Préparation à la mort (page 3)

Alphonse de Liguori · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Préparation à la mort · 8 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah, mon Dieu, si la mort m'avait frappé dans ces nuits que vous savez, où serais-je à présent? Je vous remercie de m'avoir attendu et je vous remercie autant de fois que j'aurais dû passer de minutes en enfer depuis mon premier péché. Daignez m'éclairer et faites-moi comprendre combien j'étais coupable lorsque je consentais à perdre cette grâce, que vous m'avez méritée en vous immolant pour moi sur la croix. Mon Jésus, pardonnez-moi; car je me repens de tout mon coeur et par-dessus tout de vous avoir méprisé, vous qui êtes la Bonté infinie. Mais j'ai la confiance que vous m'avez déjà pardonné. De grâce, ô mon Sauveur, venez à mon secours afin que je ne vous perde plus. Ah! Seigneur mon Dieu, s'il m'arrivait, après avoir reçu tant de lumières et tant de grâces, de reprendre ma vie de péchés, ne faudrait-il pas un enfer à part pour moi? Ne le permettez pas, je vous en supplie par les mérites de ce sang que vous avez versé par amour pour moi. Donnez-moi la sainte persévérance; donnez-moi votre amour; je vous aime, ô Bien suprême; et je ne veux plus, jusqu'à la mort, cesser un seul instant de vous aimer. Mon Dieu, par amour pour Jésus Christ, ayez pitié de moi. Et vous aussi, ô Marie, mon espérance, ayez pitié de moi; recommandez-moi à Dieu, jamais ce souverain Seigneur, qui vous aime tant, ne repousse aucune de vos prières.

DEUXIèME POINT

A l'oeuvre donc, mon cher frère! Puisqu'il est certain que vous devez mourir, jetez-vous aux pieds de Jésus crucifié, remerciez-le du temps que, dans sa bonté, il vous donne pour mettre ordre aux affaires de votre conscience et occupez-vous ensuite de voir quelles fautes vous avez commises par le passé, surtout dans votre jeunesse. Repassez dans votre esprit les commandements de Dieu; examinez comment vous avez rempli vos devoirs; rappelez-vous les principales circonstances de votre vie; dressez la liste de vos péchés et faites ainsi une confession générale de toute votre vie, si vous ne l'avez pas encore faite. Oh! Combien est utile une confession générale pour remettre un chrétien sur la route du salut! Songez que vous faites vos comptes pour l'éternité, préparez-les donc avec autant de soin que si vous étiez au moment de les rendre à Jésus Christ lui-même. Arrachez de votre coeur toute affection déréglée, tout ressentiment, réparez tous les torts que vous avez faits au prochain dans sa fortune, sa réputation, et à son âme par vos mauvais exemples; enfin, prenez la résolution de fuir tout ce qui peut faire perdre encore la grâce de Dieu. Tout cela vous semble bien difficile maintenant; mais pensez qu'au moment de la mort tout cela vous semblera impossible.

Le plus important, c'est que vous vous décidiez à mettre en pratique les moyens de vous maintenir dans l'état de grâce. Ces moyens sont: l'assistance quotidienne à la sainte messe, la méditation des vérités éternelles, la réception des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie au moins tous les huit jours, chaque jour la visite au Saint Sacrement et à la sainte Vierge, ainsi que la lecture spirituelle, l'examen de conscience chaque soir, quelque dévotion spéciale envers la très sainte Vierge Marie, comme la fidélité à sa confrérie, outre le jeûne du samedi. Surtout prenez la résolution de recourir fréquemment à Jésus et à la bienheureuse Vierge, en invoquant sans cesse, et particulièrement dans les tentations, les noms sacrés de Jésus et de Marie. Voilà par quels moyens vous pourrez faire une bonne mort et assurer votre salut. Votre fidélité à ces pratiques vous sera un signe de prédestination. Et quant au passé, confiance dans le sang de Jésus Christ; car s'il vous donne maintenant ces lumières, c'est parce qu'il veut vous sauver; confiance aussi dans l'intercession de Marie puisqu'elle vous a obtenu ces lumières. Avec une vie ainsi réglée, et avec la confiance en Jésus et Marie, que de secours on obtient de Dieu et combien l'âme acquiert de forces! Courage donc, mon cher lecteur. Dieu vous appelle; donnez-vous entièrement à lui, et commencez à goûter les délices de cette paix dont, par votre faute, vous avez été privé jusqu'ici. Et quelle plus douce joie peut-on goûter que de se dire le soir avant de les livrer au sommeil: Si la mort vient cette nuit, j'espère qu'elle me trouvera dans la grâce de Dieu! Quelle consolation de pourvoir, au milieu du fracas d'un orage ou dans un tremblement de terre, attendre tranquillement la mort et se dire: Comme Dieu voudra!

AFFECTIONS ET PRIèRES

Combien je vous remercie, ô mon Dieu, de m'éclairer en ce moment! Que de fois je vous ai quitté! Que de fois je vous ai trahi! Mais vous ne m'avez pas abandonné. Si vous m'aviez abandonné, je serais encore plongé dans ces ténèbres, où je me complaisais par le passé; obstiné dans mon péché, je n'aurais ni la volonté d'en sortir ni la volonté de vous aimer. La grande douleur que je ressens de vous avoir offensé, le vif désir que j'ai de rentrer en grâce avec vous, l'horreur que j'éprouve pour tous ces maudits plaisirs auxquels j'ai sacrifié votre amitié, toutes ces grâces dont je vous suis redevable, me font espérer que vous voulez me pardonner et me sauver. Eh bien! Puisque malgré tous vos péchés, vous ne m'avez pas abandonné et que vous voulez me sauver, me voici. Seigneur, je me donne tout entier à vous. Je me repens souverainement de vous avoir offensé, et je suis résolu de perdre mille fois la vie plutôt que votre sainte grâce. Je vous aime, mon souverain Bien. Je vous aime, ô mon Jésus, qui êtes mort pour moi. Vous ne permettrez pas, je l'espère par les mérites de votre sang, que j'aie encore le malheur de me séparer de vous. Non, mon Jésus, non, je ne veux plus vous perdre. Je veux vous aimer toute ma vie; je veux vous aimer à la mort; je veux vous aimer durant toute l'éternité. Conservez en moi cet amour; et même, faites que je vous aime toujours de plus en plus: je vous le demande au nom de vos mérites. O Marie, mon espérance, priez Jésus pour moi.

TROISIèME POINT

En outre, tels nous voulons que la mort nous trouve, tels il faut que nous ayons à coeur d'être pendant toute notre vie. « Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur » (Apocalypse 14, 13). D'après saint Ambroise (S. Ambroise, De bono mortis, c. 3, n. 8-9, PL 14, 543), ceux-là font une bonne mort qui, à l'approche de l'heure suprême, sont déjà morts au monde, c'est-à-dire détachés de toutes ces choses, dont aussi bien il faut, bon gré mal gré, se séparer alors. C'est donc dès maintenant que nous devons nous décider à nous voir un jour dépouillé de nos richesses, séparés de nos parents et privés de tous les biens de ce monde. Car si nous n'en faisons pas le sacrifice de bon coeur pendant la vie, il faudra qu'au moment de la mort nous le fassions de force, par conséquent avec une peine extrême et non sans péril de nous perdre éternellement. Aussi saint Augustin (S. Augustin (plutôt un auteur inconnu selon Glorieux, n. 40), Aux frères dans le désert, sermon 48, PL 40, 1351. Sur les sermons Aux frères dans le désert, cf.

J. P. Bonnes, Un des plus grands prédicateurs du XIIè siècle, Geoffroy du Loron dit Geoffroy Babion, in Revue Bénédictine, 56 (1945-1946), pp. 175-179) remarque-t-il qu'un excellent moyen pour mourir en paix, c'est de mettre pendant sa vie ses affaires temporelles si bien en ordre qu'ayant par avance disposé de tout ce qu'on doit laisser, on n'ait plus, sur son lit de mort, d'autre préoccupation que de s'unir à Dieu. Quel bonheur alors de se tenir uniquement dans la pensée de Dieu et du ciel! Elles sont bien trop précieuses les dernières heures de notre vie pour les perdre en préoccupations terrestres. Alors s'achève la couronne des élus; parce qu'alors peut-être ils font la plus abondante moisson de mérites en acceptant leurs souffrances et la mort avec résignation et amour. Mais pour être animé de ces bons sentiments à l'heure de la mort, il faut qu'on s'y exerce pendant la vie. C'est pourquoi certaines personnes pieuses ont coutume, à leur grand avantage, de faire chaque mois l'exercice de la Protestation pour la bonne mort. A cette fin, se figurant qu'on est sur le point de mourir et qu'on va quitter cette vie, on se confesse et on communie; puis on récite la formule usitée. Ce qu'on n'aura point fait pendant la vie, il sera bien difficile de le faire au moment de la mort. Une grande servante de Dieu, la soeur Catherine de Saint Robert, carmélite, disait, en soupirant, sur son lit de mort: « Mes soeurs, ce n'est pas la crainte de la mort qui me fait soupirer, car il y a vingt-cinq années que je l'attends. Je soupire à la pensée de tous ces pauvres insensés qui vivent dans le péché et qui se promettent de rentrer en grâce avec Dieu au moment de la mort, tandis que moi je puis à peine prononcer le nom de Jésus » (François de la Croix, Disinganni per vivere e morire bene, t. 1, Naples, 1687, p. 388. Soeur Catherine de S. Albert, chère à S. Thérèse et à S. Jean de la Croix, mourut le 24 août 1599).

Examinez donc, mon frère, si en ce moment, vous ne vous sentez pas au coeur de l'attache pour quelque chose de terrestre, pour une personne, une dignité, une maison, pour votre fortune, pour telle relation, tel divertissement; et pensez que vous n'êtes pas éternel. Il faudra qu'un jour vous laissiez tout cela, et peut-être bientôt; dès lors pourquoi vous y attacher avec tant d'ardeur ou risquer de mourir dans l'inquiétude? Dès maintenant offrez-vous tout entier à Dieu et tenez-vous prêt à tout quitter quand il lui plaira. Si vous voulez être résigné en présence de la mort, il faut désormais pratiquer la résignation dans tous les accidents fâcheux qui vous surviendront et vous dépouiller en même temps de toute affection aux choses de la terre. Placez-vous par la pensée à l'heure de votre mort et votre coeur n'aura plus que du mépris pour toutes ces choses. « Celui-là, dit saint Jérôme, parvient sans peine à tout mépriser, qui vit dans la pensée continuelle de la mort » (S. Jérôme, Lettre 53 à Paulin, n. 11, PL 22, 549).

Peut-être avez-vous encore à faire le choix d'un état de vie; alors embrassez celui qu'au moment de la mort vous vous applaudirez le plus d'avoir embrassé et qui vous mettra le plus à même de faire une bonne mort. Que si votre choix est fait, vivez dans votre état, comme vous voudrez alors avoir vécu. Agissez, comme si chaque jour était le dernier de votre vie et chaque action la dernière de toutes, la dernière confession, la dernière communion. Regardez-vous en tout temps comme un moribond, étendu sur son lit de mort et auquel on fait entendre et qui entend le grand Proficiscere de hoc mundo, -- Partez, âme chrétienne, partez de ce monde. Oh! Que cette pensée vous servira merveilleusement pour vous tenir dans le bon chemin et pour vous détacher du monde! « Bienheureux ce serviteur que son maître, lorsqu'il viendra, trouvera agissant de la sorte » (Matthieu 24, 46). Celui qui vit toujours dans l'attente de la mort ne peut pas manquer de mourir chrétiennement, dût la mort le frapper à l'improviste.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Il faut que chaque chrétien, averti de l'approche de sa mort, puisse de bon coeur dire à Dieu: Il ne me reste donc, ô mon Dieu, que quelques heures à vivre; je veux les employer à vous aimer encore ici-bas le plus que je pourrai, afin de vous aimer d'autant plus dans le ciel. Il me reste aussi fort peu à vous offrir, rien que mes souffrances et le sacrifice de ma vie; je vous les offre en union avec le sacrifice que Jésus Christ vous offrit sur le Calvaire. Ce que je souffre est peu de choses en comparaison des supplices que j'ai mérités. Cependant, telles qu'elles sont, j'accepte mes souffrances pour vous prouver mon amour. Je me soumets de bon coeur à tous les châtiments que vous voulez m'infliger dans cette vie ou dans l'autre, pourvu que j'aie le bonheur de vous aimer durant toute l'éternité; oui, châtiez-moi, comme il vous plaît; mais ne me privez pas de votre amour. Je reconnais qu'après avoir tant de fois méprisé votre amour, je ne mérite plus de vous aimer. Mais vous ne savez pas repousser une âme qui se repent. Je me repens, ô souverain Bien, de vous avoir offensé. Je vous aime de tout mon coeur et je m'abandonne tout à vous. Votre mort est mon espérance, ô mon Rédempteur, et c'est entre vos mains transpercées que je remets mon âme. « En vos mains je remets mon esprit; vous m'avez racheté, Seigneur Dieu de vérité » (Psaume 30, 6). O mon Jésus, vous avez donné votre sang pour me sauver; ne permettez pas que j'aie le malheur d'être à jamais séparé de vous. Je vous aime, ô Dieu éternel, et j'espère vous aimer éternellement.

