Les Gloires de Marie (page 14)
comme un canal céleste : " Pareil à un aqueduc plein jusqu'au bord, elle donne à tous sa plénitude ". Le saint fait en outre une réflexion
bien remarquable ! Si, dit-il, avant la naissance de la bienheureuse Vierge, on ne voyait pas dans le monde ce courant de grâces qui
s'épanchent aujourd'hui sur tous les hommes, c'est qu'alors cet Aqueduc si désirable y manquait. Marie a été donnée au monde afin
que, par ce canal de grâces, les dons célestes descendent continuellement jusqu'à nous. Le démon le saint bien ; aussi, de même que, pour réduire la ville de Béthulie, Holopherne en fit couper les aqueducs, cet esprit malin
s'attache de tout son pouvoir à détruire dans les âmes la dévotion envers la Mère de Dieu ; car, ce canal salutaire une fois fermé, il lui
devient facile de les subjuguer. " Voyez donc, conclut le même Père, voyez, âmes fidèlesm avec quelle affectueuse dévotion le
Seigneur veut que nous honorions notre Reine ! Il a mis en elle la plénitude de tous les biens, afin de nous obliger à recourir sans cesse
à elle avec une entière confiance en sa protection, et à reconnaître ainsi que, désormais, s'il est pour nous quelque espérance d'obtenir
la grâce et d'arriver à la gloire, nous ne pouvons la voir réaliser que par l'entremise de Marie ". - Saint Antonin dit pareillement : "
Toutes les grâces qui ont jamais été départies aux hommes, leur sont venues par le moyen de Marie. " Voilà pourquoi elle est comparée à la lune. Placée entre le soleil et la terre, dit saint Bonaventure, la lune renvoie à cette dernière la
lumière qu'elle-même reçoit du soleil ; et Marie reçoit du soleil divin les célestes influences de la grâce, pour nous les transmettre
ici-bas. C'est pour le même motif que la saint église l'invoque sous le titre de Porte du ciel : Felix coeli porta. Toute lettre de grâce émanée du
roi passe par la porte de son palais ; ainsi, remarque saint Bernard, nulle grâce ne descend du ciel sur la terre, sans passer par les
mains de Marie. Et, rendant raison de la même appellation, saint Bonaventure ajoute que nul ne peut entrer dans le ciel, sans passer par
cette bienheureuse Porte qui est Marie. Nous sommes encore confirmés dans notre sentiment par saint Jérôme, ou, comme certains le veulent, par un autre auteur ancien,
dont le sermon sur l'Assomption a été inséré parmi les oeuvres de ce Père. On lit dans ce sermon que la plénitude de la grâce est en
Jésus-Christ comme dans la tête, d'où découlent et se répandent en nous, ses membres, tous les esprits vitaux, c'est-à-dire, les
secours divins nécessaires au salut ; et que la même plénitude se trouve en Marie comme dans le cou par lequel les esprits vitaux
descendent dans les membres. Saint Bernardin s'empare de cette pensée et la développe : " C'est par la bienheureuse Vierge, dit-il, que
toutes les grâces de la vie spirituelle descendent de Jésus-Christ, Chef sacré de l'église, dans son corps mystique, c'est-à-dire dans les
fidèles ". Et, rendant compte de cette prérogative de la divine Mère, il ajoute : " Depuis qu'il a plu au Seigneur d'habiter dans le sein de
la bienheureuse Vierge, elle a en quelque sorte acquis une certaine juridiction sur toutes les grâces ; car Jésus-Christ, en sortant de ses
chastes entrailles, fit en même temps sortir d'elle, comme d'un céleste réservoir, tous les courants des dons divins. " - Le saint répète
la même chose ailleurs, et en tire cette conclusion qu'à partir de l'Incarnation du Verbe, " nulle créature n'a obtenu de Dieu une grâce
quelconque, si ce n'est par les mains de notre bonne et tendre Mère. " Un auteur interprète dans le sens de notre thèse, le passage où Jérémie prédit, à propos de l'Incarnation du Verbe dans le sein de Marie,
