La Légende dorée (Legenda aurea) (page 33)
Enfin tout se trouva prêt pour le départ. Et, pendant que sainte Ursule s’occupait de convertir les onze mille vierges, la reine Gérasine instruisait les chevaliers de l’escorte, leur faisant prêter le serment d’un nouvel ordre de chevalerie. Puis on se mit en route ; et, dans l’espace d’une seule journée, sous un vent favorable, la sainte caravane arriva dans un port des Gaules nommé Tiel, puis à Cologne, où un ange apparut à Ursule pour lui annoncer que ses compagnes et elle reviendraient à Cologne et y recevraient la couronne du martyre. De là, poursuivant leur chemin vers Rome, les vierges arrivèrent à Bâle : elles y laissèrent leurs vaisseaux et poursuivirent leur voyage à pied.
Elles furent reçues à Rome avec grand honneur par le pape Cyriaque, qui, étant né lui-même en Bretagne, se trouvait avoir de nombreux parents dans le pèlerinage. Et, la même nuit, une vision révéla à Cyriaque qu’il recevrait les palmes du martyre en compagnie des onze mille vierges. Aussi, sans rien révéler de cette vision, s’empressa-t-il de baptiser celles des vierges qui n’avaient pas encore reçu le baptême. Puis, quand il jugea le moment venu, il déclara à son clergé réuni qu’il se démettait de toutes ses fonctions et dignités, pour se joindre à la troupe des onze mille vierges. En vain tous les prêtres, et surtout les cardinaux, l’accusèrent d’être en délire, et lui firent honte d’abandonner son pontificat pour suivre un troupeau de femmes. Sans les écouter ; il ordonna en son lieu un saint homme nommé Amet, qui gouverna l’Église après lui. Et comme il renonçait à son pontificat, contrairement à la volonté de son clergé, celui-ci le raya de la liste des papes. Et, dès ce jour, le saint chœur des onze mille vierges perdit toute sa faveur auprès de la curie romaine.
Or deux chefs de l’armée romaine, Maxime et Africain, hommes impies et méchants, voyant cette grande multitude de vierges, et toute la foule qui se pressait pour grossir leur pèlerinage, craignirent que ce pèlerinage ne donnât trop d’extension à la religion chrétienne. Ils envoyèrent donc secrètement des exprès à Jules, chef des Huns, pour l’engager à attendre à Cologne, avec son armée, le retour des onze mille vierges, et pour les massacrer.
Cependant, les vierges se mirent en route pour leur retour, en compagnie du pape Cyriaque, du cardinal Vincent et de Jacques, archevêque d’Antioche, qui était, lui aussi, originaire de Bretagne. Jacques, qui était venu à Rome pour voir le pape, allait déjà repartir pour Antioche lorsque, apprenant le prochain départ des vierges, il prit le parti d’aller avec elles au-devant du martyre. Et de même fit encore Maurice, évêque de Modène, qui était l’oncle de Babille et de Julienne ; de même firent Follau, évêque de Lucques, et Sulpice, évêque de Ravenne.
Cependant le fiancé de sainte Ursule, qui s’appelait Éthéré, était devenu roi de son pays, à la mort de son père, et avait converti sa mère à la foi du Christ. Un jour, une vision d’en haut lui apprit qu’Ursule venait de quitter Rome ; et une voix lui ordonna d’aller aussitôt à sa rencontre, pour souffrir avec elle le martyre dans la ville de Cologne. Il se mit aussitôt en route avec sa mère, sa petite sœur Florentine et l’évêque Clément. Vinrent aussi se joindre au pèlerinage Marcule, évêque de Grèce et sa nièce Constance, fille de Dorothée, roi de Constantinople. Cette Constance avait été fiancée à un fils de roi ; mais, son fiancé étant mort avant le mariage, elle s’était consacrée au Seigneur.
Lorsque toute cette troupe arriva à Cologne, elle trouva la ville investie par les Huns. Et ces barbares, avec de grands cris, se jetèrent sur les pieuses vierges, qu’ils massacrèrent toutes, comme des loups s’élançant sur un troupeau d’agneaux. Seule, Ursule restait encore vivante. Et le prince des Huns, émerveillé de sa beauté, lui offrit de l’épouser, pour la consoler de la mort de ses compagnes. Mais, comme la sainte repoussait avec horreur sa proposition, furieux de se voir dédaigné, il la transperça d’une flèche et acheva son martyre.
Il y eut cependant encore une autre vierge, nommée Cordule, qui d’abord, épouvantée, se cacha au fond d’un bateau et y resta toute la nuit. Mais, le lendemain, elle courut d’elle-même au-devant de la mort. Et, comme l’Église omettait ensuite de la mentionner dans la célébration de la fête des onze mille vierges — car on croyait qu’elle avait échappé au supplice de ses compagnes — elle apparut un jour à une recluse et lui révéla qu’elle avait, elle aussi, obtenu la couronne du martyre.
La tradition veut que ce martyre ait eu lieu en l’an du Seigneur 238. Mais la vraisemblance des dates contredit cette affirmation. Car, en 238, ni la Sicile, ni Constantinople n’avaient des rois, tandis que l’on cite parmi les martyrs de Cologne, la reine de Sicile et la fille du roi de Constantinople. Plus vraisemblablement, le martyre des onze mille vierges aura eu lieu à l’époque des invasions des Huns et des Goths, et, par exemple, sous le règne de l’empereur Marcien, qui régnait en l’an 452.
