La Légende dorée (Legenda aurea) (page 35)

Jacques de Voragine · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — La Légende dorée (trad. T. de Wyzewa, Perrin 1910) · 39 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Mais autant elle aimait les privations pour soi, autant elle était généreuse pour les pauvres. Elle subvenait à leurs besoins avec tant de largesse que tous l’appelaient la mère des pauvres. Elle habillait de ses propres mains ceux qui étaient nus, elle ensevelissait les mendiants et les pèlerins, elle présentait les enfants aux fonts baptismaux, après leur avoir elle-même cousu leurs langes. Un jour, elle donna à une mendiante une robe si belle que la pauvre femme, dans l’excès de sa joie, s’évanouit et tomba inanimée. Ce que voyant, Élisabeth se repentit amèrement ; mais elle pria pour la morte, et aussitôt celle-ci se releva guérie. Souvent aussi elle filait la laine avec ses servantes, et, de la laine filée par elle, faisait faire des vêtements. Elle nourrissait les affamés. Pendant que le landgrave son mari s’était rendu à la cour de l’empereur Frédéric, qui était alors à Crémone, elle fit recueillir tout le grain des granges royales et l’employa à nourrir, tous les jours, les pauvres qu’elle convoqua de toutes parts. Quand l’argent lui manquait, elle vendait ses ornements, ou ceux de ses servantes, pour en offrir le produit aux pauvres. De la même façon, elle désaltérait ceux qui avaient soif. Un jour qu’elle distribuait de la cervoise aux pauvres, on s’aperçut que la liqueur ne diminuait pas dans le vase, malgré la grande quantité qui s’en trouvait versée. Elle-même, encore, recevait les pauvres et les pèlerins. Elle fit construire une grande maison au pied du château, afin d’y recueillir les malades ; et tous les jours, malgré la difficulté des descentes et des montées, elle s’y rendait en personne, prodiguant aux malades les cadeaux, les soins et les saintes paroles Dans la même maison elle faisait élever et nourrir des enfants pauvres ; et à ces enfants elle se montrait toujours si douce et si humble que tous l’appelaient leur mère, et que, dès qu’elle entrait, ils l’entouraient tous comme leur mère. Un jour qu’elle était allée acheter pour eux de petits vases et de petits anneaux de verre, ainsi qu’une foule d’autres jouets fragiles, elle laissa tomber sur les pierres toutes ses emplettes ; mais pas un seul des objets de verre ne se brisa. En un mot, il n’y a pas une seule des sept œuvres de miséricorde qu’elle ne remplit avec un zèle et une ferveur admirables.

Une part d’éloges revient aussi au mari d’Élisabeth qui, malgré les innombrables affaires temporelles qui l’occupaient, restait fidèle au service de Dieu, et, faute de pouvoir se livrer lui même aux œuvres de miséricorde, laissait du moins à sa femme toute liberté de s’y livrer. C’est pour répondre au vœu de sa femme qu’il partit pour la croisade, de façon à employer ses armes pour la défense de la foi. Et pendant qu’il était en Terre Sainte, ce pieux et bon prince rendit son âme au Seigneur. Aussitôt Élisabeth embrassa avec ardeur l’état de veuve, renouvelant le vœu de chasteté qu’elle avait fait jadis en prévision d’un veuvage possible.

Cependant, quand la mort de son mari fut connue en Thuringe, des parents du landgrave la chassèrent de son château comme dissipatrice et prodigue. Et elle dut se réfugier, à la nuit tombante, dans une étable à porcs, qui dépendait de la maison d’un cabaretier. Et, le lendemain matin, s’étant rendue au couvent des Frères Mineurs, elle pria ceux-ci de chanter le Te Deum laudamus, pour remercier Dieu des épreuves qu’il lui envoyait. On lui enjoignit alors d’aller demeurer avec ses enfants dans la maison d’un de ses ennemis, où on lui avait assigné pour domicile un endroit des plus restreints. Fort mal reçue par l’hôte et l’hôtesse, elle ne tarda point à repartir, après avoir dit adieu aux murs de sa chambre en ajoutant : « J’eusse préféré dire adieu aux hommes à qui appartiennent ces murs, s’ils m’avaient traitée avec plus de bonté ! » Après quoi elle revint à sa première retraite, confiant ses enfants à diverses personnes. Et comme, un jour, marchant dans un sentier d’une boue profonde, elle posait les pieds sur des pierres, une vieille femme qu’elle avait comblée de bienfaits voulut marcher sur les mêmes pierres, et refusa de lui livrer passage : si bien que la sainte tomba. Mais, s’étant relevée, elle fut tout heureuse d’avoir à secouer la boue dont elle était couverte.

Quelque temps après, une abbesse, sa marraine, prenant en pitié son extrême misère, la conduisit auprès de son oncle évêque de Bamberg, qui la reçut fort bien, mais la retint chez lui avec l’intention de la marier en secondes noces. Ce qu’apprenant, les servantes qui l’accompagnaient fondirent en larmes ; mais la sainte les réconforta en disant : « J’ai confiance dans le Seigneur, pour l’amour duquel j’ai fait vœu de chasteté. Il saura bien m’encourager dans ma résolution, éloigner de moi toute violence, et dissoudre les mauvais projets dès hommes. Ou que si mon oncle, malgré mes refus, s’obstinait à vouloir me remarier, j’aurais toujours la ressource de me couper le nez de mes propres mains, ce qui suffirait bien pour que personne ne s’avisât plus de me prendre pour femme ! » Et, en effet, comme son oncle l’avait fait conduire dans un château d’où il lui défendait de sortir, voici que, sur l’ordre de Dieu, les restes de son mari furent ramenés de Terre Sainte. Et force fut à l’évêque de la laisser partir, pour aller à la rencontre de ces chères reliques.

