Préparation à la mort (page 4)
AFFECTIONS ET PRIèRES
Voici à vos pieds, ô mon Dieu, un rebelle, un téméraire qui tant de fois eut la hardiesse de vous outrager et de vous mépriser; le voici qui implore maintenant votre pitié. Vous l'avez dit: « Crie vers moi et je t'exaucerai » (Jérémie 33, 3).
C'est peu pour moi d'un enfer, je le confesse. Mais sachez que j'ai plus de regret de vous avoir offensé, ô Bonté infinie, que si j'avais perdu tous mes biens et même la vie. Ah! Seigneur, pardonnez-moi et ne permettez pas que je vous offense encore. Si vous m'avez attendu, c'est afin que je bénisse à jamais votre miséricorde et que je vous aime; et par les mérites de Jésus Christ j'espère que jamais plus je ne renoncerai à votre amour. Votre amour! C'est lui qui m'a délivré de l'enfer et c'est lui qui doit désormais me préserver du péché. Je vous remercie Seigneur, de toutes ces lumières et du désir que vous me donnez de vous aimer toujours. Prenez-moi et possédez-moi tout entier: mon âme, mon corps, mes puissances, mes sens, ma volonté, ma liberté. « Je suis tout à vous, sauvez-moi » (Psaume 118, 94).
O vous qui êtes mon unique bien, vous qui seul êtes aimable, soyez aussi mon unique amour et faites que je vous aime de toute l'ardeur de mon âme. Je vous ai beaucoup offensé. Il ne suffit donc pas que je vous aime; je veux vous aimer beaucoup afin de réparer les outrages dont je me suis rendu coupable envers vous. Voilà ce que j'espère de vous, qui êtes tout puissant.
Et je l'espère aussi de vos prières, ô Marie!
Car vos prières sont toutes puissantes auprès de Dieu.
DEUXIèME POINT
Le pécheur fait plus qu'outrager Dieu; il le déshonore.
« En transgressant la loi, ô pécheur, tu déshonores Dieu », dit l'apôtre saint Paul (Romains 2, 23). En effet, il renonce à la divine grâce; et, pour une misérable satisfaction, il foule aux pieds l'amitié de Dieu. Si du moins il sacrifiait l'amitié de son Créateur, pour acquérir un royaume ou même le monde entier, certes, il ferait encore un grand mal; car l'amitié de Dieu vaut plus que le monde entier et que mille mondes. Mais pourquoi cet homme offense-t-il Dieu? Oui, pourquoi « l'impie a-t-il irrité le Seigneur » (Psaume 10, 13)? Pour un peu de terre, pour un accès de colère, pour un plaisir honteux, pour une vanité, un caprice. « Ils me déshonoraient, dit le Seigneur, pour une poignée d'orge, pour un morceau de pain » (Ezéchiel 13, 19). Quand le pécheur se met à délibérer s'il va ou non consentir au péché, alors il prend, en quelque sorte, la balance pour voir ce qui pèse le plus, ou bien la grâce de Dieu ou bien cette colère, cette vanité, ce plaisir; et lorsque enfin il donne son consentement, alors il proclame qu'à ses yeux cette colère, cette satisfaction valent plus que l'amitié de Dieu. Et voilà le cas que le pécheur fait à Dieu. « Seigneur, qui vous est semblable?
» disait David (Psaume 34, 10) en considérant la grandeur et la majesté divines. Mais en voyant les pécheurs, qui lui comparent et lui préfèrent une misérable satisfaction, Dieu leur dit: « A qui m'avez-vous assimilé? A qui m'avez-vous égalé, moi qui suis le Saint » (Isaïe 40, 25)?
Ce vil plaisir valait donc plus que ma grâce? « Tu m'as rejeté derrière ton corps » (Ezéchiel 23, 35). Non, ce péché, tu ne l'aurais pas commis, s'il eût dû t'en coûter une de tes mains, une centaine de francs, et même moins que cela. Dieu seul, dit Salvien (Salvien, De gubernatione Dei, lib. VI, n. 7, PL 53, 116), est-il donc assez vil selon vous pour mériter d'être sacrifié à une colère, à quelque misérable plaisir? Il y a plus. Quand le pécheur, pour se procurer quelque plaisir, offense Dieu, il fait son Dieu de ce plaisir, vu qu'il y place sa fin dernière. « Ce que chacun convoite et vénère, dit saint Jérôme, c'est cela même qui devient son Dieu » (S. Jérôme (auteur inconnu selon Glorieux, n. 26), Breviarium in Psalmos, in Ps. 80, PL 26, 1060). Saint Thomas dit dans le même sens: « Vous aimez les plaisirs, eh bien! Les plaisirs sont votre Dieu » (S. Thomas d'Aquin, Commentaire sur la 2ème épître aux Corinthiens, ch. 4, leçon 2, Turin, 1924, p. 440). Et saint Cyprien: « L'homme fait son Dieu de tout ce qu'il préfère à Dieu » (S. Cyprien (auteur inconnu selon Glorieux, n. 4), Liber de duplici martyrio ad Fortunatum, n. 23, PL 4, 894). Lorsque Jéroboam se révolta contre le Seigneur, il voulut entraîner son peuple avec lui dans l'idolâtrie; et pour cela, lui présenta ses idoles: « Voilà tes dieux, ô Israël », dit-il (1 Rois 12, 28). Ainsi fait le démon.
Il vient devant le pécheur avec certains plaisirs, et il lui dit: que veux-tu faire de Dieu? Ton Dieu, le voici, c'est ce plaisir, cette colère; prends donc celui-ci et laisse l'autre. Ainsi fait à son tour le pécheur au moment où il donne son consentement: dans son coeur, il adore ce plaisir comme un Dieu. Le vice est une idole qui a pour autel notre coeur.
Au moins, si le pécheur déshonore Dieu, qu'il ne le déshonore pas en sa sainte présence. C'est pourtant ce qu'il fait; il l'insulte et il le déshonore en face, puisque Dieu est présent partout. « Je remplis le ciel et la terre », dit le Seigneur (Jérémie 23, 24). Et le pécheur le sait, mais cela ne l'empêche pas de provoquer Dieu sous ses yeux: « Ils ne cessent de me provoquer en face » (Isaïe 65, 3).
AFFECTIONS ET PRIèRES
Ainsi donc, ô mon Dieu, vous êtes un bien infini; et moi, je vous ai tant de fois préféré un plaisir, un misérable plaisir qui, à peine goûté, s'évanouissait. Mais voici que, malgré tous mes mépris, vous m'offrez mon pardon, si je le veux; voici que vous vous engagez à me rendre vos bonnes grâces, si je me repens de vous avoir offensé. Oui, Seigneur, c'est de tout mon coeur que je me repens de vous avoir outragé; je déteste mon péché plus que tout autre mal. Maintenant, je reviens à vous; et vous, dès maintenant, j'en ai la confiance, vous m'accueillez et vous m'embrassez comme votre enfant. Je vous rends grâce, Bonté infinie. Aidez-moi, et ne permettez pas que je vous chasse encore de mon coeur. L'enfer ne laissera pas de me tenter. Mais vous êtes plus puissant que l'enfer. Je le sais, je ne me séparerai plus de vous, si toujours je me recommande à vous. Aussi la grâce que je sollicite, c'est que toujours, comme en ce moment, je vous adresse cette prière. Seigneur, venez à mon secours. Donnez-moi lumière, force et espérance; donnez-moi le paradis; mais surtout donnez-moi votre amour, ce vrai paradis des âmes. Je vous aime, ô Bonté infinie! Et je veux toujours vous aimer. Pour l'amour de Jésus Christ, exaucez-moi. O Marie, vous êtes le Refuge des pécheurs, secourez un pécheur qui veut aimer votre Dieu.
TROISIèME POINT
Le pécheur insulte Dieu; il le déshonore; de plus il lui cause une immense affliction. Aucune peine n'est comparable à celle que nous ressentons en voyant notre affection et nos bienfaits payés d'ingratitude. Or à qui s'en prend le pécheur? Il vient d'insulter le Dieu vivant qui l'a créé et qui l'a aimé au point de donner son sang et sa vie par amour pour lui. Et maintenant, ce même Dieu, voici que le pécheur le chasse de son coeur par le péché mortel. Dieu vient en effet habiter l'âme dont il est aimé. « Si quelqu'un m'aime, mon Père l'aimera et nous viendrons à lui et nous établirons en lui notre demeure » (Jean 14, 23). Remarquez cette parole: « Nous établirons en lui notre demeure ». Car Dieu vient dans l'âme pour s'y établir à jamais; puisqu'il ne s'en sépare pas, sil elle-même ne se sépare de lui; et, comme dit le concile de Trente (Concile de Trente, Session 6, Décret sur la justification, ch. 11: « Car Dieu n'abandonne pas ceux qu'il a une fois justifiés par sa grâce, à moins qu'eux d'abord ne l'abandonnent (S. Augustin) » (FC 570)), il ne nous quitte pas, à moins que nous le quittions d'abord. Mais, Seigneur, vous savez déjà qu'il viendra un moment où vous serez chassé de ce coeur ingrat. Pourquoi donc n'en sortez-vous pas immédiatement? Voulez-vous attendre que lui-même vous chasse? Ah! Laissez-le et partez de vous-même, avant qu'il vous fasse cette cruelle injure. Et Dieu répond: Non, je ne veux pas me retirer, qu'il ne me chasse lui-même.
Quand donc l'âme consent au péché, elle dit à Dieu: Seigneur, retirez-vous d'ici. « Les impies ont dit à Dieu: Retire-toi de nous » (Job 21, 14). Ce n'est pas de bouche qu'on le dit, remarque saint Grégoire (S. Grégoire le Grand, Morales sur Job, liv. 15, ch. 44, n. 50, PL 75, 1106: « Voilà quelque chose que l'insensé n'a pas le front de dire en paroles et pourtant les pervertis disent à Dieu: Retire-toi, non en paroles, mais par leur conduite » (SC 221, trad A. Bocognano, p. 87)), mais de fait. Le pécheur sait fort bien que Dieu ne peut pas demeurer avec le péché; il comprend parfaitement que, si son coeur s'ouvre au péché, Dieu doit en sortir; il lui dit donc: Puisque vous ne pouvez pas demeurer avec mon péché, partez-vous même et allez-vous-en. Tandis que le pécheur chasse Dieu de son âme, il fait en sorte que le démon vienne tout de suite s'y installer en maître. La même porte, qui a vu sortir Dieu, voit entrer l'ennemi. « Alors l'esprit impur va et il prend sept autres esprits plus méchants que lui, et entrant ils y demeurent tous » (Matthieu 12, 45). lorsque le prêtre baptise un enfant, il intime au démon l'ordre de partir: Retire-toi de cette âme, esprit immonde, et cède la place à l'Esprit Saint; et de fait, en recevant la grâce, l'âme devient le Temple de Dieu. « Ignorez-vous, dit saint Paul, que vous êtes le Temple de Dieu » (1 Corinthiens 3, 16)? Mais il en va tout autrement lorsque l'homme consent au péché. Il possède dieu dans son âme et il lui dit: « Retirez-vous, Seigneur, et cédez la place au démon ». Dieu lui-même s'en plaignit un jour à sainte Brigitte (S. Brigitte de Suède, Révélations, liv. 1, ch. 1: « Maintenant je suis oublié de tous, négligé, méprisé, et chassé de mon propre royaume comme un roi à la place duquel le larron pernicieux (le diable) est élevé et honoré » (Ferraige, t. 1, p. 2)), lorsque se comparant à un roi dépossédé de son trône, il lui dit: Je suis comme un roi chassé de son propre royaume et c'est le plus infâme brigand qu'on appelle à me remplacer.
Quelle ne serait pas votre douleur, si un homme, comblé de vos bienfaits, vous faisait quelque grave insulte! Voilà précisément la peine que vous avez faite à votre Dieu, à celui qui vous aima au point de donner sa vie pour vous sauver. Le Seigneur invite le ciel et la terre à compatir, en quelque sorte, à la douleur que lui cause l'ingratitude des pécheurs: « Cieux, écoutez; terre, prête l'oreille, j'ai nourri tes enfants, je les ai comblés de biens et ils m'ont méprisé » (Isaïe 1, 2).
En un mot, les pécheurs ne commettent jamais un péché sans affliger le coeur de Dieu: « Ils ont provoqué sa colère, ils ont affligé son Esprit Saint! » (Isaïe 63, 10). Sans doute, Dieu ne peut pas souffrir. Mais s'il se pouvait que Dieu fut accessible à la douleur, un péché mortel suffirait pour le faire mourir de pure tristesse, ainsi que l'enseigne le Père Médina (J. Médina, De poenitentia, I, tr. 3, qu. 1, Ingolstadt 1581, p. 248). Le péché mortel anéantirait Dieu lui-même, si c'était possible; car Dieu en ressentirait une peine infinie; par conséquent ajoute saint Bernard (S. Bernard de Clairvaux, Sermon 3 sur le temps de la résurrection, n. 3, PL 183, 290: « Or, c'est ce qu'elle fait, dans la mesure où elle le peut: oui, la volonté propre entend supprimer Dieu. Elle voudrait absolument que Dieu ne puisse ou ne veuille – ou encore ne sache – punir ses péchés »
(TZ, p. 497)), autant qu'il le peut, le péché détruit Dieu. Lors donc que l'homme commet le péché mortel, il donne, pour ainsi dire, à Dieu un breuvage empoisonné; et il ne tient pas à lui que Dieu n'en perde la vie. « Le pécheur remplit Dieu d'amertume », dit David (Psaume 10, 4); et selon la parole de saint Paul, « il foule aux pieds le Fils de Dieu » (Hébreux 10, 29); car il méprise tout ce qu'a fait et souffert Jésus Christ pour ôter le péché au monde.
