La Légende dorée (Legenda aurea) (page 31)
Un soir, pendant que Jérôme était assis avec ses frères pour écouter la lecture sainte, voici qu’un lion entra en boîtant dans le monastère. Aussitôt tous les frères s’enfuirent : seul Jérôme alla au-devant de lui comme au-devant d’un hôte, et, le lion lui ayant montré sa patte blessée, il appela des frères et leur ordonna de laver sa plaie et d’en prendre soin. Ainsi fut fait ; et le lion, guéri, habita parmi les frères comme un animal domestique. Sur quoi Jérôme, comprenant que ce lion leur avait été envoyé plus encore pour leur utilité que pour la guérison de sa patte, pris conseil avec ses frères et ordonna au lion de conduire au pâturage et de garder un âne qu’ils avaient, et qui leur servait à porter du bois. Et ainsi fut fait. Le lion se comportait en berger parfait, toujours prêt à protéger l’âne, et ne manquant jamais de le ramener au monastère à l’heure des repas. Mais un jour, comme le lion s’était endormi, des marchands avec des chameaux, qui passaient par là, virent un âne seul et s’empressèrent de le voler. Quand le lion, éveillé, s’aperçut de l’absence de son compagnon, il le chercha partout en rugissant ; puis n’ayant pu le retrouver, il revint tristement à la porte du monastère, mais, par honte, n’osa pas entrer. Or les frères, voyant qu’il arrivait en retard et sans l’âne, supposèrent que, forcé par la faim, il l’avait mangé. Ils refusèrent donc de lui donner sa ration, et lui dirent : « Va chercher le reste de l’âne, et fais-en ton dîner ! » Cependant comme ils hésitaient à croire qu’il se fût rendu coupable d’un tel acte, ils allèrent au pâturage en quête de quelque indice ; mais, n’ayant rien trouvé, ils revinrent raconter la chose à Jérôme. Alors, de l’avis de celui-ci, ils confièrent au lion le travail de l’âne, et l’employèrent à porter leur bois : tâche dont la bête s’acquittait avec une patience exemplaire. Mais un jour, sa tâche achevée, le voilà qui se met à courir par les champs, et voilà qu’il aperçoit de loin des marchands, avec des chameaux et un âne s’avançant à leur tête pour les guider, suivant l’usage du pays. Aussitôt le lion, se jetant sur la caravane avec un rugissement terrible, força les marchands à prendre la fuite. Après quoi, frappant le sol de sa queue, il obligea les chameaux à l’accompagner jusqu’au monastère, où Jérôme, dès qu’il les vit, dit à ses frères : « Lavez les pieds à nos hôtes, servez-leur à manger, et puis attendons la volonté de Dieu ! » Et voici que le lion se mit à courir joyeusement d’un frère à l’autre, se prosternant devant chacun d’eux comme s’il leur demandait pardon de quelque faute. Et Jérôme, prévoyant l’avenir, dit à ses frères : « Préparez-vous à accueillir encore d’autres hôtes ! » Et en effet, au même instant, on vint lui annoncer que des étrangers étaient là, qui voulaient voir l’abbé. Et tout de suite les marchands, se jetant à ses pieds, lui demandèrent pardon de leur vol ; et lui, les relevant avec bonté, leur dit de reprendre ce qui leur appartenait, mais de respecter désormais le bien d’autrui. Et les marchands, en témoignage de leur reconnaissance, le forcèrent à accepter une mesure d’huile, lui promettant que, tous les ans, eux et leurs héritiers donneraient aux frères une mesure pareille.
Comme, jusqu’alors, on avait le droit de chanter dans les églises n’importe quels chants, l’empereur Théodose demanda au pape Damase de lui indiquer un savant docteur à qui il pût confier le soin de régler le chant des offices. Et Damase, sachant l’érudition et la sagesse de Jérôme, le choisit pour cette tâche difficile. C’est donc Jérôme qui définit les chants qui convenaient aux différentes fêtes, et qui décida qu’à la fin de tous les psaumes devrait être chanté le Gloria Patri. C’est lui aussi qui répartit les épîtres et évangiles pour tous les dimanches de l’année. Et son projet, envoyé par lui de Bethléem, fut approuvé du pape et des cardinaux, qui le sanctionnèrent à perpétuité.
