La Légende dorée (Legenda aurea) (page 15)
Arrivée à Jérusalem, Hélène fit mander devant elle tous les savants juifs de la région. Et ceux-ci, effrayés, se disaient l’un à l’autre : « Pour quel motif la reine peut-elle bien nous avoir convoqués ? »
Alors l’un d’eux, nommé Judas, dit : « Je sais qu’elle veut apprendre de nous où se trouve le bois de la croix sur laquelle a été crucifié Jésus. Or mon aïeul Zachée a dit à mon père Simon, qui me l’a répété en mourant : « Mon fils, quand on t’interrogera sur la croix de Jésus, ne manque pas à révéler où elle se trouve, faute de quoi on te fera subir mille tourments ; et cependant ce jour-là sera la fin du règne des Juifs, et ceux-là régneront désormais qui adoreront la croix, car l’homme qu’on a crucifié était le Fils de Dieu ! » Et j’ai dit à mon père : « Mon père, si nos aïeux ont su que Jésus était le fils de Dieu, pourquoi l’ont-ils crucifié ? » Et mon père m’a répondu : « Le Seigneur sait que mon père Zachée s’est toujours refusé à approuver leur conduite. Ce sont les Pharisiens qui ont fait crucifier Jésus, parce qu’il dénonçait leurs vices. Et Jésus est ressuscité, le troisième jour, et est monté au ciel en présence de ses disciples. Et mon oncle Étienne a cru en lui ; ce pourquoi les Juifs, dans leur folie, l’ont lapidé. Vois donc, mon fils, à ne jamais blasphémer Jésus ni ses disciples ! » Ainsi parla Judas ; et les Juifs lui dirent : « Jamais nous n’avons entendu rien de pareil. » Mais lorsqu’ils se trouvèrent devant la reine, et que celle-ci leur demanda en quel lieu Jésus avait été crucifié, tous refusèrent de la renseigner : si bien qu’elle ordonna qu’ils fussent jetés au feu. Alors les Juifs, épouvantés, lui désignèrent Judas, en disant : « Princesse, cet homme-ci, fils d’un prophète, sait toutes choses mieux que nous, et te révélera ce que tu veux connaître ! » Alors la reine les congédia tous à l’exception de Judas, à qui elle dit : « Choisis entre la vie et la mort ! Si tu veux vivre, indique-moi le lieu qu’on appelle Golgotha, et dis-moi où je pourrai découvrir la croix du Christ ! » Judas lui répondit : « Comment le saurais-je, puisque deux cents ans se sont écoulés depuis lors, et qu’à ce moment je n’étais pas né ? » Et la reine : « Je te ferai mourir de faim, si tu ne veux pas me dire la vérité ! » Sur quoi elle fit jeter Judas dans un puits à sec, et défendit qu’on lui donnât aucune nourriture.
Le septième jour, Judas, épuisé par la faim, demanda à sortir du puits, promettant de révéler où était la croix. Et comme il arrivait à l’endroit où elle était cachée, il sentit dans l’air un merveilleux parfum d’aromates ; de telle sorte que, stupéfait, il s’écria : « En vérité, Jésus, tu es le sauveur du monde ! »
Or, il y avait en ce lieu un temple de Vénus qu’avait fait construire l’empereur Adrien, de façon que quiconque y viendrait adorer le Christ parût en même temps adorer Vénus. Et, pour ce motif, les chrétiens avaient cessé de fréquenter ce lieu. Mais Hélène fit raser le temple ; après quoi Judas commença lui-même à fouiller le sol et découvrit, à vingt pas sous terre, trois croix qu’il fit aussitôt porter à la reine.
Restait seulement à reconnaître celle de ces croix où avait été attaché le Christ. On les posa toutes trois sur une grande place, et Judas, voyant passer le cadavre d’un jeune homme qu’on allait enterrer, arrêta le cortège, et mit sur le cadavre l’une des croix, puis une autre. Le cadavre restait toujours immobile. Alors Judas mit sur lui la troisième croix ; et aussitôt le mort revint à la vie. D’autres historiens racontent que c’est Macaire, évêque de Jérusalem, qui reconnut la vraie croix, en ravivant par elle une femme déjà presque morte. Et saint Ambroise affirme que Macaire reconnut la croix à l’inscription placée jadis par Pilate au-dessus d’elle.
