La Légende dorée (Legenda aurea) (page 25)
Par l’excès de son abstinence, de son travail, et de ses veilles, il avait fatigué son corps au point d’être presque toujours malade, et d’avoir peine à suivre les offices du couvent. Un jour qu’il se sentait en fort mauvais état, les prières des frères eurent pour effet de lui rendre un peu de santé. Sur quoi, les réunissant tous autour de lui, il leur dit : « Pourquoi retenez-vous le pauvre homme que je suis ? Vous êtes si forts que vous l’emportez sur moi, là-haut : mais, de grâce, accordez-moi de m’en aller de ce monde ! »
Plusieurs villes l’élurent pour évêque, entre autres Gênes et Milan. Et il n’osait ni accepter ni refuser, disant seulement qu’il ne s’appartenait point, mais était délégué pour le service d’autrui. Et, d’autre part, sur son conseil, ses frères avaient obtenu du Souverain Pontife la promesse que personne ne pourrait leur enlever celui qui était leur joie et leur réconfort.
Un jour que Bernard était allé chez les Chartreux et les avait édifiés par sa vertu, le prieur des Chartreux fut cependant frappé de voir que la selle de son cheval était d’une élégance inaccoutumée, ce qui semblait dénoter un certain goût de luxe. Mais quand on rapporta à Bernard l’observation du prieur, il demanda avec surprise quelle était cette selle : car il était venu de Clairvaux jusqu’à la Chartreuse sans même voir sur quel siège il était assis. Une autre fois, comme il avait marché toute la journée le long du lac de Lausanne, ses compagnons lui demandèrent, le soir, ce qu’il en pensait ; et il leur répondit ingénument qu’il ne savait pas même où était ce lac. Toujours on le trouvait en prière, ou en méditation, ou occupé à lire ou à écrire, ou à s’entretenir avec ses Frères. Un jour, comme il prêchait devant le peuple, et que tous buvaient ses paroles, l’idée lui vint soudain de se dire : « Tu prêches vraiment très bien, et on a plaisir à t’entendre ! » Alors, devinant la tentation qui se cachait sous cette idée, il se demanda s’il ne ferait pas bien de cesser de parler. Mais aussitôt, réconforté du secours divin, il répondit tout bas au tentateur : « Ce n’est pas toi qui m’as fait commencer de parler, ce n’est pas toi qui m’empêcheras d’achever ! » Après quoi il acheva tranquillement sa prédication.
Un moine qui, dans le siècle, avait été un ribaud et un joueur, fut tenté par le malin esprit et voulut rentrer dans le siècle. Bernard, le voyant bien décidé, lui demanda de quoi il vivrait. Et le moine : « Je sais jouer aux dés, et de cela je vivrai ! » Et Bernard : « Si je te confie un capital, me promets-tu de revenir tous les ans partager tes gains avec moi ? » Le moine, tout joyeux, le lui promit volontiers. Donc Bernard lui fit donner vingt sols et le laissa partir. Or le moine, dès qu’il se trouva libre, perdit toute la somme, et revint, plein de honte, à la porte du couvent. Aussitôt Bernard s’avança vers lui entendant la main, comme pour recevoir la moitié de son gain. Et lui : « Hélas, mon père, je n’ai rien gagné, et j’ai même été dépouillé de notre capital ! Je ne puis que m’offrir moi-même en échange de la somme perdue ! » Et Bernard lui répondit avec bonté : « Si c’est ainsi, mieux vaut que je reprenne ce capital-là, plutôt que de les perdre tous deux ! »
Un jour Bernard, chevauchant en compagnie d’un paysan, lui parla, par hasard, de la difficulté qu’il avait à prier avec attention. Sur quoi le rustre, d’un ton méprisant, répondit que, quant à lui, jamais il ne se laissait distraire pendant qu’il priait. Alors Bernard lui dit : « Séparons-nous un moment, et commence, avec toute l’attention possible, l’oraison dominicale ! Que si tu parviens à la réciter tout entière sans une seule distraction de pensée, je te donnerai la jument que je monte. Mais j’ai assez de confiance en ta loyauté pour être sûr que, si quelque distraction te vient, tu me l’avoueras ! » Aussitôt le paysan, tout joyeux, et considérant déjà la jument comme acquise, se mit à l’écart, se recueillit, et commença son Pater. Mais à peine était-il arrivé à la moitié, que, tout à coup, il se demanda si la selle de Bernard serait à lui avec la jument. Et aussitôt il se rendit compte de sa distraction, et vint l’avouer à Bernard.
Une autre fois, une énorme quantité de mouches ayant envahi le monastère construit par Bernard, et y causant une grande vexation, le saint dit en riant : « Je les excommunie ! » Et, le lendemain, toutes les mouches avaient disparu.