Alors Élisabeth revêtit l’habit religieux, et, se vouant à la pauvreté, forma le projet d’aller mendier de porte en porte ; mais maître Conrad le lui défendit. Elle ne porta plus désormais qu’un humble manteau gris ; et comme les manches de sa tunique s’étaient déchirées, elle les rapiéça avec une étoffe d’une autre couleur. Ce qu’apprenant, son père, le roi de Hongrie, lui envoya un de ses officiers, pour qu’il la ramenât dans sa patrie. Et l’officier, la voyant ainsi vêtue et assise à son rouet avec des servantes, fut rempli à la fois de honte et de respect. Et il s’écria que jamais encore fille de roi n’avait porté une robe si grossière. Mais en vain il insista pour la ramener en Hongrie. La sainte préféra rester, pauvre, parmi ses pauvres.

Pour achever de faire disparaître tout obstacle entre Dieu et elle, elle pria Dieu d’arracher même de son cœur la tendresse qu’elle avait pour ses enfants. Et une voix d’en haut lui répondit que sa prière était exaucée. Sur quoi elle dit à ses compagnes : « Le Seigneur a entendu ma voix, car non seulement tous les biens temporels m’apparaissent comme du fumier, mais voici que de mes fils même je ne me soucie plus que dans la mesure où je me soucie du reste des hommes ! » De son côté, maître Conrad, pour l’éprouver et la mortifier, la séparait des personnes qu’elle aimait le mieux. C’est ainsi qu’il lui enjoignit de ne plus voir deux servantes qu’elle connaissait depuis l’enfance, et qu’elle aimait plus que toutes les autres. Et la sainte obéit, après bien des larmes versées de part et d’autre. Elle était prompte à l’obéissance. Un jour qu’elle était entrée dans un couvent de religieuses sans en avoir obtenu l’autorisation de maître Conrad, celui-ci la fit battre si durement, que, trois semaines après, son corps conservait les traces des coups.

Dans son humilité, elle n’admettait point que ses servantes lui donnassent le nom de maîtresse, ni lui parlassent autrement qu’on parle à un inférieur. Elle lavait elle-même tous les ustensiles de cuisine, s’ingéniant à les cacher afin que ses servantes ne pussent les laver pour elle. Et elle leur disait que, si elle avait pu connaître une manière de vivre plus méprisable encore, c’est avec joie qu’elle l’aurait adoptée.

Ces humbles tâches ne l’empêchaient point de se livrer assidûment à la contemplation ; et souvent elle avait des visions célestes. Souvent aussi sa prière était si fervente qu’elle enflammait d’autres personnes. Appelant un jour à elle un jeune homme luxueusement vêtu, elle lui dit : « Tu parais avoir une vie bien dissolue, tandis que tu devrais t’occuper de servir ton créateur. Veux-tu que je prie Dieu pour toi ? » Et lui : « Je le veux, et je t’en supplie vivement ! » Elle se mit donc en prière et le jeune homme pria avec elle. Trois fois le jeune homme lui demanda de cesser de prier, car il se sentait envahi d’une flamme qui le consumait. Mais elle pria jusqu’au bout ; et, quand elle eut fini, le jeune homme, illuminé de la grâce divine, revint à lui, et entra aussitôt dans l’ordre des Frères Mineurs.

Son nouveau genre de vie, au reste, ne la refroidit point dans son zèle pour les œuvres de miséricorde. Ayant reçu en dot une somme de deux mille marcs, elle en distribua une partie aux pauvres, et, avec le reste, fit construire à Marbourg un grand hôpital. Aussi tous l’accusaient-ils de dissipation et de prodigalité. Couramment on la traitait de folle ; et, comme elle recevait avec joie toutes les injures, on lui disait que, pour montrer tant de joie, elle avait bien vite oublié le souvenir de son mari.

Et elle, après avoir construit son hôpital, ne pensa plus qu’à devenir l’humble servante des pauvres. Elle-même les baignait, les couvrait dans leur lit, et disait en souriant à ses compagnes : « Que Dieu est bon de nous permettre ainsi de le baigner et de le couvrir ! » Une nuit, ayant à soigner un enfant borgne et rempli de vermine, elle le porta sept fois de suite aux latrines, et lava ses linges affreusement souillés. Une autre fois, elle lava et mit au lit une femme atteinte d’une lèpre hideuse ; elle essuya et banda ses ulcères, coupa ses ongles et, agenouillée devant elle, la déchaussa pour oindre les plaies de ses pieds. Et lorsque le soin des pauvres lui laissait quelques instants, elle filait de la laine qu’on lui envoyait d’un monastère ; après quoi elle distribuait aux pauvres l’argent ainsi gagné. S’occupant elle-même d’administrer la répartition de ses dons, elle décréta un jour que toute femme qui viendrait la solliciter sans un besoin réel serait punie de la perte de ses cheveux. Or voilà qu’une jeune fille nommée Radegonde, et qui avait une chevelure d’une beauté merveilleuse, vint à l’hôpital de sainte Élisabeth en solliciteuse, non pas en vérité pour recevoir l’aumône, mais pour voir sa sœur qui était malade. Ayant ainsi contrevenu à la loi, elle fut aussitôt condamnée à perdre ses cheveux : ce dont elle ne se fit pas faute de pleurer et de se lamenter. Et comme quelques-uns des assistants affirmaient qu’elle était innocente, Élisabeth dit : « En tout cas, n’ayant plus ses cheveux, elle mettra moins d’ardeur à la danse, et fera voir moins de vanité ! » Interrogeant ensuite la jeune fille, elle apprit que celle-ci serait depuis longtemps déjà entrée dans un couvent si elle n’en avait été empêchée par son amour passionné pour sa chevelure. Sur quoi Élisabeth lui dit : « Je suis plus heureuse de t’avoir fait couper tes cheveux que je ne le serais d’apprendre l’élection de mon fils à l’empire ! » Aussitôt la jeune fille prit l’habit religieux, et vint demeurer à l’hôpital avec sainte Élisabeth.

