La Légende dorée (Legenda aurea) (page 30)
CXL SAINTE JUSTINE, vierge et martyre (26 septembre)
Justine était fille d’un prêtre païen d’Antioche. Tous les jours, assise à sa fenêtre, elle entendait lire l’Évangile par le diacre Proclus : et c’est ainsi qu’elle se convertit à la foi chrétienne. Sa mère fit part de la chose à son père, un soir, dans le lit où ils dormaient ensemble. Et quand ils se furent endormis, le Christ leur apparut, entouré d’anges, et leur dit : « Venez à moi, je vous donnerai le royaume des cieux ! » Réveillés, ils se firent baptiser avec leur fille.
Sainte Justine eut beaucoup à souffrir d’un mage nommé Cyprien, qu’elle finit par convertir à la foi du Christ. Ce Cyprien, qui avait été consacré au diable dès l’âge de sept ans, pratiquait les arts magiques, et savait, par exemple, changer les femmes en chevaux. S’étant pris d’amour pour Justine, c’est à la magie qu’il eut recours pour parvenir à la posséder, comme aussi pour la livrer à un certain Acladius, qui était également amoureux de la jeune fille. Il appelle donc le diable, qui, lui apparaissant, lui demande ce qu’il lui veut. Et Cyprien : « J’aime une jeune fille de la secte des Galiléens. Peux-tu faire en sorte que je la possède ? » Et le diable : « Comment ne le pourrais-je pas, moi qui ai pu chasser l’homme du paradis, forcer Caïn à tuer son frère, amener les Juifs à tuer le Christ, et troubler et corrompre l’humanité entière ? Prends cet onguent et enduis-en la porte de sa maison ; et moi, aussitôt, j’allumerai dans son cœur un grand amour pour toi. » La nuit suivante, le démon s’approche de Justine et s’efforce d’exciter son cœur à cet amour criminel. Mais elle, sentant le danger, se recommande pieusement au Seigneur et munit tout son corps du signe de la croix. À ce signe, le diable, épouvanté, s’enfuit et revient près de Cyprien, à qui il avoue son échec. Cyprien le renvoie, et appelle un diable plus puissant. Et celui-ci : « Je sais ton désir, et j’ai vu l’échec de mon compagnon. Mais moi je ferai mieux que lui, et je réussirai où il a échoué ! » Après quoi il se rend chez Justine et s’efforce d’exciter son âme à l’amour de Cyprien. Mais la sainte, de nouveau, repousse la tentation au moyen d’un signe de croix. Alors Cyprien invoque le prince des diables et lui dit : « Votre pouvoir est-il donc si petit qu’une jeune fille suffise à le vaincre ? » Le diable, piqué au jeu, prend la forme d’une jeune fille, et, s’approchant de Justine, lui dit : « Je viens près de toi pour vivre avec toi dans la chasteté ; mais dis-moi d’abord, je te prie, quelle sera la récompense de nos efforts ! » Et Justine : « La récompense sera grande, et la peine petite ! » Alors le démon : « Mais Dieu n’a-t-il pas dit aux hommes de croître et de multiplier et de remplir la terre ? Je crains, chère amie, qu’en persévérant dans la chasteté nous ne désobéissions à Dieu au lieu de le satisfaire ! » Et Justine, sous l’action du démon, commença à douter, et son cœur s’enflamma de concupiscence, au point que déjà elle voulait se lever pour aller se chercher un amant. Mais bientôt, revenant à elle, et comprenant à qui elle avait affaire, elle se munit du signe de la croix, et le diable s’évanouit sous son souffle, comme une cire qui fond. Il prit alors la forme d’un beau jeune homme, s’approcha d’elle dans le lit où elle était couchée, et voulut se jeter sur elle pour l’embrasser. Mais Justine, devinant le malin esprit, le repoussa d’un signe de croix. Alors le diable, avec la permission de Dieu, l’accabla de fièvre, et répandit la peste dans la ville d’Antioche, et fit proclamer, par des possédés, que toute la ville périrait si Justine ne consentait pas à prendre un mari. Aussitôt la foule se pressa devant la maison des parents de Justine, demandant que la jeune fille fût livrée à un mari pour détourner le fléau. Mais Justine, après avoir résisté pendant sept ans, pria pour eux et la peste disparut.
