Considérations sur la Passion de Jésus-Christ (page 7)
me semble déjà voir les démons se presser autour de moi durant mon
agonie, et faire tous leurs efforts pour me jeter dans le désespoir à la vue de
mes péchés; ah! quand vous verrez mon âme ainsi assiégée, ne
m'abandonnez pas, aidez-moi de vos prières, pour que j'obtienne la
confiance et la sainte persévérance. Comme alors, perdant peut-ême la
parole et même l'usage des sens, je ne pourrai plus prononcer votre saint
nom ni celui de votre divin Fils, je vous invoque dès ce moment et je vous
dis : " Jésus et Marie, je vous recommande mon âme !"
- IV -
Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi
m'avez-vous abandonné ?
(Mt 27, 46) Saint Matthieu dit que Notre-Seigneur prononça la parole "Mon Dieu ! mon
Dieu ! pourquoi m'avez-vous abandonné ? " en jetant un grand cri (Mt 27,
46). Pourquoi ce cri retentissant ? Selon Euthymius, le Sauveur a voulu
montrer par là sa puissance divine en vertu de laquelle, quoique sur le point
d'expirer, il pouvait faire entendre une voix si forte; ce dont les hommes
agonisants sont incapables, à cause de l'extrême faiblesse dnas laquelle ils
sont réduits. Ce fut en outre pour nous faire connaître combien il souffrit en
mourant. On eût pu croire que, Jésus-Christ étant homme et Dieu, sa
divinité aurait empêché les tourments de lui causer de la douleur; pour
écarter ce soupçon, il voulut témoigner par ce cri plaintif que sa mort fut la
plus douloureuse que jamais un homme ait endurée, et que, tandis que les
Martyrs furent soutenus dans leurs tourments par les consolations divines,
lui, comme Roi des Martyrs, il voulut mourir privé de tout adoucissement,
et satisfaire en toute rigueur à la divine Justice pour tous les péchés des
hommes. C'est aussi pour cette raison, remarque Silveira, que, s'adressant à
son Père, il l'appela son Dieu, et non son Père ; il devait lui parler alors
comme un coupable à son juge, et non comme un fils à son père. D'après saint Léon, ce cri du Seigneur sur la croix ne fut pas proprement
une plainte, mais un enseignement. Il a voulu nous apprendre, par cette
expression de douleur, combien est grande la malice du péché, puisque
Dieu fut en aquelque sorte obligé de livrer son Fils bien-aimé au dernier
supplice sans lui accorder le moindre soulagement, et cela seulement pour
s'être chargé d'expier nos fautes. Cependant, même alors, Jésus-Christ ne
fut pas abandonné de la divinité ni privé de la gloire qui avait été
communiquée à son âme bénie dès le premier instant de sa création; mais il
fut privé de toutes les consolations sensibles que Dieu accorde
ordinairement à ses fidèles serviteurs, pour les fortifier dans leurs
souffrances; il resta abandonné dans un abîme de ténèbres, de craintes, de
dégoûts amers, autant de peines que nous avons méritées. Notre Sauveur
avait déjà subi, dans le jardin de Gethsémani cette privation de la présence
sensible de Dieu; mais celle qu'il souffrit sur la croix fut encore plus grande
et plus cruelle. ô Père éternel ! quel déplaisir vous a donc causé ce Fils innocent et
obéissant, pour que vous le punissiez par une mort remplie de tant
d'amertume ? Regardez-le sur cette croix. Voyez comme sa tête y est
tourmentée par les épines, comme son corps y est attaché par trois crochets
de fer et ne repose que sur ses plaies ! Il est abandonné de tout le monde,
même de ses disciples; ceux qui l'entourent ne font qu'augmenter son
supplice par des dérisions et des blasphèmes; pourquoi donc, vous qui
l'aimez tant, l'avez-vous abandonné aussi ? Mais il ne faut pas oublier que
Jésus s'était chargé de tous les péchs du monde. Quoiqu'il fût le plus saint
de tous les hommes, ou plutôt la sainteté même, ayant pris sur lui la charge
de satisfaire pour tous nos péchés, il paraissait le plus grand pécheur de
l'univers. Comme tel, devenu responsable pour tous, il s'était offert à payer
toutes nos dettes envers la Justice divine; et comme nous méritioms d'être à
jamais abandonnés dans l'enfer et livrés à un désespoir éternel, il a voulu
être lui-même abandonné à une mort sans consolation, afin de nous délivrer
de la mort éternelle. Calvin, dans son commentaire sur saint Jean, a eu l'audace d'avancer que
Jésus-Christ, pour réconcilier son Père avec les hommes, devait éprouver
toute la colère de Dieu contre le péché et subir toutes les peines des damnés,
spécialement celle du désespoir. C'est là une exagération et une erreur.
