La Légende dorée (Legenda aurea) (page 16)

Jacques de Voragine · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende dorée (trad. T. de Wyzewa, Perrin 1910) · 39 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

5o L’Esprit-Saint a été envoyé aux disciples, qui étaient, prêts à le recevoir, en raison de sept qualités qui étaient en eux : car ils étaient tranquilles, unis par l’amour, recueillis, persévérants dans la prière, humbles, pacifiques et élevés dans la contemplation.

6o L’Esprit Saint a été envoyé sur terre pour six motifs : 1o pour consoler les affligés ; 2o pour vivifier les morts ; 3o pour sanctifier et pour purifier ; 4o pour consolider l’amour au milieu des discordes ; 5o pour sauver les justes ; 6o enfin pour instruire les ignorants, car le Christ a dit : « Mon Esprit vous apprendra tout. »

LXXV SAINT URBAIN, pape et martyr (25 mai)

Urbain succéda au pape Calixte ; et, sous son pontificat, se produisit une grande persécution des chrétiens. Mais enfin l’empire échut à Alexandre dont la mère Ammée avait été convertie au christianisme par Origène. Cette sainte femme obtint de son fils, à force de prières, qu’il renonçât à persécuter les chrétiens.

Cependant, le préfet Almaque, qui avait décapité sainte Cécile, continuait à sévir cruellement contre les chrétiens. Il fit rechercher soigneusement saint Urbain, le découvrit — sur la dénonciation d’un certain Carpasius — dans une grotte où il était caché avec trois prêtres et trois diacres, et les fit jeter en prison. Il le manda ensuite en sa présence, lui reprocha d’avoir corrompu cinq mille personnes, parmi lesquelles la sacrilège Cécile et deux hommes illustres, Tiburce et Valérien. Après quoi il le somma d’avoir à lui restituer le trésor de Cécile. Mais Urbain : « À ce que je vois, ta cruauté à l’égard des saints s’inspire davantage de ta cupidité que de ta dévotion à tes dieux. Sache donc que le trésor de sainte Cécile est monté au ciel par les mains des pauvres ! » Le préfet fit alors battre Urbain et ses compagnons avec des verges plombées. Et comme le pontife invoquait le Seigneur sous son nom d’Elyon, il s’écria en souriant : « Ce vieillard veut paraître savant, et voilà pourquoi il emploie des mots que nous ignorons ! » Mais comme les martyrs restaient fermes dans leur foi, ils furent reconduits dans la prison, où Urbain baptisa le geôlier Anolinus et trois tribuns que le préfet lui avait envoyés. Ce qu’apprenant, celui-ci fit trancher la tête à Anolinus, puis ordonna à Urbain et à ses compagnons de répandre de l’encens devant une idole ; mais, sur la prière d’Urbain, l’idole s’abattit de son piédestal et tua les vingt-deux prêtres qui lui rendaient hommage. De nouveau roués de coups, les chrétiens furent de nouveau sommés de sacrifier devant une idole ; mais ils crachèrent sur l’idole, firent le signe de la croix, et, s’étant donné réciproquement le baiser de paix, se laissèrent mettre à mort, sous le règne de l’empereur Alexandre.

Aussitôt l’homme qui les avait dénoncés, Carpasius, fut saisi du démon, et, avant de mourir étouffé, se mit à blasphémer ses dieux et à faire malgré lui l’éloge des chrétiens ; sur quoi sa femme, Arménie, sa fille Lucine, et toute sa famille reçurent le baptême des mains du saint prêtre Fortunat, et ensevelirent pieusement les corps des martyrs.

LXXVI SAINTE PÉTRONILLE, vierge (31 mai)

Pétronille, dont la vie nous a été racontée par saint Marcel, était la fille de l’apôtre saint Pierre ; et celui-ci, la voyant trop belle, obtint de Dieu qu’elle souffrît de la fièvre. Or un jour, comme ses disciples étaient auprès de lui, Tite lui dit : « Toi qui guéris tous les malades, pourquoi ne fais-tu pas que Pétronille se lève de son lit ? » Et Pierre lui répondit : « Parce que cela me convient ainsi ! » Ce qui ne signifie nullement, d’ailleurs, qu’il n’ait pas eu le moyen de la guérir ; car, aussitôt, il lui dit : « Lève-toi, Pétronille, et viens vite nous servir ! » La jeune fille, guérie, se leva et vint les servir. Mais, quand elle eut fini, son père lui dit : « Pétronille, retourne dans ton lit ! » Elle y retourna, et fut tout de suite reprise de sa fièvre. Et plus tard, lorsqu’elle commença à être parfaite dans l’amour de Dieu, son père lui rendit la parfaite santé.

Alors un seigneur, nommé Flaccus, frappé de sa beauté, vint la demander en mariage. Et elle répondit : « Si tu veux m’épouser, envoie-moi des jeunes filles qui me conduisent jusque dans ta maison ! » Mais quand elles furent arrivées, Pétronille se mit à jeûner et à prier, communia, se coucha dans son lit, et, après trois jours, rendit son âme à Dieu.

Alors Flaccus, se voyant déçu, s’adressa à une compagne de Pétronille appelée Félicula, la sommant de se marier avec lui ou de se sacrifier aux idoles. La jeune fille s’étant refusée à faire aucune de ces deux choses, Flaccus la jeta en prison, où elle resta sept jours sans manger ni boire ; puis il ordonna qu’elle fût torturée sur un chevalet et que son corps fût jeté à la voirie. Saint Nicodème en retira ses restes et les ensevelit : ce qui lui valut à son tour d’être emprisonné, frappé de lanières plombées, et jeté dans le Tibre, d’où le clerc Juste retira ses restes pour les ensevelir honorablement.

