La Légende dorée (Legenda aurea) (page 32)

Jacques de Voragine · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende dorée (trad. T. de Wyzewa, Perrin 1910) · 39 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Un homme qu’une paralysie empêchait de se mouvoir invoquait saint François, en disant : « Secours-moi, saint François, en souvenir de ma dévotion et des services que je t’ai rendus ; car autrefois je t’ai porté sur mon âne, j’ai baisé tes pieds et tes mains ; et voici que je meurs dans de cruelles souffrances ! » Aussitôt le saint, lui apparaissant, lui toucha les jambes avec un bâton qui avait la forme du T grec. Et le malade recouvra la santé, mais le signe du T grec resta à jamais gravé sur sa peau. Or c’était de ce signe que saint François avait coutume de signer ses lettres.

Dans la ville de Pomereto, en Pouille, une mère, ayant perdu sa fille unique, invoquait en pleurant l’aide de saint François. Celui-ci lui apparut et lui dit : « Ne pleure pas, car la lumière de sa lampe, que tu crois éteinte, vase rallumer sur mon intercession ! » La mère, donc, ne permit point qu’on emportât le corps de sa fille et bientôt, prenant celle-ci dans ses bras, elle la releva saine et sauve. Une autre fois, à, Rome, l’intercession du saint rendit la vie à un petit garçon qui s’était tué en tombant de la fenêtre d’un palais. À Suze, saint François ressuscita de la même façon, pour répondre aux prières d’une mère, un jeune homme qui était mort sous les décombres d’une maison, et qu’on se préparait déjà à ensevelir.

Le frère Jacques de Rieti, traversant un fleuve avec d’autres frères, se noya au moment où ses compagnons descendaient déjà sur le rivage. Les survivants invoquèrent l’aide de saint François, et le noyé lui-même, déjà à demi mort, l’invoquait de son côté. Et voici que ses compagnons le virent marcher sur les vagues comme sur du sable, et ramener jusqu’au rivage le bateau submergé. Et ils virent même que ses vêtements étaient secs, au point que pas une goutte d’eau ne les avait mouillés.

CLXVIII SAINTE PÉLAGIE, pécheresse (22 septembre)

Pélagie était une des femmes les plus nobles, les plus riches et les plus belles de la ville d’Antioche. Ambitieuse et vaine, impudique de corps et d’âme, elle se promenait orgueilleusement par la ville, de telle sorte qu’on ne voyait rien sur elle que de l’or, de l’argent, et des pierreries, et que, sur son passage, elle remplissait l’air de parfums capiteux. Devant et derrière elle, marchait une troupe nombreuse de jeunes hommes et de jeunes femmes, également vêtus de robes éclatantes. Elle fut, un jour, rencontrée, en cet équipage, par un saint homme nommé Néron, évêque d’Héliopolis, qui s’appelle aujourd’hui Damiette. Et Néron, voyant qu’elle avait plus de souci de plaire au monde que lui-même n’en avait de plaire à Dieu, se mit à pleurer. Puis, se jetant sur le pavé, il frappait son visage contre terre, priant Dieu de lui pardonner. Et il dit à ceux qui étaient avec lui : « En vérité je vous le dis, Dieu produira cette femme contre nous au jour du jugement : car elle met plus de soin à s’orner pour plaire à ses amants terrestres que nous n’en mettons à orner nos âmes pour plaire à l’époux céleste ! » Après quoi il s’endormit, et eut un rêve. Il se vit célébrant la messe, et autour de lui volait une colombe noire et puante. Il ordonna à ses catéchumènes de la chasser, et la colombe disparut ; mais après la messe elle revint, et lui-même la plongea dans un vase d’eau, d’où elle sortit toute blanche et toute parfumée ; et elle s’envola si haut qu’on la perdit de vue. Ayant fait ce rêve, Néron s’éveilla. Or, un jour qu’il prêchait dans l’église en présence de Pélagie, celle-ci fut si touchée qu’elle lui envoya le message suivant : « Au saint évêque, disciple du Christ, Pélagie, disciple du diable ! Si tu es vraiment le disciple du Christ, qui, à ce que l’on dit, est descendu du ciel pour les pécheurs, daigne m’accueillir, moi qui suis une pécheresse, mais qui me repens ! » L’évêque lui répondit : « Par grâce, ne tente pas mon humilité, car je suis homme, et pécheur ! Mais si vraiment tu désires être sauvée, viens me voir non pas seul, mais parmi les fidèles ! » Et elle vint vers lui, en présence de la foule, et se jeta à ses pieds, et lui dit en pleurant : « Je suis Pélagie, plage d’iniquité, toute ruisselante du flot de mes péchés, je suis un abîme de perdition, je suis un piège d’âmes ; mais à présent j’ai horreur de tout cela ! » L’évêque lui demanda son nom. Et elle : « À ma naissance je fus appelée Pélagie, mais l’éclat de mes vêtements m’a fait donner le surnom de Marguerite. » Alors l’évêque la reçut avec bonté, lui imposa une pénitence, l’instruisit dans la crainte de Dieu et la régénéra par le saint baptême.