Comment le Fils de Dieu aurait-il pu expier nos péchés par un péché plus
grand, tel que le désespoir ? et comment ce désespoir, rêvé par Calvin,
pouvait-il s'accorder avec la dernière parole de Jésus remettant son âme
entre les mains de son Père? La vérité, comme l'expliquent saint Jérôme,
saint Jean Chrysostome et d'autres interprètes, est que notre divin Sauveur
ne fit entendre un cri plaintif que pour monter, non son désespoir, mais la
douleur qu'il éprouvait en mourant ainsi privé de toute consolation.
D'ailleurs, le désespoir de Jésus-Christ n'aurait pu provenir d'aucune autre
cause que de se voir haï de Dieu ; mais comment Dieu pouvait-il haïr ce Fils
qui, pour se conformer à sa volonté, avait consenti à satisfaire à sa justice
pour les péchés des hommes ? Ce fut en retour de cette obéissance que son
Père lui accorda le salut du genre humain, ainsi que l'écriture nous
l'enseigne (He 5, 7). Du reste, cet abandon fut la plus cruelle de toutes les peines que
Jésus-Christ endura dans sa passion; car nous savons qu'après avoir souffert
tant de douleurs atroces sans ouvrir la bouche, il ne se plaignit que dans
cette dernière circonstance, et que ce fut en poussant un grand cri (Mt 27,
50), accompagné de beaucoup de larmes et de prières (He 5, 7). Mais, par ce
cri et ces larmes, le divin Maître a eu en vue de nous faire comprendre,
d'une part, combien il souffrait pour nous obtenir miséricorde auprès de
Dieu et, de l'autre, combien est horrible le malheur d'être rejeté de Dieu et à
jamais privé de son amour, selon la menace du Sauveur (Os 9, 15). Saint Augustin observe en outre que, si Jésus-Christ se troubla à l'aspect de
sa mort, ce fut pour la consolation de ses serviteurs, afin que, s'il leur arrive
d'éprouver quelque trouble lorsqu'ils se voient sur le point de mourir, ils ne
se regardent pas comme réprouvés et ne s'abandonnent pas au désespoir,
puisque le Seigneur lui-même se troubla dans cette circonstance. Rendons grâces à la bonté de notre Sauveur, qui a daigné prendre sur lui les
peines qui nous étaient dues et nous délivrer ainsi de la mort éternelle; et
tâchons d'être à l'avenir reconnaissants envers ce divin Libérateur, en
bannissant de notre coeur toute affection qui ne serait pas pour lui. Lorsque
nous nous trouvons dans la désolation spirituelle, et que Dieu nous prive de
sa présence sensible, unissons-nous à ce que Jésus-Christ souffrit lui-même
au moment de sa mort. Quelquefois, le Seigneur se cache aux yeux des
âmes qu'il chérit le plus, mais il ne s'éloigne pas de leur coeur, et il continue
des les soutenir intérieurement par sa grâce. Il ne s'offense point si, dans cet
abandon, nous lui disons ce qu'il disait lui-même à Dieu son Père dans le
jardin des Olives: "Mon Père ! s'il est possible, que ce calice s'éloigne de moi
!" (Mt 26, 39). Mais il faut ajouter aussitôt avec lui: "Néanmoins, que votre
colonté soit faite, et non la mienne!" Si la désolation continue, il faut
continuer à répéter cet acte de résignation, comme Notre-Seigneur fit
lui-même durant les trois heures de son agonie. Saint François de Sales dit
que Jésus, soit qu'il se montre, soit qu'il se cache, est toujours également
aimable. Après tout, quand on a mérité l'enfer, et qu'on s'en voit délivré, on
n'a qu'une chose à dire: "Seigneur! je louerai votre saint nom en tout temps"
(Ps 33, 2). Je ne suis pas digne de vos consolations; accordez-moi la grâce
de vous aimer, et je consens à vivre dans ma peine aussi longtemps qu'il
vous plaira. Ah ! si les damnés pouvaient, dans leurs tourments, se
conformer ainsi à la volonté divine, leur enfer ne serait plus un enfer." Mais
vous, Seigneur, ne soyez pas loin, ô ma force, vite à mon aide !" (Ps 21, 20).