LXXVII SAINT PIERRE L’EXORCISTE, martyr (2 juin)

Pierre l’exorciste avait été mis en prison par un préfet qui persécutait les chrétiens. Or la fille du geôlier de la prison, nommé Archémius, était possédée d’un démon qui la faisait beaucoup souffrir. Et un jour que son père s’en plaignait devant son prisonnier, celui-ci lui dit que, s’il voulait croire au Christ, sa fille recouvrerait aussitôt la santé. Archémius lui répondit : « Je me demande comment ton maître pourrait guérir ma fille, tandis qu’il n’a pas même le pouvoir de te délivrer, toi qui souffres tant pour lui ! » Et Pierre : « Mon Dieu a bien le pouvoir de me délivrer, mais il veut que, par des souffrances passagères, nous parvenions à une gloire éternelle. » Et Archémius : « Hé bien, je vais te mettre une double chaîne : et si ton Dieu te délivre, et s’il guérit ma fille, je croirai au Christ ! » Or, cette même nuit, Pierre, délivré de sa double chaîne, tout vêtu de blanc, et tenant en main une croix, apparut devant Archémius, qui se prosterna à ses pieds. Puis, trouvant sa fille guérie, le geôlier reçut le baptême avec toute sa maison ; et plusieurs des prisonniers, s’étant convertis, furent baptisés par le prêtre Marcellin. Ce qu’apprenant, le préfet se fit amener tous ces prisonniers. Et Archémius, tout en les convoquant et en leur baisant les mains, leur dit que ceux qui redouteraient d’aller au martyre pouvaient s’enfuir impunément.

Cependant le préfet, apprenant que Marcellin et Pierre avaient baptisé leurs compagnons, les fit mettre tous deux dans des cachots séparés. Marcellin, dépouillé de ses vêtements, dut s’étendre sur du verre brisé, avec privation de manger et de boire ; Pierre fut enfermé au haut d’une tour, dans une cellule sans air et sans lumière, où il fut également condamné à mourir de faim. Mais un ange vint les délivrer l’un et l’autre et les reconduisit auprès d’Archémius, leur enjoignant de se présenter devant le préfet sept jours plus tard, après avoir, pendant ces sept jours, réconforté leurs frères prisonniers. Or le préfet, ne les trouvant plus dans leurs cachots, manda Archémius, et, sur son refus de sacrifier aux idoles, ordonna qu’il fût enterré vif avec sa femme. Et les deux saints, à cette nouvelle, sortirent de leur cachette, rejoignirent Archémius dans son cachot, où saint Marcellin célébra la messe, et dirent ensuite aux incrédules : « Voyez, nous aurions pu délivrer Archémius et rester cachés ; mais nous n’avons voulu faire ni l’un ni l’autre ! » Alors les païens, irrités, tuèrent Archémius à coups d’épée et lapidèrent sa femme et sa fille. Quant à Marcellin et à Pierre, ils eurent la tête tranchée, à l’entrée d’une forêt qui aujourd’hui encore porte le nom de « blanche », en commémoration de leur martyre. Un certain Dorothée vit leurs deux âmes, toutes couvertes de soie éclatante et de pierreries, être emportées au ciel par des anges : sur quoi lui-même devint chrétien, et plus tard mourut dans le Seigneur. Le martyre des saints Pierre et Marcellin eut lieu sous le règne de l’empereur Dioclétien.

LXXVIII SAINTE SOPHIE ET SES TROIS FILLES martyres (4 juin)

Nous allons raconter le martyre de Sophie et de ses trois filles, Foi, Espérance et Charité. C’est à sainte Sophie qu’est consacrée la cathédrale de Constantinople.

Cette sainte avait élevé ses filles sagement dans la crainte de Dieu. La première de ses filles avait onze ans, la seconde dix, et la troisième huit. Étant venue à Rome avec elles, et visitant les églises fous les dimanches, elle fut dénoncée à l’empereur Adrien, qui fut si frappé de la beauté des trois vierges qu’il offrit de les adopter comme ses propres filles. Mais les trois vierges refusent l’offre et se proclament chrétiennes. Alors Foi est rouée de coups par trente-six soldats. En second lieu, on lui arrache les mamelles, et des mamelles jaillit du sang, et du lait des blessures. Les spectateurs acclament la jeune fille, et celle-ci, toute joyeuse, insulte son persécuteur. En troisième lieu, elle est mise sur un gril ardent, en quatrième lieu plongée dans un mélange d’huile bouillante et de cire. Et comme tout cela ne lui fait aucun mal, en cinquième lieu on lui tranche la tête. Vient ensuite le tour de sa sœur Espérance ; mais elle, non plus, ne consent pas à sacrifier aux idoles. On la plonge dans un chaudron plein de graisse, de cire et de résine. Des gouttes tombant de ce chaudron brûlent les infidèles, mais la jeune fille ne souffre aucun mal. Enfin, on lui tranche la tête. La troisième fille, encore tout enfant, refuse à son tour de flatter Adrien et de lui obéir. Le cruel empereur lui fait rompre les membres ; il la fait fouetter ; il la fait jeter dans un four enflammé d’où sortent des étincelles qui tuent six mille païens ; mais la petite ne souffre aucun mal, et se promène parmi les flammes comme rayonnante d’or. On la perce alors de pointes de fer rouge, et on finit par lui trancher la tête : ainsi elle recueille la couronne du martyre.