Une pauvre femme ayant mis au monde une fille, sainte Élisabeth tint l’enfant sur les fonts baptismaux, l’appela de son nom, lui donna les manches de fourrure d’une de ses suivantes, pour lui servir de couverture, et donna à la mère ses propres sandales. Mais, trois semaines après, la femme, abandonnant son enfant, s’enfuit avec son mari. Sainte Élisabeth, dès qu’elle l’apprit, se mit en prière ; et aussitôt la femme et le mari, empêchés d’avancer dans leur fuite, durent revenir sur leurs pas, et se jeter aux pieds de sainte Élisabeth. Et celle-ci, après les avoir grondés justement de leur ingratitude, leur rendit l’enfant à nourrir et les pourvut du nécessaire.

Ainsi approcha le temps où le Seigneur s’apprêta à rappeler à lui sa chère servante, pour l’admettre à la contemplation du royaume des anges. Alitée avec la fièvre, et la face tournée contre le mur, les assistantes entendirent une douce mélodie sortir de ses lèvres. Et comme une de ses compagnes l’interrogeait, elle répondit : « Un petit oiseau, s’étant posé entre moi et le mur, chantait, avec tant de douceur, que je n’ai pu m’empêcher de chanter avec lui. » Jusqu’aux plus cruels moments de sa maladie, jamais elle ne perdit sa gaîté, et jamais elle ne se relâcha de prier. La veille de sa mort, elle dit : « Voici qu’approche minuit, l’heure où le Christ a voulu naître et reposer dans une étable ! » Et lorsque déjà l’heure de sa mort fut toute proche, elle dit : « Voici venir l’instant où Dieu a appelé ses amis aux noces célestes ! » Et elle s’endormit dans le Seigneur, en l’an de grâce 1226.

Pendant les quatre jours qui précédèrent son inhumation, aucune mauvaise odeur ne se dégagea de son corps, mais, au contraire, un parfum s’en exhala qui réconfortait tous les cœurs. Et, le jour de ses obsèques, on vit sur l’église une foule d’oiseaux que personne jamais n’avait vus auparavant, et qui paraissaient célébrer les funérailles de la sainte, tant leurs chants étaient doux, mesurés et savants. Et il y eut là une abondante clameur des pauvres, une extrême piété du peuple. Les uns s’arrachaient les cheveux de désespoir, d’autres s’efforçaient de dérober une parcelle du linceul de la sainte, afin de la garder comme la plus belle relique. Et l’on découvrit, peu de temps après, que le monument où l’on avait déposé le corps de sainte Élisabeth s’était miraculeusement rempli d’une huile parfumée.

CLXVI SAINTE CÉCILE, vierge et martyre (22 novembre)

Cécile, jeune fille romaine, de race noble, et nourrie dès le berceau dans la foi du Christ, portait toujours un évangile caché dans sa poitrine, priait nuit et jour, et demandait au Seigneur de lui conserver sa virginité. Elle fut cependant fiancée à un jeune homme nommé Valérien. Le jour de ses noces, elle revêtit ses chairs d’un cilice, par-dessous les robes dorées ; et, pendant que les orgues jouaient, elle, s’adressant à Dieu seul, chantait : « Permets, Seigneur, que mon cœur et mon corps restent immaculés ! » Vint enfin la nuit, et Cécile se trouva seule avec son fiancé dans le silence de sa chambre. Et elle lui dit : « Doux jeune homme bien-aimé, j’ai un mystère à te révéler, à la condition seulement que tu me jures de ne point me trahir ! » Puis, Valérien le lui ayant juré, elle lui dit : « Sache donc que j’ai pour amant un ange de Dieu, et que mon amant est jaloux de mon corps. S’il apprenait que, même légèrement, tu m’aies touché d’un amour impur, aussitôt il te frapperait et te ferait perdre la fleur de ta belle jeunesse. Mais si, au contraire, il apprend que tu m’aimes d’un amour pur, il t’aimera autant que moi et te montrera sa gloire ! » Alors Valérien, inspiré de Dieu, dit : « Si tu veux que je te croie, fais-moi voir cet amant ! Et si c’est en vérité un ange, je ferai ce que tu me demandes. Mais si ton amant est un homme, je le tuerai avec toi ! » Et Cécile : « Pour que tu voies mon amant, il faut que tu croies dans le vrai Dieu, et que tu promettes de te faire baptiser. Va à trois milles d’ici, dans la voie Apienne ! Tu y trouveras des pauvres, à qui tu diras que Cécile t’envoie vers eux pour qu’ils te conduisent auprès du saint vieillard Urbain. Et quand tu seras en présence de ce vieillard, répète-lui mes paroles ! Il te purifiera ; et, à ton retour ici, tu verras l’ange ! » Valérien se mit en route, et alla trouver l’évêque saint Urbain, qui se cachait parmi les tombeaux des martyrs. Et quand il lui eut répété les paroles de Cécile, le vieillard, levant les mains au ciel, s’écria : « Seigneur Jésus-Christ, bon pasteur, recueille le fruit de la semence que tu as semée en Cécile ! Car voici que, ayant reçu pour mari un lion farouche, ta servante te l’as envoyé comme un doux agneau ! » Aussitôt apparut un vieillard tout vêtu de blanc, qui tenait un livre écrit en lettres d’or. À sa vue, Valérien, épouvanté, se jeta sur le sol ; mais le vieillard le releva et lut dans son livre : « Un seul Dieu, une seule foi, un seul baptême ! » Puis il dit à Valérien : « Crois-tu à tout cela, ou bien doutes-tu encore ? » Et Valérien de s’écrier : « Il n’y a rien sous le ciel à quoi je croie davantage ! » Aussitôt le vieillard disparut. Valérien reçut le baptême des mains de saint Urbain ; et, quand il revint auprès de Cécile, il la trouva s’entretenant avec un ange, dans sa chambre. Et cet ange tenait en main deux couronnes de roses et de lis, dont il donna l’une à Cécile et l’autre à Valérien, en disant : « Gardez ces couronnes avec un cœur pur et un corps immaculé, car je vous les ai apportées du paradis de Dieu ! Jamais elles ne se faneront ni ne perdront leur parfum ; mais ceux-là seuls pourront les voir qui aimeront la chasteté. Quant à toi, Valérien, puisque tu as suivi le sage conseil de Cécile, demande ce que tu veux, et tu l’obtiendras ! » Et Valérien : « Il n’y a rien dans cette vie qui ne me soit plus précieux que l’affection de mon frère unique. Je désirerais donc, que comme moi, il reconnût la vérité ! » Et l’ange : « Ta demande plaît à Dieu. Sache que tous deux, ton frère et toi, vous irez au Seigneur avec la palme du martyre ! »