Voyant enfin l’inutilité de toutes ses ruses, le diable revêtit la forme de Justine, pour salir du moins la réputation de la sainte. Sous cette forme, il vint trouver Cyprien et se jeta dans ses bras. Et Cyprien, ravi de joie, s’écria : « Merci d’être venue, Justine, la plus belle des femmes ! » Mais le diable ne put supporter d’entendre nommer Justine, et aussitôt s’évanouit en fumée. Et Cyprien, se voyant déçu, fut rempli de tristesse. Longtemps il veilla devant la porte de la jeune fille, se transformant tantôt en femme, tantôt en oiseau ; mais, devant la jeune fille, il n’était plus ni femme, ni oiseau, et reprenait aussitôt sa forme naturelle. Et de même Acladius, qui s’était transformé par magie en moineau, et voletait devant la fenêtre de Justine, reprit sa forme première dès que la jeune fille l’aperçut. Et son épouvante fut extrême, car il craignait de se tuer en tombant. Mais Justine eut pitié de lui, et le fit descendre par une échelle, en l’avertissant de renoncer à ses folies, s’il ne voulait pas s’exposer à être condamné comme magicien.
Alors Cyprien invoqua une dernière fois le diable et, lui dit : « Dis-moi, je t’en prie, en quoi réside le pouvoir de cette jeune fille ? » Et le diable : « Je te le dirai, si tu consens à me jurer solennellement que jamais tu ne t’éloigneras de moi. » Et Cyprien : « Je te le jure ! » Alors le diable : « C’est en faisant le signe de la croix que cette jeune fille détruit tout mon pouvoir. » Et Cyprien : « Donc le crucifié a plus de pouvoir que toi ? » Et le diable : « Il a plus de pouvoir que tout le reste du monde, et c’est lui qui livre au feu éternel tous ceux que nous parvenons à séduire. » Alors Cyprien : « Ainsi, je dois, moi aussi, devenir l’ami du crucifié, pour éviter ce châtiment ? » Et le diable : « Tu m’as juré solennellement de ne jamais t’éloigner de moi ! » Mais Cyprien : « Je te méprise avec tout ton vain pouvoir, et je renonce à toi et à tous tes diables, et je me munis du signe de la croix ! » Et aussitôt le diable s’enfuit, tout confus. Alors Cyprien se rendit auprès de l’évêque. Et celui-ci, croyant qu’il venait pour tromper les chrétiens, lui dit : « Que ceux-là te suffisent, Cyprien, qui sont hors de l’Église : contre l’Église, tu n’as pas de pouvoir ! » Mais Cyprien lui raconta ce qui lui était arrivé et lui demanda à être baptisé. Et, depuis lors, il se distingue si éminemment, tant par la science que par la vertu, que, à la mort de l’évêque, il fut lui-même ordonné évêque. Il fit entrer Justine dans un monastère, où elle devint abbesse d’une foule de saintes jeunes filles. Et souvent saint Cyprien écrivait des lettres aux martyrs pour les encourager dans leur lutte. Or le seigneur de la région fit comparaître devant lui Cyprien et Justine, et leur enjoignit de sacrifier aux idoles. Et comme ils persistaient dans la foi du Christ, il les fit plonger dans une chaudière pleine de cire, de poix, et de graisse. Mais ils n’en éprouvèrent aucun mal, et s’y rafraîchirent comme dans un bain d’eau froide. Alors le prêtre des idoles dit à ce préfet : « Laisse-moi me mettre devant la chaudière, et aussitôt je vaincrai tout le pouvoir de ces deux imposteurs ! » Et quand il fut devant la chaudière, il s’écria : « Grand est le Dieu Hercule, et grand Jupiter, le père des dieux ! » Et aussitôt jaillit une flamme qui le consuma. Alors Cyprien et Justine furent extraits de la chaudière et décapités. Leurs corps restèrent pendant sept jours livrés aux chiens ; ils furent ensuite transportés à Rome et reposent aujourd’hui, dit-on, à Plaisance. Leur martyre eut lieu sous Dioclétien, le 6 octobre 280.
CXLI SAINTS COME ET DAMIEN, martyrs (27 septembre)
I. Come et Damien étaient frères. Ils naquirent dans la ville d’Égée, d’une pieuse mère, nommée Théodote. Ayant appris la médecine, ils reçurent de l’Esprit-Saint une telle faveur qu’ils purent guérir toutes les maladies, non seulement des hommes, mais même des chevaux ; et jamais ils n’admettaient qu’on les payât de leurs soins. Or une dame, appelée Palladie, qui avait déjà dépensé en frais de médecins tout ce qu’elle avait, vint trouver les deux frères, qui la guérirent aussitôt. Elle offrit alors à Damien un petit présent, que, d’abord, il refusa d’accepter, mais que, cependant, il accepta enfin, non point par cupidité, mais par égard pour le zèle et la bonne volonté de la pauvre femme qui le lui offrait. Et Come, dès qu’il le sut, ordonna qu’après sa mort ses restes fussent ensevelis à part de ceux de son frère. Mais, la nuit suivante, le Seigneur lui apparut, et excusa Damien de l’acceptation du présent.