qu'une Femme environnera l'Homme-Dieu. " De même, dit-il, qu'une ligne tirée du centre d'un cercle ne peut en sortir sans passer par
la circonférence, ainsi aucune grâce ne peut nous venir de Jésus-Christ, centre de tout bien, sans passer par Marie, qui, en recevant le
Fils de Dieu dans son sein, l'a réellement environné de toute part. " Il résulte de là, selon saint Bernardin, que tous les dons, toutes les vertus et toutes les grâces, sont dispensés par les mains de Marie, à
qui elle veut, quand elle veut, et comme elle veut. Richard de Saint-Laurent dit pareillement : " Dieu n'accorde aucun bien à ses créatures sans le faire passer par les mains de la Vierge
Mère ". Aussi le vénérable abbé de Celles exhorte chacun de nous à recourir à cette Trésorière des grâces, comme il l'appelle, assurant
qu'elle est le seul canal par où le monde et chaque homme en particulier puissent recevoir les faveurs qu'ils attendent de Dieu. On le voit clairement : en affirmant que toutes les grâces nous viennent par l'entremise de Marie, tous ces saints, tous ces pieux
auteurs n'ont pas voulu attacher à leurs paroles ce sens restreint, à savoir : que de Marie nous avons reçu Jésus-Christ, la source de
tout bien. Ils nous déclarent en termes formels, qu'à partir de la naissance de Jésus-Christ, et cela en vertu d'un décret divin, toutes les
grâces provenant de ses mérite furent distribuées aux hommes, le sont actuellement, et le seront jusqu'à la fin du monde par les mains
et moyennant l'intercession de Marie. Pour conclure, nous dirons avec le Père Suarez que, selon le sentiment aujourd'hui universel de l'église, l'intercession de Marie ne
nous est pas seulement utile, mais encore nécessaire. Il ne s'agit pas ici, nous le répétons, d'une nécessité absolue : la médiation de
Jésus nous est seule absolument nécessaire ; nous parlons d'une nécessité morale fondée sur cette raison que, comme le pense
l'église, d'accord avec saint Bernard, Dieu a décrété de ne nous accorder aucune grâce, si ce n'est par l'entremise de Marie. Et avnt
saint Bernard, saint Ildephonse avec affirmé la même chose, en parlant ainsi à la glorieuse Vierge : " O Marie ! il a plu au Seigneur de
remettre entre vos mains tous les biens qu'il a préparés aux hommes ; il vous a confié tous les trésors et toutes les richesses de ses
grâces ". Selon saint Pierre Damien, si Dieu n'a pas voulu se faire homme sans le consentement de Marie, c'est pour deux raisons :
premièrement, afin de nous obliger à une extrême reconnaissance envers cette divine Mère ; secondement, pour nous apprendre que le
salut de tous les hommes est remis à sa décision. Saint Bonaventure considère le passage où le prophète Isaïe annonce, sous l'emblême d'une tige et de sa fleur, la naissance de Marie et
celle du Verbe fait chair : Il sortira une tige de la Racine de Jessé, et une fleur s'élèvera de sa racine, et sur cette fleur reposera
l'Esprit du Seigneur ; or voici la réflexion que lui inspire ce beau texte : " Quiconque désire obtenir la grâce du Saint-Esprit, doit
chercher la Fleur sur la Tige, c'est-à-dire Jésus en Marie : car par la Tige nous arrivons à la Fleur, et par la Fleur nous arrivons à Dieu.
Et voulez-vous, ajoute-t-il, avoir cette Fleur ? tâchez, à force de prières. d'incliner vers vous la Tige, et vous l'aurez ". Le Docteur
Séraphique appuie ce conseil sur le texte de l'évangile : Les Mages trouvère l'enfant avec Marie sa Mère. Jamais, dit-il, on ne trouve
Jésus qu'avec Marie et par Marie ; ainsi donc, conclut-il, celui-là cherche en pure perte Jésus-Christ, qui ne cherche pas à le trouver
avec Marie ". De là ce mot de saint Ildephonse : " Pour être serviteur du Fils, je veux l'être de la Mère ". J'aspire à être le serviteur du
Fils ; et, comme sela est impossible à quiconque ne l'est pas de la Mère, toute mon ambition est de mériter le titre de serviteur de
Marie.
