La Légende dorée (Legenda aurea) (page 29)

Jacques de Voragine · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende dorée (trad. T. de Wyzewa, Perrin 1910) · 39 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

VI. Enfin on lit, au livre XI de l’Histoire ecclésiastique, que l’empereur Théodose fit effacer sur les murs d’Alexandrie les emblèmes de Sérapis, et fit peindre, à leur place, le signe de la croix. Ce que voyant, les païens et leurs prêtres se firent aussitôt baptiser, disant qu’une ancienne tradition les avait avertis que leur religion perdrait tout pouvoir le jour où viendrait chez eux le signe de la vie : car il y avait dans leur langue une lettre, tenue pour sacrée, qui avait la forme de la croix, et qui, d’après leur doctrine, était le symbole de la vie future.

CXXXIV SAINTE EUPHÉMIE, vierge et martyre (16 septembre)

Euphémie, fille d’un sénateur, voyant les supplices infligés aux chrétiens sous le règne de Dioclétien, se rendit auprès du juge Priscus et confessa publiquement le Christ. Ce juge ordonnait que les chrétiens fussent mis à mort l’un après l’autre, et que les survivants assistassent au martyre de leurs compagnons, espérant par là les épouvanter et les détourner de leur foi. Or Euphémie, à chaque nouvelle exécution qui se faisait en sa présence, pleurait et se désolait comme si elle-même avait été suppliciée ; ce dont le juge se réjouissait, pensant qu’elle consentirait à sacrifier aux idoles. Il lui demanda enfin de quoi elle se plaignait. Et elle : « Étant de race noble, je me plains de ce que tu me préfères des inconnus et des gens de rien, et de ce que tu leur permettes d’arriver avant moi à la gloire promise ! » Sur quoi le juge, furieux de sa déception, la fit jeter en prison, mais sans la charger de chaînes. Le lendemain, amenée de nouveau devant le juge, elle se plaignit de nouveau de ce que, contrairement à la loi, elle seule n’eût pas été chargée de chaînes. Le juge la fit remettre en prison, après avoir ordonné qu’elle fût souffletée ; et l’ayant suivie dans la prison, il voulut assouvir sur elle sa concupiscence ; mais, à la prière de la vierge, la force divine paralysa le bras qu’il levait sur elle. Et Priscus, croyant à un sortilège, envoya vers elle un de ses fonctionnaires pour lui promettre toute sorte de faveurs si elle consentait à devenir sa maîtresse. Mais l’envoyé trouva la prison fermée, de telle sorte qu’il ne put ni l’ouvrir avec ses clés ni en briser la porte à coups de hache. Et il fut possédé d’un démon, qui le contraignit à se déchirer les chairs de ses propres mains.

Le juge décida ensuite que la sainte eût à être placée sur une roue dont les rayons étaient remplis de charbons ardents ; et l’auteur de cette roue s’entendit avec les bourreaux pour que, sur un signe de lui, la flamme, sortant des rayons, consumât le corps d’Euphémie. Mais Dieu fit en sorte que ce fût cet homme lui-même qui fut consumé tandis qu’Euphémie, délivrée par un ange, apparut debout, saine et sauve, dans les airs. Alors un certain Appellien dit au juge : « Le pouvoir de ces chrétiens ne peut être vaincu que par le fer. Je te conseille donc de la faire décapiter ! » On éleva alors un échafaud ; mais le premier homme qui voulut étendre la main sur Euphémie, pour l’y faire monter, eut aussitôt la main paralysée et fut emporté à demi mort. Un autre, nomme Sosthène, arrivé près d’elle, se convertit tout de suite, lui demanda pardon et, tirant son épée, déclara au juge qu’il se tuerait lui-même plutôt que de toucher à celle que défendaient les anges.

Désespérant de la tuer par ce moyen, le juge dit à son chancelier de mander auprès d’elle les jeunes gens les plus vigoureux et les plus ardents de la ville, afin qu’ils usassent de son corps jusqu’à la faire mourir. Mais le premier qui entra dans la prison aperçut une troupe de vierges resplendissantes qui priaient autour d’Euphémie ; et aussitôt il devint chrétien. Alors le juge la fit suspendre par les cheveux, puis, devant l’inefficacité de ce nouveau supplice, la condamna à être privée de nourriture et à être pressée comme une olive entre d’énormes pierres. Elle resta ainsi pendant sept jours, nourrie par un ange ; et, au bout de sept jours, les quatre grosses pierres se trouvèrent réduites en une fine cendre.

Honteux d’être vaincu par une jeune fille, le juge la fit plonger dans une fosse où se trouvaient trois bêtes d’une férocité effroyable. Mais ces bêtes accoururent près d’elle pour la caresser, et, joignant leurs queues, lui firent comme un trône où le juge la vit s’asseoir. Enfin un bourreau, entrant dans la fosse, perça d’un glaive le côté de la sainte, qui acheva ainsi les épreuves de son martyre. Pour le récompenser, le juge le revêtit d’un manteau de soie et lui ceignit les reins d’une ceinture dorée ; mais, au moment où cet homme sortait de la fosse, un lion s’élança sur lui et le dévora, ne laissant que le manteau, la ceinture et quelques ossements. Quant au juge Priscus, il en vint à se dévorer lui-même, et rendit son âme au démon. Sainte Euphémie fut ensevelie à Chalcédoine, l’an du Seigneur 280 ; et, par ses mérites, tous les Juifs et païens de Chalcédoine se convertirent au christianisme.