Enfin, parvenu à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans et six mois, il rendit l’âme, et fut enterré à l’entrée de la grotte où avait été déposé le corps du Seigneur. Sa mort eut lieu en l’an du Seigneur 398.
CXLV LA TRANSLATION DE SAINT REMY (1er octobre)
Remy convertit au Christ le roi et toute la nation des Francs. Le roi avait une femme nommée Clotilde qui, très fervente chrétienne, s’efforçait en vain de convertir son mari à sa foi. Or, Clotilde, ayant mis au monde un fils, obtint du roi, à force d’instances, de le faire baptiser. Mais l’enfant, dès qu’il fut baptisé, mourut. Et le roi Clovis lui dit : « Tu vois toi-même, maintenant, quel misérable dieu est ton Christ, puisqu’il ne peut même pas garder en vie un enfant qui, lui ayant été consacré, aurait, plus tard, imposé son culte à tout le royaume ! » Mais Clotilde : « Au contraire, je vois là une grande preuve d’amour de la part de mon Dieu, qui, recueillant le premier fruit de mon ventre, a daigné lui accorder son royaume infini, bien supérieur au tien ! » Plus tard, elle conçut de nouveau et enfanta un autre fils qu’elle parvint également à faire baptiser. Et, de nouveau, l’enfant tomba malade au point qu’on désespérait de sa vie. Et Clovis dit à sa femme : « Quand même tu enfanterais mille fils, ils périraient tous si tu les baptisais ! » Pourtant ce second enfant guérit ; et ce fut lui qui, dans la suite, succéda à Clovis.
Celui-ci finit par se convertir à la foi chrétienne, ainsi que nous l’avons raconté dans un chapitre précédent, qu’on trouvera tout de suite après celui de l’Épiphanie. Après sa conversion, il dit à saint Remy : « Je vais faire ma sieste ; et toi, tout le terrain que tu pourras parcourir jusqu’à mon réveil, tu le prendras pour ton église ! » Et ainsi fut fait. Mais, il y avait, sur ce terrain, un meunier qui ne voulut point permettre à saint Remy de traverser son moulin. Et le saint lui dit : « Mon ami, tu consentiras bien à partager ce moulin avec nous ? » Et comme le meunier s’obstinait à n’y point consentir, soudain la roue du moulin se mit à tourner en sens contraire. Sur quoi le meunier, rappelant saint Remy : « Serviteur de Dieu, reviens, et que le moulin vous appartienne comme à moi ! » Mais Remy : « Non, il n’appartiendra plus ni à toi ni à moi ! » Et en effet, aussitôt la terre s’ouvrit et engloutit le moulin.
La fête qu’on célèbre en ce jour ne commémore point la mort de saint Remy, mais bien sa « translation » Car, comme on transportait le corps du saint à l’église des saints Timothée et Appolinaire, voici qu’en passant devant l’église de Saint-Christophe la châsse se mit tout à coup à peser si lourd qu’aucune force humaine ne pouvait la soulever. Alors les porteurs prièrent Dieu de leur faire voir par un signe s’il voulait que le corps fût déposé dans cette église de Saint-Christophe, où se trouvaient déjà conservées d’innombrables reliques de saints. Et aussitôt la chasse se laissa soulever comme un fétu de paille ; et on la déposa solennellement dans cette église, où elle fit force miracles.
Plus tard, on agrandit cette église, et l’on construisit une crypte, derrière l’autel, pour recevoir le corps de saint Remy. Mais, de nouveau, la châsse qui contenait ce corps se trouva si lourde qu’on dut renoncer à la transporter. Et voilà que, le lendemain matin, qui était le premier jour d’octobre, on vit que la châsse de saint Remy avait été transportée par des anges dans la crypte. Et, plus tard encore, les restes du saint furent transportés dans une autre crypte plus belle, où ils reposent aujourd’hui dans une châsse d’argent.
