Considérations sur la Passion de Jésus-Christ (page 9)
qu'elle dura trois heures. Tertullien cite cet événement dans son Apologétique, en s'adressant aux
Gentils; il leur dit qu'ils trouvent consigné dans leurs propres archives ce
grand miracles de l'obscurcissement du soleil, arrivé au moment de la mort
de Jésus-Christ. Eusèbe confirme le fait dans sa Chronique par un passage
de Phlégon, affranchi d'Adrien et auteur contemporain, qui parle d'une
obscurité sans exemple arrivée à cette époque, par la disparition du soleil en
plein midi, au point qu'on voyait les étoiles.
- II -
Le déchirement du voile du Temple On lit en outre dans l'évangile de saint Matthieu, ainsi que nous l'avons déjà
vu, que le voile du Temple se déchira en deux de haut en bas (Mt 27, 51).
Dans la Lettre aux Hébreux (He 9, 2-5), on décrit l'intérieur du Tabernacle,
ou du Temple, lequel était divisé en deux sanctuaires fermés chacun par un
voile. Le second s'appelait le Saint des Saints. Là reposait l'Arche d'Alliance,
couverte par le Propitiatoire; elle contenait la Manne, le rameau d'Aaron et
les deux Tables de la Loi. L'entrée du premier sanctuaire, qui précédait le
Saint des Saints et qui était fermé par le premier voile, n'était permise qu'aux
prêtres qui venaient y offrit leurs sacrifices. Le prêtre qui sacrifiait pour
l'expiation des péchés, ayant trempé son doigt dans le sang de la victime
offert, en faisait l'aspersion sept fois devant le voile du Saint des Saints (Lv
4, 6 et 17). Quand au second sancturaie, qui était toujours fermé et
inacessible même aux regards, nul ne pouvait y entrer si ce n'est le Pontife,
et cela seulement une fois l'an, en portant le sang des victimes qu'il offrait
pour lui-même et pour le peuple (Lv 16, 12 et 14). Tout cela était mystérieux. Le sanctuaire, toujours fermé signifiait la
séparation qui existait entre les hommes et la grâce de Dieu, qu'ils ne
pouvaient obtenir que par le moyen du grand sacrifice que Jésus-Christ
devait offrir un jour de lui-même et dont tous les anciens sacrifices étaient
des figures. C'est pourquoi notre Sauveur est appelé le Pontife des biens
futurs qui, par un tabernacle plus parfait, c'est-à-dire par le corps très saint
dont il s'est revêtu, devait entrer dans le sanctuaire de la présence de Dieu,
comme Médiateur entre Dieu et les hommes, en offrant, non le sang des
boucs et des veaux, mais son propre sang, pour consommer l'oeuvre de
notre rédemption et ainsi nous ouvrir les portes du ciel (He 9, 11-12). Considérons bien ce texte inspiré. Il y est dit que Notre-Seigneur est le
Pontife des biens futurs; à la différence d'Aaron et des Pontifes de sa race,
qui ne procuraient que des biens présents et terrestres, Jésus-Christ devit
nous obtenir les biens futurs, qui sont des biens célestes et éternels. Il est
entré dans le sanctuaire par un tabernacle plus grand et plus parfait; telle fut
la sainte humanité du Sauveur, vrai tabernacle du Verbe divin. Ce tabernacle
n'a point été fait de main d'homme, puisque le corps de Jésus-Christ a été
formé, non par la voie commune et ordinaire, mais par l'opération du
Saint-Esprit. Le Sauveur n'a pas offert le sang des boucs ou des veaux, mais
son propre sang; le sang de Jésus-Christ purifie les âmes en leur obtenant la
rémission des péchés. Et en entrant ainsi une fois dans le sanctuaire, il nous
a acquis une rédemption éternelle. Le mot acquis marque bien que nous ne
pouvions prétendre à une telle rédemption, ni l'espérer, avant la promesse
que Dieu nous en a faite; ce moyen de salut n'a pu être trouvé ou inventé
que par la Bonté divine. Enfin, notre réhabilitation ainsi opérée est
justement appelée éternelle: le pontife des Hébreux devait entrer chaque
année dans le sanctuaire pour l'expiation; mais Jésus-Christ, en offrant une
fois le sacrifice de sa vie, nous a mérité une rédemption éternelle, qui doit
suffire à jamais pour expier tous nos péchés, comme l'écriture le déclare
(He 10, 14 et 9, 12). C'est pourquoi, continue le texte sacré, Jésus-Christ est appelé le Médiateur
du Nouveau Testament (He 9, 15). Moïse fut le médiateur de l'Ancien
Testament ou de l'Ancienne Alliance, qui n'avait pas la vertu de réconcilier