CXXXV SAINT LAMBERT, évêque et martyr (17 septembre)

Lambert était noble de naissance, mais il fut plus noble encore par la sainteté de sa vie. Instruit dans les Écritures dès son enfance, il était si aimé de tous que, après la mort de son maître Théodard, il fut élu, à sa place, évêque de Maëstricht. Le roi Childéric avait pour lui une estime toute particulière, et le préférait à tous les autres évêques, jusqu’à ce que, un jour, trompé par la malice croissante des envieux, il le chassa de son siège, et nomma Féramond pour le remplacer.

Lambert se réfugia alors dans un monastère où, pendant sept ans, il donna l’exemple de la plus haute vertu. Mais une nuit, comme il se levait pour prier, il fit par hasard un grand bruit sur le pavé. Et l’abbé, entendant le bruit, dit : « Que celui qui a fait ce bruit aille aussitôt à la croix ! » Aussitôt Lambert, pieds nus, et couvert d’un cilice, courut vers la croix qui était à la porte du monastère, et y resta jusqu’au matin, dans la neige et la glace. Et quand, le lendemain, l’abbé vit que c’était lui qui était allé à la croix, il l’envoya chercher, et, avec tous les moines, lui demanda pardon. Et l’évêque les accueillit avec une indulgence parfaite. Sept ans après, Féramond fût enfin chassé de son siège, et saint Lambert y remonta, par ordre du roi Pépin. Et comme deux méchants recommençaient à le tourmenter, ses amis les tuèrent ainsi qu’ils le méritaient. Vers le même temps, Lambert fit de vifs reproches à Pépin au sujet d’une courtisane qu’il gardait près de lui. Alors le frère de cette courtisane, qui servait à la cour, s’entendit avec Dodon, frère des deux hommes qui avaient été tués ; et, ayant assemblé une armée, ils assiégèrent la maison de l’évêque. Celui-ci était en prière quand un de ses serviteurs vint lui annoncer que la maison était assiégée. Le saint prit d’abord un poignard ; mais bientôt il se ravisa et jeta le poignard, préférant vaincre ses ennemis par sa mort que de souiller de leur sang ses mains sacrées. Il engagea ses compagnons à confesser leurs péchés et à attendre courageusement la mort ; puis il se remit en prière ; et aussitôt les impies, forçant les portes, s’élancèrent sur lui et le mirent à mort. Quand ils se furent retirés, un des serviteurs de Lambert embarqua secrètement, son corps sur un bateau et le transporta dans l’église, où il fut enseveli en grande pompe par les habitants, désolés de sa mort. Cette mort eut lieu en l’an du Seigneur 620.

CXXXVI SAINT CORNEILLE, pape et martyr (18 septembre)

Le pape Corneille, successeur de saint Fabien, fut relégué en exil avec son clergé par l’empereur Décius. En exil, il reçut une lettre d’encouragement de saint Cyprien, évêque de Carthage. Revenu à Rome, il comparut devant Décius, qui, après l’avoir fait frapper de verges plombées, ordonna qu’il fût conduit au temple de Mars, pour sacrifier aux idoles, ou, en cas de refus, pour subir la peine capitale. Comme on le conduisait, un soldat le pria de s’arrêter dans sa maison et de prier pour sa femme Sallustie, qui, depuis cinq ans, était paralysée. Corneille, par sa prière, guérit cette femme : sur quoi son mari et elle, ainsi que vingt autres soldats, se convertirent à la foi chrétienne. Et Décius les fit tous conduire au temple de Mars ; et comme ils se refusaient à sacrifier, tous subirent le martyre avec saint Corneille. Ce martyre eut lieu en l’an 253.

Trois ans plus tard, Cyprien, évêque de Carthage, fut envoyé en exil par le proconsul Patron. Mais le proconsul Galère, successeur de Patron, le rappela à Carthage et le condamna à la peine capitale. Et Cyprien, après avoir remercié Dieu de cette condamnation, recommanda à ses amis de donner quinze pièces d’or à son bourreau pour le récompenser. Puis, fermant les yeux, il reçut le coup mortel, en l’an 256.

CXXXVII SAINT EUSTACHE, martyr (20 septembre)

Eustache s’appelait d’abord Placide. Il commandait les armées de l’empereur Trajan. C’était un homme bon et miséricordieux, mais adonné au culte des idoles. Il avait une femme, païenne comme lui, et comme lui excellente ; et deux fils, à qui il avait fait donner l’éducation la plus raffinée.

