La Légende dorée (Legenda aurea) (page 34)

Jacques de Voragine · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende dorée (trad. T. de Wyzewa, Perrin 1910) · 39 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Linquo choas ranis, cra corvis, vanaque vanis.

Ad logicam pergo quæ mortis non timet ergo.

Quatrième cause : l’expiation d’une faute. Saint Augustin dit en effet que certaines âmes subissent leur peine dans le lieu même où elles ont commis leur faute, et c’est ce que prouve Un exemple raconté par saint Grégoire dans son quatrième dialogue. Un prêtre trouvait toujours, lorsqu’il entrait dans son bain, un homme inconnu qui le servait avec de grands égards. Et comme un jour, pour le récompenser, il lui offrait du pain bénit, l’inconnu lui répondit tristement : « Hélas, mon Père, je ne puis touchera ce pain consacré ! J’étais autrefois le maître de ce lieu, et j’y suis retenu aujourd’hui ; après ma mort, en punition de mes fautes. Mais je te prie d’offrir à Dieu ce pain pour mes péchés ; et, le jour où tu ne me trouveras plus ici, tu sauras que tes prières auront été exaucées. » Le prêtre offrit pour lui la sainte hostie pendant une semaine ; après quoi quand il revint au bain, il ne le trouva plus.

Cinquième cause : la prière d’un saint. C’est ainsi que, dans le chapitre consacré à la fête de saint Patrice, nous avons, raconté comment ce saint a obtenu, pour certains morts, d’avoir leur purgatoire en un certain lieu sous la terre.

On peut se demander, ensuite, quels sont les suffrages qui peuvent aider les âmes du purgatoire. Parmi ceux qui sont les plus utiles à ces âmes, figurent la prière des amis, les aumônes, l’immolation de la sainte hostie et l’observation des jeûnes.

L’utilité des prières des amis nous est prouvée par l’exemple de Paschase, tel que nous le raconte saint Grégoire dans ses Dialogues. Ce Paschase était un homme plein de vertu et de sainteté ; mais comme on avait élu deux souverains pontifes, et qu’ensuite l’Église s’était décidée à reconnaître l’un d’entre eux, Paschase s’était obstiné, jusqu’à sa mort, à lui préférer l’autre. Quand il mourut, un possédé fut guéri en touchant sa dalmatique, posée sur son cercueil. Mais, longtemps après, l’évêque de Capoue, Germain, étant entré au bain pour cause de santé, aperçut le susdit Paschase qui le servait humblement. Effrayé, il se demanda ce que pouvait faire là un si saint homme. Et Paschase lui dit qu’il portait le châtiment d’avoir soutenu la mauvaise cause dans la rivalité des deux papes. Et il ajouta : « Prie Dieu pour moi ; et le jour où tu ne me retrouveras plus ici, c’est que ta prière aura été exaucée ! » Germain pria donc pour lui ; et, quelques jours après, en revenant au bain, il ne le vit plus. — Autre exemple : Pierre de Cluny raconte qu’un prêtre, qui célébrait tous les jours une messe pour les morts, fut dénoncé à son évêque, et suspendu de son office. Or, un jour que l’évêque traversait le cimetière pour célébrer les matines, les morts se soulevèrent contre lui en disant : « Cet évêque, non content de ne point dire de messe pour nous, nous a encore enlevé notre prêtre. Mais, s’il ne répare point le mal qu’il a fait, la mort l’attend ! » Aussi l’évêque s’empressa-t-il de lever la suspension du prêtre, et de dire lui-même, désormais, des messes pour les morts.

Combien sont agréables aux morts les prières des vivants, c’est ce que nous prouve un exemple cité par le Chantre Parisien. Un homme avait coutume, en traversant le cimetière, de réciter un psaume pour les morts. Et comme, un jour, ses ennemis le poursuivaient dans le cimetière, les morts se soulevèrent, le protégèrent et mirent en fuite ses ennemis épouvantés.

Voici maintenant, d’après saint Grégoire, un exemple qui prouve combien les aumônes sont précieuses pour la libération des âmes défuntes. Un soldat, qui était mort et revenu à la vie, raconta qu’il avait vu un pont sous lequel coulait un fleuve noir et fétide. Au delà du pont s’étendait une belle prairie, parée de fleurs parfumées, et où se promenaient, par groupes, des hommes vêtus de blanc. Mais tout pécheur qui s’aventurait sur le pont tombait dans l’horrible fleuve, et seuls les justes s’avançaient d’un pas sûr jusque dans la prairie. Et le soldat vit, dans ce fleuve, un homme nommé Pierre, qui était couché sur le dos, ayant sur soi un énorme poids de fer. Et on lui dit que cet homme souffrait cette peine parce que, de son vivant, quand il avait à châtier un coupable, il le faisait par cruauté plus que par obéissance. Un autre homme, nommé Étienne, était déjà tombé dans le fleuve, lorsque des hommes vêtus de blanc le prirent par les bras et le hissèrent jusque dans la prairie. Et l’on dit au soldat que ces hommes représentaient les aumônes d’Étienne luttant contre les vices de sa chair.