Or, une nuit, pendant que Pélagie dormait, le diable vint la réveiller et lui dit : « Ma chère Marguerite, pourquoi m’as-tu abandonné, moi qui t’ai toujours ornée de gloire et de richesse ? » Pélagie fit le signe de la croix, souffla sur le diable et le mit en fuite. Le lendemain, elle rassembla tout ce qu’elle possédait et le distribua aux pauvres. Après quoi, sans prévenir personne, elle s’enfuit à Jérusalem. Là, prenant l’habit d’un ermite, elle s’installa dans une cellule, sur le mont des Oliviers. Et elle servait Dieu dans l’abstinence, et bientôt elle devint célèbre dans toute la région, sous le nom de frère Pelage. Or, un diacre de l’évêque Néron étant venu à Jérusalem pour visiter les lieux saints, l’évêque de Jérusalem lui parla d’un saint ermite nommé Pelage, et l’engagea à aller le voir. Et Pélagie aussitôt le reconnut, tandis que lui ne la reconnaissait point, amaigrie et changée comme elle l’était. Et elle lui dit : « L’évêque Néron vit-il encore ? » Et lui : « Oui. » Et elle : « Qu’il prie le Seigneur pour moi, car c’est vraiment un apôtre du Christ ! » Le lendemain, le diacre revint la voir ; mais, comme il frappait à sa porte sans obtenir de réponse, il ouvrit la fenêtre de la cellule, et vit que le frère Pelage était mort. Il courut annoncer la chose à l’évêque, qui vint, avec son clergé et ses moines, pour ensevelir le saint ermite. Et voilà qu’en retirant de la cellule le cadavre du défunt, on découvrit que celui-ci était une femme ! Sainte Pélagie mourut le 8 octobre de l’an du Seigneur 290.

CXLIX SAINTE MARGUERITE, vierge (8 octobre)

Marguerite était une vierge très belle, très noble et très riche. Elle fut élevée par ses parents dans un tel amour des bonnes mœurs et de la pudeur qu’elle s’efforçait, autant que possible, de se dérober aux regards des hommes. Elle fut enfin demandée en mariage par un jeune noble ; et, comme les deux familles consentaient à cette union, le jour des noces fut décidé. Mais, ce jour-là, pendant que toute la noblesse de la ville célébrait joyeusement la fête nuptiale, la jeune fiancée, prosternée à terre et toute en larmes, songea avec épouvante à l’ordure qu’étaient toutes les joies de cette vie en comparaison de la perte de sa virginité. Aussi se refusa-t-elle aux caresses de son mari ; et, quand celui-ci se fut endormi, elle coupa ses cheveux, prit un vêtement d’homme, et s’enfuit. Après avoir longtemps marché, elle se réfugia dans un monastère où elle devint moine sous le nom de Frère Pelage. Et telle fut la sainteté de ses mœurs que, sur l’ordre de son abbé, et malgré sa résistance, elle dut se résigner à devenir le supérieur d’un couvent de nonnes. Alors le diable, jaloux d’elle, chercha un moyen de la perdre. Il poussa une des religieuses à commettre le péché de chair ; et quand la coupable se trouva forcée d’avouer sa grossesse, religieuses et moines, consternés, furent unanimes à considérer comme son séducteur le Frère Pelage, celui-ci étant le seul homme qui vécût auprès d’elle. Marguerite fut donc chassée ignominieusement du monastère et enfermée dans une grotte, où on lui apportait, de temps à autre, un pain d’orge et une cruche d’eau. Mais elle, supportant cette épreuve avec patience, ne cessait point de rendre grâces à Dieu. Enfin, lorsqu’elle se sentit sur le point de mourir, elle écrivit à l’abbé et aux moines : « De naissance noble, je portais dans le siècle le nom de Marguerite ; mais j’ai pris le nom de Pelage parce que j’ai traversé la plage des tentations. Je demande maintenant que mes saintes sœurs m’ensevelissent, afin que les femmes reconnaissent une vierge en celle que les calomniateurs ont fait passer pour un débauché ! » Au reçu de cette lettre, les religieuses coururent à la grotte de l’ermite ; elles reconnurent que le Frère Pelage était une femme, une pure vierge ; et elle fut ensevelie avec honneur dans le couvent de femmes qu’elle avait dirigé ; et religieuses et moines firent pénitence de l’injuste traitement qu’elle avait subi.

CL SAINTE THAÏS, courtisane (8 octobre)

La courtisane Thaïs était si belle que beaucoup d’hommes, ayant vendu tous leurs biens par amour pour elle, s’étaient vus réduits à l’extrême misère, et que le seuil de sa maison était arrosé du sang de ses amants, poussés par leur jalousie à s’entretuer. Ce qu’apprenant, le solitaire Paphnuce se procura une pièce d’argent, revêtit un habit séculier, et se rendit dans la ville d’Égypte où demeurait la courtisane : après quoi il remit à celle-ci sa pièce d’argent, comme afin de pouvoir pécher avec elle. Et Thaïs, ayant reçu la pièce d’argent, lui dit : « Entrons dans ma chambre ? » Paphnuce entra dans cette chambre, où il y avait un lit tout couvert d’étoffes de prix. Mais comme la courtisane l’invitait à monter sur ce lit, il lui dit : « Si tu as une autre chambre, plus retirée, allons plutôt là ! » Elle le conduisit dans plusieurs autres chambres ; mais toujours il disait qu’il avait peur d’être vu. Alors Thaïs : « J’ai dans ma maison une chambre où personne ne peut entrer ; mais si c’est Dieu que tu crains, il n’y a pas de lieu au monde où tu puisses te dérober à ses regards ! » Et Paphnuce : « Tu sais donc que Dieu existe ? » Elle répondit qu’elle le savait, qu’elle connaissait aussi la vie future et le châtiment des pécheurs. Alors Paphnuce : « Si tu connais tout cela, pourquoi as-tu causé la perte de tant d’âmes ? Tu auras à rendre compte à Dieu de toutes ces âmes, en même temps que de la tienne : et sûrement tu seras damnée ! » Ce qu’entendant, Thaïs se jeta aux pieds du solitaire, fondit en larmes, et s’écria : « Mais je sais aussi qu’on peut se repentir, mon père, et j’ai confiance dans ta prière pour m’obtenir la remise de mes péchés ! Accorde-moi seulement trois heures de délai, et, après cela, j’irai où tu m’ordonneras d’aller, et je ferai ce que tu m’ordonneras de faire ! » Elle profita de ce délai pour recueillir tous les richesses qu’elle avait gagnées par ses péchés, et, les transportant sur la grande place, en présence de la foule, elle y mit le feu, Et elle disait : « Venez tous, vous qui avez péché avec moi, et voyez ce que je fais de vos présents ! » Puis, quand elle eut tout brûlé (et il y avait là des objets dont l’ensemble valait 400 livres d’or) elle rejoignit Paphnuce, qui la conduisit dans un couvent de femmes. Il l’enferma dans une étroite cellule, en mura la porte, et ne laissa qu’une petite fenêtre par où l’on devait, tous les jours, lui apporter un peu de pain et d’eau. Et comme ensuite il se retirait, elle lui dit : « Que m’ordonnes-tu, mon père, au sujet de l’endroit où je devrai uriner et déposer mes excréments ? » Et Paphnuce : « Tu feras tout cela dans ta cellule, ainsi que tu le mérites ! » Elle lui demanda ensuite comment elle devait prier. Et lui : « Tu n’es pas digne de prononcer le nom de Dieu, ni de lever les mains au ciel, car tes mains et tes lèvres sont pleines d’impureté. Tu te borneras donc à te prosterner du côté de l’Orient, et à répéter toujours cette phrase : « Toi qui m’as créée, aie pitié de moi ! »

