La Légende dorée (Legenda aurea) (page 28)

Jacques de Voragine · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende dorée (trad. T. de Wyzewa, Perrin 1910) · 39 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

III. Une veuve avait un fils unique qu’elle aimait tendrement. Apprenant que ce fils avait été pris par l’ennemi, enchaîné et mis en prison, elle fondit en larmes, et, s’adressant à la Vierge, pour qui elle avait un culte spécial, elle lui demanda avec insistance la libération de son fils. Mais quand elle vit enfin que ses prières restaient sans effet, elle se rendit dans une église ou se trouvait sculptée une image de Marie. Là, debout devant, l’image, elle dit : « Vierge sainte, je t’ai suppliée de délivrer mon fils, et tu n’as pas voulu venir au secours d’une malheureuse mère ; j’ai imploré ton patronage pour mon fils, et tu me l’as refusé ! Eh bien, de même que mon fils m’a été enlevé, de même je vais t’enlever le tien, et le garderai en otage ! » Ce que disant, elle s’approcha, prit la statue de l’enfant sur le sein de la Vierge, l’emporta chez elle, l’entoura d’un linge sans tache, et l’enferma sous clef dans un coffre, heureuse d’avoir un si bon otage du retour de son fils. Or, la nuit suivante, la Vierge apparut au jeune homme, lui ouvrit la porte de sa prison, et lui dit : « Dis à ta mère, mon enfant, qu’elle me rende mon fils, maintenant que je lui ai rendu le sien ! » Le jeune homme vint donc retrouver sa mère, et lui raconta sa miraculeuse délivrance. Et elle, ravie de joie, s’empressa d’aller rendre à la Vierge l’enfant Jésus, en lui disant : « Je te remercie, dame céleste, de ce que tu m’aies restitué mon fils, et je te restitue le tien en échange ! »

IV. Il y avait un voleur qui commettait le plus de larcins qu’il pouvait, mais qui avait une grande dévotion pour la Vierge Marie, et ne cessait point de l’invoquer. Un jour, pris en flagrant délit, il fut condamné à être pendu. Et on le pendit en effet : mais aussitôt la Vierge Marie vint à son aide, et, pendant trois jours, le tint dans ses bras, de telle sorte que sa pendaison ne lui fit aucun mal. Le troisième jour, ceux qui l’avaient pendu, passant par hasard près de lui, furent surpris de le trouver vivant et la mine joyeuse. Ils pensèrent que la corde avait été mal attachée, et voulurent l’achever à coups d’épées ; mais la Vierge opposait sa main à leurs épées, et aucun de leurs coups n’atteignait le voleur. Celui-ci leur raconta enfin l’assistance qu’il avait reçue de la Vierge Marie, et eux, par amour pour Notre Dame, ils le relâchèrent. Et le voleur se fit moine, et, tant qu’il vécut, resta au service de la Mère de Dieu.

V. Un clerc, très dévot à la Vierge Marie, ne trouvait de plaisir qu’à chanter ses heures. Mais, ayant hérité de tous les biens de ses parents, il fut contraint par ses amis à prendre femme, et à gouverner son héritage. Il se mit donc en route pour célébrer ses noces ; mais en chemin, rencontrant une église, il y entra pour réciter les heures de la Vierge. Et voici que la Vierge lui apparut, le visage sévère, et lui dit : « Infidèle, pourquoi m’abandonnes-tu, moi ton amie et ta fiancée ? Pourquoi me préfères-tu une autre femme ? » Le clerc, plein de contrition, alla rejoindre ses compagnons, et, leur cachant ce qui lui était arrivé, laissa célébrer ses noces. Mais, au milieu de la nuit, il s’enfuit de sa maison, entra dans un monastère, et se voua tout entier au service de la Vierge Marie.

VI. Un bon prêtre de village ne célébrait jamais d’autre messe que celle de la Vierge. Dénoncé à son évêque, et mandé devant lui, il lui avoua qu’il ne savait pas d’autre messe que celle-là ; sur quoi l’évêque le blâma sévèrement, et le suspendit de son office. Mais la nuit suivante, la Vierge apparut à l’évêque, le gronda à son tour, lui demanda pourquoi il avait si mal traité son serviteur, et ajouta qu’il mourrait avant trente jours, si le pauvre prêtre n’était pas restitué dans sa fonction. Sur quoi l’évêque, épouvanté, fit revenir le prêtre, s’excusa devant lui, lui rendit sa fonction et lui enjoignit de ne jamais célébrer d’autre messe que celle de Marie.

VI. Il y avait un clerc qui était frivole et débauche, mais qui, cependant, aimait beaucoup la sainte Vierge, et récitait assidûment ses heures. Une nuit, en rêve, il se vit transporté au tribunal de Dieu. Et le Seigneur disait aux assistants : « Jugez vous-mêmes quelle peine mérite cet homme, pour qui j’ai eu tant de patience, sans qu’il fît voir le moindre signe d’amélioration ! » Tous furent d’avis qu’il méritait d’être damné. Seule la Vierge Marie se leva et dit à son Fils : « Mon Fils, j’implore ta clémence pour cet homme ! Permets-lui de vivre encore, par égard pour moi, bien que, par ses propres mérites, il soit dû à la mort ! » Et le Seigneur : « Je consens, en ta faveur, à ajourner sa sentence ; mais c’est à la condition qu’il se corrigera ! » Alors la Vierge, se tournant vers le clerc, lui dit : « Va maintenant et cesse de pécher, de peur que ne t’arrive plus de mal encore ! » Et le clerc, se réveillant, changea ses mœurs, entra en religion et finit sa vie dans les bonnes œuvres.

