarée, et ayant eu deux filles et non quatre. L’Histoire ecclésiastique, en vérité, paraît affirmer que ce fut l’apôtre Philippe qui eut quatre filles douées du don de prophétie ; mais l’opinion de saint Jérôme, sur ce point, mérite plus de créance.
LXV SAINT JACQUES LE MINEUR, apôtre (1er mai)
I. Le saint Jacques dont nous allons parler est désigné sous différents noms. On l’appelle notamment Jacques fils d’Alphée, où Jacques le frère du Seigneur, ou encore Jacques le Mineur et Jacques le Juste. Il est Jacques, fils d’Alphée, non seulement à cause du nom de son père, mais aussi à cause du sens d’Alphée, qui signifie sage, ou leçon, où encore millième. Et, en effet, saint Jacques fut sage dans la science divine, il fût une leçon pour les autres, il fuit le mondé qu’il dédaignait, et il voulut être le millième par humilité. Son nom de « frère du Seigneur » lui vient, croit-on, de ce qu’il ressemblait si fort au Seigneur, par les traits du visage, que plus d’une fois on le confondit avec lui. Aussi, lorsque les Juifs vinrent s’emparer du Christ, craignirent-ils de prendre Jacques au lieu du Christ ; et c’est pour ce motif qu’ils ordonnèrent à Judas de leur désigner le Christ en lui donnant un baiser. Cette explication du nom de saint Jacques nous est, en outre, confirmée par saint Ignace dans sa lettre à l’évangéliste Jean, où nous lisons : « Avec ta permission, je voudrais me rendre à Jérusalem pour voir le vénérable Jacques, surnommé le Juste, dont on dit qu’il ressemblait si fort à Jésus-Christ de figure, de manières, et de langage, qu’on aurait pu le tenir pour son frère jumeau. »
Ou bien encore ce surnom peut venir de ce que Jésus et Jacques étaient enfants de deux sœurs, et que le père de Jacques, Cléophas, était le frère de Joseph. Mais, en tout cas, ce nom de « frère du Seigneur » ne saurait venir, comme d’aucuns l’ont prétendu, de ce que Jacques fût le fils de Joseph, le mari de la Vierge : car il était fils de Marie, fille de Cléophas, qui lui-même était frère de Joseph, le mari de la Vierge. Les Juifs, en effet, appelaient frères tous ceux que rattachaient entre eux les liens du sang. Quant au nom de Jacques Mineur, il s’oppose à celui de Jacques Majeur, le fils de Zébédée, qui, bien qu’il ait reçu la vocation après l’autre Jacques, était cependant son aîné par l’âge. Enfin, le surnom de Juste nous rappelle l’éminente sainteté de Jacques, qui, d’après saint Jérôme, était l’objet d’une vénération si profonde que le peuple se disputait l’honneur de toucher les pans de son manteau. Et voici ce qu’écrit de sa sainteté Hégésippe, qui eut l’occasion de connaître les apôtres : « La direction de l’église fut confiée à Jacques, le frère du Seigneur, que tous se sont toujours accordé à appeler le Juste. Telle était sa sainteté, dès le ventre de sa mère, que jamais il ne but de vin ni de bière, jamais il ne mangea de viande, jamais il ne s’oignit d’huile, jamais il n’eut besoin de prendre des bains. Toute sa vie il fut vêtu d’un simple manteau de toile. Et, à force de s’agenouiller pour prier, on voyait sur ses genoux des durillons comme ceux qui se forment sous les pieds. Aussi lui seul, parmi les apôtres, en raison de sa sainteté, était-il admis à pénétrer dans le Saint des Saints. » On dit également qu’il fut le premier, parmi les apôtres, à célébrer la messe, les disciples lui ayant fait l’honneur de lui confier la célébration de la première messe à Jérusalem, après l’ascension du Seigneur, et avant même qu’il fût ordonné évêque. Saint Jérôme ajoute, dans son écrit contre Jovinien, que Jacques le Mineur ne connut jamais les plaisirs de la chair. Lorsque Jésus mourut sur la croix, Jacques fit le vœu de ne rien manger jusqu’à ce que son maître fût ressuscité d’entre les morts. Le jour même de sa résurrection, Jésus lui apparut, et dit à ceux qui étaient avec lui : « Préparez la table et le pain ! » Puis, prenant le pain, il le bénit et le donna à Jacques, en lui disant : « Lève-toi et mange, mon frère, car le Fils de l’Homme est ressuscité d’entre les morts ! »