II. Certain abbé reçut de l’abbesse de Cologne le corps d’une des vierges, moyennant la promesse de le placer dans un cercueil d’argent. Mais comme, durant toute une année, le corps restait placé dans son cercueil de bois, les moines virent un matin la vierge en personne descendre de l’autel, s’incliner pieusement, puis se retirer en passant au milieu du chœur. Alors l’abbé, allant au cercueil, le trouva vide. Il courut à Cologne, fit part de la chose à l’abbesse ; et en effet le corps de la martyre se retrouva à la place d’où on l’avait pris. Mais en vain l’abbé demanda pardon et promit que, si on lui donnait de nouveau une des saintes reliques, il s’empresserait de lui faire faire un cercueil de prix. Il ne put rien obtenir.
III. Un religieux qui avait pour les onze mille vierges une dévotion particulière, vit un jour apparaître devant lui une belle jeune femme, qui lui demanda s’il la connaissait. Et comme il déclarait ne la point connaître, elle lui dit : « Je suis une des vierges que tu aimes à invoquer. Et, pour te récompenser de ta piété, nous avons obtenu de t’assister à l’heure de ta mort, pourvu seulement que, d’ici là, tu aies récité, onze mille fois l’oraison dominicale ! » Puis la vision disparut, et le religieux s’empressa de réciter onze mille fois la sainte prière. Après quoi, sentant l’heure de sa mort approcher, il fit appeler son abbé et demanda à recevoir l’extrême-onction. Mais au moment où on la lui administrait, il s’écria soudain qu’on eût à s’écarter, pour faire place aux saintes martyres qui accouraient près de lui. Interrogé par son abbé, il lui raconta alors la promesse qu’il avait obtenue ; et tous, aussitôt, sortirent de sa cellule. Et quand ils y revinrent, ils virent que l’âme de leur frère s’était envolée.
CLVI SAINT CRISANT ET SAINTE DARIA, martyrs (25 octobre)
Crisante était fils d’un noble de Narbonne nommé Solime. Celui-ci, ne pouvant détourner son fils de la foi du Christ, le fit enfermer dans une chambre en compagnie de cinq jeunes filles chargées de le séduire par leurs caresses. Mais Crisant pria Dieu de le rendre vainqueur de la bête féroce qu’est la concupiscence ; et aussitôt les cinq jeunes filles furent envahies d’un sommeil profond, dont elles ne pouvaient s’éveiller que hors la chambre. Alors une prêtresse de Diane, nommée Daria, vierge pleine de sagesse et de beauté, s’offrit à ramener Crisant au culte des idoles. Elle se rendit chez lui, et, comme le jeune homme lui reprochait la pompe de ses vêtements, elle répondit qu’elle ne s’était point vêtue ainsi pour l’amour de cette pompe, mais dans l’espoir de mieux servir la cause des dieux. Crisant lui reprocha ensuite de prendre pour des dieux des êtres que ceux-là même qui les ont inventés représentent comme chargés de vices et d’impudicité. Et comme Daria lui répondait que, sous les noms de ces dieux, c’étaient les divers éléments qu’adoraient les philosophes, le jeune homme lui dit : « Si l’un vénère la terre comme une déesse tandis qu’un autre la cultive pour avoir du blé, c’est celui-là que la déesse récompense le plus ; et de même pour la mer et les autres éléments ! » Puis Crisant convertit Daria, et le jeune couple, feignant d’être uni par le lien du mariage charnel, tandis qu’il ne l’était que par des liens spirituels, opéra autour de lui de nombreuses conversions entre lesquelles on cite notamment celles du tribun Claude, de sa femme, de ses enfants et d’autres officiers.
Le préfet Numérien fit alors jeter Crisant dans une prison infecte, mais la puanteur de cette prison se changea en un parfum merveilleux. Daria, de son côté, fut placée dans un lupanar ; mais aussitôt un lion, s’enfuyant de l’amphithéâtre, vint garder la porte de ce mauvais lieu. Arrive un homme envoyé par le préfet pour corrompre la vierge : le lion s’empare de lui, et, d’un signe de tête, demande à Daria ce qu’il doit en faire. Daria répond qu’elle est prête à recevoir l’envoyé ; et aussitôt celui-ci, converti, s’en va proclamer, par toute la ville, la sainteté de la jeune femme. Arrivent ensuite des chasseurs, chargés de s’emparer du lion ; mais c’est le fauve qui s’empare d’eux et les dépose aux pieds de la vierge, qui les convertit. Enfin le préfet ordonne d’allumer un grand feu devant l’entrée de la maison, de façon que Daria et le lion périssent brûlés. Et Daria, voyant l’effroi du lion, lui permet de s’enfuir où bon lui semblera.
Mille autres supplices furent encore infligés à Crisant et à Daria, sans que les deux martyrs en eussent aucun mal. Enfin tous deux, par ordre du préfet, se virent jetés dans une fosse, et écrasés sous les pierres. Ils moururent sous l’épiscopat de Carus de Narbonne, qui monta sur son siège en l’an du Seigneur 211.