Et, comme il persistait dans les bonnes œuvres, Dieu le jugea digne d’être admis à la voie de la vérité. Un jour, étant à la chasse, il rencontra un troupeau de cerfs, parmi lesquels s’en trouvait un plus grand et plus beau que les autres, et qui, dès qu’il aperçut les chasseurs, se sépara de ses compagnons pour s’enfoncer dans le bois. Aussitôt Placide se mit à le poursuivre ; mais, après une longue course, le cerf grimpa sur un rocher ; et Placide, arrêté au pied du rocher, songeait aux moyens de l’atteindre. Et comme il observait avec attention le cerf, il vit briller entre ses cornes une grande croix avec l’image de Notre-Seigneur. Et Dieu, parlant par la bouche du cerf, comme jadis par celle de l’âne de Balaam, lui dit : « Placide, pourquoi me persécutes-tu ? C’est par faveur pour toi que je te suis apparu sous cette forme ; et je suis le Christ, que tu sers sans le connaître. Car tes aumônes sont montées jusqu’à moi ; et c’est pour cela que je suis venu, afin de te faire la chasse, par l’entremise de ce cerf à qui tu fais la chasse ! » Ce qu’entendant, Placide, effrayé, sauta de cheval et se prosterna. Une heure après, se relevant, il dit : « Explique-moi qui tu es, et je croirai en toi ! » Et la voix : « Placide, je suis le Christ, qui ai créé le ciel et la terre, qui ai séparé la lumière des ténèbres, qui ai constitué les années et les jours, qui ai formé l’homme du limon de la terre, qui me suis incarné pour le salut du genre humain, qui ai été crucifié, enseveli, et qui suis ressuscité le troisième jour ! » Ce qu’entendant, Placide se prosterna de nouveau et dit : « Seigneur, je crois en toi ! » Et la voix : « Si tu crois, va trouver l’évêque, et fais-toi baptiser ! » Et Placide : « Seigneur, permets-tu que j’instruise de tout cela ma femme et mes fils, pour que, eux aussi, ils croient en toi ? » Et la voix : « Instruis-les de tout cela, afin qu’ils se purifient avec toi ! Et demain, reviens à cette place ; je t’apparaîtrai de nouveau et je te révélerai ce qui doit arriver. » De retour chez lui, Placide, au lit, raconta l’aventure à sa femme, qui lui dit : « Figure-toi, mon ami, que j’ai vu, moi aussi, en rêve, la nuit passée, un crucifix, et qu’il m’a annoncé que demain, avec mon mari et mes fils, je viendrais à lui ! Je sais maintenant que c’était Jésus-Christ. » Ils se rendirent donc aussitôt auprès de l’évêque de Rome, qui les baptisa avec grande joie, donnant à Placide le nom d’Eustache, à sa femme celui de Théospite, et nommant ses fils Théospit et Agapet.

Après cela Eustache repartit de nouveau en chasse, de nouveau se sépara de son escorte, et, arrivé au pied du rocher, aperçut de nouveau sa vision de la veille. Se prosternant, la face contre terre, il dit : « Daigne, Seigneur, tenir la promesse que tu as faite à ton serviteur ! » Et la voix : « Heureux es-tu, Eustache, d’avoir reçu le signe de ma grâce ! Mais déjà le diable, furieux de ton abandon, arme contre toi. Sache donc que tu auras beaucoup à souffrir, avant d’obtenir la couronne de la victoire ! Ne défaille pas, ne regrette pas ton ancienne gloire ; car je veux que tu apparaisses aux hommes comme un autre Job. Et quand tu seras au comble de l’humiliation, je viendrai à toi et t’apporterai une gloire nouvelle. Dis-moi seulement si tu te résignes à subir toutes ces épreuves ! » Et Eustache : « Seigneur, si c’est nécessaire, envoie-moi toutes les épreuves, à la condition que tu daignes m’accorder la force de les supporter ! » Alors le Seigneur s’envola au ciel, et Eustache, revenu chez lui, raconta à sa femme ce second miracle.

Peu de jours après, la peste fit périr tous les domestiques d’Eustache, puis ses chevaux et tout son bétail. Ce furent ensuite des voleurs qui, voyant sa maison ainsi dévastée, y pénétrèrent la nuit, emportèrent tout ce qu’il y avait, dans la maison, d’or, d’argent et d’objets de valeur : si bien qu’Eustache fut encore trop heureux de pouvoir s’enfuir, nu, avec sa femme et ses fils. Honteux de leur nudité, ils prenaient le chemin de l’Égypte afin de s’y cacher. Arrivés au bord de la mer, ils trouvèrent un bateau et y montèrent. Or le maître du bateau, frappé de la beauté de la femme d’Eustache, éprouva le désir de la posséder. Et comme les voyageurs n’avaient pas de quoi payer leur transport, cet homme exigea que la jeune femme lui fût laissée en gage : ce à quoi Eustache ne voulut point consentir. Alors le maître du bateau ordonna à ses matelots de le jeter à la mer. Et Eustache, l’ayant appris, dut se résigner à leur laisser sa femme. Tristement il s’en allait avec ses deux enfants, et il gémissait, et il disait : « Malheur à moi et à vous, car voici que votre mère se trouve livrée à un autre mari ! » Il parvint ainsi jusqu’à la rive d’un grand fleuve dont les eaux étaient si hautes qu’il n’osait pas les traverser à la nage avec ses deux fils. Il laissa donc l’un d’eux sur le bord, tandis qu’il transportait l’autre. Puis ayant achevé cette première traversée, il déposa l’enfant sur l’autre rive, et revint chercher celui qu’il avait laissé derrière lui. Mais, comme il se trouvait au milieu du fleuve, il vit un loup qui, s’élançant sur l’enfant qu’il allait chercher, le prenait entre ses dents et l’emportait dans le bois. Désespéré, Eustache voulut du moins rejoindre l’enfant à qui il avait fait déjà passer le fleuve. Mais, avant d’atteindre au rivage, il vit qu’un lion accourait et lui enlevait son second fils. Alors le pauvre homme se mit à gémir et à s’arracher les cheveux ; et, certes, il se serait noyé, si la Providence divine ne l’avait retenu.