O Marie, ma Mère, secourez-moi en ce moment suprême.

Dès maintenant je vous consacre mon âme; dites à votre divin Fils qu'il ait pitié de moi. Je me recommande à vous; délivrez-moi de l'enfer.

ONZIèME CONSIDéRATION

Le prix du temps

« Mon fils, ménage le temps »

(Ecclésiastique 4, 23)

PREMIER POINT

Mon fils, dit l'Esprit Saint, sois attentif à ménager le temps: à nous qui vivons en ce monde Dieu ne peut pas accorder une chose plus précieuse, ni faire un don plus considérable.

Les païens eux-mêmes savaient ce que vaut le temps; et Sénèque (Sénèque, De brevitate vitae, c. 8, 1) entre autres déclarait que le temps vaut à lui seul plus que tout le reste, qu'il est hors de prix. Mais les saints ont bien mieux connu et plus hautement estimé le prix du temps. « Chaque minute, dit saint Bernardin de Sienne, vaut autant que Dieu; car à chaque instant bien employé c'est Dieu lui-même dont on assure la possession, attendu qu'à chaque instant l'homme peut, par un acte de contrition ou d'amour, acheter la divine grâce et la gloire éternelle » (S. Bernardin de Sienne, Quadragesimale de christiana religione, sermon 13, art. 3, c. 4, Opera, t. 1, Quaracchi, 1950, p. 153).

Le temps, ce grand trésor ne se trouve que dans cette vie.

On ne le trouve pas dans l'autre, pas plus en enfer qu'au ciel. Dans l'enfer, les damnés se disent en gémissant: « Ah! Si nous avions encore un peu de temps ». Que ne donneraient-ils pas pour avoir seulement une heure, afin d'être à même de réparer leur malheur? Mais jamais ils n'obtiendront cette heure. Dans le ciel on ne connaît pas les regrets, mais si, par impossible, les Bienheureux concevaient jamais ce regret, ce serait uniquement de ne pouvoir plus rentrer en possession de tout le temps qu'ils ont perdu pendant la vie et dont le bon usage leur aurait mérité une plus grande gloire. Une religieuse bénédictine (P. De Barry, Trattenimenti di Filagia... , tr. 48, Bologne (s. d.), p. 502-503), après sa mort, apparut toute brillante de gloire à l'une de ses amies, et lui dit qu'elle se trouvait au comble du bonheur, mais que, si elle pouvait encore former un désir, ce serait uniquement de retourner sur la terre et de recommencer à souffrir, afin de mériter une augmentation de gloire. Bien plus, ajouta-t-elle, j'endurerais volontiers jusqu'au jour du jugement général toutes les cruelles souffrances qui ont précédé ma mort, et cela pour obtenir seulement la félicité correspondante au mérite d'un Ave Maria.

Eh bien, mon cher frère, quel usage faites-vous du temps?

Pourquoi remettre sans cesse au lendemain ce que vous pouvez faire aujourd'hui? Pensez-y bien: le passé s'est évanoui et il ne vous appartient plus; l'avenir ne se trouve pas encore en votre pouvoir; seul le présent est à vous pour l'employer à faire le bien. « Malheureux, dit saint Bernard, pourquoi compter sur l'avenir, comme si le Père céleste avait mis en votre puissance tous les temps et tous les moments? » (S. Bernard de Clairvaux (plutôt Geoffroy d'Auxerre selon Glorieux, n. 184), Declamationes de colloquio Simonis cum Iesu, c. 44, n. 5, PL 184-465. Les textes sont extraits des sermons de saint Bernard; Geoffroy en est le compilateur). Eh quoi! Dit également saint Augustin (S. Augustin, Sur le Psaume 38, n. 7, PL 36, 419 (Vivès, t. 12, p. 242)), vous comptez sur un jour, vous qui n'êtes pas sûr d'une heure. Oui, comment pouvez-vous vous promettre la journée de demain, vous qui ne savez même pas s'il vous est encore réservé une heure de vie? Si donc, conclut sainte Thérèse (S. Thérèse d'Avila, Avis, 68: « Rappelle-toi que tu n'as qu'une âme, que tu ne mourras qu'une fois, que tu n'as qu'une vie brève, une seule, qui t'est particulière, qu'il n'y a qu'un ciel, éternel celui-là, et tu renonceras à beaucoup de choses » (MA, p. 1054)), vous ne vous tenez pas prêt à mourir aujourd'hui même, craignez de faire une mauvaise mort.

AFFECTIONS ET PRIèRES

O mon Dieu, je vous remercie de me donner le temps nécessaire pour réparer les désordres de ma vie passée. Si je venais maintenant à mourir, l'un de mes plus grands chagrins serait de penser au temps que j'ai perdu. Mon bien-aimé Sauveur, vous m'aviez donné le temps pour vous aimer, et moi je m'en suis servi pour vous offenser. Je méritais d'être précipité en enfer au même instant où, pour la première fois, je vous trahissais, mais vous m'avez appelé à la pénitence et vous m'avez pardonné. Je vous ai promis ensuite de ne plus vous offenser. Mais combien de fois n'ai-je pas recommencé à vous injurier! Cependant vous m'avez de nouveau pardonné. Bénie soit éternellement votre miséricorde. En vérité, si elle n'était infinie, comment aurait-elle pu me supporter? Non; il n'y avait que vous pour me traiter avec tant de patience. Quel malheur d'avoir offensé un Dieu si bon! Mon bien-aimé Sauveur, la patience dont vous avez usé envers moi devrait suffire pour m'enflammer de votre amour. De grâce, ne permettez pas que je persévère dans mon ingratitude envers vous, qui m'avez témoigné tant d'amour. Non, mon Dieu, ce temps qui m'est accordé pour réparer mes torts, je ne veux pas le perdre; mais je veux l'employer entièrement à vous aimer. Donnez-moi la sainte persévérance. Je vous aime, ô Bonté infinie; et j'espère vous aimer durant toute l'éternité.

O Marie, soyez bénie; car vous avez, par vos prières, obtenu qu'il me fût encore donné du temps. Maintenant donc assistez-moi, afin que je l'emploie tout entier à aimer votre divin Fils, mon Rédempteur, et vous aussi, ma Reine et ma mère.

DEUXIèME POINT

Il n'y a rien de plus précieux que le temps; mais il n'y a rien non plus dont les mondains fassent moins de cas et qu'ils méprisent davantage. « Rien de plus précieux que le temps, dit saint Bernard; et, ajoute-t-il en gémissant, rien de moins estimé ». « Ah! S'écrie-t-il encore, les jours de salut disparaissent les uns après les autres; et on n'y pense pas et personne ne réfléchit qu'ils s'en vont pour ne plus revenir » (S. Bernard de Clairvaux (plutôt Geoffroy d'Auxerre selon Glorieux, n. 184), Declamationes de colloquio Simonis cum Iesu, c. 44, n. 5, PL 184, 465). Voyez ce joueur, qui passe ses jours et ses nuits à perdre le temps au jeu; si vous lui dites: que faites-vous? Il répond: nous passons le temps. Voyez ce désoeuvré qui reste des heures entières dans la rue à regarder les passants ou bien à tenir des propos obscènes ou tout au moins à parler de choses inutiles; si vous lui dites à lui aussi: que faites-vous? Il répond également:

je passe le temps. Pauvres aveugles! Que de jours ils perdent; et de tout les jours perdus pas un ne reviendra!

O temps, les mondains te méprisent maintenant; mais à l'approche de la mort, tu seras la chose qu'ils désireront le plus vivement! Alors ils demanderont une année encore, un mois, un jour; mais ils ne l'obtiendront pas; et pour toute réponse il sera dit: « Il n'y aura plus de temps » (Apocalypse 10, 6). Que ne donneraient-ils pas pour avoir une semaine, un jour encore, afin de mettre ordre aux affaires de leur conscience? Que dis-je? Pour obtenir seulement une heure, dit saint Laurent Justinien (S. Laurent Justinien, De vita solitaria, c. 10, Opera, Venise, 1721, p. 406), ils sacrifieraient tout: richesses, dignités, plaisirs. Mais cette heure leur sera refusée. Partez, dira le prêtre debout près de leur lit de mort, hâtez-vous de quitter ce monde; car pour vous il n'y a plus de temps.

Le sage nous exhorte en conséquence à nous souvenir de Dieu et à recouvrer sa sainte grâce avant que la lumière disparaisse. « Souviens-toi de ton Créateur avant que le soleil s'obscurcisse et te retire sa lumière » (Ecclésiastique 12, 1). Quelle désolation n'éprouve pas le voyageur qui, s'étant trompé de route, s'en aperçoit, quand les ténèbres de la nuit l'enveloppent et lorsqu'il ne peut plus rebrousser chemin! Telle sera sur son lit de mort, la désolation de celui qui aura passé passé de longues années en ce monde sans les employer pour Dieu. « La nuit vient, pendant laquelle personne ne peut travailler » (Jean 9, 4). Cette nuit, c'est le temps de la mort; et de ce fait, il sera impossible de rien faire alors. Que dis-je? « Voici, dit le prophète, que le Seigneur appelle le temps contre moi » (Lamentations 1, 15). Alors devant la conscience de ce pauvre moribond se présentent toutes les années qui lui furent accordées et qu'il employa de manière à perdre son âme; tant de lumières, tant de grâces qu'il avait reçues de Dieu pour se sanctifier et dont il n'a pas voulu profiter; puis, il se verra dans l'impossibilité de faire encore le moindre bien; et enfin, gémissant et se désolant: Insensé que j'ai été, dira-t-il à lui même, oh! Temps perdu! Perdue également toute ma vie! Perdues toutes ces années où je pouvais me sanctifier! Et je ne me suis pas sanctifié et maintenant il n'est plus temps de le faire! Mais de quoi lui serviront ces regrets et ces lamentations à cette heure, où la scène du monde va finir, la lampe jeter sa dernière lueur et le moribond toucher à ce grand moment qui décide de l'éternité?

AFFECTIONS ET PRIèRES

Mon Jésus, vous avez employé toute votre vie pour sauver mon âme; et il n'y a pas dans toute votre existence un seul moment où vous ne vous soyez pas offert pour moi à votre Père céleste, afin de m'obtenir le pardon de mes péchés et le salut éternel. Et moi, de toutes les années que j'ai déjà passées sur la terre, combien en ai-je employées pour vous? Hélas, quand je repasse ma vie, tous mes souvenirs se changent en autant de remords de conscience. Oui, j'ai tant commis de péchés et j'ai fait si peu de bien, et encore dans ce peu de bien je ne vois qu'imperfections et tiédeur, amour-propre et distractions. Je perdais de vue tout ce que vous avez fait pour moi, ô mon bien-aimé Rédempteur; et voilà la cause de tout mon malheur. Mais, si moi je vous oubliais, vous, ô mon Jésus, vous ne m'oubliiez pas; et tandis que je vous fuyais, vous me poursuiviez et combien de fois ne m'avez-vous pas appelé à votre amour! Me voici, ô mon Jésus;

je ne veux plus résister. Aussi bien, qu'est-ce que je veux attendre? Je me repens, ô mon souverain Bien, de m'être séparé de vous par le péché. Je vous aime, ô Bonté infinie, digne d'amour infini. De grâce, ne permettez pas que je continue à dissiper ce précieux trésor du temps, dont je ne suis redevable qu'à votre miséricorde. Toujours, ô mon bien-aimé Sauveur, rappelez-moi l'amour que vous m'avez porté et les souffrances que vous avez endurées pour moi; en même temps faites que j'oublie toutes choses, afin que désormais je pense uniquement à vous aimer et à vous plaire. Je vous aime, ô Jésus, mon amour, mon tout! Je vous promets de ne jamais penser à vous, sans faire des actes d'amour. Accordez-moi la sainte persévérance. Je place toute mes espérances dans les mérites de votre sang. Je les place également dans votre intercession, ô Marie, ma bien-aimée Mère.

TROISIèME POINT

« Marchez pendant que vous avez la lumière »

(Jean 12, 35). Nous devons marcher dans la voie des commandements de Dieu, maintenant que la lumière brille devant nous; car à la mort il fait nuit et il ne s'agit pas alors de se préparer, mais de se trouver prêt. « Soyez prêts », dit le Seigneur (Luc 12, 40). Impossible, à l'approche de la mort, de rien faire; alors ce qui est fait est fait. O Dieu! Si l'on venait annoncer à un homme qu'il sera bientôt engagé dans un procès d'où dépendra toute sa fortune et même sa vie, quelles peines ne se donnerait-il pas pour trouver un bon avocat, pour démontrer aux juges la justice de sa cause et pour se les rendre favorables! Et nous, que faisons-nous? Nous savons, à n'en pouvoir douter, que bientôt, peut-être même dans un instant, va se débattre la cause de notre éternité; et nous perdons le temps!

