Considérations sur la Passion de Jésus-Christ (page 8)
combien plus forte raison ne devons-nous pas nous confien en Jésus-Christ,
maintenant qu'il a accompli l'oeuvre de notre rédemption ! Disons-ui donc
avec une confiance sans bornes, en empruntant les paroles du Roi-Prophète
et ses propres paroles: "Seigneur! c'est vous qui m'avez racheté; ô mon Père,
je remets mon esprit entre vos mains." Ces paroles consolent et fortifient
beaucoup, au moment de la mort, contre les tentations de l'enfer et contre
les craintes qu'inspire le souvenir des fautes passées.Pour moi, ô Jésus, mon
Rédempteur, je ne veux pas attendre la mort pour vous recommander mon
âme; je vous la recommande dès maintenant; ne permettez pas qu'elle
s'éloigne encore de vous. Je vois que jusqu'ici la vie ne m'a servi qu'à vous
déshonorer; ne souffrez pas que je continue à vous offenser le reste de mes
jours. ô Agneau de Dieu, immolé sur la croix et mort pour moi comme une
victime d'amour consumée par les douleurs, faites que, par les mérites de
votre mort, j'aie le bonheur de vous aiemr de tout mon coeur d'être tout à
vous le reste de ma vie ! Et quand arrivera ma dernière heure, faites-moi
mourir brûlant d'amour pour vous ! Vous êtes mort pour mon amour; je
veux mourir pour votre amour. Vous vous êtes donné tout à moi ; je me
donne tout à vous. Vous avez versé tout votre sang, vous avez donné votre
vie pour me sauver; ne permettez pas que, par ma faute, tout cela soit perdu
pour moi. Mon Jésus ! je vous aime, et j'espère par vos mérites vous aimer
éternellement: "En vous, Seigneur, j'ai espéré; sur moi pas de honte à
jamais" (Ps 30, 2). ô Marie, Mère de Dieu, j'ai confiance en vos prières; obtenez-moi la grâce
de vivre et de mourir fidèle à votre divin Fils. Je vous dirai aussi, avec saint
Bonaventure, que je mets mon espérance en vous.
CHAPITRE VI SUR LA MORT DE JéSUS-CHRIST
- I -
Jésus meurt et triomphe de la mort Saint Jean rapporte que notre divin Rédempteur, avant d'expirer, baissa la
tête (Jn 19, 30). Ce fut pour marquer qu'il acceptait la mort de la main de
son Père avec une entière soumission, puisqu'il mettait alors le comble à son
humble obéissance en subissant le supplice de la croix (Ph 2, 8). Ayant les mains et les pieds cloués à la croix, Jésus ne pouvait mouvoir
aucune partie de son corps, excepté la tête. Or, la mort, dit saint Athanase,
n'osait s'avancer pour ôter la vie à l'Auteur de la vie; il a donc fallu qu'il
l'invitât lui-même, en inclinant la tête, à venir le frapper. Saint Matthieu,
parlant de la mort de Jésus-Christ, dit qu'il exhala ou envoya hors de lui son
esprit (Mt 27, 50). Selon saint Ambroise, l'évangéliste se sert de cette
expression pour montrer que Notre-Seigneur mourut, non par nécessité ni
par le fait des bourreaux, mais parce qu'il voulut bien mourir; il ne perdit
point la vie, mais il la quitta de son plein gré. Il mourut volontairement, afin
de sauver l'homme de la mort à laquelle il était condamné. Tout cela avait été prédit par le prophète Osée, en ces termes: "Je les
délivrerai des mains de la mort, je les rachèterai de la mort. ô mort! je serai
ta mort; ô enfer! je serai ta ruine!" (Os 13, 14). Saint Jérôme, saint Augustin,
saint Grégoire et l'Apôtre lui-même, comme nous le verrons bientôt,
appliquent littéralement ce passage à Jésus-Christ qui, par sa mort, nous a
délivrés des mains de la mort, c'est-à-dire de l'enfer, où l'on souffre une mort
éternelle. Et proprement, suivant l'explication des interprètes, dans le texte
hébreu, au lieu de Mort, on lit le mot Scheol, qui signifie Enfer. Mais comment Jésus-Christ a-t-il été la mort de la mort? C'est que notre
Sauveur, par sa mort, a vaincu et détruit la mort que le péché nous avait
causée. L'Apôtre demande ce qu'est devenue, après cette défaite, la mort de
son aiguillon, qui est le péché; il assure que la victoire du Sauveur a tout fait
disparaître: "La mort a été engloutie dans la victoire" (! Co 15, 54). Par sa
mort, l'Agneau divin a détruit le péché, qui était la cause de notre mort. Tel
fut donc le triomphe du Fils de Dieu: en mourant pour nous, il a ôté du