CXLVI SAINT LÉGER, évêque et martyr (2 octobre)
Léger mérita par ses vertus d’être élu évêque d’Autun. À la mort du roi Clotaire, et comme on était en peine de choisir un nouveau roi, Léger, inspiré de Dieu, et avec l’approbation des princes, mit sur le trône le jeune Childéric, frère de Clotaire, merveilleusement doué pour la royauté. Seul Ebroïn, ministre de Clotaire, aurait voulu élever au trône un autre frère du roi défunt, nommé Thierry : et cela non point dans l’intérêt du royaume, mais dans le sien propre, parce que, chassé du pouvoir et détesté de tous, il redoutait la colère de Childéric et des princes. Aussi cet Ébroïn, dès qu’il vit échouer ses efforts, demanda-t-il au roi la permission d’entrer dans un monastère. Childéric le lui permit, en même temps qu’il plaçait sous bonne garde son frère Thierry, afin de prévenir ses mauvais desseins. Après quoi grâce aux conseils de l’évêque, tout le royaume jouit d’une paix admirable. Mais au bout de quelque temps le roi, corrompu par de méchantes influences, se prit d’une telle haine contre le saint évêque, qu’il cherchait le moyen de le faire périr. Alors l’évêque, plein de douceur et embrassant comme des amis ses pires ennemis, invita le roi à célébrer la fête de Pâques dans sa cathédrale. Et, le matin de cette fête, il apprit que le roi avait l’intention de l’assassiner. Il n’en reçut pas moins son meurtrier à sa table ; mais le soir venu, il se réfugia au monastère de Luxeuil, où il servit avec charité Ébroïn lui-même, qui se cachait dans ce monastère sous l’habit d’un moine.
Peu de temps après, Childéric mourut, et Thierry monta sur le trône. Alors Léger, touché des larmes et des prières de son peuple, et contraint par l’ordre de son abbé, reprit possession de son siège épiscopal, tandis qu’Ébroïn, de son côté, ayant jeté le froc, était nommé sénéchal du nouveau roi. Or cet Ébroïn, qui auparavant déjà était mauvais, devint pire encore depuis ce moment, et ne pensa qu’aux moyens de se défaire de Léger. Il envoya des soldats pour s’emparer du saint ; et celui-ci, pendant qu’il sortait de sa ville en habit pontifical, fut appréhendé, eut les yeux crevés, et fut jeté en prison où il resta deux ans. Ébroïn le fit ensuite amener au palais du roi avec son frère Garin. Et comme tous deux, bravant le ministre, répondaient sagement et pacifiquement, Ébroïn fit lapider Garin, et ordonna que Léger fût traîné, un jour entier, pieds nus sur des pierres très aiguës. Puis, apprenant que l’évêque continuait à louer Dieu dans ses tourments, il lui fit couper la langue et le fit ramener en prison. Mais le saint ne perdit pas l’usage de la parole. Plus ardemment que jamais, au contraire, il se livra à la prédication : il prédit même tous les détails de sa mort, ainsi que celle d’Ébroïn. Et une immense lumière entourait sa tête comme une couronne, ce dont tous les assistants furent émerveillés. Alors Ébroïn ordonna à quatre bourreaux de lui trancher la tête. Et comme ceux-ci conduisaient le saint au lieu du supplice, il leur dit : « Mes chers frères, ne vous fatiguez pas à faire ce long chemin, mais plutôt exécutez ici l’ordre de celui qui vous a envoyés ! » Alors trois d’entre eux furent si touchés que, tombant à ses pieds, ils lui demandèrent pardon. Le quatrième, au contraire, eut le triste courage d’exécuter sa mission : et, dès qu’il l’eût fait, un démon s’empara de lui et le jeta dans le feu, où il périt misérablement.
Deux ans après, Ébroïn, apprenant que le corps du saint s’illustrait par de nombreux miracles, chargea un officier d’aller s’informer par lui-même de ce qui en était. L’officier plein de morgue et d’arrogance, foula aux pieds le tombeau, du saint, en s’écriant : « Que meurent tous ceux qui croient qu’un mort peut faire des miracles ! » Et voilà qu’un démon s’empara de lui et le tua sur-le-champ. Ce qu’apprenant, Ébroïn souffrit plus cruellement encore de l’envie ; et, un jour, suivant la prédiction du saint, il se tua lui-même en se perçant de son épée. Le martyre de saint Léger eut lieu en l’an du Seigneur 680, sous le règne de l’empereur Constantin IV.