AFFECTIONS ET PRIèRES
Ainsi donc, ô mon Rédempteur, chaque fois que j'ai péché, je vous ai chassé de mon âme et je n'ai rien négligé pour vous ôter la vie, si vous aviez pu la perdre. Et maintenant je vous entends me demander: « Que t'ai-je fait, en quoi t'ai-je contristé? Réponds-moi » (Michée 6, 3). Seigneur, vous m'avez tiré du néant, vous m'avez donné la vie et vous êtes mort pour moi, voilà le mal que vous m'avez fait. Que puis-je donc vous répondre, sinon que je mérite mille fois l'enfer et que vous auriez mille fois raison de m'y précipiter? Mais souvenez-vous de cet amour qui vous fit endurer la mort pour moi sur la croix. Souvenez-vous du sang que vous avez versé par amour pour moi, et ayez pitié de moi. Mais déjà je l'entends.
Vous ne voulez pas que je désespère; vous m'avertissez même que vous vous tenez à la porte de mon coeur, de ce coeur dont je vous ai banni, et par vos inspirations vous frappez pour entrer. « Je me tiens à la porte et je frappe » (Apocalypse 3, 20).
Et vous me dites d'ouvrir. « Ouvre-moi, ma soeur » (Cantique 5, 2). Oui, mon Jésus, je chasse de mon coeur le péché, je le déplore souverainement et je vous aime par-dessus toutes choses. Entrez, ô mon amour, la porte est ouverte, entrez et ne vous éloignez plus de moi. Unissez-moi entièrement à vous par les liens de votre amour et ne permettez pas que je me sépare encore de vous. Mon Dieu, puissions-nous ne plus nous séparer! Je vous embrasse; je vous presse contre mon coeur; donnez-moi la sainte persévérance. Ah! Ne permettez pas que je me sépare de vous.
O Marie, ma Mère, venez sans cesse à mon secours;
priez Jésus pour moi, obtenez-moi la grâce de ne perdre plus jamais son amitié.
SEIZIèME CONSIDéRATION
De la miséricorde de Dieu
« La miséricorde s'élève au-dessus de la justice »
(Jacques 2, 13)
PREMIER POINT
La bonté est de sa nature communicative, c'est-à-dire portée à répandre ses biens autour d'elle. Or Dieu est, par nature, la bonté infinie; et, comme dit saint Léon, la nature de Dieu est la bonté (S. Léon le Grand, Sermon 2 sur la Nativité, ch. 1, PL 54, 194: « Notre Dieu, en effet, tout-puissant et clément, dont la nature est bonté, dont la volonté est puissance, dont l'activité est miséricorde (...) déterminé les remèdes qu'emploierait sa bonté pour la rénovation de l'humanité... » (SC 22bis, trad.
R. Dolle, p. 77)). Il a donc un immense désir de nous communiquer son bonheur. Aussi son coeur incline-t-il, non pas à châtier les hommes, mais à les traiter tous avec miséricorde. Isaïe déclare même que Dieu va, quand il punit, à l'encontre de toutes ses inclinations. « Il se mettra en colère, dit-il, afin de faire son oeuvre, mais cela ne vient pas de lui; cela lui est étranger » (Isaïe 28, 21). Dieu ne châtie jamais ici-bas que pour exercer sa miséricorde dans l'autre vie. « Vous avez été irrité et vous avez eu pitié de nous » (Psaume 59, 3). S'il se montre irrité, c'est afin que nous rentrions en nous-mêmes et que nous détestions nos péchés. « Vous avez traité votre peuple bien durement, vous nous avez fait boire du vin de componction » (Psaume 59, 5). Et s'il en vient à nous infliger quelque châtiment, c'est parce qu'il nous aime et qu'il veut nous épargner le châtiment éternel. « Vous avez donné un signal à ceux qui vous craignent, afin qu'ils fuient à la vue de l'arc, afin que vos bien-aimés soient délivrés ». (Psaume 59, 6). Envers les pécheurs en particulier, qui pourrait assez admirer et assez louer la miséricorde que Dieu met à les attendre, à les appeler, à les accueillir quand ils reviennent? Quelle patience que la patience de Dieu, attendant les pécheurs à résipiscence! Mon frère, quand vous offensez Dieu, il pouvait vous frapper à mort. Mais non; il a mieux aimé vous attendre; et, au lieu de vous punir, il vous faisait du bien, il vous conservait la vie, il vous entourait des soins de sa Providence. Quant à vos péchés, il feignait même de ne pas les connaître, dans l'espoir que vous rentriez en vous-même. « Seigneur, vous dissimuliez les péchés des hommes en vue de leur repentir » (Sagesse 11, 24). Mais, Seigneur, vos yeux ne peuvent supporter la vue d'un seul péché; comment donc souffrez-vous en silence que tant d'hommes commettent l'iniquité? « Vous ne pouvez, dit votre prophète, regarder l'iniquité.
Pourquoi donc regardez-vous ceux qui font des iniquités, et demeurez-vous en silence » (Habacuc 1, 13)? Vous voyez ce débauché, ce vindicatif, ce blasphémateur, qui accumulent de jour en jour péché sur péché et vous ne les frappez pas.
Pourquoi une telle patience? « Voici, répond Isaïe, pourquoi le Seigneur attend; c'est afin d'avoir pitié de nous » (Isaïe 30, 18). Dieu donc attend le pécheur, afin que le pécheur s'amende et qu'il puisse ainsi recevoir le pardon et se sauver. Saint Thomas (S. Thomas d'Aquin, Sermones dominicales, sermon 4 du 2e dimanche de l'Avent, Opera, t. 16, Rome, 1570, fol. 2, col. 3-4) nous montre toutes les créatures, le feu, la terre, l'air, l'eau qui, poussés par leur instinct naturel, se lèvent contre le pécheur pour le punir et venger ainsi l'outrage fait à leur créateur. Car, dit-il en s'adressant à Dieu, chaque créature, vous rendant le service qu'elle vous doit comme à son auteur, brûle de faire expier aux impies leurs attentats contre vous. Or Dieu, n'écoutant que sa bonté, les retient toutes. Mais Seigneur, vous qui attendez que ces impies rentrent en eux-mêmes, ne les voyez-vous pas, dans leur ingratitude, se prévaloir de votre miséricorde pour vous offenser davantage? « Vous avez été indulgent, Seigneur, vous avez usé de la plus grande indulgence; est-ce que vous en avez été glorifié » (Isaïe 26, 15)? Encore une fois, pourquoi tant de patience? Parce que Dieu ne veut pas que le pécheur périsse; c'est sa conversion et son salut qu'il veut, ainsi que lui-même le déclare: « Non;
je ne veux pas la mort du pécheur; mais qu'il se convertisse et qu'il vive » (Ezéchiel 33, 11). O patience divine! Saint Augustin (S. Augustin (plutôt Baudri de Bourgueil selon Glorieux, n. 40), De visitatione infirmorum, lib. 1, c. 5, PL 40, 1150) va jusqu'à dire que, si Dieu n'était pas Dieu, il y aurait de l'injustice dans sa trop grande patience envers les pécheurs. Oui, Seigneur, souffrez que je vous le dise, il faut que vous soyez Dieu, pour échapper ici à l'injustice. épargner quelqu'un, qui se conduit ensuite avec plus d'insolence, c'est en effet, semble-t-il, contraire à l'honneur de Dieu. Le saint Docteur continue: nous commettons le péché, nous nous y attachons; car il en est qui font la paix avec leurs crimes, qui s'y endorment des mois et des années; nous nous glorifions du péché; car il en est qui vont jusqu'à se vanter de leurs scélératesses; et vous, conclut saint Augustin, vous, ô Dieu, vous restez tranquille. Nous vous provoquerons à la colère; et vous ne nous offrez que la miséricorde. Il semble en vérité que nous luttions avec Dieu à qui sera le plus fort, nous à provoquer ses châtiments, lui, à nous offrir le pardon.
AFFECTIONS ET PRIèRES
Ah! Seigneur, je comprends que je devrais maintenant me trouver en enfer; oui, « ma demeure c'est l'enfer » (Job 17, 13). Mais, par votre miséricorde, ce n'est pas dans l'enfer, mais ici à vos pieds que je me trouve maintenant; et dans le désir que vous avez d'obtenir mon amour, je vous entends m'intimer ce précepte: « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu » (Deutéronome 6, 5). Et vous me dites encore que vous voulez me pardonner, si je me repens des injures que je vous ai faites. Oui, mon Dieu, puisque vous voulez être aimé de moi, malgré toutes mes honteuses révoltes contre votre Majesté, je vous aime de tout mon coeur et j'ai bien plus de douleur de vous avoir outragé que s'il m'arrivait n'importe quel autre malheur! Ah! éclairez-moi, Bonté infinie; faites-moi connaître la grandeur de mes torts à votre égard. Non;
je ne veux plus résister aux appels de votre tendresse et je ne veux plus contrister un Dieu qui m'a tant aimé et qui m'a, tant de fois avec tant d'amour, accordé mon pardon. Plût à Dieu que je ne vous eusse jamais offensé, ô mon Jésus!
Pardonnez-moi; et faites que désormais je n'aime plus que vous; faites que je vive uniquement pour vous qui êtes mort pour moi; faites que je souffre par amour pour vous, puisque vous avez tant souffert par amour pour moi. Vous m'avez aimé de toute éternité, faites que, durant toute l'éternité, je brûle d'amour pour vous. O mon Sauveur, j'attends tout de vos mérites.
Je me confie également à vous, ô Marie; à vous de me sauver par votre intercession.
DEUXIèME POINT
Considérez, de plus, avec quelle miséricorde Dieu traite le pécheur en l'appelant à la pénitence. Adam se révolte contre le Seigneur, et il se dérobe à ses regards. Mais Dieu, voyant qu'Adam est perdu pour lui, se met à le chercher et à l'appeler en quelque sorte avec des gémissements: « Adam, où es-tu? » (Genèse 3, 9). Paroles d'un père à la recherche de l'enfant qu'il vient de perdre, remarque ici Pereira (B. Pereira, Commentaires sur la Genèse, liv. 6, ch. 3, Rome, 1589, p. 481). Mon frère, Dieu a tant de fois agi de même envers vous. Vous fuyiez loin de Dieu et Dieu vous adressait appels sur appels; inspirations, remords de conscience, prédictions, épreuves, il mettait tout en oeuvre, même la mort de vos amis. C'est de vous, semble-t-il, que Jésus Christ parle en ces termes: « Je me suis fatigué à force de prier, j'ai presque perdu la voie » (Psaume 68, 4). Oui, mon enfant, j'ai, en quelque sorte, perdu la voix à force de t'appeler. « Ah! Pécheurs, s'écrie sainte Thérèse (S. Thérèse d'Avila, Exclamations, X: « Songez, songez qu'en ce moment le Juge qui doit vous condamner vous supplie, et que pas un seul instant vous n'êtes certains de vivre. Pourquoi ne voulez-vous pas vivre à jamais? O dureté des coeurs humains! Que votre immense pitié les attendrisse, mon Dieu! » (MA, p. 528)), faites-y attention: ce Seigneur qui vous appelle, c'est lui-même qui doit vous juger un jour. »
Chrétien, mon frère, que de fois n'avez vous pas fait la sourde oreille, quand Dieu vous appelait? Vous méritiez de n'être pas appelé. Mais non, lui, votre Dieu, n'en a pas moins continué de vous adresser ses invitations, parce qu'il voulait faire la paix avec vous et vous sauver. O ciel! Et qui donc vous appelait de la sorte? Un Dieu d'infinie Majesté. Et vous, qu'étiez-vous, sinon un misérable ver de terre? Et pourquoi vous appelait-il? Uniquement pour vous rendre cette vie de la grâce que vous même aviez perdu. « Revenez à moi, vous disait-il, et vivez » (Ezéchiel 18, 32). Pour obtenir la grâce de Dieu ce serait peu de passer toute notre vie dans un désert. Eh bien! Cette grâce, Dieu s'offrait à nous la donner aussitôt, si vous la vouliez, moyennant un seul acte de repentir. Mais vous, vous la refusiez! Et malgré tout, Dieu ne vous a pas abandonné, il n'a pas cessé de vous poursuivre. Mon fils, vous disait-il comme en gémissant, pourquoi voulez-vous donc vous damner? « O Maison d'Israël, pourquoi mourrez-vous? » (Ezéchiel 18, 31).
Quand l'homme commet un péché mortel, il chasse Dieu de son âme. « Ils ont dit à Dieu: Retire-toi de nous » (Job 21, 14). Mais que fait Dieu? Il se place à la porte de ce coeur ingrat: « Je me tiens à la porte et je frappe » (Apocalypse 3, 20). Il semble prier l'âme de lui donner entrée: « Ouvre-moi, ma soeur » (Cantique 5, 20). Il se fatigue à la prier: « Je suis las de te prier » (Jérémie 15, 6). « Oui, dit saint Denys l'Aréopagite, les pécheurs s'éloignent de Dieu; mais Dieu, emporté par l'ardeur de son amour, court après eux et il les conjure de ne pas se perdre » (Denys l'Aéropagite, (pseudo), Lettre 8 au moine Démophile, PG 3, 1087). Voilà précisément ce que voulait dire l'Apôtre saint Paul, lorsqu'il écrivait à ses disciples:
« C'est de la part du Christ que nous vous conjurons, réconciliez-vous avec Dieu » (2 Corinthiens 5, 20). Sur quoi saint Jean Chrysostome fait cette belle réflexion: « Jésus Christ lui-même vous supplie. Et que veut-il donc obtenir? Que vous vous réconciliiez avec Dieu. Car l'hostilité vient de vous et non de Dieu »
(S. Jean Chrysostome, Homélie 11 sur la 2ème épître aux Corinthiens, n. 3, PG 50, 478: « C'est le Christ lui-même, comme son Père, qui vous prie par notre bouche... Et qui demande-t-il? Réconciliez-vous avec Dieu. Il ne dit pas: réconciliez Dieu avec vous. Ce n'est pas lui qui nous hait, c'est vous qui voulez être ses ennemis. Dieu éprouve-t-il jamais un sentiment de haine? (JEA, t. 10, p. 74)). Le saint veut dire que le pécheur ne doit pas se donner beaucoup de peine pour obtenir que Dieu fasse la paix. Il suffit que lui-même consente à la faire; car ce n'est pas Dieu, mais le pécheur, qui la refuse.