Judas se fit ensuite baptiser, prit le nom de Cyriaque, et, à la mort de Macaire, fut ordonné évêque de Jérusalem. Or sainte Hélène, désirant avoir les clous qui avaient transpercé Jésus, demanda à l’évêque de les rechercher. Cyriaque se rendit de nouveau sur le Golgotha, et se mit en prière ; et aussitôt, étincelants comme de l’or, se montrèrent les clous, qu’il s’empressa de porter à la reine. Et celle-ci, s’agenouillant et baissant la tête, les adora pieusement.
Elle rapporta à son fils Constantin une partie de la croix, laissant l’autre partie dans l’endroit où elle l’avait trouvée. Elle donna également à son fils les clous, qui, d’après Grégoire de Tours, étaient au nombre de quatre. Deux de ces clous furent placés dans les freins dont Constantin se servait pour la guerre ; un troisième fut placé sur la statue de Constantin qui dominait la ville de Rome. Quant au quatrième, Hélène le jeta elle-même dans la mer Adriatique, qui jusqu’alors avait été un gouffre dangereux pour les navigateurs. Et c’est elle aussi qui ordonna qu’on fêtât tous les ans, en grande solennité, l’anniversaire de l’invention de la Sainte Croix.
Le saint évêque Cyriaque fut, plus tard, mis à mort par Julien l’Apostat, qui s’efforçait de détruire en tous lieux le signe de la croix. Julien, avant de partir pour la guerre contre les Perses, invita Cyriaque à sacrifier aux idoles ; et, sur son refus, il lui fit couper la main droite, en disant : « Cette main a écrit bien des lettres qui ont détourné plus d’une âme du culte des dieux ! » Mais l’évêque lui répondit : « Insensé, tu me rends là un précieux service ; car cette main était un scandale pour moi, ayant jadis écrit bien des lettres aux synagogues pour détourner les Juifs du culte du Christ. » Alors Julien lui fit verser dans la bouche du plomb fondu, et puis, l’ayant fait étendre sur un lit de fer, il fit jeter sur lui des charbons ardents mêlés de sel et de graisse. Cyriaque, cependant, restait inflexible. Et Julien lui dit : « Si tu ne veux pas sacrifier aux dieux, proclame du moins que tu n’es pas chrétien ! » Sur le refus de Cyriaque, il le fit jeter parmi des serpents venimeux ; mais aussitôt les serpents périrent, sans faire aucun mal à l’évêque. Julien le fit jeter dans une chaudière pleine d’huile bouillante ; et Cyriaque, au moment d’y entrer, pria Dieu de lui accorder le second baptême du martyre. Sur quoi Julien, exaspéré, ordonna qu’on lui perçât la poitrine à coups de glaive ; et c’est ainsi que le saint évêque rendit son âme à Dieu.
Quant à la vertu souveraine de la sainte Croix, elle nous est prouvée par l’histoire d’un pieux intendant que certain magicien conduisit, par ruse, dans un lieu où il avait évoqué les démons. L’intendant aperçut dans ce lieu un grand Éthiopien, assis sur un trône élevé, et entouré d’autres noirs portant des lances et des verges. L’Éthiopien, qui était Lucifer lui-même, dit à l’intendant : « Si tu veux m’adorer et me servir, et renier ton Christ, je te ferai asseoir à ma droite ! » Mais l’intendant déclara qu’il préférait rester le serviteur du Christ ; et, au moment où il faisait le signe de la croix, toute la foule des démons s’évanouit. Plus tard, le même intendant entra, avec son maître, dans l’église de Sainte-Sophie ; et là, comme tous deux se tenaient debout devant une image du Christ, le maître vit que cette image avait les yeux fixés sur l’intendant. Il fit alors passer celui-ci à droite, puis à gauche : les yeux de l’image suivaient ses mouvements, et restaient toujours fixés sur lui. Le maître, émerveillé, demanda à son intendant par quoi il s’était rendu digne d’un si grand honneur. Et l’intendant répondit qu’il n’avait conscience d’aucun acte qui pût lui valoir cet honneur, à cela près qu’un jour, en présence du diable, il avait refusé de renier le Christ.
LXVII LES ROGATIONS
Les Rogations, ou Litanies, se célèbrent deux fois par an ; la première fois le jour de la fête de saint Marc, la seconde fois pendant les trois jours qui précèdent l’Ascension. La première de ces deux Litanies s’appelle Majeure, la seconde Mineure. Le mot Litanie signifie supplication ou prière.