Entendant leur renommée, le proconsul Lysias les fit venir, et leur demanda quels étaient leurs noms, leur patrie, leur fortune. À quoi les saints répondirent : « Nos noms sont Come et Damien, et nous avons encore trois autres frères qui s’appellent Antime, Léonce et Euprépie ; notre patrie est l’Arabie ; et quant à la fortune, c’est chose que les chrétiens ne connaissent pas. » Alors le proconsul fit aussi venir leurs frères ; puis, sur leur refus de sacrifier aux idoles, il leur fit percer de clous les pieds et les mains. Comme ils se raillaient de ces supplices, il les fit ensuite charger de chaînes et précipiter dans la mer ; mais aussitôt un ange les retira des flots, et ils se retrouvèrent devant le proconsul. Et celui-ci : « Vous êtes de puissants sorciers, pour faire de telles choses ! Enseignez-moi donc vos sortilèges, au nom de mes dieux ! » Aussitôt deux démons s’emparèrent de lui et le frappèrent durement au visage. Et lui, se tournant vers les deux saints : « Par pitié, mes amis, priez pour moi votre Dieu ! » Ils prièrent, et les démons s’enfuirent. Alors Lysias : « Voyez-vous combien mes dieux sont irrités de ce que j’aie eu la pensée de les abandonner ! Aussi, désormais, ne vous permettrai-je plus de les blasphémer ! » Alors il les fit jeter dans un grand feu ; mais la flamme ne leur fit aucun mal, et brûla seulement un grand nombre de païens, qui se tenaient à l’entour.
Attachés sur un chevalet, un ange les préserve de toute souffrance, et la fatigue des bourreaux met un terme au supplice. Alors le proconsul fait conduire en prison les trois frères de Come et de Damien ; et quant à ceux-ci, il les fait mettre en croix et lapider. Mais les pierres qu’on leur lance rejaillissent sur ceux qui les lancent, et en blessent un grand nombre. Alors le proconsul, furieux, fait ramener les trois autres frères, et ordonne que les deux saints, sur leur croix, soient percés de flèches ; mais les flèches, au lieu d’entrer dans leurs chairs, se retournent contre ceux qui les lancent. Enfin le proconsul, confus de sa défaite, les fait décapiter tous les cinq, au lever du jour.
Les chrétiens, se rappelant la parole de Corne, voulurent alors enterrer Damien à part de ses frères ; mais soudain on entendit un chameau qui, prenant voix humaine, ordonna d’ensevelir ensemble les cinq martyrs. Cela se passait sous le règne de Dioclétien.
II. Un paysan s’était endormi dans son champ, après la moisson, lorsqu’un serpent lui entra dans la bouche. Réveillé, le paysan revint chez lui sans rien sentir ; mais, vers le soir, il fut pris de souffrances atroces. Il invoqua alors saints Come et Damien, se rendit dans leur église ; et, dès qu’il y fut arrivé, voici que le serpent lui sortit de la bouche comme il y était entré.
III. Un homme qui partait pour un long voyage recommanda sa femme aux saints Come et Damien ; après quoi il lui indiqua un signe qui, lorsqu’on le ferait devant elle, signifierait qu’on vient de sa part et pour l’appeler. Or le diable, l’ayant vu indiquer ce signe, va trouver la femme, et lui dit qu’il vient la chercher de la part de son mari. Et elle, hésitant : « Je reconnais bien le signe ; mais je ne te croirai que si tu me le jures, au nom des saints martyrs Come et Damien, à qui mon mari m’a recommandée ! » Le diable le lui jura, et elle le suivit. Mais bientôt, quand ils arrivèrent dans un lieu écarté, elle s’aperçut que son guide voulait la jeter à bas de son cheval, pour la tuer. Alors elle s’écria : « Saints Come et Damien, secourez-moi, car c’est en me fiant à vous que j’ai suivi cet homme ! » Et aussitôt les deux saints accoururent à son secours, avec une troupe toute vêtue de blanc, et forcèrent le diable à s’enfuir honteusement.
IV. Le pape Félix fit construire à Rome une grande église en l’honneur des deux saints. Cette église avait pour gardien un homme qui avait une jambe toute rongée par un cancer. Et voici que, dans son sommeil, le pieux gardien vit saints Corne et Damien lui apparaître avec des onguents. Et l’un des deux saints dit à l’autre : « Où trouverons nous des chairs fraîches, pour mettre à la place des chairs pourries que nous allons couper ? » L’autre saint répondit : « On a enterré aujourd’hui un Maure dans le cimetière de Saint-Pierre aux Liens ; prenons une de ses jambes et donnons-la à notre serviteur ! » Et les deux saints firent ainsi ; après quoi ils donnèrent au gardien la jambe du Maure, et rapportèrent dans le tombeau de celui-ci la jambe du malade. Et celui-ci, à son réveil, se voyant guéri, raconta à tous sa vision, et le miracle qui l’avait suivie. On courut alors au tombeau du Maure : on découvrit qu’une de ses jambes manquait, et que, à sa place, se trouvait la jambe malade du gardien.