CXLVII SAINT FRANÇOIS, confesseur (4 octobre)
François, serviteur et ami du Très-Haut, naquit dans la ville d’Assise, et fut d’abord marchand. Jusqu’à vingt ans, il mena une vie dissipée ; mais Dieu, l’ayant touché de l’aiguillon de la maladie, le transforma subitement en un tout autre homme.
Étant allé à Rome en pèlerinage, il se dépouilla de ses vêtements, revêtit ceux d’un mendiant, et s’assit parmi les pauvres devant l’église de Saint-Pierre. Il serait resté avec eux si ses amis ne l’en avaient empêché. Le diable, pour le détourner de ses saintes intentions, lui montra un jour une femme d’Assise qui était bossue, et lui dit que, s’il persistait dans son projet, il deviendrait pareil à cette femme. Mais le Seigneur le réconforta en lui disant : « François, si tu veux me bien connaître, fais ta douceur des choses amères, et méprise-toi toi-même ! » Rencontrant un lépreux, dont tous avaient horreur, il s’approcha de lui et le baisa sur la bouche : et aussitôt le lépreux disparut. Alors François se rendit à la léproserie, et, baisant les mains des habitants, il leur distribua tout ce qu’il avait.
Un jour qu’il était entré, pour prier, dans l’église de Saint-Damien, l’image du Christ lui parla miraculeusement et lui dit : « François, va réparer ma maison, car, comme tu vois, elle tombe en ruine ! » Et, dès ce moment, son âme se fondit de tendresse, et la compassion du Christ se grava dans son cœur. Dans son désir de réparer l’église, il vendit tout ce qu’il possédait. Et comme le prêtre à qui il offrait son argent refusait de le prendre, par crainte de ses parents, il jeta cet argent comme de la poussière. Puis, son père lui en ayant fait reproche, il se dépouilla encore de ses vêtements et s’offrit, tout nu, au Seigneur. Après quoi, pour détruire l’effet des malédictions de son père, il demanda à un simple d’esprit de devenir son père et de le bénir.
Un de ses frères, le voyant à peine vêtu, pendant l’hiver, et transi de froid, dit à un passant : « Demande donc à François de te vendre pour quelques sous de sa sueur ! » Mais François, l’ayant entendu, répondit gaîment : « Je ne puis, car je l’ai déjà vendue au Seigneur ! » Une autre fois, entendant lire les paroles que le Seigneur avait dites à ses disciples sur leur mission, il résolut de devenir le serviteur des pauvres, ôta la chaussure de ses pieds, revêtit un manteau grossier, et se ceignit d’une corde. Traversant un bois, par un temps de neige, il fut pris par des voleurs qui lui demandèrent qui il était. Et comme il leur répondit qu’il était un héraut de Dieu, ils le renversèrent dans la neige en lui disant : « Gis donc en paix, héraut de Dieu ! »
Cependant une grande foule d’hommes, nobles et manants, clercs et laïques, rejetant la pompe du siècle, s’attachèrent à lui. Il leur enseigna la perfection évangélique, qui consiste à vivre dans la pauvreté et la simplicité. Il écrivit, en outre, pour eux, une règle évangélique, que le pape Innocent confirma. Et, dès lors, il se mit à semer avec une nouvelle ardeur la semence de la parole divine, parcourant sans arrêt les villes et les villages.
Il y avait alors un frère qui, à ne voir que les actes, faisait l’effet d’un saint, mais qui avait cette singularité qu’il poussait la règle du silence jusqu’à ne pas vouloir ouvrir la bouche pour se confesser. Et comme les autres frères faisaient son éloge, François leur dit : « Mes frères, ne louez pas trop, chez lui, une conduite qui n’est peut-être pas exempte d’un peu de diablerie ! Que ce frère consente à se confesser au moins une fois par semaine ! Et, s’il ne le fait pas, c’est donc que sa soi-disant vertu n’est que pour nous tromper ! » Mais le frère, invité à se confesser, mit un doigt sur sa bouche, et hocha la tête en signe de refus. Et le fait est que, peu de temps après, il se pervertit et finit sa vie dans la dissipation.