La sainte mère ensevelit pieusement les restes de ses filles, puis, se couchant sur leur tombeau, elle dit : « Filles chéries, prenez-moi près de vous ! » Et aussitôt elle s’endormit en paix, et fut ensevelie avec ses filles. Et on doit la considérer comme triplement martyre, car elle a souffert de tous les supplices infligés à ses trois filles. Quant à l’empereur Adrien, il pourrit vivant et finit par crever, en avouant qu’il avait injustement torturé des saintes de Dieu.

LXXIX SAINTS PRIME ET FÉLICIEN, martyrs (9 juin)

Prime et Félicien furent dénoncés à Dioclétien par les prêtres des temples, qui affirmaient ne rien pouvoir obtenir de leurs dieux aussi longtemps que ces deux hommes refuseraient de sacrifier. Tous deux furent alors jetés en prison, mais un ange vint les délivrer. Ramenés devant l’empereur, et comme ils persistaient dans leur foi, ils furent cruellement frappés de lanières. Après quoi le préfet dit à Félicien, qui était un vieillard, d’avoir égard pour son âge et de sacrifier aux dieux. Mais Félicien : « Sur les quatre-vingts ans que j’ai vécus, en voici trente déjà que j’ai reconnu la vérité, et choisi de vivre pour mon Dieu, qui peut me délivrer de tes mains ! » Alors le préfet le fit ligoter, lui fit enfoncer des clous dans les mains et les pieds, et lui dit : « Tu resteras ainsi jusqu’à ce que tu aies cédé ! » Et comme le saint gardait un visage joyeux, il le fit de nouveau torturer et lui refusa toute nourriture. Puis, appelant devant lui saint Prime, qu’il avait séparé de son compagnon, il lui dit : « Écoute, ton frère Félicien s’est soumis au décret de l’empereur, et il est maintenant en grand honneur au palais. Imite donc son exemple ! » Mais Prime : « Bien que tu sois fils du diable, tu as dit vrai en partie, lorsque tu as affirmé que mon frère s’était soumis à la volonté de l’empereur suprême, qui est Dieu ! » Le préfet, furieux, lui fit brûler les côtes, et lui fit verser dans la bouche du plomb bouillant, tout cela en présence de Félicien qu’il espérait effrayer : mais Prime avala le plomb avec délice, comme de l’eau fraîche. Alors le préfet fit lancer sur eux deux lions ; mais ceux-ci s’étendirent aussitôt à leurs pieds et restèrent là comme de doux agneaux. Des ours, qui furent ensuite lâchés, contre les saints, se comportèrent de la même façon. Et à ce spectacle assistaient plus de douze mille personnes, dont cinq cents se convertirent au Seigneur. Enfin le préfet fit trancher la tête aux deux saints, et ordonna que leurs corps fussent jetés en pâture aux chiens et aux oiseaux. Mais ceux-ci n’osèrent y toucher, et les deux corps, recueillis par les chrétiens, furent pieusement ensevelis.

LXXX SAINT BARNABÉ, apôtre (11 juin)

Le lévite Barnabé, originaire de Chypre, était un des soixante-deux disciples du Seigneur. On trouve son nom très souvent cité dans les Actes des Apôtres, qui nous racontent ses voyages avec saint Paul, ses prédications et ses miracles. Le même livre nous, apprend encore comment Barnabé s’est séparé de saint Paul. Un de leurs disciples, Jean, surnommé Marc, les avait quittés. Lorsqu’il revint, plein de repentir, Barnabé lui pardonna et consentit à le reprendre pour disciple, tandis que Paul, au contraire, s’y refusa. En quoi tous deux agirent par intention pieuse : car Barnabé pardonna par charité chrétienne, et l’inflexibilité de Paul lui fut commandée par la rigueur de sa justice. Et, d’ailleurs, cette séparation des deux saints fut sans doute inspirée d’en haut, afin que, s’étant séparés, ils pussent prêcher à un plus grand nombre de gens. Comme Barnabé se trouvait dans la ville d’Icone, le susdit Jean, son compagnon, vit apparaître un homme au visage resplendissant, qui lui dit : « Jean, sois ferme dans ta foi, car bientôt tu ne t’appelleras plus Jean, mais Sublime ! » Le disciple rapporta cette vision à son maître qui lui dit : « Ne révèle à personne ce que tu viens de voir car, à moi aussi, le Seigneur est apparu cette nuit, m’a ordonné d’être ferme, et m’a promis que bientôt je recueillerais les récompenses éternelles ! » Et, la même nuit encore, saint Paul, qui prêchait également à Antioche, vit en rêve un ange qui lui dit : « Hâte-toi de te rendre à Jérusalem ! » Et comme Barnabé voulait se rendre dans l’île de Chypre, pour revoir encore ses parents, et que Paul se préparait au voyage de Jérusalem, l’Esprit-Saint fit qu’ils purent se dire adieu de la façon suivante. Paul ayant répété à Barnabé ce que lui avait dit l’ange, Barnabé répondit : « Que la volonté de Dieu soit faite ! Quant à moi, je vais en Chypre pour y finir ma vie : de telle sorte que je ne te reverrai plus ! » Puis il se jeta en pleurant aux pieds de saint Paul ; et celui-ci, plein de compassion, lui dit : « Ne pleure pas, car c’est aussi la volonté de Dieu que tu ailles en Chypre. L’ange, en effet, m’a dit cette nuit de ne point m’opposer à ton départ, attendu qu’en Chypre tu opérerais de nombreux miracles, et recevrais la couronne du martyre. »

Barnabé se rendit donc en Chypre avec Jean. Il avait emporté avec lui l’Évangile de saint Matthieu : et, en posant cet évangile sur la tête des malades, il en guérissait un grand nombre, avec l’aide de Dieu. Comme ils sortaient de Chypre, ils rencontrèrent le mage Élymas, que saint Paul avait privé, pour un temps, de l’usage de ses yeux. Cet homme barra le passage aux deux chrétiens, et les empêcha d’entrer à Paphos. Mais un jour, devant les murs de cette ville, Barnabé vit une foule d’hommes et de femmes qui célébraient une fête, en courant tout nus. Il en fut si indigné qu’il maudit le temple de ces païens ; et aussitôt ce temple s’écroula, écrasant dans sa chute bon nombre de païens.