Cependant des bergers, voyant un lion qui emportait un enfant, se mirent à sa poursuite avec leurs chiens ; et Dieu permit que le lion rejetât l’enfant sans lui faire aucun mal. De même des laboureurs poursuivirent le loup et parvinrent à retirer de sa gueule l’autre enfant. Mais Eustache, qui ignorait tout cela, pleurait et disait : « Malheureux suis-je, jadis si riche, maintenant dépouillé de tout ! Seigneur, tu m’as dit que j’aurais à être tenté comme Job : mais ma peine dépasse celle de ce saint homme, qui avait du moins un fumier où s’étendre, et des amis pour en avoir pitié, et une femme ! À moi, hélas, on a tout pris ! » Il se rendit dans un village où, pendant quinze ans, il cultiva les champs pour gagner de quoi vivre. Et ses fils, élevés dans d’autres villages, grandissaient sans savoir qu’ils étaient frères l’un de l’autre. La femme d’Eustache, elle aussi, vivait encore ; et Dieu n’avait point permis qu’elle fût possédée par l’homme à qui son mari avait dû la laisser : ce misérable en effet, était mort avant d’avoir pu la toucher.

Or l’empereur et le peuple de Rome avaient beaucoup à souffrir des assauts des ennemis. Et l’empereur, se rappelant Placide, qui maintes fois lui avait assuré la victoire, se désolait de sa fuite soudaine. Il envoya donc des soldats dans les diverses parties du monde pour le rechercher, promettant richesses et honneurs à ceux qui parviendraient à découvrir sa retraite. Et deux de ces soldats, qui jadis avaient servi sous les ordres de Placide, vinrent dans le village où vivait leur ancien chef. Placide, qui travaillait dans son champ, les reconnut aussitôt : et les souvenirs qu’ils évoquèrent en lui ravivèrent sa peine. Et il s’écria : « Seigneur, de même que j’ai pu revoir ces hommes, mes compagnons d’autrefois, ne pourrai-je pas revoir un jour ma chère femme ? car, pour mes fils, je sais qu’ils ont été dévorés par des bêtes féroces ! » Puis il vint au-devant des soldats, qui, sans le reconnaître, lui demandèrent s’il ne savait rien d’un étranger nommé Placide, ayant une femme et deux fils. Il répondit qu’il n’en savait rien ; mais il les pria d’être ses hôtes ; et, leur cachant ses larmes, il les servait de son mieux. Et eux, le considérant, se disaient : « Combien cet homme ressemble à celui que nous cherchons ! » Et l’un d’eux dit à l’autre : « Voyons un peu s’il a sur la tête une cicatrice, comme Placide en avait une, à la suite d’une blessure ! » Ils découvrirent la cicatrice, et, certains désormais d’avoir retrouvé l’homme qu’ils cherchaient, ils se jetèrent dans ses bras et l’interrogèrent sur sa femme et sur ses fils. Il leur répondit que ses fils étaient morts, et sa femme prisonnière. Puis les soldats, après avoir raconté aux voisins, accourus en foule, la vaillance et la gloire de leur ancien chef, revêtirent celui-ci d’un manteau somptueux, et se mirent en route avec lui pour se rendre auprès de l’empereur. Ils marchèrent pendant quinze jours. Et l’empereur, apprenant l’arrivée de Placide, courut au-devant de lui, et le couvrit de baisers. Et il le contraignit à reprendre son emploi de jadis, à la tête de l’armée.

Mais Eustache, dénombrant ses troupes, et les jugeant insuffisantes, ordonna de faire une grande levée dans les villes et villages de l’empire. Et, dans chacun des deux villages où étaient élevés ses deux fils, ce furent eux qui se trouvèrent désignés, par le suffrage de tous, comme les plus robustes et les plus vaillants. Ils furent conduits au camp du général, qui, frappé de leur beauté et de leur vertu, se prit d’affection pour eux et les attacha à sa personne.