Un jour, comme François chevauchait sur un âne, en compagnie de frère Léonard, qui était d’une famille noble d’Assise, celui-ci, qui marchait à pied, se dit tout à coup : « Ce n’est point mes parents qui auraient consenti à se laisser ainsi traiter par les siens ! » Et aussitôt François, descendant de son âne, dit à Léonard : « Ce n’est point chose convenable que toi, qui es noble, tu ailles à pied tandis que je chevauche ! » Sur quoi Léonard, confus, se jeta à ses pieds et lui demanda pardon.
Une autre fois, une femme noble accourut au-devant de, lui ; et, toute haletante de sa course, elle lui dit : « Prie pour moi, père, car mon mari m’empêche de mener la vie que je voudrais, et s’oppose à ce que je serve pieusement le Christ ! » Et lui : « Va en paix, ma fille, et dis à ton mari, de ma part, que le temps du salut est arrivé ! » Elle redit la chose à son mari ; et celui-ci, aussitôt, changea, et s’engagea à la laisser vivre dans la continence.
Il aimait à ce point la pauvreté qu’il l’appelait sa maîtresse, et que, quand il rencontrait un plus pauvre que lui, il se sentait tout honteux. Un jour qu’un pauvre passait près de lui, il dit à son compagnon : « Ôtons vite nos manteaux, donnons-les à cet homme, et, nous prosternant à ses pieds, proclamons-nous coupables ! » Une autre fois, il rencontra trois femmes, exactement pareilles l’une à l’autre, qui le saluèrent en disant : « Bienvenue soit Madame la Pauvreté ! » Puis, elles disparurent, et jamais on ne les revit.
Étant venu à Arezzo et y ayant trouvé la guerre civile, il dit à frère Sylvestre, son compagnon : « Va devant la porte de la ville, et, de la part Dieu, ordonne aux démons de sortir de la ville ! » Et à peine Sylvestre eut-il obéi que les citoyens d’Arezzo se réconcilièrent. — Ce même Sylvestre, pendant qu’il n’était encore que prêtre séculier, vit en songe une croix d’or qui sortait de la bouche de François, et dont les bras embrassaient toute la terre. Aussitôt il renonça au monde pour imiter l’exemple de l’homme de Dieu.
Pendant que François était en prière, trois fois le diable l’appela par son nom. Et, chaque fois, François lui répondit ; après quoi il ajouta : « Il n’y a point de pécheur au monde qui ne puisse espérer de Dieu son pardon s’il se convertit ! » Alors le diable, voyant qu’il ne pouvait pas le tenter de cette manière, lui envoya une cruelle tentation de la chair. Et François, ayant enlevé son manteau, se frappait avec sa ceinture en disant : « Hélas, mon frère âne, voilà comment il faut que tu subisses le fouet ! » Puis, comme la tentation persistait, il se roula dans la neige ; et, ayant fait sept petits tas de neige, il dit à son corps : « Regarde, voici ta femme, voici tes deux fils et tes deux filles, et voici ton serviteur et ta servante ! Hâte-toi de les vêtir, car ils meurent de froid ! Et si tu trouves trop difficile de t’occuper d’eux, ne t’occupe donc que de servir ton maître ! » Aussitôt le diable, tout confus, s’en alla ; et François, glorifiant Dieu, rentra dans sa cellule.