EXEMPLE Vincent de Beauvains et Césaire racontent qu'un jeune gentilhomme, ayant dissipé dans la débauche les grands biens qu'il avait hérités
de son père, s'était vu réduit à l'indigence, si bien qu'il était obligé de mendier son pain. Afin de cacher sa honte avec son nom, il avait
pris le parti de quitter sa patrie et d'aller vivre ans une contrée lointaine ; déjà même il était en route, quand il fit la rencontre d'un
ancien serviteur de sa maison. C'était un impie magicien. Voyant le pauvre jeune homme plongé dans la tristesse à cause de sa misère,
il lui dit de se consoler, ajoutant qu'il allait le présenter à un prince généreux qui pouvoirait à tous ses besoins. Il le prit en effet un beau jour et le mena dans un bois près d'une mare, où il se mit à parler avec un personnage invisible. Le jeune
homme lui demanda à qui il parlait. Il lui répondit : " Avec le démon " ; et, le voyant épouvanté, il l'engagea à ne rien craindre. Il dit
ensuite à l'esprit malin : " Seigneur, ce jeune homme est réduit à une extrême nécessité, et il voudrait recouvrer son premier état. -
Pourvu qu'il veuille m'obéir, répondit l'ennemi du salut, je le rendrai plus riche qu'auparavant ; il faut d'abord qu'il renie Dieu ". A cette
proposition, le malheureux fut saisi d'horreur ; mais pressé par le maudit magicien, il fit ce qu'on exigeait de lui, il renia Dieu. " Cela ne
suffit pas, reprit le démon ; il faut qu'il renie aussi Marie ; car, nous ne pouvons nous le dissimuler, c'est elle qui nous occasionne nos
plus grandes pertes. Combien d'âmes ne retire-t-eille pas de nos mains pour les ramener à Dieu et les sauver ! - Oh ! pour cela, non,
répliqua le jeune homme : je ne renie point ma Mère, celle qui est toute mon espérance ; j'aime mieux mendier le reste de ma vie ". Et
là-dessus, il s'en alla. Comme il retournait sans son pays, il vint à passer devant une église dédiée à Marie ; il y entre tout désolé, va se prosterner devant
l'image de la sainte Vierge, et le supplie avec larmes de lui obtenir le pardon de ses fautes. Cette bonne Mère se met aussitôt à prier son
divin Fils pour ce misérable. Jésus lui dit d'abord : " Mais cet ingrat, ma Mère, vient de me renier " ! Comme elle ne cessait, malgré
cela, de le prier, il ajouta : " O ma Mère, je ne vous ai jamais rien refusé ; je lui pardonne puisque vous me le demandez ". Un homme
avait secrètement observé tout ceci : c'était celui-là même qui avait acheté les biens du dissipateur. Témoin de la tendre commisération
de Marie pour ce pécheur, il lui donna en mariage sa fille, qui était son unique enfant, et le fit héritier de toute sa fortune. Ainsi ce jeune
homme récupéra, par l'entremise de Marie, la grâce de Dieu et même ses biens temporels.
PRIèRE Tu vois, mon âme, quelle belle espérance de salut et de vie éternelle le Seigneur t'a donnée lorsque, malgré les péchés, par où, si
souvent, tu as mérité sa disgrâce et l'enfer, il a eu la bonté de t'inspirer une vive confiance dans la protection de sa Mère. Remercie
donc ton Dieu et remercie aussi ta céleste Protectrice, Marie, qui a daigné te prendre sous sa tutelle, ainsi que t'en donnent
l'assurance les innombrables faveurs que tu as reçues par son intercession. Oui, ô ma tendre Mère, je vous remercie de tout le bien que vous avez fait à un malheureux déjà condamné à l'enfer. De combien de
périls ne m'avez-vous pas délivré, ô Reine puissante, combien de lumières ne m'avez-vous pas obtenues de Dieu ! Quel si grand bien,
quel si grand honneur avez-vous donc reçu de moi, pour être si empressée à me prodiguer vos faveurs ? C'est uniquement à votre bonté que j'en suis redevable. Ah ! quand je livrerais mon sang et ma vie, ce serait peu pour m'acquitter
envers vous : vous m'avez délivré de la mort ; vous m'avez fait recouvrer, comme j'en ai la confiance, la grâce de Dieu : en un mot,
je vous dois tout. Que vous rendrais-je, ô mon aimable Souveraine ? tout ce que je puis dans ma misère, c'est de vous louer et de vous
aimer à jamais. Ah ! ne dédaignez pas l'hommage d'un pauvre pécheur épris d'amour pour votre bonté. Si son coeur est indigne de vous aimer, parce
qu'il est plein de souillures et d'affections terrestres, il dépend de vous de le changer ; de grâce, changez-le. Attachez-moi à mon Dieu,
et attachez-moi tellement que je ne puisse jamais plus me séparer de son amour. Vous demandez de moi que j'aime votre Dieu, et c'est
la grâce que je vous demande ; obtenez-moi de l'aimer, et de l'aimer toujours, et je ne désire plus rien. Amen.