entièrement les hommes avec Dieu en opérant leur salut, car la Loi
Ancienne n'a rien conduit à la perfection (He 7, 19). Mais dans la Nouvelle
Alliance, notre Sauveur, en satisfaisant pleinement à la Justice divine pour
les péchés des hommes, leur a obtenu par ses mérites le pardon et la grâce
de Dieu. Les Juifs s'offensaient d'entendre dire que le Messie opérerait la
rédemption des hommes en subissant le supplice infâme de la croix; ils
disaient que la Loi leur avait enseigné que le Christ devait, non mourir, mais
vivre éternellement (Jn 12, 34). Mais ils étaient tout à fait dans l'erreur;
Jésus-Christ s'est rendu Médiateur et Sauveur des hommes, et c'est à cause
de sa mort que la promesse de l'héritage éternel a été faite à ceux qui y sont
appelés (He 9, 15). C'est pourquoi l'écriture nous engage à mettre toutes nos espérances dans
les mérites de la mort de notre Rédempteur (He 10, 19). Nous avons, nous
dit-elle, un puissant motif pour espérer la vie éternelle, dans le sang de
Jésus-Christ. Il nous a ouvert la voie du paradis, voie nouvelle, parce que ce
divin Sauveur l'a parcourue le premier et nous l'a frayée en sacrifiant sur la
croix sa chair sacrée, figurée par le voile du Temple. Comme le remarque
saint Jean Chrysostome, de même que le voile du Temple, déchiré à la mort
de Notre-Seigneur, a laissé ouvert le Saint des Saints, de même que la chair
de Jésus-Christ, déchirée dans sa passion, nous a ouvert le ciel, qui
jusque-là était fermé. C'est pourquoi on peut désormais nous présenter avec
confiance devant le trône de la grâce, afin d'y recevoir miséricorde (He 4,
16). Ce trône de la grâce, c'est Jésus-Christ, en qui, si nous avons recours à
lui au milieu des périls qui nous menacent, nous trouverons miséricordes,
malgré notre indignité. (Cette pensée sera développée plus loin, au Chapitre
X, section II.) Revenons au texte de saint Matthieu que nous avons cité plus haut. Ce
déchirement du voile sacré, arrivé au moment même de la mort de
Jésus-Christ, à la connaissance de tous les prêtres et du peuple, n'a pu avoir
lieu que par une cause surnaturelle; le tremblement de terre seul n'aurait pu
déchirer ce voile entièrement de haut en bas. Par ce prodige, Dieu montra
qu'il ne voulait plus de ce sanctuaire fermé comme la Loi l'ordonnait, et qu'à
l'avenir il serait lui-même le sanctuaire ouvert à tous les hommes par
Jésus-Christ. D'après saint Léon, par le déchirement du voile, le Seigneur témoigna
clairement de ce que dit la lettre aux Hébreux: l'ancien sacerdoce avait pris
fin pour faire place au sacerdoce éternel de Jésus-Christ, que les anciens
sacrifices étaient abolis et une loi nouvelle instituée (He 7, 12). Par là, nous
avons acquis la certitude que Jésus-Christ est le fondateur de la première
comme de la seconde loi, et que la Loi Ancienne, son tabernacle, son
sacerdoce et ses sacrifices, n'existaient qu'en vue du Sacrifice de la croix, qui
devait opérer la rédemption du genre humain. Ainsi, tout ce qu'il y avait
auparavant d'obscur et de mystérieux dans la loi, les sacrifices, les fêtes, les
promesses divines, s'est éclairci par la mort du Sauveur. Enfin, selon
Euthymius, le voile déchiré signifiait que le mur qui séprait le ciel et la terre
était renversé, et que le paradis était désormais accessible aux hommes. - III -
Le tremblement de terre Nous lisons encore, dans l'évangile, que la terre trembla et que les rochers
se fendirent (Mt 27, 51). C'est un fait notoire qu'à la mort de Jésus-Christ il y
eut un tremblement de terre violent et universel, tellement que le globe
entier fut secoué, dit Paul Orose. Didyme assure que la terre frémit jusque
dans son centre. Phlégon, cité par Origène et Eusèbe, rapporte que ce
tremblement de terre causa la ruine d'un grand nombre d'édifices à Nicée. en
Bithynie. De même, Pline l'Ancien, qui vécut du temps de Tibère, sous le
règne duquel mourut Jésus-Christ, atteste qu'en Asie, à cette époque, douze
villes furent détruites par un grand tremblement de terre; ce fait est confirmé
par Suétone. Les savants prétendent qu'ainsi est accomplie la prophétie
d'Aggée: "Encore un peu de temps et j'ébranlerai le ciel et la terre" (Ag 2, 7).