VIII. Il y avait en Sicile, l’an du Seigneur 537, un homme appelé Théophile, vicaire d’un évêque, qui, sous les ordres de son chef, administrait si sagement le diocèse que, lorsque l’évêque mourut, tout le peuple l’élut par acclamation pour le remplacer. Mais lui, content de son vicariat, préféra qu’on prît pour évêque un autre prêtre. Et celui-ci, peu de temps après, le dépouilla de ses fonctions de vicaire : ce dont il eut tant de dépit que, pour recouvrer ses fonctions, il alla demander l’aide d’un sorcier juif. Le sorcier appela le diable, qui se hâta d’accourir. Sur son ordre, Théophile renia le Christ et la Vierge, écrivit son reniement avec son propre sang, scella l’écrit avec son anneau, et le donna au diable, se vouant ainsi à son service. Le diable, donc, le fit rentrer en grâce auprès de l’évêque et restituer dans sa dignité. Mais alors Théophile, rentrant en lui-même, fut désolé de ce qu’il avait fait, et supplia la Vierge glorieuse de lui venir en aide. Marie lui apparut, lui fit de vifs reproches de son impiété, lui ordonna de renoncer au diable, exigea qu’il proclamât sa foi dans le Christ et dans toute la doctrine chrétienne, et finit par obtenir sa grâce de son divin Fils, en signe de quoi, lui apparaissant une seconde fois, elle lui posa sur la poitrine l’écrit qu’il avait donné au diable : afin de lui prouver, par là, qu’il n’était plus esclave du démon, et que, grâce à elle, il redevenait libre. Ce que voyant Théophile, transporté de joie, raconta, devant l’évêque et le peuple tout entier, le miracle qui venait de lui arriver, et, trois jours après, il s’endormit en paix dans le Seigneur.

IX. Un mari et sa femme, ayant marié leur fille unique, et ne pouvant se résigner à se séparer d’elle, la gardaient dans leur maison, ainsi que leur gendre. Et la mère de la jeune femme, par amour pour sa fille, avait pour son gendre une affection très vive : ce qui fit dire aux méchantes langues que ce n’était point par amour pour sa fille qu’elle aimait son gendre, mais bien pour son propre compte. De telle sorte que la femme, craignant que cette calomnie ne se répandît, promit à deux paysans de leur donner à chacun vingt sous s’ils voulaient étrangler secrètement le gendre. Et un jour, les ayant enfermés dans son cellier, elle envoya son mari hors de la maison, fit également sortir sa fille, et demanda à son gendre d’aller chercher du vin dans le cellier, où, aussitôt, les deux paysans se jetèrent sur lui et l’étranglèrent. Alors la femme porta le mort dans le lit de sa fille, et l’y installa comme s’il dormait. Le soir, lorsque son mari et sa fille revinrent, elle ordonna à sa fille d’aller réveiller son mari, et de l’appeler à table. La fille trouve son mari mort, accourt l’annoncer à ses parents : et toute la famille de se lamenter, y compris la femme qui avait commis l’homicide. Mais cette femme finit par se repentir sincèrement de son crime, et alla se confesser de tout à un prêtre. Or, quelque temps après, une querelle s’éleva entre cette femme et le prêtre qui, publiquement, lui reprocha le meurtre de son gendre. Les parents du mort apprennent la chose, font passer la femme en jugement ; et elle est condamnée à être brulée. Alors, se voyant près de mourir, elle se réfugie dans l’église de la Vierge, et s’y prosterne en prière, avec force larmes. On la contraint à sortir de l’église, et on la jette sur un grand bûcher allumé : mais elle s’y tient debout, saine et sauve, sans ombre de mal. En vain les parents du mort apportent sur le bûcher de nouveaux sarments allumés. Puis, voyant que le feu n’a pas de prise sur elle, ils la transpercent de coups de lance. Mais le juge, témoin du miracle, les force à s’éloigner. Et puis, examinant avec soin la condamnée, il découvre que les coups de lance l’ont atteinte et blessée, mais que le feu n’a laissé sur elle aucune trace. On la ramène dans sa maison, on la ranime par des bains, et des stimulants. Mais Dieu, pour l’empêcher d’être davantage en butte au soupçon des hommes, la fait mourir trois jours après, repentante, et, ne cessant point de célébrer les louanges de la Vierge Marie.

CXXX SAINT ADRIEN ET SES COMPAGNONS, martyrs (9 septembre)

Adrien subit le martyre sous le règne de l’empereur Maximien. Celui-ci, se trouvant à Nicomédie, ordonna aux habitants de rechercher et de lui amener tous les chrétiens. On vit alors le voisin dénoncer son voisin, le parent dénoncer son parent, les uns y étant poussés par la peur du châtiment, d’autres par le désir de la récompense promise. Trente-trois chrétiens se trouvèrent ainsi arrêtés et conduits devant l’empereur. Et celui-ci : « Ne savez-vous pas quelles peines j’ai édictées contre les chrétiens ! » Et eux : « Nous le savons, et nous nous moquons de tes ordres stupides ! » Alors l’empereur les fit frapper de nerfs de bœuf, leur fit enfoncer des pierres dans la bouche, et les fit jeter en prison, couverts de chaînes. Alors Adrien, qui commandait les soldats, admirant la constance des martyrs, leur dit : « Je vous en prie, au nom de votre Dieu, dites-moi quelle est la récompense que vous attendez pour tant de tortures ! » Et les saints lui dirent : « La récompense que Dieu accorde à ceux qui l’aiment, jamais l’œil n’en a vu de semblable, ni l’oreille n’en a entendu, ni le cœur n’en a rêvé. » Alors Adrien, s’avançant, dit à l’empereur : « Inscris-moi avec eux, car, moi aussi, je suis chrétien ! » Ce qu’entendant, l’empereur le fit charger de chaînes et jeter en prison.