Oh! Comme le Seigneur, plein de bonté, est tout le jour à la poursuite d'une multitude de pécheurs! Ingrats, leur répète-t-il, ne me fuyez pas davantage. Pourquoi me fuyez-vous? J'ai à coeur votre bien, et je n'ai d'autre désir que de vous rendre heureux. Pourquoi voulez-vous vous perdre? -- Mais vous-même, Seigneur, que faites-vous? Pourquoi traiter ces rebelles avec tant de patience et leur témoigner tant d'amour? Quel bien en espérez-vous donc? N'est-ce pas déroger à votre grandeur que de vous montrer si passionnément épris de ces misérables vers de terre qui vous fuient? « Qu'est-ce que l'homme, pour que vous fassiez un si grand cas de lui? Et pourquoi lui donnez-vous votre coeur? » (Job 7, 17).
AFFECTIONS ET PRIèRES
Seigneur, voici à vos pieds un ingrat qui implore votre pitié. « Mon Père, pardonnez-moi. » Je vous appelle mon Père, car vous-même, vous voulez que je vous donne ce nom. Pardonnez-moi donc, ô mon Père. Je ne mérite pas de compassion; car, plus vous avez eu de bonté envers moi, plus j'ai eu d'ingratitude envers vous. Mais au nom de cette même bonté, qui vous empêchait de m'abandonner alors que je vous fuyais, de grâce, ô mon Dieu, accordez-moi, ô mon Jésus, une grande douleur des injures que je vous ai faites et donnez-moi le baiser de paix. Hélas! Que d'offenses j'ai commises contre vous! Mais je m'en repens plus que tout autre mal; je les déteste; je les ai en horreur; et j'unis cette horreur à celle que vous avez éprouvée, ô mon Rédempteur, dans le jardin de Gethsémani. Ah! Pardonnez-moi par les mérites de votre sang que vous y avez répandu pour moi. Je prends la ferme résolution et je vous promets de ne plus m'éloigner de vous, de chasser de mon coeur toute affection qui n'est pas pour vous. Mon Jésus, mon amour, je vous aime par dessus toutes choses; je veux toujours vous aimer et je ne veux aimer que vous. Mais donnez-moi vous même la force d'être fidèle à ma résolution; faites que je sois tout à vous. O Marie, mon espérance, vous êtes la Mère de la miséricorde, priez Dieu pour moi et ayez pitié de moi.
TROISIèME POINT
Les princes de la terre ne daignent pas même jeter un regard sur des sujets rebelles qui viennent implorer leur pardon. Telle n'est pas la conduite de Dieu à notre égard. « Il ne détournera pas sa face de vous, si vous revenez à lui » (2 Chroniques 30, 9). Dieu ne saurait dédaigner celui qui vient se jeter à ses pieds. Que dis-je? Lui-même invite le pécheur et il s'engage à l'accueillir tout aussitôt. « Reviens à moi, dit le Seigneur, et je te recevrai » (Jérémie 3, 1).
« Tournez-vous vers moi et je me tournerai vers vous », dit le Seigneur (Zacharie 1, 3). Oh! Avec quel amour, avec quelle tendresse Dieu presse contre son coeur le pécheur qui revient à lui!
C'est ce que Jésus Christ nous donne à entendre par la Parabole de la brebis perdue. Elle s'était égarée; mais à peine le berger l'a-t-il retrouvée que, tout joyeux, il la charge sur ses épaules; et il invite ses amis à se réjouir avec lui: « Réjouissez-vous avec moi, leur dit-il, parce que j'ai trouvé ma brebis qui était perdue » (Luc 15, 6).
Et saint Luc ajoute: « Grande sera dans le ciel la joie pour un seul pécheur qui fait pénitence ». Mais le Rédempteur nous le fait encore mieux comprendre par la Parabole de l'enfant prodigue. Il se donne lui-même pour ce père qui, voyant revenir son fils égaré, court au-devant de lui et, sans lui laisser le temps de parler, le prend dans ses bras, l'embrasse et le caresse si tendrement qu'il semble sur le point de s'évanouir. Tant est grande la consolation qu'il éprouve! « Il accourt vers lui, dit le saint évangile, il se jette à son cou et l'embrasse » (Luc 15, 20).
Bien plus, dès que le pécheur se repent, ses péchés sont oubliés comme s'il n'en avait jamais commis aucun, ainsi que Dieu le déclare lui-même: « Si l'impie fait pénitence, il vivra de la vie et je ne me souviendrai d'aucune de ses iniquité » (Ezéchiel 18, 21). Le Seigneur en vient même jusqu'à dire: « Venez et accusez-moi, si vos péchés, fussent-ils comme l'écarlate, ne deviennent blancs comme la neige » (Isaïe 1, 18). C'est comme s'il disait: Venez, pécheurs; venez et faites-moi des reproches si je ne vous pardonne pas, accusez-moi et traitez-moi d'infidèle. Mais non; Dieu ne sait pas mépriser un coeur qui s'humilie et se repent, comme dit le Prophète-Roi: « Vous ne dédaignez pas, ô Dieu, un coeur contrit et humilié » (Psaume 50, 19).
Il met sa gloire à user de miséricorde envers les pécheurs et à leur pardonner. « Notre Dieu, dit Isaïe, sera exalté en vous épargnant » (Isaïe 30, 18).
Et combien de temps le Seigneur fait-il attendre le pardon? Il pardonne aussitôt. « Les larmes ne couleront pas longtemps, dit encore Isaïe, car s'abandonnant à sa compassion, Dieu aura pitié de toi; à la voix de ta prière dès qu'il entendra, il répondra » (Isaïe 30, 10). Pécheur, dit donc le prophète, tu ne seras pas longtemps à pleurer; car dès la première larme, le Seigneur aura pitié de toi; il ne t'aura pas plutôt entendu qu'il te répondra. Non, non; Dieu ne nous traite pas comme nous le traitons nous-même. Dieu nous appelle et nous faisons la sourde oreille. Mais nous, à peine avons-nous fait entendre notre prière, que Dieu nous répond. Oui, aussitôt que vous vous repentez et que vous demandez grâce et miséricorde, Dieu vous répond et vous pardonne.
AFFECTIONS ET PRIèRES
Hélas! Mon Dieu, avec qui suis-je entré en lutte? Avec vous, la Bonté même, avec vous qui m'avez créé et qui êtes mort pour moi. Et comment, après tant de trahisons, m'avez-vous supporté? Ah! Le souvenir seul de votre patience envers moi devrait suffire pour transformer ma vie en un continuel acte d'amour envers vous. Qui donc m'aurait supporté, comme vous m'avez supporté, moi, qui vous ai si gravement insulté? Quel malheur si je recommençais à vous offenser! Quel malheur si je me damnais! Toutes les miséricordes dont vous avez usé envers moi seraient, ô mon Dieu, un enfer plus terrible pour moi que l'enfer avec tous ses tourments. Non, mon Rédempteur, ne permettez pas qu'il m'arrive jamais de vous mépriser encore. Faites-moi plutôt mourir. Je le comprends, c'est bien assez que votre miséricorde m'ait supporté jusqu'à présent. Je me repens, ô mon souverain Bien, de vous avoir offensé. Je vous aime de tout mon coeur et je suis bien résolu de vous consacrer entièrement tout le reste de ma vie. Exaucez-moi, ô Père éternel, par les mérites de Jésus Christ et accordez-moi la sainte persévérance ainsi que votre amour. Exaucez-moi, ô mon Jésus, par le sang que vous avez versé pour moi. « Nous vous en supplions, secourez vos serviteurs que vous avez rachetés par votre précieux sang » (Hymne Te Deum). O Marie, ma Mère, jetez les yeux sur moi: tournez vers moi vos regards, pleins de miséricorde; et faites que je sois tout à Dieu.
DIX-SEPTIèME CONSIDéRATION
Abus de la miséricorde divine
« Ignores-tu que la clémence de Dieu t'invite à la pénitence? »
(Romains 2, 4)
PREMIER POINT
On lit dans la parabole de l'ivraie, au chapitre 13, de saint Matthieu, que, l'ivraie ayant levé dans un champ avec le bon grain, les serviteurs voulaient aller l'arracher. « Voulez-vous? Dirent-ils au maître; nous irons et nous l'enlèverons. » Mais le maître répondit: Non, laissez-là croître; plus tard on l'arrachera et on la jettera dans le feu. « Quand le temps de la moisson sera venu, je dirai aux moissonneurs: ôtez d'abord l'ivraie et liez-la en gerbes pour la brûler » (Matthieu 13, 30). Cette Parabole nous fait comprendre, d'une part, avec quelle patience Dieu traite les pécheurs et, d'autre part, de quelles rigueurs il accable les obstinés. Saint Augustin dit que le démon a deux moyens de tromper les hommes: « le désespoir et l'espoir » (S. , Augustin, Sur l'évangile de saint Jean, traité 33, n. 8, PL 35, 1651: « Les hommes se trouvent donc en danger Des deux côtés, en espérant comme en désespérant, deux choses opposées, deux sentiments contraires » (BA, t. 72, trad. M. F. Berrouard, p. 709)). Une fois le péché commis, il tente le pécheur de désespoir par la crainte de la divine justice; avant le péché, il y pousse par l'espoir de la divine miséricorde. En conséquence, le saint donne à chacun de nous cet avertissement: Après le péché, comptez sur la miséricorde; avant le péché, craignez la justice (On trouve l'idée, sinon le texte, dans saint Augustin. Voir, par exemple, notre précédente, ibidem, pp. 707-709). Sans nul doute, celui-là est indigne de miséricorde qui se prévaut de la miséricorde de Dieu pour l'offenser. C'est envers celui qui craint Dieu, que s'exerce la miséricorde, et non envers celui qui s'autorise de la bonté de Dieu pour s'affranchir de la crainte. Après qu'on a offensé la justice, dit Tostat (A. Tostado, Sur l'Exode, ch. 9, qu. 8; ch. 33, qu. 18, Opera, Venise, 1596, p. 58, col. 4; p. 160, col. 1), on peut bien se réfugier dans la miséricorde; mais, après avoir offensé la miséricorde elle-même, quel refuge trouvera-t-on encore?
Il est bien difficile de trouver un pécheur qui désespère au point de vouloir proprement se damner. Tous veulent pécher, mais sans renoncer à l'espoir de se sauver. Ils pèchent et ils disent: « Dieu est miséricorde. Je ferai ce qu'il me plaît; je commettrai ce péché; puis je m'en confesserai ».
Voilà, dit saint Augustin (Cf. Sermon 20; PL 38, 139-140), le langage des pécheurs. Hélas! Combien n'y en a-t-il pas qui l'ont tenu et qui sont maintenant au fond de l'enfer!
On dit: les miséricordes de Dieu sont grandes; quelque péché que je commette, un acte de repentir m'en obtiendra le pardon. Mais Dieu lui-même nous défend de tenir ce langage. « Ne dis pas: La miséricorde du Seigneur est grande; de la multitude de mes péchés il aura pitié » (Ecclésiastique 5, 6). Et pourquoi Dieu ne veut-il pas que nous parlions de la sorte? « C'est parce que la miséricorde et la colère regarde attentivement les pécheurs ». Sans doute la miséricorde de Dieu est infinie. Mais les actes de cette miséricorde, et par conséquent les grâces de pardon ont leurs limites. Dieu est miséricorde, mais il est juste aussi. « Je suis dit un jour le Seigneur à sainte Brigitte (S. Brigitte de Suède, Révélations, liv. 1, ch. 5: « Tous croient en moi et publient ma miséricorde, mais presque pas un ne me publie juste juge ni ne croit que je juge justement » (Ferraige, t. 1, p. 14)), juste et miséricordieux. Mais les pécheurs me regardent seulement comme miséricordieux.
» « Ils ne veulent voir, remarque saint Basile, qu'une moitié de Dieu, car s'il est bon, il est également juste » (S. Basile de Césarée, Les Règles monastiques, Prologue, n. 4, PG 31, 898: « Dieu est miséricordieux, oui, mais il est juste... Ne nous faisons donc pas de Dieu une idée tronquée et ne cherchons pas dans sa bonté un prétexte à la négligence » (trad. L. Lèbe, Maredsous, 1969, p. 40)). Or, supporter celui qui s'autorise de la miséricorde pour pécher davantage, ce ne serait pas de la part de Dieu faire acte de miséricorde, dit le Père Avila (S. Jean d'Avila, Lettres spirituelles, 3e p., lettre 12, Rome, 1668, p. 64), mais manquer de justice. La miséricorde est promise à celui qui craint Dieu et non pas à celui qui abuse de la miséricorde. « Sa miséricorde, s'écrie la divine Mère dans son sublime cantique, se répand sur ceux qui le craignent » (Luc 1, 50). Quant aux obstinés, ils sont menacés de sa justice. Or, dit saint Augustin (S. Augustin (plutôt anonymedu XIe siècle selon Glorieux, n. 40), De vera et falsa poenitentia, c. 7, n. 18, PL 40, 1119), si Dieu ne trompe pas quand il promet, il ne trompe pas non plus quand il menace. Fidèle dans ses promesses, il l'est également dans ses menaces.