CLVII SAINTS SIMON ET JUDE, apôtres (28 octobre)
I. Simon et Jude, appelé aussi Thadée, originaires de Cana, étaient frères de Jacques le Mineur et fils de Marie Cléophas, femme d’Alphée.
Après l’ascension du Seigneur, Jude fut envoyé par Thomas auprès du roi d’Édesse Abgare, qui avait écrit à Notre-Seigneur Jésus la lettre suivante : « Abgare, roi, fils d’Euchassie, au bon Jésus qui s’est montré dans le pays de Jérusalem, salut ! J’ai entendu parler de toi, des guérisons que tu fais sans drogues et sans herbes, et que tu rends la vue aux aveugles, la marche aux paralytiques, la pureté aux lépreux et la vie aux morts : et j’ai conclu de tout cela que, pour accomplir tant de merveilles, tu devais être ou bien Dieu lui-même descendu des cieux, ou bien le fils de Dieu. Je t’écris donc pour que tu daignes prendre la peine de venir jusque chez moi, pour me guérir d’une maladie qui me tourmente depuis longtemps. J’ai appris aussi que les Juifs murmuraient contre toi et voulaient te tendre des pièges. Viens chez moi, je t’en prie ! J’ai à moi une ville qui, en vérité, est petite, mais honnête, et qui nous suffira bien à tous deux ! » Et le Seigneur Jésus répondit en ces termes. : « Heureux es-tu, toi qui as cru en moi sans m’avoir vu ! car il est écrit de moi que ceux qui me verront ne croiront pas, et que ceux qui ne me verront pas croiront. Quant à ce que tu me demandes de venir auprès de toi, il faut d’abord que j’accomplisse ce pour quoi je suis envoyé et qu’ensuite je retourne auprès de Celui qui m’a envoyé. Mais, dès que je serai remonté au ciel, je t’enverrai un de mes disciples, pour te guérir et te donner la vraie vie ! » Alors Abgare, comprenant qu’il devait renoncer avoir le Christ en personne, chargea du moins un peintre d’aller faire son portrait. Mais lorsque ce peintre arriva devant le Christ, il trouva le visage de celui-ci rayonnant d’un tel éclat qu’il ne parvint pas à en discerner clairement les traits, ni, par suite, à les dessiner. Ce que voyant, le Seigneur appuya sa sainte face sur le manteau du peintre et y grava ainsi son image à l’intention du bon roi Abgare. Et Jean de Damas, qui nous raconte tout cela d’après une vieille chronique, nous décrit aussi ce portrait du Seigneur. Il nous affirme qu’on y voit l’image d’un homme avec de grands yeux, d’épais sourcils, un visage allongé, et des épaules un peu voûtées, ce qui est signe de maturité. Quant à la lettre du Christ, tel était son pouvoir que, dans la ville d’Édesse, aucun hérétique ni païen ne pouvait vivre, et qu’aucun tyran ne pouvait opprimer les habitants. Mais lorsque Édesse, plus tard, fut prise et profanée par les Sarrasins, elle perdit le privilège de cette sainte lettre.
Lors donc que Jude Thadée vint auprès d’Abgare, pour accomplir la promesse faite par Jésus, le roi découvrit aussitôt sur son visage un rayonnement de splendeur divine. Émerveillé et épouvanté, il dit : « Tu es vraiment le disciple de Jésus, fils de Dieu, qui m’a promis de m’envoyer l’un de ses disciples pour me guérir et pour me donner la vraie vie ! » Et Thadée : « Si tu crois dans le Fils de Dieu, tous les désirs de ton cœur seront réalisés ! » Et Abgare : « Certes, je crois en lui ; et bien volontiers j’égorgerais les méchants Juifs qui l’ont crucifié ! » Or le roi Abgare était lépreux ; mais Thadée prit la lettre du Seigneur, lui en frotta le visage, et aussitôt sa lèpre disparut.