Et Nathalie, femme d’Adrien, quand elle sut l’arrestation de son mari, fondit en larmes et déchira ses vêtements. Mais quand elle apprit que c’était pour la foi du Christ qu’Adrien avait été emprisonné, toute joyeuse elle courut à la prison et se mit à baiser les chaînes de son mari et des autres martyrs. Car elle était chrétienne ; mais, par crainte de la persécution, elle s’en était cachée. Et elle dit à son mari : « Heureux es-tu, Adrien, mon seigneur, d’avoir trouvé des richesses bien supérieures à celles que t’ont laissées tes parents, des richesses dont seront privés, au jour du jugement, ceux-là même qui possèdent les plus grands biens ! » Elle l’exhorta ensuite à dédaigner toute gloire terrestre, à n’écouter ni amis ni parents, et à avoir toujours le cœur levé vers les choses du ciel. Et Adrien lui dit : « Va-t’en maintenant, ma sœur ! le jour de notre supplice, je te ferai venir, afin que tu assistes à nos derniers moments. » Et Nathalie rentra dans sa maison, après avoir recommandé aux autres saints d’instruire son mari et de l’encourager.

Lorsque Adrien sut que le jour du dernier supplice était arrivé, il obtint de ses gardiens, moyennant des présents, qu’ils lui permissent d’aller jusque dans sa maison pour chercher sa femme, afin de tenir la promesse qu’il lui avait faite. Et quelqu’un, en le voyant venir, le devança, et courut dire à Nathalie : « Ton mari a été relâché, car le voici qui vient ! » Et elle, s’imaginant qu’Adrien avait eu peur du martyre, pleurait amèrement. Dès qu’elle l’aperçut, elle se hâta de fermer devant lui la porte de la maison en disant : « Que s’éloigne de moi celui qui s’est éloigné de Dieu ! » Et, se tournant vers lui : « Malheureux, qui donc te forçait de commencer une œuvre que tu étais incapable d’achever ? Dis-moi pourquoi tu t’es enfui avant la bataille, comment tu as succombé avant même qu’une seule flèche ait été lancée ? Malheur à moi ! Que ferai-je, liée comme je le suis à ce renégat ? » Et saint Adrien, entendant tout cela, se réjouissait dans son cœur, admirant cette femme jeune, belle et noble, avec qui il était marié depuis quatorze mois. Mais quand il la vit trop affligée, il lui dit : « Ce n’est point pour éviter le martyre que je suis venu ici, mais pour te chercher, suivant ma promesse ! » Et elle, refusant de le croire : « Voyez, comme ce traître essaie de me séduire ! Voyez comme ment ce nouveau Judas ! Éloigne-toi de moi, misérable ! Et sache que je vais me tuer, pour n’avoir plus à vivre avec toi ! » Et comme elle refusait toujours de lui ouvrir, il lui dit : « Ouvre-moi vite, car je vais devoir repartir, et tu ne me verras plus, et tu regretteras, plus tard, de ne m’avoir pas revu avant mon départ ! » Ce qu’entendant, Nathalie lui ouvrit, et, quand ils se furent longuement embrassés, ils allèrent ensemble à la prison, où Nathalie essuyait avec des linges précieux les plaies béantes des martyrs.

Quand l’empereur les fit comparaître devant lui, ils étaient tous encore si accablés de leur supplice précédent qu’ils se trouvaient incapables de marcher. On dut donc les porter comme des bêtes blessées ; seul Adrien s’avançait à pied derrière eux, les mains enchaînées. L’empereur l’ayant fait étendre sur un chevalet, Nathalie s’approcha de lui et lui dit : « Mon cher seigneur, n’aie garde de trembler en présence du supplice ! Quelques minutes de souffrance, et aussitôt après tu te réjouiras parmi les anges ! » Puis, voyant avec quel courage son mari recevait les coups, elle courut vers les autres saints pour le leur annoncer. Cependant, l’empereur défendait à Adrien de blasphémer ses dieux. Et lui : « Si je souffre tous ces tourments pour blasphémer de faux dieux, combien donc en souffriras-tu, toi, qui blasphèmes le seul Dieu véritable ? » Et Maximien : « Ce sont ces imposteurs qui t’ont enseigné de telles parôles ! » Mais Adrien : « Ne les appelle pas des imposteurs ! car ils sont les docteurs de la vie éternelle ! » Et Nathalie, toute joyeuse, allait rapporter aux autres saints les paroles de son mari. L’empereur fit ensuite frapper Adrien par quatre hommes d’une force prodigieuse ; et ils le frappèrent si cruellement, que ses entrailles lui sortaient du corps. Après quoi l’empereur le fit ramener en prison avec les autres chrétiens. Nous devons ajouter ici qu’Adrien était un frêle et beau jeune homme de vingt-huit ans. Et Nathalie, le voyant étendu à terre, tout meurtri, lui soutenait la tête de ses mains et lui disait : « Heureux es-tu, mon seigneur, d’avoir été admis au nombre des saints ! Heureux es-tu, lumière de ma vie, de pouvoir souffrir pour celui qui a souffert pour toi ! Souffre encore, mon doux ami, afin de mieux voir ensuite la gloire céleste ! »