Mais, dira quelqu'un, je suis jeune; plus tard je me donnerai à Dieu. Je lui réponds: Rappelez-vous le figuier que le Seigneur a maudit, parce qu'il n'y trouva pas de fruits; et pourtant, comme le fait remarquer l'évangéliste, « ce n'était pas la saison des figues » (Marc 11,13). Par là, Jésus Christ a voulu nous apprendre que l'homme doit en tout temps, même dans sa jeunesse, produire des fruits, c'est-à-dire des bonnes oeuvres; autrement il sera maudit; et, le frappant de stérilité, Dieu lui dira: Personne ne viendra désormais goûter de ton fruit. De même donc le Rédempteur a maudit cet arbre, ainsi il maudit toute âme qu'il appelle et qui lui résiste. Chose étonnante! Le démon trouve bien court tout le temps de notre vie; aussi, pour nous tenter, ne perd-il pas une minute. « Le démon est descendu vers nous, plein d'une grande colère, sachant qu'il n'a que peu de temps » (Apocalypse 12, 12). Et pendant que l'ennemi, pour nous perdre, ne perd rien du temps qu'il a devant lui, nous perdons le temps que nous avons pour nous sauver.

Un autre dira: Quel mal est-ce que je fais? -- Et n'est-ce donc pas un mal de passer le temps au jeu, en des conversations inutiles et sans profit pour l'âme? Est-ce que par hasard Dieu vous donne le temps, pour que vous le perdiez? « Non, vous dit l'Esprit Saint, ne laisse rien, absolument rien, se perdre d'un trésor si précieux » (Ecclésiastique 14, 14). Ces ouvriers, dont parle saint Matthieu, ne faisaient rien de mal; ils perdaient seulement leur temps. Néanmoins le maître de la vigne leur dit sur le ton du reproche: « Pourquoi êtes-vous là tout le jour sans rien faire » (Matthieu 20, 6) ? Au jour du jugement Jésus Christ nous demandera compte de chaque parole oiseuse. C'est perdre son temps de ne pas l'employer pour Dieu. « Regardez comme perdu, dit saint Bernard, tout le temps que vous passez sans avoir Dieu en vue » (S. Bernard de Clairvaux (plutôt Hugues de Saint-Victor ou un auteur inconnu, selon Glorieux, n. 184), Méditations pieuses..., ch. 6, n. 18, PL 184-498). De là, cette exhortation que vous adresse le Seigneur: « Tout ce que peut faire ta main, fais-le promptement, parce que dans la tombe où tu descends, il n'y aura plus ni oeuvre ni habileté » (Ecclésiaste 9, 10). Un religieuse carmélite, la Vénérable Mère Jeanne de la Sainte Trinité (François de la Croix, Disinganni per vivere e morire bene, t. 1, Naples, 1687, p. 453), disait que, dans la vie des saints, il n'y a pas de lendemain; il n'y en a que dans la vie des pécheurs. Plus tard, ne cessent-ils de dire, plus tard; et ainsi arrivent-ils à la mort. « C'est maintenant le temps favorable » dit l'apôtre (2 Corinthiens 6, 2). « Aujourd'hui, dit aussi le Psalmiste, si vous entendez sa voix, n'endurcissez pas vos coeurs » (Psaume 94, 8). Dieu vous invite à faire le bien aujourd'hui; car il se peut que demain le temps vous fasse défaut ou que Dieu ne vous appelle plus. Si, par le passé, vous avez employé le temps à offenser Dieu, ne manquez pas de déplorer votre malheur pendant tout le reste de votre vie; et, comme le roi Ezéchias, dites: « Devant vous, Seigneur, je repasserai toutes mes années, dans l'amertume de mon âme » (Isaïe 38, 15). Dieu vous laisse vivre pour vous donner l'occasion de réparer toutes les pertes de temps que vous avez faites par le passé. « Oui, dit saint Paul, rachetez le temps, parce que les jours sont mauvais » (Ephésiens 5, 16). Sur quoi saint Anselme observe que racheter le temps c'est faire le bien qu'on a négligé de faire (Hervé de Bourg-Dieu, Commentaires sur l'épître aux Ephésiens, 5, 16, PL 181, 1264. Ce commentaire était édité autrefois sous le nom de S. Anselme). Saint Paul fut appelé par Notre Seigneur après tous les autres Apôtres, et cependant il parvint à la première place, grâce aux mérites que lui valurent ses travaux; et, comme dit saint Jérôme (S. Jérôme, Lettre 58, à Paulin, n. 1, PL 22, 580), le dernier dans l'ordre de vocation, il devint le premier en mérites, parce qu'il travailla plus que les autres. A défaut d'autre motif, pensons qu'à chaque instant nous pouvons nous enrichir de plus en plus pour le ciel. Si l'on vous cédait en propriété tout le terrain que vous parviendriez à parcourir en une journée, ou tout l'argent que vous pourriez compter dans l'espace de vingt-quatre heures, avec quelle ardeur vous vous mettriez à l'oeuvre! Voici que vous pouvez à chaque instant acquérir des trésors éternels, et vous avez le coeur de perdre votre temps. Ne dites pas: ce que je puis faire aujourd'hui, je pourrai le faire demain; car en attendant demain, le jour présent sera perdu pour vous et ne reviendra plus. Quand on parlait devant saint François de Borgia des choses du monde, il élevait son coeur vers Dieu et s'entretenait en de pieuses affections, de sorte que, prié de dire son sentiment, il ne savait que répondre.

Un jour qu'on lui en faisait des reproches: « J'aime mieux, reprit-il, passer pour un homme sans esprit que de perdre mon temps » (Bollandistes, Acta Sanctorum, t. 53 (10 octobre), Paris, 1868, p. 284).

AFFECTIONS ET PRIèRES

Non, mon Dieu, non, je ne veux plus perdre le temps que vous me donnez dans votre miséricorde. A l'heure qu'il est, je devrais me trouver dans l'enfer, en proie à un affreux et stérile désespoir. Soyez béni de m'avoir conservé la vie; je ne veux donc plus vivre désormais que pour vous; oui, pour vous seul. Si je me trouvais maintenant dans l'enfer, je pleurerais, mais ce serait en vain et sans aucun espoir. Je veux pleurer toutes les offenses dont je me suis rendu coupable contre vous; et si je les pleure, je suis certain que vous me les pardonnerez; car, ainsi que l'assure votre prophète, « celui qui pleure ne pleurera pas inutilement et dans votre bonté vous en aurez pitié » (Isaïe 30, 19). Si je me trouvais dans l'enfer, je ne pourrais plus vous aimer; mais maintenant je vous aime et j'espère ne plus cesser un seul jour de vous aimer. Si je me trouvais dans l'enfer, je ne pourrais plus vous demander vos grâces; mais maintenant je vous entends me dire: « Demandez et vous recevrez » (Jean 16, 24). Puis donc que j'ai encore le temps de vous demander vos grâces, en voici deux que je vous prie de m'accorder, ô Dieu de mon âme: Donnez-moi la persévérance dans votre grâce; donnez-moi votre amour; et puis, faites de moi tout ce qu'il vous plaît. Faites que je ne cesse plus, tout le temps qu'il me reste à vivre, d'implorer votre secours, ô mon Jésus, en vous disant à chaque instant: Seigneur, aidez-moi, Seigneur ayez pitié de moi! Seigneur, ne permettez pas que je vous offense encore; mais faites que je vous aime.

Très sainte Vierge Marie, ma Mère, obtenez-moi la grâce de me recommander toujours à Dieu et de lui demander sans cesse la persévérance ainsi que son saint amour.

DOUZIèME CONSIDéRATION

La grande affaire du salut

« Nous vous exhortons, mes frères, à vous occuper de votre affaire »

(1Thessaloniciens 4, 10)

PREMIER POINT

L'affaire de notre salut éternel est certainement de toutes les occupations celle qui nous importe le plus. Et cependant il n'en est pas une seule que les chrétiens négligent autant. S'agit-il d'obtenir un emploi, de gagner un procès, de conclure un mariage, on ne perd pas une minute et on met tout en oeuvre. Ce ne sont plus que conseils et mesures à prendre. Adieu même le sommeil et la nourriture! Et puis, pour mener à bonne fin l'affaire du salut éternel, que fait-on et comment vit-on? Hélas! On ne fait rien. Que dis-je? On fait tout pour le compromettre. En vérité, la plus grande partie des chrétiens vit comme si la mort, le jugement, l'enfer, le paradis, l'éternité n'étaient pas des vérités de foi, mais autant de fables inventées par les poètes. Si l'on perd un procès, une récolte, quelle peine n'en éprouve-t-on pas, et avec quelle ardeur ne s'applique-t-on pas à réparer le dommage! Qu'un cheval ou un chien s'égare, quelles recherches ne fait-on pas pour le retrouver! On perd la grâce de Dieu et on n'en continue pas moins à dormir, à s'amuser, à rire.

Chose étonnante! Il n'y a personne qui ne rougisse d'être taxé de négligence dans les affaires du monde; et il y en a tant qui ne rougissent pas de négliger la plus importante de toutes: celles de l'éternité! On proclame que les saints furent de vrais sages, parce qu'ils s'appliquèrent uniquement à faire leur salut; et ensuite on ne s'applique soi-même qu'aux entreprises temporelles, sans se soucier aucunement de son âme. Mais vous, dit saint Paul, vous mes frères bien-aimés, n'ayez en vue que la grande entreprise de votre salut éternel; parce que, de toutes les affaires que vous ayez entre les mains, celle-ci est la plus importante pour vous. « Oui; nous vous exhortons à vous occuper de votre affaire » (1 Thessaloniciens 4, 10). En conséquence persuadons-nous bien de ceci: le salut éternel est notre affaire la plus importante, notre seule affaire, une affaire irréparable, si elle vient à manquer.

C'est notre affaire la plus importante, parce que nos intérêts les plus considérables en dépendent, attendu qu'il s'agit de notre âme, et que, notre âme venant à se perdre, tout est perdu. Nous devons estimer notre âme plus que tous les biens de ce monde, « car, dit saint Jean Chrysostome, elle est plus précieuse que l'univers tout entier » (S. Jean Chrysostome, Homélie 3 sur la 1ère épître aux Corinthiens, n. 5, PG 61, 29). Pour le comprendre, il suffit de se rappeler que Dieu lui-même livra son Fils à la mort afin de sauver nos âmes. « Dieu a tellement aimé le monde qu'il a donné son Fils unique » (Jean 3, 16). Et le Verbe éternel n'a pas refusé de les racheter au prix de son propre sang. « Vous avez été, dit saint Paul, achetés à haut prix » (1 Corinthiens 6, 20). Vraiment ne semble-t-il pas que l'homme vaille autant que Dieu? « Oui, dit saint Augustin, telle est la grandeur du prix offert pour la rédemption du genre humain, que l'homme semble valoir autant que Dieu » (S. Augustin (plutôt Alcher de Clairvaux selon Glorieux, n. 40), De diligendo Deo, c. 4, PL 40, 853). Aussi Jésus Christ a-t-il dit: « Qu'est-ce que l'homme pourra donner en échange de son âme? » (Matthieu 16, 26). Et en effet, puisque l'âme est si précieuse, se peut-il que l'homme, après l'avoir perdue, trouve, parmi tous les biens visibles, de quoi compenser cette perte? Saint Philippe Néri avait raison d'appeler insensé celui qui ne s'applique pas à sauver son âme (C. Crispino, La scuola di S. Filippo Neri, Naples, 1675, pp. 101, 474, 478). S'il y avait ici-bas deux sortes d'hommes, les uns mortels et les autres immortels, que diraient les premiers en voyant les seconds, tout occupés des choses de ce monde, ne rechercher qu'honneurs, richesses et plaisirs terrestres? Insensés que vous êtes, s'écrieraient-ils bien certainement, eh quoi! Il ne tient qu'à vous d'acquérir des biens éternels, et vous vous souciez de ces choses misérables et passagères? Laissez-nous chercher les biens de la terre, puisque nous sommes assez malheureux pour n'espérer plus rien après la mort. -- Mais non; tous, nous sommes immortels. Et comment se fait-il néanmoins que tant d'hommes perdent leur âme pour les misérables jouissances de cette vie? Comment se fait-il que les chrétiens croient au jugement, à l'enfer, à l'éternité et vivent néanmoins sans les craindre? Si ce chrétien, dit Salvien, croit à l'éternité, pourquoi l'éternité ne le fait-elle pas trembler? (Salvien, Contre l'avarice, liv. 3, ch. 15, PL 53, 220).

