Considérations sur la Passion de Jésus-Christ (page 12)
péché" (He 4, 15). L'auteur nous exhorte conséquemment à recourir avec
confiance au trône de la grâce, c'est-à-dire à la croix, pour recevoir du
Sauveur, qui y est attaché pour nous, les secours dont nous avons besoin
(HE 4, 16). L'évangile atteste que Jésus-Christ, dans le jardin de Gethsémani, la nuit qui
précéda sa mort, fut en proie à la crainte, à l'ennui, à la tristesse (Mc 14, 33;
Mt 26, 37). En se soummettant à ces peines, notre Sauveur nous a mérité le
courage de résister aux menaces de ceux qui veulent nous pervertir, la
vigueur nécessaire pour surmonter l'ennui que nous éprouvons dans
l'oraison, dans les mortifications, et dans les autres exercices de piété, et la
force de souffrir en paix la tristesse qui nous afflige dans les adversités. Nous savons en outre que, dans cette même circonstance, à la vue des
douleurs et de la mort désolée qu'on lui préparait, il voulut bien éprouver,
dans son humanité, une telle faiblesse qu'il dit à ses disciples: "L'esprit est
prompt, mais la chair est faible" (Mt 26, 41) et qu'il alla jusqu'à prier Dieu
son Père d'éloigner de lui cet horrible supplice. Mais il ajouta aussitôt:
"Néanmoins, non comme je veux, mais comme vous voulez" (Mt 26, 42).
Durant tout le temps de sa pénible oraison dans le jardin des Olives, il ne fit
que répéter la même prière. Ce Fiat nous mérita et nous obtint la résignation
dans tout ce qui nous arrive de contraire, et valut aux Martyrs et aux
Confesseurs de la foi la force de résister à toutes les persécutions et à toute
la cruauté des tyrans, comme l'enseigne saint Léon. De même, par l'hooreur qu'il eut alors de nos péchés, et qui lui cause une si
dure agonie (Lc 22,43), Jésus nous a mérité la grâce de la contrition. Par
l'abandon qu'il souffrit ensuite sur la croix, de la part de son Père, il nous a
mérité la grâce de ne pas nous décourager dans les désolations et les
obscurités spirituelles. En inclinant la tête, au moment d'expirer sur ce gibet
pour obéir à la volonté de son Père (Ph 2, 8), il nous a mérité toutes les
victoires que nous obtenons contre les passions et les tentations, ainsi que la
patience dans les maux de cette vie, et principalement dans les douleurs et
les angoisses qui accompagnent la mort. En un mot, dit saint Léon,
Jésus-Christ est venu prendre sur lui nos infirmités et nos misères, pour
nous communiquer sa vertu et sa constance. L'écriture nous assure que le Fils de Dieu a appris l'obéissance par tout ce
qu'il a souffert (He 5, 8). Cela ne signifie pas que Jésus-Christ ait appris
dans sa passion ce que c'est que la vertu d'obéissance, comme s'il l'eût
ignoré auparavant; mais on entend par là, suivant l'explication de saint
Anselme, que Notre-Seigneur, outre la connaissance qu'il en avait déjà,
apprit par expérience, dans sa passion, combien était douloureuse la mort
qu'il devait souffrir pour obéir à son père. Il éprouva aussi alors combien est
grand le mérite de l'obéissance, puisque, par elle, il obtint pour lui-même le
plus haut degré de gloire, qui est d'être assis à la droite de son Père, et pour
nous le salut éternel. C'est pourquoi l'auteur sacré ajoute qu'ayant exercé
une obéissance parfaite, en endurant patiemment tout ce qu'il eut à souffrir
dans sa passion, Jésus-Christ a mérité la grâce du salut à tous ceux qui se
montrent obéissants envers lui, en supportant avec patience les maux de la
vie présente (He 5, 9). C'est cette patience du divin Sauveur qui a procuré aux Saints Martyrs le
courage et la force d'embrasser avec patience les tourments les plus atroces
que la cruauté des tyrans ait pu inventer, et non seulement avec patience,
mais avec joie et avec le désir de souffrir encore davantage pour l'amour de
Jésus-Christ. Qu'on lise la célèbre lettre que saint Ignace Martyr, condamné
aux bêtes, écrivit aux Romains avant d'arriver au lieu de son supplice: "Mes
enfants, leur dit-il, je suis le froment de Dieu; laissez-moi broyer par les
dents des bêtes féroces, afin que je devienne un pain agréable à mon
Rédempteur. Je ne cherche que celui qui est mort pour nous. Permettez que
j'imite la passion de mon Dieu. Il est l'unique objet de mon amour, il a été
crucifié pour moi; l'amour que je lui porte, me fait désirer d'être crucifié
pour lui". Saint Léon dit du martyr saint Laurent, que le feu qui brûlait son
corps sur le gril était moins ardent que celui dont son âme était embrasée.