Or l’empereur apprenant que plusieurs femmes soignaient les saints dans la prison, défendit désormais qu’on les laissât entrer. Mais Nathalie se coupa les cheveux, revêtit des habits d’homme et revint prodiguer ses soins aux prisonniers. Elle engagea aussi, par son exemple, d’autres femmes à l’imiter. Et elle demanda à son mari, quand il serait dans sa gloire, de prier pour elle, afin que Dieu la rappelât vite loin de ce monde, mais en laissant intact son jeune corps. Cependant, l’empereur, averti de ce qui se passait dans la prison, ordonna de tuer les martyrs en leur brisant les membres. Et Nathalie, craignant que la vue du supplice des autres n’effrayât son mari, demanda au bourreau de commencer par lui. On lui coupa les pieds, on lui rompit les membres, et Nathalie demanda, en outre, qu’on lui coupât une main, de façon à ce qu’il ne restât pas en arrière des autres saints pour la souffrance. Cela fait, Adrien rendit son âme à dieu ; et les autres chrétiens, tendant tour à tour leurs pieds à la hache des bourreaux, moururent comme lui. Et l’empereur fit brûler leurs corps ; mais Nathalie cacha dans son sein la main de son mari. Et quand elle vit jeter au feu le corps d’Adrien, elle ne put résister au désir de s’élancer dans les flammes pour le rejoindre. Mais aussitôt une pluie abondante se mit à tomber qui éteignit la flamme ; de telle sorte que les chrétiens purent recueillir les corps des martyrs et les transporter à Constantinople, d’où on les rapporta en grande pompe à Nicomédie lorsque fut restituée la paix à l’Église. Ce martyre eut lieu l’an du Seigneur 280.

Nathalie, après la mort de son mari, demeurait dans sa maison, conservant pieusement la main du martyr ; et toujours, pour se consoler, elle gardait cette main sous son oreiller. Or un tribun, la voyant belle, riche et noble, lui envoya des dames de la ville pour la demander en mariage. Nathalie leur répondit : « Quel honneur pour moi de devenir la femme d’un tel homme ! Accordez-moi seulement trois jours de délai, pour me préparer à ce mariage ! » Elle disait cela pour pouvoir s’enfuir. Or, la même nuit, un des martyrs lui apparut en rêve, et, la consolant doucement, lui enjoignit de se rendre au lieu où étaient les corps des martyrs. Dès son réveil, elle prit la main coupée d’Adrien, et s’embarqua sur un vaisseau avec d’autres fidèles. Ce qu’apprenant, le tribun la poursuivit sur mer avec une troupe de soldats ; mais une tempête se leva qui en noya un grand nombre et força les autres à rentrer au port.

Au milieu de la nuit, le diable, ayant pris la forme d’un marin, et étant monté sur un bateau fantastique, apparut aux compagnons de Nathalie et leur dit : « D’où venez-vous et où allez-vous ? » ils répondirent : « Nous venons de Nicomédie et nous allons à Constantinople ! » Alors le diable : « En ce cas, vous faites fausse route, c’est à gauche qu’est votre chemin ! » Il leur disait cela pour les envoyer contre des rochers, où ils n’auraient pas manqué de périr. Mais lorsqu’ils eurent changé les voiles, Adrien se montra soudain devant eux, sur un autre bateau, leur apprit que c’était le diable qui leur avait parlé, leur ordonna de suivre la direction qu’ils suivaient précédemment, et, navigant devant eux, il leur montra le chemin. Et Nathalie, en revoyant son mari, fut saisie d’une joie immense.

Le matin avant l’aube, le vaisseau aborda à Constantinople. Aussitôt Nathalie se rendit à la maison où étaient les corps des martyrs, et replaça la main d’Adrien avec le reste du corps. Puis elle pria ; et Adrien lui apparut en rêve, lui enjoignant de venir le retrouver dans la paix éternelle. Réveillée, elle raconta son rêve aux assistants, leur dit adieu et rendit l’âme. Et son corps fut placé près de ceux des martyrs.

CXXXI SAINT GORGON ET SAINT DOROTHÉE, martyrs (9 septembre)

Gorgon et Dorothée étaient, à Nicomédie, les chefs de la troupe qui gardait le palais de Dioclétien. Mais, pour pouvoir suivre plus librement leur maître divin, ils se démirent de leur fonction et se proclamèrent chrétiens. Ce qu’entendant, l’empereur fut désolé à la pensée de perdre d’aussi nobles et dévoués serviteurs. Mais comme ni les menaces, ni les flatteries ne parvenaient à les émouvoir, il les fit étendre sur le chevalet, fit déchirer leurs corps avec des fouets et des griffes de fer, fit jeter du vinaigre et du sel dans leurs intestins perforés ; puis comme ils n’en éprouvaient aucun mal, il les fit mettre sur un gril ; et ils avaient l’impression d’être couchés sur un lit de fleurs. Alors Dioclétien les fit pendre, et laissa leurs corps en pâture aux chiens et aux loups. Mais les corps demeurèrent intacts jusqu’au moment où les fidèles purent les recueillir. Ce martyre eut lieu en l’an du Seigneur 280.

Longtemps après, le corps de saint Gorgon fut transporté à Rome. Plus tard encore, en l’an 763, l’évêque de Metz, neveu du roi Pépin, fit transporter ce corps en Gaule et l’ensevelit au monastère de Gorgocie.