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Mon Dieu, qu'ai-je fait de tant d'années que j'avais reçues de vous pour travailler à mon salut éternel? Vous, ô mon Rédempteur, vous avez acquis mon âme au prix de votre sang et vous me l'avez ensuite confiée, afin que je m'appliquasse à la sauver; et moi, je ne me suis appliqué qu'à la perdre en vous offensant, vous qui m'avez tant aimé. Soyez béni de m'accorder encore le temps nécessaire pour réparer le tort si grave que je me suis fait. Car j'ai perdu mon âme et le précieux trésor de votre grâce. Seigneur, je m'en repens et je le déplore de tout mon coeur. Ah! Pardonnez-moi puisque je suis résolu de tout perdre désormais et même la vie, plutôt que de perdre votre amitié. Je vous aime par dessus toutes choses et je proteste que je veux toujours vous aimer, ô Bien suprême, digne d'être infiniment aimé. Aidez-moi, mon Jésus, afin que cette résolution ne se change pas, comme tant d'autres, en actes d'infidélité. Faites-moi mourir avant que j'aie de nouveau le malheur de retomber dans le péché et que je cesse de vous aimer. O Marie, mon espérance, sauvez-moi en m'obtenant la sainte persévérance.

DEUXIèME POINT

L'affaire de notre salut éternel n'est pas seulement la plus importante, c'est encore la seule affaire que nous ayons en ce monde. « Une seule chose est nécessaire », disait Jésus Christ (Luc 10, 42). Et saint Bernard, déplorant l'inconséquence des chrétiens, s'écrie: « Aux bagatelles des enfants on laisse le nom de bagatelles, mais aux bagatelles des grandes personnes on donne le nom d'affaires, tandis que ces affaires ne sont en réalité que de plus grandes folies » (Ici S. Alphonse confond deux auteurs à propos de deux textes similaires: S. Bernard de Clairvaux, De la considération, liv. 2, ch. 13, n. 22, PL 183, 1202: « Les bavardages (nugae), qui ne sont que des bavardages dans la bouche des gens du monde, deviennent des blasphèmes chez le prêtre »

(De la Considération, Paris, 1986, trad. P. Dalloz, p. 66). S. Augustin, Les Confessions, liv. 1, ch. 9, n. 15, PL 32, 668: « Mais nous aimions le jeu, et nous en étions punis par des gens qui, bien entendu, agissaient de même sorte. Seulement les amusements (nugae) des adultes s'appellent des affaires; et bien que ceux des enfants soient de même sorte, les adultes les châtient... « (BA, t. 13, trad.

E. Tréhorel et G. Bouissou, p. 301). « Que sert à l'homme de gagner le monde entier s'il perd son âme » (Matthieu 16, 26)? Mon cher frère, si vous vous sauvez il importera fort peu que vous ayez ici-bas vécu dans la pauvreté, la douleur et l'humiliation; car, en vous sauvant, vous serez à l'abri de tous les maux et vous serez heureux durant toute l'éternité. Mais si malheureusement vous venez à vous damner, quel profit retirerez-vous, au fond de l'enfer, d'avoir joui de tous les plaisirs du monde et d'avoir vécu dans l'opulence et les honneurs? Perdre son âme, c'est perdre richesses, honneurs, plaisirs, c'est perdre tout.

Que répondrez-vous à Jésus Christ, lorsqu'il vous jugera? Si un roi avait envoyé dans une ville un ambassadeur pour y négocier une affaire fort importante et que celui-ci, bien loin de songer à remplir sa mission, ne s'occupât que de fêtes, de spectacles et de festins au point d'échouer complètement, quel compte serait-il ensuite en mesure de rendre à son roi? Mais, ô Dieu! Quel compte bien plus terrible devra rendre au juge suprême celui qui, placé sur terre, non pas pour jouir, non pas pour faire fortune, non pas pour s'élever aux honneurs, mais pour sauver son âme, s'est occupé de tout, hormis de son âme? Le malheur des mondains, c'est de n'envisager que le présent et nullement l'avenir. Un jour que saint Philippe Néri s'entretenait à Rome avec François Zazzera, jeune homme de grands talents et tout épris du monde: « Mon fils, lui dit-il, vous ferez une brillante fortune, vous serez un excellent avocat, vous parviendrez à la prélature, peut-être au cardinalat et qui sait? Peut-être à la papauté. Et puis? Et puis? Allez, ajouta-t-il en le congédiant, et pensez à ces deux derniers mots » (G. Bacci, Vita di S.

Filippo Neri fiorentino, lib. II, c. 15, Bologne, 1686, p. 150). De retour chez lui François pensa si bien à ces deux mots: Et puis?

Et puis? Que disant adieu à ses espérances terrestres et au monde, il entra dans la congrégation de saint Philippe pour ne plus s'occuper que de Dieu seul.

« Unique » affaire, parce que nous n'avons qu'une âme. Un prince avait envoyé demander à Benoit XII une grâce que celui-ci ne pouvait accorder sans péché.

Le pape répondit à l'ambassadeur: « Dites à votre maître que si j'avais deux âmes, j'en pourrais perdre une pour lui et me réserver l'autre; mais je n'en ai qu'une et je ne puis ni ne veux la perdre » (O. Raynaldus, Annales Ecclesiastici (an. 1337), t. 6, Lucques, 1750, p. 108, col. 2: réponse du Pape Benoît XII à Philippe VI, roi de France). « Il n'y a sur la terre, disait saint François Xavier, qu'un seul bien et un seul mal: le seul bien, c'est de se sauver, et le seul mal, c'est de se damner » (P. Garcia, Vida de S. Francisco Javier, lib. 3, c. 16). C'est aussi ce que sainte Thérèse ne cessait de dire à ses religieuses: « Mes soeurs, une âme, une éternité!

» (S. Thérèse d'Avila, Avis, 68: « Rappelle-toi que tu n'as qu'une âme, que tu ne mourras qu'une fois, que tu n'as qu'une vie brève, une seule, qui t'est particulière, qu'il n'y a qu'un ciel, éternel celui-là, et tu renonceras à beaucoup de choses » (MA, p. 1054)). Une âme; et par là elle voulait dire que l'âme perdue, tout est perdu; une éternité, car l'âme, une fois perdue, est perdue pour toujours. Aussi David faisait-il cette prière: « J'ai demandé une seule chose au Seigneur, je la chercherai: c'est d'habiter dans la maison du Seigneur » (Psaume 26, 4). Oui, Seigneur, je vous demande de sauver mon âme; et je ne vous demande pas autre chose.

« Opérez votre salut avec crainte et tremblement » (Philippiens 2, 12). Celui qui ne craint pas et ne tremble pas de se perdre, ne se sauvera pas; comme si, pour se sauver, il faut qu'on se donne de la peine et qu'on se fasse violence. « Le Royaume des cieux souffre de violence et les violents le ravissent » (Matthieu 11, 12). Pour obtenir le salut, il faudra de toute nécessité qu'à la mort notre vie se trouve en conformité avec celle de Jésus Christ: car, dit saint Paul, « Dieu nous prédestine pour devenir conformes à l'image de son Fils » (Romains 8, 29). Nous devons donc nous faire violence, d'une part pour fuir les occasions de péché, et d'autre part pour pratiquer les oeuvres nécessaires au salut. « Non, non, dit saint Bernard, ce n'est pas aux lâches que se donnera le royaume céleste, mais à ceux qui se dépensent noblement au service de Dieu » (S. Bernard de Clairvaux (plutôt Thomas de Froidmont selon Glorieux, n. 184), De modo bene vivendi, n. 121, PL 184, 1273). Tous voudraient se sauver, mais sans qu'il en coûtât rien. « Eh quoi! S'écrie saint Augustin, le démon, pour nous perdre, se donne tant de peines et ne s'accorde aucun repos, et vous, vous êtes si négligent; et pourtant il s'agit de votre bonheur ou de votre malheur éternel. L'ennemi veille, et vus, vous dormez » (S. Augustin, Sur le Psaume 65, n. 24, PL 36, 801 (Vivès, t; 13, p. 135)).

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Mon Dieu! Je vous rends grâce de ce que, par un effet de votre bonté, je me trouve maintenant à vos pieds et non pas dans l'enfer que j'ai tant de fois mérité. Mais de quoi me servira-t-il que vous me conserviez la vie, si de mon côté je continue à vivre sans votre grâce? Ah! Qu'il n'en soit pas ainsi. Je vous ai méprisé et je vous ai perdu, ô mon souverain Bien; je le déplore de tout mon coeur; que n'ai-je plutôt mille fois perdu la vie! Je vous ai perdu; mais votre Prophète m'assure que vous êtes toute bonté pour l'âme qui vous cherche et que vous allez au-devant d'elle. Le Seigneur est bon, s'écrie-t-il, envers l'âme qui le cherche. Si par le passé j'ai fui loin de vous, ô Roi de mon coeur, maintenant je vous cherche et c'est vous seul que je cherche. A vous toutes les affections de mon coeur. Accueillez-moi et ne dédaignez pas de vous imposer à l'amour de ce coeur qui par le passé vous méprisa. « Apprenez-moi à faire votre volonté » (Psaume 142, 10). Oui, dites-moi ce que je dois faire pour contenter votre coeur; car il n'est rien que je ne veuille entreprendre pour vous. Mon Jésus, sauvez cette âme, pour laquelle vous avez donné votre sang et votre vie; sauvez-moi en m'accordant la grâce de vous aimer toujours dans cette vie et dans l'autre. Voilà ce que j'espère de vos mérites. Et je l'espère aussi de votre intercession, ô Marie.

TROISIèME POINT

Affaire importante, affaire unique, affaire irréparable.

Assurément, dit saint Eucher (S. Eucher, Epistola... de contemptu mundi, PL 50, 718), le comble de l'erreur, c'est de méconnaître l'importance du salut éternel; et c'est par conséquent le comble du malheur que de manquer son salut. A tout autre mal il y a un remède: on perd son emploi, mais il se peut qu'on le recouvre; et quand même on perdrait sa vie, si on sauve son âme, tout est réparé. Mais celui qui sa damne, se damne sans remède.

Car on ne meurt qu'une fois; et l'âme, une fois perdue, est perdue pour toujours. De là ce mot célèbre: « Se perdre une fois, c'est à jamais se perdre » (C. G. Rosignoli, L'elezione della morte, conclusion, 1, Opere, t. 3, Venise, 1713, p. 727). Dès lors il ne reste plus qu'à se désoler éternellement avec les autres insensés qui gémissent dans l'enfer. Et en effet l'un des plus cruels supplices des damnés, c'est de voir que le temps leur fait complètement défaut pour réparer leur malheur. « L'été est fini, se disent-ils, et voilà que nous ne sommes pas sauvés » (Jérémie 8, 20). Demandez à ces sages du monde quelles sont leurs pensées, demandez-leur s'ils se félicitent encore d'avoir fait fortune sur la terre, maintenant qu'ils se voient condamnés à cette prison éternelle. écoutez comme ils se lamentent et s'écrient:

« Nous nous sommes donc trompés ». Mais quel avantage retirent-ils de reconnaître actuellement leur erreur, puisqu'ils ne peuvent remédier à leur éternelle damnation? Quel ne serait pas le chagrin de celui qui, pouvant à peu de frais empêcher l'écroulement de sa maison, la trouverait un jour en ruines et serait ainsi contraint, mais trop tard, de reconnaître sa négligence? Mais rien ne tourmente cruellement les réprouvés, comme la pensée qu'ils ont perdu leur âme et qu'ils se trouvent en enfer par leur propre faute. « Ta perte vient de toi, ô Israël, en moi seul est ton secours » (Osée 13, 9). Sainte Thérèse (S. Thérèse d'Avila, Exclamations, XIV: « Oh! Quelle folie et quel aveuglement! Car si nous perdons quelque chose, une aiguille, ou un épervier qui ne sert qu'à procurer aux yeux le petit plaisir de le voir voler dans les airs, nous avons de la peine, alors que nous n'en aurions point de perdre cet aigle impétueux de la majesté de Dieu, et un royaume dont nous jouirons sans fin! » (MA, p. 533)) observe que si certaines personnes perdent par leur faute un vêtement, un anneau, et même moins que cela, elles n'ont plus ni repos, ni appétit, ni sommeil. O Dieu! Quel est donc le supplice du damné lorsqu'il fait son entrée en enfer et que, se voyant renfermé dans cette horrible prison, il se met à réfléchir sur son malheur et à considérer qu'il est là pour l'éternité, sans pouvoir jamais en sortir. Ainsi donc, se dira-t-il, j'ai tout perdu pour toujours et cela par ma faute.