Après que Thaïs fut ainsi restée enfermée pendant trois ans, Paphnuce eut pitié d’elle et vint trouver saint Antoine, pour lui demander si Dieu n’avait pas encore remis les péchés de la pénitente. Antoine réunit alors ses disciples, et leur enjoignit de rester en oraison, chacun de son côté, jusqu’à ce que Dieu révélât à l’un d’eux l’objet de la visite du solitaire Paphnuce. Et comme les disciples étaient en oraison, l’un d’eux, Paul, vit au ciel un grand lit couvert d’étoffes précieuses, et gardé par trois vierges au visage rayonnant. Ces trois vierges étaient la peur des châtiments futurs, la honte des péchés commis et la passion de la justice de Dieu. Et comme Paul disait à ces trois vierges que ce lit était sans doute réservé à Antoine, une voix d’en haut lui répondit : « Non, ce lit n’est point pour ton père Antoine, mais pour la courtisane Thaïs ! » Le lendemain, Paul s’empressa de raconter sa vision ; et Paphnuce, découvrant ainsi la volonté du ciel, s’empressa d’aller au monastère pour ouvrir la cellule de la pénitente. Mais celle-ci le suppliait de la laisser enfermée. Et il lui dit : « Sors de là, car Dieu t’a remis tes péchés. Il te les a remis non seulement à cause de ta pénitence, mais parce que tu as toujours gardé sa crainte au fond de ton âme ! » Elle vécut encore quinze jours, et s’endormit en paix.

Un autre solitaire nommé Éphrem, voulut convertir de la même façon une autre courtisane. Comme celle-ci essayait impudemment de l’inciter au péché, il lui dit : « Suis-moi ! » Après quoi il la conduisit dans un lieu où se trouvait une grande foule, et il lui dit : « Couche-toi, pour que je m’unisse à toi ! » Et elle : « Comment pourrais-je faire cela, quand toute cette foule me regarde ? » Et Éphrem : « Si tu rougis d’être vue par des hommes, ne devrais-tu pas rougir bien plus encore devant ton Créateur, dont le regard pénètre jusqu’au plus profond des ténèbres ? » Alors la courtisane, toute confuse, s’enfuit.

CLI SAINTS DENIS RUSTIQUE ET ÉLEUTHÈRE, martyrs (9 octobre)

I. Denis l’Aréopagite fut converti à la foi du Christ par l’apôtre saint Paul. Son surnom d’Aréopagite lui venait du nom d’un faubourg d’Athènes où il demeurait, et qui s’appelait Aréopage, c’est-à-dire faubourg de Mars, parce qu’on y voyait un temple du dieu Mars. Dans ce faubourg, qui était la demeure favorite des savants, Denis se livrait à l’étude de la philosophie, et on l’appelait aussi le Théosophe, c’est-à-dire l’homme versé dans la science de Dieu. Et il avait avec lui un compagnon d’études nommé Apollophane. Or, le jour de la passion du Christ, la ville d’Athènes, de même que le monde entier, fut soudain remplie d’une épaisse ténèbre ; et les savants d’Athènes ne parvenaient pas à découvrir la cause naturelle de ce fait étrange, tout à fait différent des éclipses ordinaires. Ajoutons, à ce propos, que de nombreux témoignages attestent l’universalité de la soudaine ténèbre qui suivit la mort du Seigneur. Elle fut constatée en Grèce comme à Rome, et dans l’Asie Mineure. Et l’on raconte que Denis, en présence de ce phénomène, aurait dit à ses compatriotes : « Cette nuit nouvelle présage le prochain avènement d’une lumière nouvelle, dont le monde entier sera illuminé. » Sur quoi les Athéniens élevèrent un autel où ils mirent cette inscription : Au Dieu inconnu.