II
Suite du même sujet Un homme et une femme ayant coopéré à notre ruine, il convenait, remarque saint Bernard, qu'un autre homme et une autre femme
coopérassent à notre réparation ; et c'est ce qu'ont fait Jésus et Marie. Sans doute, ajoute-t-il, pour nous racheter, c'était assez de
Jésus-Christ seul ; mais il était plus convenable que les deux sexes concurussent à notre salut, comme ils avaient concouru à notre
perte. C'est pourquoi le bienheureux Albert le Grand donne à Marie le titre de Coopératrice de la Rédemption. Elle disait elle-même un
jour à sainte Brigitte que, comme Adam et ève ont vendu le monde pour un seul fruit, elle et son divin Fils l'ont racheté d'un même
coeur. Selon la pensée de saint Anselme, Dieu a bien pu créer le monde de rien ; mais, le monde s'étant perdu par le péché, Dieu n'a
pas voulu le restaurer sans la coopération de Marie. Suivant Suarez, la divine Mère a contribué à notre salut de trois manières : c'est d'abord qu'elle a mérité d'un mérite de convenance,
comme disent les théologiens, l'Incarnation du Verbe ; c'est ensuite que, pendant sa vie mortelle, elle s'est appliquée avec beaucoup de
zèle à prier pour nous ; c'est enfin qu'elle a fait généreusement le sacrifice de la vie de son Fils pour notre rédemption. Eh bien ! en
récompense de l'immense gloire qu'elle a rendue à Dieu et de l'ineffable amour qu'elle nous a témoigné en travaillant ainsi à la
réhabilitation de tous les hommes, Dieu a statué avec justice qu'aucun n'obtiendrait le salut, si ce n'est par son intercession. Suivant Bernardin de Bustis, Marie s'appelle la Coopératrice de notre justification, parce que Dieu lui a confié toutes les grâces qu'il
voulait bien nous faire. Et saint Bernard en conclut qu'elle est le centre et le point culminant des siècles, et comme le phare salutaire qui
attira les regards des générations passées, qui doit attirer ceux de la génération présente, et de toutes les générations futures. Personne, a dit Jésus, ne peut venir à moi si d'abord mon Père qui m'a envoyé, ne l'attire par sa grâce.
Or, selon Richard, il dit pareillement : " Personne ne peut venir à moi si ma Mère ne l'attire par ses
prières". Jésus est le fruit des entrailles de Marie, selon l'expression de sainte élisabeth : Vous êtes
bénie entre toutes les femmes, et béni est le fruit de votre sein. Mais celui qui veut le fruit, doit aller à
l'arbre ; et partant, si quelqu'un veut trouver Jésus, il faut qu'il aille à Marie, qu'on ne trouve jamais
sans trouver en même temps Jésus. Quand sainte élisabeth vit la très sainte Vierge qui venait la visiter
dans sa maison, ne sachant comment lui témoigner sa reconnaissance, elle s'écria avec une profonde
humilité : Comment ai-je pu mériter que la Mère de mon Dieu vînt à moi ? - Mais, demandera-t-on,
sainte élisabeth ne savait-elle pas qu'elle avait chez elle non seulement Marie, mais encore Jésus ? Au
lieu donc de se dire indigne de recevoir la viste de la Mère, pourquoi ne se dit-elle pas plutôt indigne
de recevoir celle du Fils ? - Ah ! la sainte savait très bien que, lorsque Marie vient, elle amène avec
elle Jésus ; en conséquent, il lui suffisait de remercier la Mère, sans nommer le Fils. Il est écrit de la Femme forte : Pareille au navire d'un marchand, elle apporte son pain de loin. Telle est bien Marie, vaisseau béni qui
apporta au monde Jésus-Christ, le Pain vivant descendu du ciel pour nous donner la vie éternelle. Je suis, dit-il, le Pain vivant
descendu du ciel ; si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement. D'un autre côté, selon la remarque de Richard, tous ceux-là
périront qui voguent sur la mer orageuse du monde en dehors de ce mystique navire, c'est-à-dire sans être protégés par Marie. Ainsi
donc, ajoute-t-il, chaque fois que les tentations ou les révoltes des passions, si fréquentes dans cette vie, nous mettent en péril, il nous
faut recourir à Marie et pousser vers elle ce cri de détresse : Au secours, ô notre Reine ! sauvez-nous, ou bien vous aller nous voir
perdus. D'après le glorieux saint Gaétan, nous pouvons bien demander les grâces, mais nous ne pourrons jamais les obtenir sans cet appui. Ce
que confirma saint Antonin par cette belle expression : " Demander et vouloir obtenir les grâces sans l'intercession de Marie, c'est
prétendre voler sans ailes ". - Pharaon confia à Joseph un plein pouvoir sur toute l'égypte ; et, dès lors, tous ceux qui venaient au
palais demander des secours, il les renvoyait en leur disant : Allez à Joseph ; ainsi, quand nous sollicitons des grâces, le Seigneur nous
renvoie à la bienheureuse Vierge : Allez, dit-il, allez à Marie. Car il a décrété, assure saint Bernard, de ne rien nous accorder, si ce n'est
par les mains de Marie. " Si donc les égyptiens ont pu dire à Joseph : Notre salut est entre vos mains, nous avons bien plus de sujet,