ô mon Jésus ! par les mérites de votre mort désolée, ne me privezpas de
votre secours dans ce grand comabt qu'au moment de ma mort j'aurai à
soutenir contre l'enfer. Quand tout le monde m'aura abandonné, et que
personne ne pourra plus m'aider, ne m'abandonnez pas, vous qui êtes mort
pour moi et qui pouvez seul me secourir dans cette extrémité. Exaucez-moi,
Seigneur, par le mérite de la grande peine que vous avez soufferte dans
votre abandon sur la croix, par lequel vous nous avez obtenu de n'être point
abandonné de la grâce comme nous l'avons mérité par nos fautes.
- V -
J'ai soif ! (Jn 19, 28) On lit dans saint Jean : "Après cela, sachant que toutes choses était
accomplies, afin qu'une parole de l'écriture s'accomplit encore, Jésus dit: J'ai
soif !" (Jn 19, 28). Le passage des saintes écritures auquel l'évangéliste fait
ici allusion est cette parole prophétique de David: "Ils m'ont donné du fiel
pour ma nourriture, et dans ma soif ils m'ont présenté du vinaigre à boire"
(Ps 68, 22). Grande fut la soif corporelle qu'éprouva Jésus-Christ dans ses derniers
moments, après avoir répandu tant de sang ; d'abord dans le jardin de
Gethsémani, ensuite dans le prétoire par sa flagellation et son couronnement
d'épines, et enfin sur la croix où jaillissaient, comment d'autant de sources,
quatre ruisseaux de sang. Mais bien plus grande fut sa soif spirituelle,
c'est-à-dire le désir ardent qu'il avait de sauver tous les hommes et de
souffrir encore plus pour nous, comme le remarque Louis de Blois, afin de
nous montrer la grandeur de son amour. Ce qui a fait dire à saint Laurent
Justinien que cette soif provenait de l'amour de notre Sauveur pour
nous.Ah! mon Jésus ! vous aimez tant souffrir pour moi ! je répugne tant
aux souffrances ! La moindre chose qui me contrarie, me rend si impatient,
envers moi-même et envers les autres que je deviens moi-même
insupportable. Mon doux Sauveur ! par le mérite de votre patience,
accordez-moi la patience et la résignation dans les maladies et dans tout ce
qui m'arrive de fâcheux; rendez-moi semblable à vous avant que je meure.
- VI -
Tout est accompli ! (Jn 19, 30) Jésus prononça cette parole lorsqu'il eut goûté du vinaigre qu'on lui
présenta. Avant de rendre le dernier soupir, le Seigneur se mit devant les
yeux tous les sacrifices de l'Ancienne Loi, lesquels étaient autant de figures
du Sacrifice de la croix, toutes les prières des anciens Patriarches, et tout ce
que les Prophètes avaient prédit sur les mauvais tratements et les
humiliations qu'il devait subir pendant sa vie et à sa mort et il vit et déclara
que tout était accompli. La lettre aux Hébreux nous exhorte à nous présenter généreusement et
armés de patience au combat que nous avons à soutenir en cette vie contre
les ennemis de notre salut; elle nous encourage à résister avec confiance aux
tentations jusqu'à la fin, à l'exemple de Jésus-Christ, qui ne voulut
descendre de la croix qu'après y avoir laissé la vie (He 12, 1). C'est pour
nous instruire et nous fortifier par son exemple, dit saint Augustin, que ce
divin Maître a voulu rester ainsi sur la croix. Il a voulu consommer son
sacrifice jusqu'à la mort, pour nous convaincre que Dieu n'accorde le prix de
la gloire qu'à ceux qui persévèrent dans le bien jusqu'à la fin, selon ce qu'il a
déclaré (Mt 10, 22). Ainsi, lorsque agités par nos passions, ou par les tentations du démon, ou
par les persécutions des hommes, nous nous sentons poussés à perdre la
patience et à nous livrer au péché, jetons un regard sur Jésus crucifié, qui a
répandu tout son sang pour notre salut, tandis que nous n'en avons pas
encore versé une goutte pour son amour (cf. He 12, 3). Et lorsqu'il nous
arrive de devoir faire le sacrifice de notre amour-propre, d'un ressentiment,
d'une satisfaction, d'une curiosité, ou de quelque autre chose qui n'est
d'aucune utilité pour notre âme, rougissons de refuser cela à Jésus-Christ. Il
n'a pas été avare envers nous, il nous a donné sa vie, tout son sang; nous