CXLII SAINT MICHEL, archange (29 septembre)
Le nom de Michel signifie « pareil à un dieu ». Saint Grégoire dit que, chaque fois que Dieu veut faire un grand acte de résistance, c’est l’archange saint Michel qu’il charge de le représenter. C’est lui, en effet, comme dit Daniel, qui, au temps de l’Antéchrist, se lèvera pour défendre les élus ; c’est lui qui a lutté contre Satan et ses mauvais anges, et qui les a chassés du ciel ; c’est lui qui a arraché au diable le corps de Moïse, que le diable voulait détruire pour se faire lui-même adorer des Juifs ; c’est lui qui recueille les âmes des saints et les conduit au paradis ; c’est lui qui fut jadis prince de la synagogue, et dont Dieu fit ensuite le prince de son Église ; c’est lui qui apporta aux Égyptiens les sept plaies, qui partagea les eaux de la mer Rouge, qui conduisit le peuple dans le désert jusqu’à la terre promise ; c’est lui qui, dans l’armée des anges, porte la bannière du Christ ; c’est lui qui tuera l’Antéchrist au mont des Oliviers ; c’est à sa voix que les morts ressusciteront ; et c’est lui qui, au jour du jugement dernier, présentera la croix, les clefs, la lance et la couronne d’épines.
La fête de saint Michel a pour objet de célébrer son apparition sa victoire, sa dédication et son souvenir.
1o Son apparition s’est manifestée en plusieurs circonstances. Il est apparu, d’abord, sur le mont Gargan, qui se trouve en Pouille, auprès de la ville de Manfrédonie. L’an du Seigneur 390, vivait dans cette ville un homme, nommé Garganus, qui possédait un énorme troupeau de bœufs et de moutons. Et comme ses troupeaux paissaient au flanc de la montagne, un taureau, laissant ses compagnons, grimpa jusqu’au sommet de la montagne. Garganus se mit à sa recherche, avec une foule de ses serviteurs, et le trouva enfin, au sommet de la montagne, près de l’entrée d’une caverne. Furieux, il lança contre lui une flèche empoisonnée ; mais celle-ci, comme repoussée par le vent, se retourna vers lui et le frappa lui-même. Ce qu’apprenant, la ville entière fut émue et vint demander à l’évêque l’explication du prodige. L’évêque ordonna un jeûne de trois jours, au bout duquel saint Michel apparut, et lui dit : « Sache que c’est par ma volonté que cet homme a été frappé de sa flèche ! Je suis l’archange Michel. J’ai résolu de me garder ce lieu ; et j’ai eu recours à ce signe pour faire connaître que j’en étais l’habitant et le gardien. » Aussitôt l’évêque, avec toute la ville, se rendit en procession sur la montagne. Et, personne n’osant entrer dans la caverne, on pria l’archange devant le seuil.
La seconde apparition eut lieu vers l’an du Seigneur 710, dans un lieu appelé la Tombelaine, qui est au bord de la mer, à une distance de six milles de la ville d’Avranches. Saint Michel apparut à l’évêque de cette ville et lui ordonna de lui élever une église en cet endroit. Et comme l’évêque doutait de l’endroit exact ou devait être construite l’église, l’archange lui dit qu’elle devait s’élever à l’endroit où l’on trouverait un taureau caché par des voleurs. Or il y avait, dans cet endroit, deux roches qu’aucune force humaine ne pouvait soulever. Saint Michel apparut à un habitant, lui pardonna de se rendre en ce lieu, et de soulever les roches. Et l’homme les souleva aussi aisément que si elles n’avaient eu aucun poids. Ainsi fut construite cette église ; et l’on y transporta, de l’église du mont Gargan, une partie du manteau que l’archange avait déposé sur l’autel, et une partie du marbre sur lequel s’étaient posé ses pieds. Et, comme on manquait d’eau en cet endroit, l’archange dit de creuser un trou dans un rocher très dur ; et aujourd’hui encore l’eau en jaillit, avec une extrême abondance. Cette apparition est célébrée en ce lieu, le 17 novembre, par une fête solennelle.
Le même lieu fut témoin d’un autre miracle mémorable. Il y a là une montagne que la mer entoure de toutes parts ; mais, le jour de la fête de saint Michel, un passage s’y ouvre pour le peuple. Or, un jour qu’une grande foule s’y pressait vers l’église, une femme s’y trouvait mêlée qui était enceinte et près d’accoucher. Et voici que, tout à coup, les vagues affluèrent d’un grand élan, et toute la foule épouvantée s’enfuit sur le rivage, à l’exception de la femme enceinte qui, ne pouvant fuir, fut prise par les flots. Mais l’archange saint Michel la garda de tout mal. Au milieu des flots, elle enfanta un fils, qu’elle allaita de son sein ; puis la mer lui livra passage, et on la vit sortir avec son enfant.