Et lorsque saint Paul vint à Athènes, il vit cet autel et s’écria : « Ce Dieu que vous adorez sans le connaître, je suis venu vous le révéler ! » Puis, s’adressant à Denis comme au plus savant des philosophes, il lui demanda qui était ce Dieu inconnu. Et Denis : « C’est le seul vrai Dieu, mais il se cache à nous et nous est inconnu. » Et saint Paul : « Ce Dieu est celui que je viens vous révéler, celui qui a créé le ciel et la terre, et qui a revêtu la forme humaine, et a subi la mort, et est ressuscité le troisième jour. » Et, comme Denis continuait à discuter avec Paul, un aveugle vint à passer près d’eux. Alors Denis dit à Paul : « Si, au nom de ton Dieu, tu dis à cet aveugle de recouvrer la vue, et s’il la recouvre, je me convertirai aussitôt à ta foi. Mais afin que tu ne puisses pas employer de formule magique, je te dicterai moi-même la formule que tu devras employer pour guérir cet aveugle au nom de ton maître Jésus ! » Alors Paul, pour écarter tout soupçon, dit à Denis de prononcer lui-même les paroles qu’il voulait lui dicter, et qui étaient celles-ci : « Au nom de Jésus-Christ, né d’une vierge, puis crucifié, puis ressuscité des morts et monté au ciel, recouvre la vue ! » Et dès que Denis eut prononcé ces paroles, aussitôt l’aveugle fut guéri de sa cécité. Alors Denis reçut le baptême, avec sa femme Damaris, et toute sa maison. Saint Paul l’instruisit ensuite, pendant trois ans, des vérités de la foi ; et il finit par l’ordonner évêque d’Athènes. Et Denis, par l’ardeur de sa prédication, convertit à la foi chrétienne sa ville natale, ainsi que la plus grande partie de la région environnante.

Il nous donne à entendre lui-même, dans ses livres, que c’est à lui que saint Paul a révélé ce qu’il a vu lorsque, dans son ravissement, il a été transporté au troisième ciel. Et le fait est que Denis nous a décrit, avec une clarté et une abondance parfaites, la hiérarchie des anges, leurs ordres, dispositions et offices. Il nous parle de tout cela comme si, au lieu de l’avoir appris d’une autre bouche, lui-même avait été ravi au troisième ciel. Et il eut aussi le don de prophétie, ainsi que nous le voyons par la lettre qu’il écrivit à l’évangéliste Jean, exilé dans l’île de Pathmos. Il lui disait, dans cette lettre : « Réjouis-toi, frère bien-aimé, car tu seras délivré de ton exil de Pathmos, et tu retourneras sur la terre d’Asie, et tu y laisseras à ceux qui viendront après toi le souvenir de la façon dont tu auras imité l’exemple du Christ ! » Et il nous apprend aussi, dans son livre sur les noms divins, qu’il fut un de ceux qui assistèrent au dernier sommeil de la sainte Vierge.

Lorsqu’il apprit que saint Pierre et saint Paul étaient tenus en prison à Rome, sous Néron, il nomma un autre évêque à sa place et se mit en route pour aller voir les deux saints. Et lorsque ceux-ci eurent rendu leurs âmes à Dieu, le pape Clément envoya Denis en France, lui donnant pour compagnons Rustique et Éleuthère.

Denis se rendit alors à Paris où il fit de nombreuses conversions, éleva plusieurs églises et ordonna bon nombre de prêtres. Et telle était la grâce céleste qui brillait en lui que, souvent, comme le peuple s’élançait vers lui pour l’attaquer, à l’instigation des prêtres des idoles, les assaillants sentaient toute leur fureur s’évanouir dès qu’ils se trouvaient en présence de lui. Les uns se prosternaient à ses pieds ; les autres, effrayés, prenaient la fuite. Mais le diable, furieux de voir son culte diminuer de jour en jour ; inspira à l’empereur Domitien la pensée inhumaine d’ordonner que quiconque découvrirait un chrétien serait tenu de le faire sacrifier aux idoles, sous peine d’être lui-même sévèrement puni. Et un préfet nommé Fescennius fut envoyé de Rome contre les chrétiens de Paris. Ce préfet, ayant trouvé Denis occupé à prêcher devant le peuple, ordonna de l’arrêter, de le garrotter avec une grosse corde et de l’amener à son prétoire, en compagnie des deux saints Rustique et Éleuthère.

Pendant que les trois saints, en présence du préfet, proclamaient courageusement leur foi, arriva certaine dame noble qui affirma que son mari avait été séduit par les trois imposteurs. Le préfet manda aussitôt ce mari, qui, persévérant dans sa foi, fut mis à mort sur-le-champ. Quant aux trois saints, ils furent flagellés par douze soldats, chargés de chaînes et jetés en prison. Le lendemain, Denis fut étendu, nu, sur un gril enflammé. Et lui, au milieu de ses souffrances, rendait grâce à Dieu. Il fut ensuite donné en pâture à des bêtes féroces, dont on avait excité la faim par un jeûne prolongé. Mais, au moment où ces animaux s’élançaient sur lui, il fit sur eux le signe de la croix ; et eux, tout de suite, l’entourèrent doucement, comme des agneaux. Le préfet le fit alors mettre en croix, puis, après l’avoir longtemps torturé, le fit reconduire en prison avec d’autres chrétiens. Et là, pendant que Denis célébrait la messe, Jésus lui apparut, entouré d’une immense lumière, et lui dit, en lui offrant un pain : « Prends ceci, mon fils, en témoignage de la reconnaissance qui t’est due ! » Le lendemain, après d’autres supplices, les trois saints eurent la tête tranchée à coups de hache, devant l’idole du dieu Mercure. Mais aussitôt le corps de saint Denis se redressa, prit dans ses mains sa tête coupée, et, sous la conduite d’un ange, marcha pendant deux milles, depuis la colline de Montmartre, c’est-à-dire mont des martyrs, jusqu’au lieu où reposent aujourd’hui ses restes par le fait de son propre choix et de la providence divine.