Combien l’immolation de l’hostie peut servir aux défunts, c’est ce que nous prouvent de nombreux exemples. Saint Grégoire raconte, dans ses Dialogues, qu’un de ses moines, nommé Juste, étant sur le point de mourir, avait avoué qu’il possédait secrètement trois pièces d’or. Saint Grégoire ordonna de placer ces trois pièces dans son cercueil, en disant : « Que ton argent t’accompagne dans la perdition ! » Mais en même temps il demanda aux frères d’immoler l’hostie pour le mort pendant trente jours. Au bout des trente jours, le mort apparut à un de ses frères. Et comme celui-ci lui demandait en quel état il se trouvait : « J’ai été, jusqu’ici, en fort mauvais état ; mais, ce matin, j’ai été admis à la communion et ma peine a cessé ! »

L’immolation de l’hostie peut même servir pour les vivants. Un homme, dont tous les compagnons avaient été écrasés sous une roche, dans une mine d’argent, restait vivant, mais se trouvait enfermé dans la mine, faute d’issue. Sa femme, le croyant mort, faisait dire tous les jours une messe pour lui, où elle assistait elle-même. Mais pendant trois jours le diable, l’arrêtant sur son chemin, lui dit : « Inutile d’aller plus loin, car la messe est déjà dite ! » De telle sorte que, pendant ces trois jours, la femme ne fit point célébrer de messe pour son mari, et ne put pas non plus offrir sur l’autel le pain, la cruche de vin et le cierge qu’elle offrait tous les jours. Or, peu de temps après, un homme qui travaillait dans la mine entendit une voix qui semblait venir d’au-dessus de lui, et qui lui disait : « Ne frappe pas aussi fort, car voici une grosse pierre qui menace de tomber sur moi ! » Alors le mineur cessa de creuser en cet endroit, et, sur le côté, se fraya un chemin jusqu’à un endroit où il trouva, vivant et en parfaite santé, celui que l’on croyait mort. Et comme on lui demandait comment il avait pu vivre là si longtemps, il dit que, tous les jours, excepté pendant trois jours, une main invisible lui avait apporté du pain, une cruche de vin et un cierge allumé. Ce qu’entendant sa femme, ravie de bonheur, comprit que c’était de son offrande que son mari avait vécu. Ce miracle, que nous raconte Pierre de Cluny, a eu lieu dans un village appelé Ferrières, du diocèse de Grenoble. Et pareillement saint Grégoire raconte l’histoire d’un marin qui allait périr en mer lorsqu’une messe, dite pour lui par un prêtre, lui permit de sortir des flots. Et comme on lui demandait de quoi il avait pu vivre, sur son épave, il dit qu’un inconnu lui avait apporté un pain : or, c’était à l’heure même où le prêtre immolait l’hostie pour lui.

Les jeûnes et autres pénitences, de la part des parents et amis des morts, peuvent également être d’un grand prix pour abréger aux âmes la durée de leur peine. Une veuve se désespérait de sa pauvreté, lorsque le diable lui apparut et lui promit de la rendre riche, si elle consentait à faire ce qu’il voudrait. La femme y consentit ; et le diable lui ordonna quatre choses : 1o de contraindre à la fornification des hommes d’église qui demeuraient chez elle ; 2o d’accueillir chez soi des pauvres, mais pour les renvoyer ensuite nus, au milieu de la nuit ; 3o d’empêcher les prières à l’église, en parlant très haut ; et 4o de ne souffler mot de tout cela à âme qui vive. Or, comme cette femme allait mourir, et que son fils l’engageait à se confesser, elle lui avoua ce qu’elle avait fait, et lui dit que, tel étant son cas, aucune confession ne pourrait la sauver. Mais comme le fils insistait en pleurant, et promettait de faire pour elle autant de pénitence qu’il faudrait, elle finit par consentir à ce qu’il allât chercher un prêtre. Mais, avant que le prêtre ne fût arrivé, les démons se jetèrent sur elle, lui causant une frayeur si forte, qu’elle en mourut. Son fils n’en confessa pas moins au prêtre le péché de sa mère ; et celle-ci, après qu’il eût fait pénitence pendant sept ans, lui apparut, pour le remercier de l’avoir délivrée.

Mais nous devons ajouter que ces suffrages, pour avoir de la valeur, doivent provenir de personnes étant elles-mêmes vertueuses : car les suffrages des méchants ne servent de rien aux âmes des défunts. Un soldat était couché avec sa femme dans son lit ; et, comme la lune envoyait ses rayons dans la chambre, le soldat s’étonnait de ce que les créatures raisonnables refusassent d’obéir à la loi divine, tandis que les êtres sans raison y obéissaient : après quoi il se mit à parler des péchés d’un de ses camarades, qui était mort. Mais au même instant le mort entra dans la chambre et lui dit : « Mon ami, ne pense mal de personne ; et, si j’ai péché envers toi, pardonne-le-moi ! » Le soldat lui ayant demandé en quel état il se trouvait, il répondit : « Je suis torturé de mille façons, en punition surtout d’avoir violé un cimetière et d’y avoir blessé quelqu’un pour lui dérober sa cape. C’est cette cape que je suis condamné à porter sur mon dos ; et une montagne n’y pèserait pas davantage ! » Il demanda à son camarade de faire dire des prières pour lui. Mais comme son camarade lui proposait de les faire dire par tel et tel prêtre, le mort, sans rien répondre, secouait la tête en signe de refus. Enfin le vivant lui demanda s’il voulait qu’un certain ermite priât pour lui. Et le mort : « Oh ! plût à Dieu que celui-là consentit à prier pour moi ! » Et il dit encore à son compagnon, avant de disparaître : « Je te préviens que, dans deux ans d’aujourd’hui, tu mourras à ton tour ! » De telle sorte que le soldat put changer de vie, et s’endormir dans le Seigneur.

Quand nous disons que les suffrages offerts par les méchants ne peuvent servir aux morts, on entend bien que nous voulons parler des prières, jeûnes, etc., mais non des sacrements, tels que la célébration de la messe, dont le plus mauvais prêtre ne saurait empêcher le caractère sacré. Et les mourants doivent, à ce propos, se garder de commettre à des méchants le soin de veiller, après leur mort, sur le salut de leurs âmes, afin que ne leur arrive point l’aventure qui arriva à certain soldat partant pour combattre les Maures avec Charlemagne. Ce soldat avait demandé à un de ses parents, au cas où il mourrait, de vendre son cheval et d’en distribuer le prix aux pauvres. Après quoi le soldat mourut : mais son parent, trouvant le cheval à son goût, le garda pour lui. Or, peu de temps après, le mort lui apparut et lui dit : « Infidèle parent, tu m’as fait souffrir pendant huit jours les peines du purgatoire, en ne donnant pas aux pauvres le prix de mon cheval ; mais tu en seras puni, car, aujourd’hui même, les diables vont emporter ton âme en enfer ! » Et, au même instant, on entendit dans l’air une grande clameur, comme des cris de lions, d’ours et de loups ; et l’âme du mauvais parent fut emportée en enfer.