Enfin, Barnabé se rendit à Salamine, où le susdit Élymas souleva une sédition contre lui. Les Juifs de la ville s’emparèrent du saint, l’accablèrent d’injures, et le livrèrent au juge, en réclamant qu’il fût châtié. Quelque temps après, on apprit la prochaine arrivée à Salamine d’un certain Eusèbe, homme très influent, de la famille de Néron. Alors les Juifs, craignant que ce haut fonctionnaire n’arrachât de leurs mains Barnabé pour lui rendre la liberté, s’empressèrent de lui passer une corde au cou, de le traîner ainsi hors de la ville, et là, aussitôt, de le brûler vif. Puis ces impies, ne se trouvant pas encore rassasiés, enfermèrent les os du saint dans un vase de plomb, qu’ils résolurent de lancer à la mer. Mais Jean, son compagnon, s’étant levé de nuit, avec deux autres de ses disciples, s’emparèrent de ses reliques, et les ensevelirent secrètement dans une crypte, où elles demeurèrent ignorées jusque vers l’an 500, sous le règne de Zenon et le pontificat de Gélase. À cette date, elles révélèrent elles-mêmes leur présence, et furent ainsi découvertes. Ajoutons que saint Dorothée affirme que saint Barnabé, avant de venir à Antioche, a prêché à Rome et a été élu évêque de Milan.

LXXXI SAINT BASILE, évêque et docteur (14 juin)

I. Saint Basile, dont la vie a été écrite par Amphiloque, évêque d’Icone, était un évêque vénérable et un éminent docteur ; et à quel degré de sainteté il s’était élevé, c’est ce que put apprendre, dans une vision, certain ermite nommé Éphrem. Cet Éphrem, étant en extase, vit une colonne de feu dont le sommet touchait au ciel, et il entendit, une voix qui disait, d’en haut : « Basile est grand comme cette colonne ! » L’ermite se rendit donc à la ville, le jour de l’Épiphanie, désireux de connaître un si grand homme. Mais, en voyant l’évêque revêtu de l’étole blanche et occupé à officier au milieu de la troupe de son clergé, il se dit : « Sans doute je me serai dérangé en vain ; car, pour vivre entouré de tels honneurs, cet homme n’est certainement pas le saint que je pensais. Je ne puis croire qu’un homme qui vit entouré de tels honneurs soit regardé au ciel comme une colonne de feu, de préférence à nous, qui portons le poids des saisons dans nos ermitages ! » Mais Basile, devinant sa pensée, le fit venir en sa présence ; et Éphrem vit alors qu’une langue de feu était dans sa bouche, et il lui dit : « Oui, Basile, tu es vraiment grand, oui, Basile, tu es vraiment une colonne de feu, et c’est vraiment l’Esprit-Saint qui parle par ta bouche ! » Et il dit encore à l’évêque : « Je t’en prie, saint père, obtiens pour moi que je parle grec ! » Et Basile : « Quelle étrange chose tu souhaites là ! » Mais il pria pour lui, et aussitôt Éphrem sut parler la langue grecque.

II. Un autre ermite, voyant Basile officier dans son église en habit pontifical, le méprisa, car il s’imaginait que cette pompe plaisait à l’évêque. Mais voici qu’il entendit une voix qui lui disait : « Tu prends plus de plaisir à caresser le dos de ta chatte, dans ton ermitage, que Basile n’en prend à vivre dans l’appareil de sa dignité ! »

III. L’empereur Valens, qui favorisait les ariens, leur donna une église qu’il enleva aux catholiques. Alors Basile vint le trouver et lui dit : « Sire, il est écrit que l’honneur du roi aime la justice. Pourquoi donc as-tu consenti à ce que les catholiques fussent dépouillés de leur église au profit des ariens ? » Et l’empereur : « Voici de nouveau que tu viens m’injurier, Basile ! cela n’est pas digne de toi ! » Mais Basile : « Il est digne de moi de mourir même, au besoin, pour la justice ! » Alors Démosthène, préfet de la table impériale et partisan des ariens, se mit à l’invectiver. Et Basile lui dit : « Mon ami, ton affaire est de faire cuire les poulets de l’empereur, et non pas de faire cuire les dogmes divins ! » Sur quoi le garde-bouche se tut, plein de confusion. Et l’empereur dit : « Basile, va et sois arbitre entre les deux partis, mais ne te laisse pas entraîner par ton amour excessif du peuple ! » Alors Basile se rendit à l’endroit où catholiques et ariens était rassemblés, fit fermer les portes de l’église, et ordonna à chacun des deux partis de les sceller de son sceau, ajoutant que l’église devrait appartenir au parti qui, par ses prières, parviendrait à l’ouvrir. Sur quoi, tous s’étant mis d’accord, les ariens prièrent durant trois jours et trois nuits, et vinrent ensuite voir les portes de l’église ; mais celles-ci restaient fermées. Alors Basile conduisit son clergé en procession jusqu’à l’église ; et là, après avoir prié, du bout de son bâton pastoral il toucha les portes, en leur enjoignant de s’ouvrir. Et aussitôt les portes s’ouvrirent ; et l’église fut restituée aux catholiques.