Ayant défait l’ennemi, Eustache s’arrêta pendant trois jours, avec son armée, dans la ville où demeurait sa femme, qui y tenait une petite auberge. Et Dieu voulut que les deux jeunes gens prissent logement chez leur mère, qu’ils ne connaissaient point. Et là, assis à table, ils se racontaient leurs souvenirs d’enfance. Et leur mère écoutait avidement leurs paroles. Or l’aîné disait au plus jeune : « De mon enfance je ne me rappelle rien, si ce n’est que mon père était général d’armée, que j’avais une mère très belle, et un petit frère également très beau. Une nuit, nous sommes sortis de notre maison, et plus tard nous avons laissé sur un bateau, je ne sais pourquoi, notre mère ; et j’ai vu ensuite, de l’autre rive d’un fleuve, qu’un loup emportait mon frère ; et moi-même, quelques instants après, j’ai été emporté par un lion. Mais des bergers m’ont sauvé et nourri. » Ce qu’entendant, le second soldat se mit à pleurer et dit : « Par Dieu, je suis ton frère, car les laboureurs qui m’ont élevé m’ont raconté qu’ils m’avaient tiré de la gueule d’un loup, au bord du même fleuve ! » Et, tout en larmes, ils se jetèrent aux bras l’un de l’autre. Leur mère, cependant, qui avait entendu leur récit, se rendit le lendemain chez le chef de l’armée et lui dit : « Je te prie, Seigneur, de me faire ramener dans ma patrie, car je suis romaine et de race noble ! » Et, tandis qu’elle parlait, levant les yeux sur Eustache, elle le reconnut. Elle se jeta à ses pieds et lui dit qui elle était. Eustache, la reconnaissant de son côté, la couvrit de baisers, et glorifia Dieu, consolateur des affligés. Puis sa femme lui dit : « Mon ami, où sont nos fils ? » Et lui : « Des bêtes les ont dévorés ! » Et il lui raconta comment ils les avait perdus. Et elle : « Rendons grâces à Dieu, car, de même qu’il nous a permis de nous retrouver l’un l’autre, je crois qu’il va nous permettre de retrouver nos enfants. » Sur quoi elle lui répéta le récit des deux jeunes soldats. Et Eustache, les ayant mandés, leur fit encore répéter leurs récits ; et il reconnut ses fils ; et sa femme et lui, fondant en larmes, ne se fatiguaient point de les embrasser.

Mais, lorsque Eustache revint à Rome avec son armée victorieuse, Trajan venait de mourir, et à sa place venait démonter sur le trône le méchant Adrien. Celui-ci, cependant, fit l’accueil le plus empressé au vainqueur des barbares, et offrit en son honneur un repas magnifique. Mais, le lendemain, s’étant rendu au temple pour sacrifier aux idoles, il vit qu’Eustache se refusait à tout sacrifice. Il lui en demanda la raison. Et Eustache : « Je n’adore pas d’autre dieu que le Christ, et à lui seul je puis sacrifier ! » Alors, l’empereur, furieux, le fit exposer dans l’arène avec sa femme et ses fils, et fit lâcher sur eux un lion féroce. Mais le lion, s’étant approché d’eux, baissa la tête comme pour les saluer, et s’éloigna humblement. L’empereur les fit ensuite plonger à l’intérieur d’un bœuf d’airain rougi au feu, et pendant trois jours il les y laissa. Le troisième jour, quand on les retira, ils étaient morts, mais pas un cheveu, pas une partie de leur corps n’avait trace de brûlure. Les chrétiens emportèrent leurs corps, et, plus tard, construisirent un oratoire sur le lieu où ils les avaient ensevelis. Ce martyre s’accomplit le douzième jour d’octobre, en l’an du Seigneur 120, sous le règne d’Adrien.

CXXXVIII SAINT MATTHIEU, apôtre (21 septembre)

I. L’apôtre Matthieu, prêchant en Éthiopie, y trouva sur son chemin deux mages nommés Zaroës et Arphaxal qui, par leurs sortilèges, parvenaient à priver les hommes de l’usage de leur langue, ce qui leur avait donné une telle vanité qu’ils se faisaient adorer comme des dieux. Or Matthieu, étant arrivé dans la ville de Nadabar, et y ayant été accueilli par l’eunuque de la reine Candace, qu’avait baptisé l’apôtre Philippe, déroutait de telle sorte les artifices des deux mages que, tout ce que ceux-ci faisaient pour le mal des hommes, il le faisait servir à leur bien. On vint un jour lui dire que les mages s’avançaient, accompagnés de deux dragons qui, vomissant du feu par la bouche et les naseaux, semaient la mort sur leur passage. Aussitôt l’apôtre fit le signe de la croix et alla à leur rencontre. Et, dès que les dragons l’aperçurent, ils vinrent humblement s’étendre à ses pieds. Alors Matthieu dit aux mages : « Où donc est votre pouvoir ? Réveillez vos dragons, si vous le pouvez ! » Et quand la foule se fut rassemblée, il ordonna aux dragons de s’en aller, au nom de Jésus ; et ils s’éloignèrent sans faire aucun mal. Matthieu se mit alors à exposer au peuple la gloire du paradis terrestre, élevé tout près du ciel, plus haut que les plus hautes montagnes. Il dit que, dans ce jardin, n’existaient ni ronces ni épines, que les roses et les lys ne s’y fanaient jamais, que tout y gardait une éternelle jeunesse, que les orgues des anges y jouaient jour et nuit, et que les oiseaux y répondaient à l’appel qu’on leur faisait. Et il dit que, de ce paradis terrestre, l’homme avait été chassé, mais que la nativité du Christ lui avait ouvert la porte du paradis céleste.