CXXXII SAINT PROTHE ET HYACINTHE, martyrs (11 septembre)

Prothe et Hyacinthe étaient compagnons d’études d’Eugénie, fille d’un noble romain nommé Philippe. Celui-ci, ayant été nommé par le Sénat préfet d’Alexandrie, avait emmené avec lui dans cette ville sa femme Claudie, ses fils Avit et Serge, et sa fille Eugénie, instruite excellemment dans la connaissance des arts et des lettres. À quinze ans, Eugénie fut demandée en mariage par Aquilin, fils du consul Aquilin. Mais elle : « Ce n’est point d’après la naissance qu’on doit se choisir un mari, mais d’après les mœurs et le caractère ! »

Un hasard fit tomber entre ses mains la doctrine de saint Paul, et aussitôt son âme commença à devenir chrétienne. Les chrétiens avaient alors l’autorisation de demeurer dans un village voisin d’Alexandrie. Eugénie s’y rendit, comme en promenade, et elle entendit que les chrétiens chantaient : « Tous les dieux des nations ne sont que des idoles ; un seul Dieu a créé le ciel et la terre. » Alors elle dit à ses compagnons d’études Prothe et Hyacinthe : « Nous avons approfondi tous les syllogismes des philosophes, les catégories d’Aristote, et les idées de Platon, et les préceptes de Socrate. Mais voici que la phrase que chantent ces chrétiens détruit tout ce qu’ont dit les poètes, les orateurs et les philosophes. Une puissance usurpée a fait de moi votre supérieure ; mais à présent la sagesse fait de moi votre sœur. Donc, soyez mes frères, et suivons le Christ ! » Les deux esclaves y consentirent, et Eugénie, ayant revêtu des habits masculins, se rendit avec eux dans un monastère dont l’abbé était un saint homme nommé Hélénus. Cet Hélénus, discutant un jour avec un hérétique, et ne parvenant pas à le convaincre par ses arguments, fit allumer un grand feu, et offrit à son adversaire d’y entrer avec lui, sous la condition que celui des deux qui en sortirait indemne, serait considéré comme professant la vérité. Puis il entra lui-même, le premier, dans la flamme, et en sortit sans le moindre mal. Et l’hérétique, ayant refusé d’y entrer à son tour, fut honteusement chassé par la foule. C’est donc vers cet Hélénus que se rendit la jeune fille, et elle lui dit qu’elle était un homme. Et lui : « Tu as bien raison de le dire, car, bien que tu sois femme, tu agis en homme ! » Après quoi il l’admit au nombre de ses moines avec Prothe et Hyacinthe, et lui ordonna de prendre le nom de frère Eugène.

Cependant, le père et la mère d’Eugénie, ne la voyant pas revenir chez eux, la firent rechercher partout sans pouvoir la trouver. Des devins, consultés par eux, leur répondirent que la jeune fille avait été transportée au ciel, où elle était devenue un astre. Aussi le père fit-il exécuter une statue de sa fille, et enjoignit-il au peuple de l’adorer. Et Eugénie, dans son monastère, vivait avec ses compagnons dans la crainte de Dieu, de telle sorte que, à la mort de l’abbé, c’est elle qui fut élue pour le remplacer.

Il y avait alors à Alexandrie une femme riche et noble, appelée Mélancie, que sainte Eugénie avait guérie de la fièvre quarte en l’oignant d’huile au nom de Jésus. Cette femme, frappée de l’élégance et de la beauté de celui qu’elle croyait être le Frère Eugène, se prit pour lui d’un violent amour, et songea aux moyens d’entrer en relations intimes avec lui. Elle imagina de feindre une maladie, et de prier le Frère de venir la voir. Et, quand il fut venu, elle lui révéla combien elle le désirait ; après quoi, le suppliant de s’unir charnellement à elle, elle se jeta à son cou et le couvrit de baisers. Indigné de cette conduite, le Frère Eugène lui dit : « Tu mérites bien ton nom de Mélancie, car tu es pleine de noirceur, et la digne fille du prince des ténèbres ! » Aussitôt la dame, furieuse de sa déception, et craignant en outre d’être dénoncée, se résolut à dénoncer la première, et proclama que le Frère Eugène avait voulu la violer. S’étant rendue chez le préfet Philippe, elle lui dit : « Un jeune chrétien, venu chez moi sous prétexte de me guérir, a eu l’impudence de se jeter sur moi pour me violer ; et sans l’aide de ma servante, qui se trouvait dans ma chambre, le monstre aurait assouvi sur moi son ignoble désir. » Ce qu’entendant, le préfet, irrité, fit saisir Eugénie et les autres serviteurs du Christ, et déclara que tous seraient livrés aux bêtes. Quand Eugénie fut amenée devant lui, il lui dit : « Apprends-nous donc, scélérat, si c’est votre Christ qui vous a ordonné de violer les femmes de noble maison ! » Alors Eugénie, baissant la tête pour n’être pas reconnue, répondit : « Notre Christ nous a enseigné la chasteté, et a promis la vie éternelle à ceux dont les âmes et les corps seraient purs. Quant à cette Mélancie, nous pourrions la convaincre de faux témoignage ; mais mieux vaut que nous souffrions nous-mêmes, car, pour faire la preuve de son mensonge, nous devrions sacrifier le fruit de notre patience ! » On fit alors venir la servante de Mélancie ; cette femme, stylée par sa maîtresse, répéta que le Frère Eugène avait voulu violer celle-ci. Et Eugénie : « Puisque c’est ainsi, puisque l’impudique ose accuser d’un tel crime les serviteurs du Christ, je dévoilerai la vérité, non point par orgueil, mais pour la gloire de Dieu ! » Disant cela, elle coupa sa tunique de haut en bas, jusqu’à la ceinture, et l’on vit qu’elle était une femme. Et elle dit au préfet : « Je suis Eugénie, ta fille, Claudie est ma mère, Avit et Serge, que je vois assis près de toi, sont mes frères, et les deux moines que voici sont Prothe et Hyacinthe ! » Aussitôt le père, reconnaissant sa fille ; se jeta dans ses bras en pleurant, et au même instant une flamme, descendue des cieux, consuma Mélancie et tous ses faux témoins.