Un frère, compagnon du saint, ayant été ravi en extase, vit les trônes du ciel, et, parmi eux, un trône plus haut et plus brillant que les autres. Et une voix lui dit : « C’était le siège d’un des archanges déchus ; et maintenant nous le préparons pour l’humble François. » Alors, s’éveillant, le frère demanda à François ce qu’il pensait de lui-même. Et François : « Je m’apparais comme le plus grand des pécheurs. » Aussitôt l’Esprit-Saint dit à l’oreille du frère : « Reconnais combien était vraie ta vision ; car ce siège, perdu par l’orgueil, sera gagné par l’humilité ! »
Une autre fois, François lui-même, étant ravi en extase, vit au-dessus de sa tête un séraphin crucifié, qui lui imprima si profondément les signes de la crucifixion que ce fut comme si François avait été vraiment crucifié. Et désormais le saint porta sur ses mains, ses pieds, et son côté, les stigmates de la croix ; mais, dans son humilité, il les cachait avec tant de soin, que peu d’hommes les virent avant sa mort, où, au contraire, tous purent les voir. Et la réalité de ces stigmates s’attesta encore par de nombreux miracles, parmi lesquels nous nous bornerons à citer les deux suivants :
1o Dans la Pouille, un homme appelé Roger, étant devant une image de saint François, se demanda si le miracle des stigmates était vrai, ou si ce n’était pas une pieuse illusion, ou même une supercherie des frères. Et aussitôt, il entendit comme le bruit d’une flèche, et il se sentit la main gauche traversée, sous son gant ; et en effet, quand il eût ôté le gant, il vit que sa paume était grièvement blessée. Mais comme il se repentait, et se jurait qu’il ne cesserait plus désormais de croire aux stigmates de saint François, sa blessure disparut peu de temps après.
2o Dans le royaume de Castille, un homme, qui se rendait en pèlerinage à une église de saint François, tomba dans un piège préparé pour un autre homme, et fut mortellement blessé. Or, au milieu de la nuit, comme la cloche des frères sonnait pour les matines, la femme du mort se mit à crier : « Mon mari, lève-toi et va aux matines, car la cloche t’appelle ! » Et aussitôt le mort fit un signe de la main comme pour demander qu’on retirât l’épée qui lui traversait la gorge ; et une main invisible retira cette épée et le mort se releva, entièrement guéri. Et il dit : « Saint François, venu à mon secours, a apposé ses stigmates sur mes blessures, et, par leur contact, les a miraculeusement guéries. Puis, comme il voulait repartir, je lui ai fait signe de retirer l’épée que j’avais dans la gorge, et qui m’empêchait de parler ! »
Saint François et saint Dominique, ces deux flambeaux du monde, se rencontrèrent à Rome devant l’évêque d’Ostie, qui devint plus tard souverain pontife. Et l’évêque leur dit : « Pourquoi ne ferions-nous pas de vos frères des évêques et des prélats, puisqu’ils dépassent les autres frères par le savoir comme par l’exemple ? » Il y eut alors entre les deux saints une longue lutte d’humilité, car chacun d’eux voulait laisser à l’autre l’honneur de répondre le premier. Enfin l’humilité de François l’emporta, car ce fut Dominique qui parla le premier ; et l’humilité de Dominique l’emporta elle aussi, car ce fut par obéissance qu’il consentit à parler. Donc il dit : « Seigneur, mes frères sont élevés déjà à un rang assez haut, par le seul fait de leur titre de frères ; et je ne saurais permettre, quant à moi, qu’ils acceptassent une autre marque de dignité. » Puis François, à son tour, répondit : « Seigneur, mes frères portent le nom de mineurs, précisément afin qu’ils n’aient pas la présomption de se croire majeurs ! »