Ce n'est pas Dieu, mais le démon qui vous pousse au péché dans l'espoir de la miséricorde. Aussi tenez-vous bien sur vos gardes. Oui, dit saint Jean Chrysostome (S. Jean Climaque, L'échelle du Paradis, 6e degré, PG 88, 795. Une erreur de transcription de saint Alphonse, due peut-être à une lecture de Gisolfo qui cite ces deux auteurs, a attribué à Jean Chrysostome ce qui appartient à Jean Climaque), gardez-vous de prêter l'oreille à ce monstre infernal qui vient vous assurer de la miséricorde de Dieu. Malheur à celui qui se porte au péché par l'espoir du pardon! « Espérer afin de pécher, s'écrie saint Augustin, ah! Maudite soit cette inique espérance »
(S. Augustin, Sur le Psaume 144, n. 11, PL 37, 1877: « écoutez ce que dit le désespéré: Je suis déjà condamné, pourquoi ne ferais-je pas tout ce que je veux? écoutez ce que dit le présomptueux: la miséricorde divine est grande; lorsque je me convertirai, Dieu me pardonnera tous mes péchés; pourquoi ne ferais-je pas tout ce que je veux? Le premier désespère pour pécher, le second espère pour pécher. Ces deux excès sont redoutables, ces deux excès sont un péril;
malheur ou désespoir! Malheur à l'espérance présomptueuse! » (Vivès, t. 15, p. 420)). « Ils sont innombrables, ajoute le saint Docteur, ceux que cette ombre de vaine espérance à trompés » (S. Augustin (plutôt Eusèbe le Gaulois ou Fauste selon Glorieux, n. 39), Sermon 154, n. 9, PL 39, 2040). Malheur à celui qui compte sur la bonté de Dieu pour l'outrager davantage! Saint Bernard (S. Bernard de Clairvaux, Traité des degrés de l'humilité et de l'orgueil, ch. 10, n. 36, PL 182, 962: « Pensant à la bonté de Dieu, tu as dit dans ton coeur: 'Il ne punira pas' (et ainsi, ô impie, tu as irrité dieu) »
(S. Bernard, coll. Les écrits des Saints, trad. E. de Solms, p. 62)) dit que le châtiment de Lucifer ne se fit pas attendre, précisément parce qu'il s'est révolté dans l'espoir d'y échapper.
Le roi Manassès tomba dans le péché; mais ensuite il se convertit et Dieu lui pardonna. Son fils Ammon, voyant la facilité de Dieu à pardonner, s'abandonna au désordre dans l'espoir que Dieu lui ferait grâce aussi; mais il n'y eut pas de miséricorde pour Ammon. C'est ainsi que se perdit également Judas; car il pécha, dit saint Jean Chrysostome (S. Jean Chrysostome, Homélie 83 sur Matthieu, n. 2, PG 58, 748), en comptant sur la douceur et la bonté de son divin maître. Bref, Dieu supporte, mais il ne supporte pas toujours. Si Dieu supportait toujours, personne ne se damnerait. Or c'est l'opinion la plus commune que, même parmi les chrétiens, le plus grand nombre de ceux qui parviennent à l'usage de la raison se damnent. « Elle est large la porte et spacieuse la voie qui conduit à la perdition; et nombreux sont ceux qui entrent par elle » (Matthieu 7, 13).
« Offenser Dieu en comptant sur sa bonté, c'est, dit saint Augustin, se moquer de Dieu et non pas se repentir » (S. Augustin (auteur inconnu selon Glorieux, n. 40), Aux frères dans le désert, sermon 2, PL 40, 1255. Cf. Dixième considération, note 2). Or Dieu ne souffre pas qu'on se joue de lui. Non, dit saint Paul, « on ne se moque pas de Dieu » (Galates 6, 7). Et quelle moquerie ne serait-ce pas que d'offenser Dieu tout à son aise et ensuite d'aller également en Paradis! « Ce que chacun aura semé, ajoute l'apôtre, c'est cela même qu'il récoltera »
(Galates 6, 8). Après donc qu'on a semé des péchés, il n'y a nulle raison d'attendre autre chose que des châtiments et l'enfer. Le filet dont se sert le démon pour traîner en enfer presque tous les chrétiens qui se damnent, c'est cette folie qu'il leur insinue: Péchez hardiment; avec tous les péchés du monde, vous vous sauverez encore. Mais Dieu « maudit celui qui pèche dans l'espérance » (Job 11, 20), c'est-à-dire avec l'espoir du pardon. Autant il plaît à Dieu que le pécheur, après sa chute, vienne, plein de repentir, mettre en lui sa confiance, autant l'espérance des obstinés lui inspire d'horreur, suivant cette parole: « Leur espérance lui est en abomination »
(Job 11, 20). Pareille espérance irrite Dieu et arme son bras, comme s'irrite le maître qui voit son serviteur s'autoriser de sa bonté pour l'offenser.
AFFECTIONS ET PRIèRES
Hélas! ô mon Dieu, moi aussi je vous ai offensé, parce que vous me traitiez avec bonté! Ah! Seigneur attendez-moi et ne m'abandonnez pas; car j'espère, avec votre grâce, que je ne vous provoquerai plus à m'abandonner. Je me repens, ô Bonté infinie, de vous avoir offensée et d'avoir tant abusé de votre patience. Soyez bénie de m'avoir attendu jusqu'aujourd'hui! Désormais, je ne veux plus vous trahir, comme je l'ai fait par le passé. Vous m'avez tant supporté, afin de me voir enfin un jour épris d'amour pour votre bonté. Voici ce jour enfin arrivé, je l'espère; je vous aime par dessus toutes choses et j'estime votre grâce plus que tous les royaumes du monde. Plutôt perdre mille fois la vie que de perdre votre sainte grâce! Mon Dieu, pour l'amour de Jésus Christ, donnez-moi la persévérance jusqu'à la mort avec votre saint amour. Ne permettez pas que je vous trahisse de nouveau et que je cesse de vous aimer. O Marie, vous êtes mon espérance, obtenez-moi cette grâce de la persévérance et je ne vous demande rien de plus.
DEUXIèME POINT
Dieu, dira quelqu'un, m'a jusqu'ici traité avec tant de miséricorde, j'espère bien qu'il en sera de même encore à l'avenir. Mais moi je réponds: Eh quoi! Parce que Dieu s'est montré si miséricordieux à votre égard, vous voulez de nouveau l'offenser! Voilà donc comment vous méprisez la bonté et la patience de Dieu. Et ne savez-vous pas que si le Seigneur vous a supporté jusqu'ici, c'est pour que vous pleuriez vos péchés et non pour que vous y persévériez?
« Vas-tu, demande saint Paul, mépriser les richesses de sa bonté, de sa patience et de sa longanimité? Ignores-tu que la bonté de Dieu t'invite à la pénitence » (Romains 2, 4)? Vainement, dans votre confiance en la divine miséricorde, refusez-vous de lui reconnaître des bornes, Dieu saura bien lui en donner. « Si vous ne vous convertissez pas, il brandira son glaive » (Psaume 7, 13). « A moi est la vengeance et je l'exercerai en son temps » (Deutéronome 32, 35). Dieu attend, mais, vienne à sonner l'heure de la vengeance, il n'attend plus et il frappe. « Le Seigneur attend afin de vous faire miséricorde » (Isaïe 30, 18). Voilà donc pourquoi Dieu attend le pécheur: afin que celui-ci se convertisse. Mais quand il voit le temps accordé au pécheur pour pleurer ses péchés, ne lui servir qu'à commettre de nouveaux péchés, alors il appelle le temps lui-même pour juger le coupable. « Contre moi, dit Jérémie, il a appelé le temps » (Lamentations 1, 15). Oui, dit saint Grégoire (S. Grégoire le Grand, Homélie 11 sur Ezéchiel, liv. 1, n. 25, PL 76, 916: « Miséricorde, en effet, Dieu nous laisse du temps pour le repentir; mais quand nous faisons servir la patience de sa grâce à l'aggravation de notre faute, il fait servir à frapper plus sévèrement le temps qu'il avait ménagé pour pardonner... » (SC 327, trad.
C. Morel, p. 483)), il n'y a pas jusqu'au temps qui ne vienne déposer contre le pécheur. Et de ce fait, le temps et les miséricordes qui lui furent si libéralement concédés, lui attireront de plus rigoureux châtiments et un plus prompt abandon de Dieu. « Nous avons soigné Babylone et elle n'a pas été guérie;
abandonnons-la » (Jérémie 51, 9). Or, comment Dieu abandonne-t-il le pécheur? Pour cela il envoie la mort le frapper en état de péché ou bien il retire l'abondance de ses grâces afin de ne lui laisser que la seule grâce suffisante, avec laquelle le pécheur pourrait à la vérité se sauver, mais avec laquelle il ne se sauvera pas. L'aveuglement de l'esprit, l'endurcissement du coeur, la force de la mauvaise habitude lui rendront le salut moralement impossible: ainsi restera-t-il, sinon absolument, du moins moralement abandonné. « Voici ce que je ferai à ma vigne, dit le Seigneur; j'arracherai sa haie et elle sera livrée au pillage » (Isaïe 5, 5). Oh! Quel châtiment! En effet, lorsque le maître enlève la haie de sa vigne et qu'il y laisse pénétrer n'importe qui, hommes ou animaux, n'est-ce pas un signe évident qu'il l'abandonne? Dieu fait de même, quand il abandonne une âme: il lui enlève la haie de la crainte, des remords de conscience, et il la laisse au milieu des ténèbres; alors pénètrent dans cette âme tous les vices, comme autant de bêtes féroces: « Vous avez établi les ténèbres et la nuit a été faite; c'est durant la nuit que toutes les bêtes de la forêt feront leurs courses » (Psaume 103, 20). Abandonné de la sorte et enveloppé de ces ténèbres, le pécheur méprisera tout:
grâce de Dieu, paradis, avertissements, excommunications; il se rira même de sa damnation: « Arrivé au fond de l'abîme, l'impie méprise tout » (Proverbes 18, 3).
Que si Dieu laisse vivre ce pécheur sans lui faire sentir les rigueurs de sa justice, alors l'impunité même devient le plus grand des châtiments. « Ayons pitié de l'impie et il n'apprendra pas à être juste » (Isaïe 26, 10). « Que Dieu me garde de cette pitié, dit à ce propos saint Bernard, car elle est plus terrible que sa colère! » (S. Bernard de Clairvaux, Sermon 42 sur le Cantique des Cantiques, n. 4, PL 183, 989: « C'est lorsque Dieu ne se met pas en colère que vous pouvez supposez que sa colère est la plus forte. Si nous avons pitié de l'impie, il n'apprendra pas à être juste (Isaïe 26, 10). je ne veux pas de cette pitié-là, qui est au delà de toute colère et me ferme les voies de la justice » (BEG, p. 469)). Oh! Quel châtiment, lorsque Dieu laisse le pécheur au pouvoir de son péché et ne paraît pas lui en demander compte! « A cause de la grandeur de sa colère, il ne surveille plus » (Psaume 10, 4). On dirait qu'il ne s'indigne plus contre lui. « Alors s'apaisera mon indignation contre toi; je me tiendrai en paix et je ne m'irriterai plus » (Ezéchiel 16, 42); il semble même permettre qu'ici-bas tous les désirs du pécheur soient comblés: « Je les ai abandonnés aux désirs de leur coeur » (Psaume 80, 13). Qu'ils sont à plaindre ces pécheurs, auxquels tout réussit en ce monde! Leur prospérité est une preuve que Dieu se réserve l'éternité pour faire alors de tous ces criminels autant de victimes de sa justice. « Pourquoi, se demande Jérémie, la voie des impies est-elle prospère? » Et il répond:
« Seigneur, vous les assemblez comme un troupeau destiné à l'immolation » (Jérémie 12, 1). Que Dieu laisse un pécheur accumuler péchés sur péchés:
voilà le plus grand des châtiments, selon ce que dit David: « Seigneur, laissez-les mettre iniquité sur iniquité...
Et qu'ils soient effacés du livre des vivants » (Psaume 68, 28). Le péché devenant le châtiment du péché, remarque Bellarmin (S. Robert Bellarmin, Explanatio in Psalmos, in Ps. 68, v. 32, Lyon, 1682, p. 492) sur ce texte, quel châtiment comparable à celui-là? Assurément il aurait mieux valu pour chacun de ces infortunés que Dieu l'eût frappé de mort après le premier péché. Pourquoi? Parce que, la mort venant plus tard, autant le malheureux aura commis de péchés, autant il aura d'enfer à subir.
AFFECTIONS ET PRIèRES
Mon Dieu, dans l'état misérable où je me vois, je reconnais que j'ai mérité d'être pour toujours privé de votre grâce et de vos lumières. Mais la lumière dont vous m'éclairez en ce moment et cet appel à la pénitence que vous m'adressez, me prouvent que vous ne m'avez pas encore abandonné. Eh bien! Puisque vous ne m'avez pas abandonné, de grâce, ô mon Dieu, redoublez de miséricorde envers ma pauvre âme, augmentez vos lumières, augmentez en moi le désir de vous servir et de vous aimer. Changez-moi, ô Dieu tout-puissant! De traître et de rebelle que j'ai été, faites que je vive désormais, tout épris de votre volonté, afin qu'un jour j'aille au ciel louer éternellement vos miséricordes.
Vous voulez donc me pardonner; et moi, je ne désire recevoir de vous que mon pardon et votre amour. Je me repens, ô Bonté infinie! De vous avoir causé tant de déplaisirs. O souverain Bien! Je vous aime parce que vous me le commandez; je vous aime parce que vous le méritez. Ah! Mon Rédempteur, je vous en supplie par les mérites de votre sang, faites-vous aimer d'un pécheur que vous avez tant aimé, et que vous avez, durant de si longues années, supporté avec tant de patience. J'espère tout de votre bonté. J'espère désormais vous aimer jusqu'à la mort et durant toute l'éternité. « A jamais je chanterai les louanges du Seigneur » (Psaume 88, 2). Oui, à jamais je glorifierai votre bonté, ô Jésus.