La troisième apparition eut lieu à Rome, au temps du pape Grégoire. Ce pape avait institué de grandes litanies, à cause de la peste qui sévissait à Rome. Et un jour, comme il priait pour son peuple, il vit d’abord, au-dessus d’une forteresse appelée autrefois le tombeau d’Adrien, un grand ange qui essuyait un glaive tout sanglant et le remettait au fourreau. Saint Grégoire reconnut l’archange Michel, et, comprenant que sa prière avait été exaucée, il fit construire en cet endroit une église en l’honneur des saints Anges. Et, aujourd’hui encore, la forteresse porte le nom de Fort Saint-Ange. Le souvenir de cette apparition se célèbre le 7 mai, en même temps que celui de l’apparition du mont Gargan.
La quatrième apparition est celle que nous raconte, l’Histoire tripartite. Il y a, près de Constantinople, un endroit où l’on célébrait autrefois la déesse Vesta, mais où s’élève aujourd’hui une église en l’honneur de saint Michel, et cet endroit porte le nom de Michaëlium. Un homme, appelé Aquilin, y souffrait de la fièvre. Les médecins lui donnèrent une potion ; mais il la rendit, et ensuite il rendait tout ce qu’il avalait. Se voyant sur le point de mourir, il se fit transporter au lieu que j’ai dit ; et là saint Michel, lui apparaissant, lui dit de faire, avec du miel, du vin et du poivre un breuvage où il tremperait tous ses aliments : Aquilin le fit, et fut guéri, bien que ce fût chose contraire aux lois de la médecine de faire prendre à un fiévreux des boissons chaudes.
2o Non moins nombreuses sont les victoires de saint Michel. La première est celle qu’il fit remporter aux habitants de la susdite ville de Manfrédonie. En effet, peu de temps après l’apparition du mont Gargan, les Napolitains, encore païens, se mirent en guerre contre les habitants de Manfrédonie et ceux d’une ville voisine, Benévent. Les Manfrédoniens, sur le conseil de leur évêque, demandèrent un armistice de trois jours, pendant lesquels ils jeûnèrent et invoquèrent l’assistance de leur patron saint Michel. La troisième nuit, saint Michel apparut à l’évêque, lui dit que ses prières étaient exaucées, promit la victoire à ses concitoyens, et leur conseilla d’attaquer l’ennemi à quatre heures du matin. Et à peine l’attaque était-elle commencée que le mont Gargan mugit terriblement, les éclairs luirent en foule, suivis d’une obscurité profonde ; et six cents hommes de l’armée, ennemie périrent, tant par le fer des Manfrédoniens, que par les flèches de feu provenant d’un arc invisible. Le reste des Napolitains, ayant reconnu la puissance de l’archange, abjurèrent leur idolâtrie pour se convertir à la foi chrétienne.
En second lieu doit être citée la victoire que remporta saint Michel quand il chassa du ciel le dragon, c’est-à-dire Lucifer, avec toute sa suite. On sait, en effet, comment, Lucifer ayant aspiré à devenir l’égal de Dieu, l’archange porte-enseigne des armées célestes le chassa du ciel avec toute sa suite et les enferma, jusqu’au jour du jugement dernier, dans les ténèbres infernales. Car les démons n’ont le droit d’habiter ni dans le ciel, qui est la partie supérieure de l’air, ni sur la terre, où leur séjour nous serait intolérable. Mais ils habitent un espace entre le ciel et la terre : de façon que lorsqu’ils regardent en haut, ils souffrent de la vue du ciel qu’ils ont perdu ; et lorsqu’ils regardent en bas, ils envient le sort des hommes, qui peuvent s’élever là d’où eux-mêmes sont tombés. Mais souvent, avec la permission de Dieu, ils descendent parmi nous pour nous éprouver, et volent autour de nous comme des mouches. Et ils sont innombrables, et tout l’air que nous respirons en est rempli comme de mouches. Mais, suivant l’opinion d’Origène leur nombre diminue à chaque victoire que nous remportons sur eux : car un démon qui a été vaincu par un saint homme ne peut plus, désormais, tenter personne au moyen du vice sur lequel il a été vaincu.
Une autre victoire est celle que saint Michel et ses compagnons remportent tous les jours sur les démons, en nous défendant contre eux et en nous délivrant de leurs tentations. Et c’est en trois façons que les anges nous délivrent de la tentation des démons : 1o en refrénant le pouvoir des démons ; 2o en refrénant notre concupiscence ; 3o en imprimant dans notre esprit le souvenir de la passion du Seigneur.