La première Litanie a trois noms : On l’appelle la Litanie Majeure, ou la procession septiforme, ou les Croix-Noires. On l’appelle la Litanie Majeure : 1o parce qu’elle a été instituée par Grégoire le Grand ; 2o parce qu’elle a été instituée à Rome, siège des apôtres ; 3o parce qu’elle a été instituée dans des circonstances graves et mémorables. Car les Romains, après avoir vécu dans la continence pendant le carême, s’abandonnaient ensuite à une telle débauche de jeux et de plaisirs, que Dieu, irrité, leur envoya, une terrible peste, qu’on appelle inguinale parce qu’elle a pour symptôme l’enflure de l’aine. Et cette peste fut si cruelle que les hommes mouraient dans la rue, à table, en jouant, en causant. Souvent un homme éternuait, et dans cet éternuement rendait l’âme. Aussi, lorsqu’on entendait quelqu’un éternuer, s’empressait-on de lui dire : « Que Dieu vous aide ! » Et c’est de là, dit-on, que s’est conservée cette habitude. De même, souvent, un homme bâillait, et sur-le-champ il rendait l’âme. Aussi, dès que quelqu’un se sentait une approche de bâillement, il s’empressait de faire le signe de la croix ; et c’est de là encore que s’est gardée cette habitude. Quant au développement de cette peste et à sa guérison miraculeuse, ainsi qu’à l’institution de la Litanie, nous avons déjà raconté tout cela dans l’histoire de saint Grégoire.
On appelle cette Litanie la procession septiforme parce que saint Grégoire disposait la procession, qu’on faisait ce jour-là, en sept rangs. En premier lieu venait tout le clergé, puis venaient les moines et les religieux, puis les religieuses, puis les enfants, puis les laïcs mâles, puis les veuves et les vierges, enfin les femmes mariées. Et comme nous ne pouvons guère, aujourd’hui, compter dans notre procession sur le concours de ces divers éléments, nous remplaçons les sept rangs par sept récitations de la Litanie.
En troisième lieu cette fête s’appelle les Croix-Noires, parce que, en signe de deuil et de pénitence, non seulement toute la procession était vêtue de noir, mais les croix et les autels étaient voilés de crêpe noir.
La Litanie Mineure, qui se célèbre pendant les trois jours qui précèdent l’Ascension, a été instituée avant la Majeure, vers l’an 458, par saint Mamert, évêque de Vienne, sous le règne de l’empereur Léon. On l’appelle aussi les Rogations, et aussi la Procession.
On l’appelle Litanie Mineure par opposition à la Majeure, comme ayant été instituée par un moindre dignitaire de l’Église, en un lieu moindre, et dans de moindres circonstances. Il y avait alors à Vienne de fréquents tremblements de terre, qui renversaient les maisons et bon nombre d’églises ; on entendait, la nuit, des bruits effrayants ; et, le jour de Pâques un feu tomba du ciel, qui consuma le palais du roi. Et, de même qu’autrefois Dieu avait permis aux démons d’entrer dans le corps d’un troupeau de porcs, les loups et autres bêtes féroces entraient librement dans les maisons, dévorant enfants et vieillards, hommes et femmes. Devant une telle réunion de calamités, l’évêque susdit ordonna un jeûne de trois jours, institua les litanies et obtint de cette façon la cessation du mal dont souffrait la ville. Plus tard l’Église décréta que cette Litanie serait observée par tous les fidèles.
La Litanie Mineure s’appelle aussi fête des Rogations, parce que nous implorons, ces trois jours-là, les suffrages de tous les saints, leur demandant, par nos prières et nos jeûnes : 1o que Dieu pacifie les guerres, particulièrement fréquentes au printemps ; 2o qu’il conserve et multiplie les fruits, qui commencent à naître ; 3o qu’il réprime en nous les mouvements charnels, qui sont toujours plus violents en cette saison ; 4o pour que, par ces prières et ce jeûne, nous nous préparions mieux à recevoir le Saint-Esprit et à nous en rendre dignes.