CLXI LES QUATRE COURONNÉS, martyrs (8 novembre)

Les quatre couronnés s’appelaient Sévère, Sévérien, Carpophore et Victorin. Par l’ordre de Dioclétien, ils furent battus de verges plombées jusqu’à ce que mort s’ensuivît. On fut pendant très longtemps sans trouver les noms de ces quatre martyrs ; et l’Église, faute de connaître leurs noms, décida de célébrer leur fête le même jour que celle de cinq autres martyrs, Claude, Castor, Symphorien, Nicostrate et Simplice, qui subirent le martyre deux ans plus tard. Ces cinq martyrs étaient sculpteurs ; et comme ils se refusaient à sculpter une idole pour Dioclétien, ils furent enfermés vivants dans des tonneaux plombés, et précipités dans la mer, en l’an du Seigneur 287. C’est donc le jour de la fête de ces cinq martyrs que le pape Melchiade ordonna que fussent commémorés, sous le nom des Quatre Couronnés, les quatre autres martyrs dont on ignorait les noms. Et bien que, par la suite, une révélation divine eût permis de connaître les noms de ces saints, l’usage se conserva de les désigner sous le nom collectif des Quatre Couronnés.

CLXII SAINT THÉODORE, martyr (9 novembre)

Théodore souffrit le martyre dans la ville des Marmanites, sous le règne des empereurs Dioclétien et Maximien. Comme le préfet de la ville lui disait que, s’il sacrifiait aux idoles, il serait restitué dans son ancienne dignité militaire, il répondit : « Je sers maintenant dans l’armée de mon Dieu et de son fils, Jésus-Christ ! » Et le préfet : « Ainsi ton Dieu a un fils ? » Et Théodore : « Oui. » Et le préfet : « Pouvons-nous le connaître ? » Et Théodore : « Plût au ciel que vous le connussiez et vinssiez à lui ! » Ayant reçu l’ordre de sacrifier aux idoles. Théodore entra, de nuit, dans le temple de Mars, et y mit le feu. Dénoncé par quelqu’un qui l’avait vu faire, il fut jeté en prison pour y mourir de faim. Mais le Seigneur lui apparut et lui dit : « Aie confiance, mon serviteur Théodore, car je suis avec toi ! » Puis une troupe d’anges, vêtus de blanc, entra dans la cellule et se mit à chanter des psaumes avec le prisonnier. Ce que voyant, les gardiens s’enfuirent, épouvantés.

Le lendemain Théodore fut de nouveau invité à sacrifier aux idoles. Et il dit : « Vous pouvez brûler mes chairs et me prodiguer tous les supplices ; tant que respireront mes narines je ne renierai point mon Dieu ! » Il fut alors pendu a un poteau, et on lui déchira les chairs si cruellement que ses côtes furent mises à nu. Alors le préfet : « Théodore, veux-tu être avec nous ou avec ton Christ ? » Et lui : « C’est avec mon Christ que j’ai été, et suis, et serai ! » Le préfet le fit brûler sur un bûcher, où il rendit l’âme ; mais son corps resta intact, et une odeur délicieuse s’en exhalait, et l’on entendit une voix qui disait : « Viens, mon aimé, entre dans la joie de ton Seigneur ! » Et bon nombre d’assistants virent le ciel s’ouvrir. Ce martyre eut lieu en l’an du Seigneur 287.

CLXIII SAINT MARTIN, évêque et confesseur (11 novembre)

I. Martin était originaire de la Pannonie ; mais il fut élevé à Pavie, en Italie, et servit ensuite les empereurs Constantin et Julien, avec son père, qui était tribun des soldats. Cependant, ce n’est pas de son plein gré qu’il entra dans l’armée : car, inspiré d’en haut dès son enfance, à l’âge de douze ans il s’était enfui dans une église, pour demander à devenir catéchumène ; et il se serait fait ermite, si la faiblesse de sa santé ne l’en eût empêché. Mais lorsque les empereurs résolurent que les fils des vétérans eussent à servir avec leurs pères, force fut au jeune Martin de s’enrôler. Il avait alors quinze ans. Et, du moins, ne voulut-il avoir qu’un seul serviteur, que d’ailleurs lui-même se plaisait à servir, lui brossant ses vêtements et lui ôtant sa chaussure. Un jour d’hiver, comme il passait sous une des portes d’Amiens, il rencontra un pauvre qui était tout nu. Aussitôt, coupant en deux, avec son épée, le manteau dont il était recouvert, il en donna à ce pauvre une des deux moitiés. Et, la nuit suivante, il vit le Christ lui-même vêtu de cette moitié de manteau ; et il entendit que Notre-Seigneur disait aux anges qui l’entouraient : « Ce manteau, Martin me l’a donné quand il n’était encore que catéchumène ! » Le saint jeune homme, au reste, ne tira de cette vision aucune vanité, mais y vit seulement une nouvelle preuve de la bonté de Dieu. À dix-huit ans, il se fit baptiser. Il aurait voulu se consacrer tout entier au Seigneur ; mais son tribun lui demanda de servir deux années encore, lui promettant de le laisser, ensuite, libre de se retirer. Or, au bout de ces deux ans, et comme les barbares envahissaient la Gaule, l’empereur Julien distribua de l’argent entre les soldats chargés de les repousser. Mais Martin refusa d’en prendre sa part, disant : « Je suis soldat du Christ et n’ai pas le droit de combattre ! » Julien, indigné, lui dit que ce n’était pas par piété, mais par peur qu’il renonçait au service, devant la guerre imminente. Et l’intrépide jeune homme lui répondit : « Puisque tu mets ma conduite sur le compte de la lâcheté, je me présenterai demain sans armes en face de l’ennemi, et je braverai ses coups avec le signe de la croix en guise de casque et de bouclier. » Julien donna l’ordre qu’on le mit en demeure de faire comme il avait dit. Mais le lendemain, dès le matin, l’ennemi annonça qu’il se rendait avec tous ses biens : et ainsi la victoire fut obtenue sans perte de sang, par le seul mérite du saint.