IV. L’Histoire tripartite raconte que l’empereur promit de grandes récompenses à Basile s’il voulait se convertir à l’arianisme. Mais l’évêque : « Seul un enfant pourrait se rendre à de telles raisons ; car, pour peu qu’on ait pratiqué les sciences divines, on sait que les dogmes de la foi ne souffrent pas qu’on altère la moindre de leurs syllabes ! » Alors l’empereur voulut écrire la sentence d’exil de l’évêque ; mais, à trois reprises, la plume se brisa entre ses doigts ; et, à la troisième reprise, sa main fut saisie d’un grand tremblement ; et l’empereur, honteux de lui-même, renonça à son projet.

V. Un saint homme nommé Héradius avait une fille unique, qu’il voulait consacrer au Seigneur. Mais le diable, dans sa haine du genre humain, enflamma d’un grand amour pour la jeune fille un des esclaves du susdit Héradius. Et l’esclave, voyant que c’était chose impossible pour lui d’être admis à partager la couche d’une si noble jeune fille, vint trouver un sorcier et lui promit beaucoup d’argent s’il voulait l’aider. Et le sorcier lui dit : « Je ne puis rien pour toi ; mais, si tu veux, je t’enverrai vers le diable, mon maître ; et si tu fais ce qu’il te dira, tu obtiendras ton désir. » Et le jeune homme dit : « Je suis prêt à tout pour avoir cette jeune fille ! » Alors le sorcier l’envoya vers le diable avec une lettre, en lui disant : « Rends-toi, à l’heure de minuit, sur le tombeau d’un païen, et, là, invoque les démons en élevant en l’air la lettre que voici ! » Le jeune homme fit tout cela, et bientôt il vit apparaître le prince des ténèbres, entouré d’une foule de démons ; et Satan, ayant lu la lettre, lui dit : « Crois-tu en moi, toi qui veux que j’accomplisse ta volonté ? » L’esclave répondit : « Seigneur, je crois en toi ! » Et le diable : « Et renies-tu ton ancien maître le Christ ? » Et l’esclave : « Je le renie ! » Mais le diable lui dit : « C’est que vous autres, les chrétiens, vous êtes des perfides ! Quand vous avez besoin de moi, vous venez à moi ; et, quand ensuite vous avez obtenu ce que vous désiriez, aussitôt vous me reniez de nouveau pour vous retourner vers votre Christ, qui, avec son indulgence ordinaire, ne manque jamais à vous accueillir. Mais toi, si tu veux que j’accomplisse ton désir, tu auras à m’écrire de ta propre main un papier où tu reconnaîtras que tu renonces au Christ, au baptême, et à la foi chrétienne, pour devenir mon serviteur. » L’esclave écrivit aussitôt le papier et le donna au diable. Alors celui-ci manda devant lui ceux de ses démons qui étaient préposés à la luxure : il leur ordonna de s’approcher de la fille d’Héradius et de lui inspirer l’amour du jeune esclave. Et les démons y réussirent si bien que la jeune fille, se roulant à terre, suppliait son père d’une voix lamentable : « Aie pitié de moi, père, aie pitié de moi, car je souffre cruellement à cause de l’amour que j’éprouve pour un de nos esclaves ! Montre-moi ta tendresse paternelle, et permets-moi de m’unira ce jeune homme, que j’aime ! Et, si tu t’y refuses, bientôt tu me verras mourir, et tu en seras responsable au jour du jugement ! » Le père était désolé. Il disait : « Malheureux que je suis ! Qu’est-il arrivé à ma pauvre fille ? Qui m’a dérobé mon trésor ? Qui a éteint la douce lumière de mes yeux ? Ma fille, je voulais te donner pour femme à l’époux céleste, et j’espérais avoir ainsi mon salut grâce à toi ! Et toi, voici que la luxure amoureuse t’a rendue folle ! Permets-moi, ma chère fille, de t’unir au Seigneur suivant mon projet ! » Mais la jeune fille continuait à crier que, si son père n’accomplissait pas son désir, elle mourrait de chagrin. Et elle pleurait amèrement, et délirait, de telle sorte que son père, désespéré, sur le conseil de ses amis, céda à son désir et la maria avec l’esclave, après lui avoir légué tous ses biens. Mais bientôt des voisins dirent à la jeune femme que son mari n’entrait jamais à l’église, ne faisait jamais le signe de la croix, ne priait jamais, et, sans doute, n’était pas chrétien. La jeune femme, entendant cela, fut épouvantée. Elle rapporta la chose à son mari ; et, comme celui-ci affectait de ne point prendre au sérieux ces accusations, elle lui dit : « Si tu veux que je te croie, tu entreras demain à l’église avec moi ! » Alors le mari, ne pouvant pas dissimuler davantage, lui raconta toute son aventure, dont elle fut bouleversée ; et, tout en larmes, elle courut raconter à saint Basile ce qui était arrivé à son mari et à elle.