Et aussitôt s’éleva dans ce lieu une musique d’anges si harmonieuse que, parmi la foule de ceux qui l’entendirent, la femme du préfet Lisbius, nommée Laertia, se proclama chrétienne, ce qui lui valut d’être décapitée, et de recevoir ainsi le baptême du sang. Le fils de cette femme, nommé Vibius, après avoir servi à Rome sous trois empereurs, se fit baptiser en revenant à Paris et adopta la vie religieuse.

Les infidèles, craignant que les chrétiens n’ensevelissent les corps des saints Rustique et Éleuthère, enjoignirent qu’ils fussent jetés dans la Seine. Mais une femme noble invita à sa table les porteurs des deux corps ; puis, pendant qu’ils mangeaient, elle leur déroba les corps et les fit ensevelir secrètement dans son champ, où ils restèrent jusqu’à ce que, la persécution ayant cessé, on pût les réunir au corps de saint Denis. Les trois saints subirent le martyre sous le règne de Domitien, en l’an du Seigneur 96. Saint Denis était alors âgé de quatre-vingt-dix ans.

II. Sous le règne de Louis, fils de Charlemagne, des envoyés de l’empereur de Constantinople, Michel, apportèrent à la cour de France, entre autres présents, une traduction latine du livre de saint Denis sur la Hiérarchie ; et, la nuit suivante, dix-neuf malades se trouvèrent guéris dans l’église du saint.

III. Un jour que l’évêque d’Arles, saint Rieul, célébrait la messe dans sa cathédrale, il joignit aux noms des apôtres ceux « des bienheureux martyrs Denis, Rustique et Éleuthère ». Après quoi lui-même et les assistants furent très étonnés de ce qu’il avait dit, car personne ne connaissait encore le martyre des trois saints. Et voilà que trois colombes descendirent sur la croix de l’autel, qui portaient écrits sur leurs poitrines, en lettres de sang, les noms des trois saints. Et ainsi tous comprirent que les âmes des saints s’étaient enfuies de leurs corps.

IV. En l’an du Seigneur 644, le roi de France Dagobert, qui avait dès l’enfance une grande vénération pour saint Denis, mourut. Et un saint homme vit alors, dans un rêve, que l’âme du roi était emportée au ciel pour être jugée, et que bon nombre de saints lui reprochaient les maux causés par lui à leurs églises. Et comme déjà les mauvais anges s’apprêtaient à mener l’âme en enfer, survint saint Denis, qui intercéda pour elle et obtint sa libération. On ajoute même que l’âme de Dagobert serait alors rentrée dans son corps afin de pouvoir faire pénitence. Au contraire le roi Clovis, ayant ouvert irrespectueusement le cercueil du saint, et lui ayant brisé un os du bras, ne tarda pas à mourir dans un accès de démence.

V. Enfin nous devons signaler que Hincmar, évêque de Reims, et aussi Jean Scot, dans leurs lettres à Charlemagne, attestent tous deux que saint Denis, l’apôtre des Gaules, était bien le même homme que Denis l’Aréopagite : c’est donc à tort que d’aucuns l’ont nié, se fondant sur une prétendue contradiction des dates.

CLII SAINT CALIXTE, pape et martyr (14 octobre)

Le pape Calixte souffrit le martyre en l’an du Seigneur 222, sous l’empereur Alexandre. Cette année-là, la partie la plus élevée de Rome fut détruite par un incendie, et la main gauche d’une grande statue de Jupiter fut trouvée fondue. Alors tous les prêtres païens vinrent demander à l’empereur Alexandre qu’il ordonnât des sacrifices pour apaiser la colère des dieux. Et pendant qu’on célébrait ces sacrifices, le matin du jour de la semaine consacrée à Jupiter, la foudre, tombant soudain, tua quatre des prêtres, et l’autel de Jupiter fut brûlé, et le soleil s’obscurcit à tel point que le peuple, effrayé, s’enfuit hors de la ville. Sur quoi le consul Palmace demanda à l’empereur la destruction complète des chrétiens, qu’il rendait responsables de ces calamités. Et, l’empereur ayant agréé sa demande, il se mit en route avec des soldats vers le quartier du Transtévère où Calixte se tenait caché avec son clergé. Mais, en route, tous les soldats de son escorte perdirent soudain la vue. L’empereur ordonna alors que, le jour de Mercure, un sacrifice fût offert à ce dieu, pour obtenir de lui une réponse au sujet de tout ce qui se passait. Et, pendant le sacrifice, une des vierges du temple de Mercure, nommée Julienne, s’écria soudain : « Le Dieu de Calixte est le seul vrai Dieu, et c’est lui qui est indigné de nos pollutions ! » Ce qu’entendant, Palmace se rendit auprès de Calixte qui s’était réfugié dans la ville de Ravenne, et se fit baptiser avec sa femme et toute sa maison. Et comme il persévérait dans les jeunes et les prières, un soldat, nommé Simplice, vint le trouver, et lui promit de se convertir à sa foi s’il réussissait à guérir sa femme, frappée de paralysie. Palmace pria donc pour elle ; et voici qu’elle-même accourut vers lui, en disant : « Baptise-moi au nom du Christ, qui m’a guérie ! » Et Calixte la baptisa, ainsi que son mari et d’autres païens. Ce qu’apprenant, l’empereur fit trancher la tête à tous ceux que Calixte avait baptisés, et laissa pendant cinq jours Calixte lui-même sans nourriture ni boisson. Puis, voyant que tout cela restait inutile, il le fit fouetter pendant plusieurs jours ; et il le fit enfin jeter dans un puits avec une pierre attachée au cou. Le prêtre Astère retira du puits le corps du saint, et lui donna une sépulture chrétienne.