monde le péché, et nous a par conséquent délivrés de la mort éternelle, à
laquelle tout le genre humain était assujetti. Ce que nous disons se confirme par un autre texte de l'écriture. On y lit que
Jésus-Christ "a réduit à l'impuissance, par sa mort, celui qui a la puissance
de la mort, c'est-à-dire, le diable" (He 2, 14). Jésus-Christ a détruit le démon
qui avait le pouvoir de donner la mort temporelle et éternelle à tous les
enfants d'Adam, infectés du péché. Et c'est là cette victoire de la Croix
chantée par l'église: Jésus, qui est la Vie même, ou l'Auteur de la vie, en
mourant sur la croix, nous a procuré la vie éternelle. Ce prodige est l'oeuvre de l'Amour divin qui, faisant les fonctions de prêtre,
offrit en sacrifice au Père éternel la vie de son Fils unique pour le salut des
hommes, comme la Sainte église l'exprime dans ses chants. Sur quoi saint François de Sales s'écrie: "Voyons-le, ce divin Rédempteur,
étendu sur la croix comme sur son bûcher d'amour, où il meurt d'amour
pour nous. Eh! que ne nous jetons-nous en esprit sur lui, pour mourir sur la
croix avec lui qui pour l'amour de nous a bien voulu mourir !" Oui, mon
doux Rédempteur, j'embrasse votre Croix! C'est ainsi que je veux vivre et
mourir, ne cessant jamais de baiser avec amour vos pieds sanglants,
transpercés pour moi.
- II -
Jésus mort en croix Arrêtons-nous un instant, et contemplons notre Sauveur mort sur la croix,
en parlant d'abord à Dieu son Père, et ensuite à lui-même. Père éternel, "regardez la face de votre Christ!" (Ps 83, 10). Regardez votre
Fils unique qui, pour accomplir votre volonté de sauver l'homme perdu, est
venu sur la terre, s'est revêtu de la chair humaine et, avec notre chair, a pris
sur lui toutes nos misères, excepté le péché. En un mot, il s'est fait homme.
Il a voulu passer toute sa vie parmi les hommes comme le plus pauvre, le
plus méprisé et le plus affligé de tous les hommes. Il a voulu mourir comme
vous le voyez, après que les hommes eux-mêmes lui eussent déchiré les
chairs à coups de fouets, mis la tête en plaies par une couronne d'épines, et
percé les mains et les pieds en les clouant sur la croix. Il est mort de pure
douleur sur ce gibet infâme, traité comme l'homme le plus méprisable du
monde, tourné en dérision comme un faux prophète, outragé comme un
imposteur sacrilège pour avoir dit qu'il était votre Fils, condamné à subir cet
horrible supplice comme le plus grand des scélérats. Et vous-mêmes,
Seigneur, vous avez augmenté les horreurs de sa mort, en le privant de toute
consolation ! Dites-nous: quelle faute a-t-il donc commise, ce Fils que vous
aimez tant, pour mériter un châtiment si cruel? Vous qui connaissez son
innocence, sa sainteté, pourquoi l'avez-vous traité ainsi? Ah ! j'entends votre
réponse: "Pour les péchés de mon peuple, il a été frappé à mort" (Is 53, 8).
Non, me dites-vous, mon Fils ne méritait et ne pouvait mériter aucun
châtiment, étant l'innocence même, la sainteté même; mais vous, vous
méritiez une peine pour vos fautes, vous méritiez la mort éternelle; et moi,
pour ne point vous voir perdues à jamais, vous, mes créatures bien-aimées,
pour vous délivrer d'un si grand malheur, j'ai cette mort douloureuse.
Considérez donc, ô hommes! quel a été mon amour pour vous: "Dieu a tant
aimé le monde qu'il a donné son Fils unique" (Jn 3, 16). Permettez que je m'adresse aussi à vous, ô Jésus, mon doux Rédempteur!
Je vous vois sur cette croix, abandonné de tout le monde, pâle et défiguré,
sans parole, sans respiration, sans vie, sans une seule goutte de sang, l'ayant
versé entièrement, comme vous l'aviez prédit (Mc 14, 24). Vous n'avez plus
de vie, parce que vous l'avez sacrifiée pour rendre la vie à mon âme, que ses
péchés avaient fait mourir; vous n'avez plus de sang, parce que vous l'avez
répandu pour laver mes iniquités. Mais qu'est-ce qui vous porte à donner
ainsi votre vie et tout votre sang pour de misérables pécheurs tels que nous
? Ah! votre Apôtre nous l'a déclaré, c'est l'amour dont vous brûlez pour
nous: "Il nous a aimés et s'est livré lui-même pour nous" (Ep 5, 2).