Or, pendant qu’il prêchait ainsi, un grand tumulte se produisit, et l’on apprit que le fils du roi venait de mourir. Ne pouvant le ressusciter, les mages avaient imaginé de persuader au roi qu’il avait été appelé à faire partie des dieux, de telle sorte qu’on s’apprêtait à lui élever une statue et un temple. Mais l’eunuque susdit, ayant fait mettre les mages sous bonne garde, appela Matthieu, qui, ayant prié, ressuscita le mort. Ce que voyant le roi, qui s’appelait Égippe, fit dire, dans toutes les provinces de son royaume : « Venez voir un dieu qui se cache sous la figure d’un homme ! » La foule arriva donc de toutes parts, avec des couronnes d’or et mille autres présents, prête à offrir des sacrifices au nouveau dieu. Mais l’apôtre les réprimanda, en leur disant : « Hommes, que faites-vous ? Je ne suis pas un dieu, mais le serviteur de mon maître Jésus-Christ ! » Puis, sur son ordre, l’or et l’argent que la foule avait apportés furent employés à la construction d’une grande église, qui se trouva achevée en trente jours. Et l’apôtre y vécut trente-trois ans, et il convertit toute l’Éthiopie. Le roi Égippe se fit baptiser avec sa femme et toute sa maison. Et sa fille Euphigénie, s’étant vouée à Dieu, fut placée par l’apôtre à la tête d’un couvent de plus de deux cents vierges.

Mais, plus tard, le roi Hirtacus, qui avait succédé à Égippe, désira prendre pour femme la pieuse Euphigénie, et promit à l’apôtre la moitié de son royaume si, par son entremise, elle consentait à ce mariage. L’apôtre lui dit de se rendre à l’église, le dimanche suivant, comme faisait son prédécesseur ; ajoutant que là, en présence d’Euphigénie, il apprendrait combien c’était chose bonne qu’un mariage suivant Dieu. Et le roi s’empressa de se rendre à l’église, car il croyait que Matthieu voulait engager Euphigénie à devenir sa femme. Et en effet Matthieu, en présence de tout le peuple, commença par exposer les avantages d’une sainte union ; ce dont le roi se réjouit fort, pensant que l’objet de l’apôtre était de convaincre Euphigénie. Mais alors Matthieu reprit, poursuivant son discours : « Le mariage étant ainsi chose sacrée et inviolable, un esclave qui voudrait posséder la femme de son roi mériterait la mort. Et de même toi, Hirtacus, sachant qu’Euphigénie est la femme du roi éternel, comment oses-tu songer à prendre la femme de plus puissant que toi ? » Ce qu’entendant, le roi, fou de rage, sortit de l’église. L’apôtre, plein de constance et d’intrépidité, engagea le peuple à la patience, et bénit Euphigénie, qui, épouvantée, s’était prosternée à ses pieds. Quand la messe fut achevée, le roi envoya dans l’église un bourreau qui, frappant par derrière, de son épée, l’apôtre debout devant l’autel et les mains jointes, en prière, le tua sur place, et lui assura ainsi la couronne du martyre.

La foule, indignée, s’apprêtait à courir au palais du roi pour y mettre le feu, lorsque les prêtres et les diacres la retinrent, l’engageant à célébrer plutôt, joyeusement, le martyre de l’apôtre. Et le roi, voyant que ni les entremetteuses ni les mages ne parvenaient à fléchir la résolution d’Euphigénie, fit disposer un cercle de flammes autour de son couvent, pour la faire périr avec les autres vierges. Mais saint Matthieu, apparaissant à celles-ci, détourna le feu de leur maison, vers le palais du roi, qui se trouva aussitôt consumé. Seuls le roi et son fils unique échappèrent à l’incendie ; et aussitôt le fils, confessant les crimes de son père, courut au tombeau de l’apôtre, tandis que le père, atteint d’une lèpre hideuse et incurable, se donna la mort de sa propre main. Alors le peuple prit pour roi le frère d’Euphigénie, qui régna soixante ans. Ce prince, et après lui son fils, étendirent encore le culte du Christ, remplissant d’églises toute l’Éthiopie. Quant à Zaroes et Arphaxal, dès le jour où Matthieu avait ressuscité le fils du roi, ils s’étaient enfuis en Perse, où les apôtres Simon et Jude devaient, à leur tour, déjouer victorieusement leurs sortilèges.