Enfin cette fête s’appelle, aussi Procession parce que l’Église fait, ces jours-là, une grande procession où l’on porte des croix, où l’on sonne toutes les cloches, et où l’on invoque, en particulier, le patronage de tous les saints. On porte les croix et on sonne les cloches, pour effrayer les démons, ou bien encore on porte les croix pour effrayer les démons, et on sonne les cloches pour rappeler aux fidèles leur devoir de prier, en présence du danger de la tentation. Dans certaines églises, surtout dans les églises françaises, on a aussi l’habitude de porter en procession un dragon avec une longue queue gonflée de paille, et que l’on dégonfle devant la croix, le troisième jour : ce qui signifie que, avant la Loi et sous la Loi, le diable a régné en ce monde, mais que le Christ, par la grâce de sa Passion, l’a chassé de son royaume. Et l’on a également coutume de chanter, à ces processions, le cantique des anges : Sancte Deus, sancte fortis, sancte et immortalis, miserere nobis.
Jean de Damas rapporte que, à Constantinople, un jour qu’on célébrait les Litanies, un enfant qui se trouvait parmi la foule fut ravi au ciel, où les anges lui apprirent ce cantique ; après quoi, revenant à sa place dans la foule, il chanta le cantique qu’il venait d’apprendre ; et aussitôt cessa la calamité pour laquelle s’étaient organisées les Litanies. Aussi le synode de Chalcédoine sanctionna-t-il l’usage universel de ce cantique, qui a le privilège d’inspirer aux démons une peur toute particulière.
LXVIII SAINT JEAN PORTE-LATINE (6 mai)
L’apôtre et évangéliste Jean prêchait à Éphèse lorsque le proconsul le fit saisir et lui ordonna de sacrifier aux dieux. Sur son refus, il fut jeté en prison ; et le proconsul écrivit à l’empereur Domitien une lettre où il l’accusait d’être sacrilège, de mépriser les dieux, et d’adorer la croix. Domitien, au reçu de cette lettre, fit venir saint Jean à Rome. Là, après lui avoir fait raser les cheveux en signe d’infamie, il le condamna à être plongé dans une chaudière d’huile bouillante, en présence de la foule, devant une des portes de la ville, nommée Porte-Latine. Mais le saint n’y éprouva aucun mal, et en sortit tout à fait intact. C’est en souvenir de ce miracle que les chrétiens ont élevé, en ce lieu, une église, et qu’on célèbre l’anniversaire du supplice de saint Jean comme la fête de son martyre.
Cependant le saint, sorti de la chaudière, continuait à prêcher le Christ, jusqu’à ce que, par ordre de Domitien, il fut relégué dans l’île de Pathmos. Et nous devons ajouter, à ce propos, que, si les empereurs romains persécutaient les apôtres, ce n’était point parce que ceux-ci prêchaient le Christ, mais parce qu’ils affirmaient la divinité du Christ sans que cette divinité eût été reconnue par le Sénat romain, comme le voulait la loi. Et l’Histoire ecclésiastique raconte que, Pilate ayant écrit à Tibère pour lui exposer la mort du Seigneur, Tibère se déclara prêt à imposer aux Romains la foi chrétienne ; mais le Sénat s’y refusa, parce que le Christ avait été nommé dieu sans son autorisation. Suivant une autre chronique, le refus du Sénat vint de ce que le Christ ne se fût pas d’abord révélé à Rome. Suivant une autre encore, le Sénat refusa d’admettre le Christ parce que celui-ci prêchait le mépris du monde, tandis que les Romains étaient, par nature, avides et ambitieux. Enfin Orose soutient que le Sénat fut fâché de ce que Pilate eût annoncé les miracles du Christ à Tibère et non à lui ; et que Tibère, irrité à son tour du refus du Sénat, mit à mort bon nombre de sénateurs et en exila plusieurs autres.
On raconte aussi que la mère de saint Jean, apprenant que son fils était prisonnier à Rome, se mit en route pour l’aller voir ; mais en arrivant à Rome elle découvrit que saint Jean était parti pour l’île de Pathmos. Elle reprit alors le chemin de la Palestine, et, en voyage, elle mourut, dans une ville de la Campanie appelée Vétulana. Son corps resta longtemps caché dans une caverne, jusqu’au jour où saint Jean révéla à saint Jacques où il se trouvait. Le corps fut alors transporté avec de grands honneurs dans une église de Vétulana, où il opéra de nombreux miracles.
LXIX SAINT GORDIEN, martyr (10 mai)
Gordien était officier de l’empereur Julien. Chargé par celui-ci de faire sacrifier aux idoles un chrétien du nom de Janvier, il fut converti par la prédication de ce chrétien, et reçut le baptême avec sa femme, appelée Marine et cinquante-trois autres personnes. Ce qu’apprenant, Julien fit envoyer Janvier en exil et ordonna que Gordien eût la tête tranchée s’il refusait de sacrifier aux idoles.