Au sortir de l’armée, Martin se rendit auprès de saint Hilaire, évêque de Poitiers, qui l’ordonna son coadjuteur. Mais une nuit, en rêve, le Seigneur l’avertit d’avoir à aller visiter ses parents, qui étaient restés païens. Il se mit en route, prévoyant avec raison qu’il aurait à traverser toutes sortes d’épreuves. Au passage des Alpes, il fut attaqué par des voleurs, qui, après lui avoir lié les mains derrière le dos, le laissèrent à la garde de l’un d’eux. Et comme, avant de le laisser, ils lui demandaient s’il avait peur, il répondit que jamais au contraire il n’avait été plus rassuré, car il savait que la miséricorde divine se faisait voir le plus volontiers dans les tentations. Resté seul avec le voleur, il lui prêcha l’évangile, et le convertit : de telle sorte que cet homme, après l’avoir reconduit sur la grand’route, mena depuis lors une vie honorable. À Milan, ensuite, c’est le diable lui-même qui, prenant forme humaine, aborda Martin et lui demanda où il allait. Et Martin : « Je vais où mon maître m’appelle ! » Et le diable : « Où que tu ailles, tu trouveras le diable contre toi ! » Mais Martin lui répondit : « Avec l’aide du Créateur je ne crains rien de la créature ! » Enfin, arrivé à Pavie, Martin convertit sa mère : son père, au contraire, persévéra dans l’idolâtrie.

Peu de temps après, l’hérésie arienne s’étant répandue à Pavie, et Martin se trouvant à peu près seul à y résister, on le chassa de la ville, non sans l’avoir battu. Il revint à Milan et y fonda un monastère ; mais, de là encore, les ariens le bannirent. En compagnie d’un seul prêtre, il se réfugia dans l’île Gallinaria. Pendant qu’il y était, il absorba un jour, par erreur, de la graine d’ellébore ; et déjà le poison allait le faire mourir, lorsque, par la force de sa prière, il vainquit à la fois le danger et la douleur. Enfin, ayant appris que saint Hilaire était revenu d’exil, il alla le rejoindre, et fonda, un monastère près de Poitiers. Là, un jour, il apprit qu’un catéchumène venait de mourir sans avoir reçu le baptême. Il se rendit dans la cellule du défunt, pria sur son corps et le rappela à la vie. Et ce catéchumène rapporta que, au moment où on l’entraînait déjà en enfer, deux anges avaient murmuré à l’oreille de son juge que c’était là le pécheur pour qui priait saint Martin. Et le saint rendit également la vie à un homme qui s’était pendu, ce qui permit à cet homme de faire pénitence.

L’évêque de Tours étant mort, la ville désigna Martin pour lui succéder. En vain quelques évêques s’opposèrent à cette élection, sous prétexte que Martin était négligé dans ses vêtements et d’humble figure. Il n’en fut pas moins promu à l’évêché, malgré ses ennemis, et aussi malgré lui. Et comme il ne pouvait supporter le tumulte de la ville, il fonda, à deux milles de Tours, un monastère, où il vécut dans l’abstinence, en compagnie de quatre-vingts disciples. Aucun d’eux ne buvait de vin, sauf en cas de maladie ; et le bien-être même, dans ce monastère, était tenu pour un péché.

Voyant qu’on invoquait comme un martyr un homme dont il ne pouvait découvrir ni la vie ni les mérites, Martin se mit un jour en prière sur la tombe du soi-disant martyr, et demanda à Dieu de vouloir bien lui faire savoir ce qui en était. Alors, se retournant, il vit une ombre noire qui, interrogée par lui, répondit que, loin d’être l’ombre d’un saint, elle était celle d’un voleur, et frappée en châtiment de ses crimes. Sur quoi Martin fit détruire l’autel consacré à ce prétendu saint.

Sévère et Gallus, disciples de saint Martin, racontent que ce saint aborda un jour l’empereur Valentinien avec une requête, et que l’empereur fit fermer devant lui les portes de son palais, sachant que celui-ci venait demander des choses qu’on ne pouvait lui accorder. Mais Martin, ayant été ainsi repoussé trois fois de suite, se vêtit d’un cilice, se couvrit de cendres, et pendant une semaine s’abstint de manger et de boire. Puis, averti par un ange, il se rendit au palais, et pénétra librement jusqu’à l’empereur. Celui-ci, furieux de voir qu’il avait pu entrer, refusa de se lever pour l’accueillir ; mais le feu prit à son trône, et si rapidement qu’il en eut la partie postérieure du corps brûlée : de telle sorte que force lui fut bien de se lever. Alors, reconnaissant la puissance divine, il se jeta dans les bras du saint et lui accorda d’avance tout ce qu’il venait demander.

Les mêmes auteurs nous racontent comment le saint ressuscita un mort. Une mère l’ayant prié de ressusciter son jeune fils, qui venait de mourir, le saint s’agenouilla, en présence d’une foule innombrable de païens, et aussitôt l’enfant revint à la vie : sur quoi tous les païens reçurent la foi.