Avec sa simplicité de colombe, saint François exhortait toutes les créatures à l’amour de Dieu. Il prêchait aux oiseaux, qui l’écoutaient, se laissaient prendre par lui, ne s’envolaient qu’avec sa permission. À la Portioncule, tout près de sa cellule, une cigale chantait ; il étendit la main vers elle et lui dit : « Ma sœur la cigale, viens ici ! » Aussitôt la cigale grimpa sur sa main. Et lui : « Chante, ma sœur la cigale, et loue ton Créateur ! » Il se refusait à souffler les lampes et les chandelles, ne voulant point profaner la lumière en y touchant. Il ne marchait qu’avec égard sur les pierres, en considération de l’esprit qu’il voyait en elles ; il retirait de la route les vermisseaux, par crainte qu’ils ne fussent foulés aux pieds des passants ; il faisait apporter du miel et du vin aux abeilles dans les rigueurs de l’hiver. La vue du soleil, de la lune et des étoiles, le remplissait d’une joie ineffable ; et il ne manquait jamais de les inviter à l’amour du Créateur. Un jour, traversant les marais de la Vénétie, il trouva une grande multitude d’oiseaux qui chantaient ; et il dit à son compagnon : « Voici nos sœurs les avettes qui louent leur Créateur ! Allons au milieu d’elles pour chanter nos heures ! » Mais comme le chant des oiseaux l’empêchait d’entendre sa voix et celle de son compagnon, il leur dit : « Chères sœurs, chantez moins fort, jusqu’à ce que nous ayons fini notre office ! » Et les oiseaux obéirent ; et, quand il eut achevé ses laudes, il leur donna de nouveau la permission de chanter à leur aise. Une autre fois, rencontrant sur la route une troupe d’oiseaux, il les salua tendrement et leur dit : « Mes frères les oiseaux, vous avez bien des raisons de louer votre créateur, qui vous a revêtus de plumes, vous a donné des ailes pour voler, a fait pour vous la pureté de l’air, et gouverne votre vie sans vous en imposer le souci ! » Aussitôt les oiseaux commencèrent à tendre le cou vers lui, et l’écoutèrent avec grande attention. Et pas un seul ne s’envola avant qu’il eût achevé de parler.
Il avait une grave maladie d’yeux, et l’aggravait encore par ses larmes. Et comme ses frères l’engageaient à moins pleurer, pour épargner sa vue, il leur dit : « Comment pourrais-je, par amour pour la lumière terrestre, qui nous est commune avec les mouches, renoncer au spectacle de la lumière éternelle ? »
Il préférait s’entendre blâmer que louer ; et il avait demandé à un de ses frères que, dès que le peuple faisait l’éloge de sa sainteté, ce frère lui répétât dans l’oreille les pires injures. Et comme ce frère, bien malgré lui, le traitait de rustre inutile et stupide, François tout joyeux, lui disait : « Que Dieu te bénisse, car ce que tu dis là est bien vrai, et voilà les choses que je mérite d’entendre ! » Ce parfait serviteur de Dieu préférait aussi servir que commander, obéir qu’ordonner. Il s’était constitué un gardien, à la volonté duquel il se soumettait aveuglément. Au frère qui l’accompagnait dans sa route, il avait toujours soin de promettre obéissance ; et c’était toujours lui qui le servait.
Un jour qu’il passait par la Pouille, il trouva, à terre, une bourse qui paraissait gonflée de deniers. Son compagnon voulait la ramasser, pour en distribuer le contenu aux pauvres, mais François lui dit : « Mon cher fils, nous n’avons pas le droit de prendre le bien d’autrui ! » Cependant, comme le frère insistait, François lui permit de prendre la bourse et de l’ouvrir ; et ils virent qu’au lieu d’argent elle contenait une grosse vipère. Sur quoi le saint dit : « L’argent, pour les serviteurs de Dieu, n’est jamais autre chose qu’une vipère venimeuse. »
Étant l’hôte d’un habitant d’Alexandrie, en Lombardie, cet homme lui demanda que, pour observer le précepte de l’évangile, il consentît à manger tout ce qu’on lui servirait. Le saint promit ; et l’hôte lui fit servir un magnifique chapon. Ce qu’apprenant, un impie se présenta devant eux, pendant qu’ils mangeaient, et leur demanda l’aumône au nom de Dieu. Saint François lui fit aussitôt donner une part du chapon ; et l’impie, au lieu de la manger, la garda avec soin ; puis, le lendemain, pendant que le saint prêchait, il montra le morceau en disant : « Tenez, voici de quoi se nourrit cet homme, que vous honorez comme un saint ! Car c’est lui-même qui m’a donné, hier soir, ce reste de sa table ! » Et il montrait le morceau de chapon, mais la foule ne voyait qu’un morceau de poisson, et l’on traitait de fou l’accusateur du saint. Et quand celui-ci s’aperçut du miracle, tout honteux il demanda pardon ; et aussitôt la viande reprit sa forme première.