II. Quatre choses sont particulièrement remarquables chez saint Matthieu : 1o c’est d’abord la rapidité de son obéissance ; car dès que le Christ l’appela, aussitôt il abandonna son péage, sans s’occuper du détriment qu’il causait à ses patrons, et s’attacha absolument au Christ ; 2o c’est ensuite sa largesse ou libéralité : car aussitôt il prépara pour le Christ un grand repas dans sa maison ; 3o c’est, en troisième lieu, son humilité, qui s’est montrée de deux façons : car, d’abord, lui seul, parmi les évangélistes, a ouvertement reconnu, qu’il était publicain ; et puis, quand les Pharisiens ont murmuré de ce que le Christ s’asseyait à la table d’un pécheur, Matthieu ne leur a rien répondu, tandis qu’il aurait pu leur rappeler qu’eux-mêmes étaient infiniment plus pécheurs que lui ; 4o enfin l’évangile de Matthieu occupe, dans l’Église, une place privilégiée. Il y est, en effet, plus souvent cité que les autres, de même que les Psaumes de David sont cités plus souvent que le reste de l’Ancien Testament.

Le manuscrit de ce vénérable évangile, écrit de la propre main de saint Matthieu, fut retrouvé vers l’an 500, avec les reliques de saint Barnabé. Celui-ci le portait toujours sur lui, et c’est en le mettant sur la tête des malades qu’il les guérissait.

CXXXIX SAINT MAURICE ET SES COMPAGNONS, martyrs (22 septembre)

I. Maurice était le chef de la sainte légion connue sous le nom de Légion Thébaine. Cette légion s’appelait ainsi à cause de la ville de Thèbes, patrie des légionnaires, ville d’une fertilité et d’une richesse merveilleuses, et dont les habitants avaient la réputation d’être grands de taille, courageux au combat, pleins de sagesse et d’intelligence. Thèbes avait cent portes et était placée sur le fleuve Nil, qui s’appelle aussi Gyon, et qui a sa source dans le Paradis Terrestre. C’est à Thèbes que prêcha saint Jacques, frère du Seigneur ; et, grâce à lui, les Thébains se trouvèrent parfaitement instruits dans la foi du Christ.

Or, en l’an 277, Dioclétien et Maximien, voulant extirper du monde entier la foi du Christ, envoyèrent dans toutes les provinces où se trouvaient des chrétiens une lettre déclarant que, si les chrétiens ne se convertissaient pas au culte des idoles, des supplices terribles leur seraient réservés. Mais les chrétiens, ayant reçu cette lettre, congédièrent les messagers sans leur donner de réponse. Alors les deux empereurs, furieux, mandèrent aux diverses provinces que tous les hommes valides eussent à être armés et à venir à Rome pour faire partie des troupes impériales. Sur quoi les Thébains, se conformant au principe chrétien de rendre à César ce qui appartenait à César, organisèrent une légion de six mille six cent soixante-six soldats, qu’ils envoyèrent aux empereurs afin qu’ils assistassent ceux-ci dans les guerres, à la condition de ne point prendre les armes contre les chrétiens. Cette légion avait pour chef saint Maurice : ses porte-étendards s’appelaient Candide, Innocent, Exupère, Victor et Constantin.

Dioclétien confia la Légion Thébaine à son associé Maximien, qui se rendait en Gaule avec une grande armée. Et, avant le départ, le saint pape Marcelin exhorta les légionnaires à se laisser tuer plutôt que de manquer à leur foi chrétienne. Or, lorsque l’armée eut traversé les Alpes, l’empereur ordonna que toutes les légions sacrifiassent aux idoles et jurassent, d’une seule voix, de combattre les rebelles, et tout particulièrement les chrétiens. Ce qu’entendant, la Légion Thébaine se sépara du reste de l’armée et alla s’établir à huit milles plus loin, dans un endroit magnifique appelé Agaune, sur la rive du Rhône. Et quand Maximien lui enjoignit de venir sacrifier aux dieux avec le reste de l’armée, les légionnaires répondirent qu’ils ne pouvaient le faire, étant eux-mêmes chrétiens. L’empereur, furieux, s’écria : « Que ces traîtres sachent donc que ce n’est pas seulement moi-même, mais encore mes dieux que je vais venger d’eux ! » Et il envoya vers la Légion Thébaine une autre de ses légions, avec ordre de décapiter un sur dix des légionnaires rebelles. Et les saints, tendant avec joie leurs cous, se disputaient l’un à l’autre l’honneur de recevoir la mort.

Alors saint Maurice, se levant parmi eux, leur parla ainsi : « Je vous félicite d’être tous prêts à mourir pour le Christ ! J’ai supporté que vos compagnons fussent mis à mort parce que j’ai voulu suivre le précepte du Seigneur, qui a dit à Pierre de remettre son épée au fourreau. Mais maintenant que nous voici entourés des cadavres de nos compagnons, et que nos manteaux sont rougis de leur sang, suivons-les à notre tour dans le martyre ! » Puis, avec l’assentiment de toute la légion, il fit porter à l’empereur la réponse suivante : « Empereur, nous sommes tes soldats, et nous avons pris les armes pour défendre la chose publique. Nous ne sommes ni des traîtres ni des lâches, mais rien ne nous fera abandonner la foi du Christ ! » L’empereur, en entendant cette réponse, ordonna que de nouveau la Légion fût décimée. Et ainsi fut fait. Alors le porte-étendard Exupère, se dressant au milieu de ses compagnons avec son étendard, dit : « Notre glorieux chef Maurice nous a parlé de la gloire de nos compagnons défunts. Exupère, lui non plus, n’a point pris les armes pour résister à de telles attaques. Que nos bras droits jettent donc à terre ces armes terrestres, et ne soient plus armés que de vertu chrétienne ! » Après quoi, avec l’assentiment de tous, il fit répondre à l’empereur : « Empereur, nous sommes tes soldats, mais nous sommes les esclaves du Christ. À toi nous devons le service militaire, à lui l’innocence de nos cœurs. De toi nous recevons le prix de notre travail, de lui nous avons reçu le principe de notre vie. Et nous sommes prêts à subir tous les tourments plutôt que de renier sa foi ! » Alors l’empereur ordonna à son armée de cerner toute la Légion, de façon que pas un seul des légionnaires n’échappât à la mort. Ces soldats du Christ furent donc entourés par les soldats du diable, égorgés, foulés aux pieds des chevaux, et consacrés au Christ par un glorieux martyre. Cela eut lieu en l’an du Seigneur 280.