Saint Gordien eut donc la tête tranchée, et son corps resta offert aux chiens pendant huit jours ; mais comme il se conservait absolument intact, il fut enfin recueilli par des parents du martyr et enterré à un mille de Rome avec les restés de saint Épimaque, que le susdit Julien avait fait mourir précédemment.
LXX SAINTS NÉRÉE ET ACHILLÉE, martyrs (12 mai)
Nérée et Achillée, qui reçurent le baptême des mains de l’apôtre saint Pierre, étaient eunuques, et attachés au service particulier de Domitille, nièce de l’empereur Domitien. Or, comme cette princesse était fiancée à Aurélien, fils d’un consul, et qu’on la revêtait de pourpre et de pierreries, Nérée et Achillée lui prêchèrent la foi. Ils lui recommandèrent la virginité, comme une vertu chère à Dieu et innée dans l’homme. Ils lui dirent que la femme était soumise à son mari, que souvent elle avait à subir des coups, que souvent aussi elle s’exposait à de mauvaises grossesses, et que, ayant peine déjà à supporter les avertissements tendres de sa mère, elle se condamnait, par le mariage, à supporter de bien autres injures. Domitille leur répondait : « Je sais que mon père était jaloux et que ma mère a eu à souffrir de lui ; mais pourquoi croirais-je que mon mari dût lui ressembler ? » Et eux : « Parce que, tant qu’ils sont fiancés, ils paraissent pleins de douceur, tandis que, après le mariage, ils règnent en maîtres, cruels ; sans compter que souvent, ils préfèrent les servantes à leur maîtresse. Et toutes les autres vertus qu’on a perdues peuvent se reconquérir par la pénitence, tandis que, seule, la virginité ne se reconquiert pas. » Alors Domitille crut en Jésus, fit vœu de virginité, et reçut le voile des mains de saint Clément.
Sur quoi son fiancé, avec la permission de Domitien, la rélégua, avec Nérée et Achillée, dans l’île de Pont, s’imaginant, par là, pouvoir fléchir la jeune fille. Quelque temps après, il se rendit lui-même dans cette île, et offrit de nombreux présents aux deux eunuques, pour qu’ils intervinssent en sa faveur auprès de leur maîtresse ; mais eux, dédaignant ses offres, n’en mettaient que plus de zèle à la raffermir dans sa foi. Sommés de sacrifier aux idoles, ils dirent ne pouvoir le faire, puisqu’ils avaient reçu le saint baptême. Et, en conséquence, tous deux eurent la tête tranchée, l’an du Seigneur 80. Leurs corps furent ensevelis auprès du tombeau de sainte Pétronille.
Puis le consul condamna aux plus durs travaux trois autres esclaves de Domitille, Victorin, Euthice et Maron. Et il ordonna enfin qu’Euthice fût frappé à mort, Victorin étouffé dans un bain de fiente, Maron écrasé sous une grosse pierre. Mais Maron, lorsqu’on jeta sur lui cette pierre immense, que soixante-dix hommes pouvaient à peine mouvoir, la reçut aisément sur ses épaules, et la porta comme un caillou à deux milles de là. Ce que voyant, plusieurs se convertirent ; et le consul le fit mettre à mort.
Puis le consul rappela d’exil la jeune fille et envoya vers elle ses deux sœurs de lait, Euphrosine et Théodore, avec mission de la persuader ; mais Domitille les convertit à la foi chrétienne. Alors Aurélien se rendit chez Domitille avec les fiancés de ces deux jeunes filles et trois jongleurs, afin de célébrer son mariage avec elle : mais Domitille avait déjà converti les deux fiancés. Cependant, le consul la mit de force dans son lit, ordonna aux jongleurs de chanter, aux deux jeunes gens de danser avec lui, et voulut s’entraîner ainsi à violer la jeune vierge. Mais bientôt les jongleurs se lassèrent de chanter, les deux danseurs de danser ; et lui, emporté par un vertige, ne s’arrêta point de danser pendant deux jours, jusqu’à ce qu’enfin il mourût de fatigue.
Son frère Luxurius obtint alors de l’empereur la permission de mettre à mort tous les chrétiens de la ville. Il fit incendier, la nuit, le lit où reposaient les trois vierges ; et celles-ci rendirent, en priant, leurs âmes à Dieu. Saint Césaire, le lendemain, retrouva leurs trois corps absolument intacts.