Quatrième victoire : celle que l’archange saint Michel remportera sur l’Antéchrist quand il le tuera. Car on verra alors, comme le dit Daniel, le prince Michel se lever et protéger les élus contre l’Antéchrist. Puis, comme le dit la Glosse de l’Apocalypse, l’Antéchrist feindra d’être mort, se cachera pendant deux jours, puis reparaîtra, se disant ressuscité, et au moyen d’artifices magiques s’élèvera dans les airs. Mais quand il sera parvenu sur le mont des Oliviers, à l’endroit d’où le Seigneur est monté au ciel, Michel se dressera en face de lui et le tuera.
3o La fête de saint Michel est considérée comme une fête de dédication, parce que saint Michel a révélé aux Manfrédoniens que le sommet du mont Gargan lui appartenait et devait lui être dédié. Revenus de leur victoire, les Manfrédoniens se demandèrent s’ils devaient entrer dans le lieu que s’était réservé l’archange, pour le consacrer. L’évêque s’en rapporta, sur ce point, au pape Pelage, qui lui conseilla de s’en rapporter à saint Michel lui-même. De nouveau il y eut trois jours de prières et de jeûnes. Le troisième jour, saint Michel apparut à l’évêque et lui dit : « Vous n’avez pas besoin de consacrer l’église que je me suis construite, car je l’ai consacrée moi-même ! » Et il ordonna à l’évêque de se rendre en ce lieu le lendemain et les jours suivants, avec la foule, pour y prier, ajoutant qu’il se constituait le patron spécial de la ville. Et, en signe de la susdite consécration, il leur dit qu’ils trouveraient des traces de pas d’homme gravées sur le marbre. Le lendemain, donc, l’évêque et tout le peuple entrèrent dans la caverne ; ils y trouvèrent une grande crypte avec trois autels, dont deux à l’occident et un à l’orient, ce dernier entouré d’un manteau rouge. On y célébra la messe, tous les assistants communièrent, et l’évêque établit en ce lieu des prêtres et des clercs, pour y célébrer l’office divin. Dans cette caverne se trouve une source d’eau transparente et douce, que le peuple boit après la communion, et qui guérit diverses maladies. Et c’est en apprenant tout cela que le Souverain Pontife a ordonné de fêter ce jour, dans le monde entier, en souvenir de saint Michel.
4o Enfin l’Église célèbre, ce jour-là, le souvenir de saint Michel et de tous les anges. Nous devons, en effet, nous souvenir d’eux, et les louer et les honorer, pour de nombreux motifs : ils sont nos gardiens, nos assistants, nos frères et concitoyens, les porteurs de nos âmes au ciel, les représentants de nos prières devant Dieu, et nos consolateurs dans les tribulations. Ils sont, d’abord, nos gardiens : car tout homme a près de lui deux anges, un mauvais pour l’éprouver, et un bon pour le garder. Notre bon ange nous garde dès le sein de notre mère, c’est lui qui nous empêche, sitôt nés, de mourir avant de recevoir le baptême ; et, dans l’âge adulte, il nous exhorte au bien, et nous défend contre l’oppression du tentateur. En second lieu, les anges sont nos assistants ; car, comme le dit le livre des Hébreux, ils sont des esprits chargés de missions. Et rien ne montre autant la bonté divine, ainsi que l’amour de Dieu pour nous, que ce fait que Dieu chargé ces esprits sublimes, qui sont ses familiers, de venir nous aider dans notre salut. En troisième lieu, les anges sont nos frères et nos concitoyens. Car tous les élus sont répartis parmi la hiérarchie des anges, d’après leurs mérites ; les uns sont placés parmi les anges du degré supérieur, d’autres parmi ceux du degré inférieur, d’autres parmi ceux du degré moyen. Et seule la sainte Vierge est au-dessus d’eux tous. En quatrième lieu, les anges sont les porteurs de nos âmes au ciel : ainsi, dans l’Évangile de saint Luc, le mendiant Lazare est « porté par un ange dans le sein d’Abraham ». En cinquième lieu, ils sont les représentants de nos prières devant Dieu : témoin l’ange disant à Tobie : « Pendant que tu priais en pleurant et ensevelissais les morts, j’ai présenté ta prière au Seigneur. » En sixième et dernier lieu, les anges sont nos consolateurs dans les tribulations. Ils le sont de trois façons : 1o en nous réconfortant et raffermissant ; 2o en nous aidant à souffrir ; 3o en réfrigérant nos tribulations, comme l’a fait l’ange du Livre de Daniel qui, étant descendu dans la fournaise auprès des trois jeunes gens, y fit souffler, au milieu des flammes, une brise parfumée.