A jamais aussi je chanterai vos miséricordes, ô Marie, ô vous qui m'avez obtenu tant de grâces; car, je le reconnais, je les dois toutes à votre intercession. Et maintenant, ô ma Souveraine, continuez de m'assister et de m'obtenir la sainte persévérance.
TROISIèME POINT
On lit dans la vie du Père Louis la Nusa qu'à palerme vivaient deux amis (M. Frazzetta, Vita e virtù del... P. Luigi La Nuza, lib. 3, c. 1, Palerme, 1709, p. 266 s). Un jour qu'ils se promenaient ensemble, l'un des deux, appelé César, comédien de profession, dit à l'autre, qu'il voyait tout pensif: Y aurait-il longtemps, que tu ne te serais pas confessé? Et serait-ce la cause de ton inquiétude? Eh bien! écoute: « Le Père la Nusa me dit un jour que Dieu m'accorderait encore douze ans de vie et que, si je ne me convertissait pas dans cet espace de temps, je ferais un mauvaise fin. Or, depuis ce jour, j'ai parcouru le monde entier, j'ai fait bien des maladies, une entre autres qui me réduisait à l'extrémité; nous voici dans le mois où doivent s'accomplir les douze années en question; et il se trouve que je me sens mieux portant que jamais ». Puis, il invita son ami à venir le samedi suivant écouter une nouvelle comédie de sa composition. Mais qu'arriva-t-il? Le samedi, 24 novembre 1668, au moment où César entre en scène, il est frappé d'apoplexie, il tombe dans les bras d'une actrice, et il meurt à l'instant même. Ainsi se termina la comédie. Or, venons-en à nous mêmes.
Mon cher frère, quand le démon vous pousse à retourner au péché, si vous voulez vous damner, libre à vous de commettre alors le péché; mais aussi, cessez de dire que vous voulez vous sauver. Puisque vous voulez pécher, tenez-vous pour damné; et représentez-vous Dieu écrivant en ce moment-là votre condamnation et vous disant: « Qu'ai-je dû faire à ma vigne, que je n'aie point fait? » (Isaïe 5, 4). Après tout ce que j'ai fait, que me reste-t-il, ingrat, à faire encore pour toi? Tu veux te damner. Eh bien! Sois damné; mais c'est ta faute.
Vous me direz: et la miséricorde de Dieu où est-elle?
-- Ah! Malheureux, vous ne voyez pas tout ce qu'il y a de miséricorde de la part de Dieu, à vous supporter durant tant d'années malgré tant de péchés? Vous devriez être continuellement la face contre terre à le remercier et à lui dire: C'est grâce aux miséricordes du Seigneur que nous n'avons pas été consumés. Par un seul péché mortel, vous avez commis un plus grand crime que si vous aviez foulé aux pieds le premier monarque du monde; et vous avez commis tant de péchés! Ah! Certes, si vos outrages, au lieu de s'adresser à Dieu, se fussent adressés à l'un de vos frères selon la nature, jamais celui-ci ne les eût supportés. Et Dieu vous a non seulement attendu, mais que de fois encore il vous a appelé! Que de fois il vous a offert le pardon! Qu'ai-je dû faire de plus, vous dit-il? En vérité, si Dieu avait eu besoin de vous ou si vous lui aviez fait quelque grande faveur, pouvait-il vous témoigner plus de bonté? Sachez-le donc: si vous l'offensez de nouveau, toute sa bonté se changera, par votre faute, en fureur et en châtiments. Si ce figuier, que le maître trouva stérile et auquel il accorda un délai d'une année, eût continué à ne pas porter de fruits, aurait-on pu espérer que le Seigneur lui accorda un nouveau délai et lui épargna les coups de la cognée? écoutez donc l'avertissement que vous donne saint Augustin: « O arbre stérile, le coup de hache n'est que différé; mais ne t'y fie pas, tu seras abattu » (S. Augustin, Sermon 110, n. 4, PL 38, 640 (Vivès, t. 17, p. 168)). Ainsi, d'après le saint Docteur, le châtiment est différé, et non pas supprimé, de telle sorte que, si vous abusez davantage de la divine miséricorde, on finira par vous abattre. Qu'avez-vous donc à attendre? Voulez-vous décidément que Dieu vous jette en enfer? Mais, s'il vous y jette, sachez-le bien, dès lors pour vous plus de remède. Le Seigneur se tait; mais il ne se tait pas toujours. Arrive enfin l'heure de la vengeance, et il sort de son silence. « Tu as fait ces choses et je me suis tû. Tu as pensé, homme d'iniquité, que je te serai semblable. Eh bien! Je te reprendrai durement et je te poserai toi-même en face de toi » (Psaume 49, 21). Il vous mettra devant les yeux ses miséricordes à votre égard; et il les chargera de se faire elles-mêmes vos juges et de prononcer votre condamnation.
AFFECTIONS ET PRIèRES
Ah! Mon Dieu! Malheur à moi, si désormais, après les lumières que vous m'accordez en ce moment, je ne vous étais pas fidèle et si je recommençais à vous trahir! Vous voulez me pardonner, puisque vous m'éclairez. Et moi, je me repens, ô Souverain Bien, de toutes les injures que je vous ai faites; je les déteste parce que je vous ai offensé, ô Bonté infinie. C'est par les mérites de votre sang que j'espère mon pardon et que je l'espère en toute assurance. Mais si je vous trahissais de nouveau, en vérité, je mériterais un enfer à part. Et précisément ce qui me fait trembler, ô Dieu de mon âme, c'est que je puis de nouveau perdre votre grâce. Que de fois je vous ai promis fidélité! Et je vois qu'ensuite je me suis de nouveau révolté contre vous. Ah! Seigneur, ne le permettez pas; ne me laissez pas tomber dans l'immense malheur de me voir encore au nombre de vos ennemis. Infligez-moi n'importe quel châtiment, mais non celui-là. « Non, ne permettez pas que je sois séparé de vous ». Si vous prévoyez que je doive encore offenser, faites-moi plutôt mourir. Oui, même la mort la plus douloureuse, plutôt que d'avoir à déplorer le malheur d'être de nouveau privé de votre grâce! Non, ne permettez pas que je sois séparé de vous. Je le répète, mon Dieu, et faites que je ne cesse de le répéter: Ne permettez pas que je sois séparé de vous. Je vous aime, ô mon bien-aimé Rédempteur, et je ne veux plus me séparer de vous. Par les mérites de votre mort, donnez-moi un amour si grand, un amour qui m'unisse si étroitement à vous que je ne puisse plus vous quitter.
O Marie, ma Mère, si jamais je venais à offenser de nouveau mon Dieu, je crains que vous aussi, vous ne m'abandonniez. Aidez-moi donc de vos prières; obtenez-moi la sainte persévérance et l'amour de Jésus Christ.
DIX-HUITIèME CONSIDéRATION
Du nombre des péchés
« Parce que la sentence n'est pas promptement portée contre les méchants, les fils des hommes s'abandonnent sans crainte à faire le mal »
(Ecclésiaste 8, 11)
PREMIER POINT
Si Dieu punissait les péchés sitôt qu'ils se commettent, certainement on ne l'outragerait pas comme on le fait. Mais parce qu'il ne châtie pas tout de suite et qu'il attend, les pécheurs s'enhardissent à l'offenser davantage. Or, comprenons-le bien, Dieu attend et supporte, mais il n'attend pas et ne supporte pas toujours. D'après un grand nombre de saints Pères, comme saint Basile, saint Jérôme, saint Jean-Chrysostome, saint Augustin et plusieurs autres, de même que Dieu a déterminé pour chaque homme le nombre de jours, le degré de santé ou de talent, qu'il veut lui accorder, selon cette parole de la Sagesse: « Vous avez disposé toutes choses avec mesure et nombre et poids » (Sagesse 11, 21) de même aussi il a déterminé pour chacun le nombre des péchés dont il veut lui accorder le pardon, de telle sorte que, ce nombre une fois atteint, il ne pardonne plus. « Sachons bien une chose, dit saint Augustin, c'est que la patience de Dieu supporte chaque homme, mais à la condition qu'il ne dépassera pas une certaine limite; dès que celle-ci est atteinte, tout espoir de pardon s'évanouit » (S. Augustin (plutôt Pélage, selon Glorieux, n. 40), De vita christiana, c. 4, PL 40, 1035). Ainsi parle également Eusèbe de Césarée: « Dieu prend patience mais dans une certaine mesure; après quoi, il abandonne » (Eusèbe de Césarée, Démonstrations évangéliques, liv. 8, c. 2, PG 22, 602). Les autres Pères, nommés plus haut, tiennent tous le même langage.
Et ce n'est pas au hasard, mais appuyés sur les divines écritures que tous les saints ont parlé de la sorte. Le Seigneur déclare dans un endroit qu'il suspendait la ruine des Amorrhéens parce que le chiffre de leurs péchés n'était pas encore atteint: « Les iniquités des Amorrhéens ne sont pas encore parvenus à leur comble » (Genèse 15, 16). « Désormais, dit-il autre part, je n'aurai plus de pitié pour la maison d'Israël » (Osée 1, 6). Ailleurs: « Ils m'ont déjà tenté par dix fois, ils ne verront pas la terre promise » (Nombres 14, 22). Job dit pareillement: « Vous avez mis mes offenses en réserve comme dans un sac scellé » (Job 14, 17). Les pécheurs ne comprennent pas leurs péchés; mais Dieu en tient bonne note, afin de châtier, quand la moisson est mûre, c'est-à-dire quand la mesure est pleine. « Mettez les faucilles dans le blé, car la moisson est mûre » (Joël 3, 13). Dieu dit ailleurs: « Au sujet du péché, même remis, ne sois pas sans crainte et n'ajoute pas péché sur péché » (Ecclésiastique 5, 5); c'est-à-dire, tremble, pécheur, même pour les péchés que je t'ai pardonnés; car, si tu en commets encore un seul, il se peut que ce péché, venant se joindre aux autres déjà remis, comble la mesure; et alors il n'y aura plus pour toi de miséricorde. Autre part la Sainte écriture dit encore plus clairement: « Le Seigneur attend patiemment jusqu'à ce que, le jour du jugement étant arrivé, il punisse les nations dans la plénitude de leurs péchés » (2 Maccabées 6, 14). Dieu attend donc, mais seulement jusqu'au jour où la mesure des péchés est comble; et alors il frappe.
Les saints Livres nous fournissent beaucoup d'exemples de cette sorte de châtiment, et en particulier l'exemple de Saül. La dernière fois qu'il enfreignit les ordres divins, Saül fut abandonné de Dieu, au point qu'ayant prié Samuel d'intercéder pour lui, « Portez, lui avait-il dit, portez, je vous prie, mon péché sur vous et retournez avec moi afin que j'adore le Seigneur », il reçut cette réponse: « Je ne retournerai pas avec vous, car vous avez rejeté la parole du Seigneur, et c'est pourquoi le Seigneur vous a rejeté » (1 Samuel 15, 24-26). Tel encore l'exemple de Balthasar. Pendant qu'il est à table et qu'il y profane les vases du Temple, une main se fait voir qui écrit sur la muraille: Mane-Thecel-Phares. Daniel arrive; et, expliquant ces paroles, il dit entre autres choses au roi: « Vous avez été pesé dans la balance et vous avez été trouvé trop léger » (Daniel 5, 27). C'était bien lui faire entendre que le poids de ses péchés, avait déjà fait pencher le plateau de la divine justice; et, de fait, cette nuit-là même on le mit à mort. Dans la même nuit, dit Daniel, fut tué Balthasar, roi de Chaldée. Oh! Que de malheureux subissent le même sort! Ils passent de longues années dans le péché;
puis, quand le nombre de leurs iniquités est atteint, la mort les frappe et les précipite en enfer. « Ils passent leur jours dans le bonheur, dit Job, et en un moment ils descendent au fond des enfers » (Job 21, 13). Il en est qui s'appliquent à rechercher le nombre des étoiles, le nombre des anges, le nombre des années que chacun doit passer ici-bas. Mais quelqu'un eut-il jamais la pensée de rechercher combien de péchés Dieu veut pardonner à chaque homme? Et c'est là un bien grand sujet de crainte. Car qui sait, mon frère, si cette première jouissance indigne, cette première mauvaise pensée à laquelle vous consentiriez, ce premier péché que vous commettez, Dieu ne refusera pas de vous en accorder le pardon?
AFFECTIONS ET PRIèRES
Ah! Mon Dieu, je vous rends grâce. Que d'âmes se trouvent maintenant en enfer; et pour elles il n'y aura plus de pardon, plus d'espérance. Et pourtant elles ont moins commis de péchés que moi. Et moi, je vis, je ne gémis pas en enfer, et je puis, si je le veux, obtenir mon pardon et le ciel. Oui, mon Dieu, je veux obtenir mon pardon. Je me repens souverainement de vous avoir offensé, parce que c'est vous, Bonté infinie, que j'ai offensé. « Père éternel, jetez les yeux sur la face de votre Christ » (Psaume 83, 10); regardez votre fils, mort pour moi sur cette croix; et, au nom de ses mérites, faites-moi miséricorde. Je prends l'engagement de mourir plutôt que de vous offenser encore. Après les péchés que j'ai commis et après tant de grâces que vous m'avez accordées, j'ai bien sujet de craindre qu'un nouveau péché, venant s'ajouter aux autres, ne comble la mesure; et alors je serai damné. Ah! Prêtez-moi le secours de votre grâce. J'espère de vous lumière et force pour vous être fidèle. Et si vous prévoyez que je doive jamais vous offenser encore, faites-moi mourir, maintenant que j'espère être en état de grâce. Mon Dieu, je vous aime par dessus toutes choses. Plutôt mourir que de retomber dans votre disgrâce. Par pitié, ne le permettez pas. O Marie, ma Mère, je vous en conjure, aidez-moi, obtenez-moi la sainte persévérance.
DEUXIèME POINT
Dieu, dira ce pécheur, est un Dieu de miséricorde.