II. Jude prêcha ensuite en Mésopotamie et dans le Pont, et Simon en Égypte. Puis ils se rendirent en Perse, et y trouvèrent deux mages Zaroës et Arphaxal, que saint Matthieu avait chassés de l’Éthiopie. En ce temps-là Baradac, général babylonien, qui s’apprêtait à partir en guerre contre les Indiens, consulta ses dieux sur l’issue de sa campagne. Et il obtint pour réponse que ses dieux ne pourraient lui répondre aussi longtemps que les deux apôtres chrétiens seraient dans le pays. Baradac fit alors rechercher les deux apôtres, leur demanda qui ils étaient et pourquoi ils étaient venus. Et ils répondirent : « De nation, nous sommes Hébreux, de condition, serviteurs du Christ ; et nous sommes venus ici pour ton salut et celui des tiens. » Et Baradac : « Je vous écouterai plus à loisir quand je serai revenu vainqueur de mon expédition. » Et les apôtres : « Mieux vaudrait pour toi connaître dès maintenant celui qui, seul, peut te donner la victoire ! » Et Baradac : « Si vous êtes plus puissants que nos dieux, prédites-moi quelle sera l’issue de ma campagne ! » Et les apôtres : « Pour que tu reconnaisses combien tes dieux sont menteurs, demande-leur d’abord de répondre à ta question ! » Alors les devins, consultés, prédirent une grande guerre, et une grande fuite de peuples après la bataille. Sur quoi les apôtres se mirent à rire. Et Baradac : « Comment ! Je tremble d’effroi, et vous riez ? » Et les apôtres : « Sois sans crainte, car la paix est entrée ici avec nous. Demain, à la troisième heure, des envoyés viendront te trouver ici de la part des Indiens, pour te demander la paix et se soumettre à ton pouvoir. » Alors ce fut au tour des prêtres de railler, et ils dirent à Baradac : « Ces gens-là veulent te tromper afin que, pendant que tu seras sans défiance, l’ennemi se jette sur toi ! » Et les apôtres : « Nous ne t’avons pas dit d’attendre un mois, mais seulement un jour ! Dès demain, tu auras la paix et la victoire ! » Alors Baradac les fit tenir sous bonne garde les uns et les autres. Le lendemain, tout arriva comme les apôtres l’avaient prédit ; et comme Baradac voulait châtier les devins de leur mensonge, les apôtres l’en empêchèrent, disant qu’ils n’étaient pas envoyés pour tuer les vivants, mais pour vivifier les morts. Baradac en fut très surpris, comme aussi de l’insistance qu’ils mettaient à refuser ses présents. Il les conduisit donc à son roi, et lui dit : « Sire, voici des dieux cachés sous la figure humaine ! » Mais les mages, jaloux des apôtres, les accusèrent d’être des méchants, qui méditaient la fin du royaume. Alors Baradac : « Si vous l’osez, discutez avec ces deux hommes ! » Et les mages : « Nous ne voulons pas discuter avec eux ; mais fais venir ici les hommes les plus éloquents de la ville ; et, s’ils peuvent parler, nous reconnaîtrons notre ignorance. » Et, en effet, amenés devant eux, les plus habiles avocats devinrent aussitôt muets et incapables même de s’exprimer par gestes. Et les mages dirent au roi : « Pour te prouver notre pouvoir, nous allons leur permettre de parler, mais nous leur défendrons de marcher ; puis nous leur permettrons de marcher, mais nous les empêcherons de voir, même avec les yeux ouverts. » Et tout cela arriva comme ils l’avaient dit. Alors Baradac mena les avocats en présence des apôtres. Et en voyant ceux-ci tout vêtus de haillons, les avocats les méprisèrent au fond de leur cœur. Mais Simon leur dit : « C’est chose fréquente que des écrins d’or et de diamant ne contiennent que des matières viles, tandis que de viles caisses de bois enferment des bijoux faits de pierres précieuses. Mais si vous promettez de renoncer au culte des idoles et d’adorer le Dieu invisible, nous ferons sur vous le signe de la croix, et vous pourrez confondre les mages ! » Ainsi fut fait ; et lorsque les avocats revinrent auprès des mages, ceux-ci n’eurent plus aucun pouvoir sur eux. Alors la foule se mit à les insulter, et fit amener des serpents pour les étouffer. Mais les deux apôtres, appelés par le roi, prirent les serpents dans leurs manteaux et les lancèrent sur les mages, en disant : « Au nom du Seigneur, vous ne mourrez pas, mais, déchirés par les serpents, vous remplirez l’air de vos cris de douleur ! » Aussitôt les serpents se mirent à dévorer leurs chairs, et les mages hurlaient comme des loups ; et le roi et la foule priaient les apôtres d’ordonner aux serpents de les mettre à mort. Mais les apôtres : « Nous avons été envoyés pour ressusciter les morts, et non pour tuer les vivants ! » Après quoi, ayant prié Dieu, ils ordonnèrent aux serpents de reprendre, dans le corps des mages, tout le venin qu’ils y avaient déposé, puis de s’enfuir aux lieux d’où ils étaient venus. Les serpents obéirent ; et, pendant cette seconde épreuve, la douleur des mages fut plus vive encore. Et les apôtres leur dirent : « Vous souffrirez ainsi pendant trois jours, afin de vous guérir de votre malice ! » Mais, le troisième jour, venant à eux, les apôtres leur dirent : « Notre-Seigneur ne veut pas qu’on le serve par force, donc levez-vous, soyez délivrés de vos souffrances, et allez-vous-en, avec plein pouvoir de faire ce que vous voudrez ! » Et les mages s’en allèrent guéris, mais sans renoncer à leur malice ; et ils soulevèrent contre les apôtres la Babylonie tout entière.