La septième année de son épiscopat, au jour de Pâques, les apôtres se réunirent à Jérusalem et rapportèrent à Jacques tout ce que le Seigneur avait fait par leur entremise depuis leur séparation. Après quoi Jacques, pendant sept jours, prêcha dans le temple avec les autres apôtres, en présence de Caïphe et d’un grand nombre de Juifs ; et déjà ceux-ci étaient sur le point de demander le baptême, lorsque soudain un autre Juif, entrant dans le temple, se mit à crier : « Ô hommes d’Israël, que faites-vous ? Vous laisserez-vous longtemps encore tromper par ces magiciens ? » Et cet homme excita le peuple à un tel degré que les apôtres faillirent être lapidés. Il s’élança lui-même sur l’estrade d’où Jacques prêchait, et le précipita au bas de cette estrade, de façon qu’il le rendit boiteux pour le reste de sa vie. Ainsi, sept ans après l’ascension du Christ, Jacques eut une première fois à souffrir pour son maître.
La trentième année de son épiscopat, les Juifs, dépités de ne pouvoir tuer saint Paul, qui en avait appelé à César et avait été mandé à Rome, tournèrent leur fièvre de persécution contre saint Jacques, et cherchèrent une occasion de le faire périr. Hégésippe, le contemporain des apôtres, nous raconte que les Juifs vinrent trouver Jacques et lui dirent : « Nous te demandons de ramener dans la bonne voie les gens du peuple qui, dans leur aveuglement, croient que Jésus était le Messie. Si tu détournes de Jésus la foule qui va se réunir pour les fêtés de Pâques, nous t’obéirons tous, et te rendrons tous hommage comme au plus juste d’entre nous. » Ils le conduisirent ensuite au haut du temple et se mirent à lui crier : « Homme juste, toi à qui nous devons tous obéir, dis-nous ton avis sur l’erreur des gens du peuple au sujet de ce Jésus qu’on a crucifié ! » Mais Jacques, trompant leur attente, s’écria d’une voix immense : « Que m’interrogez-vous sur le Fils de l’Homme ? Le voici lui-même assis dans le ciel à la droite de son Père, en attendant qu’il revienne juger les vivants et les morts ! » Ce qu’entendant, les chrétiens furent remplis de joie ; mais les scribes et les pharisiens se dirent : « Nous avons eu tort d’invoquer son témoignage ! Montons à présent jusqu’à lui et précipitons-le à terre, afin que la foule, effrayée, ne s’avise pas de croire à ses paroles ! » Là-dessus, ils s’écrièrent : « Eh quoi ! le juste lui-même est tombé dans l’erreur ! » Puis ils montèrent sur le haut du temple et le précipitèrent sur le sol, où ils se mirent à lui jeter des pierres. Mais lui, se relevant sur ses genoux, disait : « Je t’en prie, maître, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ! » Alors un des prêtres, fils de Rahab, s’écria : « Que faites-vous, insensés ? Voici que ce juste que vous lapidez prie pour vous ! » Alors un des Juifs, saisissant un marteau de foulon, asséna sur la tête de saint Jacques un coup vigoureux qui fit jaillir la cervelle. Et ainsi le martyr rendit son âme à Dieu, sous le règne de Néron. Il fut enseveli près du temple. La foule voulut venger sa mort et s’emparer de ses meurtriers, mais ceux-ci, déjà, avaient pris la fuite.