Alors le saint fit venir le mari, lui fit tout avouer, et lui dit : « Cher fils, veux-tu revenir à Dieu ? » Et le jeune homme : « Ah ! mon père, je le voudrais de tout mon cœur, mais je ne le puis, car je me suis livré au diable, et ai renié le Christ, et ai donné au diable un papier où j’ai écrit mon reniement, de ma propre main ! » Et Basile : « Ne t’en fais point de souci ! Jésus est bon : il t’admettra à faire pénitence ! » Puis, s’approchant du jeune homme, il lui fit au front le signe de la croix, et l’enferma dans une cellule, où il revint le voir trois jours après. Et il lui demanda comment il se trouvait. Et le jeune homme : « Seigneur, je suis bien en peine, car les diables, tenant en main mon papier, m’invectivent jour et nuit en me disant : C’est toi qui es venu nous trouver, et non pas nous qui sommes allés te chercher ! » Alors saint Basile lui dit : « Mon fils, ne crains rien, mais aie seulement la foi ! » Puis il lui donna un peu de nourriture, fit de nouveau sur lui le signe de la croix, l’enferma de nouveau, et pria pour lui. Revenant le voir, quelques jours après, il lui demanda comment il se trouvait. Le jeune homme répondit : « Mon père, j’entends toujours leurs cris et leurs reproches, mais du moins je ne les vois plus ! » Et de nouveau l’évêque lui donna de la nourriture, fit sur lui le signe de la croix, l’enferma, et pria pour lui. Le quarantième jour, il lui demanda une troisième fois comment il se trouvait. Et le jeune homme : « Je me trouve très bien, mon saint père, car aujourd’hui je t’ai vu, en rêve, combattant pour moi et vainquant le diable ! »

Alors Basile le fit sortir de sa cellule, le recommanda aux prières de son clergé, des moines et du peuple ; puis, le prenant par la main, il le conduisit vers l’église. Or le diable, avec la troupe des démons, accourut, et, tout en restant invisibles, ils saisirent le jeune homme et s’efforcèrent de l’arracher des mains de l’évêque. Et Satan, toujours invisible, disait, d’une voix si haute que chacun pouvait l’entendre : « Basile, tu me fais tort ! Cet homme m’appartient ! Et ce n’est pas moi qui suis allé le chercher : il est venu à moi de son plein gré, s’est offert à moi et a renié le Christ. J’ai là, dans ma main, l’écrit qu’il m’a signé ! » Mais Basile lui répondit : « Nous ne cesserons pas de prier, jusqu’à ce que tu nous aies rendu cet écrit ! » Et comme Basile priait, les mains levées au ciel, voici qu’une feuille de papier, traversant les airs, tomba dans ses mains au vu de tous. Et Basile la montra au jeune homme, en lui disant : « Frère, reconnais-tu cette écriture ? » Et le jeune homme : « Certes, car elle vient de ma propre main ! » Alors Basile, après avoir déchiré le papier, fit entrer le jeune homme dans l’église, l’initia aux saints mystères, lui imposa une règle de vie, et le rendit à sa femme.

VI. Certaine femme qui avait sur la conscience beaucoup de péchés, en avait écrit la liste ; et comme, un jour, elle avait commis un péché plus grave que tous les autres, elle l’inscrivit aussi dans sa liste ; après quoi elle remit sa liste à saint Basile en lui demandant de prier pour que ses péchés lui fussent remis. Le saint pria, et la femme, rouvrant le papier, vit que tous ses péchés étaient effacés de la liste, à l’exception du plus grave d’entre eux. Elle dit alors au saint : « Aie pitié de moi, et obtiens la miséricorde de Dieu pour ce péché-là, comme tu l’as obtenue pour tous les autres ! » Et Basile lui dit : « Hélas, ma sœur, je ne suis qu’un pécheur comme toi, et j’ai moi-même besoin d’indulgence, au moins autant que toi ! » Mais comme la femme insistait, il lui dit : « Va trouver le saint ermite Éphrem ! Celui-là, sans doute, pourra obtenir ce que tu demandes. » Et la femme alla à l’ermite Éphrem, et lui dit pourquoi Basile l’envoyait à lui. Mais l’ermite répondit : « Hélas, ma fille, je ne suis qu’un pauvre pécheur ! Retourne vers Basile ! Il a déjà obtenu pour toi le pardon de tes autres péchés : il obtiendra bien encore le pardon de celui-là ! Mais hâte-toi, si tu veux le trouver en vie ! » Et, au moment où la femme rentrait en ville, voici qu’on portait au cimetière le corps du saint. Alors la femme s’écria : « Que Dieu nous voie et qu’il juge entre moi et toi, car tu m’as envoyée vers un homme qui ne pouvait rien pour moi, tandis que tu avais toi-même le pouvoir de me gagner le pardon du ciel ! » Alors elle jeta sur le cercueil le papier où était écrit son péché ; et quand on reprit le papier, on vit que le dernier péché avait été effacé, comme tous les autres.

VII. Au moment où il sentait qu’il allait mourir, saint Basile appela près de lui un savant médecin juif nommé Joseph, qu’il aimait beaucoup, et qu’il aurait voulu convertir à la foi du Christ. Et Joseph, lui ayant tâté le pouls, reconnut que l’heure de mourir était venue pour lui. Il dit donc aux serviteurs de l’évêque : « Préparez ce qui est nécessaire à sa sépulture, car il va mourir d’un instant à l’autre ! » Mais Basile, l’ayant entendu, lui dit : « Tu ne sais pas ce que tu dis ! » Et Joseph : « Seigneur, je ne me trompe pas ! Bientôt le soleil va se coucher, et toi aussi tu t’éteindras avec le soleil. » Alors Basile : « Et que diras-tu si je ne meurs pas aujourd’hui ? » Et Joseph : « Seigneur, c’est impossible ! » Et Basile : « Mais si cependant, je survis jusqu’à la sixième heure de demain, que feras-tu ? » Et Joseph : « Si tu survis jusqu’à cette heure-là, je consens moi-même à mourir ! » Et Basile : « Consens seulement à mourir au péché, pour vivre dans le Christ ! » Et Joseph : « Seigneur, je comprends ce que tu veux dire : et si tu survis jusqu’à la sixième heure de demain, je ferai ce que tu m’engages à faire ! » Alors saint Basile, qui, suivant la nature, devait mourir en ce jour, obtint de Dieu que la mort l’épargnât jusqu’au lendemain. Et Joseph, voyant qu’il ne mourait pas, en fut émerveillé, et crut au Christ. Sur quoi Basile, trouvant dans son âme la force de vaincre la faiblesse de son corps, se leva de son lit, entra dans l’église, et baptisa Joseph de sa propre main ; puis il revint s’étendre sur son lit, et aussitôt rendit doucement son âme à Dieu. Ce grand saint florissait vers l’an du Seigneur 370.