Là-dessus entra dans la chambre le frère de Valérien, Tiburce. Et, frappé du parfum des fleurs, il dit : « Je me demande d’où peut venir, en cette saison, ce parfum de roses et de lis. Sans compter que, si même j’avais les mains pleines de ces fleurs, je ne me sentirais pas imprégné de leur parfum aussi profondément ! » Et Valérien : « C’est que nous avons des couronnes faites de ces fleurs, et dont l’éclat n’est pas moins merveilleux que le parfum. Mais tes yeux ne peuvent les voir ; ils le pourront, seulement, si tu consens à partager notre foi. » Et Tiburce : « Est-ce que je rêve, ou bien me parles-tu vraiment ? » Et Valérien : « C’est jusqu’à présent que nous avons rêvé ; et désormais nous nous sommes éveillés à la vérité. » Et Tiburce : « Comment sais-tu cela ? » Et Valérien : « C’est un ange qui me l’a appris ; et tu pourrais le voir, comme nous, si, après avoir renoncé aux idoles, tu te faisais purifier. » Après quoi Cécile lui démontra avec tant d’évidence l’inanité des idoles, que Tiburce s’écria : « Celui qui ne croit pas à cela est une bête brute ! » Alors Cécile, lui baisant la poitrine, dit : « Je reconnais en toi mon frère, et c’est Dieu qui a fait de toi mon frère, comme de ton frère il a fait mon mari. Va donc avec Valérien pour te faire purifier, afin qu’à ton retour tu puisses contempler le visage de l’ange ! » Et elle demanda à Valérien de conduire son frère auprès de l’évêque Urbain. Alors Tiburce : « Serait-ce le même Urbain qui se cache quelque part, après avoir été tant de fois condamné ? Mais, si on le découvre, on le brûlera, et nous serons brûlés avec lui ; et, pendant que nous chercherons au ciel une divinité cachée, nous trouverons sur la terre les angoisses du supplice ! » Et Cécile : « Si la vie d’ici-bas était notre seule vie, nous aurions raison de redouter de la perdre. Mais il y a une autre vie, meilleure, et qui ne se perdra point. C’est celle que nous a annoncée le-Fils de Dieu. » Puis elle lui raconta l’avènement du Christ et sa passion. Si bien que Tiburce dit à son frère : « Par pitié, conduis-moi vite vers cet homme de Dieu, pour que je reçoive ma purification ! » Et dès qu’il fut baptisé, il put, lui aussi, voir l’ange, et obtenir de lui ce qu’il désirait.

Ainsi convertis, Valérien et Tiburce passaient leur temps à distribuer des aumônes et à ensevelir les corps des martyrs. Ce qu’apprenant, le préfet Almaque leur demanda pourquoi ils ensevelissaient des hommes justement condamnés pour leurs crimes. Et Tiburce : « Plût à Dieu que nous fussions dignes d’être les esclaves de ceux que tu appelles des criminels ! Car ils ont su dédaigner ce qui paraît exister et n’existe pas ; et ils ont trouvé ce qui paraît ne pas exister et qui existe ! » Et Almaque : « De quoi parles-tu là ? » Et Tiburce : « Ce qui paraît exister et qui n’existe pas, c’est tout ce qui est dans ce monde ; et c’est cela qui conduit l’homme, lui aussi, à ne pas exister. Et ce qui paraît ne pas exister et qui existe, c’est le salut des justes. » Le préfet lui répondit qu’il déraisonnait. Puis, s’adressant à Valérien : « Puisque ton frère a le cerveau dérangé, toi, du moins, essaie de me répondre raisonnablement ! Dis-moi ce qui vous porte à dédaigner les plaisirs de la vie et à rechercher les souffrances. » Valérien répondit que, l’hiver, il avait vu des oisifs se moquant du pénible travail des laboureurs ; mais, l’été venu, et la saison des moissons, ceux-là se réjouissaient dont on s’était moqué, tandis que les railleurs se mettaient à pleurer. « Et de même, nous aussi, nous supportons la fatigue et les injures ; mais plus tard nous recevrons la gloire et la récompense éternelles. Et vous, qui éprouvez ici-bas une joie partagée, vous trouverez dans l’avenir le deuil éternel ! » Et le préfet : « Ainsi nous, princes glorieux, nous n’aurions à attendre qu’un deuil éternel, tandis que vous, misérables, vous posséderiez une joie sans fin ? » Et Valérien : « Vous n’êtes que de pauvres hommes, et non pas des princes. Nés comme nous, vous aurez seulement à rendre à Dieu des comptes plus forts. » Alors le préfet : « À quoi bon tous ces bavardages ? Sacrifiez aux dieux, et vous vous en irez librement ! » Et comme les deux saints se refusaient à sacrifier, le préfet les confia à la garde de Maxime, qui allait, lui aussi, devenir un saint. Et Maxime leur dit : « Ô fleur pourprée de la jeunesse, ô couple charmant et tendre, d’où vient que vous couriez ainsi à la mort comme à un festin ? » Valérien lui répondit que, s’il voulait partager leur foi, il pourrait, après leur mort, contempler la gloire de leurs âmes. Et Maxime : « Je veux que la foudre m’anéantisse, si, quand j’aurai vu ce que vous me promettez, je ne proclame pas que votre Dieu est le seul vrai Dieu ! » Sur quoi Maxime et toute sa famille et tous les gardiens se convertirent, et reçurent le baptême des mains d’Urbain, qui vint en secret dans la prison.