II. Josèphe rapporte que c’est en châtiment du meurtre de Jacques qu’a été autorisée la destruction de Jérusalem, ainsi que la dispersion des Juifs. Mais plus encore que la mort de Jacques, c’est la mort du Seigneur qui a attiré sur Jérusalem ce terrible châtiment, selon ce qu’avait dit le Seigneur lui-même : « On ne te laissera pas pierre sur pierre, puisque tu n’as point connu le temps de ta visitation ! » Mais comme Dieu ne veut pas la mort du pécheur, cinquante ans de délai furent laissés aux Juifs pour faire pénitence, en même temps que la prédication des apôtres, et en particulier celle de saint Jacques le Mineur, les exhortait sans cesse à se repentir. Et ce n’est pas tout. Ne pouvant convertir les Juifs par la prédication des apôtres, le Seigneur voulut au moins les effrayer par des prodiges ; et Josèphe nous rapporte toute une série de prodiges qui se produisirent pendant ces cinquante années de délai. Une étoile, pareille à un glaive, flamboya au-dessus de la ville pendant une année entière. Un jour de fête des Azymes, à neuf heures de la nuit, une lumière aussi brillante que celle du midi entoura le temple. Dans la même fête, une génisse qu’on allait sacrifier, déjà livrée aux mains des prêtres, enfanta un agneau. Plusieurs jours après, au coucher du soleil, on vit courir de toutes parts, sur les nuages, des chars remplis de troupes en armes. La nuit de la Pentecôte, les prêtres qui entraient dans le temple pour préparer les sacrifices, entendirent d’étranges bruits comme d’écroulement, pendant que des voix invisibles disaient : « Quittons ces lieux ! » Enfin, quatre ans avant la guerre, le jour de la fête des Tabernacles, un certain Jésus, fils d’Ananias, se mit à crier : « Voix de l’Orient, voix de l’Occident, voix des quatre points cardinaux, voix sur Jérusalem et sur le temple, voix sur les époux et les épouses, voix sur le peuple tout entier ! » Cet homme fût saisi, frappé de verges, mais toujours il répétait les mêmes paroles, criant plus fort à chaque coup reçu. On le conduisit devant le juge, on le tortura jusqu’à mettre à nu les os de ses membres. Mais lui, sans pleurer ni demander grâce, hurlait toujours les mêmes paroles, ajoutant encore : « Malheur à toi, malheur à toi, Jérusalem ! »
Alors, comme les Juifs ne se laissaient ni toucher par les avertissements ni effrayer par les prodiges, le Seigneur envoya à Jérusalem Vespasien et Titus, qui détruisirent la ville de fond en comble. Et voici quelle fut l’occasion de leur arrivée à Jérusalem, à ce que nous raconte certaine histoire, en vérité apocryphe. Pilate, comprenant qu’il avait condamné un innocent, et craignant la colère de l’empereur Tibère, lui envoya, pour s’excuser de la mort de Jésus, un messager nommé Albain. Or, à cette époque, Vespasien gouvernait, au nom de Tibère, le pays des Galates, et Albain, poussé par la tempête sur la côte de Galatie, fût amené en présence de Vespasien. Et c’était la coutume du pays que tout naufragé qui y débarquait devenait l’esclave du prince. Vespasien demanda à Albain qui il était, d’où il venait, et où il allait. Et Albain : « Je suis habitant de Jérusalem, je viens de cette ville, et je me rends à Rome. » Alors Vespasien : « Tu viens du pays des mages, et, par suite, tu dois connaître le secret de guérir. Vois donc à me donner tes soins ! » Car Vespasien avait dans le nez, depuis l’enfance, une espèce de vermine, d’où lui était venu son surnom même de Vespasien. Albain répondit : « Seigneur, je ne connais point la médecine, et ne puis donc pas te guérir. » Mais Vespasien : « Si tu ne me guéris, tu seras mis à mort ! » Alors Albain lui dit : « Celui qui a su rendre la vie aux aveugles, exorcisé les démons, ressuscité les morts, celui-là pourra te guérir, non pas moi ! » Et Vespasien : « Qui est donc celui-là ? » Et Albain : « C’est Jésus de Nazareth, que les Juifs ont mis à mort par jalousie. Si tu crois en lui, tu retrouveras aussitôt la santé ! » Et Vespasien : « Je