Telle était la sainteté de Martin que tout lui obéissait, même les éléments, les arbres, et les bêtes. Un jour qu’il avait mis le feu à un temple païen, et que le vent avait porté la flamme sur une maison voisine, il monta sur le toit de cette maison, se plaça au milieu de la flamme ; et l’on vit celle-ci se retourner contre le vent pour épargner la maison. Une autre fois, dans un naufrage, un marchand non encore converti s’écria : « Dieu de Martin, sauve-nous ! » et aussitôt le calme succéda à la tempête. Une autre fois, comme Martin voulait abattre un pin consacré au diable, en présence d’une foule de paysans, un de ceux-ci lui dit : « Si tu as vraiment confiance en ton Dieu, laisse-nous abattre cet arbre et le faire tomber sur toi ! » Et au moment où l’arbre était sur le point de tomber, Martin fit le signe de la croix, et l’arbre, retombant de l’autre côté, faillit écraser les paysans qui se trouvaient là, et qui, devant ce miracle, se convertirent à la foi. Un autre jour, voyant des chiens qui poursuivaient un lièvre, il leur ordonna de renoncer à leur poursuite : aussitôt les chiens s’arrêtèrent, et vinrent se ranger près du saint, comme s’ils étaient tenus à la laisse. Un autre jour, sur son ordre, un serpent qui traversait un fleuve rebroussa chemin et retourna d’où il était venu. Et saint Martin, gémissant, s’écria : « Les serpents m’écoutent, et les hommes ne veulent pas m’écouter ! »

Parmi les vertus du saint, on doit citer ; d’abord, l’humilité. Étant à Paris, il alla au-devant d’un lépreux qui faisait horreur à tous, l’embrassa, le bénit et lui rendit la santé. Jamais il ne voulut s’asseoir dans sa cathèdre : il s’asseyait sur un petit siège rustique du genre des trépieds. En second lieu, il brilla par sa dignité : car il fut égal aux apôtres par les grâces qu’il reçut du Saint-Esprit. Un jour, comme il était seul dans sa cellule, et que ses disciples, Sévère et Gallus, l’attendaient devant la porte, ceux-ci entendirent soudain plusieurs voix féminines qui s’entretenaient avec lui. Ils lui demandèrent ensuite ce qui en était. Et lui : « Je veux bien vous le dire, mais à la condition que vous ne le répétiez à personne. Sachez donc que les saintes Agnès, Thècle, et Marie ont daigné me faire visite ! » Et il avoua que souvent il recevait la visite de ces saintes, ainsi que celle des apôtres Pierre et Paul. En troisième lieu, il brilla par sa justice. Ayant été un jour invité à dîner par l’empereur Maxime, et ayant tenu, le premier, la coupe en main, il ne passa pas ensuite celle-ci à l’empereur, comme on s’y attendait, mais à un de ses prêtres, qu’il estimait le plus digne de cet honneur. En quatrième lieu il brillait par la patience. Durant son épiscopat, il se laissait impunément injurier par ses clercs, et sans cesser, pour cela, de leur témoigner sa faveur. Jamais personne ne le vit se fâcher, ni s’affliger, ni railler. Un jour, comme il s’avançait sur son âne, vêtu d’un manteau noir, et que, à sa vue, les chevaux d’une compagnie de soldats s’étaient effrayés, les soldats se jetèrent sur lui et le battirent cruellement. Mais plus ils le frappaient, moins il paraissait se soucier de leurs coups. Puis, quand ils voulurent remonter sur leurs chevaux, ces bêtes refusèrent de bouger, malgré tous les coups de fouet : si bien que les soldats, revenant vers Martin, lui demandèrent pardon de leurs péchés ; et, sur l’ordre du saint, les chevaux consentirent à se remettre en route. Martin brillait aussi par l’assiduité dans la prière. Même quand il lisait ou travaillait, il ne cessait point de prier. Et il brillait aussi par l’austérité. Son disciple Sévère raconte, dans sa lettre à Eusèbe, que Martin, étant un jour venu dans une ville de son diocèse, y trouva, préparé à son intention, un lit moelleux ; et lui, ayant horreur de ce luxe, se coucha sur le sol, sans autre vêtement qu’un cilice ainsi qu’il faisait tous les jours. Or, vers minuit, la paille qu’il avait rejetée prit feu ; et Martin, s’éveillant, se trouva entouré par les flammes. Il fit alors le signe de la croix ; et quand les moines, effrayés, accoururent s’attendant à le trouver brûlé, ils virent avec surprise que l’incendie ne lui avait fait aucun mal. Le saint brillait aussi par sa compassion à l’égard des pécheurs : il excusait les pires crimes dès qu’il voyait qu’on s’en repentait. Et comme le diable le lui reprochait, il répondit : « Si toi-même, malheureux, tu renonçais à tourmenter les hommes, j’aurais encore assez de confiance en ton repentir pour te promettre la miséricorde de Notre-Seigneur ! » Il brillait aussi par sa bonté pour les pauvres. Un jour qu’il se rendait à son église pour y célébrer une fête, un pauvre le suivit, qui était tout nu. Martin recommanda à son archidiacre de lui donner des vêtements ; et, comme l’archidiacre ne se pressait point de le faire, Martin, entré dans sa sacristie, donna au pauvre sa propre tunique, en lui recommandant de s’éloigner au plus vite. Puis, lorsque l’archidiacre vint l’avertir qu’il eût à célébrer sa messe, il répondit qu’il ne pouvait la célébrer, aussi longtemps que le pauvre n’aurait pas eu un vêtement. Alors l’archidiacre se rendit au marché, et y acheta, pour quelque sous, une méchante tunique, qu’il vint jeter aux pieds de saint Martin : car il ignorait que celui-ci avait besoin d’un vêtement pour lui-même, ayant donné le sien au pauvre. Et le saint revêtit cette misérable tunique, qui lui descendait à peine jusqu’aux genoux, et dont les manches lui venaient aux coudes ; et c’est dans ce costume qu’il célébra sa messe. Et, pendant qu’il la célébrait, les assistants virent qu’un globe de feu apparaissait au-dessus de sa tête. Une autre fois, rencontrant une femme qui s’était coupé les cheveux, il dit en plaisantant à ses disciples : « Voilà une personne qui a suivi le précepte de l’évangile ! Elle avait deux tuniques, et elle s’est séparée de l’une d’elles. Imitez son exemple ! » Il brillait aussi par sa puissance à chasser les démons. Voyant un jour une vache qui était possédée, et qui causait de grands dommages, il la força de s’arrêter, en levant le doigt. Puis, lorsqu’il aperçut le démon assis sur son dos, il lui cria : « Éloigne-toi de là, et cesse de tourmenter cette bête innocente ! » Aussitôt le démon s’enfuit et la vache, après s’être agenouillée devant le saint, rejoignit son troupeau. Il brillait aussi par son habileté à reconnaître les démons. Il les découvrait sous tous leurs déguisements, qu’ils prissent la forme de Jupiter, ou celle de Mercure, ou celle de Vénus ou de Minerve. Un jour le diable lui apparut sous la forme d’un roi, vêtu de pourpre, le diadème au front, et tout couvert d’or et de pierreries, avec un visage tranquille et souriant. Et il lui dit, après un long silence : « Martin, reconnais celui que tu adores ! Je suis le Christ ! Et, étant descendu sur la terre, c’est à toi, le premier, que j’ai voulu apparaître ! » Et comme Martin ne répondait toujours pas : « Martin, pourquoi hésites-tu à croire, puisque tu me vois ? Je suis le Christ ! » Alors le grand saint répondit : « Mon Seigneur Jésus, pour revenir sur la terre, ne se vêtirait point de pourpre, et ne mettrait pas un diadème sur son front ! » Sur quoi le démon disparut, remplissant de puanteur la cellule du saint.