- III -
Fruit de la mort du Sauveur C'est ainsi que ce Pontife divin, qui fut tout à la fois le sacrificateure t la
victime, en s'immolant pour le salut des hommes qu'il aimait, consomma le
grand sacrifice de la croix, et accomplit l'oeuvre de notre rédemption. Jésus-Christ, par sa mort, a fait disparaître tout ce que notre mort avait
d'horrible. Elle n'était auparavant qu'un supplice infligé à des rebelles; mais,
par la grâce et les mérites de notre Sauveur, elle est devenue un sacrifice
tellement agréable à Dieu, qu'uni à celui de la mort de Jésus-Christ, il nous
rend dignes de jouir de la gloire dont Dieu jouit lui-même, et de l'entendre
un jour nous dire, comme nous l'espérons: "Entrez dans la joie de votre
Seigneur!" (Mt 25, 21). Ainsi, grâce à la mort de Jésus-Christ, notre mort a cessé d'être un sujet de
douleur et de crainte. Notre-Seigneur en a fait un passage du danger de se
perdre éternellement à l'assurance d'une félicité éternelle, un passage des
misères de ce monde aux délices ineffables du paradis. De là vient que les justes regardent la mort, non avec crainte, mais avec joie
et désir. Saint Augustin dit que ceux qui aiment Jésus crucifié supportent la
vie avec patience et reçoivent la mort avec plaisir. Et l'expérience ordinaire
fait voir que les personnes vertueuses qui ont le plus à souffrir durant leur
vie, à cause des persécutions, des tentations, des scrupules, ou d'autres
choses fâcheuses, sont celles que Jésus crucifié console le plus dans leurs
derniers moments, en leur procurant une grande paix au milieu de toutes les
craintes et de toutes les angoisses de la mort. S'il est quelquefois arrivé que
des Saints, selon ce qu'on lit dans leur Vie, ont éprouvé beaucoup
d'appréhension au moment de la mort, le Seigneur l'a ainsi permis pour
augmenter leurs mérites; car plus leur sacrifice a été pénible, plus il est
devenu précieux aux yeux de Dieu, et profitable à eux-mêmes pour la vie
éternelle. Oh ! qu'il était plus dur de mourir, pour les fidèles, avant la mort de
Jésus-Christ! Le Sauveur n'avait pas encore paru, on soupirait après sa
venue; on l'attendait suivant sa promesse, mais on ne savait quand il
viendrait; le démon avait un grand empire sur la terre, et le ciel était
entièrement fermé pour les hommes. Mais à la mort de notre Rédempteur,
l'enfer a été vaincu, la grâce a été communiquée aux âmes, Dieu s'est
réconcilié avec les hommes, et la céleste patrie a été ouverte à tous ceux qui
meurent dans l'innocence ou qui ont expié leur fautes par la pénitence. Et si
quelques-uns, bien que mourant en état de grâce, n'entrent pas
immédiatement en paradis, c'est qu'ils ne sont pas encore entièrement
purifiés; du reste, la mort ne fait que rompre leurs liens, afin qu'ils puissent
allers'unir parfaitement à Dieu, dont ils se trouvent éloignés sur cette terre
d'exil. Tâchons donc, âmes chrétiennes, tant que nous vivons dans cet exil, de
regarder la mort, non comme un malheur, mais comme la fin de notre
pélerinage si plein d'angoisses et de périls, et comme l'arrivée de l'éternelle
félicité que nous espérons obtenir un jour par les mérites de Jésus-Christ.
Cette pensée doit nous porter à faire tous nos efforts pour nous détacher des
objets terrestres qui pourraient nous fire perdre le ciel et nous conduire en
enfer. Offrons-nous à Dieu, en protestant de coeur que nous voulons mourir
quand il lui plaira, en acceptant la mort qu'il nous a destinée, quelle qu'elle
soit, et en le priant toujours, par les mérites de la mort de Jésus-Chrit, de
nous faire sortir de cette vie en état de grâce.Mon Jésus et mon Sauvuer qui,
pour me procurer une bonne mort, en avez choisi une si douloureuse et si
désolée, je m'abandonne entre les bras de votre miséricorde! Depuis
plusieurs années, à cause des offenses que je vous ai faites, je devrais être
en enfer, séparé de vous à jamais; et vous, au lieu de me punir comme je le
mériterais, vous m'avez appelé à la pénitence, et j'ai la confiance que vous
m'avez maintenant pardonné; si cependant, par ma faute, je n'ai pas encore
obtenu mon pardon, accordez-le-moi en ce moment que, prosterné à vos
pieds, le coeur contrit, j'implore votre miséricorde. Mon Jésus ! je voudrais
mourir de douleur, quand je pense aux injures que je vous ai faites. Mon
espérance est dans le sang que vous avez répandu pour moi.