C’est ainsi qu’Eugénie convertit son père, sa mère, ses frères, et toute leur maison. Philippe, se démettant de ses fonctions, fut élu évêque par les chrétiens, et souffrit le martyre pour la foi. Eugénie revint, avec ses frères et sa mère, à Rome, où ils firent de nombreuses conversions. Et un jour, par ordre de l’empereur, elle fut attachée à une grosse pierre et jetée dans le Tibre ; mais la pierre se détacha de son corps, et on vit la jeune fille marcher saine et sauve sur les eaux. On la plongea dans une fournaise ardente ; la flamme s’éteignit aussitôt. On l’enferma dans un cachot sans fenêtre ; mais le cachot se remplit d’un rayonnement de lumière. On la laissa dix jours sans nourriture ; le dixième jour, le Sauveur lui apparut, lui offrit un pain, et lui dit : « Reçois cette nourriture de ma main ! Je suis ton Sauveur, que tu as aimé de toute ton âme ! Et sache que, le jour anniversaire de ma naissance terrestre, je t’appellerai près de moi ! » Et en effet, le jour de Noël, un bourreau trancha la tête de la sainte. Alors celle-ci apparut à sa mère, et lui annonça que, le dimanche suivant, elles se retrouveraient au ciel. Et en effet, le dimanche suivant, Claudie, pendant qu’elle se tenait en prière, rendit son âme à Dieu. Quant à Prothe et Hyacinthe, sur leur refus de sacrifier aux idoles, ils eurent la tête tranchée. Cela se passait sous le règne de Valérien et de Gallien, en l’an du Seigneur 256.

CXXXIII L’EXALTATION DE LA SAINTE CROIX (14 septembre)

I. La fête de l’Exaltation de la Sainte Croix a été instituée en souvenir d’un solennel hommage rendu à la croix du Seigneur. L’an 615, Dieu permit que son peuple fût livré en proie à la cruauté des païens. Cette année-là, le roi des Perses, Cosroës, conquérant du monde, vint à Jérusalem, et y fut frappé de terreur devant le sépulcre du Christ ; mais, en s’en allant, il emporta avec lui la partie de la sainte croix que sainte Hélène avait laissée à Jérusalem. Puis, rentré dans sa capitale, il imagina de se faire passer pour dieu. Il se construisit une tour d’or et d’argent toute semée de pierreries, et y plaça les images du soleil, de la lune et des étoiles. Au sommet de la tour il recueillait de l’eau, qui montait jusque-là par un conduit secret, et il la faisait pleuvoir sur la ville comme une vraie pluie. Il y avait aussi sous la tour, dans une caverne, des chevaux qui tournaient en traînant des chars, de telle sorte qu’ils semblaient ébranler la tour, avec un bruit imitant le tonnerre. Abandonnant à son fils le soin du royaume, Cosroës se retira dans cette tour, s’assit dans un trône, comme s’il était Dieu le Père, plaça à sa droite le bois de la croix pour représenter le Fils, à gauche plaça le coq pour représenter le Saint-Esprit, et ordonna qu’on lui rendît le culte divin.

Alors l’empereur Héraclius réunit une nombreuse armée, et vint livrer bataille au fils de Cosroës sur les bords du Danube. Et les deux princes convinrent qu’ils lutteraient seuls sur un pont, de telle sorte que le vainqueur pût obtenir l’empire sans aucun dommage pour l’une ni l’autre armée. Et l’on décréta que quiconque voudrait aider son prince aurait les jambes et les bras coupés, et serait jeté dans le fleuve. Mais Héraclius se recommanda à Dieu et à la sainte croix. Aussi fut-il vainqueur, après une longue lutte, et soumit-il à son empire l’armée ennemie. Tout le peuple de Cosroës se convertit à la foi chrétienne et reçut le baptême. Seul Cosroës ignorait l’issue de la guerre : car, afin d’être adoré comme un dieu, il n’admettait aucun homme à lui parler familièrement. Mais Héraclius parvint jusqu’à lui et, le trouvant assis sur son trône doré, il lui dit : « Puisque tu as honoré en une certaine mesure le bois de la sainte croix, je te laisserai la vie et le pouvoir royal si tu consens à recevoir le baptême ; si, au contraire, tu t’y refuses, je te trancherai la tête ! » Cosroës ayant refusé de se convertir, Héraclius tira son épée et lui trancha la tête. Puis, quand il l’eut fait ensevelir avec les honneurs dus à sa royauté, il fit baptiser son jeune fils âgé de dix ans, le présenta lui-même sur les fonts baptismaux, et lui transmit le royaume de son père. Il fit seulement détruire la tour de Cosroës, et en distribua l’argent à son armée, réservant l’or et les pierreries pour servir à la reconstruction des églises que le tyran avait détruites.