Cependant, Dieu permit que plusieurs des légionnaires s’échappassent, qui, venant dans d’autres régions, y prêchèrent le nom du Christ. De ce nombre furent Solutor, Adventor et Octave, qui se rendirent à Turin, Alexandre, qui vint à Bergame, Segond, qui évangélisa Vintimille, et aussi les bienheureux Constant, Victor Ours, et d’autres encore.

Or, pendant que les bourreaux de la Légion, s’étant partagé le butin, mangeaient ensemble, un vieillard nommé Victor passa par hasard près d’eux. Invité à s’asseoir avec eux, il leur demanda comment ils avaient le courage de manger parmi tant de cadavres. Et lorsqu’il apprit que c’était pour la foi du Christ que leurs victimes étaient mortes, il soupira profondément, déclarant qu’il aurait été bien heureux de périr avec elles : sur quoi, les bourreaux, découvrant qu’il était chrétien, l’égorgèrent aussitôt.

Plus tard Maximien et Dioclétien se dépouillèrent tous deux, le même jour, de la pourpre impériale, le premier à Milan, le second à Nicomédie, laissant l’empire à trois jeunes gens, Constance, Maxime et Galère. Mais comme Maximien voulait reprendre le pouvoir, il fut poursuivi par son gendre Constance, et finit ses jours par la pendaison.

Le corps de saint Innocent, un des légionnaires, était tombé dans les eaux du Rhône ; il en fut retiré et enseveli avec les autres corps, dans l’église du lieu, par les évêques Domitien, de Genève, Gratus, d’Aoste, et Protais. À la construction de cette église était employé un artisan païen. Le dimanche, il travaillait seul, pendant que ses compagnons célébraient le jour du Seigneur. Or la Légion sacrée lui apparut, et lui reprocha de profaner, comme il faisait, le jour sacré, en s’occupant d’un travail manuel au lieu de s’occuper des choses divines. Et aussitôt cet artisan, convaincu, courut à l’église et demanda à devenir chrétien.

II. Certaine femme avait confié son fils à l’abbé du monastère de Saint-Maurice en Valais, où reposent les corps des saints martyrs. Le jeune homme mourut au milieu de ses études ; et sa mère, désespérée, le pleurait jour et nuit. Alors saint Maurice lui apparut et lui dit : « Ne pleure point ton fils comme s’il était mort, mais sache qu’il habite avec nous. Que si tu en désires une preuve, demain et tous les jours de ta vie lève-toi à temps pour assister aux matines : tu entendras la voix de ton fils parmi les voix des moines qui chantent les psaumes ! » Et en effet, la mère, tous les matins, entendit la voix de son fils mêlée à celle des moines.

III. Le roi Gontran qui, ayant renoncé aux pompes du monde, distribuait ses trésors aux pauvres et aux églises, envoya un prêtre à Saint-Maurice pour demander quelques reliques des saints légionnaires. Mais comme le prêtre revenait avec les reliques, une grande tempête s’éleva sur le lac de Lausanne, où le bateau qui le portait faillit périr ; mais il plaça sur les flots la châsse qui contenait les reliques, et aussitôt un grand calme succéda à la tempête.

IV. L’an du Seigneur 963, des moines, qui venaient de Rome et avaient obtenu du pape Jean les corps du pape saint Urbain et du martyr saint Tiburce, visitèrent en passant l’église des saints martyrs. Ils obtinrent de l’abbé et des moines d’emporter aussi le corps de saint Maurice et la tête de saint Innocent, pour les placer à Auxerre, dans l’église que saint Germain avait dédiée à ces deux saints.

V. Pierre Damien raconte qu’il y avait en Bourgogne un clerc orgueilleux et ambitieux qui s’était emparé par force d’une église de saint Maurice. Et comme, un jour, à la fin de la messe, il entendait chanter que « quiconque s’élève sera abaissé », le misérable s’écria : « C’est faux, car, si je m’étais humilié devant mes ennemis, je ne posséderais pas aujourd’hui une aussi riche église ! » Mais aussitôt la foudre, pareille à un glaive de feu, pénétra dans la bouche qui venait de prononcer ce blasphème ; et le mauvais clerc fut tué sur-le-champ.

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