Le lendemain, à l’aurore, Cécile s’écria : « Allez, soldats du Christ, rejetez l’œuvre des ténèbres, et revêtez les armes de lumière ! » On conduisit les martyrs à quatre milles de Rome, devant une statue de Jupiter. Et comme ils se refusaient à sacrifier, ils eurent la tête tranchée. Et Maxime affirma sous serment qu’il avait vu des anges briller autour d’eux et emporter leurs âmes vers le ciel, pareilles à des vierges qu’on porte dans leur lit. Ce qu’entendant, Almaque ordonna que Maxime fût frappé de verges plombées jusqu’à ce que mort s’ensuivît. Cécile recueillit son corps et l’ensevelit à côté de ceux des deux saints.

Après cela, Almaque s’enquit des biens laissés par ceux-ci. Et, découvrant que la femme de Valérien était chrétienne, il lui ordonna de sacrifier aux idoles, sous peine de mort. Les soldats qui la conduisaient l’engageaient à se soumettre, désoles de voir une jeune femme si belle et si noble se livrer à la mort. Et elle leur dit : « Chers amis, ce n’est point là perdre sa jeunesse, mais faire un échange ; c’est donner de la boue et recevoir de l’or, c’est donner une cabane et recevoir un palais. Si quelqu’un vous offrait une livre pour un sou, ne vous hâteriez-vous pas d’accepter son offre ? Or Dieu rend au centuple tout ce qu’on lui donne. Croyez-vous à tout ce que je vous dis ? » Et eux : « Nous croyons que ton maître le Christ est le vrai Dieu, puisqu’il possède une servante telle que toi ! » Et l’évêque Urbain les baptisa, au nombre de plus de quatre cents.

Puis Cécile comparut devant Almaque et répondit à ses questions en proclamant sa foi. Alors Almaque : « Laisse maintenant tes folies, et sacrifie aux dieux ! » Et Cécile : « C’est toi qui me parais atteint de folie : car, là où tu vois des dieux, nous ne voyons que des pierres. Étends la main, et constate du moins par le toucher ce que tes yeux ne parviennent pas à voir ! » Almaque, furieux, la fit ramener dans sa maison, où, jour et nuit, il ordonna qu’elle fût plongée dans un bain d’eau bouillante. Mais elle y resta comme en un lieu frais, et sans que même une goutte de sueur parût sur elle. Ce qu’apprenant, Almaque ordonna qu’elle eût la tête tranchée dans son bain. Le bourreau la frappa de trois coups de hache ; et comme elle vivait toujours, et que la loi défendait de frapper les condamnés de plus de trois coups, la sainte fut laissée encore respirante. Elle survécut trois jours à son supplice. Elle distribua aux pauvres tous ses biens, et recommanda à l’évêque Urbain tous les fidèles qu’elle avait convertis, en disant : « J’ai demandé au ciel ces trois jours de délai pour te faire une dernière fois mes recommandations, et pour te prier de consacrer une église sur l’emplacement de cette maison où je meurs. » Puis elle rendit l’âme, et saint Urbain, après l’avoir ensevelie, transforma sa maison en église, comme elle l’avait demandé. Elle mourut à l’âge de vingt-trois ans, en l’an du Seigneur 200, sous l’empereur Alexandre. Mais d’autres historiens veulent que son martyre ait eu lieu vingt ans plus tard, sous le règne de Marc-Aurèle.

CLXVII SAINT CLÉMENT, pape et martyr (23 novembre)

I. L’évêque Clément était romain et de famille noble. Son père s’appelait Faustinien, sa mère Macidienne ; il avait deux frères, dont l’un s’appelait Faust, l’autre Faustin. Or Macidienne était si belle que le frère de son mari se prit pour elle d’un amour passionné. Et comme il la pressait vivement, et qu’elle ne voulait ni se livrer ni le dénoncer, de peur de susciter l’inimitié entre les deux frères, elle forma le projet de s’éloigner de Rome pour quelque temps, de façon que son absence éteignît l’amour coupable qu’enflammait sa présence. Pour obtenir de son mari le consentement de son départ, elle imagina de lui raconter qu’une voix lui avait dit, en rêve, de quitter Rome aussitôt, avec ses deux jumeaux Faust et Faustin, faute de quoi ils périraient tous. Le mari, épouvanté, envoya sa femme et ses deux enfants à Athènes, gardant près lui, pour le consoler, son plus jeune fils Clément, âgé de cinq ans. Et le bateau qui portait Macidienne fit naufrage, durant la nuit. Macidienne, rejetée par les flots, se réfugia sur un rocher, d’où elle se serait certainement précipitée à la mer, dans l’excès de sa douleur, si elle n’avait pas conservé du moins l’espoir de retrouver les cadavres de ses fils, qu’elle croyait noyés. En vain des femmes, qui demeuraient dans ces régions, s’efforçaient de la consoler en lui racontant leurs propres infortunes. Une de ces femmes, cependant, finit par la décider à demeurer chez elle, en lui disant qu’elle avait, elle-même, perdu dans un naufrage son mari, encore tout jeune, et que jamais elle n’avait consenti à se remarier. Mais bientôt Macidienne sentit faiblir ses mains, que, dans son désespoir, elle avait longtemps déchirées avec ses dents. Et comme la femme qui l’avait recueillie était tombée malade et ne pouvait plus se lever, la mère de Clément se trouva contrainte de mendier pour avoir de quoi se nourrir ainsi que son hôtesse.

Un an après son départ de Rome, son mari envoya des serviteurs à Athènes pour s’informer de ce qu’étaient devenus sa femme et ses fils. Les envoyés ne revinrent pas. D’autres serviteurs, qu’il envoya ensuite, revinrent, mais pour annoncer qu’ils n’avaient pu découvrir aucune trace de Macidienne et de ses enfants. Alors Faustinien, laissant Clément à la garde de tuteurs, partit lui-même pour Athènes ; et il ne revint pas. Ainsi Clément se trouva orphelin, sans aucune nouvelle de ses parents ni de ses frères.