Il avait été envoyé par le Souverain Pontife à Milan, pour réconcilier cette ville avec l’Église. Sur son retour, il s’arrêta à Pavie, où un mari lui amena sa femme, qui était possédée du démon. Bernard la renvoya à l’église de saint Cyr ; mais celui-ci, pour honorer son hôte, la lui renvoya. Et le diable, par la bouche de la possédée, ricanait, en disant : « Ce n’est point le petit Cyr, ni le petit Bernard qui seront de taille à me faire sortir ! » À quoi Bernard répondit : « Ce ne sera point Cyr ni Bernard qui te chassera, mais le Seigneur Jésus ! » Puis il pria Jésus, et l’esprit immonde s’écria : « Comme je voudrais sortir de cette femme ; mais je ne le puis, car le grand maître m’en empêche ! » Et Bernard : « Qui est le grand maître ? » Et le diable : « Jésus de Nazareth ! » Et Bernard : « L’as-tu jamais vu ? » Et le diable : « Oui ! » Et Bernard : « Où l’as-tu vu ? » Et le diable : « Dans le ciel ! » Et Bernard : « As-tu donc été dans le ciel ? » Et le diable : « Oui ! » Et Bernard : « Comment en es-tu sorti ? » Et le diable : « J’en ai été précipité avec Lucifer ! » Il disait tout cela d’une voix lugubre, parlant toujours par la bouche de la femme, en présence de tous. Et Bernard lui dit : « Aimerais-tu retourner au ciel ? » Et le diable, avec un gémissement piteux : « Hélas ! il est trop tard ! » Puis, sur l’ordre de Bernard, il sortit de la femme ; mais à peine le saint s’était-il remis en route, que le mari, accourant derrière lui, lui apprit que le maudit avait de nouveau pris possession de sa femme. Alors Bernard lui conseilla d’attacher au cou de sa femme un papier contenant ces mots : « Au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, je te défends, démon, de toucher désormais à cette femme ! » Ainsi fut fait, et force fut au diable de respecter la défense.
Il y avait en Aquitaine une pauvre femme que tourmentait, depuis six ans, un incube luxurieux. Lorsque Bernard arriva dans l’endroit où vivait cette femme, l’incube défendit à sa victime de s’approcher du saint, la menaçant, si elle le faisait, de n’être plus désormais son amant, mais son persécuteur. La femme, cependant, vint trouver Bernard, et lui raconta en gémissant le mal dont elle souffrait. Et Bernard : « Prends mon bâton et mets-le dans ton lit, et nous verrons ensuite ce que l’ennemi osera faire ! » La nuit, dès que la femme fut dans son lit, l’incube accourut ; mais non seulement il ne put se livrer à sa maudite tâche de toutes les nuits : il ne put même pas s’approcher du lit. Il s’en alla, furieux, avec des menaces terribles. Ce qu’apprenant, Bernard réunit tous les habitants de la ville, leur fit tenir en main des cierges allumés ; et tous, d’une même voix, excommunièrent le diable, lui défendant désormais l’accès de la ville. Depuis lors, la femme se trouva délivrée.
Bernard était venu en Aquitaine pour réconcilier avec l’Église le duc de cette province. Et comme celui-ci se refusait à toute réconciliation, Bernard alla vers l’autel, consacra l’hostie, la posa sur une patène, et sortit avec elle de l’église. Alors, abordant d’une voix terrible le duc d’Aquitaine, qui, en qualité d’excommunié, se tenait en dehors de l’église sans oser entrer, il lui dit : « Nous t’avons prié, et tu as dédaigné notre prière ! Voici que vient vers toi le fils de la Vierge, le maître suprême de l’Église que tu persécutes ! Voici que vient vers toi ton juge, entre les mains duquel sera remise ton âme ! Oseras-tu le dédaigner aussi, comme ses serviteurs ? » Aussitôt le duc sentit tous ses membres fléchir, et se prosterna aux pieds de Bernard. Et celui-ci, le touchant de la sandale, lui ordonna de se lever, pour entendre la sentence de Dieu. Le duc se releva, tout tremblant, et exécuta aussitôt tout ce que lui ordonna saint Bernard.
Celui-ci se rendit également en Allemagne pour apaiser une grande discorde. Et l’archevêque de Mayence envoya au-devant de lui un vénérable clerc, qui lui dit qu’il venait de la part de son maître. Mais Bernard lui répondit : « Non, c’est un autre maître qui t’a envoyé ! » Étonné, le clerc répondit qu’il venait de la part de l’archevêque. Mais Bernard lui répétait toujours : « Tu te trompes, mon fils, tu te trompes ! C’est un maître plus puissant qui t’a envoyé, car c’est le Christ lui-même ! » Alors le clerc, comprenant le sens de ses paroles, lui dit : « Tu crois donc que je veux devenir moine ? je n’en ai jamais eu la pensée un seul instant ! » Et cela n’empêcha point ce clerc, avant même d’être rentré à Mayence, de dire adieu au siècle pour devenir moine.