Pardonnez-moi, Seigneur, et aidez-moi à vous aimer de toutes mes forces
jusqu'à la mort. Quand mon heure arrivera, faites que je meure brûlant
d'amour envers vous, pour continuer de vous aimer éternellement. Dès à
présent, j'unis ma mort à votre sainte mort, par laquelle j'espère avec une
entière confiance me sauver: "En vous, Seigneur, j'ai mon abri, sur moi pas
de honte à jamais!" (Ps 30, 2). ô puissante Mère de Dieu! après Jésus, vous êtes mon espérance; je suis sûr
de n'être jamais trompé quand je me confie en vous!
CHAPITRE VII SUR LES PRODIGES ARRIVéS à LA MORT
DE JéSUS-CHRIST
- I -
Deuil général de la nature - Les ténèbres Cornelius rapporte que saint Denis l'Aéropagite, se trouvant à Héliopolis, en
égypte, s'écria un jour, au temps de la mort de Jésus-Christ: "Ou l'Auteur de
la nature souffre, ou le monde se dissout." D'autres écrivains, tel que Michel
Syngelus et Suidas, racontent la même chose autrement ; ils prétendent que
le Saint a dit: "Le Dieu inconnu souffre en son corps, c'est pourquoi ces
ténèbres couvrent l'univers." Eusèbe, d'après Plutarque, dit que dans l'île de Paxis, une voix fit entendre
ces mots: "Le grand Pan est mort!", et qu'on entendit ensuite des cris de
gens qui se lamentaient. Selon Eusèbe, le nom de Pan désigne Lucifer qui,
par suite de la mort de Jésus-Christ, se trouvait comme mort lui-même, en
se voyant dépouillé de l'empire qu'il avait sur les hommes. Barrada, au
contraire, pense que c'est Notre-Seigneur qui est ainsi appelé; car, en grec, le
mot Pan signifie Tout, nom qui convient à Jésus-Christ, Fils de Dieu et vrai
Dieu: le Tout, c'est-à-dire celui en qui se trouvent tous les biens. Ce que nous lisons dans l'évangile, c'est que le jour de la mort du Sauveur,
depuis la sixième heure (midi) jusqu'à la neuvième heure (trois heures),
toute la terre fut couverte de ténèbres (Mt 27, 45). Et, au moment où Jésus
expira, le voile du Temple se déchira en deux, et il survint un tremblement
de terre universel qui fendit plusieurs rochers (Mt 27, 51). Quant aux ténèbres, saint Jérôme observe qu'elles ont été prédites par le
prophète Amos, en ces termes: "En ce jour-là, dit le Seigneur, le soleil se
couchera en plein midi; et je couvrirai la terre de ténèbres, lorsqu'elle devrait
être pleine de lumière" (Am 8, 9). Commentant ensuite ce texte, le saint
Docteur dit que le soleil semble avoir alors retiré sa lumière, afin que les
ennemis de Jésus en fussent privés. Il ajoute que l'astre du jour se voila,
comme s'il n'eût osé regarder le Seigneur élevé en croix. Mais saint Léon est
plus exact en disant que toutes les créatures voulurent exprimer, à leur
manière, la douleur qu'elles ressentaient de la mort de leur Créateur. Cette
pensée s'accorde avec celle de Tertullien qui, parlant spécialement des
ténèbres, dit que le monde, par cet aspect lugubre, a voulu célébrer, en
quelque sorte, les funérailles de notre divin Rédempteur. Saint Athanase, saint Jean Chrysostome et saint Thomas font remarquer
que cette obscurité fut toute prodigieuse, car une éclipse de soleil ne peut
avoir lieu qu'à la nouvelle lune, et la lune était alors dans son plein. De plus,
le soleil étant beaucoup plus grand que la lune, celle-ci ne peut en
intercepter complètement la lumière; or, l'évangile atteste que les ténèbres
furent répandues par toute la terre. Enfin, l'éclipse du soleil eût-elle été
totale, l'obscurité n'aurait pu se prolonger au-delà de quelques minutes, vu la
rapidité du mouvement des corps célestes; et il est constaté par l'évangile