Il s’adonna tout entier à l’étude, et atteignit jusqu’aux plus profonds secrets de la philosophie. Il désirait surtout se renseigner sur l’immortalité de l’âme ; et lorsqu’un des maîtres qu’il consultait lui affirmait que son âme était immortelle, il en éprouvait une grande joie ; mais lorsqu’un autre philosophe lui disait que l’âme était mortelle, il recommençait à se désoler. En ce temps-là vint à Rome saint Barnabé, pour prêcher la doctrine du Christ ; et tous les philosophes le raillaient comme un insensé. Clément, qui d’abord le raillait de même que ses confrères, lui posa un jour, par moquerie, la question suivante : « D’où vient que le moucheron, qui est tout petit, possède six pattes et des ailes, tandis que l’éléphant, qui est énorme, ne possède point d’ailes et seulement quatre pattes ? » Alors Barnabé : « Malheureux, je ne serais pas en peine de répondre à ta question, si tu me la posais seulement par amour de la vérité. Mais c’est chose absurde, en ce moment, de rien vous dire au sujet des créatures, puisque vous ne voulez pas connaître l’auteur de toutes les créatures ! Ignorant le Créateur, ce n’est que justice que vous erriez sur les créatures ! » Et ces paroles s’enfoncèrent si profondément dans le cœur du jeune philosophe, qu’il s’attacha à Barnabé et s’instruisit près de lui dans la foi du Christ. Après quoi il se rendit en Judée auprès de saint Pierre qui acheva de l’instruire, et lui démontra avec évidence l’immortalité de l’âme.

En ce temps-là, deux disciples de Simon le Magicien, Aquila et Nicétas, reconnaissant les mensonges de leur maître, rejoignirent saint Pierre et devinrent ses disciples. Et un jour que Pierre s’était rendu avec ses disciples dans l’île où demeurait Macidienne, la mère de Clément, ils aperçurent, sur le seuil d’un temple, qui était la principale curiosité de cette île, une femme qui mendiait. Ils lui reprochèrent de ne pas se servir de ses mains pour gagner sa vie en travaillant. Et la femme : « Seigneur, je n’ai en vérité que les apparences de mes mains, car j’ai tout à fait perdu la force de m’en servir ; et je regrette de n’avoir point jadis suivi mon instinct qui me poussait à me précipiter dans la mer, plutôt que de poursuivre une vie misérable. » Et Pierre : « Que dis-tu là ? Ignores-tu donc que les âmes de ceux qui se tuent sont sévèrement punies ? » Et elle : « Ah, si j’avais la certitude que les âmes vivent après la mort, je me tuerais aussitôt avec joie, pour pouvoir au moins un instant revoir mes deux fils chéris ! » Et comme Pierre lui demandait la cause d’un tel désespoir, elle lui raconta toutes ses aventures. Et Pierre : « J’ai un disciple nommé Clément qui m’a raconté une histoire toute pareille à la tienne, touchant sa mère et ses frères ! » Ce qu’entendant, la femme s’évanouit de stupeur. Puis elle dit, revenant à elle : « C’est moi qui suis la mère de ce jeune homme ! » Et, se jetant aux pieds de saint Pierre, elle le supplia de la conduire de suite en présence de son fils. Et Pierre : « Ton fils est ici, dans notre bateau ; mais quand tu le verras, efforce-toi de ne rien dire jusqu’à ce que nous ayons quitté le rivage de l’île ! » Et quand Clément vit revenir saint Pierre tenant par la main une vieille femme, il ne put s’empêcher d’abord de rire de ce spectacle. Mais bientôt Macidienne, assise près de son fils, ne put se contenir davantage et se jeta dans ses bras. Et lui, la croyant folle, la repoussait avec indignation. Alors Pierre : « Que fais-tu, mon fils Clément ? Ne repousse point ta mère ! » Et Clément reconnut sa mère, et tout en larmes, la couvrit de baisers. Saint Pierre se fit ensuite conduire chez la vieille hôtesse de Macidienne, qui gisait paralysée ; aussitôt il la guérit. Puis Macidienne interrogea Clément sur son père. Et lui : « Il s’est mis en route pour te chercher et n’est jamais revenu ! » En réponse, Macidienne soupira ; mais la grande joie d’avoir retrouvé son fils la consolait presque de tous ses chagrins.

Survinrent alors Nicétas et Aquila. Et comme ils demandaient quelle était la femme qu’ils voyaient, Clément leur dit : « C’est ma mère, que Dieu m’a rendue par l’entremise de Pierre ! » Pierre leur raconta alors toute l’histoire. Et aussitôt Nicétas et Aquila se levèrent tout troublés. Et ils dirent : « Dieu puissant, rêvons-nous ou cela est-il réel ? » Et, reconnaissant la réalité de ce qu’ils voyaient et entendaient, ils s’écrièrent : « C’est nous qui sommes ce Faust et ce Faustin, que notre mère croit noyés ! » Et ils se jetèrent au cou de Macidienne, grandement surprise. Et celle-ci, dès qu’elle reconnut ses deux fils, faillit mourir de joie. Puis, revenant à elle : « De grâce, mes chers enfants, racontez-moi comment vous êtes encore en vie ? » Et eux : « Après le naufrage, comme nous naviguions sur une planche, des pirates nous trouvèrent, qui nous emmenèrent, et finirent par nous vendre à une honnête veuve nommée Justine. Cette femme nous traita comme ses fils, et nous instruisit dans les arts libéraux. Nous nous attachâmes ensuite à l’un de nos condisciples, Simon le Magicien. Mais ayant reconnu sa fausseté, nous l’abandonnâmes, et, par l’entremise de Zachée, nous devînmes disciples de Pierre. »