Saint Paulin dit à ce sujet que notre Sauveur, du haut de la croix même à
laquelle il était cloué, montra qui il était en frappant le monde de terreur. Adrichomius observe qu'on voit encore aujourd'hui des traces de cet
événement au mont du Calvaire même; on y découvre du côté gauche, une
ouverture assez large pour recevoir le corps d'un homme et si profonde
qu'on a jamais pu la sonder. D'après Baronius, la même cause a produit des
effets semblables dans beaucoup d'autres contrées. Notamment, au
promontoire de Gaète, on voit aujourd'hui un rocher ouvert par le milieu
depuis le sommet jusqu'à la base; on assure que cette ouverture date de la
mort de Notre-Seigneur, et elle paraît en effet manifestement prodigieuse,
car elle est assez grande pour donner passage à un bras de mer, et l'on
remarque que les inégalités des deux parties du rocher se rapportent
parfaitement. La même tradition existe relativement au mont Colombo, près
de Rieti, au Montserrat en Espagne, et à plusieurs autres montagnes voisines
de Cagliari dans l'île de Sardaigne. Mais, ce qu'on trouve de plus
remarquable, c'est le mont Alverne en Toscane, où saint François reçut les
sacrés stigmates: on y voit des masses énormes de rocher roulées les unes
sur les autres, et Walding rapporte qu'un Ange a révélé à saint François que
c'est une des montagnes qui s'écroulèrent à la mort du Sauveur. ô
insensibilité des Juifs! s'écrie saint Ambroise; les pierres se fendent, et leurs
coeurs ne font que s'endurcir.
- IV -
Résurrections et conversions Saint Matthieu signale encore d'autres miracles arrivés à la mort de
Jésus-Christ; il dit que les sépulcres s'ouvrirent, et que plusieurs justes, qui y
reposaient, ressuscitèrent à la suite du Sauveur et apparurent à beaucoup de
personnes (Mt 27, 52). Cette ouverture des tombeaux, remarque saint
Ambroise, annonçait la défaite de la mort et la restitution de la vie aux
hommes par la résurrection. Tout comme le vénérable Bède et saint Thomas, saint Jérôme nous fait
observer que, quoique les tombeaux se soient ouverts au moment de la
mort de Jésus-Christ, cependant les coups qu'il renfermaient ne revinrent à
la vie qu'après la résurrection de Notre-Seigneur, afin qu'il fût le premier des
ressuscités. Cela est conforme au texte de l'Apôtre, où Jésus-Christ est
appelé "le Premier-Né d'entre les morts" (Col. 1, 18). Il n'était pas
convenable qu'un autre homme ressuscitât avant celui qui avait triomphé de
la mort. L'évangéliste dit que plusieurs justes ressuscitèrent, et qu'étant sortis de
leurs sépulcres, ils apparurent à beaucoup de personnes. Ce furent ceux qui
avaient cru et espéré en Jésus-Christ. Dieu voulut ainsi honorer pour les
récompenser de leur foi et de leur confiance dans le Messie futur, suivant la
prédiction du prophète Zacharie, qui adressait ces paroles au Rédempteur
attendu: "Toi, par le sang de ton alliance, tu renvoies les captifs de la fosse
sans eau" (Za 9, 11). Et toi, ô Christ, par le mérite de ton sang, tu es
descendu dans la prison souterraine et aride, dans les Limbes, où étaient
retenues les âmes des Saints Patriarches, où les eaux de la joie ne pouvaient
pénétrer, et tu les as délivrées pour les conduire dans la gloire éternelle! Saint Matthieu nous apprend encore que, malgré l'aveugle obstination des
Juifs, qui ne cessèrent point d'applaudir à la mort injuste du Sauveur, le
centurion et ses soldats, qui avaient été chargés d'exécuter la sentence, à la
vue des ténèbres et du tremblement de terre, furent frappés de ces prodiges
et reconnurent pour le vrai Fils de Dieu celui qu'ils venaient de faire mourir
(Mt 27, 52). Ces soldats furent les heureuses prémices des Gentils qui
embrassèrent la foi en Jésus-Christ après sa mort; par la vertu de ses
mérites, ils eurent le bonheur de reconnaître leur faute et d'en espérer le
pardon. Saint Luc ajoute que tous les autres qui assistaient à la mort de Jésus-Christ,
après avoir vu les prodiges qui s'opéraient, s'en retournèrent en se frappant
la poitrine, pour marquer leur repentir d'avoir coopéré, ou du moins
consenti à cette grande iniquité (Lc 23, 48). Nous voyons en outre, dans les
Actes des Apôtres, que beaucoup de Juifs, pénétrés de componction en
entendant les discours de saint Pierre, lui demandèrent ce qu'ils devaient
faire pour se sauver. Le Chef de l'église naissante leur répondit qu'ils
devaient faire pénitence et recevoir le baptême; ce qu'ils exécutèrent aussitôt
au nombre de tois mille (Ac 2, 41).