Un noble soldat, qui s’était fait moine, était tourmenté d’une tentation cruelle. Un de ses frères, le voyant toujours triste, lui en demanda le motif. Et le moine répondit : « Je me désole de penser qu’il n’y aura plus pour moi de joie en ce monde ! » Le mot fut rapporté à Bernard, qui, ému de pitié, pria pour le malheureux frère. Et aussitôt celui-ci devint aussi gai et aussi joyeux qu’il avait été triste jusque-là.
Lorsque mourut saint Malachie, évêque d’Irlande, qui était venu achever sa vie dans le monastère de saint Bernard, celui-ci célébra la messe en son honneur. Et Dieu, soudain, lui fit connaître la gloire du défunt, de telle sorte que, après la communion, changeant la forme de sa prière, il s’écria joyeusement : « Dieu, qui as daigné admettre le bienheureux Malachie au nombre de tes saints, permets, nous t’en prions, que, de même que nous célébrons la fête de sa mort, nous imitions aussi l’exemple de sa vie ! » Le diacre fit signe à Bernard qu’il se trompait dans sa prière. Mais Bernard : « Pas du tout ! Je sais ce que je dis ! » Après quoi il alla baiser les restes du saint.
À l’approche du carême, Bernard demanda aux étudiants de vouloir bien s’abstenir, au moins pendant les saints jours, de leurs amusements et de leurs débauches. Mais, comme ils s’y refusaient, il leur fit verser du vin, en disant : « Buvez donc de ce vin des âmes ! » Et à peine l’eurent-ils bu qu’ils furent tout changés. Et eux, qui n’avaient pas voulu accorder à Dieu quelques journées, ils lui accordèrent tout le temps de leur vie.
Enfin saint Bernard, sentant la mort approcher, dit à ses frères : « Je vous laisse en héritage l’exemple de trois vertus que je me suis efforcé toute ma vie de pratiquer. J’ai toujours évité de scandaliser personne ; j’ai toujours eu moins de confiance en moi-même que dans les autres, et jamais je n’ai tiré vengeance de mes persécuteurs. » Puis il s’endormit au milieu de ses fils, en l’an 1143, dans la soixante-troisième année de son âge, après avoir fondé cent soixante monastères, accompli de nombreux miracles et écrit une foule de livres et de traités.
Après sa mort, sa gloire fut révélée à de nombreuses personnes. Il apparut notamment à un certain abbé, et l’engagea à le suivre. Puis il le conduisit au pied d’une montagne, et lui dit : « Reste ici, pendant que je vais monter là-haut ! » L’abbé lui demanda ce qu’il allait faire. Et Bernard : « Je vais apprendre ! » Et l’abbé, tout surpris : « Que veux-tu apprendre, mon père, toi qui n’a pas aujourd’hui ton pareil pour la science ? » Et Bernard : « Il n’y a ici-bas ni science, ni connaissance, c’est là-haut seulement qu’il y a plénitude de science, c’est là-haut qu’est la vraie connaissance de la vérité ! » Et, ce disant, il disparut. Or l’abbé, ayant noté le jour et l’heure de cette vision, découvrit qu’elle avait coïncidé avec la mort de saint Bernard. Et nombreux, ou plutôt innombrables, sont les miracles que Dieu opéra ensuite par l’entremise de ce grand saint.
CXIX SAINT TIMOTHÉE, martyr (22 août)
Timothée souffrit le martyre sous le règne de Néron. Pendant que le préfet de Rome le torturait cruellement, lui faisant arroser les reins de chaux vive, le saint rendait grâce à Dieu. Alors deux anges, descendant à ses côtés, lui dirent : « Lève la tête, et vois ! » Levant la tête, il vit les cieux ouverts, et, là, Jésus tenait en main une couronne de pierreries, et lui disait : « De ma main tu recevras cette couronne ! » Un homme qui se trouvait là, nommé Apollinaire, vit, lui aussi, la vision céleste, et, aussitôt, se fit baptiser. Et comme tous deux, Timothée et Apollinaire, persévéraient à confesser le Seigneur, le préfet les fit décapiter. C’était en l’an du Seigneur 57.