Saint Martin connut et révéla longtemps d’avance le moment de sa mort. Un jour qu’il s’était rendu dans le diocèse de Candes, pour y apaiser une discorde, il sentit que les forces de son corps l’abandonnaient, et annonça à ses disciples que son heure approchait. Alors, les disciples, tout en larmes : « Père, pourquoi nous abandonnes-tu dans la désolation ? Car voici que les loups ravisseurs envahissent ton troupeau ! » Alors, touché de leurs larmes et de leurs prières, il pria ainsi : « Seigneur, si je suis encore nécessaire à ton peuple, je ne refuse point de poursuivre ma tâche ; que ta volonté soit faite ! » Mais il était fort en peine de savoir ce qu’il préférait, ne pouvant se résigner, ni à abandonner son troupeau, ni à retarder le moment de sa comparution devant le Christ. Et comme il souffrait de la fièvre, et que ses disciples le priaient de laisser mettre un peu de paille sur sa couche, il répondit : « Non, mes enfants, un chrétien ne doit mourir que sur des cendres ! » Il se tenait étendu sur le dos, les yeux et les bras levés vers le ciel ; et comme ses prêtres l’engageaient à alléger la fatigue de son corps en se couchant sur le côté : « Mes frères, laissez-moi regarder plutôt le ciel que la terre ! » Puis, voyant que le diable le regardait : « Que fais-tu là, méchante bête ? tu ne peux plus rien contre moi, car je vois déjà Abraham qui m’ouvre les bras ! » Et, ce disant, il rendit l’âme ; et son visage resplendit comme s’il était déjà revêtu de la gloire suprême ; et les assistants entendirent le chœur des anges l’accompagnant au ciel. Il mourut à l’âge de quatre-vingt-un ans, vers l’an du Seigneur 395, sous le règne des empereurs Honorius et Arcade.

À ses obsèques se réunirent les habitants du Poitou et ceux de la Touraine ; et une grande altercation s’éleva entre eux. Les Poitevins disaient : « Il est moine de chez nous, c’est à nous que revient son corps ! » Et les Tourangeaux : « Dieu vous l’a enlevé pour nous le donner ! » La nuit, pendant que les Poitevins dorment, les Tourangeaux s’emparent du corps, le jettent, par la fenêtre, dans un bateau, et l’emportent, le long de la Loire, jusqu’à la ville de Tours.

II. Le matin de la mort du saint, saint Séverin, évêque de Cologne, visitant son église à son ordinaire, entendit chanter les anges dans le ciel. Il appela son archidiacre et lui demanda s’il n’entendait rien. Le diacre eut beau tendre le col, dresser les oreilles, et se hausser sur le bout des pieds en s’appuyant sur un bâton : il dut avouer qu’il n’entendait rien. Cependant, l’évêque ayant prié pour lui, il commença à entendre des voix dans le ciel. Et saint Séverin lui dit : « C’est mon maître Martin qui vient de quitter le monde, et que les anges emportent au ciel ! » Et, en effet, l’archidiacre, quelques jours après, apprit qu’à cette même heure saint Martin était mort. Et, quelques jours plus tard, à Milan, saint Ambroise s’endormit au milieu de sa messe, entre la prophétie et l’épître. Personne n’osant l’éveiller, deux ou trois heures se passèrent ainsi. Enfin ses diacres se décidèrent à le tirer de son sommeil, en lui disant que le peuple s’impatientait. Et lui : « Mon frère Martin vient de mourir, et j’ai assisté à ses obsèques ; mais, en m’éveillant comme vous l’avez fait, vous m’avez empêché d’être présent aux dernières réponses ! »

III. Maître Jean Beleth affirme que les rois de France ont coutume, dans les batailles, de porter la chape de saint Martin.