CLIII SAINT LÉONARD, abbé (15 octobre)

I. Léonard vivait vers l’an 500. Fils d’un des premiers fonctionnaires de la cour de France, il fut baptisé par saint Remi, archevêque de Reims, et instruit par lui des vérités de la foi. Et telle fut sa faveur auprès de son souverain qu’il obtint la permission de mettre en liberté tous les prisonniers qu’il voulait délivrer. Longtemps le roi le garda près de lui, jusqu’à ce qu’enfin la voix du peuple le contraignit à lui offrir un évêché. Mais Léonard refusa cet honneur, et, aspirant à la solitude, il se rendit à Orléans avec un autre chrétien nommé Liphard. Ils vécurent là pendant quelque temps de la vie cénobitique ; mais ensuite Liphard resta seul sur la rive de la Loire, et Léonard, conduit par l’Esprit-Saint, se rendit en Aquitaine pour y prêcher le Christ. Il prêchait dans les villes et les villages, et opérait de nombreux miracles ; mais, de préférence, il habitait dans une forêt voisine de Limoges, où se trouvait une des chasses favorites du roi. Or, un jour, comme le roi était venu chasser dans la forêt, et que la reine, par amour pour lui, l’y avait suivi, celle-ci éprouva soudain les douleurs de l’enfantement. Le roi et toute la cour s’affligeaient fort du danger où ils la voyaient ; et Léonard, qui passait parla, entendit leurs gémissements. Ému de pitié, il aborda le roi, qui, en apprenant qu’il était disciple de saint Remi, s’empressa de le conduire auprès de la reine, afin qu’il priât pour elle et pour l’enfant qui allait naître. Léonard se mit en prière, et obtint aussitôt ce qu’il demandait à Dieu. Alors le roi lui offrit de nombreux présents ; mais le saint les refusa, l’engageant plutôt à les donner aux pauvres. Du moins le roi voulut lui donner la forêt où se trouvait son ermitage. Mais lui : « Non, je n’aurais que faire de toute la forêt ; mais donne-moi seulement l’espace que pourra parcourir mon petit âne durant la nuit ! » Ce à quoi le roi consentit volontiers. Et Léonard, dans l’espace ainsi obtenu, construisit un monastère, où il vécut dans l’abstinence en compagnie de deux moines. Et il appela ce lieu Nobliac, pour rappeler la grande noblesse du roi qui le lui avait donné. Et comme l’eau manquait à une lieue alentour, Léonard fit creuser un puits, pria, et le puits se remplit d’eau. Et il brilla par tant de miracles que tout prisonnier qui invoquait son nom se trouvait aussitôt délivré, en souvenir de quoi il offrait au saint les chaînes de ses mains et de ses pieds. Et plusieurs de ces prisonniers restèrent avec lui pour servir le Seigneur. Il y eut aussi sept familles nobles qui, vendant tous leurs biens, et en distribuant le profit aux pauvres, vinrent demeurer près de lui dans la forêt. Enfin saint Léonard rendit son âme à Dieu le quinzième jour d’octobre ; et, après sa mort, une voix d’en haut révéla au clergé de son église que, à cause de l’affluence de la foule, son corps eût à être transporté dans une église nouvelle. Le clergé et le peuple passèrent alors trois jours dans le jeûne et la prière ; après quoi, regardant autour d’eux, ils virent toute la région couverte de neige, à l’exception d’un seul endroit qui était resté vert. Et ils comprirent que c’était là que saint Léonard voulait être enseveli. Ils l’y transportèrent donc ; et l’énorme quantité de chaînes qu’on voit, aujourd’hui encore, suspendues en ex-voto autour de sa tombe, suffisent à prouver combien il a opéré de miracles en faveur des prisonniers.

II. Le vicomte de Limoges, pour effrayer les méchants, avait fait sceller au pied de la plus haute tour de son palais une lourde chaîne qu’il faisait attacher au cou des criminels ; et ceux-ci, exposés aux intempéries de l’air, souffraient là un supplice pire que mille morts. Or un serviteur de saint Léonard se trouva un jour attaché à cette chaîne sans avoir fait aucun mal ; dans sa détresse, il pria saint Léonard de le délivrer, lui rappelant combien d’autres prisonniers il avait déjà délivrés. Et aussitôt, le saint lui apparut, tout vêtu de blanc, et lui dit : « Ne crains rien, mais prends cette chaîne, et suis-moi jusqu’à mon église ! » Devant la porte de l’église, le saint disparut ; et le prisonnier, après avoir raconté à tous sa miraculeuse aventure, suspendit la grosse chaîne au-dessus du tombeau.

III. Un homme vivait, auprès du monastère de saint Léonard, qui entretenait pour le saint une dévotion toute particulière. Cet homme fut pris par un tyran. Et le tyran se disait : « Léonard délivre tous les prisonniers : tous mes efforts seront vains pour l’empêcher de délivrer aussi celui-là. Mais je sais ce que je vais faire ! Sous ma tour je ferai creuser une fosse, où je jetterai mon prisonnier avec des chaînes aux pieds ; et à l’entrée de la fosse j’élèverai une arche de bois que je remplirai de soldats armés. Car Léonard a beau briser toutes les chaînes, jamais encore je n’ai entendu qu’il pénétrât sous terre. » Le tyran fit donc comme il avait dit ; et comme le prisonnier invoquait, saint Léonard, celui-ci, la nuit, vint à son aide. Il commença d’abord par retourner l’arche de bois où étaient les soldats, écrasant ceux-ci sous son poids. Puis, descendant au fond de la fosse avec une grande lumière, il prit la main de son serviteur et lui dit : « Dors-tu, ou es-tu éveillé ? Je suis Léonard que tu as appelé ! » Et le prisonnier : « Seigneur, secours-moi ! » Aussitôt le saint, brisant ses chaînes, le prit sur ses épaules et l’emporta hors de la tour ; après quoi il le ramena jusque dans sa maison, s’entretenant avec lui comme un ami avec son ami.