Et qui donc le nie, lui répondrai-je? Infinie est la miséricorde de Dieu. Cependant combien n'y en a-t-il pas chaque jour qui se damnent? Le Seigneur m'a envoyé, dit le Messie, « pour guérir ceux qui ont le coeur contrit » (Isaïe 61, 1). Dieu guérit les âmes de bonne volonté et il pardonne leurs péchés;
mais la volonté de pécher, il ne peut la pardonner. Je suis jeune encore, reprend le pécheur. Qu'importe que vous soyez jeune? Ce ne sont pas les années que Dieu compte, mais les péchés. Or le nombre des péchés n'est pas le même pour tous:
à l'un Dieu pardonne cent péchés, à l'autre mille; celui-ci tombe en enfer dès son second péché;
combien même y ont été précipités après leur premier péché! Saint Grégoire le Grand (S. Grégoire le Grand, Dialogues, liv. 5, ch. 18, PL 77, 349) rapporte qu'un enfant de cinq ans tomba en enfer au moment où il proférait un blasphème. La très sainte Vierge apprit à la servante de Dieu, Benoîte de Florence (Cf. F. A. Coppenstein, Beati Alani redivivi Rupensis tractatus mirabilis de ortu atque progressu Psalterii Christi et Mariae, p. 5, c. 60, Venise, 1665, p. 432), qu'une petite fille de douze ans avait été condamnée à son premier péché. Un autre enfant de huit ans mourut tout de suite aussi après son premier péché et se damna. Nous lisons dans l'évangile de saint Matthieu que Notre Seigneur, apercevant pour la première fois le figuier stérile, le maudit aussitôt. « Que jamais, lui dit-il, aucun fruit ne naisse de toi; et à l'instant même le figuier sécha » (Matthieu 21, 19). Autre part le Seigneur dit: « Damas a commis trois crimes, au quatrième je ne le convertirai plus » (Amos 1, 3). Peut-être quelqu'un aura-t-il la témérité de demander à Dieu raison de sa conduite et pourquoi il veut bien pardonner trois péchés et non pas quatre. Mais il faut adorer en cela les jugements divins et dire avec l'Apôtre: « O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses jugements sont incompréhensibles et ses voies impénétrables!
» (Romains 11, 33). « Dieu sait, dit saint Augustin, quand il y a lieu de pardonner, et quand il y a lieu de ne pas pardonner. Aux uns il fait miséricorde et c'est par libéralité; aux autres il la refuse et c'est justice » (S. Augustin, La correction et la grâce, ch. 5, n. 8, PL 44, 920): « L'homme profite du reproche quand celui qui fait progresser ceux qu'il veut, même sans qu'intervienne le reproche, prend pitié et accorde son secours. Quant à savoir pourquoi les uns sont appelés à se convertir ainsi, d'autres autrement, d'autres autrement encore, de façon diverses et innombrables, à Dieu ne plaise que nous disions qu'il appartient à l'argile d'en juger: c'est au potier de le faire » (BA, t. 24, trad. J. Chéné et J. Pintard, p. 283)).
L'obstiné réplique: J'ai déjà tant de fois offensé Dieu et Dieu m'a pardonné; j'espère donc qu'il me pardonnera bien encore ce nouveau péché. Et moi je dis: Parce que Dieu vous a jusqu'ici épargné devra-t-il toujours en être de même? La mesure se comblera, et alors viendra le châtiment. Tout en continuant ses relations avec Dalila, Samson espérait néanmoins échapper aux mains des Philistins, comme par le passé. « Je sortirai comme j'ai fait auparavant, pensait-il, et je me dégagerai » (Judith 16, 20). Mais dans une dernière rencontre, il succomba et perdit la vie. Voici en conséquence l'avis que vous donne le Seigneur: Ne dis pas: « J'ai péché; et que m'est-il arrivé de fâcheux »? Non: ne dis pas, après tant de péchés que j'ai commis Dieu ne m'a pas châtié; « car le Très Haut, quoique lent à punir, punit enfin » (Ecclésiastique 5, 4). C'est-à-dire qu'il viendra une fois et qu'il réglera enfin les comptes. Alors plus la miséricorde aura été grande, plus sévère aussi sera le châtiment. « Dieu est plus redoutable, lorsqu'il supporte un obstiné, dit saint Jean Chrysostome, que lorsqu'il se hâte de frapper pour punir aussitôt » (S. Jean Chrysostome, Homélie 3 au peuple d'Antioche, n. 7, PG 49, 58: « Si vous avez péché et que vous n'ayez pas été puni, ne vous croyez pas à l'abri de tout danger; mais au contraire, tremblez davantage, sachant bien qu'il est facile à Dieu de se venger quand il le voudra; s'il ne vous a point puni alors, c'était pour vous donner le temps de la pénitence » (JEA, t. 2, p. 564)). « Cet ingrat, remarque saint Grégoire, plus Dieu met de patience à l'attendre, plus il punit ensuite avec rigueur » (S. Grégoire le Grand, Homélie 13, sur les évangiles, n. 5, PL 76, 1126). « Et souvent, ajoute le saint, ceux que Dieu a supportés durant de longues années, sont subitement enlevés par la mort, sans avoir eu le temps de se convertir et de pleurer leurs péchés » (S. Grégoire le Grand, Morales sur Job, liv. 15, ch. 43, PL 75, 1105: « Souvent ceux qui sont tolérés longtemps dans leur iniquité sont emportés par une mort subite sans avoir le loisir de pleurer avant leur mort les péchés qu'ils ont commis » (SC 221, trad. A. Bocognano, p. 85)). Vous, en particulier, vous que Dieu a plus favorisé de ses lumières, votre aveuglement et votre obstination dans le péché n'en seraient que plus grands. « Il eût mieux valu pour eux, dit saint Pierre, de ne pas connaître la voie de la justice que de retourner ensuite en arrière après l'avoir connue » (2 Pierre 2, 21). Et saint Paul déclare impossible, moralement impossible, qu'une âme se convertisse. « Il est impossible à ceux qui ont été une fois illuminés, qui ont goûté le don du ciel, d'être renouvelés par la pénitence s'ils viennent à tomber » (Hébreux 6, 4).
Qu'elle est donc effrayante cette menace de Dieu contre ceux qui ferment l'oreille à ses appels: « Parce que j'ai appelé et que vous avez refusé de m'entendre, moi aussi à votre mort je rirai et je me moquerai » (Proverbes 1, 24)! Qu'on remarque ces deux mots: moi aussi; ils signifient que, si le pécheur s'est moqué de Dieu en se confessant, en faisant de belles promesses, puis en continuant de le trahir, Dieu, de son côté, se moquera de lui au moment de la mort. écoutons cette autre parole: « Comme le chien qui retourne à son vomissement, dit le sage, ainsi est l'imprudent qui réitère sa folie » (Proverbes 26, 11). Ce que Denys le Chartreux explique de la manière suivante: « De même qu'on est saisi d'horreur et de dégoût à la vue d'un animal qui reprend ce qu'il vient de vomir, ainsi Dieu a en horreur celui qui réitère ses péchés après les avoir détestés aux pieds du prêtre » (Denys le Chartreux, Enarrationes in Epist, secundam B. Petri, a. 2, in c. 2, 21, Opera, t. 13, Montreuil-Tournai, 1901, p. 691).
AFFECTIONS ET PRIèRES
Me voici à vos pieds, ô mon Dieu. Je suis cet être méprisable qui s'est repu tant de fois du fruit défendu après l'avoir détesté. Je ne mérite pas, ô mon Rédempteur, que vous ayez pitié de moi. Mais le sang que vous avez répandu pour moi m'encourage et m'oblige à espérer. Que de fois je vous ai offensé! Et vous, que de fois vous m'avez pardonné!
Je vous promettais de ne plus vous offenser, et sans cesse je recommençais à vous offenser. Mais vous, vous ne cessiez pas de me pardonner. Eh quoi! Veux-je donc attendre qu'enfin vous me jetiez en enfer? Ou bien, châtiment plus terrible que l'enfer même, veux-je attendre que vous m'abandonniez dans mon péché? Non, mon Dieu; je veux me convertir et, pour vous être fidèle, je veux mettre en vous toute ma confiance. Dans mes tentations, je veux à l'instant même et toujours réclamer votre secours. Par le passé, j'ai compté sur mes promesses et sur mes résolutions; et j'ai négligé, dans les tentations, de me recommander à vous: c'est ce qui m'a perdu. Désormais vous seul serez mon espérance et ma force; et ainsi je pourrai tout. « Oui, je puis tout en celui qui me fortifie » (Philippiens 4, 13). Accordez-moi donc, ô mon Jésus, je vous en conjure par vos mérites, la grâce de me recommander toujours à vos et de vous demander assistance dans tous mes besoins. Je vous aime, ô souverain Bien, aimable par-dessus tout bien, et je ne veux aimer que vous; mais c'est à vous de m'assister. C'est à vous aussi, ô Marie, ma Mère, de me prêter le secours de votre intercession. Mettez-moi au nombre de vos protégés et faites que toujours, quand je serai tenté, je vous appelle à mon aide. O Marie, votre nom sera ma défense.
TROISIèME POINT
« Mon fils, as-tu péché? Ne recommence pas de nouveau; mais prie pour les fautes anciennes, afin qu'elles te soient remises » (Ecclésiastique 21, 1). Voilà, chrétien, mon frère, l'avertissement que, dans sa bonté, vous donne votre Seigneur, parce qu'il veut nous sauver. Mon fils, vous dit-il, au lieu de recommencer à faire le mal, ne songez plus désormais qu'à mériter le pardon des péchés commis! Oui, mon frère, plus vous avez offensé Dieu, plus vous devez craindre de l'offenser encore; car ce nouveau péché fera pencher la balance de la divine justice et vous serez damné! Je ne dis pas absolument qu'après ce nouveau péché il n'y aura plus de pardon pour vous; car personne n'en sait rien; mais je dis qu'il peut en être ainsi. Quand donc vous serez tenté, dites: qui sait si Dieu me pardonnera cette fois encore et si je ne serai pas définitivement damné? Répondez-moi, je vous prie; s'il était probable que tel mets fût empoisonné, le prendriez-vous? Si vous aviez lieu de penser que sur tel chemin vous rencontrerez vos ennemis prêts à vous ôter la vie, y passeriez-vous, alors que vous pouvez en prendre un autre parfaitement sûr? Or quelle assurance et même quelle probabilité avez-vous d'abord qu'après être retourné au péché, vous en aurez ensuite une vraie douleur et que vous en sortirez une bonne fois; et de plus, que Dieu ne vous fera pas mourir dans l'acte du péché ou qu'il ne vous abandonnera pas après ce péché?
Eh quoi! Lorsque vous achetez une maison, avec quel soins ne prenez-vous pas vos assurances, afin, comme on dit, de ne pas jeter votre argent par la fenêtre. Jamais vous ne prendrez une médecine, sans vous être assuré qu'elle ne peut vous nuire. Que vous ayez à passer un torrent, vous vous tenez bien sur vos gardes afin de n'y pas tomber. Et après cela, pour une misérable satisfaction, pour un vil et honteux plaisir, vous voulez risquer votre salut éternel? Je vous entends: J'espère me confesser, dites-vous. Mais je vous le demande: quand vous confesserez-vous? Dimanche. Et qui vous a promis que vous vivrez jusqu'à dimanche? Demain alors. Et qui vous garantit ce demain? Vous n'avez pas même une heure à vous, dit saint Augustin (S. Augustin, Sur le Psaume 38, n. 7, PL 36, 419: « Qu'allez-vous me donner dans l'heure qui s'écoule maintenant? Quelle partie m'en donnerez-vous pour lui appliquer ce mot: elle est? Mais, quand vous prononcez ce mot est, il ne renferme qu'une syllabe prononcée en un seul moment, et cette syllabe contient trois lettres; cependant, dans cette unique émission de voix, vous n'arrivez pas à la seconde lettre que la première ne soit finie, et la troisième n'arrivera pas que la deuxième ne soit passée. Quelle partie de cette syllabe unique me donnez-vous? Et vous croyez saisir un jour, vous qui ne saisissez pas même une syllabe? » (Vivès, t. 12, p. 243)), et vous prétendez avoir une journée? Eh quoi! Vous osez vous promettre de vous confesser demain, vous qui ne savez pas même s'il vous reste une heure à vivre. Celui qui a promis le pardon au pécheur repentant, ajoute saint Augustin (Fusion, semble-t-il, de textes de plusieurs auteurs, surtout S. Augustin, Sur le Psaume 101, sermon 1, n. 10, PL 37, 1301; Sur le Psaume 144, n. 11, PL 37, 1877. S. Grégoire le Grand, Homélie 12 sur les évangiles, 1. 1, n. 6, PL 76, 1122. S. Jean Chrysostome, Homélie 22 sur la 2ème épître aux Corinthiens, PG 61, 552), n'a pas promis le lendemain au pécheur qui commet le mal; peut-être le donnera-t-il, peut-être ne le donnera-t-il pas. Si donc vous péchez maintenant, il se peut que Dieu vous accorde le temps de faire pénitence et il se peut aussi que Dieu vous le refuse. Et s'il vous le refuse, que deviendrez-vous durant toute l'éternité? Voilà donc que, pour un misérable plaisir, vous allez perdre votre âme et que vous l'exposez à être perdue pendant toute l'éternité? Or, risqueriez-vous mille écus pour cette vile satisfaction? Que dis-je? Pour ce plaisir d'un instant, consentiriez-vous à tout risquer: argent, maison, terres, liberté et jusqu'à votre vie? Assurément non. Et comment donc pour ce misérable plaisir voulez-vous tout perdre à la fois, votre âme, le ciel et Dieu? Dites-moi: ciel, enfer, éternité, sont-ce là des vérités que vous enseigne la foi, ou bien autant de fables? Croyez-vous que, si la mort vous surprend dans le péché, vous êtes à jamais perdu? Quelle témérité donc, quelle folie de vous condamner vous-même à une éternité de tortures, en vous disant: J'espère bien me convertir un jour! Personne, dit saint Augustin (S. Augustin (plutôt S. Fulgence de Ruspe, selon Glorieux, n. 40), De fide... ad Petrum, c. 3, n. 40, PL 40,
766. Qu'on nous permette ici quelques réflexions. Certains prédicateurs, en se servant de cette Dix-huitième considération, mais en forçant la signification des textes, on rendu S. Alphonse responsable de leurs idées trop rigides. S. Alphonse n'a pas été l'inventeur du sermon sur le nombre des péchés, qui était de tradition chez les missionnaires populaires aux XVIIe et XVIIIe siècles, comme on peut le voir dans les oeuvres de P. Segneri, s. j., F. Nepveu, s. j., Pawlowski, s. j., S. Léonard de Port-Maurice, etc. Moraliste réputé et modéré, mais aussi missionnaire de grande expérience, S. Alphonse prêchait d'habitude sur la « mesure des grâces » avant de parler du péché et ensuite proclamait aux pécheurs l'infinie miséricorde de Dieu. Il utilisait en somme une tactique opposée à celle du démon qui avant le péché excite à la confiance dans le pardon et, après, pousse au désespoir. Jamais il n'eut l'intention de construire une théorie qui refuse toute grâce aux pécheurs, passé un certain nombre de fautes; au contraire, il combattit un tel système. Quelques-unes de ses expressions, isolées, pourraient prêter à de fausses interprétations: elles doivent être examinées dans leur contexte pour ne pas le mettre à tort en opposition avec la doctrine traditionnelle de la saine théologie. (Cf. O. Gregorio, Il calcolo dei dannati, in Divinitas, 2, Rome, 1963, pp. 387-392)), ne consent à être malade, même avec l'espoir de guérir. Il ne se trouve pas d'homme assez insensé pour prendre du poison, en disant: peut-être pourrai-je guérir au moyen de remèdes. Et vous, sur un peut-être, vous voulez vous condamner à une mort éternelle. Peut-être, dites-vous, se présentera-t-il une planche de salut. O folie qui a jeté et qui jette encore tant d'âmes en enfer! Car voici la menace du Seigneur: « Tu as péché en comptant sur ma bonté...