Plus tard, la fille d’un des principaux de la ville, ayant mis au monde un enfant, accusa un saint diacre de l’avoir violée. Les parents voulaient tuer le diacre : mais les apôtres, survenant, demandèrent quand l’enfant était né. Et les parents : « Hier, à la première heure ! » Et les apôtres : « Amenez ici cet enfant, et amenez en même temps le diacre que vous accusez ! » Cela fait, les apôtres dirent à l’enfant : « Enfant, au nom de Jésus, dis-nous si c’est bien cet homme-là qui t’a procréé ! » Et l’enfant : « Cet homme-là est chaste et saint, et n’a jamais souillé sa chair ! » Sur quoi les parents de la jeune fille pressèrent les apôtres de faire dire à l’enfant quel était le vrai coupable. Mais les apôtres : « Notre tâche est de faire absoudre les innocents, non de perdre les coupables ! »
Vers le même temps, deux tigres féroces, qu’on avait enfermés dans des caveaux, s’échappèrent, dévorant tous ceux qu’ils rencontraient. Alors les apôtres vinrent au-devant d’eux et, ayant invoqué le nom du Seigneur, les rendirent doux comme des agneaux. Ils voulurent ensuite s’en aller de la ville, mais, à la demande des habitants, ils y restèrent encore pendant un an et trois mois ; et, durant ce temps, plus de soixante mille personnes furent baptisées, y compris le roi et les principaux seigneurs.
Cependant, les deux mages susdits s’étaient rendus dans une ville nommée Suamir, où il y avait soixante-dix prêtres des idoles ; et ils excitèrent ces prêtres contre les apôtres. Lors donc que ceux-ci, après avoir parcouru toute la province, arrivèrent dans cette ville, les prêtres et le peuple s’emparèrent d’eux et les conduisirent au temple du soleil. Sur quoi un ange apparut aux deux saints et leur dit : « Choisissez l’une de ces deux alternatives : ou bien la mort immédiate de ces méchants, ou votre martyre ! » Et les apôtres : « Ce que nous demandons, c’est que Dieu convertisse ces hommes, et nous accorde, à nous, la palme du martyre ! » Puis, au milieu d’un grand silence, ils dirent à la foule : « Afin que vous sachiez que ces idoles sont pleines de démons, nous ordonnons à ceux-ci d’en sortir, et de briser, chacun, sa statue ! » Aussitôt, des statues sortirent des Éthiopiens, noirs et nus, qui, après les avoir brisées, s’enfuirent avec des cris terribles. Ce que voyant, les prêtres se jetèrent sur les apôtres et les égorgèrent. Et aussitôt, dans un ciel d’une sérénité parfaite, des coups de foudre jaillirent qui fendirent en deux le temple et réduisirent les mages à l’état de charbons. Et le roi fit transporter les corps des apôtres dans sa capitale, où il éleva en leur honneur une église magnifique.
D’autre part, Isidore, dans son livre sur la mort des apôtres, Eusèbe dans son Histoire ecclésiastique, Bède dans ses commentaires des Actes des Apôtres et Jean Beleth dans sa Somme, affirment que saint Simon souffrit le supplice de la croix. Suivant eux, le saint, après avoir prêché en Égypte, revint à Jérusalem, où les apôtres l’élurent, d’une voix unanime, pour remplacer Jacques le Mineur sur le siège épiscopal. Il gouverna donc l’Église de Jérusalem pendant nombre d’années et ressuscita trente morts. Il avait atteint l’âge de cent vingt ans, lorsque, sous le règne de Trajan, il fut pris et mis en croix par le consul Atticus. Mais ces mêmes écrivains admettent que ce saint Simon peut avoir été un autre Simon, fils de Cléophas et neveu de saint Joseph.
CLVIII SAINT QUENTIN, martyr (31 octobre)
Quentin était de famille noble et citoyen romain. Il était venu dans la ville d’Amiens et y opérait de nombreux miracles, lorsque, par ordre de Maximien, le préfet de la ville s’empara de lui, et le jeta en prison après l’avoir fait rouer de coups. Mais un ange délivra le prisonnier, qui s’empressa de retourner sur la grand’place pour y prêcher au peuple. Arrêté de nouveau, étendu sur un chevalet où ses veines se rompirent, cruellement frappé de nerfs de bœuf, brûlé avec de l’huile, de la poix et de la graisse bouillantes, il supportait tout, et raillait le préfet. Celui-ci, furieux, lui fit jeter au visage de la chaux, du vinaigre et de la moutarde. Puis, voyant que cela même ne l’émouvait point, il le fit transporter en un lieu du Vermandois ; et là, après lui avoir fait enfoncer deux grands clous dans la tête, et dix autres sous les ongles et dans la chair, il ordonna enfin de le décapiter.
Le corps du saint, jeté dans une rivière, y resta caché pendant cinquante-cinq ans. Il fut retrouvé par une dame noble de Rome, dans les conditions que voici. Cette dame qui était aveugle et très pieuse, fut avertie la nuit par un ange d’avoir à se rendre au camp de Vermandois, pour y retrouver le corps de saint Quentin et l’ensevelir. Elle se rendit donc au lieu dit, avec une nombreuse escorte, et, arrivée là, se mit en prière. Et aussitôt le corps de saint Quentin flotta, intact et parfumé, à la surface des eaux. La dame, qui en récompense de ses soins, avait recouvré la vue, s’occupa d’ensevelir le saint, ordonna de bâtir une église sur son tombeau, et, cela fait, s’en retourna à Rome.
CLIX LA TOUSSAINT (1er novembre)
La fête de la Toussaint a été instituée pour quatre objets : en premier lieu, pour commémorer la consécration d’un certain temple ; en second lieu pour suppléer à des omissions ; en troisième lieu pour expier nos négligences ; en quatrième lieu pour nous faciliter l’accomplissement de nos vœux.