Eusèbe et Pallade rapportent de sainte Potamiène, vierge d'Alexandrie,
qu'étant condamnée à être jetée dans une chaudiède de poix bouillante, et
désirant souffrir davantage pour l'amour de son époux crucifié, elle pria le
tyran de l'y faire descendre peu à peu, afin que sa mort fût plus
douloureuse. Elle obtint ce qu'elle demandait: on commença par lui plonger
les pieds dans la poix, de sorte que son tourment dura trois heures; elle
n'expira que lorsque la poix lui fut arrivée au cou. Telles sont la patience et
la force que les Martyrs reçrent de la passion de Jésus-Christ. Plein de ce courage que Jésus crucifié inspire à ceux dont il est aimé, saint
Paul s'écriait qu'aucune pein, aucune privation, aucun danger, aucun
supplice, n'était capable de le séparer de l'amour de Jésus-Christ (Rm 8, 35).
Il espérait triompher de tout par la grâce et pour l'amour de son divin Maître
(Rm 8, 37). L'amour des Martyrs envers Jésus-Christ était invincible, parce
qu'il recevait sa force de celui qui ne saurait être vaincu. Et ne pensons pas
qu'un miracle les ait rendus insensibles aux tourments, ni que les
consolations célestes aient absorbé la douleur qu'ils éprouvaient; cela a pu
arriver quelquefois, mais d'ordinaire ils sentaient très bien leurs douleurs; on
en voyait qui, par faiblesse, cédaient à la violence des tortures. Quant à ceux
qui avaient la constance de résister jusqu'à la fin, c'est Dieu qui leur donnait
la patience et la force nécessaire pour tout souffrir. Le premier objet de notre espérance est la félicité éternelle, c'est-à-dire la
jouissance de Dieu, comme l'enseigne saint Thomas. Quant aux moyens
d'arriver à cette suprême béatitude, tels que le pardon des péchés commis, la
persévérance finale dans la grâce de Dieu et la bonne mort, nous devons
tout attendre des mérites et du secours de Jésus-Christ, sans compter sur
nos propres forces ni sur nos bonnes résolutions. Ainsi, pour que notre
confiance soit ferme, nous devons avoir la certitude infaillible que nous ne
pouvons obtenir ces moyens de salut que par les mérites de notre Sauveur,
et que nous en pouvons tout espérer.
- II - De l'espérance que nous avons en Jésus-Christ
d'obtenir le pardon de nos péchés Nous savons que c'est pour procurer aux pécheurs le pardon et le salut que
le Fils de Dieu est venu sur la terre, comme il l'a déclaré lui-même (Mt 18,
11). Et lorsque saint Jean-Baptiste annonça aux Juifs la présence du Messie
qu'ils attendaient, il s'exprima ainsi, en le montrant: "Voici l'Agneau de
Dieu, voici celui qui ôte les péchés du monde" (Jn 1, 29). Il dit l'Agneau,
avec l'article défini, d'après le texte grec; c'est donc comme si le saint
Précurseur eût parlé de cette manière: Voici l'Agneau divin prédit par Isaïe
(Is 53, 7) et par Jérémie (Jr 11, 19). Voici l'Agneau préfiguré par Moïse dans
l'agneau pascal, ainsi que dans le sacrifice de l'agneau qu'on offrait à Dieu
chaque matin, suivant la Loi, et dans plusieurs autres qui se faisaient le soir
pour les péchés. Mais tous ces agneaux ne pouvaient abolir un seul péché;
ils ne servaient qu'à représenter le sacrifice de l'Agneau divin, qui devait
laver nos âmes de son sang, et les délivrer par ce moyen, tant de la tache du
péché que de la peine éternelle encourue par le péché, notre Sauveur
prenant sur lui la charge de satisfaire pour nous à la justice de Dieu par sa
mort, selon ce qu'Isaïe a prédit: "Le Seigneur a fait retomber sur lui les
crimes de nous tous" (Is 53, 6). C'est ce qui fait dire à saint Cyrille:
Jésus-Christ a voulu se dévouer à la mort, pour gagner à Dieu tous les
hommes qui étaient perdus. Combien donc ne sommes-nous pas obligés envers ce généreux
Rédempteur! Si, au moment où un condamné à mort est conduit au
supplice, la corde au cou, un ami venait le délivrer en prenant sur lui la
corde fatale pour mourir à sa place, quel droit cet ami n'aurait-il pas à sa
reconnaissance et à son amour! Eh bien! voilà ce que Jésus a fait pour nous;
il est mort sur la croix pour nous délivrer de la mort éternelle. Notre-Seigneur, dit saint Pierre, s'est chargé de tous nos péchés et les a
portés sur la croix, pour les expier par sa mort, nous en obtenir le pardon, et
nous rendre ainsi la vie que nous avions perdue (1 P2, 24). Qu'y-a-t-il de
plus admirable, s'écrie saint Bonaventure, que de voir les plaies de l'un
guérir les plaies des autres, et la mort d'un seul rappeler à la vie tous ceux
qui étaient morts? Saint Paul dit que, des pécheurs que nous étions, odieux
et abominbles, Dieu nous a rendus, par Jésus-Christ, agréables et aimables à
ses yeux; car, par les mérites de son sang, il nous a remis nos péchés, et
nous a communiqué surabondamment les richesses de sa grâce (Ep 1, 6).