un châtiment fondra sur toi, sans que tu en saches l'origine » (Isaïe 47, 10-11).
AFFECTIONS ET PRIèRES
Voici, Seigneur, un de ces insensés qui, sur un fol espoir de future conversion, a tant de fois perdu son âme et votre grâce. Si vous m'aviez fait mourir à tel moment et durant ces nuits où je me trouvais dans le péché, que serais-je devenu? Bénie soit votre miséricorde de m'avoir attendu et de me faire maintenant connaître ma folie! Vous voulez mon salut, je le vois; je le veux aussi. Je me repens, ô Bonté infinie, de m'être si souvent éloigné de vous; je vous aime de tout mon coeur, et par les mérites de votre Passion, j'espère de ne plus retomber dans ma folie. Vite, ô mon Jésus, accordez-moi mon pardon et rendez-moi votre sainte grâce; je ne veux plus me séparer de vous. « Seigneur, j'ai espéré en vous et je ne serai pas confondu à jamais » (Psaume 30, 2). Non, ô mon Rédempteur, je n'aurai plus, je l'espère, à subir encore le malheur et la honte de me voir privé de votre grâce et de votre amour. Accordez-moi la sainte persévérance et faites que toujours je vous la demande, spécialement quand je serai tenté. Qu'alors surtout j'invoque votre saint nom et celui de votre sainte Mère, en disant: Mon Jésus, aidez-moi; Marie, ma Mère, venez à mon secours. Tant que je recourrai ainsi à vous, ô ma Souveraine, jamais je ne serai vaincu; et si la tentation persiste, obtenez-moi la grâce de persister également à vous invoquer.
DIX-NEUVIèME CONSIDéRATION
Quel grand bien est l'état de grâce
et quel mal, l'état de péché
« L'homme n'en connaît pas le prix »
(Job 28, 13)
PREMIER POINT
« Si tu sépares ce qui est précieux de ce qui est vil, dit le Seigneur, tu seras comme ma bouche » (Jérémie 5, 19), c'est-à-dire que, le propre de Dieu étant de réprouver le mal et de choisir le bien, on se rend semblable à Dieu, quand on distingue les choses précieuses des choses méprisables. Voyons donc quel bien est l'état de grâce et quel mal est l'état de péché. « Les hommes, selon la parole de Job, ne connaissent pas le prix de la divine grâce » (Job 28, 13). Aussi l'échangent-ils contre un rien, une vanité, un peu de terre, un vil et honteux plaisir. Mais elle est ce trésor dont parle la Sainte écriture: « un trésor infini pour les hommes; et ceux qui en ont usé sont devenus participants de l'amitié de Dieu » (Sagesse 7, 14). une âme en état de grâce est donc l'amie de Dieu. Dépourvus qu'ils étaient des lumières de la foi, les païens regardaient comme impossible qu'une créature parvint à lier amitié avec Dieu, et de fait, à ne parler que d'après les lumières naturelles, ils avaient raison; car, ainsi que le remarque saint Jérôme (S. Jérôme, Commentaires sur Michée, liv. 2, sur le ch. 7. vers. 5-7, PL 25, 1219), l'amitié n'existe qu'entre égaux; elle suppose ou établit l'égalité. Mais Dieu nous déclare, en plusieurs endroits des divines écritures, que par sa grâce nous devenons ses amis, à condition toutefois que nous observions sa loi. « Vous êtes mes amis, si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appellerai plus mes serviteurs... mais je vous ai appelés mes amis » (Jean 15, 14-15). O bonté de Dieu, s'écrie saint Grégoire (S. Grégoire le Grand, Homélie 27 sur les évangiles, n. 4, PL 76, 1206), ô admirable condescendance de notre Dieu, nous ne méritons même pas d'être appelés serviteurs, et voilà qu'il daigne nous donner le nom d'amis!
Combien ne s'estimerait-il pas heureux, celui qui aurait la bonne fortune de devenir l'ami de son roi! Mais quelle témérité ne serait-ce pas à son sujet s'il prétendait lier amitié avec son prince? Et pourtant, c'est sans aucune témérité que l'âme aspire à devenir l'amie de son Dieu. Saint Augustin (S. Augustin, Les Confessions, liv. 8, ch. 6, n. 15, PL 32, 755: « L'un d'eux se mit à lire (la vie d'Antoine), et le voilà qui s'émerveille... Alors, tout d'un coup, lui que remplit un saint amour et qu'une sage honte irrite contre lui-même, il jette les yeux sur son ami... Que cherchons-nous? A quoi tend notre service (auprès de l'empereur)?... tout n'est-il pas fragile et plein de périls?... Et quand y sera-t-on tandis que, ami de Dieu, si je veux le devenir, voici qu'à l'instant c'est fait » (BA, t. 14, trad. E. Tréhorel et G. Bouissou, pp. 39-41)) rapporte que deux courtisans se trouvant un jour dans un monastère, l'un d'eux se mit à lire la vie de saint Antoine, abbé. Il lisait, remarque le saint Docteur, et son coeur se dépouillait du monde, c'est-à-dire que les affections pour les choses de ce monde disparaissaient de son coeur, à mesure qu'il avançait dans sa lecture. Puis, se tournant vers son compagnon: Insensés que nous sommes, s'écrie-t-il, que cherchons-nous? Pouvons-nous, en servant l'empereur, espérer mieux que de devenir ses amis? Si nous réussissons, quels périls nous auront courus, pour courir ensuite un péril plus grand encore: celui de nous perdre à jamais. Et puis, combien de temps durera notre fortune? Mais non, il sera bien difficile que nous arrivions jamais à avoir César pour ami. Si, au contraire, je veux devenir l'ami de Dieu, il ne tient qu'à moi de l'être aussitôt.
L'homme qui est en état de grâce devient donc l'ami de Dieu. Ce n'est pas assez: il devient son enfant. « Vous êtes des dieux: et tous, vous êtes les fils du Très Haut »
(Psaume 81, 6). Tel est l'immense bonheur que nous a procuré l'amour divin par le moyen de Jésus Christ. « Voyez donc, s'écrie saint Jean, quelle grande charité le Père a eue pour nous, que nous soyons appelés et que nous soyons réellement enfants de Dieu » (1 Jean 3, 1). De plus, l'âme en état de grâce devient l'épouse de Dieu. « Je te rendrai mon épouse éternelle par une inviolable fidélité » (Osée 2, 20). Aussi le Père de l'enfant prodigue, non content de lui rendre ses bonnes grâces, voulut encore qu'on lui donnât un agneau, signe des épousailles. « Mettez-lui un anneau au doigt »
(Luc 15, 22).
En outre elle devient le temple de l'Esprit Saint. Un jour qu'on baptisait un enfant, sainte Marie d'Oignies vit un démon sortir du nouveau chrétien, et en même temps le Saint-Esprit y entrer, entouré d'une troupe d'anges (Bollandistes, Acta Sanctorum, t. 25 (23 juin), Paris, 1867, p. 563. Jacques de Vitry a écrit la vie de la bienheureuse Marie d'Oignies (1177-1213), la mystique brabançonne).
AFFECTIONS ET PRIèRES
Ainsi donc, ô mon Dieu, quand mon âme avait le bonheur de posséder votre grâce, elle était votre amie, votre fille, votre épouse, votre temple. Hélas! Par le péché elle a tout perdu et elle est devenue votre ennemie et l'esclave du démon. Mais vous me donnez encore le temps de recouvrer votre grâce. Soyez-en béni, ô mon Dieu. Je me repens par-dessus tout de vous avoir offensé et par-dessus tout je vous aime, ô Bonté infinie; de grâce, recevez-moi et ne me rejetez pas. Je sais bien que je mériterais d'être chassé de votre présence. Mais le sacrifice que Jésus Christ fit de lui-même sur le Calvaire mérite bien que vous me receviez encore, car je me repens de mes péchés. « Que votre règne arrive. » Mon Père, oui, mon Père, puisque votre Fils m'a lui-même recommandé de vous donner ce nom, mon Père, venez avec votre grâce régner dans mon coeur, faites que ce coeur vous serve uniquement, qu'il vive uniquement pour vous, et qu'il vous aime uniquement. « Ne nous laissez pas succomber à la tentation. » Non, ne permettez pas que mes ennemis puissent jamais me tenter au point que je succombe dans la lutte. « Mais délivrez-nous du mal. » Délivrez-moi de l'enfer; mais d'abord délivrez-moi du péché qui peut seul me conduire en enfer. O Marie priez pour moi et défendez-moi, afin que jamais je n'aie cet épouvantable malheur de me voir dans le péché, privé de la grâce de Dieu, votre Seigneur et le mien.
DEUXIèME POINT
D'après saint Thomas d'Aquin (S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia – IIae, qu. 112, art. 1, c: « Le don de la grâce surpasse la puissance de toute nature créée, puisque la grâce est une participation à la nature divine, laquelle surpasse toute autre nature » (RJ, trad. R. Mulard, p. 120)), entre tous les dons qu'une créature peut recevoir, la grâce est de beaucoup le plus grand, attendu qu'elle est une participation à la nature même de Dieu. Saint Pierre l'avait déjà dit:
« Par elle, nous devenons participants de la nature divine » (2 Pierre 1, 4). Tel est le don que Jésus Christ nous a mérité par sa passion: cette même splendeur qu'il tient de son Père il nous la communique. Oui, disait-il, « je leur ai donné la gloire que vous m'avez donnée » (Jean 17, 22). En un mot, celui qui est en état de grâce devient une même chose avec Dieu. « Celui qui s'unit au Seigneur est un même esprit avec lui » (1 Corinthiens 6, 17). Et le Rédempteur assure que dans son âme où règne l'amour de Dieu, la Sainte Trinité toute entière vient établir sa demeure: « Si quelqu'un m'aime, mon Père l'aimera et nous viendrons à lui et nous ferons en lui notre demeure » (Jean 14, 23).
Une âme en état de grâce est si belle aux yeux de Dieu que lui-même en fait l'éloge: « Que tu es belle, ô mon amie, que tu es belle » (Cantique 4, 1)! Il semble que le Seigneur ne puisse détacher ses yeux d'une âme qui l'aime, ni fermer ses oreilles à aucune des demandes qu'elle lui adresse: « Les yeux du Seigneur sont sur les justes et ses oreilles sont attentives à leurs prières » (Psaume 33, 16). Sainte Brigitte disait que personne ne pourrait, sans mourir de joie, voir la beauté d'une âme en grâce avec Dieu (S. Brigitte de Suède, Révélations, liv. 2, ch. 18: « Si vous pouviez voir l'éclat et la beauté spirituelle des anges et des âmes bienheureuses, votre corps ne pourrait le supporter, mais il romprait en deux... à raison de la joie que l'âme recevrait de cette vision » (Ferraige, t. 1, p. 288)). Et sainte Catherine de Sienne (B. Raymond de Capoue, Vie de S. Catherine de Sienne, 2e partie, ch. 4, n. 5-6, t. 1, Paris, 1877, pp. 132-136: « Il m'a montré (mon sauveur)
la beauté de cette âme, et depuis, il est bien rare que je voie quelqu'un sans connaître aussitôt son état intérieur.
Et elle ajoutait: O mon Père, si vous pouviez voir la beauté d'une âme douée de raison, vous sacrifieriez cent fois votre vie, s'il le fallait, pour assurer son salut. Non, il n'y a rien dans ce monde matériel qui puisse être comparé à sa beauté »), ayant un jour vu une âme en état de grâce, disait que, pour lui conserver toujours cette admirable beauté, elle eût volontiers sacrifié sa propre vie. Aussi, pénétrée de cette pensée que les âmes recouvrent la grâce de Dieu par le ministère des prêtres, la voyait-on baiser sur le sol la trace de leurs pas.