CXX SAINT SYMPHORIEN, martyr (22 août)
Symphorien était originaire d’Autun. Dès l’adolescence, il se fit remarquer par la gravité de ses mœurs. Et, comme, le jour de la fête de Vénus, les païens présentaient au préfet Héraclius une statue de cette déesse, Symphorien refusa d’adorer la statue : en punition de quoi il fut roué de coups et jeté en prison. Le préfet lui offrit ensuite de nombreux présents, s’il voulait sacrifier aux idoles. Mais Symphorien lui dit : « Notre Dieu, de même qu’il, sait récompenser les mérites, sait aussi punir les péchés. Et vos présents sont des poisons enveloppés de miel. Et votre avidité même, quand elle croit tout avoir, ne possède rien ; et votre joie ressemble au verre, qui, dès qu’il commence à briller, se brise en morceaux ! » Ce qu’entendant, le juge, furieux, ordonna que Symphorien fût mis à mort.
Pendant qu’on le conduisait au supplice, sa mère, du haut d’un mur, lui criait : « Mon fils, mon fils, souviens-toi de la vie éternelle ! regarde en haut, contemple Celui qui règne dans les cieux ! Tu sentiras alors que ta vie ne t’est pas enlevée, mais, au contraire, changée en une vie meilleure ! » Bientôt après, Symphorien fut décapité. Son corps, pris par les chrétiens, fut enseveli religieusement. Et tant de miracles se produisirent sur son tombeau, que les païens eux-mêmes le tinrent en grand honneur. Grégoire de Tours raconte notamment qu’un chrétien, ayant arrosé trois cailloux du sang qui avait jailli du tronc coupé de saint Symphorien, mit ces cailloux dans une boîte d’argent, et prit l’habitude de les porter sur lui. Et comme, un jour, le camp où il était se trouva détruit de fond en comble par un incendie, la boîte seule resta intacte, avec l’étui de bois où elle était enfermée. Le martyre du saint eut lieu en l’an du Seigneur 270.
CXXI SAINT BARTHÉLEMY, apôtre (24 août)
I. L’apôtre Barthélémy se rendit aux Indes, qui sont placées à l’extrémité du monde. Là, il entra dans un temple où était une idole nommée Astaroth ; et il s’installa dans ce temple comme un pèlerin. Or l’idole Astaroth était habitée par un démon qui prétendait guérir les maladies, encore que, en réalité, il ne les guérît point, mais empêchât seulement les malades de souffrir. Et voici que, une foule énorme de pèlerins étant entrée dans le temple où était l’idole, celle-ci refusa complètement d’exercer sur les malades son action accoutumée. Les pèlerins se rendirent alors dans une ville voisine, où se trouvait une autre idole nommée Bérith ; et ils demandèrent à celle-ci pourquoi Astaroth les laissait sans réponse. Et Bérith leur dit : « C’est qu’Astaroth est chargée de chaînes de feu, qui ne lui permettent ni de respirer ni de parler, et cela depuis l’instant où l’apôtre Barthélémy est entré dans le temple ! » Et eux : « Qui est donc ce Barthélémy ? » Et le démon Bérith : « C’est un ami du Dieu du ciel, venu dans notre province pour en chasser tous les dieux indiens. » Et eux : « À quel signe pourrons-nous le reconnaître ? » Et Bérith : « Il a les cheveux noirs et crépus, la chair blanche, les yeux grands, les narines égales et bien ouvertes, la barbe épaisse avec quelques poils blancs, la stature moyenne ; et il est vêtu d’un manteau blanc avec des pierres rouges aux angles. Vingt-six ans d’âge ; et cette propriété, que son vêtement et ses sandales ne peuvent ni s’user ni se salir, bien que cent fois, jour et nuit, il s’agenouille pour prier. Quand il marche, des anges l’accompagnent, l’empêchant de se fatiguer et de souffrir de la soif. Toujours joyeux d’âme et de visage, il sait tout, comprend toutes les langues, prévoit tout ; et déjà il sait que je vous parle en ce moment. Je vous en prie, s’il consent à se montrer à vous, demandez-lui de ne point venir ici, car ses anges ne manqueraient point de me traiter comme ils ont traité mon compagnon Astaroth ! » On chercha donc Barthélémy pendant deux jours, mais sans pouvoir le découvrir.
Cependant, comme l’apôtre passait dans une rue, un démon s’écria, par la bouche d’un possédé : « Barthélémy, apôtre de Dieu, tes prières me brûlent ! » Et l’apôtre : « Tais-toi, et sors de cet homme ! » Et aussitôt le possédé se trouva délivré. La nouvelle du miracle parvint alors au roi du pays, qui s’appelait Polème. Et comme celui-ci avait une fille folle, il fit prier l’apôtre de venir la guérir. L’apôtre vint, et trouva la jeune fille liée avec des chaînes, car elle mordait ceux qui l’approchaient. Il ordonna aussitôt de la délivrer : et comme les ministres du roi n’osaient la toucher, il leur dit : « Ne craignez rien, car j’ai déjà enchaîné le démon qui était en elle ! » Et, en effet, dès qu’on lui eût ôté ses chaînes, elle recouvra l’esprit. Alors le roi fit placer sur des chameaux tout un trésor d’or, d’argent et de pierres précieuses, et ordonna qu’on le portât, à l’apôtre, qui était reparti. Mais en vain on le chercha dans tout le royaume.