Le jour suivant, saint Pierre se retira, pour prier, dans un lieu écarté, en compagnie de ses trois disciples. Là, un pauvre vieillard d’aspect vénérable les aborda, et leur dit : « J’ai pitié de vous, mes frères, en voyant à quelles erreurs vous entraîne votre piété ! Car il n’existe ni Dieu, ni Providence, mais tout se trouve engendré par le simple hasard, ainsi que je l’ai constaté clairement par mon propre exemple. » Et Clément, considérant ce vieillard, se sentait troublé, et avait l’impression de l’avoir déjà vu quelque part ailleurs. Sur l’ordre de Pierre, les trois disciples discutèrent longtemps avec l’inconnu pour lui démontrer la réalité de la Providence. Et comme, à plusieurs reprises, par respect pour son âge, ils l’avaient appelé « père », Aquila dit tout à coup : « Pourquoi donnons-nous à cet homme un titre que nous n’avons le droit de donner à personne sur terre ? » Puis, se tournant vers le vieillard, il lui dit : « Mon père, ne te fâche point de ce que je viens de dire, car notre loi nous défend de donner le nom de père à aucun être humain ! » Là-dessus, tous les assistants se mirent à rire. Et comme Aquila en demandait le motif, Clément lui dit : « Ne vois-tu pas que tu fais toi-même ce que tu nous reproches, et que tu dis « père » à ce vieillard ? » Mais Aquila affirma qu’il ne se souvenait plus d’avoir employé ce mot. Et quand le débat sur la Providence fut épuisé, le vieillard dit : « Je serais tout prêt à admettre la réalité d’une Providence, si je n’avais eu dans ma vie la preuve manifeste du hasard aveugle qui dirige les choses. Sachez donc que ma femme, née sous la constellation de Vénus et de Saturne, se trouvait par la prédestinée à commettre l’adultère, à s’éprendre d’un esclave et à être noyée. Or, c’est ce qui lui est arrivé. S’étant éprise d’un esclave, et craignant le danger et la honte, elle s’est enfuie avec lui et a péri en mer. Et mon frère m’a raconté qu’elle s’était d’abord éprise de lui, mais que, sur son refus de la satisfaire, elle avait retourné vers un de nos esclaves la concupiscence où la condamnait sa destinée. » Après quoi le vieillard leur dit comment sa femme, sous prétexte d’un rêve qu’elle aurait eu, avait quitté Rome avec ses deux fils pour se rendre à Athènes. Les trois disciples, à ces mots, reconnurent leur père et voulurent se jeter dans ses bras ; mais Pierre leur dit d’attendre qu’il le leur eût permis. Et il dit au vieillard : « Si je te fais voir aujourd’hui ta femme avec tes trois fils, et si je te prouve qu’elle t’a toujours été fidèle, admettras-tu le néant de ta soi-disant prédestination ? » Et le vieillard : « Ce que tu me proposes là est aussi impossible qu’il est impossible d’échapper à sa destinée ! » Et Pierre : « Sache donc que voici ton fils Clément et tes deux jumeaux Faust et Faustin ! » Ce qu’entendant, le vieillard tomba évanoui. À peine avait-il repris les sens que sa femme s’approcha, criant : « Où est mon cher mari et maître ? » Et le vieillard s’élança au-devant d’elle, et l’embrassa en pleurant. Et Pierre lui raconta en détail l’histoire de sa femme et de ses enfants.

Pendant que Faustinien vivait ainsi avec toute sa famille, on vint lui annoncer que deux de ses amis étaient les hôtes de Simon le Magicien. Faustinien, enchanté, s’empressa de leur faire visite, et, pendant qu’il était là, on vint annoncer qu’un ministre de l’empereur était arrivé à Antioche avec mission de rechercher et de mettre à mort tous les magiciens. Alors Simon, par un sortilège, imprima sa propre ressemblance sur le visage de Faustinien. Il fit cela par haine des fils de Faustinien, qui l’avaient abandonné, et afin que Faustinien fût arrêté et tué à sa place. Et lui-même, après cela, s’enfuit vers une autre région. Or, quand Faustinien revint auprès de ses fils, ceux-ci furent effrayés de voir un homme qui, avec la voix de leur père, avait le visage de Simon. Seul, saint Pierre voyait le visage de Faustinien tel qu’il était en réalité ; et il s’étonnait fort de l’effroi que le vieillard paraissait inspirer aux siens. Puis, lorsqu’il eût enfin compris ce qui s’était passé, il dit à Faustinien : « Naguère, pendant que j’étais à Antioche, Simon, par ses calomnies, a excité le peuple contre moi au point qu’on voulait me déchirer à coups de dents. Donc, puisque tu as maintenant le visage de Simon, va à Antioche, rétracte en présence du peuple tout ce que le vrai Simon a dit de moi ; et ensuite je viendrai moi-même à Antioche pour te rendre ton visage naturel ! »

Tout cela se trouve raconté dans l’Itinéraire de Clément ; mais ce livre est apocryphe et ne doit pas être cru à la lettre. Nous ne saurions croire, notamment, que saint Pierre ait pu ordonner à Faustinien de se faire passer pour Simon, car c’est là un mensonge que Dieu ne saurait approuver. Gardons-nous donc de prendre tout ce récit pour entièrement authentique !

Faustinien — toujours d’après notre livre — se rendit à Antioche, convoqua le peuple, et dit : « Moi, Simon, je proclame et avoue m’être trompé dans tout ce que je vous ai dit de Pierre, qui n’est ni un imposteur, ni un magicien, mais un apôtre envoyé pour le salut des hommes ! » Et, quand il eût excité dans le peuple l’amour de Pierre, celui-ci vint à son tour, et, ayant prié, effaça entièrement de son visage la ressemblance de Simon. Ce qu’apprenant, Simon lui-même accourut et dit au peuple : « Je m’étonne que, après la façon dont je vous ai engagés à vous défier des impostures de Pierre, vous ayez non seulement écouté cet homme, mais que vous lui ayez fait l’accueil le plus empressé ! » Sur qui la foule, se retournant contre lui avec colère, l’accabla de reproches, et le chassa honteusement de la ville. Voilà ce que nous raconte Clément lui-même, ou du moins l’auteur de l’ouvrage qui lui est attribué.