1o Voici d’abord l’histoire de la consécration du temple. Les Romains, devenus maîtres du monde, avaient construit un temple énorme, au milieu duquel ils avaient placé leur idole ; et tout à l’entour étaient les idoles de toutes les provinces conquises, la face tournée vers l’idole des Romains. Et l’on raconte que, lorsque l’une des provinces se révoltait, son idole, par un artifice diabolique, tournait le dos à celle des Romains ; sur quoi Rome envoyait dans cette province une nombreuse armée. Mais bientôt ce temple ne suffit pas aux Romains, qui construisirent pour chaque dieu un temple particulier. Et comme tous les dieux ne pouvaient pas avoir un temple à eux dans la ville, les Romains, pour mieux étaler leur folie, construisirent en l’honneur de tous les dieux un temple plus admirable encore que les autres, et l’appelèrent le Panthéon, ce qui signifie le temple de tous les dieux. Pour tromper le peuple, les prêtres des idoles lui racontèrent que la déesse Cybèle, qu’ils appelaient la mère de tous les dieux, leur était apparue ; et cette déesse leur aurait dit que, si Rome voulait remporter la victoire sur toutes les nations, on eût à élever, à tous les dieux ses fils, un temple magnifique. Ce temple fut construit sur une base circulaire, afin de symboliser l’éternité des dieux ; mais lorsqu’on eût élevé les murs à une certaine hauteur, on vit qu’ils ne pouvaient pas tenir à cause de la largeur du diamètre. Alors, on imagina de remplir l’intérieur de terre, pour faire tenir les murs ; et à cette terre on mêla quelques pièces d’argent. Puis, quand le temple fut achevé, on déclara que tous ceux qui emporteraient de la terre pour le déblayer auraient le droit de s’approprier tout ce qu’ils trouveraient dans la terre : sur quoi le peuple se précipita en foule dans le temple, avec l’espoir de s’approprier les pièces d’argent mêlées à la terre, et le temple ne tarda pas à être déblayé. On dit aussi que, au sommet du temple, les Romains placèrent une coupole de bronze doré où étaient sculptées toutes les provinces ; mais cette coupole, plus tard, tomba, laissant un vide dans le toit du temple. Or, sous le règne de l’empereur Phocas, lorsque depuis longtemps déjà Rome était devenue chrétienne, le pape Boniface, quatrième successeur de saint Grégoire, obtint de l’empereur le susdit temple, le débarrassa de toutes ses idoles, et, le 3 mai de l’année 605, le consacra à la Vierge Marie et à tous les martyrs : d’où il reçut le nom de Sainte-Marie aux Martyrs, mais le peuple l’appelle plus couramment Sainte-Marie la Ronde. Plus tard encore, un pape nommé Grégoire transporta au 1er novembre la date de la fête anniversaire de cette consécration : car à cette fête les fidèles venaient en foule, pour rendre hommage aux saints martyrs, et le pape jugea meilleur que la fête fut célébrée à un moment de l’année où, les vendanges et les moissons étant faites, les pèlerins pouvaient plus facilement trouver à se nourrir. En même temps, ce pape décréta qu’on célébrerait, ce jour-là, dans l’Église tout entière, non seulement l’anniversaire de cette consécration, mais la mémoire de tous les saints. Et ainsi ce temple, qui avait été construit pour toutes les idoles, se trouve aujourd’hui consacré à tous les saints.
2o La fête de la Toussaint a été instituée pour suppléer à des omissions : car il y a beaucoup de saints que nous oublions, et qui non seulement n’ont pas de fête propre, mais qui ne se trouvent même pas commémorés dans nos prières. C’est, en effet, chose impossible que nous célébrions séparément la fête de tous les saints, tant à cause de leur innombrable quantité que de notre faiblesse et du manque de temps. Dans l’épître qu’il a mise en préface à son calendrier, saint Jérôme dit : « À l’exception du 1er janvier, il n’y a pas, dans toute l’année, un seul jour où l’on ne puisse trouver inscrite la mémoire d’au moins cinq mille martyrs. Et c’est pour cela que l’Église, dans sa sagesse, ne pouvant pas accorder à chacun des saints un jour de fête spécial, a décrété que, du moins, une fois par an, tous les saints seraient fêtés ensemble en grande solennité. »
3o La fête de la Toussaint a été instituée pour expier des négligences. Car bien que nous ne célébrions la fête que de peu de saints, encore négligeons-nous souvent ceux-là même, par ignorance ou par paresse. Et c’est de ce péché que nous pouvons nous délivrer en célébrant d’une façon générale tous les saints, le jour de la Toussaint.