crois que, s’il a pu ressusciter les morts, il pourra me délivrer de mon infirmité ! » Et aussitôt les vers lui sortirent du nez, et il retrouva la santé. Rempli de joie, il s’écria : « Oui, certes, c’était un Fils de Dieu, celui qui a pu me guérir ! Et je vais demander à César la permission de me rendre à Jérusalem, pour châtier tous ceux qui ont livré cet homme et l’ont fait mourir. Quant à toi, Albain, retourne auprès de ton maître, je te rends la liberté ! » Vespasien alla donc à Rome, afin d’obtenir de Tibère la permission de détruire Jérusalem et toute la Judée. Et pendant de nombreuses années il réunit des troupes, sous le règne de Néron, pendant que les Juifs, de leur côté, se révoltaient contre l’Empire. Mais d’autres chroniques affirment que ce n’était point le zèle pour le Christ qui le faisait agir, mais le désir de réprimer l’insurrection des Juifs. Enfin il se mit en route vers Jérusalem, avec une nombreuse armée, et, le jour de Pâques, il mit le siège autour de la ville, où se trouva ainsi enfermée une foule de Juifs venus de la campagne pour les fêtes. Sur son chemin, il attaqua une ville de Judée nommée Jonapata, dont Josèphe était le chef ; et celui-ci, après une courageuse résistance, voyant que la destruction de la ville était imminente, se réfugia avec onze autres Juifs dans un souterrain, où ses compagnons et lui souffrirent de la faim pendant quatre jours. Ces malheureux, malgré l’avis de Josèphe, aimaient mieux mourir là que de se soumettre au joug de Vespasien. Ils résolurent donc de se tuer les uns les autres, afin d’offrir leur sang à Dieu en sacrifice ; et comme Josèphe était le principal d’entre eux, c’était lui qu’on voulait mettre à mort le premier. Mais Josèphe, personnage prudent, et qui tenait à la vie, se constitua le juge du sacrifice, et décida que l’on tirerait au sort, deux par deux, ceux qui auraient à être tués les premiers. Après quoi, il livra à la mort tantôt l’un tantôt l’autre de ses compagnons, jusqu’à ce qu’enfin ne restèrent plus que lui-même et l’homme qui devait tirer au sort avec lui. Alors Josèphe, adroitement, prit à cet homme son épée, et lui demanda ensuite s’il préférait vivre ou mourir. L’homme, épouvanté, le supplia de lui conserver la vie. Josèphe s’adressa en secret à un familier de Vespasien, et le pria de demander à son maître que grâce lui fût faite de la vie. Amené devant Vespasien, il lui dit : « Prince, je t’informe que l’empereur de Rome vient de mourir, et que le Sénat t’a nommé pour le remplacer ! » Et Vespasien : « Si tu es prophète, pourquoi n’as-tu pas prédit à cette ville qu’elle aurait à se soumettre à moi ? » Cependant, quelques jours après, des délégués arrivèrent de Rome pour annoncer à Vespasien qu’il était élevé à l’Empire. Le nouvel empereur partit pour Rome, laissant à son fils Titus le soin de poursuivre le siège de Jérusalem.
La même histoire apocryphe raconte ensuite que Titus, en apprenant l’honneur échu à son père, fut rempli d’une joie qui lui tordit les nerfs et paralysa ses membres. Ce qu’apprenant, Josèphe devina la cause véritable de la maladie, et s’ingénia à y trouver un remède, se fondant sur le principe que les contraires peuvent être guéris par leurs contraires. Or, Titus avait un esclave qui lui était si odieux qu’il ne pouvait, sans souffrir, le voir ni même entendre prononcer son nom. Josèphe dit donc à Titus : « Si tu veux être guéri, aie soin de saluer tous ceux que tu verras en ma compagnie ! » Titus s’engagea à le faire. Et aussitôt Josèphe fit préparer un festin où il se plaça en face de Titus, en faisant asseoir à sa droite l’esclave détesté. Et dès que Titus l’aperçut, il eut un frémissement d’aversion qui, aussitôt, réchauffa ses nerfs, refroidis par l’excès de joie, et le guérit de sa paralysie. Et, depuis lors, il rendit sa faveur à l’esclave et admit Josèphe dans son amitié. Telle est l’histoire ; mais je laisse au jugement du lecteur le soin de décider si une telle histoire valait même la peine d’être rapportée,