LXXI SAINT PANCRACE, martyr (12 mai)
Pancrace, de famille noble, ayant perdu son père et sa mère pendant un séjour en Phrygie, fut remis à la charge de son oncle Denis. En compagnie de son oncle il revint à Rome, où sa famille possédait un grand patrimoine ; et c’est ainsi qu’ils firent connaissance avec le pape Corneille, qui se cachait, avec les fidèles, dans le voisinage de leur propriété. Convaincus par la prédication de Corneille, Denis et Pancrace reçurent la foi du Christ ; après quoi Denis mourut en paix, et Pancrace, fait prisonnier, fut amené devant l’empereur. Il avait alors à peine quatorze ans. Et l’empereur Dioclétien lui dit : « Enfant, laisse-moi te donner un conseil et te sauver d’une mort affreuse : car je sais qu’à ton âge on est facilement trompé, et puis tu es de noble race, et fils d’un homme que j’ai beaucoup aimé. Écoute-moi donc, renonce à la folie de ton christianisme ; et je te traiterai comme mon propre fils ! » Mais Pancrace lui répondit : « Je suis enfant par le corps, c’est vrai, mais je porte un cœur d’homme ; et, par la grâce de mon maître Jésus-Christ, tes supplices m’apparaissent aussi vains que cette idole qui est là devant moi. Quant aux dieux que tu m’engages à adorer, ils n’ont été que des imposteurs, souillant les femmes de leur propre maison et n’épargnant pas même leurs parents. Que si tu avais aujourd’hui des esclaves qui agissent comme eux, tu t’empresserais de les mettre à mort. Et je m’étonne que tu ne rougisses pas d’adorer de tels dieux ! » Alors l’empereur, honteux de se voir vaincu par un enfant, lui fit trancher la tête, sur la Voie Aurélienne, l’an du Seigneur 287. Le corps du martyr fut pieusement enseveli par Cocavilla, femme d’un sénateur.
Grégoire de Tours raconte que, lorsqu’un faux témoin s’approche du tombeau de saint Pancrace, ou bien il tombe aussitôt mort sur les dalles, ou bien un démon s’empare de lui et le fait délirer. Deux hommes étaient en procès, et le juge ne parvenait pas à découvrir le coupable. Dans son zèle de justice, ce juge conduisit les deux hommes à l’autel de saint Pierre et leur fit jurer à tous deux qu’ils étaient innocents, priant l’apôtre de lui faire reconnaître la vérité par quelque signe miraculeux. Et comme tous deux, ayant juré, ne souffraient aucun mal, le juge, indigné, s’écria : « Le vieux saint Pierre est décidément trop indulgent ! Allons plutôt consulter le jeune saint Pancrace ! » Et comme, sur le tombeau du saint, le vrai coupable allait recommencer à se parjurer, il ne parvint pas à lever la main, et tomba mort dès l’instant d’après. De là vient que, aujourd’hui encore, dans les cas difficiles, on a coutume de faire jurer les accusés sur les reliques de saint Pancrace.
LXXII SAINT BONIFACE, martyr (14 mai)
Passion de saint Boniface, qui souffrit le martyre dans la ville de Tarse, sous le règne de Dioclétien, et fut enseveli à Rome, sur la Voie Latine.