IV. Un pèlerin, qui revenait du tombeau de saint Léonard, fût pris par des brigands, en Auvergne, et enfermé dans un caveau. En vain il suppliait les brigands de le remettre en liberté, au nom de saint Léonard. Ils répondaient toujours qu’ils ne le relâcheraient point, avant qu’il se fût racheté par une forte rançon. Alors le prisonnier : « Que saint Léonard, mon patron, décide donc entre vous et moi ! » Et, la nuit suivante, le saint apparut au chef de la troupe et lui ordonna de relâcher le pèlerin. Mais le chef, quand il s’éveilla, n’attacha point d’importance à son rêve ; et il fit de même la nuit suivante, où le saint lui apparut de nouveau. La troisième nuit, saint Léonard vint chercher le prisonnier et l’emmena hors de la forteresse ; et, dès l’instant d’après, la grosse tour de celle-ci s’écroula, écrasant tous les brigands, à l’exception du chef qui, les membres brisés, comprit enfin combien il avait eu tort de dédaigner les avertissements de saint Léonard.

V. Un soldat, emprisonné en Bretagne, invoqua saint Léonard : aussitôt celui-ci, au vu et à la stupeur de tous, entra dans la prison, brisa les chaînes de l’homme qui l’invoquait, les lui mit dans les mains, et l’entraîna au dehors, sans que personne osât lui résister.

VI. Il y a eu encore un autre saint Léonard, également moine et plein de vertu, dont le corps repose aujourd’hui dans la ville de Corbigny. Celui-là, étant abbé de son monastère, s’humiliait au point d’apparaître comme le dernier des moines. Son exemple entraînait tant de vocations que des envieux le dénoncèrent au roi Clotaire, disant à celui-ci que, s’il n’y mettait bon ordre, Léonard finirait par dépeupler son royaume. Le roi, trop crédule, envoya à Corbigny une troupe pour chasser Léonard de son monastère. Mais à peine ces soldats eurent-ils vu et entendu le saint que, touchés, ils demandèrent à devenir ses disciples. Alors le roi, pénitent, vint demander pardon au saint, et priva de leurs honneurs ceux qui l’avaient dénoncé ; mais Léonard, intercédant pour eux, obtint leur grâce. Il obtint aussi de Dieu, comme l’autre saint Léonard, la permission de faire tomber les chaînes de ceux qui invoqueraient son nom. Et un jour qu’il était en prière, un grand serpent sortit de terre à ses pieds, et rampa le long de son corps. Mais Léonard n’en acheva pas moins sa prière ; après quoi il s’écria : « Je sais que, depuis la création, tu tourmentes les hommes autant que cela t’est possible. Mais si, maintenant, Dieu m’a livré à toi, inflige-moi la punition que j’ai méritée ! » Et aussitôt le serpent, sortant par son capuchon, s’étendit mort à ses pieds.

Un jour de l’année du Seigneur 570, saint Léonard, après avoir tranché une querelle entre deux évêques, annonça qu’il mourrait le jour suivant ; et en effet c’est ce jour-là qu’il rendit son âme à Dieu.

CLIV SAINT LUC, évangéliste (18 octobre)

I. Luc, Syrien, était d’Antioche, et avait d’abord étudié la médecine. Certains auteurs veulent qu’il ait fait partie des soixante-douze disciples du Seigneur ; mais on peut admettre avec plus de vraisemblance l’opinion de saint Jérôme, qui nous dit que saint Luc fut disciple des apôtres, et non du Seigneur lui-même. Il fut si parfait dans sa vie qu’il reçut une quadruple ordination, quant à Dieu, quant au prochain, quant à lui-même et quant à son office. Et, en signe de cette quadruple ordination, des auteurs le décrivent comme ayant quatre faces, la face d’un homme, celle d’un lion, celle d’un bœuf et celle d’un aigle. Chacun des évangélistes, d’ailleurs, a eu ainsi quatre faces, qui lui ont permis d’écrire de l’humanité du Christ, de sa passion, de sa résurrection et de sa divinité. Mais l’usage est, plus communément, de désigner chacun des quatre évangélistes par une seule de ces faces. Suivant saint Jérôme, Matthieu a pour attribut l’homme, parce qu’il insiste surtout sur l’humanité du Christ ; Luc a pour attribut le bœuf, parce qu’il traite surtout du sacerdoce du Christ ; Jean a pour attribut l’aigle, parce que, volant plus haut que les autres, il nous parle surtout de la divinité du Christ ; et Marc a pour attribut le lion parce que son évangile nous témoigne surtout de la résurrection. Car on dit que les lionceaux, quand ils naissent, gisent pendant trois jours comme des cadavres, et puis sont réveillés par le rugissement de leur mère.

Si maintenant on veut savoir les raisons de la quadruple ordination de saint Luc, on les apprend en étudiant la vie de ce saint.

1o Il fut d’abord ordonné quant à Dieu. Cette ordination, suivant saint Bernard, se fait par l’affection, la cogitation et l’intention. Or saint Luc fut saint par l’affection, car saint Jérôme dit de lui : « Il mourut en Bithynie, plein de l’Esprit-Saint. » Il fut ensuite pur dans la cogitation ; nous savons qu’il resta vierge de corps et d’âme. Et son intention fut droite, car, dans tout ce qu’il faisait, il ne cherchait que la gloire du Seigneur.