LXXXII SAINT VIT ET MODESTE, martyrs (15 juin)

Vit, enfant admirable, n’avait que douze ans lorsqu’il souffrit le martyre, en Sicile. Déjà dans sa maison son père avait coutume de le battre, parce qu’il méprisait les idoles et se refusait à les adorer : ce qu’apprenant, le préfet Valérien manda l’enfant devant lui, et, sur son refus de sacrifier, le fit frapper de verges. Mais aussitôt les bras de ceux qui frappaient, et la main même du préfet, séchèrent. Et le préfet de crier : « Malheur à moi, j’ai perdu la main droite ! » Alors Vit lui dit : « Appelle tes dieux, et qu’ils te guérissent s’ils le peuvent ! » Et le préfet : « Prétends-tu que tu aurais le pouvoir de me guérir ? » Et Vit : « Oui, j’ai ce pouvoir au nom du Seigneur ! » Et aussitôt, sur la prière de l’enfant, le préfet et les bourreaux recouvrèrent l’usage de leurs bras. Sur quoi le préfet dit au père de Vit : « Emmène ton fils, de crainte qu’il ne lui arrive malheur ! »

Alors son père, l’ayant ramené dans sa maison, essaya de le corrompre par de belles musiques, et des jeux de jeunes filles, et d’autres délices. Mais, un jour qu’il l’avait enfermé dans sa chambre, une odeur merveilleuse sortit de cette chambre et parvint jusqu’à lui : sur quoi, regardant par la porte de la chambre, il aperçut sept anges debout auprès de son fils. Il s’écria : « Les dieux sont venus dans ma maison ! » Et aussitôt il devint aveugle.

À ses cris, toute la ville accourut et notamment Valérien, qui lui demanda ce qui lui était arrivé. Et lui : « J’ai vu des dieux de feu, et je n’ai pu supporter leur vue ! » Conduit au temple de Jupiter, il promit, si ses yeux se rouvraient, d’offrir un taureau avec des cornes dorées. Puis, comme cette promesse restait sans effet, il implora son fils de lui rendre la vue, et, sur la prière de l’enfant, ses yeux se rouvrirent.

Mais comme ce miracle même ne parvenait pas à le convaincre, et qu’il songeait au contraire à tuer son fils, un ange apparut à Modeste, professeur de l’enfant, et lui ordonna de faire monter celui-ci dans une barque pour le conduire vers une autre terre. En mer, un aigle venait leur apporter leur nourriture ; et nombreux furent les miracles qu’ils accomplirent, dans les diverses régions où ils abordèrent.

Or le fils de l’empereur Dioclétien fut possédé d’un démon qui déclara qu’il ne sortirait point si l’on ne faisait venir Vit le Lucanien. On se mit donc à chercher Vit ; et, quand il fut découvert, Dioclétien lui dit : « Enfant, as-tu vraiment le pouvoir de guérir mon enfant ? » Et Vit : « Je n’ai pas ce pouvoir, mais mon Maître l’a ! » Et il imposa les mains sur l’enfant possédé, et aussitôt le démon s’enfuit. Alors Dioclétien lui dit : « Enfant, aie pitié de toi-même et sacrifie aux dieux, pour échapper à une mort terrible ! » Vit, s’y étant refusé, fut jeté en prison avec Modeste. Mais soudain leurs chaînes tombèrent, et leur cachot s’emplit d’une lumière éblouissante. Ce qu’apprenant, l’empereur les fit plonger dans de la poix bouillante : mais ils en sortirent sans avoir aucun mal. Puis un lion farouche fut lâché sur eux ; mais la bête, vaincue par la vertu de leur foi, s’étendit à leurs pieds. Enfin Dioclétien fit suspendre l’enfant à un chevalet, ainsi que son professeur Modeste et sa nourrice Crescence, qui toujours l’avait accompagné. Mais aussitôt l’air se trouble, la terre tremble, le tonnerre mugit, les temples des idoles s’écroulent, écrasant nombre de païens. Et l’empereur, fuyant épouvanté, se frappait de ses poings, et disait : « Malheur à moi, qu’un enfant a vaincu ! » Quant aux trois martyrs, ils se retrouvèrent, dès l’instant d’après, au bord d’un fleuve ; et c’est là que, après avoir prié, ils rendirent leurs âmes au Seigneur. Des aigles se chargèrent de veiller sur leurs corps jusqu’à ce qu’une matrone, appelée Florence, les ayant retrouvés, les ensevelit avec grand honneur.