IV. Soixante-quatre ans après la mort du saint, saint Perpet, ayant bâti en son honneur une grande église, voulut y transporter son corps. Mais en vain son clergé et lui veillèrent et jeûnèrent pendant trois jours : le cercueil ne se laissait point soulever. Et comme déjà ils allaient renoncer, un beau vieillard leur apparut, qui leur dit : « Qu’attendez-vous ? Ne voyez-vous pas que Martin lui-même est prêt à vous aider ? » Puis il leur prêta un coup de main, et le cercueil fut soulevé sans aucune difficulté. Cette translation eut lieu au mois de juillet.

V. Il y avait alors, à Tours, deux compagnons, dont l’un était aveugle et l’autre paralytique. L’aveugle portait le paralytique, et le paralytique guidait l’aveugle ; et, vivant ainsi, ils tiraient un gros profit de la mendicité. Quand ils apprirent qu’on portait le corps de saint Martin en procession à l’église nouvelle pour l’y déposer, ils craignirent que la procession ne passât dans la rue où ils se tenaient, et que saint Martin ne s’avisât de les guérir : car ils se disaient que, guéris, ils perdraient leur gagne-pain. Ils imaginèrent donc de s’enfuir de chez eux, et se réfugièrent dans une rue où, certainement, la procession ne devait point passer. Et, pendant qu’ils fuyaient, ils rencontrèrent le corps de saint Martin, qui les guérit tous les deux. Tant il est vrai que Dieu accorde ses bienfaits à ceux-là même qui ne les demandent pas !

CLXIV SAINT BRICE, évêque et confesseur (13 novembre)

Brice était diacre de saint Martin, et, suivant l’exemple de maints autres, il ne se faisait pas faute de railler son vénérable évêque. Un pauvre lui ayant un jour demandé où était Martin, Brice lui répondit : « Si c’est ce fou que tu cherches, regarde, car le voici qui, comme un insensé, considère le ciel ! » Le pauvre alla donc trouver Martin, et obtint de lui ce qu’il demandait. Après quoi le saint, appelant Brice, lui dit : « Ainsi, Brice, je te fais l’effet d’être un fou ? » Et comme le diacre, honteux, voulait nier, Martin lui dit : « Ne voyais-tu pas que mon oreille était tout près de ta bouche, tout à l’heure, quand tu parlais de moi ? Eh bien, écoute ce que je vais te dire ! J’ai obtenu du Seigneur de t’avoir pour successeur dans l’épiscopat ; mais je dois t’avertir que tu auras à traverser bien des épreuves ! » Et Brice continuait de railler, disant : « Me trompais-je en affirmant que ce vieillard était fou ? »

Or, à la mort de saint Martin, Brice fut élu évêque de Tours. Et, dès ce moment, bien qu’il gardât encore son ancien orgueil, il s’adonna tout entier à la prière. Quant à sa chasteté, jamais il ne l’avait entamée, ni ne devait l’entamer. Cependant, la trentième année de son épiscopat, une religieuse qui lui lavait ses vêtements, fut séduite et enfanta un fils. Sur quoi le peuple s’amassa avec des pierres devant la porte de l’évêque, disant : « Trop longtemps, par piété pour saint Martin, nous avons fermé les yeux sur ta luxure ; mais dorénavant nous renonçons à baiser tes mains, souillées de vices ! » Alors l’évêque, indigné : « Qu’on m’amène ici l’enfant de cette femme ! » Ainsi fut fait ; et à cet enfant, qui était âgé de trente jours, Brice dit : « Au nom du Fils de Dieu, je te somme de dire si c’est moi qui t’ai engendré ! » Et l’enfant : « Non, ce n’est pas toi ! » Mais le peuple ne voulut voir dans tout cela qu’un artifice magique. Alors Brice, au vu de tous, prit dans son manteau des charbons ardents, et les porta jusqu’au tombeau de saint Martin ; puis il rouvrit son manteau, et l’on vit que les charbons l’avaient laissé intact. Et Brice dit : « De même que mon manteau est resté intact sous les charbons ardents, de même mon corps est pur du commerce de la femme ! »

Mais le peuple continuait à ne pas le croire. Accablé d’outrages et d’injures, chassé de son siège épiscopal, Brice se rendit auprès du pape et y resta sept ans, faisant pénitence de ses péchés à l’égard de saint Martin. Le peuple de Tours envoya à Rome Justinien, afin qu’il se défendît, en présence de Brice, d’avoir accepté de se substituer à lui dans l’épiscopat. Mais ce Justinien mourut en arrivant à Verceil ; et le peuple de Tours élut à sa place un certain Germain. Cependant Brice, après sept années d’exil, reprit le chemin de Tours, avec l’autorisation du pape ; et comme il était arrivé déjà à un mille de Tours, il apprit d’en haut que Germain venait de mourir. Ce qu’apprenant, Brice dit à ses compagnons : « Levez-vous, car nous avons à ensevelir l’évêque de Tours ! » Et, en effet, pendant que Brice entrait par l’une des portes de la ville, d’une autre porte sortaient les restes mortels de Germain. Et saint Brice, après l’avoir enseveli, reprit possession de son siège, où, pendant sept années encore, il donna l’exemple de toutes les vertus. Il mourut en paix dans la quarante-huitième année de son épiscopat.

CLXV SAINTE ÉLISABETH, veuve (20 novembre)

1o Élisabeth, fille d’un illustre roi de Hongrie, anoblit encore par sa foi et ses vertus la race très noble dont elle était sortie. Élevée, pour ainsi dire, au-dessus de la nature humaine, toute petite encore elle dédaignait les jeux enfantins, ne s’occupant qu’à avancer toujours dans la vénération de Dieu. À cinq ans, elle avait tant de plaisir à prier dans l’église que ses compagnes ou ses servantes ne parvenaient pas à l’en faire sortir. Même en jouant, on la voyait toujours courir du côté d’une chapelle, afin de pouvoir plus facilement y entrer. Et quand elle y était entrée, elle fléchissait les genoux, ou s’étendait à plat sur les dalles, ou, sans savoir lire, prenait en main un psautier, de peur que quelqu’un ne vînt la déranger. Et dans ses jeux d’enfants, c’était en Dieu qu’elle mettait toutes ses espérances. De tout ce qu’elle gagnait ou qu’on lui donnait, elle réservait la dixième partie pour des petites filles pauvres, à qui elle recommandait, en même temps de saluer souvent d’une prière la Vierge Marie.