Ensuite, quels trésors de mérites peut s'amasser une âme en état de grâce! A chaque instant elle peut acquérir une gloire éternelle; et, comme s'exprime saint Thomas (S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Ia – IIae, qu. 114, art. 7, ad. 3: « Il faut donc dire que n'importe quel acte de charité mérite la vie éternelle d'une façon absolue »
(RJ, trad. R. Mulard, p. 233)), c'est un nouveau paradis qu'elle mérite par chacun de ses actes d'amour. Comment pourrions-nous encore porter envie aux grands du monde? Car, si nous sommes en grâce avec Dieu, il ne tient qu'à nous de nous assurer sans cesse un trône plus élevé dans le ciel. Un frère coadjuteur de la compagnie de Jésus, comme le rapporte le père Patrignani dans ses Ménologes (Patrignani, Menoligio, t. 3, Venise, 1730, pp. 6-8. Patrignani ne parle pas de la vision mais bien Schinosi, Istoria della Compagnia di Gesù al Regno di Napoli, lib. 4, c. 4, t. 1, Naples, 1706, p. 300), apparut après sa mort et déclara qu'il était sauvé ainsi que Philippe II roi d'Espagne. Il ajouta qu'ils se trouvaient déjà tous les deux en possession de la gloire; mais qu'autant il avait été au-dessous de ce prince sur la terre, autant il était au-dessus de lui dans le ciel. Enfin de quelle paix ne jouit pas, dès cette vie, l'âme en grâce avec Dieu! Ceux-là seuls peuvent le comprendre, qui le savent par expérience: « Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux » (Psaume 33, 9). Il faut bien que se réalise cette parole des Saintes écritures: « Une grande paix est le partage de ceux qui accomplissent votre loi » (Psaume 118, 165). Et cette paix, que goûte l'âme avec Dieu, l'emporte sur tous les plaisirs que procurent les sens et le monde. « La paix de Dieu, dit l'Apôtre, surpasse tous les sentiments » (Philippiens 4, 7).
AFFECTIONS ET PRIèRES
O mon Jésus, vous êtes ce bon Pasteur, qui se laisse immoler pour nous donner la vie à nous, vos pauvres brebis. Lorsque je fuyais loin de vous, vous n'avez pas cessé de me poursuivre et de me chercher; maintenant donc que je vous cherche et que, plein de repentir, je reviens me jeter à vos pieds, recevez-moi. Rendez-moi votre sainte grâce que j'ai si misérablement perdue par ma faute. Je me repens de tout mon coeur. Quand je pense que je vous ai tant de fois trahi, je voudrais en mourir de douleur. Pardonnez-moi par les mérites de cette mort douloureuse que vous avez endurée pour moi sur la croix. Unissez-moi étroitement à vous par les douces chaînes de votre amour et ne permettez pas que je m'éloigne encore de vous. Donnez-moi la force de porter avec patience toutes les croix que vous m'enverrez; aussi bien j'ai mérité les peines éternelles de l'enfer.
Faites que j'accepte avec amour les injures qui me viendront des hommes; car je devrais pour l'éternité me trouver sous les pieds des démons. Faites en un mot que j'obéisse en tout à vos aspirations et qu'en toute circonstance je remporte par votre amour la victoire sur le respect humain. C'est vous seul que désormais je suis résolu de servir; et, quoique puissent dire les autres, je ne veux aimer que vous, ô mon Dieu, infiniment aimable; je ne veux plaire qu'à vous. Vous-même prêtez-moi votre secours sans lequel je ne puis rien. Je vous aime de tout mon coeur, ô mon Jésus, et j'ai confiance en votre précieux sang.
O Marie, mon Espérance, aidez-moi de vos prières.
Je me glorifie d'être votre serviteur; et vous, puisque vous vous glorifiez de sauver les pécheurs qui recourent à vous, secourez-moi et sauvez-moi.
TROISIèME POINT
Voyons maintenant quelle est la misère d'une âme tombée dans la disgrâce de Dieu. Elle est séparée de Dieu, son souverain Bien! « Vos péchés ont élevé une séparation entre vous et votre Dieu » (Isaïe 59, 2). Cette âme n'est donc plus à Dieu et Dieu n'est plus à cette âme. « Non, dit le Seigneur lui-même, vous n'êtes plus mon peuple, et moi, je ne serai plus votre Dieu » (Osée 1, 9). Non seulement elle n'est plus à Dieu, mais Dieu la hait et il da destine à l'enfer. Le Seigneur ne hait aucune de ses créatures, pas même les bêtes sauvages, les vipères et les animaux les plus immondes. « Vous aimez, Seigneur, tout ce qui existe et vous ne haïssez rien de tout ce que vous avez créé »
(Sagesse 11, 25). Mais Dieu ne peut faire autrement que de haïr les pécheurs. « Vous haïssez, s'écrie David, tous ceux qui opèrent l'iniquité » (Psaume 5, 7). En effet le péché est un ennemi tout à fait opposé à la volonté divine et par conséquent Dieu le hait, il le hait nécessairement. Haïssant de sorte le péché, il doit nécessairement haïr aussi le pécheur, lequel a fait alliance avec le péché. « Ils sont également abominables à Dieu et l'impie et son impiété »
(Sagesse 14, 9).
O ciel! Si quelqu'un a pour ennemi un prince de la terre, impossible qu'il goûte encore un instant de repos, tant il y a lieu de trembler incessamment pour ses jours. Et celui qui a Dieu même pour ennemi, comment peut-il vivre en paix? Car on peut échapper à la fureur d'un prince, en se cachant dans une forêt ou bien, en fuyant sur une terre lointaine. Mais qui peut se soustraire aux mains de Dieu? « Seigneur, disait David, si je monte au ciel, vous y êtes; si je descends dans l'enfer, vous vous y trouvez car c'est votre main qui m'y conduira » (Psaume 138, 8), et partout votre main peut m'atteindre. Pauvres pécheurs! Ils sont maudits de Dieu, maudits des anges, maudits des saints, et même sur la terre ils sont à toute heure maudits des prêtres et des religieux, lesquels en récitant l'office divin profèrent contre eux cette malédiction: « Maudits soient ceux qui s'écartent de la voie de vos commandements » (Psaume 118, 21). ce n'est pas tout; la disgrâce de Dieu entraîne la perte de tous les mérites. Un homme aura acquis autant de richesses spirituelles qu'un saint Paul ermite durant ses quatre-vingt-dix-huit ans passés dans une grotte, autant qu'un saint François-Xavier, lequel eut le bonheur de gagner à Dieu dix millions d'âmes, autant qu'un saint Paul, dont les mérites, au dire de saint Jérôme (S. Jérôme, Lettre 58 à Paulin, n. 1, PL 22, 580), dépassèrent ceux de tous les autres Apôtres, si cet homme commet un seul péché mortel, il perd tout. « Toutes les oeuvres de justice qu'il a faites seront oubliées » (Ezéchiel 18, 24). Telle est la ruine que produit la perte de la grâce. On était l'enfant de Dieu et on est plus qu'un esclave de Lucifer; d'ami cher au coeur de Dieu, on devient son ennemi, un ennemi souverainement odieux; au lieu d'être un héritier du paradis, on n'est plus qu'un condamné à l'enfer. Saint François de Sales (S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, liv. 4, ch. 3: « Hélas, Théotime, quel pitoyable spectacle aux Anges de paix, de voir ainsi sortir le Saint Esprit et son amour de nos âmes pécheresses! Hé, je crois certes, que s'ils pouvaient alors pleurer, ils verseraient des larmes infinies » (RVP, p. 536)) disait que si les anges pouvaient pleurer, ils se mettraient certainement à verser des larmes de compassion sur la misère d'une âme qui commet un péché mortel et qui perd la grâce de Dieu.
Mais le comble de la misère, c'est que les anges pleureraient s'ils le pouvaient, tandis que le pécheur lui ne pleure pas. Pour un misérable animal, une brebis que l'on perd, dit saint Augustin (Les sermonnaires attribuent ce texte tantôt à S. Augustin, tantôt à S. Bonaventure, mais on ne le trouve ni chez l'un ni chez l'autre, du moins cité de cette façon. L'idée est exprimée dans S. Augustin, Sur le Psaume 101, sermon 1, n. 6, PL 37, 1298: « Un homme a perdu de l'argent, il en gémit;
il a perdu la foi, il n'en gémit pas » (Vivès, t. 14, p; 197)), on n'a plus ni appétit ni sommeil et on verse des larmes; vient-on à perdre la grâce de Dieu, on mange, on dort, on ne verse pas une seule larme.
AFFECTIONS ET PRIèRES
Voilà donc, ô mon Rédempteur, l'état misérable auquel je me suis réduit. Vous, vous avez dépensé trente-trois années de fatigues et de souffrances, pour me rendre digne de votre grâce; et moi, pour un plaisir empoisonné d'un instant, je l'ai méprisée et je l'ai échangée contre une bagatelle, un rien. Mais bénie soit votre sainte grâce, si je le veux. Oui, je veux faire tout ce que je puis pour la recouvrer. Dites-moi ce que je dois faire pour obtenir mon pardon. Voulez-vous que je me repente? O mon Jésus, je me repens de tout mon coeur d'avoir offensé votre bonté infinie. Voulez-vous que je vous aime? Je vous aime par-dessus toutes choses. Que j'ai eu tort, par le passé, de laisser aller mon coeur à aimer les créatures, les vanités! Dorénavant je veux vivre pour vous seul, je ne veux aimer que vous seul, ô mon Dieu, mon trésor, mon espérance et ma force. « Je vous aimerai, Seigneur, vous qui êtes ma force » (Psaume 17, 2). Vos mérites, ô mon Jésus, vos saintes plaies doivent être mon espérance, et mon appui. J'espère que vous me donnerez la force de vous être fidèle. Recevez-moi donc dans votre amitié, ô mon Sauveur, et ne permettez pas que je vous abandonne encore. ôtez de mon coeur toute affection aux choses de la terre et enflammez-le de votre saint amour. Oui, allumez-y le feu de votre amour. O Marie, ma Mère, faites qu'à votre exemple je sois tout enflammé d'amour pour Dieu.
VINGTIèME CONSIDéRATION
Folie du pécheur
« La sagesse de ce siècle est folie devant Dieu »
(1Corinthiens 3, 19)
PREMIER POINT
Le vénérable Jean d'Avila (S. Jean d'Avila, Trattati del SS. Sacramento dell'Eucharistia, tr. 9-10, Rome, 1608, pp. 138, 161; Trattato spirituale sopra il verso « Audi filia », c. 48, Rome, 1610, p; 147) aurait voulu ouvrir dans le monde deux prisons: une pour renfermer ceux qui ne croient pas, et l'autre, ceux qui croient et qui vivent dans le péché, loin de Dieu; et, ajoutait-il, c'est une prison de fous qui convient à ces derniers. Les malheureux! Ils en viennent dans les excès de leur misère et de leur infortune, à se regarder comme des sages et prudents, eux les plus vains et les plus insensés de tous les hommes! Et pour comble de désolation, « leur nombre, dit l'Ecclésiaste, est infini » (Ecclésisate 1, 15). Leur folie, c'est pour celui-ci les honneurs, pour celui-là les plaisirs, pour un autre les misérables biens de la terre; avec cela, ils ont l'audace de traiter de folie la conduite des Saints qui foulent aux pieds les avantages de ce monde pour conquérir le salut éternel et Dieu, le vrai Bien. Ainsi, c'est folie à leurs yeux que d'embrasser les mépris et de pardonner les injures; folie encore de se priver des plaisirs des sens pour s'adonner à la mortification; folie de renoncer aux honneurs et richesses, folie d'aimer la solitude, la vie humble et cachée. Hélas! Ils ne veulent pas entendre la parole du Seigneur, proclament leur sagesse une vraie folie: « La sagesse de ce siècle est folie devant Dieu » (1 Corinthiens 3, 19).
Ah! Un jour viendra bien où ils confesseront hautement leur folie. Mais quand? Alors qu'il n'y aura plus de remède. « Insensés que nous étions, s'écrieront-ils dans leur désespoir, nous estimions leur vie une folie et leur fin sans honneur » (Sagesse 5, 4). Mais, nous le voyons à présent, la folie n'était pas de leur côté. « Car voilà qu'ils sont comptés parmi les fils de Dieu et que leur sort est au milieu des saints » (Sagesse 5, 5). éternelle sera leur gloire et leur bonheur n'aura jamais de fin. Pour nous, nous voici relégués parmi les esclaves de Satan, condamnés à brûler durant toute l'éternité dans cet abîme de tourments. « Nous avons donc erré hors du chemin de la vérité et la lumière de la justice n'a pas lui sur nous » (Sagesse 5, 6). Oui, nous avons voulu fermer les yeux à la lumière de Dieu et nous nous sommes égarés. Hélas! Pour comble d'infortune, notre erreur est sans remède et jamais nous n'en reviendrons tant que Dieu sera Dieu.
Quelle folie donc de perdre la grâce de Dieu, et cela pour un vil intérêt, pour un peu de fumée, pour un plaisir qui passe si vite! Que ne fait pas un sujet pour gagner les bonnes grâces de son prince? Et voilà que, pour une misérable satisfaction, on va perdre le souverain Bien, Dieu lui-même, perdre le ciel, perdre encore la paix ici-bas en livrant son âme au péché qui la déchirera de continuels remords et se condamner ainsi de gaieté de coeur à un malheur éternel! Prendriez-vous ce plaisir défendu, s'il fallait en retour avoir une main brûlée ou seulement passer une année dans un obscur cachot? Commettriez-vous ce péché, s'il devait vous en coûter cent écus?
Et vous croyez, vous savez qu'en péchant vous perdez le ciel et Dieu et que vous vous condamnez pour toujours à l'enfer; et néanmoins vous péchez!