Boniface était, à Rome, l’intendant d’une dame noble nommée Aglaé, et entretenait avec elle des rapports coupables. Un jour enfin, sa maîtresse et lui, comme avertis par un signe divin, décidèrent que Boniface irait chercher les corps des martyrs, avec l’espoir que son culte pour eux leur vaudrait, à tous deux, d’obtenir leur salut. Boniface se mit donc en route ; et lorsqu’il arriva dans la ville de Tarse, il dit à ses compagnons : « Amis, occupez-vous de nous trouver un logement ! J’ai hâte, moi, d’aller voir ceux pour qui je suis venu. » Après quoi, étant accouru sur la place publique, il vit les bienheureux martyrs, l’un pendu avec du feu sous les pieds, un autre étendu sur un chevalet, un autre labouré d’ongles de fer, un autre les mains coupées ; et tandis que, brûlant lui-même de l’amour du Christ, il considérait ces supplices divers, il se mit à invoquer le Dieu des martyrs. Puis, s’approchant d’eux, il s’assit à leurs pieds, baisa leurs chaînes, et dit : « Martyrs du Christ, foulez aux pieds le démon, prenez patience ! votre peine n’est rien en comparaison du repos et de la joie qui vous attendent ! » Ce qu’entendant, le juge Simplicius le fit mander à son tribunal et lui dit : « Qui es-tu ? » Le saint répondit : « Je me nomme Boniface, et je suis chrétien. » Alors le juge, irrité, le fit prendre, et ordonna qu’on labourât son corps de pointes de fer jusqu’à mettre à nu tous ses os. Il ordonna ensuite qu’on introduisît des aiguillons sous les ongles de ses doigts. Et comme le martyr, les yeux levés au ciel, se réjouissait parmi tous ces tourments, le méchant juge ordonna qu’on lui ouvrît la bouche et qu’on y versât du plomb bouillant. Mais le martyr répétait toujours : « Je te rends grâces, Seigneur Jésus ! » Alors le juge le fit plonger, la tête en bas, dans une cuve de poix bouillante ; et, comme, de cela non plus, le martyr ne souffrait aucun mal, le juge ordonna qu’il eût la tête tranchée. Et à l’instant où on lui trancha la tête, se produisit un grand tremblement de terre, qui convertit nombre d’infidèles en leur montrant la vertu du Christ.
Cependant, les autres serviteurs d’Aglaé, qui avaient accompagné Boniface, allaient par la ville, en quête de lui, et, ne le trouvant pas, se disaient : « Sûrement il sera occupé à quelque adultère, ou à s’enivrer dans quelque cabaret ! » Comme ils parlaient, ils rencontrèrent dans la rue un des officiers impériaux. Ils lui demandèrent : « N’aurais-tu pas vu ici un étranger, un Romain ? » Il leur répondit : « Hier, sur la place, un étranger a eu la tête tranchée. » Ils lui dirent : « Quelle figure avait-il ? l’homme que nous cherchons est trapu et solide, avec une chevelure abondante, et vêtu d’un manteau rouge. » Alors l’officier répondit : « L’homme que vous cherchez, c’est lui que nous avons torturé et mis à mort hier ! » Mais eux : « Tu dois te tromper : l’homme que nous cherchons est un ivrogne et un débauché ! » L’officier leur dit : « Venez, et vous le verrez ! » Et lorsqu’il leur eût montré le corps du martyr et sa tête vénérable, ils lui dirent : « Oui, c’est bien celui que nous cherchions ; donne-nous ses restes ! » L’officier se refusa à les leur donner gratuitement. Mais, en échange de cinq cents sous, ils obtinrent d’emporter le corps du martyr, qu’ils s’empressèrent d’oindre d’aromates et d’envelopper de linges de prix ; après quoi ils le ramenèrent à Rome, se réjouissant et glorifiant Dieu.
Un ange du ciel apparut à la maîtresse du martyr, et lui révéla sa mort bienheureuse. Aussitôt Aglaé partit à la rencontre de son corps, et fit élever une église digne de lui à l’endroit même où elle le rencontra, éloigné de la ville d’environ cinq stades. Le martyre de saint Boniface eut lieu le quatorzième jour du mois de mai ; son ensevelissement, le neuvième jour de juillet.
Ensuite Aglaé, renonçant au monde, distribua tous ses biens aux pauvres, affranchit tous ses esclaves, et, par ses jeûnes et ses prières, s’acquit tant de faveur auprès de Jésus, qu’elle put accomplir des miracles en son nom. Elle survécut ainsi douze ans au martyr, auprès de qui elle fut enterrée.
LXXIII L’ASCENSION DE NOTRE-SEIGNEUR
L’Ascension de Notre-Seigneur a eu lieu quarante jours après sa résurrection. Ce jour-là, il apparut deux fois à ses disciples. Une première fois, il apparut aux onze apôtres assis à table. Les apôtres, ainsi que d’autres disciples, et aussi des femmes, habitaient la partie de Jérusalem appelée Mello, sur la montagne de Sion, où David s’était construit un palais. Il y avait là un grand cénacle où Jésus, naguère, avait fait préparer la Pâque ; à présent, les onze apôtres y demeuraient, tandis que les autres disciples habitaient à l’entour, dans des auberges. Or, comme les Onze étaient à table dans ce cénacle, le Seigneur leur apparut. Il leur reprocha leur incrédulité, mangea avec eux, et leur dit de se rendre sur le mont des Oliviers, au versant tourné vers Béthanie. C’est là que, pour la seconde fois ce jour-là, il leur apparut : il leva les mains, les bénit, et, en leur présence, monta au ciel.