Tel fut l'effet du pacte de Jésus-Christ avec son Père: le Seigneur nous a
pardonné nos fautes et nous a reçus dans son amitié, en considération des
souffrances et de la mort de son Fils bien-aimé. C'est dans ce sens que l'écriture appelle Jésus-Christ Médiateur du Nouveau
Testament (He 9, 15). Dans nos Saints Livres, le mot Testament se prend en
deux sens: celui de pacte, ou d'accord entre deux parties qui étaient en
opposition, et celui de promesse, ou de disposition de dernière volonté, par
laquelle on transmet son bien à des héritiers, disposition qui ne devient
irrévocable que par la mort du testateur. Nous parlerons plus loin, à la
section IV de ce chapitre, du Testament considéré comme promesse. Ici, il
ne s'agit que du Testament considéré comme pacte, tel que l'entend
l'écriture lorsqu'elle dit que Jésus-Christ est le Médiateur du Nouveau
Testament. Le péché avait rendu l'homme débiteur envers la Justice divine et ennemi de
Dieu. Le Fils de Dieu vint sur la terre, se revêtit de la chair humaine, et, dès
qu'il fut tout à la fois Dieu et Homme, se fit Médiateur entre l'homme et
Dieu, agissant comme Dieu et comme Homme. Afin de rétablir la paix entre
eux, en obtenant pour l'homme la grâce de Dieu, il offrit de payer à la justice
de Dieu, au prix de son sang et de sa mort, la dette de l'homme. Cette
merveilleuse réconciliation avait été figurée d'avance, sous l'Ancien
Testament, dans tous les sacrifices qui se faisaient alors, et dans tous les
symboles que Dieu avait ordonnés, tels que le tabernacle, l'autel, le voile, le
chandelier d'or, l'encensoir, et l'arche qui renfermait le rameau d'Aaron et les
tables de la Loi. Tous ces objets étauient des signes et des figures de la
rédemption promise. Comme cette rédemption devait s'accomplir par le
sang de Jésus-Christ, Dieu avait prescrit que le sang des animaux,
représentant celui de l'Agneau divin, fût versé dans tous les sacrifices, et que
tous les objets symboliques que nous venons de mentionner fussent arrosés
de ce sang (He 9, 18). Le premier Testament, c'est-à-dire l'alliance, le pacte, ou la médiation, qui se
fit dans l'Ancienne Loi, et qui représentait la médiation de Jésus-Christ dans
la Loi Nouvelle, fut scellé par le sang des veaux et des boucs, que Moïse prit
avec de la laine rouge et de l'hysipe (He 9, 19). La laine rouge était aussi une
figure de notre Sauveur: comme la laine est naturellement blanche, et qu'elle
ne devient rouge que par la teinture, de même Jésus, blanc par sa nature et
par son innocence, parut tout rougi de son sang sur la croix, où il fut
supplicié comme un malfaiteur. Ainsi s'est vérifié ce que l'épouse des
Cantiques disait de lui: "Mon Bien-Aimé éclate par sa blancheur et par sa
rougeur" (Ct 5, 10). L'hysope, qui est une piante basse, marquait l'humilité
de Jésus-Christ. Le texte continue en ces termes: "Moïse ayant pris du sang des victimes, en
jeta sur le livre où l'alliance était écrite, et sur tout le peuple, en disant: "C'est
le sang su Testament que Dieu a fait pour vous. Il jeta encore du sang sur le
tabernacle et sur tous les vases sacrés. Enfin, selon la Loi, presque tout se
purifie avec le sang et les péchés ne sont pas remis sans effusion de sang.