Le lendemain, le roi était seul dans sa chambre lorsque Barthélémy lui apparut, et lui dit : « Pourquoi m’as-tu fait chercher, hier, avec tes présents ? Ces présents sont nécessaires à ceux qui désirent les choses terrestres, mais non à moi, qui ne désire rien de terrestre ! » Après quoi il exposa à Polème le mystère de notre rédemption et les sacrements de la foi. Et il ajouta que, si le roi voulait recevoir le baptême, il se chargerait ensuite de lui montrer son ancien dieu tout lié de chaînes. Le lendemain, comme les prêtres sacrifiaient aux idoles près du palais du roi, le diable se mit à leur crier : « Malheureux, cessez de m’offrir des sacrifices : car je suis enchaîné de chaînes de feu par un ange de Jésus-Christ, que les Juifs ont crucifié ! Ce Jésus a dompté la mort elle-même, notre souveraine, et il a enchaîné notre prince, qui est l’auteur de toute mort ! » Aussitôt la foule voulut abattre les idoles, à grand renfort de cordes ; mais on ne put y parvenir. Alors l’apôtre ordonna au démon de sortir de l’idole et de briser celle-ci. Et aussitôt le démon, sortant de l’idole, mit en pièces celle-ci et toutes les autres qui étaient dans le temple. Alors Barthélémy, ayant prié Dieu, guérit tous les malades venus en pèlerinage auprès d’Astaroth. Puis il dédia à Dieu le temple, et ordonna au démon de se retirer dans un lieu désert. Et, au même instant, on vit un ange qui, volant tout à l’entour du temple, fit, à ses quatre coins, le signe de la croix, en disant : « De même que le Seigneur vous a purifiés de vos maladies, de même il purifie ce temple de toute souillure ! Et avant que le démon qui habitait ici s’en aille au désert, Dieu m’a ordonné de vous le montrer. Ne le craignez pas, mais imprimez sur votre front le signe que vous m’avez vu faire aux quatre coins du temple ! » Et l’ange leur montra un Éthiopien tout noir, au visage pointu, avec une barbe touffue, des poils sur tout le corps, des yeux enflammés, une bouche vomissant du soufre, et les mains enchaînées derrière le dos. Alors le roi se fit baptiser avec sa femme, ses fils et tout son peuple ; et, désormais, renonçant à sa royauté, il devint disciple de l’apôtre.
Les prêtres des idoles, chassés par Polème, se rendirent auprès du frère de celui-ci, Astiage, et se plaignirent devant lui des méfaits de l’apôtre. Astiage, furieux, envoya à la recherche de Barthélémy toute une armée, qui finit par s’emparer de lui. Et Astiage : « Est-ce toi qui as séduit mon frère ? » Et l’apôtre : « Je ne l’ai point séduit, mais converti ! » Et Astiage : « De même que tu as amené mon frère à abandonner ses dieux pour le tien, de même je saurai bien te faire abandonner ton Dieu pour sacrifier aux miens ! » Et l’apôtre : « Le dieu qu’adorait ton frère, je l’ai enchaîné, au vu de tous, et forcé à détruire ses idoles ! Situ parviens à faire subir le même traitement à mon Dieu, je consentirai à adorer tes simulacres ; mais si tu n’y parviens pas, je détruirai tes simulacres pour que tu croies en mon Dieu. » À peine avait-il ainsi parlé, qu’on vint annoncer au roi que son idole Baldak venait de tomber de son piédestal et de se briser en morceaux. Ce qu’apprenant, le roi, furieux, déchira en deux son manteau de pourpre, ordonna que l’apôtre fût battu de verges, et le fit enfin écorcher vif. Les chrétiens enlevèrent le corps du martyr, et lui accordèrent les honneurs qui lui étaient dus. Quant au roi Astiage et aux prêtres des idoles, ils furent saisis par des démons, et périrent misérablement. Au contraire, l’ex-roi Polème fut ordonné évêque, et, durant vingt ans, s’acquitta saintement des devoirs de l’épiscopat.