Mais, dira quelqu'un, si je commets ce péché, est-il donc si certain que je vais me damner? Car enfin il se peut que je me sauve encore. -- Je réponds: Mais il se peut aussi que vous vous damniez. J'ajoute même: il y a beaucoup plus à craindre que vous ne vous damniez; car l'Esprit Saint menace de l'enfer les pécheurs obstinés, parmi lesquels vous vous rangez en ce moment: « Malheur à vous, fils déserteurs, dit le Seigneur »

(Isaïe 30, 1). « Malheur à eux puisqu'ils se sont retirés de moi » (Osée 7, 13). Convenez au moins que, par ce péché, vous mettez votre salut éternel en péril et qu'il y a lieu de craindre pour votre âme. Or le salut est-il une chose à mettre en péril? Il ne s'agit pas d'une maison, d'une villa, d'un emploi; il s'agit, dit saint Jean Chrysostome (S. Jean Chrysostome, Homélie 24, sur Matthieu, n. 2, PG 57, 326), de savoir si vous voulez être plongé dans une éternité de tourments et privé d'un bonheur éternel. Et cette affaire, qui est tout pour vous, voilà que vous avez le coeur de la risquer sur un Peut-être. Vous dites encore: Qui sait? Peut-être ne me damnerai-je pas. J'espère que Dieu me pardonnera plus tard. -- Mais en attendant? Hélas! En attendant, vous vous condamnez vous même et tout de suite à l'enfer. Dites-moi: vous jetteriez-vous dans un puits sur cette parole: qui sait si je n'aurai pas la chance d'échapper à la mort? Non, assurément. Et comment se fait-il que vous exposiez votre salut éternel sur un si fragile espoir, sur un qui sait? Oh! Que cette maudite espérance en a déjà jetés dans l'enfer! Ignorez-vous donc que la confiance de ceux qui s'obstinent à vivre dans le péché, n'est pas de l'espérance, mais de la folie et de la présomption et qu'elle provoque non pas les miséricordes de Dieu, mais ses plus vigoureux châtiments? Si maintenant, de votre propre aveu, vous ne vous sentez pas de force à lutter contre la tentation et la passion qui vous domine, comment résisterez-vous plus tard, alors que, par de nouveaux péchés, vous aurez non pas augmenté mais diminué vos forces? Car d'un côté, votre intelligence sera plus obscurcie et votre volonté plus pervertie, et d'un autre côté, les secours divins vous feront défaut;

à moins de vous flatter peut-être que plus vous aurez commis de péchés, plus il faudra que Dieu vous comble de ses lumières et de ses grâces.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Mon Jésus, rappelez-moi sans cesse la mort que vous avez enduré pour moi et donnez-moi une ferme confiance. Car je crains qu'à la mort le démon ne me jette dans le désespoir en me mettant sous les yeux tant d'infidélités dont je me suis rendu coupable contre vous. Que de fois, grâce aux lumières que vous me donniez, j'ai promis de ne plus jamais vous offenser; et puis, comptant sur le pardon, j'ai recommencé le cours de mes ingratitudes! Ainsi donc, parce que vous ne me punissiez pas, je multipliais mes insultes; et je vous outrageais d'autant plus que vous me traitiez avec plus de miséricorde. Mon Rédempteur, donnez-moi une grande douleur de mes péchés, avant que je parte de ce monde. Je me repens, ô souverain Bien, de vous avoir offensé; et je prends pour l'avenir l'engagement de mourir plutôt mille fois que de vous abandonner encore. En attendant adressez-moi comme à Madeleine, ces douces paroles: « Vos péchés vous sont remis » (Luc 7, 48); et pour cela, faites-moi ressentir une grande douleur de mes péchés, avant que ma mort arrive.

Autrement, je crains de mourir dans le trouble et de faire une fin malheureuse. Ah! Mon Jésus crucifié, « ne me soyez pas un objet de terreur, vous êtes mon espoir au jour de l'affliction »

(Jérémie 17, 17). Si je venais à mourir avant d'avoir pleuré mes péchés et avant de vous avoir aimé, vos plaies et votre sang m'inspireraient en ce moment suprême bien plus de crainte que de confiance. Je ne demande pas que, durant les jours qui me restent à vivre, vous m'accordiez vos consolations et que vous me combliez des biens de ce monde, je vous demande de me repentir et de vous aimer. Exaucez-moi, ô mon bien-aimé Rédempteur, au nom de l'amour qui vous fit sacrifier pour moi votre vie sur le Calvaire. Marie, ma Mère, obtenez-moi toutes ces grâces ainsi que la sainte persévérance jusqu'à la mort.

TREIZIèME CONSIDéRATION

Vanité du monde

« Que sert à l'homme de gagner le monde entier s'il perd son âme? »

(Matthieu 6, 26)

PREMIER POINT

Un philosophe de l'antiquité, nommé Aristippe, faisant un voyage sur mer, le vaisseau vint à périr et lui-même perdit toutes ses richesses. Mais il parvint au rivage et, grâce à la réputation de science dont il jouissait parmi les habitants du pays, il fut amplement dédommagé de tout ce qu'il avait perdu. Alors écrivant son aventure aux amis qu'il avait laissés dans sa patrie, il les engagea à se pourvoir seulement des richesses que la tempête ne peut engloutir (D. Erasme, Apophtegmata, lib. 3, n. 61, Lyon, 1556, p. 199). Nous aussi, entendons nos proches et nos amis qui, du sein de l'éternité où ils sont parvenus, nous avertissent de ne nous appliquer en ce monde qu'à l'acquisition des seuls biens, sur lesquels la mort ne peut mettre la main. L'écriture sainte appelle le jour de la mort un jour de perdition. « Il est proche, dit Dieu, le jour de la perdition » (Deutéronome 32, 35). Et de ce fait, en ce jour-là tous les biens de la terre, honneurs, richesses, plaisirs, tous nous sont enlevés. Aussi, saint Ambroise estime-t-il que nous ne pouvons pas les emporter avec nous, et que nos vertus seules nous suivent au delà du tombeau (S. Ambroise, Traité sur l'évangile de S. Luc, liv. 7, n. 122, PL 15, 1730: « Nous n'avons pas à nous ce que nous ne pouvons emporter avec nous. Seule la vertu accompagne les défunts... » (SC 52, trad. G. Tissot, p. 51)).

A quoi nous sert-il, dit Jésus Christ, de gagner le monde entier, si, à la mort nous perdons notre âme et qu'ainsi nous perdions tout? Combien de jeunes gens ont pris la route du cloître, combien d'anachorètes ont vécu dans les déserts, combien de martyrs ont donné leur vie pour Jésus Christ, pénétrés qu'ils étaient de cette grande maxime: « Que sert à l'homme de gagner le monde entier, s'il perd son âme? » (Matthieu 16, 26). Avec cette maxime saint Ignace de Loyola fit à Dieu de nombreuses conquêtes et entre autre l'insigne conquête de saint François Xavier (O. Torsellini, Vita del B. Francesco Saverio, lib. 1, c. 2, Milan, 1606, p. 6-7. D. Bartoli, Vita di S. Ignazio, lib. 2, n. 2, Venise, 1735, p. 97). Celui-ci ne rêvait que grandeurs mondaines, quand un jour Ignace lui dit: « François, pensez-y bien, le monde est un maître qui promet et qui ne tient pas parole. Et quand même il tiendrait ses promesses à votre égard, jamais il ne pourra contenter votre coeur. Mais supposons qu'il le contente, combien de temps durera votre bonheur? En tout cas, pourra-t-il durer plus que votre vie; et à la mort qu'emporterez-vous dans l'éternité?

A-t-on jamais vu un riche emporter avec lui une pièce de monnaie ou se faire suivre d'un de ses serviteurs? Quel roi a pu seulement conserver un fils de sa pourpre, afin d'être encore honoré dans l'autre vie? » -- Frappé de ces paroles, François quitta le monde, suivit saint Ignace et devint, lui aussi, un grand saint. « Vanités des vanités! » Voilà ce qu'étaient aux yeux de Salomon tous les biens de la terre; et pourtant il ne s'était refusé aucun des plaisirs que le monde peut procurer, comme il le confesse lui-même: « De tout ce qu'ont désiré mes yeux, je ne leur ai rien refusé » (Ecclésiaste 2, 10). A quoi servent les royaumes au moment de la mort? Disait la soeur Marguerite de sainte Anne, carmélite déchaussée, fille de l'empereur Rodolphe (François de la Croix, Disinganni per vivere e morire bene, t. 1, Naples, 1687, p. 167). Chose étonnante! Les saints tremblent en pensant à la grande question de leur salut éternel. Le Père Paul Segneri tremblait et se tournant avec épouvante vers son confesseur, il s'écriait: « Dites-moi, mon père, serai-je sauvé? » (G. Massei, Ragguaglio della vita del...

P. Paolo Segneri, n. 62, Florence, 1701, p. 94). -- Saint André Avellin tremblait et il disait en versant un torrent de larmes: « Qui sait si je me sauverai! » (G. B. Bagatta, Vita del B. Andrea Avellino, Naples, 1696, p. 189) – Saint Louis Bertrand était tellement tourmenté de cette pensée qu'il passait ses nuits à trembler et à s'agiter dans son lit « Qui sait, se disait-il, si je ne serai pas damné! » (Bollandistes, Acta Sanctorum, t. 53 (10 octobre), Paris, 1868, p. 376). – Et les pécheurs, qui vivent en état de damnation, dorment, se divertissent et rient.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Mon Jésus, mon Rédempteur, soyez béni de me faire comprendre combien j'ai été insensé et coupable en vous abandonnant, vous qui avez donné pour moi votre sang et votre vie. Hélas! S'il me fallait mourir maintenant, que trouverais-je en moi, sinon des péchés et des remords de conscience; et dès lors avec quelle frayeur ne verrais-je pas venir la fin de ma vie? Mon Sauveur, je le confesse, j'ai mal fait, je me suis égaré en vous quittant, vous, le Bien suprême, pour courir après les misérables plaisirs du monde; je m'en repens de tout mon coeur. Par cette douleur, qui causa votre mort sur la croix, je vous supplie de m'accorder une si grande douleur de mes péchés que, durant tout le reste de ma vie, je ne cesse plus de pleurer mes torts envers vous. Mon Jésus! Mon Jésus! Pardonnez-moi; car je promets de ne plus vous déplaire et de vous aimer toujours. Il est vrai, je ne mérite plus que vous m'aimiez; car j'ai, par le passé, tant méprisé votre amour! Mais vous avez dit que « vous aimez ceux qui vous aiment » (Proverbes 8, 17). Je vous aime; aimez-moi donc aussi! Je ne veux plus me voir dans votre disgrâce. Eh! Que m'importe toute les grandeurs et les plaisirs du monde. J'y renonce, pourvu que vous m'aimiez. Mon Dieu, exaucez-moi pour l'amour de Jésus Christ. Exaucez Jésus Christ lui-même qui vous supplie de ne pas me bannir de votre coeur. Je me consacre entièrement à vous: je vous consacre ma vie, mes satisfactions, mes sens, mon âme, mon corps, ma volonté, ma liberté. Agréez mon offrande et ne me repoussez pas, comme je le mériterais pour avoir tant de fois repoussé votre amitié. « Non, ne me rejetez pas de devant votre face » (Psaume 50, 13).

Vierge très sainte, ô Marie, ma Mère, priez Jésus pour moi; je mets toute ma confiance dans votre intercession.

DEUXIèME POINT

« Dans sa main est une balance trompeuse » dit le prophète (Osée 12, 7). Ce n'est pas dans la balance du monde, qui trompe, mais dans celle de Dieu qu'il faut peser les biens d'ici-bas. En vérité ces biens sont par trop misérables! Outre qu'ils ne contentent pas notre coeur, ils passent si vite! « Mes jours, disait Job, ont été plus rapides qu'un coureur; ils ont passé comme des vaisseaux qui portent des fruits » (Job 9, 25). Oui, ils passent et ils s'enfuient les jours de notre vie; et de tous les plaisirs de ce monde que nous reste-t-il à la fin? Tous ont passé comme des vaisseaux. Or les vaisseaux passent sans même laisser trace de leur passage! « Comme un navire qui fend l'eau agitée, dit la Sagesse, lorsqu'il est passé, on ne peut trouver sa trace » (Sagesse 5, 10). Demandons à tous ces heureux du monde, qui sont maintenant dans l'éternité, riches, savants, princes, empereurs, ce qui leur reste du faste, des délices, des grandeurs dont ils ont joui sur cette terre. Tous répondent: Rien! Rien! « Ah! S'écrie saint Augustin, vous admirez les biens que possède ce grand du monde; mais considérez donc aussi ce qu'en mourant il emporte avec lui, un cadavre infect, un misérable linceul qui vont pourrir ensemble » (S. Augustin, Sur le Psaume 48, sermon 2, n. 7, PL 36, 540 (Vivès, t. 12, p. 452)). Ils meurent, les heureux du siècle; à peine s'en entretient-on durant quelques jours et bientôt on en perd jusqu'au souvenir. « Leur mémoire périt avec le bruit qu'ils faisaient » (Psaume 9, 7). Et les malheureux, s'ils vont en enfer, que font-ils, que disent-ils? Ils se lamentent et ils s'écrient: « De quoi nous a servi l'orgueil? Et que nous a rapporté l'ostentation des richesses? Toutes ces choses ont passé comme une ombre » (Sagesse 5, 8), et maintenant que nous en reste-t-il? Hélas! Des supplices, des regrets, un désespoir éternel.