- V -
Le coeur de Jésus est ouvert Les soldats vinrent et rompirent les jambes aux deux larrons. Quant à Jésus,
voyant qu'il était déjà mort, ils ne lui firent point subir le même traitement;
mais l'un d'eux lui ouvrit le côté avec sa lance, et il en sortit à l'instant du
sang et de l'eau (Jn 19, 32-34). D'après saint Cyprien, la lance alla directement frapper le coeur de
Jésus-Christ; et c'est précisément ce qui fut révélé à sainte Brigitte. On croit
par conséquent que l'eau sortit du côté de Notre-Seigneur avec le sang,
attendu que la lance, pour atteindre le coeur, a dû percer d'abord le
péricarde, qui l'enveloppe. Saint Augustin remarque que l'évangéliste s'est servi du mot ouvrir parce
que s'ouvrit alors dans le coeur du Sauveur la porte de la vie, et que de là
sortirent les sacrements par lesquels on arrive à la vie éternelle. On dit que le
sang et l'eau qui sortirent du côté de Jésus-Christ figurent les sacrements,
parce que l'eau est le symbole du Baptême, qui est le premier des
sacrements, et que le sang su divin Sauveur est contenu dans l'Eucharistie,
qui est le plus grand des sacrements. Saint Bernard ajoute que Jésus-Christ voulut recevoir cette blessure visible
pour nous donner à entendre que son coeur portait une blessure invisible
d'amour envers les hommes. Qui donc, conclut-il, n'aimera pas ce coeur
blessé d'amour? Enfin, saint Augustin observe, en parlant de l'Eucharistie, que le saint
sacrifice de la Messe n'est pas moins efficace aujourd'hui devant Dieu que
ne le fut alors celui du sang et de l'eau qui jaillirent de la blessure du
Sauveur.
- VI -
Sépulture et Résurrection de Jésus-Christ Terminons ce chapitre par quelques réflexions sur la sépulture et la
résurrection de notre divin Rédempteur. Le Fils de Dieu est venu au monde non seulement pour nous racheter, mais
encore pour nous enseigner par son exemple toutes les vertus, et
principalement l'humilité et la sainte pauvreté, compagne inséparable de
l'humilité. C'est pour cela qu'il a voulu naître pauvre dans une grotte, vivre
pauvre dans une boutique durant trente ans, et enfin mourir pauvre et nu sur
une croix, après avoir vu ses propres vêtements partagés entre les soldats,
sous ses yeux, avant d'expirer. Et lorsqu'il fut mort, il lui fallut recevoir en
aumône un linceul pour être enseveli. Que les pauvres se consolent donc, en
voyant Jésus-Christ, le Roi du Ciel et de la terre, vivre et mourir si pauvre,
pour nous enrichir de ses mérites et de ses biens, comme le dit l'Apôtre (2
Co 8, 9). Aussi, les Saints, désirant se rendre semblables à Jésus pauvre, ont
méprisé toutes les richesses et tous les honneurs terrestres, afin d'aller un
jour, avec leur divin Maître, jouir des richesses et des honneurs célestes, que
Dieu a préparés pour ceux dont il est aimé, biens ineffables dont saint Paul
nous apprend que l'homme ne peut se faire aucune idée ici-bas (1 Co 2, 9). Jésus-Christ ressuscita ensuite avec la gloire de posséder, non seulement
comme Dieu, mais encore comme homme, tout pouvoir dans le ciel et sur la
terre, de sorte que tous les Anges aussi bien que les hommes sont ses sujets.
Réjouissons-nous donc de voir ainsi glorifié notre Sauveur, notre Père, et le