Sur le genre exact du martyre de saint Barthélémy les avis diffèrent : car saint Dorothée affirme expressément qu’il a été crucifié. Et il ajoute que son supplice eut lieu dans une ville d’Arménie nommée Albane, comme aussi qu’il fut crucifié la tête en bas. D’autre part, saint Théodore assure que l’apôtre a été écorché vif ; et il y a encore d’autres historiens qui prétendent qu’il a eu la tête tranchée. Mais, au fait, cette contradiction n’est qu’apparente : car rien n’empêche de penser que le saint ait été d’abord mis en croix, puis, pour plus de souffrances, écorché vif, et enfin décapité.
II. Le bienheureux Théodore, abbé et docteur, après avoir raconté le martyre de saint Barthélémy, dont il place la scène à Albane en Arménie, écrit ce qui suit : « La fureur de ses bourreaux était telle que la mort même ne l’apaisa point. Elle s’acharna contre son corps même, qui fut jeté à la mer avec ceux de quatre autres martyrs. Et les cinq corps vénérables, abandonnés au courant des flots, abordèrent dans une île voisine de la Sicile appelée Lipari, où ils furent recueillis par l’évêque d’Ostie, qui se trouvait là en ce moment. Mais quatre d’entre eux, laissant à Lipari les restes de Barthélémy, poursuivirent leurs routes vers d’autres régions. L’un d’eux, Papin, se rendit dans une ville de Sicile, appelée Milas ; un autre, Lucien, parvint à Messine ; les deux derniers furent envoyés par Dieu en Calabre, Grégoire dans la ville de Colone, Achace dans la ville de Chalé. Quant à Barthélémy, il fut reçu à grand renfort d’hymnes et de cierges, et un temple magnifique s’éleva en son honneur. Et le mont de Vulcain, qui lançait des flammes jusque sur les habitants de Lipari, s’éloigna soudain à sept stades de là, de telle sorte que, aujourd’hui encore, se dressant au bord de la mer, il apparaît comme la figuration d’un feu prenant la fuite. »
III. L’an du Seigneur 331, les Sarrasins, ayant envahi l’île de Lipari, brisèrent le tombeau de saint Barthélémy, et dispersèrent ses os. Mais à peine eurent-ils quitté l’île, que le saint apparut à un moine et lui dit : « Lève-toi et recueille mes os, qui sont dispersés ! » Et le moine : « Pourquoi recueillerais-je tes os, ou te rendrais-je un honneur quelconque, à toi qui as laissé dévaster notre île sans nous prêter secours ? » Et le saint : « Pendant longtemps le Seigneur, sur ma prière, a épargné ce peuple ; mais ses péchés sont devenus si nombreux que je n’ai plus pu obtenir leur pardon. » Le moine lui demanda alors à quel signe il pourrait reconnaître ses os, parmi tous ceux que les Sarrasins avaient dispersés. Et le saint : « Va les chercher pendant la nuit, et recueille ceux que tu verras briller comme du feu ! » Le moine fit ainsi, recueillit les os de l’apôtre, et les transporta par mer à Bénévent, métropole de la Pouille. Et aujourd’hui encore les habitants de Bénévent prétendent posséder le corps de saint Bathélemy, bien que, d’après l’opinion générale, ce corps se trouve désormais à Rome.
IV. L’empereur Frédéric, s’étant emparé de Bénévent, avait ordonné de détruire toutes les églises de la ville. Or voici qu’un habitant de celle-ci aperçut des hommes vêtus de blanc, et tout resplendissants, qui semblaient s’entretenir entre eux. Il demanda à l’un d’eux qui ils étaient, et l’inconnu répondit : « Celui que tu vois là-bas est l’apôtre Barthélémy, et nous sommes les autres saints qui avions des églises dans cette ville. Nous nous sommes réunis ici pour nous entendre sur le châtiment que nous devions exiger contre l’impie qui nous a chassés de nos demeures. Et nous venons de juger qu’il aura à comparaître sans retard devant le tribunal de Dieu, pour rendre compte de son sacrilège. » Et, en effet, peu de temps après, ledit empereur périt misérablement.
V. On lit dans un livre de Miracles des Saints que, pendant qu’un maître célébrait la fête de saint Barthélémy, le diable lui apparut sous la forme d’une jeune fille merveilleusement belle. Le maître l’invita à sa table, ne sachant qui elle était ; et elle s’efforçait de l’exciter par ses caresses. Or, voici que saint Barthélémy se présenta devant la porte, en habit de pèlerin, et pria qu’on le reçut au nom de saint Barthélémy. La femme engagea le prêtre à lui envoyer du pain sans le recevoir ; mais le pèlerin refusa d’y toucher. Et il fit demander au prêtre de lui faire dire ce qui était le plus propre à l’homme. La jeune femme lui fit répondre : « C’est le péché, avec lequel l’homme est conçu, naît et vit. » Le pèlerin déclara la réponse exacte. Il fit ensuite demander au prêtre de lui dire quel était le lieu n’ayant qu’un seul pied, et où Dieu avait opéré son plus grand miracle. Le prêtre fut d’avis que c’était la croix ; la femme dit : « C’est la tête de l’homme, dans laquelle Dieu a créé comme un second monde en raccourci. » Et le pèlerin approuva les deux réponses. Puis il fit demander, en troisième lieu, quelle distance il y avait du sommet du ciel au fond de l’enfer. Le prêtre répondit qu’il l’ignorait. Mais la femme : « Hélas, je le sais, moi, car j’ai franchi cette distance, et voici que je vais avoir à la franchir de nouveau ! » Après quoi cette femme, reprenant sa forme de diable, se précipita dans l’abîme avec un grand cri ; et, quand on chercha ensuite le pèlerin, on ne le trouva plus. Une histoire semblable nous est aussi racontée touchant saint André.