Notons, à ce propos, que les saints du Nouveau Testament que nous fêtons en ce jour, comme dans tout le cours de l’année, se répartissent en quatre catégories : les apôtres, les martyrs, les confesseurs et les vierges. La première catégorie est celle des apôtres, qui dépassent tous les autres saints en dignité, en pouvoir, en sainteté et en efficacité. La seconde catégorie est celle des martyrs, dont l’excellence se manifeste en ce qu’ils ont souffert des maux très variés, avec une constance invariable et une extrême utilité pour le salut des hommes. La troisième catégorie est celle des confesseurs, qui ont proclamé Dieu de trois façons : par le cœur, la bouche, et les œuvres. Enfin, la quatrième catégorie est celle des vierges, dont la dignité et l’excellence se manifestent en ce que : 1o elles sont les épouses du Roi éternel ; 2o elles sont comparables aux anges ; 3o elles jouissent au Ciel de nombreux privilèges (étant admises à porter la couronne de l’auréole, à chanter les cantiques, à marcher derrière l’Agneau, etc.) ; 4o elles sont supérieures aux femmes mariées. Car, comme le dit saint Augustin, « la fécondité la plus riche et la plus heureuse, pour une femme, est celle qui consiste non à s’alourdir le ventre mais à s’agrandir l’âme », attendu que « la fécondité du ventre ne remplit que la terre, tandis que la fécondité de l’âme remplit le ciel ». Gilbert dit que, « si l’état de mariage est bon, la virginité est meilleure ». Et saint Jérôme écrit, dans sa lettre à Pammaque : « Entre l’état de mariage et la virginité, la différence est la même qu’entre l’état de non-péché et l’état de bonnes œuvres ; ou encore, d’une façon plus simple, qu’entre le bien et le mieux. »
4o Enfin la fête de la Toussaint a été instituée pour nous faciliter l’obtention de nos vœux. De même que nous honorons en ce jour tous les saints, de même nous leur demandons d’intercéder, tous ensemble, pour nous, de façon à nous faire avoir plus facilement la miséricorde de Dieu. Les saints peuvent, en effet, intercéder pour nous par leurs mérites et par leur affection : par leurs mérites, en ce que le surplus de leurs bonnes œuvres s’emploie à compenser nos fautes ; par leur affection, en ce qu’ils demandent à Dieu que nos vœux se réalisent, chose qu’ils ne font, cependant, que quand ils savent que cela ne contrarie pas la volonté de Dieu.
Et que, dans ce jour, tous les saints se joignent pour intercéder en notre faveur, c’est ce que prouve une vision qui eut lieu l’année qui suivit l’institution de cette fête. Le jour de la Toussaint de cette année-là, le gardien de l’église de Saint-Pierre, après avoir pieusement fait le tour de tous les autels et imploré les suffrages de tous les saints, s’assoupit un moment devant l’autel de saint Pierre. Il fut alors ravi en extase et vit le Roi des Rois assis sur son trône, avec tous les anges autour de lui. Puis vint la Vierge des Vierges, avec un diadème de feu autour de la tête, et suivie de la foule innombrable des vierges. Dès qu’elle entra, le Roi se leva et la fit asseoir sur un trône, près de lui. Puis vint un homme vêtu de poils de chameau, et suivi d’une multitude de vieillards vénérables ; puis un autre homme, en habits de pontife, suivi d’un groupe d’hommes habillés de la même façon. Derrière eux s’avança une foule innombrable de soldats, que suivait à son tour une foule infinie d’hommes de toutes les nations. Tous, parvenus devant le Roi des Rois, s’agenouillèrent devant lui et se mirent à l’adorer. L’homme en habits pontificaux entonna les matines ; et ainsi commença le service divin. Et l’ange qui avait conduit le susdit gardien lui expliqua ensuite le sens de cette vision. Il lui dit que la Vierge assise sur le trône était la mère de Dieu, que l’homme vêtu de poils de chameau était saint Jean-Baptiste, ayant derrière lui les patriarches et les prophètes ; que l’homme en habits, pontificaux était saint Pierre, suivi des apôtres ; que les soldats étaient les martyrs, et que la foule était formée des saints confesseurs. Et l’ange dit au gardien que tous ces saints étaient venus en présence du Roi des Rois pour le remercier de l’honneur que lui rendaient, en ce jour, les hommes, et pour prier pour le monde entier. Puis l’ange conduisit le gardien dans un autre lieu, où il lui montra des personnes des deux sexes, dont les unes étaient vêtues d’or, ou assises à des tables somptueuses, tandis que d’autres, nues et misérables, mendiaient du secours. Et l’ange dit au gardien : « Ce lieu est le Purgatoire. Les âmes que tu vois dans l’abondance sont celles qu’assistent copieusement les suffrages de leurs amis ; les âmes de ces mendiants sont celles de personnes qui n’ont point d’amis, au ciel ni sur la terre, pour s’occuper d’elles. » Et l’ange ordonna au gardien de rapporter tout cela au souverain pontife, afin que, après la fête de la Toussaint, il instituât la fête des Âmes, c’est-à-dire une fête où, du moins, des suffrages communs s’élèveraient au Ciel en faveur de ceux qui n’avaient personne pour adresser en leur faveur des suffrages particuliers.
CLX LE JOUR DES ÂMES (2 novembre)
L’Église a institué, en ce jour, la commémoration des fidèles défunts, afin d’accorder un bénéfice général de prières à ceux, parmi ces défunts, qui n’en possèdent point de particuliers. Cette fête a été instituée à la suite de la vision racontée au chapitre précédent. Pierre Damien raconte aussi que saint Odilon, abbé de Cluny, apprenant que l’on entendait souvent sortir de l’Etna les hurlements des démons, et les voix plaintives d’âmes défuntes qui demandaient à être arrachées de leurs mains par des aumônes et des prières, décida que, dans les monastères de son ordre, la fête de la Toussaint serait suivie de la commémoration des âmes défuntes ; et cette décision fut ensuite approuvée par l’Église entière.