devons avoir honte d'être mesquins envers lui. Opposons aux ennemis de notre âme toute la résistance que nous devons
leur offrir, mais n'espérons la victoire que par les mérites de Jésus-Christ;
c'est uniquement par ses mérites que les Saints, et surtout les Saints
Martyrs, ont triomphé de toutes les souffrances et de la mort (Rm 8, 37). Si
donc le démon nous présente à l'esprit certains obstacles qui nous semblent
fort difficiles à surmonter à cause de notre faiblesse, tournons les yeux vers
Jésus crucifié et, pleins de confiance en son secours et en ses mérites,
disons avec l'Apôtre: "Je ne puis rien par moi-même, mais, avec l'aide de
Jésus, je puis tout" (Ph 4, 15). Que le vue des souffrances de Jésus crucifié nous encourage donc à
supporter les tribulations de la vie présente. Regardez-moi, nous dit ce divin
Sauveur du haut de la croix, voyez la multitude de douleurs et d'opprobres
que j'endure pour vous sur ce gibet : mon corps y est attaché par trois clous
et pèse de tout son poids sur mes plaies; les malheureux qui m'entourent ne
font que m'injurier et me tourmenter ; et intérieurement, mon esprit est
encore beaucoup plus affligé que mon corps. Je souffre tout pour votre
amour. Considérez donc l'affection que je vous porte, et aimez-moi ; ne
craignez pas de souffrir quelque chose pour moi, qui ai mené une vie si
pénible et que vous voyez maintenant mourir d'une mort si douloureuse
pour vous.Ah! mon Jésus! vous m'avez mis au monde pour vous servir et
vous aimer ; vous m'avez donné tant de lumières et de grâces pour m'aider à
vous être fidèle ; et moi, combien de fois n'ai-je pas eu l'ingratitude de
renoncer à votre grâce et de vous abandonner, plutôt que de me priver d'une
misérable satisfaction! Pardonnez-moi, Seigneur, je vous en conjure par
cette mort désolée que vous avez bien voulu subir pour moi. Accordez-moi
la grâce de vous servir fidèlement le reste de mes jours; je suis résolu de
bannir désormais de mon coeur toute affection qui n'est pas pour vous, mon
Dieu, mon Amour, mon Tout ! Marie, ma douce Mère, aidez-moi à être fidèle envers votre divin Fils, qui
m'a tant aimé !
- VII -
Mon Père ! je remets mon âme
entre vos mains (Lc 23, 46) Notre Sauveur proféra cette dernière parole d'une voix forte, "en un grand
cri" (Lc 23, 46). Selon Euthymius, ce fut pour faire entendre à tout le monde
qu'il était le vrai Fils de Dieu, en l'appelant son Père. Mais selon saint Jean
Chrysostome, le Seigneur fit retentir sa voix avec tant de vigueur au
moment d'expirer, pour montrer qu'il mourait, non par nécessité, mais de sa
propre volonté, ce qui s'accorde d'ailleurs avec ce qu'il avait déclaré
d'avance, en disant qu'il donnait volontairement sa vie pour ses brebis, et
qu'il ne cédait nullement à la malice de ses ennemis (Jn 10, 13). Saint Athanase ajoute que Jésus-Christ, en se recommandant lui-même à
son Père, lui recommanda pareillement tous les fidèles, qui devaient recevoir
par lui le salut éternel, parce que la tête et les membres ne forment qu'un
seul corps. Jésus a donc voulu, dit ce saint Docteur, répéter en ce moment
suprême la prière qu'il avait faite auparavant: "Père saint ! conservez en
votre nom ceux que vous m'avez donnés, afin qu'ils soient un comme
nous... Je désire que, là où je suis, il se trouvent avec moi" (Jn 17, 11 et 24). C'est ce qui faisait dire à saint Paul : "Je sais qui est celui à qui je me suis
confié, et je suis persuadé qu'il est assez puissant pour garder mon dépôt
jusqu'au jour du jugement" (2 Tm 1, 12). Voilà ce qu'écrivit l'Apôtre, du
fond d'une prison où il souffrit pour Jésus-Christ; il déposait entre les mais
de ce bon Maître le trésor de ses peines et toutes ses espérances, sachant
avec quelle fidélité il récompense ceux qui souffrent pour son amour. David mettait toute son espérance dans le Rédempteur futur : "En tes mains
je remets mon esprit, c'est toi qui me rachète, Dieu de vérité" (Ps 30, 6). à