« Les enfants du siècle sont plus prudents que les enfants de lumière » (Luc 16, 8). Oui, quelle prudence que celle des mondains dans les choses de la terre! Quelles fatigues ils s'imposent pour parvenir à un poste, à la fortune! Et pour conserver la santé du corps, que ne font-ils pas! Avec quels soins ils choisissent les moyens les plus efficaces, les meilleurs médecins, les meilleurs remèdes, le meilleur climat! Quant à leur âme, ils sont d'une insouciance complète. Et cependant, santé, emploi, fortune, il est certain que tout cela doit finir un jour, tandis que l'âme et l'éternité ne finiront jamais. « Voyez donc, dit saint Augustin, quelles peines les hommes se donnent pour des choses qu'ils ne peuvent aimer sans crime! » (S. Augustin, La patience, ch. 3, n. 3, PL 40, 612 (BA, t. 2, trad. G. Combès, pp. 533-534). Ce vindicatif, ce voleur, cet impudique, que ne souffrent-ils pas pour parvenir à leur fin criminelle? Et pour leur âme ils ne veulent se donner aucune peine! O Dieu! Il faudra bien qu'un jour à la lueur du flambeau funèbre, les mondains reconnaissent et avouent leur folie. Hélas! Se dit-on alors, que n'ai-je renoncé à tout pour me sanctifier! Le pape Léon XI disait sur son lit de mort: « Il vaudrait bien mieux, pour moi, n'avoir jamais été que le portier de mon couvent » (H. Engelgrave, Lux evangelica in omnes anni domicicas, emblema 44, 3, p. 1, Cologne, 1677, p. 315. Il s'agit plutôt de Léon IX (+ 1054) qui fut élevé au monastère clunisien de St-Evre (cf. PL 143, 507)). – Le pape Honorius III disait également à sa mort: « Que n'ai-je vécu dans la cuisine de mon couvent, occupé à laver la vaisselle! »

(H. Engelgrave, ibid., 315. C'est à Paul III, semble-t-il, qu'il faut attribuer cette parole). – Sur le point de mourir, Philippe II, roi d'Espagne, appela son fils (François de la Croix, Disinganni per vivere e morire bene, t. 1, Naples, 1687, p. 277), et, ouvrant son vêtement royal pour lui montrer sa poitrine rongée par les vers: Prince, lui dit-il, voyez comment on meurt et comment finissent les grandeurs de la terre. Ah! S'écria-t-il ensuite, que n'ai-je été simple frère convers plutôt que monarque! Puis, il se fit passer une corde au cou avec une simple croix de bois, et, ayant tout disposé pour sa mort, il ajouta: j'ai voulu, mon fils, que vous fussiez ici en ce moment, pour vous montrer comment le monde traite enfin les rois eux-mêmes. Leur mort ne diffère pas de celle de leur propres sujets. Après tout, celui qui a le mieux vécu obtiendra la meilleure place auprès de Dieu. – Et ce jeune prince lui-même, devenu Philippe III et mourant à l'âge de quarante-trois ans, s'écriait (François de la Croix, ibid., p. 280): Ah! Mes sujets, ne faites mon oraison funèbre, que pour retracer le spectacle que vous avez sous les yeux. Dites qu'au moment de la mort la dignité des rois ne sert qu'a les tourmenter davantage. Hélas! Ajouta-t-il, au lieu de servir Dieu! Maintenant je m'en irais avec plus de confiance devant mon Juge et je ne serais pas en si grand danger de damnation! Mais à quoi servent les regrets, sinon à augmenter la peine et le désespoir de ceux qui, pendant leur vie, n'ont pas aimé Dieu! De là cette réflexion de sainte Thérèse: « Ne faisons aucun cas de ce qui finit avec la vie. Vivre véritablement, c'est vivre de telle sorte qu'on ne craigne pas la mort » (S. Thérèse d'Avila, Le Chemin de la perfection, ch. 12, n. 2: « Toute vie est courte, quelques-unes sont même extrêmement courtes. Savons-nous si la nôtre n'est pas si courte qu'elle s'achèvera à l'heure et au moment où nous déciderons de servir Dieu totalement?

Ce serait possible; car enfin, nous n'avons pas à faire cas de tout ce qui passe, et lorsqu'on pense que chaque heure est la dernière, qui donc ne l'emploierait à travailler? » (MA, p. 401)). Si donc nous voulons savoir de quelle valeur sont les biens de la terre, considérons-les du lit de la mort et disons-nous: Ces honneurs, ces divertissements, ces richesses nous sont enlevés un jour. Il faut par conséquent travailler à nous sanctifier et à nous enrichir des seuls biens qui nous suivront dans l'éternité et qui nous rendront heureux pour toujours.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Mon bien-aimé Rédempteur, quelles souffrances et quelles ignominies n'avez-vous pas endurées par amour pour moi! Et moi, j'ai tant aimé les plaisirs et les vanités du monde, que, par amour pour eux, j'en suis venu tant de fois à fouler aux pieds votre sainte grâce! Mais si vous n'avez pas cessé de me chercher, alors même que je vous méprisais, comment pourrais-je craindre, ô mon Jésus, d'être repoussé de vous, maintenant que je vous cherche, que je vous aime de tout mon coeur et que je me repens bien plus de vous avoir offensé que s'il m'était arrivé n'importe quel autre malheur? O Dieu de mon âme! Je veux éviter désormais de vous causer même le plus léger déplaisir! Faites-moi connaître ce qui vous déplaît, afin que je l'évite, dut-il m'en coûter tout l'or du monde. Faites-moi connaître ce que je dois faire pour vous plaire; me voici prêt à tout exécuter. C'est bien sincèrement que je veux vous aimer. J'embrasse, Seigneur, toutes les souffrances et toutes les croix qui me viendront de votre main; donnez-moi la résignation dont j'ai besoin. « Brûlez maintenant; coupez maintenant. Oui, châtiez-moi dans cette vie afin que dans l'autre je puisse éternellement vous aimer » (La pensée est de S. Augustin, Cf. Sur le Psaume 33, sermon 2, n. 20, PL 36, 319) O Marie, ma Mère, je me recommande à vous; ne cessez jamais de prier Jésus pour moi.

TROISIèME POINT

« Le temps est court, dit l'apôtre, que ceux qui usent du monde, se conduisent, comme s'ils n'en usaient pas, car la figure du monde passe » (1 Corinthiens 7, 29.31). La figure, c'est-à-dire une pièce de théâtre, une représentation. Qu'est-ce en effet notre vie ici-bas, sinon un drame dont les parties se succèdent et qui ne tarde pas à finir? « Il en est du monde, dit Cornelius a Lapide (Cornelius a Lapide, Sur la 1ère aux Corinthiens, 8, 31, t. 18, Paris, 1861, p. 316), comme d'une pièce de théâtre:

une génération passe, une génération arrive.

Le roi s'en va, sans emporter sa pourpre. Et vous ô villa, ô maison, dites-nous combien vous avez eu de maîtres. » Quand la pièce est jouée, celui qui a rempli le rôle de roi, n'est plus roi; et celui qui était maître et seigneur, ne l'est plus. Cette villa, cette maison sont maintenant à vous; mais vienne la mort et elles passeront en d'autres mains.

« Le mal de la dernière heure ôte le souvenir des plus grandes joies » (Ecclésiastique 11, 29). A l'heure funeste de la mort s'oublient et s'évanouissent les dignités, les titres, le faste du monde. Casimir, roi de Pologne, se trouvant un jour à table avec les grands de son royaume, meurt au moment où il approche la coupe de ses lèvres; ainsi disparut-il de la scène (S. Léonard de Port-Maurice, Lezioni sopra la morte, 1ez. II, Opere, t. 1, Venise, 1868, p. 436). – Celse est élu empereur, mais sept jours après on l'assassine: là finit le rôle de Celse (C. Baronius, Annales Ecclesiastici, an. 264, n. 8, t. 3, Lucques, 1738, p. 147). – Ladislas, roi de Bohème, âgé de dix-huit ans, attendait la fille du roi de France pour l'épouser, et déjà on préparait des fêtes splendides, quand un matin il se sent mal et meurt; on expédie aussitôt des courriers pour faire retourner la princesse dans son pays; car pour Ladislas la pièce venait de finir. – C'est en considérant la vanité du monde que saint François de Borgia, comme nous l'avons vu plus haut, se fit saint (D. Bartoli, Della vita di S. Francesco Borgia, Rome, 1681, p. 23). Il avait sous les yeux l'impératrice Isabelle, moissonnée par la mort au milieu des grandeurs et dans la fleur de son âge; et c'est alors qu'il résolut de se donner tout à Dieu: « Car, se disait-il, voilà donc où viennent aboutir les grandeurs de ce monde et même la dignité royale! Ah! Je veux désormais servir un maître sur lequel la mort n'ait pas pouvoir ».

Tâchons de vivre de telle sorte qu'au moment de la mort il ne soit pas dit comme à cet insensé de l'évangile:

« Insensé! Cette nuit même on te redemandera ton âme;

et ce que tu as amassé, pour qui sera-t-il? » (Luc 12, 20). Ainsi, remarque saint Luc, en est-il de celui « qui thésaurise pour lui-même et qui ne s'enrichit pas devant Dieu » (Luc 12, 21). Notre Seigneur ajoute donc: « Amassez-vous dans le ciel, des trésors que ne peuvent ronger ni la rouille ni les vers »

(Matthieu 6, 20). Oui; ayez à coeur de vous enrichir non pas des biens du monde, mais de Dieu lui-même, de vertus et de mérites, autant de biens qui vous suivront dans le ciel et dureront éternellement. A cette fin travaillons de toutes nos forces pour acquérir le grand trésor de l'amour divin. « Si un riche, dit saint Augustin, n'a pas la charité, que possède-t-il? Et si un pauvre a la charité, que lui manque-t-il? (S. Augustin (plutôt S. Césaire d'Arles selon Glorieux, n. 39), Sermon 112, n. 2, PL, 1968). En effet, un homme a beau posséder tous les trésors du monde, s'il ne possède pas Dieu, il est le plus pauvre des pauvres. Mais du moment qu'un pauvre possède Dieu, il possède tout. Or qui est-ce qui possède Dieu? Celui qui l'aime. « Celui qui demeure dans la charité, demeure en Dieu et Dieu en lui » (1 Jean 4, 16).

AFFECTIONS ET PRIèRES

Non, ô mon Dieu, non je ne veux plus que le démon possède mon âme; je veux que vous seul en soyez le maître et que vous seul fassiez la loi. De grand coeur je renonce à tout, pour acquérir votre grâce; car je la préfère à toutes les couronnes et à tous les royaumes. A qui donc faut-il que soit mon coeur, sinon, à vous, ô Amabilité infinie, ô Bien infini, ô Beauté, Bonté, Amour infinis! Autrefois je vous ai laissé pour courir après les créatures. Ah! Quel glaive de douleur c'est et ce sera toujours pour mon coeur que de vous avoir offensé, vous, qui m'avez tant aimé. Mais maintenant qu'à force de grâces, vous êtes ô mon Dieu, redevenu le maître de mon âme, non, je ne saurais plus me voir privé de votre amour. Prenez donc, ô mon Amour, toute ma volonté et tout ce qui m'appartient; puis, faites de moi tout ce qu'il vous plaît. Si par le passé j'ai manqué de résignation dans les adversités, je vous demande pardon. Je ne veux plus, ô mon bien-aimé Seigneur, me plaindre de vos dispositions à mon égard; je sais que toutes sont saintes et qu'elles sont toutes pour mon bien. Que votre volonté s'accomplisse, ô mon Dieu! Je vous promets d'y trouver toujours mon bonheur et de toujours vous en remercier. Faites que je vous aime et je ne vous demande pas autre chose. Eh! Que me parle-t-on de richesses, d'honneurs, du monde! Non, non, Dieu seul! Je ne veux que Dieu.

O Marie, bienheureuse êtes-vous de n'avoir aimé ici-bas que Dieu! Obtenez que je m'associe à vous du moins pour le reste de ma vie. Je me confie en vous.