2o Saint Luc fut ordonné quant au prochain. Il donna, en effet, au prochain tout ce qu’il put en subsides, car il accompagna saint Paul dans toutes ses épreuves, et, ne le quittant jamais, l’aida dans sa prédication. Il donna aussi au prochain tout ce qu’il put en conseils, car il rédigea, à l’usage de tous, ce qu’il savait de la doctrine évangélique et apostolique. Et l’on peut dire aussi qu’il donna au prochain tout ce qu’il put en service ; car d’excellents auteurs, et notamment saint Grégoire, affirment qu’il fut, avec Cléophas, un des deux disciples d’Emmaüs ; bien que saint Ambroise donne à ce second disciple un autre nom.

3o Saint Luc fut ordonné quant à lui-même. D’abord il vécut sobrement : car saint Jérôme dit qu’il n’eut jamais de femme ni de fils. Il vécut aussi modestement : car, dans son évangile, il cita le nom de Cléophas et omit de citer le sien.

4o Saint Luc fut ordonné quant à son office, qui était d’écrire l’évangile. On croit, en effet, qu’il recourut tout particulièrement à la sainte Vierge comme à l’arche de son Testament, et que c’est d’elle qu’il apprit bien des choses, notamment sur des sujets qu’elle seule pouvait connaître : tels l’Annonciation, la Nativité et autres sujets dont il est seul à parler. Et l’on sait aussi que saint Paul approuvait tout particulièrement l’évangile de saint Luc, à tel point que saint Jérôme a pu dire : « Toutes les fois que saint Paul parle de l’Évangile, c’est de l’Évangile de saint Luc qu’il veut parler. »

II. On lit dans l’Histoire d’Antioche que les chrétiens de cette ville, après s’être souillés par beaucoup de vices, furent assiégés par une armée turque qui les fit cruellement souffrir de faim et de privations. Mais lorsque, se repentant, ils se convertirent pleinement au Seigneur, certain religieux, qui priait, la nuit, dans l’église de Sainte-Marie à Tripoli, vit apparaître un homme tout vêtu de blanc et rayonnant de lumière. Et cet homme, interrogé, dit qu’il était saint Luc, et qu’il venait d’Antioche, ou le Seigneur avait convoqué les milices du ciel, ainsi que les apôtres et les martyrs, pour venir en aide aux chrétiens assiégés. Et, en effet, ceux-ci, miraculeusement stimulés, mirent en déroute l’armée des Turcs.

CLV LES ONZE MILLE VIERGES, martyres (21 octobre)

I. Il y avait en Bretagne un roi très chrétien, nommé Nothus ou Maurus, qui mit au monde une fille nommée Ursule. Et celle-ci était si bonne, si sage, et si belle, que sa renommée s’étendait partout. Or le roi d’Angleterre, souverain très puissant et qui avait soumis à son empire de nombreuses nations, forma le projet de marier son fils unique avec cette princesse, dont tout le monde vantait l’esprit et le corps. Le jeune homme, de son côté, était très enflammé à l’idée de ce mariage. Une ambassade fut donc envoyée auprès du père d’Ursule ; et le roi d’Angleterre promit aux ambassadeurs de les récompenser s’ils ramenaient la jeune fille, mais, au contraire, les menaça de les châtier s’ils revenaient sans elle. Alors le père d’Ursule prit peur : car, d’une part, il redoutait la rancune d’un souverain plus puissant que lui, et, d’autre part, il ne pouvait admettre que sa fille devînt la femme d’un païen, ce à quoi Ursule, d’ailleurs, n’aurait jamais consenti. Alors celle-ci, inspirée d’en haut, fit proposer au jeune prince de lui envoyer dix vierges, et de donner pour compagnes mille vierges à chacune de ces dix-là ainsi qu’à elle-même : ajoutant qu’en compagnie de ces onze mille vierges elle demandait à rester pendant un espace de trois ans, pour se rendre avec elles à Rome, sur une flotte, et y obtenir la consécration de sa virginité. Le jeune prince, de son côté, aurait à recevoir le baptême, et à s’instruire, pendant ces trois ans, des vérités de la foi : après quoi Ursule consentirait à devenir sa femme. Et l’on entend bien que, si elle imposait de telles conditions, c’était dans l’espoir de décourager le jeune prince, tout en gardant à son père la faveur du roi anglais.

Mais le jeune homme admit très volontiers les conditions d’Ursule, et se fit baptiser, et pressa son père d’exécuter tout, ce qu’Ursule avait demandé. Alors des vierges arrivèrent de toutes parts dans la capitale du roi Maurus, et de toutes parts la foule afflua pour être témoin d’un aussi grand spectacle. De nombreux évêques voulurent aussi se joindre au pèlerinage des onze mille vierges : parmi eux se trouvait, notamment, l’évêque de Bâle, Pantulus, qui se rendit avec elles jusqu’à Rome, et, au retour, partagea leur martyre. On voyait là aussi sainte Gérasine, reine de Sicile qui, ayant épousé un tyran cruel, l’avait transformé en un doux agneau. Elle était sœur de l’évêque Matrisius et de Daria, la mère de sainte Ursule. Dès que le père de celle-ci lui eut révélé par lettre le secret du voyage, elle se mit aussitôt en route pour la Bretagne avec ses quatre filles Babille, Julienne, Victoire et Dorée. Et son petit garçon Adrien, par amour pour ses sœurs, voulut se joindre aussi à l’expédition. C’est sur le conseil de Gérasine que les onze mille vierges furent réparties en groupes, d’après les divers royaumes dont elles provenaient. Et c’est encore sainte Gérasine qui se chargea de commander à tous ces groupes, et elle subit le martyre en leur compagnie.

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