Le fait est que Jérusalem fut assiégée par Titus, pendant deux ans, et qu’entre autres maux, dont elle eut à souffrir au cours de ce siège, elle eut à souffrir une famine si affreuse que les parents arrachaient la nourriture non seulement des mains mais de la bouche même des enfants, et les enfants de la bouche des parents ; les plus vigoureux des jeunes gens erraient par les rues comme des fantômes et tombaient morts, épuisés de faim ; souvent ceux qui ensevelissaient les morts mouraient sur les cadavres, si bien qu’on finit par ne plus ensevelir les morts, et qu’on se borna à les précipiter en masse du haut des murs. Titus, voyant les fossés remplis de ces cadavres, leva les mains au ciel, pleura, et dit : « Seigneur, tu vois que ce n’est point moi qui les ai fait mourir ! » Et la famine était telle que les assiégés mangeaient leurs chaussures. Une femme noble et riche, voyant des pillards envahir et dépouiller sa maison, s’écria, tandis qu’elle élevait en l’air son enfant nouveau-né : « Fils plus infortuné d’une mère infortunée, pour quel destin te réserverais-je au milieu de tant de misères ? Viens, mon enfant, sois pour ta mère une nourriture, pour les pillards un scandale, pour les siècles un avertissement ! » Sur quoi elle étrangla son fils, le fit cuire, en mangea la moitié, et cacha l’autre moitié. Or, voici que les pillards, sentant une odeur de viande cuite, se précipitèrent dans la maison et menacèrent la femme de la tuer si elle ne leur livrait sa provision de viande. Alors la femme, leur montrant les membres de son enfant : « Tenez, leur dit-elle, je vous ai réservé la meilleure partie ! » Une telle horreur les envahit qu’ils ne surent que répondre. Et elle : « C’est mon fils, leur dit-elle, le péché est sur moi : mangez sans crainte, puisque moi-même, qui l’ai mis au monde, en ai mangé la première ; et si l’horreur vous retient, j’achèverai seule de manger ce dont j’ai déjà mangé la moitié ! »
Enfin, la seconde année du règne de Vespasien, Titus prit Jérusalem, détruisit le temple de fond en comble ; et, de même que les Juifs avaient acheté le Christ pour trente deniers, de même Titus ordonna qu’on vendît trente Juifs pour un seul denier. Josèphe raconte que quatre-vingt-dix-sept mille Juifs furent vendus, et que onze mille périrent par la faim ou le fer. On raconte encore que Titus, en entrant à Jérusalem, aperçut un mur plus épais que les autres ; il y fit pratiquer une ouverture, et l’on vit derrière le mur un vieillard d’aspect vénérable qui, aux questions qu’on lui posa, répondit qu’il s’appelait Joseph, qu’il était de la ville d’Arimathie, et que les Juifs l’avaient enfermé et muré là parce qu’il avait enseveli le corps du Christ. Il ajouta que, depuis lors, il avait été nourri et soutenu par des anges descendant du ciel. Mais, d’autre part, l’évangile de Nicodème nous dit que Joseph d’Arimathie, ayant été muré par les Juifs, avait été délivré par le Christ et ramené par lui dans sa ville natale. Après cela, rien n’empêche d’admettre que, revenu à Arimathie, Joseph ait continué à prêcher le Christ et ait été muré par les Juifs une seconde fois.
À la mort de Vespasien, Titus succéda à son père sur le trône : homme plein de clémence et de générosité, dont Eusèbe de Césarée et Jérôme nous rapportent que, certain jour, se rappelant qu’il n’avait fait ce jour-là aucune bonne action, il s’est écrié : « Ô mes amis, j’ai perdu ma journée ! » Longtemps après, certains Juifs voulurent reconstruire Jérusalem. Mais, étant sortis de leurs maisons, le matin, pour y travailler, ils aperçurent à terre des croix faites de rosée : ils s’enfuirent, épouvantés. Le matin suivant, quand ils se remirent à l’ouvrage, chacun d’eux vit une croix de sang peinte sur son manteau, ce qui, de nouveau, les mit en fuite. Enfin, le troisième jour, une vapeur brûlante sortit du sol, qui les consuma. C’est du moins ce que raconte Milet, dans sa chronique.