QUATORZIèME CONDIDéRATION

La vie présente est un voyage vers l'éternité

« L'homme s'en ira dans la maison de son éternité »

(Ecclésiaste 12, 5)

PREMIER POINT

En voyant un si grand nombre de méchants vivre ici-bas dans la prospérité, et, par contre, tant de justes passer leur vie dans les tribulations, les païens eux-même, avec les seules lumières de leur raison naturelle, se sont dit: Puisque Dieu existe et que Dieu est juste, il faudra bien que dans une autre vie les méchants soient punis et les bons récompensés. Or cette vérité que les païens ont reconnue, grâce à la lumière de leur raison, nous, chrétiens, nous la confessons sur l'autorité de la foi. « Nous n'avons point ici de cité permanente, dit saint Paul, mais nous cherchons la cité future » (Hébreux 13, 14). Cette terre n'est pas notre patrie. Elle n'est qu'un lieu de passage et nous ne faisons que la traverser pour nous rendre à la demeure de notre éternité. « L'homme ira dans la maison de son éternité » (Ecclésiaste 12, 5). Ainsi mon cher lecteur, la maison que vous occupez n'est pas votre maison; c'est une hôtellerie qu'il faudra quitter; et alors que vous y penserez le moins. Sachez-le, la mort ne vous aura pas plutôt fermé les yeux, que vos proches et vos plus chers amis seront les premiers à vous mettre hors de chez vous. Quelle sera donc enfin votre vraie demeure? Une fosse sera la demeure de votre corps jusqu'au jour de jugement; et votre âme devra se rendre dans la demeure de l'éternité, dans le ciel ou dans l'enfer. De là cet avis que vous donne saint Augustin: « Voyageurs que vous êtes, vous passez et vous vous contentez de regarder » (S. Augustin, Sermon 111, ch. 2, PL 38, 643: « Notre patrie est le ciel; là nous ne seront plus comme des étrangers. Ici-bas, chacun de nous est voyageur jusque dans sa maison. S'il n'est pas voyageur, il ne doit jamais en sortir. S'il doit un jour la quitter, il n'est qu'un voyageur » (Vivès, t. 17, p. 171)). Bien insensé serait le voyageur qui, traversant un pays, voudrait consacrer toute sa fortune à l'acquisition d'une campagne, d'une maison qu'il devrait abandonner quelques jours après! Pensez-y donc, dit le saint Docteur, vous n'êtes en ce monde qu'un voyageur; n'attachez pas votre coeur aux choses qui frappent vos regards; contentez-vous de les voir et passez; mais assurez-vous une bonne demeure dans cette éternité où vous entrerez pour toujours.

Quel bonheur, si vous vous sauvez. Oh! La belle demeure que le ciel! Les plus splendides palais des rois sont à peine des étables en comparaison de la cité céleste, qui seule peut s'appeler la « Ville de toute beauté » (Lamentations 2, 15). Là, dans la compagnie des saints, de la Divine Mère et de Jésus Christ, vous n'aurez plus rien à désirer et la crainte d'aucun mal ne vous tourmentera plus: en un mot, vous serez plongé dans un océan de délices et vous goûterez sans cesse les enivrements de la joie et cela pour toujours. « Une allégresse éternelle sera sur leur tête », dit Isaïe (Isaïe 35, 10). Et pour comble de félicité, à chaque instant durant toute l'éternité, votre bonheur vous semblera toujours nouveau. Mais si vous vous damnez, hélas! Quel sera votre malheur! Vous habiterez une mer de feu, en proie à tous les tourments, dans le plus affreux désespoir, abandonné de tout le monde, loin de Dieu. Et pour combien de temps? Est-ce que peut-être après cent ou mille ans, votre supplice finira? Quoi, finir? Cent et mille millions d'années et de siècles passeront et votre enfer sera toujours à son commencement. Qu'est-ce auprès de l'éternité que mille ans? Moins qu'un jour. « Mille ans devant vos yeux, dit le Prophète-Roi, sont comme le jour d'hier qui est passé » (Psaume 89, 4). Or, voulez-vous savoir quelle demeure vous sera assignée pour toute l'éternité? Eh bien! Ce sera celle que vous-même, par vos oeuvres, vous méritez et que vous choisissez.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Hélas! ô mon Dieu, c'est donc l'enfer que, par ma coupable vie, j'ai mérité pour demeure; oui, l'enfer où depuis le premier péché que j'ai commis, je devrais me trouver, abandonné de vous et sans espérance de pouvoir jamais vous aimer. Ah! Bénie soit éternellement votre miséricorde qui m'a attendu et qui me donne le temps de réparer le mal que j'ai fait! Béni soit aussi le sang de Jésus Christ, qui a si puissamment plaidé en ma faveur! Non, mon Dieu, non, je ne veux pas abuser davantage de votre patience. De tout mon coeur je me repens de vous avoir offensé à cause de l'enfer que j'ai mérité, mais plus à cause de l'outrage que je vous ai fait, ô Bonté infinie. Mais c'est fini, ô mon Dieu, oui, c'est fini. Plutôt mourir que de vous offenser encore! Si maintenant j'étais en enfer je ne pourrais plus, ô mon Souverain Bien, vous aimer: et vous ne pourriez plus m'aimer. Je vous aime et je veux que vous m'aimiez. Je ne le mérite pas. Mais Jésus Christ le mérite, lui qui s'est, entre les bras de la croix, immolé à votre gloire afin que vous puissiez me pardonner et m'aimer. Par amour pour votre Fils, accordez-moi donc, ô Père éternel, la grâce de vous aimer toujours et de vous aimer beaucoup. Je vous aime, ô mon Père, qui m'avez donné votre Divin Fils. Je vous aime, ô vrai Fils de Dieu, qui êtes mort pour moi.

Je vous aime, ô Mère de Jésus, qui m'avez, par votre intercession, obtenu le temps de faire pénitence. Et maintenant, ô Marie ma souveraine, obtenez-moi la douleur de mes péchés, l'amour de Dieu et la sainte persévérance.

DEUXIèME POINT

« Si l'arbre tombe soit au midi, soit à l'aquilon, en quelque lieu qu'il tombe, il y restera » (Ecclésiaste 11, 3). Ainsi en est-il de l'arbre de votre âme: de quelque côté qu'il tombe à la mort, c'est là qu'il restera durant toute l'éternité. Il n'y a pas de milieu: ou toujours roi dans le ciel, ou toujours esclave en enfer, ou toujours bienheureux dans un océan de délices, ou toujours en proie au désespoir dans un abîme de tourments. Le riche de l'évangile passait en ce monde pour un homme parfaitement heureux à cause de son opulence; mais ensuite il fut précipité dans l'enfer. Lazare, au contraire, à cause de sa pauvreté, passait pour misérable; mais il fut ensuite introduit dans les délices du ciel. Sur quoi saint Jean Chrysostome s'écrie: « O malheureuse félicité qui précipita le riche dans l'éternelle misère! O bienheureuse misère, qui conduisit le pauvre dans l'éternelle félicité! » (Cité d'après D. Bartoli, L'eternità consigliera, p. 1, c. 3, Venise, 1665, p. 36, qui renvoie à l'homélie 1 sur le riche et Lazare où ne se trouve pas le texte allégué).

A quoi bon après cela s'agiter et dire, comme quelques-uns: Qui sait si je suis réprouvé ou prédestiné?

Quand on abat un arbre, de quel côté tombe-t-il? Du côté où il penche. Vous donc, mon frère, de quel côté penchez-vous, c'est-à-dire, quelle vie menez-vous? Ayez soin de pencher toujours du côté du midi, c'est-à-dire, conservez-vous dans la grâce de Dieu, fuyez le péché; ainsi vous vous sauverez et vous serez prédestiné. Or, pour fuir le péché, ayez toujours devant les yeux la pensée de l'éternité que saint Augustin appelle si bien la grande pensée (S. Augustin, Sur le Psaume 76, n. 8, PL 36, 976 (Vivès, t. 13, p. 403)). C'est cette pensée qui porta tant de jeunes gens à quitter le monde et à vivre dans les déserts pour ne s'occuper que de leur âme. Ainsi ont-ils assuré leur salut. Et maintenant que les voilà parvenus au port, ah! Que leur joie est grande et cela pour toute l'éternité.

Une dame qui vivait dans la disgrâce de Dieu, se convertit, rien qu'à entendre de la bouche du Vénérable Jean d'Avila ces paroles: « Madame, pensez à ces deux mots: Toujours; jamais » (F. Pepe, Discorsi in lode di Maria..., t. 1, Naples, 1756, p. 303). Le père Paul Segneri fut un jour tellement frappé de la pensée de l'éternité qu'il passa plusieurs nuits sans dormir; dès lors aussi son genre de vie devint plus austère (G. Massei, Ragguaglio della vita del P. Paolo Segneri, n. 7, Florence, 1701, p. 9). – Drexel parle également d'un évêque qui se servait de cette pensée de l'éternité pour s'animer à la sainteté; car, se disait-il sans cesse en lui-même, je me trouve toujours à la porte de l'éternité (J.

Drexel, Infernus damnatorum..., c. 10, 3, Opera, t. 1, Lyon, 1658, p. 170). – On raconte qu'un moine s'était enfermé dans un tombeau, et que là, il ne faisait que s'écrier: O éternité! O éternité! (S. Jean Climaque, L'échelle du Paradis, 6è degré, PG 88, 798). Celui qui croit à l'éternité et qui ne vit pas en saint, celui-là, disait Jean d'Avila, il faudrait l'enfermer dans une maison de fous (S. Jean d'Avila, Trattato spirituale sopra il verso « Audi filia », c. 48, Rome, 1610, p. 147. Jean d'Avila a été canonisé en 1970 par Paul VI).

AFFECTIONS ET PRIèRES

Mon Dieu, ayez pitié de moi. Je n'ignorais pas qu'en péchant je prononçais moi-même la sentence de ma condamnation à une éternité de tourments; et, malgré cela, j'ai voulu me donner le plaisir de résister à votre volonté;

et pourquoi? Hélas! Pour une vile satisfaction. Ah! Seigneur, pardonnez-moi; car je me repens de tout mon coeur. Je ne veux plus me mettre en opposition avec votre sainte volonté. Malheureux que je suis! Si vous m'aviez frappé de mort dans le temps de mes désordres, je serais maintenant dans l'enfer et éternellement je haïrais votre volonté. Mais maintenant je l'aime, cette sainte volonté; et je veux toujours l'aimer. « Apprenez-moi à faire votre volonté »

(Psaume 142, 10). Oui, enseignez-moi et aidez-moi à faire désormais votre bon plaisir. Je ne veux plus vous résister, ô bonté infinie; et je vous demande pour toute grâce que votre volonté se fasse sur la terre comme dans le ciel. Que vous me fassiez accomplir parfaitement votre volonté, c'est tout ce que je vous demande. Et n'est-ce pas, ô mon Dieu, mon bien et mon salut que vous voulez uniquement? Père éternel, exaucez-moi par amour pour Jésus Christ qui m'apprit lui-même à vous prier sans cesse, et en son nom je vous demande que votre volonté se fasse, que votre volonté se fasse, que votre volonté se fasse. Quel bonheur pour moi, si je passe le reste de ma vie et si je l'achève un jour en faisant votre volonté!

O Marie! Bienheureuse êtes-vous d'avoir toujours accompli si parfaitement la volonté de Dieu! Obtenez, par vos mérites, qu'au moins je l'accomplisse désormais jusqu'à la fin de ma vie.

TROISIèME POINT

« L'homme s'en ira dans la maison de son éternité » (Ecclésiaste 12, 5). Il ira! Le Sage s'exprime ainsi pour marquer que chacun se rendra dans celle des deux demeures qui lui plaira. On n'y sera pas porté; chacun s'y rendra de lui-même. Il est certain que Dieu nous veut tous sauvés; mais il ne veut pas nous sauver de force. « Devant chaque homme sont la vie et la mort ». mais Dieu place devant chacun de nous la vie et la mort; c'est nous qui devons choisir; et, dit l'Ecclésiastique, « ce que chacun aura choisi, il l'obtiendra » (Ecclésiastique 15, 18). Jérémie nous montre également le Seigneur qui ouvre devant nos pas deux routes: celle du ciel, et celle de l'enfer. « Voilà, nous dit-il que je mets devant vous la voie de la vie et la voie de la mort » (Jérémie 21, 8); à vous de choisir. Mais celui qui veut suivre la route de l'enfer, comment pourra-t-il aboutir au paradis? Chose étrange! Il n'y a pas un pécheur qui ne veuille se sauver. En attendant, tous se condamnent eux-mêmes à l'enfer; puis, ils nous disent: J'espère me sauver. Mais, dit saint Augustin, « A-t-on jamais vu, un homme assez insensé pour prendre du poison sur je ne sais quel espoir de guérison? » (S. Augustin (plutôt S. Fulgence, selon Glorieux, n. 40), De fide ad Petrum sive de regula verae fidei, c. 3, n. 40, PL 10, 766). Et tant de chrétiens, tant d'insensés se donnent la mort par le péché, en se promettant de recourir plus tard au remède! Lamentable illusion! Que d'âmes elle a déjà jetées en enfer!

Ne soyons pas de ces insensés; pensons qu'il s'agit de l'éternité. Que de fatigues on s'impose pour avoir une maison bien commode, bien saine et agréablement située; par la raison qu'on veut y passer le reste de sa vie. Et pourquoi donc s'occupe-t-on si peu de cette demeure où l'on devra passer toute l'éternité? Une affaire digne de tous nos efforts, c'est l'éternité, dit saint Eucher (Bollandistes, Acta Sanctorum, t. 3 (23 janvier), Paris, 1863, p. 71). Il ne s'agit pas d'une maison plus ou moins commode, plus ou moins saine; il s'agit de savoir si l'on habitera dans la plénitude de tous les délices avec les amis de Dieu, ou bien dans l'abîme de tous les supplices au milieu de l'infâme cohue de tant de scélérats, d'hérétiques et de païens. Et pour combien de temps?