CXLIII SAINT FURSY, évêque (29 septembre)
L’évêque Fursy, après une longue vie pleine de vertus, rendit son âme à Dieu. Il vit alors venir à lui trois anges, dont deux emportèrent son âme, tandis que le troisième les précédait, armé d’un bouclier blanc, et tenant en main un glaive de feu. Il vit aussi des démons qui, pour l’empêcher d’avancer, lançaient sur lui des flèches enflammées ; mais l’ange qui le précédait parait ces flèches avec son bouclier, et aussitôt les éteignait. Alors les démons dirent aux anges : « Cet homme a souvent tenu des discours oiseux ; il n’a pas le droit d’être admis dans l’assemblée des bienheureux ! » Et l’ange : « Si vous n’apportez point la preuve qu’il ait eu de grandes vices, de ses menus défauts il ne sera point puni ! » Alors un des démons : « Si Dieu est juste, cet homme ne sera point sauvé ; car l’évangile dit que celui-là n’entrera pas au royaume des cieux qui n’aura point su s’abaisser pour devenir pareil à un enfant ! » Et l’ange : « Cet homme à eu l’innocence dans le cœur ; mais l’habitude humaine l’a empêché d’en faire un plein usage. » Et le démon : « De même que, par habitude, il a mal agi, le juge suprême doit le punir par sa loi ! » Et l’ange : « Que Dieu juge entre nous ! » Il y eut alors un combat, et l’ange terrassa ses adversaires.
Puis un des diables dit : « Le serviteur qui ; connaissant la volonté de son maître, ne s’y conforme pas, doit être puni ! » Et l’ange : « En quoi donc cet homme ne s’est-il donc pas conformé à la volonté de son maître ? » Et le démon : « Il a reçu des dons des méchants ! » Et l’ange : « Il a cru que chacun d’eux avait fait pénitence ! » Et le démon : « Il aurait dû ; d’abord ; s’assurer de cette pénitence ! » Et l’ange : « Que Dieu juge entre nous ! » De nouveau ils luttèrent, et l’ange resta victorieux.
Alors le démon, revenant à la charge : « Je croyais jusqu’ici que Dieu ne mentait jamais. Or, il a promis de punir, dans l’éternité, toutes les fautes non expiées sur la terre. Et l’homme que voici n’est point puni, bien qu’il ait accepté un manteau d’un certain usurier. Où donc est la justice de Dieu ? » Et l’ange : « Tu ignores la profondeur des jugements de Dieu ! » Alors le diable frappa si cruellement Fursy que, par la suite, celui-ci garda toujours le souvenir du coup. Puis, prenant en enfer un des damnés, il le lança sur lui ; et le damné, en tombant sur lui, lui brûla une mâchoire et une épaule ; et, dans ce damné, Fursy reconnut l’usurier dont il avait accepté le manteau. Et l’ange dit au mort : « C’est ta faute même qui te brûle : car, si tu n’avais pas accepté le don de ce méchant, Dieu n’aurait point permis que tu fusses ainsi châtié ! »
Revenant à la charge, le démon dit : « L’homme, d’après l’évangile, doit aimer son prochain comme lui-même. » Et l’ange : « Cet homme a toujours fait le bien à son prochain ! » Mais le diable : « Cela ne suffit pas si, en outre, il n’a pas aimé son prochain autant que lui-même ! Fursy n’a pas rempli la parole de Dieu : il doit être damné ! » De nouveau, ange et démon luttèrent, et la victoire resta à l’ange.
Alors le démon : « Si Dieu est juste, cet homme mérite d’être châtié ; car il a promis de renoncer au siècle, et, au contraire, il a aimé le siècle ! » Et l’ange : « S’il a aimé les choses du siècle, ce n’est pas pour en jouir lui-même, mais pour les donner aux pauvres ! » Et le diable : « De quelque façon qu’il les ait aimées, il a agi contre le précepte divin ! » De nouveau il y eut une lutte, mais Dieu fit en sorte que les anges restèrent victorieux, et que le mort se vit entouré d’une immense clarté.