À mesure qu’elle grandissait en âge, elle grandissait plus encore en dévotion. Elle s’était choisi pour patronne la sainte Vierge, et avait prié saint Jean l’Évangéliste de se constituer le gardien de sa chasteté. Pour saint Pierre, aussi, elle avait une telle dévotion qu’elle ne refusait rien de ce qu’on lui demandait au nom de ce saint.

Craignant que les succès du monde ne lui devinssent trop agréables ; elle s’ingéniait à s’en ôter toujours une partie. Quand elle gagnait à quelque jeu, elle s’arrêtait de jouer en se disant : « Je renonce au reste pour l’amour de Dieu ! » Dans les danses, après avoir fait un tour avec ses compagnes, elle leur disait : « Que cet unique tour nous suffise ! Renonçons aux autres pour l’amour de Dieu ! » Le luxe dans les vêtements lui était odieux. Elle s’était interdit, notamment, de mettre des gants, le dimanche, avant l’heure de midi. Elle s’était imposé un nombre déterminé de prières ; et lorsque les servantes la mettaient au lit avant qu’elle eût achevé de les réciter, elle se tenait éveillée pour aller jusqu’au bout. Et toujours elle s’astreignait à tout cela par des vœux solennels, de façon que personne, par persuasion, ne pût ensuite l’en détourner. Quant aux offices religieux, elle les suivait avec tant de révérence que, pendant la lecture de l’évangile et la consécration de l’hostie, elle ôtait ses manchettes et se dépouillait de tous ses ornements.

Ainsi elle vécut, sagement et innocemment, toute sa vie de jeune fille, jusqu’au jour où, sur l’ordre de son père, elle fut forcée d’entrer dans la vie de mariage. Elle se soumit, bien contre son gré, à l’union conjugale, non point pour y trouver du plaisir, mais pour ne point paraître dédaigner les ordres de son père, comme aussi pour procréer des fils au service de Dieu. Fidèle à la couche nuptiale, toujours elle resta chaste d’intention. Et elle fit vœu devant maître Conrad, que, si elle survivait à son mari, elle observerait une continence perpétuelle. Elle épousa le landgrave de Thuringe ; mais, tout en changeant de condition de vie, elle ne changea point de disposition intérieure. Jamais elle ne cessa de montrer sa dévotion et son humilité devant Dieu ; son austérité et son abstinence à l’égard de soi-même ; sa largesse et sa compassion envers les pauvres. Sa ferveur pour la prière était si grande qu’elle devançait à l’église ses servantes même, comme si elle eût voulu, par des prières secrètes, obtenir de Dieu quelque grâce spéciale. La nuit, souvent elle se relevait pour prier, malgré la défense que, par sollicitude pour sa santé, lui en faisait son mari. Elle s’était entendue avec une de ses servantes pour que celle-ci, les nuits où elle tarderait à se réveiller, la tirât de son sommeil en lui donnant un coup sur les pieds. Et une nuit, la servante au lieu de frapper sur les pieds de sa maîtresse, frappa sur ceux du mari, qui, soudain réveillé, comprit toute la chose, mais, sagement, feignit de ne s’être aperçu de rien. Toujours aussi Élisabeth pleurait en priant ; mais ces douces larmes n’altéraient son visage que pour lui donner une expression d’Une joie céleste.

Modèle d’humilité, elle s’attachait à ne pas dédaigner même les choses les plus viles et les plus repoussantes. Ayant rencontré un mendiant dont tout le visage n’était qu’une plaie ignoble et infecte, elle le recueillit sur son sein, lui coupa les cheveux et lui lava la tête, en présence de ses servantes qui se moquaient du pauvre homme. Aux Rogations, elle suivait la procession pieds nus, en robe de laine ; et, à chaque station, on la voyait prendre place parmi les mendiantes. Lorsqu’elle se rendait à l’église pour ses relevailles, jamais elle ne s’ornait comme les autres femmes ; mais, à l’exemple de la Vierge immaculée, elle se rendait à l’autel en portant elle-même le nouveau-né dans ses langes ; et humblement elle offrait un agneau et un cierge. Après quoi, rentrée au palais, elle donnait à une pauvre femme la robe qui lui avait servi pour la cérémonie. C’est également par humilité que, avec le consentement de son mari, et réserve faite des droits conjugaux, elle prêta vœu d’obéissance à maître Conrad, le tenant pour son supérieur en science et en religion. Et un jour, comme Conrad l’appelait à une prédication, une visite survint qui l’empêcha d’obéir : ce dont le savant homme fut si irrité qu’il refusa de lui pardonner sa désobéissance jusqu’au moment où, l’ayant fait mettre en chemise, il l’eût vu battre de verges en compagnie de celles de ses servantes qui l’avaient encouragée à désobéir.

Elle s’imposait une abstinence si rigoureuse qu’elle macérait son corps par les veilles, les jeunes et les disciplines. Dès que son mari était absent, elle passait les nuits en prière. Et telle était sa tempérance dans le boire et le manger que, souvent, à la table somptueuse de son mari, elle se contentait de pain sec. Elle finit même par s’abstenir tout à fait, sur l’ordre de maître Conrad, de toucher à aucun des mets que mangeait son mari. Ce qui ne l’empêchait point de s’asseoir à table, de servir les convives et de les égayer par son urbanité, tout en cachant avec soin sa propre abstinence. Et son mari supportait tout cela avec patience, affirmant qu’il suivrait lui-même volontiers l’exemple de sa femme s’il ne craignait de mettre en émoi toute sa famille.

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