CXXII SAINT AUGUSTIN, docteur (28 août)
I. Augustin, illustre docteur de l’Église, naquit dans la ville de Carthage, en Afrique, de parents nobles. Son père s’appelait Patrice, sa mère Monique. Il fut suffisamment instruit dans les arts libéraux, dès sa jeunesse, pour mériter d’être considéré comme un philosophe éminent et un remarquable rhéteur. Il lut et approfondit l’œuvre d’Aristote et tous les autres livres qu’on pouvait lire alors. Et il nous dit lui-même dans ses Confessions : « Tous les livres qu’on appelle libéraux, je les ai lus, étant, à cette époque, le misérable esclave de désirs mauvais. Quant à ce qui est de la grammaire et de l’éloquence, de la géométrie, des nombres et de la musique, je l’ai appris aisément sans le secours d’aucun maître. Mais la science, sans la charité, ne fait que nous gonfler au lieu de nous édifier. »
Il était tombé dans l’hérésie des Manichéens, qui niaient la réalité du Christ et la résurrection de la chair. Il persévéra dans cette hérésie pendant neuf ans. Mais, dès l’âge de dix-neuf ans, comme il lisait le livre d’un philosophe où était exposée la vanité du monde, il fut désolé de ne point trouver dans ce livre le nom de Jésus-Christ, dont sa mère l’avait imprégné.
Sa mère, de son côté, pleurait beaucoup et ne négligeait rien pour le ramener à la foi véritable. Or, un jour, elle vit en rêve un jeune homme qui lui demanda la cause de sa tristesse. Elle lui répondit qu’elle pleurait la perdition de son fils. Et l’inconnu lui dit : « Sois sans crainte, car là où tu es, il est aussi ! » L’excellente femme n’en insistait pas moins auprès de son évêque afin qu’il daignât intercéder pour son fils. Et l’évêque, d’une voix prophétique, lui dit : « Sois sans crainte, car c’est chose impossible que Dieu laisse périr l’enfant de tant de larmes ! »
Après avoir longtemps enseigné la rhétorique à Carthage, Augustin vint à Rome et y réunit de nombreux disciples. Sa mère l’avait suivi jusqu’aux portes de Cartilage, résolue à l’accompagner si elle ne parvenait pas à le faire rester. Mais il la trompa, et, la nuit, partit seul, ce dont la pauvre femme eut un grand chagrin. Matin et soir, tous les jours, elle allait à l’église et priait pour son fils.
En ce temps-là, les Athéniens demandèrent à Symmaque, préfet impérial, qu’Augustin leur fût envoyé comme professeur de rhétorique. Mais le jeune homme préféra se rendre à Milan, où se trouvait alors saint Ambroise. Et lorsque sa mère, qui n’avait point de repos loin de lui, vint le retrouver à Milan, elle put constater qu’il n’était plus manichéen, sans être encore vraiment catholique. Mais il avait commencé à s’attacher à saint Ambroise et à écouter souvent sa prédication. Or, un jour, le saint avait longuement démontré les erreurs des manichéens, tant par des preuves tirées du raisonnement que par d’autres tirées de l’autorité ; et, dès ce moment, l’hérésie avait presque disparu du cœur d’Augustin. Quant à ce qui lui arriva plus tard, lui-même le raconte tout au long dans ses Confessions. Partagé entre son goût pour la voie du Christ et sa crainte de pénétrer dans une voie aussi étroite, il hésitait, lorsque Dieu lui inspira la pensée d’aller consulter saint Simplicien, en qui brillait la lumière de la grâce divine. Et Simplicien se mit aussitôt à l’encourager, en lui disant : « Combien d’enfants servent Dieu dans l’Église ! Et toi, savant docteur, tu n’oses le faire ! Jette-toi dans les bras de Dieu ! Il te recevra et te sauvera ! »
Vers le même temps arriva d’Afrique un ami d’Augustin, nommé Pontien ; et cet homme lui raconta la vie et les miracles du grand Antoine, qui était mort en Égypte sous l’empire de Constantin. L’exemple de ce saint alluma une telle ardeur dans l’âme d’Augustin que, se précipitant chez un de ses amis, nommé Alipe, il s’écria : « Que tardons-nous ? Les ignorants se lèvent et gagnent le ciel ; et nous, avec toute notre science, nous nous plongeons en enfer ! » Puis il s’enfuit dans un jardin, s’étendit sous un figuier, et se mit à pleurer amèrement. Or, pendant qu’il pleurait, il entendit une voix qui lui disait : « Prends et lis, prends et lis ! » Aussitôt il ouvrit les Actes des Apôtres et lut, au hasard : « Revêtez-vous du Seigneur Jésus ! » Aussitôt les ténèbres du doute achevèrent de se dissiper en lui.