LXVI L’INVENTION DE LA SAINTE CROIX (3 mai)
Sous le nom de l’Invention de la Sainte Croix, l’Église fête l’anniversaire du jour où a été retrouvée la croix de Notre-Seigneur. Cet événement eut lieu plus de deux cents ans après la résurrection du Christ.
On lit dans l’Évangile de Nicodème que, un jour que le vieil Adam était malade, son fils Seth se rendit jusqu’à la porte du Paradis et demanda de l’huile de l’arbre de miséricorde, afin d’en frotter le corps de son père et de lui rendre ainsi la santé. Or, l’archange Michel lui apparut et lui dit : « N’espère pas obtenir, par tes larmes ni par tes prières, de l’huile de l’arbre de miséricorde, car les hommes ne pourront obtenir de cette huile que dans cinq mille cinq cents ans », — c’est-à-dire après la passion du Christ. Une autre chronique raconte que l’archange Michel offrit cependant à Seth un rameau de l’arbre miraculeux, en lui ordonnant de le planter sur le mont Liban. Une autre histoire, en vérité apocryphe, ajoute que cet arbre était le même qui avait fait pécher Adam, et que l’ange, en donnant le rameau à Seth, lui dit que, le jour où ce rameau porterait des fruits, son père recouvrerait la santé. Et Seth, de retour chez lui trouva son père déjà mort ; il planta le rameau sur la tombe d’Adam, et le rameau devint un grand arbre qui vivait encore au temps de Salomon.
Ce prince, frappé de la beauté de l’arbre, le fit couper afin qu’il servît à la construction du temple ; mais là, on ne put trouver aucun endroit où le placer : car tantôt il paraissait trop long et tantôt trop court ; et, quand les ouvriers essayaient de le couper à la longueur voulue, ils s’apercevaient ensuite qu’ils l’avaient trop coupé : de telle sorte que, impatientés, ils le jetèrent en travers d’un lac, pour servir de pont. Or la reine de Saba, venant à Jérusalem pour consulter la sagesse de Salomon, et ayant à traverser le susdit lac, vit en esprit que le Sauveur du monde serait un jour attaché au bois de cet arbre. Elle refusa donc de mettre le pied sur lui, et, au contraire, s’agenouilla pour l’adorer. Une autre histoire veut que la reine de Saba ait vu le bois miraculeux dans le temple même, et que de retour dans son pays, elle ait écrit à Salomon qu’à ce bois serait un jour attaché l’homme dont la mort mettrait fin au royaume des Juifs ; sur quoi Salomon aurait fait enlever l’arbre et aurait ordonné de l’enfouir profondément sous terre. Et, à l’endroit où l’arbre était enfoui, se forma plus tard la piscine probatique : si bien que ce n’était pas seulement la descente d’un ange, mais aussi la vertu du bois caché sous terre, qui produisait, dans cette piscine, la commotion de l’eau et guérissait les malades.
Enfin l’on raconte que, aux approches de la passion du Christ, le bois sortit de terre, et que les Juifs, le voyant surnager à la surface de l’eau, le prirent pour en faire la croix du Seigneur. Mais la tradition affirme, d’autre part, que la croix du Christ fut faite de quatre bois différents, à savoir de palmier, de cyprès, d’olivier et de cèdre, chacune de ces espèces servant à l’une des quatre parties de la croix, c’est-à-dire la poutre verticale, l’horizontale, la tablette placée au sommet, et le tronc soutenant la croix, ou encore, selon Grégoire de Tours, la tablette placée sous les pieds du Christ. Mais jusqu’à quel point sont vraies les diverses légendes que nous venons de rapporter, c’est ce dont le lecteur jugera par lui-même : car le fait est qu’on ne les trouve mentionnées dans aucune chronique ni histoire authentique.
Après la passion du Christ, le bois précieux de la croix resta caché sous terre pendant plus de deux cents ans ; il fut enfin retrouvé par Hélène, mère de l’empereur Constantin, dans les circonstances que nous allons raconter.