Alors un des anges lui dit : « Retourne-toi et regarde le monde ! » Fursy, s’étant retourné, vit une vallée de ténèbres au-dessus de laquelle brillaient quatre grands feux. Et l’ange lui dit : « Tu vois les quatre feux qui brûlent le monde : le feu du mensonge, le feu de la cupidité, le feu de la dissension, et le feu de l’impiété. » Puis Fursy vit que ces quatre feux se fondaient en un seul, et se rapprochaient de lui. Effrayé, il dit à l’ange : « Seigneur, le feu s’approche de moi ! » Et l’ange : « Comme tu ne l’as pas allumé, il ne te brûlera point ; car ce feu atteint les hommes d’après leurs mérites. Et, dans la mesure où le corps a brûlé de désirs illicites, il brûlera du feu infernal ! »
Et, après tout cela, l’âme de Fursy, rentra dans son corps, à la grande surprise de ceux qui veillaient le cadavre. Et le vieil évêque vécut encore quelque temps ; après quoi il mourut, chargé de bonnes œuvres
CXLIV SAINT JÉRÔME, docteur (30 septembre)
Jérôme, fils d’Eusèbe, de race noble, naquit dans la ville de Stridon, aux confins de la Dalmatie et de la Pannonie. Dès sa jeunesse il vint à Rome, et s’y instruisit pleinement dans les lettres grecques, latines et hébraïques. Il eut pour professeur de grammaire Donat, et pour professeur de rhétorique l’orateur Victorin : ce qui ne l’empêchait pas d’étudier avec ardeur les Saintes Écritures. Mais, un jour, comme il le raconte lui-même dans une lettre, la simplicité du langage dans les livres des Prophètes l’offusqua si fort qu’il ne voulut plus lire que Cicéron et Platon. Or, vers le milieu du Carême, il fut pris d’une fièvre subite qui faillit le tuer. Et comme déjà l’on préparait ses funérailles, soudain il se vit conduit devant le tribunal de Dieu. Interrogé sur sa condition, il répondit qu’il était chrétien. Mais le juge : « Tu mens, tu n’es pas chrétien, mais cicéronien ! » Après quoi il le condamna à être battu. Et Jérôme de s’écrier : « Ayez pitié de moi, Seigneur, ayez pitié de moi ! » Et tous les assistants demandaient grâce pour lui, en considération de sa jeunesse. Enfin il s’écria : « Seigneur, si je lis jamais des livres profanes, c’est que je t’aurai renié ! » Et aussitôt il revint à lui, dans son lit ; et il vit qu’il était tout en larmes, et qu’il avait les épaules encore bleues des coups reçus par lui au tribunal céleste. Aussi mit-il, depuis lors, autant de zèle à lire les livres sacrés qu’il en avait mis, auparavant, à lire les livres profanes.
À l’âge de vingt-neuf ans, il fût ordonné prêtre et cardinal de l’Église romaine, puis, à la mort du pape Libère, on fut unanime à le proclamer digne du sacerdoce suprême. Mais, comme il avait réprimandé la débauche de certains prêtres et moines, ceux-ci, indignés, lui tendirent toute sorte de pièges. Un matin, à son réveil, il trouva sur son lit un vêtement de femme, que des méchants avaient déposé là. Croyant que c’était son propre vêtement, il le revêtit, et se rendit ainsi à l’église, ce qui permit de dire qu’il avait eu une femme dans son lit. Alors, ne voulant plus être exposé à de pareilles folies, il quitta Rome et se rendit auprès de Grégoire de Nazianze, évêque de Constantinople, qui acheva de l’instruire dans les lettres sacrées.
Il alla ensuite au désert ; et lui-même raconte, dans sa lettre à Eustoche, tout ce qu’il y souffrait pour l’amour du Christ : « Dans cette morne solitude brûlée du soleil, je me figurais assister aux délices de Rome. Mes membres déformés n’étaient vêtus que d’un sac, ma peau était noire comme celle d’un Éthiopien ; et toujours des larmes, toujours des gémissements ; et quand, malgré ma résistance, le sommeil m’accablait, j’étalais mes os sur le sol nu. Je ne te dis rien de ma nourriture et de ma boisson. Mais sache que, vivant en compagnie des scorpions et des bêtes féroces, souvent j’étais tourmenté de rêves lascifs où je croyais assistera des danses de jeunes filles. Alors je me fouettais jour et nuit, jusqu’à ce que le Seigneur m’eût rendu le calme. »
Ayant ainsi fait pénitence pendant quatre ans, il alla demeurer dans la ville de Bethléem, s’offrant comme un chien domestique à l’étable de son maître. Il y fit transporter sa bibliothèque, qu’il avait formée avec beaucoup de soin ; et toute la journée, sans rien manger, il s’occupait de lire et d’écrire. Il resta là pendant cinquante-cinq ans et six mois, entouré de nombreux disciples qui l’aidaient à traduire et à commenter les Saintes Écritures. Et l’on dit aussi qu’il resta chaste toute sa vie, bien que lui-même ait écrit dans une lettre à Pammaque : « Ma vertu préférée est la virginité, encore que je ne puisse pas me vanter de la posséder. » Enfin il arriva à un tel degré de faiblesse que, étendu sur sa couche, il se soulevait à l’aide d’une corde attachée au plafond, pour pouvoir assister aux offices de son monastère.