Cependant il souffrait de maux de dents si forts que, comme il le dit lui-même, il était presque tenté d’admettre l’opinion du philosophe Corneille, qui plaçait le souverain bien de l’âme dans la sagesse, et le souverain bien du corps dans l’absence de douleur. Ses maux de dents étaient, en effet, si vifs qu’il en avait perdu l’usage de la parole. Ne pouvant parler à ses amis, il leur écrivait, sur des tablettes de cire, pour leur demander de prier tous pour lui, afin que le Seigneur apaisât sa souffrance. Puis, en leur compagnie, il fléchit les genoux, pria et aussitôt fut guéri. Il demanda aussi par lettre à saint Ambroise de lui indiquer ce qu’il devait lire des Livres Saints, pour devenir plus apte à la foi chrétienne. Ambroise lui recommanda le prophète Isaïe, à cause de la façon dont s’y trouvent prophétisés l’Évangile et la vocation des gentils. Et comme Augustin, d’abord, ne comprenait point le vrai sens du livre, Ambroise lui dit de le relire plus tard, quand il serait plus exercé dans la lecture des Livres Saints.
Enfin, à l’approche de Pâques, Augustin, alors âgé de trente ans, reçut le baptême, en compagnie de son fils Adéodat, enfant plein d’intelligence, qu’il avait enfanté pendant qu’il était encore païen et philosophe. Et son ami Alipe se fit baptiser le même jour. Ce jour-là, Ambroise s’écria : Te Deum laudamus ! Augustin répondit : Te Dominum confitemur ! Et ainsi, se répondant l’un à l’autre, ils composèrent jusqu’au bout cette hymne, ainsi que l’atteste Honorius dans son Miroir de l’Église.
Confirmé désormais dans la foi catholique, il abandonna tout l’espoir qu’il avait mis dans le siècle, et se retira notamment des écoles où il enseignait. Il nous dit lui-même, dans ses Confessions, de quelle douceur l’amour divin inondait son âme. Peu de temps après, en compagnie de Nébrode et d’Évode, ainsi que de sa mère, il s’embarqua pour retourner en Afrique ; mais, en arrivant au port d’Ostie, il eut la douleur de voir mourir sa pieuse mère. Rentré dans son domaine familial, il jeûnait et priait avec ses disciples, écrivait des livres et prêchait. Et sa renommée se répandit en tous lieux. Telle était cette renommée qu’Augustin évitait à dessein d’entrer dans les villes où l’on avait besoin d’un évêque, par crainte d’être promu de force au siège épiscopal.
Mais il y avait à Hippone un homme très riche qui lui fit dire que, si seulement il l’entendait parler, il renoncerait sans doute au siècle. Augustin, aussitôt, se mit en route pour l’aller voir ; et voici que l’évêque d’Hippone Valère, apprenant son arrivée, l’ordonna, presque malgré lui, prêtre de son église. Et comme il s’affligeait de cet honneur, de braves gens, mettant son chagrin sur le compte de son orgueil, lui disaient, pour le consoler, que sans doute cette prêtrise était au-dessous de ce qu’il valait, mais que, du moins, elle avait l’avantage de l’approcher de l’épiscopat. Aussitôt élu prêtre, Augustin institua un monastère à Hippone, et commença à vivre suivant la règle établie par les saints apôtres. Et comme l’évêque Valère, qui était grec, ne connaissait pas très bien la langue latine, il conféra à Augustin le droit de prêcher en sa présence, dans l’église, contrairement à l’usage de l’Église d’Orient. Ne pouvant s’acquitter lui-même de cette prédication, le saint évêque voulait, du moins, qu’un autre s’en acquittât. Et c’est ainsi qu’Augustin réfuta et convainquit le prêtre manichéen Fortunat, et d’autres hérétiques, manichéens, donatistes, et rebaptisateurs.