Il alla ensuite rapporter à Jérusalem la sainte croix. Et comme, sur son cheval royal et avec ses ornements impériaux, il descendait du mont des Oliviers, il arriva devant la porte par où était entré Notre-Seigneur, la veille de sa passion. Or voici que les pierres de la porte se rejoignirent de façon à former comme un mur. Et au-dessus de la porte apparut un ange qui, tenant en main le signe de la croix, dit : « Lorsque le Roi des Cieux est entré par cette porte, ce n’est pas avec un luxe princier, mais en pauvre, et monté sur un petit âne : en quoi il vous a laissé un exemple d’humilité que vous devez suivre ! » Puis, cela dit, l’ange disparut. Alors l’empereur, tout en larmes, se déchaussa, se dépouilla de ses vêtements jusqu’à la chemise, et, prenant la croix du Seigneur, il en frappa humblement la porte qui, se soulevant, le laissa passer avec toute sa suite. Et une odeur délicieuse se dégagea du bois sacré. Et l’empereur s’écria pieusement : « Ô croix plus splendide que tous les astres, célèbre et chère, qui seule as mérité de porter l’âme du monde, doux bois, clous précieux, sauvez la troupe qui se réunit aujourd’hui pour vous louer, munie de votre signe ! » Et aussitôt que la croix fut restituée en son lieu, les anciens miracles se renouvelèrent. Des morts ressuscitèrent, quatre paralytiques furent guéris, dix lépreux furent purifiés, quinze aveugles recouvrèrent la vue, des démons s’enfuirent des corps dont ils s’étaient emparés ; et ainsi l’empereur, après avoir reconstruit les églises et les avoir comblées de présents, revint dans sa capitale,

Cependant d’autres chroniques donnent un autre récit de cette exaltation de la sainte croix. Elles prétendent que, comme Cosroës s’était emparé de Jérusalem et qu’Héraclius voulait faire, la paix avec lui, le roi des Perses avait juré de ne pas accorder la paix aux Romains aussi longtemps qu’ils n’auraient pas renié le crucifix pour adorer le soleil. Sur quoi Héraclius, rempli d’un saint zèle, l’avait attaqué, battu et repoussé jusqu’à Ctesiphon. Là Cosroës, atteint de dysenterie, avait voulu couronner roi son fils Medase. Ce qu’apprenant, son fils aîné, Syroïs, s’était allié avec Héraclius, avait jeté son père en prison et l’avait enfin fait tuer à coups de flèches. Il avait ensuite rendu à Héraclius le bois de la croix, ainsi que le patriarche Zacharie, que Cosroës avait également emmené de Jérusalem. Et l’empereur s’était empressé de rapporter la croix à Jérusalem, d’où il l’avait ensuite transportée à Constantinople.

II. À Constantinople, un Juif, étant entré dans l’église de Sainte-Sophie, avait aperçu une image du Christ. Voyant qu’il était seul, il tira son épée, visa l’image et frappa le Christ à la gorge : et aussitôt un flot de sang jaillit, qui arrosa le visage et toute la tête du Juif. Celui-ci, épouvanté, prit l’image, la jeta dans un puits, et s’enfuit. Il fut rencontré par un chrétien, qui lui dit : « D’où viens-tu, Juif ? Tu as commis un meurtre ! » Et comme le Juif niait, le chrétien lui dit : « Certes, tu as commis un meurtre, car tu as encore la tête tout arrosée de sang ! » Et le Juif : « En vérité le Dieu des chrétiens est un grand Dieu, et tout confirme sa foi ! Ce n’est pas un homme que j’ai frappé, mais l’image du Christ, et aussitôt le sang a jailli de sa gorge ! » Puis le Juif conduisit ce chrétien jusqu’au puits, d’où l’on retira l’image sainte. Et, aujourd’hui encore, on voit la trace de la blessure dans la gorge du Christ.

III. Dans la ville de Berith, en Syrie, un chrétien, qui avait loué un logement à l’année, avait fixé au mur une croix, devant laquelle il faisait ses prières. Mais, au bout d’une année, il se loua un autre logement et oublia d’emporter le crucifix. Le logement fut alors loué à un Juif qui, un jour, invita à dîner un de ses concitoyens. Et voici que, à table, l’invité aperçoit sur le mur le crucifix. Furieux, il demande à son hôte comment il ose garder chez lui l’image du Nazaréen. En vain l’hôte lui jure, par tous les serments de sa race, que jamais encore il ne s’est aperçu de la présence du crucifix. L’invité feint de se calmer, dit adieu à son hôte affectueusement, et s’en va le dénoncer au chef des Juifs. Aussitôt tous les Juifs de la ville s’assemblent, envahissent le logement, et, apercevant la croix, accablent d’injures et de coups leur malheureux frère, qu’ils jettent, à demi mort, sur les pierres du chemin. Après quoi ils foulent aux pieds l’image sainte, et recommencent sur elle tous les sacrilèges de la passion du Seigneur. Mais, au moment où ils lui percent le flanc d’un coup de lance, voici que de l’eau et du sang en jaillissent si abondamment qu’un grand vase s’en trouve rempli. Les Juifs, stupéfaits, emportent ce sang dans leur synagogue ; et tout malade qui l’applique sur son corps est aussitôt guéri. Ce que voyant, les Juifs vont raconter toute l’histoire à l’évêque du diocèse et reçoivent le baptême. L’évêque transvase le sang miraculeux dans des ampoules de cristal ; puis, mandant près de lui le chrétien à qui appartenait le crucifix, il le questionne sur la provenance de celui-ci. Et le chrétien lui répond : « Ce crucifix est l’œuvre de Nicodème, qui, en mourant, l’a légué à Gamaliel, qui l’a légué lui-même à Zachée, qui l’a légué à Jacques, qui l’a légué à Simon. Après la destruction de Jérusalem, les fidèles l’ont emporté dans le royaume d’Agrippa, et ainsi il est venu entre les mains de mes parents, qui me l’ont légué par héritage. » Ce miracle eut lieu en l’an 750. C’est en souvenir de lui que, le 5 décembre, l’Église institua la fête du Souvenir de la Passion : ou encore, suivant d’autres, le 5 novembre. À Rome, une église fut consacrée en l’honneur du Sauveur, où l’on conserve aujourd’hui encore une ampoule de ce sang, et où une fête solennelle est célébrée à son sujet.