LXXXIII SAINT CYR ET SA MÈRE SAINTE JULITE, martyrs (15 juin)

Cyr était fils de Julite, noble dame d’Icone, qui, pour échapper à la persécution, s’était réfugiée à Tarse, en Cilicie, avec son enfant alors âgé de trois ans. Julite fut amenée devant le préfet Alexandre : et ses deux servantes, la voyant prise, s’enfuirent aussitôt, de telle sorte qu’elle eut à porter dans ses bras le petit Cyr, encore emmailloté dans ses langes. Or le préfet, voyant que Julite refusait de sacrifier aux idoles, lui ôta son enfant des bras, et la fit battre de lanières plombées. Et l’enfant, assistant au supplice de sa mère, se mit à pleurer et à pousser des cris. En vain le préfet, le tenant sur ses genoux, essayait de le séduire par des baisers et des caresses : le petit repoussait avec horreur ces caresses du bourreau de sa mère, et lui lacérait le visage de ses ongles, et répétait, de sa voix d’enfant : « Moi aussi, je suis chrétien ! » Enfin il mordit le préfet à l’épaule : sur quoi Alexandre, furieux, le précipita du haut de son tribunal, de telle sorte que son petit cerveau se répandit sur les marches. Et Julite, tout heureuse, rendait grâce à Dieu de ce que son fils la devançât au royaume céleste. Elle-même fut, ensuite, écorchée vive, plongée dans de la poix bouillante, et enfin décapitée.

Cependant une autre légende raconte que l’enfant, au moment de son martyre, n’était pas encore en âge de parler, mais que l’Esprit-Saint avait parlé par sa bouche quand il avait dit au préfet : « Je suis chrétien. » Le préfet lui avait alors demandé qui l’avait instruit ; et l’enfant avait répondu : « Je m’étonne de ta sottise, et de ce que, voyant mon âge, tu me demandes qui m’a instruit de la science divine ! » Et, pendant son martyre il aurait continué à répéter : « Je suis chrétien ! » et, chaque fois, ce cri lui aurait rendu de nouvelles forces.

Le préfet, pour les empêcher d’être ensevelis par les chrétiens, fit découper les membres de l’enfant et ceux de la mère, et ordonna qu’ils fussent dispersés au vent. Mais un ange rassembla les membres épars, que les chrétiens ensevelirent nuitamment. Et lorsque, sous le règne de Constantin le Grand, la paix fut enfin restituée à l’Église, une vieille servante, qui avait assisté à l’ensevelissement, révéla le lieu où se trouvaient les deux corps : et ceux-ci, depuis, sont pour toute la ville un objet de grande de dévotion. Le martyre de la mère et de l’enfant eut lieu vers l’an 230, sous le règne de l’empereur Alexandre.

LXXXIV SAINTE MARINE, vierge (18 juin)

Marine était fille unique. Son père, devenu veuf, entra dans un monastère ; et, ayant fit prendre à sa fille un costume masculin, il demanda à l’abbé et aux autres moines de recevoir dans le monastère son unique fils : ce qui lui fut accordé, de telle sorte que la jeune fille fut reçue parmi les moines, et porta le nom de frère Marin. Elle vivait très pieusement, et dans une obéissance parfaite. Quand elle eut vingt-sept ans, son père, sentant la mort approcher, l’appela à son chevet et lui dit de ne jamais révéler à personne qu’elle était une femme.

Or la jeune fille allait souvent aux champs avec la charrue et les bœufs, ou bien était chargée de rapporter du bois au monastère ; et souvent elle recevait l’hospitalité dans la maison d’un homme dont la fille, séduite par un soldat, était devenue grosse. Cette fille, interrogée, s’avisa d’affirmer qu’elle avait été violée par le frère Marin. Et celui-ci, interrogé à son tour, se reconnut coupable : en conséquence de quoi il fut aussitôt chassé du monastère. Pendant trois ans, il se tint devant la porte du monastère, ne se nourrissant que de miettes de pain. Quand l’enfant dont on le croyait père fut sevré, on le remit à l’abbé, qui le remit au frère Marin ; et pendant deux ans encore celui-ci en prit soin, supportant tout avec une extrême patience, sans cesser de rendre grâces à Dieu.

Enfin les frères, touchés de son humilité et de sa patience, le reprirent au monastère, où ils lui confièrent des besognes trop viles pour eux ; et lui, il acceptait tout gaîment, et faisait tout patiemment et pieusement. Après une longue vie de bonnes œuvres, il rendit son âme au Seigneur. Et pendant que ses frères lavaient son corps, qu’ils s’apprêtaient à ensevelir misérablement, comme le corps d’un grand pécheur, ils s’aperçurent que le frère Marin était une femme. Étonnés et effrayés, ils confessèrent avoir été durs et cruels envers la servante de Dieu ; et tous, se jetant à genoux, devant son cadavre, implorèrent le pardon de leur conduite. Son corps fut enseveli avec honneur dans la chapelle du monastère. Et quant à la fille qui l’avait accusée, elle fut possédée du démon, et avoua son crime ; mais, conduite au tombeau de la vierge, elle fut aussitôt guérie. À ce tombeau, aujourd’hui encore, le peuple vient de toutes parts ; et de nombreux miracles s’y accomplissent tous les jours.

LXXXV SAINTS GERVAIS ET PROTAIS, martyrs (19 juin)

I. Gervais et Protais, frères jumeaux, étaient fils de saint Vital et de sainte Valérie. Ayant donné tous leurs biens aux pauvres, ils vivaient avec saint Nazaire, qui se construisait un oratoire près d’Embrun, et à qui un enfant nommé Celse apportait des pierres. Puis, lorsque les trois saints furent conduits vers l’empereur Néron, le petit Celse les suivait en se lamentant : et comme un des soldats lui avait donné un soufflet, Nazaire le gronda de sa cruauté : sur quoi, les soldats furieux, l’accablèrent de coups de pied, l’enfermèrent dans un cachot, et finirent par le jeter à l’eau. Gervais et Protais furent conduits à Milan, où ils furent bientôt rejoints par Nazaire, miraculeusement sauvé.

Tous les livres