II. Plus tard, saint Pierre, étant venu à Rome, et voyant approcher l’heure de sa passion, ordonna Clément évêque à sa place. Mais, à la mort du prince des apôtres, le sage Clément se démit de ses fonctions en faveur de Lin, puis de Clet : car il craignait que cet exemple ne perpétuât dans l’Église l’usage, pour les papes, d’élire eux-mêmes leur successeur, ce qui aurait rendu héréditaire la possession du Saint-Siège. D’autres auteurs, cependant, croient que Lin et Clet n’ont jamais été proprement des papes, mais seulement des coadjuteurs de saint Pierre, et que c’est à ce titre qu’ils figurent dans le catalogue des pontifes. Le fait est que, après eux, Clément fut élu pape et contraint à accepter cet honneur. Et tel était l’éclat de ses mœurs que les Juifs et les païens l’aimaient presque autant que le troupeau des chrétiens. Il avait fait dresser la liste complète de tous les pauvres des diverses provinces, et il veillait à ce que ceux qu’il avait baptisés ne fussent jamais exposés au déshonneur de la mendicité.

Il avait consacré au Seigneur la vierge Domicille, nièce de l’empereur Domitien. Et la vertueuse Théodore, femme d’un ami de l’empereur nommé Sisinnius, convertie par lui, avait fait vœu de ne plus se départir désormais de la chasteté. Or Sisinnius, par jalousie, et voulant savoir ce que sa femme allait faire dans l’église des chrétiens, la suivit secrètement dans cette église. Aussitôt, il devint aveugle et sourd ; et il dit à ses esclaves : « Conduisez-moi vite hors d’ici ! » Mais les esclaves, le tenant par la main, tournaient en tous sens, dans l’église, sans pouvoir en sortir. Ce que voyant, Théodore voulut d’abord se cacher, par crainte que son mari ne la reconnût ; mais quand elle comprit que Sisinnius était devenu aveugle et sourd, et ne pouvait sortir de l’église, elle pria Dieu ; puis elle dit aux esclaves : « Allez maintenant, et ramenez votre maître dans sa maison ! » Après quoi elle raconta à saint Clément ce qui venait d’arriver. Sur sa demande, le saint se rendit dans sa maison, pria, et aussitôt le mari recouvra l’ouïe et la vue. Mais alors celui-ci, rouvrant les yeux, et apercevant l’évèque debout près de sa femme, fut pris de fureur, soupçonnant quelque artifice magique, et ordonna à ses serviteurs de s’emparer de Clément, de le lier et de l’emporter en prison. Mais les serviteurs, au lieu de lier le saint, entouraient de leurs liens une colonne de pierre ; et Sisinnius, lui aussi, croyait que c’était Clément qu’on liait devant lui. Cependant, Clément, devenu invisible pour Sisinnius et ses serviteurs, put se retirer librement, après avoir recommandé à Théodore de prier pour la conversion de son mari. Et pendant qu’elle priait, saint Pierre lui apparut et lui dit : « Par toi ton mari sera sauvé, afin que s’accomplissent ces mots de mon frère Paul : le mari infidèle sera sauvé par la femme fidèle ! » Ayant dit cela, saint Pierre disparut ; et au même instant Sisinnius manda sa femme pour la prier de faire venir près de lui l’évêque Clément. Celui-ci vint, l’instruisit dans la foi et le baptisa avec trois cent treize personnes de sa maison. Et Sisinnius, à son tour, convertit au Christ une foule de nobles et d’amis de l’empereur Nerva.

Alors le prince des prêtres païens, à force d’argent, provoqua une grande sédition du peuple contre saint Clément. Le préfet Mamertin écrivit aussitôt à l’empereur Trajan, qui répondit que Clément, s’il refusait de sacrifier aux idoles, eût à être exilé au delà des mers dans les déserts de la Chersonèse. Et Mamertin, qui avait eu l’occasion de connaître la sainteté de l’évêque, lui dit en pleurant : « Puisse le Dieu que tu sers te secourir en cette circonstance ! » Il lui donna un bateau qu’il approvisionna de tout le nécessaire ; et bon nombre de clercs et de laïcs le suivirent dans son exil. Arrivé en Chersonèse, Clément y trouva déjà plus de deux mille chrétiens, condamnés à tailler le marbre pour les statues des dieux païens. Et comme ils allaient au-devant de lui avec des pleurs et des larmes, il les consolait en disant : « Je n’ai point mérité l’honneur que me fait le Seigneur en me choisissant pour être le chef de martyrs tels que vous ! » Et comme ils lui disaient qu’ils étaient forcés d’aller chercher de l’eau à six milles de là, Clément répondit : « Prions tous Notre-Seigneur Jésus-Christ pour que, de même qu’il a fait jaillir l’eau du roc dans le désert du Sinaï, il donne en ce lieu à ses confesseurs une source d’eau fraîche ! » Alors, ayant prié, Clément vit un agneau qui, de sa patte levée, semblait lui désigner quelque chose. Aussitôt, reconnaissant la présence du Christ, il marcha au lieu désigné, et dit : « Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, frappez le sol en ce lieu ! » Mais comme personne ne voyait l’agneau, personne ne put frapper le sol à l’endroit ou il se trouvait. Seul Clément, prenant une baguette, donna un léger coup sous le pied de l’agneau ; et aussitôt une source jaillit, qui ne tarda pas à devenir un fleuve. Le bruit du miracle se répandit dans la région, si bien qu’en un seul jour plus de cinq cents personnes reçurent le baptême, et que, dans l’espace d’une année, soixante-quinze églises furent construites dans la province.

Trois ans après, l’empereur Trajan, informé de ces miracles, envoya en Chersonèse un de ses officiers. Mais celui-ci, voyant que le peuple tout entier était prêt à mourir, recula devant un si grand nombre d’exécutions, et se contenta de faire précipiter dans la mer saint Clément, avec une ancre attachée à son cou. Et il disait : « Désormais, du moins, ces gens-là ne pourront plus l’adorer comme un Dieu ! » Or, comme toute la foule se tenait sur le rivage, deux des disciples de Clément, Corneille et Phébus, prièrent Dieu de leur montrer le corps de son martyr. Aussitôt la mer se retira à trois milles du rivage ; et tous, marchant à pieds secs dans son lit, parvinrent jusqu’à une grotte de marbre où ils virent le corps de saint Clément, avec l’ancre auprès de lui. Et une voix du ciel leur défendit d’emporter le corps loin de ce lieu.

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