Trois questions sont à considérer, à propos de cette fête : 1o quelles sont les âmes qui vont au purgatoire ? 2o par qui sont-elles châtiées ? 3o en quel lieu vont-elles ?
1o Trois sortes d’âmes vont en purgatoire : d’abord celles qui meurent sans avoir accompli la pénitence qui leur a été imposée ; en second lieu celles à qui le prêtre, par ignorance ou par négligence, n’a pas imposé une pénitence suffisante ; en troisième lieu celles qui emportent avec elles, en mourant, « le bois, le foin et la stipule », c’est-à-dire qui, tout en adorant Dieu, restent attachées aux biens de la terre.
2o Sur la question de savoir par qui sont châtiées les âmes du purgatoire, on est d’accord pour affirmer que leur purgation et punition se fait par de mauvais anges, et non par de bons anges. Et l’on doit croire, au contraire, que les bons anges visitent souvent leurs frères et concitoyens dans le purgatoire, les consolent et les exhortent à souffrir avec patience.
3o Enfin, touchant le lieu du purgatoire, bon nombre de savants estiment qu’il se trouve dans le voisinage de l’enfer, bien que d’autres prétendent qu’il est situé dans l’air, et dans la zone torride. Nous savons, d’autre part, que la toute-puissance divine peut assigner aux diverses âmes des demeures différentes, et cela pour cinq causes : 1o pour l’allégement de leur punition ; 2o pour leur plus prompte libération ; 3o pour notre instruction ; 4o pour l’expiation d’une faute commise dans un certain lieu ; 5o en raison de la prière d’un saint. Chacune de ces causes peut être illustrée par un exemple.
Première cause : allégement de la punition. Saint Grégoire rapporte que plusieurs saints ont connu, par révélation, que des âmes étaient simplement punies par le séjour dans les ténèbres.
Seconde cause : plus prompte libération. Cela signifie que certaines âmes sont placées en des lieux d’où elles puissent révéler aux vivants leur misérable condition, et obtenir d’eux des prières pour être plus vite tirées de peine. C’est ainsi que des pêcheurs du diocèse de saint Théobald prirent en automne un grand morceau de glace, prise qui leur fut plus agréable que celle d’un poisson, parce que leur évêque souffrait de douleurs dans les pieds, et n’avait point de glace pour se rafraîchir les membres malades. Mais un jour l’évêque entendit sortir du glaçon une voix humaine qui lui dit : « Je suis une âme condamnée à séjourner dans ce glaçon pour mes péchés ; et je pourrais être délivrée si tu disais pour moi trente messes pendant trente jours de suite ! » Mais comme l’évêque avait déjà dit la moitié des trente messes, et se préparait à en dire une nouvelle, le diable souleva un grand conflit entre les habitants de la ville : l’évêque, mandé pour apaiser la discorde, se dépouilla de ses ornements sacrés, et ne dit point la messe ce jour-là. Il eût donc à recommencer le lendemain une nouvelle trentaine, et déjà il avait dit vingt messes lorsqu’une immense armée assiégea la ville, et l’obligeai cette fois encore, à passer la journée loin de son église. Il recommença, le lendemain, une nouvelle trentaine ; et déjà il s’apprêtait pour la dernière messe lorsqu’on vint lui annoncer que sa maison était en feu. Mais, comme on voulait qu’il interrompît sa messe, il s’écria : « Si même la ville entière brûlait, je dirais ma messe jusqu’au bout ! » Et à peine l’eût-il dite que la glace fondit, et que le feu s’évanouit comme un brouillard, sans laisser aucun dommage.
Troisième cause : notre instruction. Des âmes peuvent être placées en un lieu d’où elles nous avertissent de la grandeur des peines que nous vaudront nos péchés. C’est de quoi nous avons un exemple dans un fait arrivé à Paris, et qui nous est raconté par le Chantre Parisien. Maître Silo avait demandé à un docteur de ses amis, qui était malade, de revenir, après sa mort, pour lui faire part de l’état où Use trouvait. Quelques jours après le docteur défunt lui apparut tout vêtu d’une chape de parchemin où étaient inscrits des sophismes ; et, à l’intérieur, cette chape était garnie de charbons ardents. Et il dit à son ancien compagnon : « Cette chape pèse plus lourdement à mon corps que si je portais une tour sur mes épaules ! Elle m’a été imposée en punition de la gloire que m’avaient value mes sophismes. » Et comme maître Silo estimait que c’était là une punition assez facile à supporter, le défunt lui dit de lui toucher la main, et de sa main, fit tomber sur lui une goutte de sueur : cette goutte perfora la main de maître Silo plus cruellement que n’aurait fait une flèche, et il y sentit une douleur épouvantable. Alors le défunt lui dit : « Voilà ce que je sens dans tout mon corps ! » Sur quoi maître Silo, effrayé de l’énormité d’une telle peine, résolut de renoncer au siècle et d’entrer en religion, ce qu’il fit après avoir d’abord composé, à l’usage de ses collègues et élèves, le distique suivant :