En ce temps-là, une multitude innombrable de barbares se rassembla sur la rive du Danube, s’apprêtant à traverser le fleuve afin de soumettre à leur domination l’Occident tout entier. À cette nouvelle, l’empereur Constantin se mit en marche avec son armée et vint camper sur l’autre rive du Danube ; mais, comme le nombre des barbares augmentait toujours, et que déjà ils commençaient à traverser le fleuve, Constantin fut saisi de frayeur à la pensée de la bataille qu’il aurait à livrer. Or la nuit, un ange le réveilla et lui dit de lever la tête ; et Constantin aperçut au ciel l’image d’une croix faite d’une lumière éclatante ; et au-dessus de l’image était écrit, en lettres d’or : « Ce signe te donnera la victoire ! » Alors, réconforté par la vision céleste, il fit faire une croix de bois, et la fit porter en avant de son armée : puis, fondant sur l’ennemi, il l’extermina ou le mit en fuite. Après quoi il convoqua les prêtres des divers temples, et leur demanda de quel dieu cette croix était le signe. Les prêtres ne savaient que répondre, lorsque survinrent des chrétiens, qui expliquèrent à l’empereur le mystère de la Sainte Croix et le dogme de la Trinité. Et Constantin, les ayant entendus, crut au Christ : il reçut le baptême des mains du pape Eusèbe, ou, suivant d’autres auteurs, de celles d’Eusèbe, évêque de Césarée.
Mais, ici encore, nous avons affaire à une légende qui se trouve contredite par l’Histoire tripartite, par l’Histoire ecclésiastique, par la vie de saint Sylvestre et par la chronique des papes. Aussi une autre tradition affirme-t-elle que le Constantin en question n’était pas le fameux empereur qui fut converti et baptisé par le saint pape Sylvestre, mais que c’était un autre Constantin, père de celui-là. Et cette tradition ajoute que, à la mort de son père, Constantin, se rappelant la victoire que le défunt avait due à la vertu de la sainte croix, envoya sa mère Hélène à Jérusalem pour y retrouver cette croix miraculeuse.
L’Histoire ecclésiastique nous donne, de la victoire de Constantin, une autre version. Suivant elle, la bataille aurait eu lieu près du Pont Albin, où Constantin se serait rencontré avec Maxence, qui voulait envahir l’empire romain. Et comme l’empereur, anxieux, levait les yeux au ciel pour en implorer du secours, il vit à l’orient, sur le ciel, le signe resplendissant de la croix entouré d’anges, qui lui dirent : « Constantin, ce signe te donnera la victoire ! » Et comme Constantin se demandait ce que cela signifiait, le Christ lui apparut la nuit, avec le même signe, et lui ordonna d’en faire exécuter une image, qui lui servirait d’aide dans la bataille. Alors Constantin, sûr désormais de la victoire, fit sur son front le signe de la croix, et prit dans sa main une croix d’or. Après quoi il pria Dieu que sa main, qui avait tenu le signe de la croix, n’eût pas à être tachée de sang romain. Et en effet Maxence, au moment où il traversait le fleuve, oublia qu’il avait fait miner les ponts pour tromper Constantin, passa lui-même sur un pont miné, et se noya dans le fleuve. Alors Constantin fut reconnu empereur sans opposition ; et une chronique, suffisamment autorisée, ajoute que, cependant, il hésita quelque temps encore à se convertir tout à fait, jusqu’au jour où, saint Pierre et saint Paul lui étant apparus, il fut guéri de sa lèpre, et reçut enfin le baptême des mains du pape Sylvestre. D’autre part saint Ambroise, dans sa lettre à Théodose, et l’Histoire tripartite, affirment que, même alors, il ajourna son baptême, afin d’être baptisé dans les flots du Jourdain. Et c’est aussi ce que nous dit la chronique de saint Jérôme.
Mais, quoi qu’il en soit de cette question, le fait est que c’est la mère de Constantin, Hélène, qui présida à l’Invention de la Sainte Croix. Cette Hélène, suivant les uns, aurait été d’abord fille d’auberge, et le père de Constantin l’aurait épousée pour sa beauté. D’autres affirment qu’elle était fille unique de Coèl, roi des Bretons, que le père de Constantin l’avait épousée lorsqu’il était venu en Bretagne, et que, ainsi, après la mort de Coèl, il était devenu le maître de l’île. C’est aussi ce qu’affirment les Bretons, bien qu’une autre version veuille qu’Hélène ait été de Trèves.