Au sujet du lieu de l’Ascension, Sulpice, évêque de Jérusalem, raconte que, lorsque plus tard on y éleva une église, l’endroit précis où s’étaient posés les pieds du Christ ne put absolument pas être recouvert de dalles : les plaques de marbre qu’on y mettait se rompaient, et sautaient au visage de ceux qui les mettaient. Aujourd’hui encore, on y voit, dans une poussière calcaire, des traces de pieds.
LXXIV LA PENTECÔTE
La Pentecôte célèbre le souvenir du jour où le Saint-Esprit est descendu sur les apôtres en langues de feu, ainsi que le raconte le livre des Actes. Au sujet de cette descente du Saint-Esprit, six questions sont à considérer : 1o par qui il a été envoyé ; 2o de quelle manière il a été envoyé ; 3o à quel moment il a été envoyé ; 4o combien de fois il a été envoyé ; 5o à qui il a été envoyé ; 6o pourquoi il a été envoyé.
1o Le Saint-Esprit a été envoyé par le Père, le Fils, et par lui-même. En effet, Jésus dit, dans l’évangile de saint Jean : « Le Saint-Esprit, que mon Père vous enverra en mon nom » ; et il dit aussi : « Quand je vous aurai quittés, je vous l’enverrai ! » Mais le Saint-Esprit est aussi venu de lui-même, étant Dieu. Citons à ce propos, la définition que donne saint Ambroise de la divinité : « Un Dieu se reconnaît ou bien à ce qu’il est sans péché, ou bien à ce qu’il remet les péchés, ou bien à ce qu’il est créateur et non créature, ou bien à ce qu’il est adoré et non adorant. » Et le pape Léon dit : « L’Esprit-Saint est l’inspirateur de la foi, le docteur de la science, la source de l’amour et la cause du salut. »
2o L’Esprit-Saint est envoyé de deux façons : d’une façon invisible quand il pénètre dans les âmes, et d’une façon visible quand il apparaît avec des signes visibles. De sa mission invisible, l’évangile de saint Jean dit : « L’Esprit souffle où il veut et tu entends sa voix, mais sans savoir d’où il vient ni où il va. » Quant à la mission visible du Saint-Esprit, elle s’est manifestée par cinq signes : 1o sous la forme d’une colombe au baptême du Christ (saint Luc, iii) ; 2o sous la forme d’un nuage lumineux, à la transfiguration du Christ (saint Matthieu, xvi) ; 3o sous la forme d’un souffle (saint Jean, xx) ; 4o sous la forme d’un feu, et 5o sous la forme d’une langue : ces deux dernières manifestations ont eu lieu en ce jour de la Pentecôte.
3o L’Esprit-Saint a été envoyé aux apôtres le cinquantième jour après la Pâque.
4o L’Esprit-Saint a été envoyé aux apôtres trois fois, d’après la Glosse : avant la passion, après la résurrection et après l’ascension. La première fois, il a été envoyé aux apôtres pour leur permettre de faire des miracles (saint Matthieu, xii). D’où l’on ne doit point conclure que quiconque possède l’Esprit-Saint puisse faire des miracles : car, comme le dit saint Grégoire : « Les miracles ne font pas le saint, mais ne sont que son signe » ; et, d’autre part, on peut faire des miracles sans avoir l’Esprit-Saint, puisque les méchants eux-mêmes ont pu se vanter de faire des miracles. La seconde fois, l’Esprit-Saint a été envoyé aux apôtres pour leur permettre de pardonner les péchés ; car Jésus leur a dit : « Recevez l’Esprit-Saint et ceux à qui vous remettrez leurs péchés, etc. » Et nous, devons noter, à ce propos, que personne ne peut remettre les péchés, quant à la tache qui est dans l’âme, ni quant à l’offense commise envers Dieu. Quand on dit qu’un prêtre absout, cela signifie seulement qu’il annonce au pécheur que Dieu l’a absous, ou bien qu’il change la peine du purgatoire en une peine temporelle, pu bien encore qu’il relâche une partie de cette peine temporelle. Enfin, la troisième fois, en ce jour de la Pentecôte, l’Esprit-Saint a été envoyé aux apôtres pour fortifier leurs cœurs, et pour leur donner le courage d’affronter toutes les persécutions.