IV. Les infidèles eux-mêmes reconnaissent la vertu de la croix. D’après saint Grégoire, au troisième livre de ses Dialogues, André, évoque de Fondi, ayant permis à une religieuse de demeurer avec lui, le diable, pour le tenter, lui imprima dans l’esprit l’image de cette femme, de telle façon que, dans son lit, il était poursuivi de pensées lubriques. Or, certain soir, un Juif, venant à Rome, et ne trouvant plus de place dans les auberges, s’installa pour la nuit dans un temple d’Apollon. Et, bien qu’il ne fût pas chrétien, il avait si peur d’être puni par les Romains comme un sacrilège, que, par précaution, il eut l’idée de faire le signe de la croix. Or voici que, s’éveillant au milieu de la nuit, il vit toute la troupe des mauvais esprits réunis en conseil, autour d’un chef qui interrogeait chacun d’eux sur le mal qu’il avait réussi à faire.

Saint Grégoire, pour abréger, ne nous dit rien de la discussion qui eut lieu entre ces démons : mais nous pouvons nous en faire une idée d’après un autre exemple, qui se trouve cité dans la vie des Pères. Nous y lisons, en effet ; qu’un homme, étant entré dans un temple d’idoles, vit Satan assis et toutes ses milices debout devant lui. Et Satan dit d’abord à l’un des mauvais esprits : « D’où viens-tu ? » Et le démon : « J’ai été dans telle province, j’y ai suscité des guerres, causé toute sorte de troubles, et répandu beaucoup de sang. Voilà ce que j’ai à t’annoncer ! » Et Satan lui dit : « En combien de temps as-tu fait cela ? » Et lui : « En trente jours. » Et Satan : « Pourquoi as-tu mis tant de temps ? » Et il dit à ses serviteurs : « Fouettez-le de verges, et ne craignez pas d’appuyer ! » Puis un autre diable vint et dit : « Seigneur, j’ai été sur la mer, où j’ai soulevé de grandes tempêtes et fait périr une grande quantité d’hommes. » Et Satan : « En combien de temps as-tu fait cela ? » Et lui : « En vingt jours. » Satan le fit fouetter de la même façon en disant : « Tu ne t’es pas fatigué, pour faire si peu de chose en tant de jours ! » Puis vint un troisième diable qui dit : « J’ai été dans une ville où il y avait une noce. J’ai produit une rixe, où beaucoup de sang a été répandu, et où le marié, notamment, est mort. Voilà ce que j’ai à t’annoncer ! » Et Satan : « En combien de temps as-tu fait cela ? » Et le diable : « En dix jours. » Et Satan : « Tu n’as pas honte d’avoir fait si peu d’ouvrage en tant de jours ! » Et il le fit fouetter comme les deux précédents. Puis vint un quatrième diable qui dit : « Je suis allé dans le désert, et pendant quarante ans j’ai peiné autour d’un certain moine ; mais je viens enfin de le précipiter dans un péché de chair ! » À ces mots, Satan se leva de son trône, alla vers ce diable, lui posa sur la tête sa propre couronne et le fit asseoir près de lui, en disant : « Tu as fait là une grande action, et il n’y a personne qui ait mieux employé son temps ! »

C’est sans doute à un débat du même genre qu’aura assisté le Juif dont parle saint Grégoire. Toujours est-il que, après que de nombreux diables eurent rendu compte de leurs méfaits, l’un d’eux s’avança et révéla quelle tentation charnelle il avait inspirée à l’évêque André, ajoutant que, la veille, à l’heure des vêpres, il avait poussé si loin son œuvre de tentation que l’évêque avait, par manière de caresse, posé sa main sur le dos de la religieuse. Alors Satan l’exhorta à compléter son œuvre, qui lui vaudrait une gloire merveilleuse parmi ses pairs. Puis il lui dit d’aller voir quel était le téméraire qui avait osé venir se coucher dans son temple. Le Juif, comme l’on pense, tremblait de tous ses membres ; mais le diable, s’étant approché de lui, découvrit qu’il était muni du signe de la croix. Et il dit à ses compagnons : « C’est un vase vide, en vérité, mais marqué du signe contre lequel nous ne pouvons rien ! » Aussitôt toute la foule des mauvais esprits disparut ; et le Juif, réveillé, alla trouver l’évêque, à qui il raconta sa vision. Aussitôt André gémit profondément et renvoya de sa maison toutes les femmes qui s’y trouvaient. Le Juif, de son côté, se fît baptiser.

V. Saint Grégoire rapporte également dans ses Dialogues, qu’une religieuse, étant entrée, dans un jardin, aperçut une laitue qui la tenta si fort qu’elle y mordit sans l’avoir bénie d’un signe de croix. Aussitôt le diable pénétra en elle. Et comme saint Équice venait pour l’exorciser, le diable s’écria : « Qu’ai-je fait de mal ? J’étais tranquillement assis, là, sur cette laitue, et voilà que cette religieuse est venue et m’a mordu ! » Mais, sur l’ordre du saint, il fut bientôt forcé de déguerpir.

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