(He 9, 19-22), En parlant ainsi aux Hébreux, l'auteur sacré a voulu répéter
plusieurs fois le mot de sang, afin d'imprimer dans l'esprit et dans le coeur
de tous les hommes que, sans le sang de Jésus-Christ, il n'y aurait aucun
espoir de pardon. Et comme, sous l'Ancienne Loi, le sang des victimes
purifiait les Hébreux de la tache extérieure des fautes qu'ils commettaient
contre la Loi, et leur remettait la peine temporelle que la Loi imposait, de
même, sous la Loi Nouvelle, le sang de Jésus-Christ nous lave de la tache
intérieure de nos péchés, suivant l'expression de saint Jean (Ap 4, 5), et il
nous délivre de la peine éternelle de l'enfer. Dans le présent contexte, il convient de reprendre ce qui a été dit plus haut,
au Chapitre VII, section II. Le Pontife de l'Ancienne Loi entrait par le
tabernacle dans le Saint des Saints et, au moyen de l'aspersion du sang des
animaux, il purgeait les délinquants de la tache extérieure qu'ils avaient
contractée et de la peine temporelle seulement. Pour obtenir la rémission de
la coulpe et de la peine éternelle, il était absolument nécessaire aux Hébreux
d'avoir la contrition avec la foi et l'espérance dans le Messie futur, qui devait
mourir pour procurer aux hommes le pardon de leurs péchés; mais Jésus-
Christ, le Pontife de la Loi Nouvelle, par un tabernacle plus grand et plus
parfait, c'est-à-dire par son corps adorable, offert en sacrifice sur la croix, est
entré dans le sanctuaire du ciel, qui nous était fermé et qu'il nous a ouvert
par la rédemption. Ensuite, pour porter à espérer le pardon de toutes nos fautes, en mettant
notre confiance dans les mérites de notre Sauveur, le texte ajoute que, si le
sang des animaux offerts en sacrifice avait la vertu d'ôter les souillures
légales, à bien plus forte raison le sang de Jésus-Christ, qui s'est offert
lui-même à Dieu comme une victime sans tache, doit purifier notre
conscience des oeuvres mortes et nous rendre capables de servir Dieu
comme il convient. Notre divin Rédempteur s'est offert lui-même à Dieu,
pur de toute tache, sans aucune ombre de faute; autrement, il n'eût pas été
un digne médiateur, propre à réconcilier Dieu avec l'homme pécheur, et son
sang n'eût pas eu la vertu de purifier notre conscience des oeuvres mortes,
c'est-à-dire des péchés, qui sont des oeuvres mortes, ou sans mérites, et des
oeuvres de mort, dignes des peines éternelles. Le Seigneur ne nous
pardonne qu'à la condition que nous emploierons le reste de notre vie à le
servir et à l'aimer. Voilà pourquoi, conclut notre passage de la Lettre aux Hébreux,
Jésus-Christ est le Médiateur du Nouveau Testament. Ainsi, notre
Rédempteur, poussé par l'amour immense qu'il nous portait, a voulu nous
racheter de la mort éternelle au prix de son sang; c'est par ce moyen qu'il
nous a obtenu de Dieu le pardon de nos péchés, sa grâce en cette vie, et
l'éternelle félicité en l'autre, si nous le servons fidèlement jusqu'à la mort. Tel
fut le Testament, médiation ou pacte, entre Jésus-Christ et Dieu son Père, en
vertu duquel le pardon et le salut nous furent promis. (Cf. He 9 passim.) Cette promesse du pardon qui devait nous être accordé en considération des
mérites du sang de Jésus-Christ, nous a été confirmée par notre Sauveur
lui-même, la veille de la mort lorsqu'il dit en instituant le sacrement de
l'Eucharistie: "Ceci est mon Sang, le Sang de la Nouvelle Alliance, qui sera
répandu pour plusieurs pour la rémission des péchés" (Mt 26, 28). Par le
mot "répandu", il annonçait que son sacrifice était prochain, et qu'il devait y
laisser son sang, non en partie, mais entièrement, pour expier nos péchés et
nous en obtenir le pardon. Notre-Seigneur a voulu encuite que ce divin