Non pas pour vingt ou quarante ans, mais pour l'éternité.

La grande question est celle-là! Non, non; ce dont tout dépend. Condamné à mort par Henry VIII, Thomas More voit venir à lui sa femme qui le supplie de consentir aux volontés du roi. Vous voyez que je suis déjà vieux, lui répond-il; eh bien!

Dites-moi combien d'années je puis vivre encore. – Vingt ans, dit-elle. Et alors Thomas More de s'écrier: Oh! Que vous vous entendez peu en négoce! Comment! Pour vingt ans de vie en ce monde vous voulez que je perde une éternité de bonheur et que je me condamne à une éternité de tourments? (N. Sanders, De origine ac progressu schismatis anglicani, t. 1, Rome, 1586, p. 138). O mon Dieu éclairez-nous! Quand même l'éternité serait une chose douteuse, ou une opinion simplement probable, nous devrions encore nous appliquer de toutes nos forces à mener une bonne vie, pour ne pas nous mettre en danger d'être éternellement malheureux, s'il arrivait que cette opinion se trouvât véritable. Or ce n'est pas là une chose douteuse, mais certaine; ce n'est pas une simple opinion, mais une vérité de foi. « L'homme, dit Dieu lui-même, s'en ira dans la maison de son éternité » (Ecclésiaste 12, 5). Hélas c'est du manque de foi, disait sainte Thérèse, que viennent tant de péchés et la damnation d'un si grand nombre de chrétiens. (S. Thérèse d'Avila, Le Chemin de la Perfection, ch. 30, n. 3: « Nous sommes ainsi faits que si on ne nous donne pas ce que nous voulons, nous usons de notre libre arbitre pour refuser ce que nous offre le Seigneur; même lorsqu'il nous offre ce qu'il y a de meilleur, si ce n'est pas argent comptant, nous craignons de ne jamais nous enrichir. O mon Dieu! Notre foi est si endormie que nous n'arrivons pas à comprendre dans l'un et l'autre cas combien le châtiment est certain, et certaine la récompense » (MA, p. 467)). Ranimons donc sans cesse notre foi et disons: « Credo, je crois à la vie éternelle ». je crois qu'après cette vie il y en a une autre qui ne finit pas; et, les yeux toujours fixés sur cette grande vérité, prenons les moyens pour assurer notre salut éternel. Approchons souvent des sacrements; et faisons chaque jour la méditation; pensons à la vie éternelle;

fuyons les occasions dangereuses. Et s'il faut quitter ce monde, quittons-le; « car dit saint Bernard, nous ne saurions prendre trop de précautions quand notre éternité est en péril » (H. Engelgrave, Lux evangelica, emblema I, 4, t. 1, Cologne, 1677, p. 11, attribue ce texte à saint Bernard, de même que Drexel et Crasset).

AFFECTIONS ET PRIèRES

Il n'y a donc pas de milieu, ô mon Dieu! Ou toujours heureux ou toujours malheureux, dans un océan de délices ou bien dans un abîme de tourments; ou toujours avec vous dans le ciel, ou loin, bien loin de vous en enfer; voilà ce qui m'attend. Et cet enfer, je le sais à n'en pouvoir douter, que de fois je l'ai mérité! Mais je sais avec une égale certitude que vous pardonnez au coeur contrit et que vous délivrez de l'enfer celui qui espère en vous. C'est vous-même qui m'en donnez l'assurance, quand vous dites: « Il criera vers moi... je le délivrerai et je le glorifierai » (Psaume 90, 15). Hâtez-vous donc, ô mon bien aimé Seigneur de m'accorder mon pardon et de m'arracher à l'enfer. J'ai plus de regrets, ô souverain Bien, de vous avoir offensé que s'il m'était arrivé n'importe quel autre mal. Hâtez-vous de me rétablir dans votre grâce et de m'enflammer de votre saint amour. Si j'étais maintenant en enfer, je ne pourrais plus vous aimer; je serais hélas! Dans la nécessité de vous haïr éternellement. Ah! Mon Dieu, quel mal m'avez-vous fait, pour que je doive vous haïr? Vous m'avez aimé jusqu'à mourir pour moi. Vous méritez qu'on vous aime d'un amour infini. De grâce Seigneur, ne permettez pas que je me sépare encore de vous. Je vous aime et je veux toujours vous aimer. « Qui me séparera de la charité de Jésus Christ » (Romains 8, 35)? Ah!

Mon Jésus, seul le péché peut me séparer de vous. Mais ne le permettez pas, je vous en supplie au nom du sang que vous avez répandu pour moi. Faites-moi plutôt mourir. « Non, ne me permettez pas que je me sépare de vous » (Prière:

âme du Christ, attribuée à S. Ignace de Loyola qui l'adopta dans ses écrits. Mais elle lui est antérieure).

O Marie, ma Reine et ma Mère, aidez-moi de vos prières;

obtenez que je meure, oui, que je meure mille fois, plutôt que de me séparer de l'amour de votre Divin Fils.

QUINZIèME CONSIDéRATION

Malice du péché mortel

« J'ai nourri des enfants et je les ai élevés; mais eux m'ont méprisé »

(Isaïe, 1,2)

PREMIER POINT

Et d'abord le péché mortel est une injure qu'on fait à Dieu. La malice d'une injure se mesure, selon saint Thomas (S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, qu. 1, art. 2, c: « Le péché commis contre Dieu comporte une certaine infinité en raison de l'infinie majesté qu'il offense: la faute, en effet, se mesure à la dignité de celui qu'elle outrage » (RJ, trad. Ch. V. Héris, p. 25)), sur la personne qui la reçoit et sur celle qui la fait. Une injure faite à un homme de basse condition, est un mal assurément; mais c'en est un plus grand, si elle s'adresse à un noble, et le mal est plus grand encore si elle s'adresse à un monarque. Or qu'est-ce que Dieu? « Le Seigneur des seigneurs et le Roi des rois », dit la Sainte écriture (Apocalypse 17, 14). Infinie est la majesté de Dieu; et auprès de lui tous les princes de la terre, tous les saints et tous les anges du ciel sont moins qu'un grain de sable, et, comme dit Isaïe, « ils ne sont qu'une goutte d'eau, une poussière légère »

(Isaïe 40, 15). Et même ajoute-t-il, telle est, devant la grandeur de Dieu, la petitesse des créatures qu'elles semblent ne pas même exister. « En sa présence toutes les nations sont comme si elles n'existaient pas » (Isaïe 40, 17). Voilà ce qu'est Dieu. Et l'homme qu'est-il? « Un amas de pourriture, répond saint Bernard, en attendant qu'il devienne bientôt la proie des vers » (S. Bernard de Clairvaux (plutôt Hugues de Saint-Victor ou un auteur inconnu, selon Glorieux, n. 184), Méditations pieuses..., ch. 3, n. 8, PL 184, 485). O homme, dit l'Esprit Saint, « que tu es misérable et pauvre et aveugle et nu » (Apocalypse 3, 17). Voilà donc l'homme, un ver de terre, si misérable qu'il ne peut rien, si aveugle qu'il ne sait rien voir, si pauvre et si nu qu'il n'a rien. Et c'est ce misérable ver de terre qui ose insulter ce grand Dieu. « Cette vile poussière, dit encore saint Bernard, ose provoquer une si grande majesté » (S. Bernard de Clairvaux, Sermon 16 sur le Cantique des Cantiques, n. 7, PL 183, 852 (SC 431, trad. P. Verdeyen et R. Fassetta, p. 55)). Le Docteur angélique a donc raison d'attribuer au péché de l'homme une malice en quelque sorte infinie. « Le péché, dit-il, renferme une malice comme infinie, à cause de l'infinie majesté de Dieu »

(S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, qu. 1, art. 2 (RJ, trad. Ch. -V. Héris, p. 25). Et saint Augustin va jusqu'à déclarer en termes absolus que le péché est un mal infini (L'expression comme telle n'est pas d'Augustin. Dans son opuscule Du libre arbitre, liv. 2, ch. 19, n. 53, PL 32, 1269, il écrit: « La volonté obtient, en adhérant au bien immuable et universel, les premiers et les plus grands biens de l'homme... Mais elle pèche en se détournant du bien immuable et universel pour se tourner vers son bien particulier, soit extérieur, soit inférieur » (BA, t. 6, trad. F. J. Thonnard, p. 317)). Aussi, quand bien même tous les hommes et tous les anges ensemble s'offriraient non seulement à perdre la vie mais encore à s'anéantir, ils ne pourraient pas satisfaire pour un seul péché. Terribles sont les peines dont Dieu châtie en enfer le péché mortel. Et bien! Si grandes soient-elles, tous les théologiens enseignent qu'elles restent au-dessous de la faute, c'est-à-dire que le châtiment est bien inférieur à ce qu'il devrait être (S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Supplément qu. 99, art. 2, ad. 1: « On peut dire que même à leur égard (celui des damnés) la miséricorde intervient, en tant qu'ils sont punis moins qu'ils le méritent, sans être totalement libérés de leur peine » (RJ, trad. Réginald-Omez, p. 458)).

Et de fait, quelle peine pourra-t-on jamais inventer pour punir, comme il le mérite, un ver de terre en révolte contre son Seigneur? Dieu est le souverain maître de tout ce qui existe, parce qu'il a tout créé. « Seigneur, toutes choses sont soumises à votre domination. C'est vous qui avez fait le ciel et la terre » (Esther 13, 9). En effet nous voyons toutes les créatures lui obéir. « A Dieu obéissent les vents et la mer », dit la Sainte écriture (Matthieu 8, 27). « Le feu, la grêle, la neige, la glace exécutent ses ordres » (Psaume 148, 8). Mais l'homme pèche; et alors que fait-il? Il dit à Dieu:

Seigneur je ne veux pas vous servir. « Tu as brisé mon joug, lui reproche le Très-Haut, et tu as dit: je ne servirai pas » (Jérémie 2, 20). – Ne te venge pas, dit le Seigneur à l'homme. Et l'homme répond: Je veux me venger. – Ne prends pas le bien d'autrui. Et moi je veux le prendre. – Abstiens-toi de ce plaisir déshonnête. Non, je ne veux pas me l'interdire. – Il en est du pécheur comme du Pharaon. Quand Moïse vint de la part de Dieu commander à Pharaon qu'il laissât aller son peuple en liberté. « Et qui est le Seigneur, répondit le téméraire, pour que j'écoute sa voix? Je ne connais point le Seigneur » (Exode 5, 2). Seigneur, dit également le pécheur, je ne vous connais pas; je veux faire ce qui me plaît à moi. Bref, il outrage Dieu en face, puis il lui tourne le dos. Le péché mortel, c'est proprement de tourner le dos à Dieu. « Par le péché mortel, dit saint Thomas, on se détourne du bien immuable » (S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, la – IIae, qu., 87, art. 4, c: « dans le péché, il y a deux choses. L'éloignement d'un bien impérissable qui est infini: à cet égard, par conséquent, le péché est infini. D'autre part, l'attachement déréglé au bien périssable: de ce côté, le péché est fini... » (RJ, trad. R. Bernard, p. 188)). Et Dieu lui-même s'en plaint, quand il dit au pécheur: « Tu m'as abandonné et tu es retourné en arrière » (Jérémie 15, 6), c'est-à-dire, tu es un ingrat, puisque tu m'as abandonné; car moi, je ne t'aurais jamais quitté; oui, tu m'as tourné le dos; tu es retourné en arrière.

De même donc que Dieu déclare qu'il hait le péché, ainsi il ne peut moins faire que de haïr celui qui le commet, selon cette parole de la Sainte écriture: « L'impie et son impiété sont également abominables au yeux de Dieu » (Sagesse 14, 9). En péchant, l'homme ose se déclarer l'ennemi de Dieu et lutter avec lui corps à corps. « Il ramasse ses forces contre le Tout Puissant », dit Job (Job 15, 28). Que penseriez-vous à la vue d'une fourmi qui voudrait se mesurer avec un homme armé? Dieu est tout-puissant; c'est lui qui d'un signe a fait le ciel et la terre « en les tirant du néant » (2 Maccabées 7, 28), et s'il le voulait, d'un signe encore il pourrait les y faire entrer. « D'un clin d'oeil il peut, dit l'écriture, détruire l'univers tout entier » (2 Maccabées 8, 18). Et c'est à ce Dieu que le pécheur s'attaque quand il consent au péché!

Voyez-le, s'écrie Job « étendre sa main contre Dieu, courir sur lui la tête levée et dresser contre lui son cou fort et épais » (Job 15, 25). Il lève la tête c'est-à-dire son orgueil, et il s'élance pour insulter Dieu; puis, dans son ignorance, représentée par ce cou fort et épais, on l'entend s'écrier: Après tout qu'ai-je fait?

J'ai commis le péché; mais est-ce donc un si grand mal? D'ailleurs Dieu est un Dieu de miséricorde et il pardonne au pécheur. Ah! Quelle insulte! Quelle témérité! Quel aveuglement!

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