François voulait qu’on traitât avec un respect tout particulier les mains des prêtres, qui ont le pouvoir de transformer le pain en le corps de Dieu. Et il disait souvent : « Si je rencontrais ensemble un grand saint du ciel et un pauvre petit prêtre, je courrais d’abord baiser les mains du prêtre, et je dirais au saint : « Attends-moi un instant, saint Laurent, car les mains de cet homme produisent le Verbe vivant, et il faut d’abord que je leur fasse ma révérence ! »
Innombrables sont les miracles qu’il opéra pendant sa vie. Le pain même qu’on lui apportait à bénir guérissait les malades. Il changeait l’eau en vin, et tout malade qui goûtait de ce vin recouvrait la santé. Et quand, après une longue maladie, il sentit la mort s’approcher, il se fit déposer sur la terre nue, bénit tous ses frères, et, en souvenir de la Cène, partagea entre eux une bouchée de pain. Il invitait la mort elle-même à louer Dieu avec lui, la saluant avec joie, et lui disant : « Bienvenue est ma sœur la mort ! » C’est ainsi qu’il s’endormit dans le Seigneur.
Un frère nommé Augustin, qui cultivait le jardin du couvent, tomba malade et perdit la parole. Mais tout à coup il s’écria : « Attends-moi, mon père, attends-moi ! Je viens avec toi. » Et comme ses frères lui demandaient ce qu’il voulait dire, il répondit : « Ne voyez-vous pas notre père François, qui marche dans le ciel ? » Et aussitôt, s’endormant dans le Seigneur, il rejoignit son maître.
Une femme, qui avait une piété spéciale pour saint François mourut, pendant que le clergé célébrait ses obsèques, soudain elle se redressa sur son lit, et dit à l’un des prêtres : « Mon père, je veux me confesser. J’étais morte, et j’allais être condamnée à la prison éternelle, car j’avais sur la conscience un péché dont je ne m’étais confessée à personne. Mais saint François a daigné prier pour moi, et a obtenu que je revinsse à la vie pour révéler mon péché et en recevoir mon pardon. » Élisée confessa, reçut l’absolution et s’endormit dans le Seigneur.
Un paysan de Vicera, à qui des frères franciscains demandaient une charrue, leur répondit : « Plutôt que de vous donner ma charrue, j’aimerais mieux vous écorcher, et votre saint François avec vous ! » Peu de temps après, le fils de cet homme tomba malade et mourut. Et son père, se roulant à terre, invoquait saint François : « C’est moi qui ai commis le péché, c’est moi que tu devais punir ! Grand saint, rends à un pieux suppliant ce que tu as enlevé à l’impie blasphémateur ! » Et aussitôt le fils, ressuscité, lui dit : « Quand je suis mort, saint François m’a conduit par un chemin long et sombre jusque dans une belle prairie ; et puis il m’a dit : « Retourne maintenant chez ton père, mon cher enfant, je ne veux pas te retenir plus longtemps ! »
Un pauvre demandait à un riche de lui prolonger le crédit d’une dette, par amour pour saint François. À quoi le riche répondit : « Je t’enfermerai dans un lieu où François lui-même ne pourra pas te venir en aide. » Et il le fit jeter en prison. Mais, le soir même, saint François apparut au prisonnier, brisa ses chaînes et le ramena dans sa maison.
Un soldat, après avoir déprécié les miracles de saint François pendant qu’il jouait aux dés, s’écria : « Si François est saint, que ces deux dés amènent donc le total 18 ! » Aussitôt l’un des deux dés se trouva porter 12 au lieu de 6, et neuf fois de suite ce miracle se renouvela. Mais le soldat, aggravant son ancienne folie d’une folie pire encore, s’écria : « Si ce François est vraiment un saint, je veux que mon corps tombe aujourd’hui percé d’une épée ! » Et, dès que la partie fut finie, le neveu de cet homme, s’étant pris de querelle avec lui, tira son épée et lui en transperça le ventre, ce dont il mourut sur-le-champ.