Préparation à la mort (page 5)

Alphonse de Liguori · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Préparation à la mort · 8 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

AFFECTIONS ET PRIèRES

O Dieu de mon âme, quel serait maintenant mon sort, si vous ne m'aviez traité avec tant de miséricorde? Hélas!

Je me trouverais en enfer, dans la compagnie de tous les insensés, auxquels je n'ai que trop ressemblé! Je vous remercie, Seigneur, de votre bonté et je vous prie de ne pas ma laisser dans mon aveuglement. Je méritais que votre lumière me fût retirée pour toujours; mais je vois que votre grâce ne m'a pas encore abandonnée. Je sens qu'elle m'appelle avec tendresse et qu'elle me presse de vous demander pardon et d'espérer de vous en de grandes choses malgré la grandeur de mes offenses. Oui, mon Sauveur, je l'espère, vous m'accueillerez encore comme votre enfant. « Il est vrai, ô mon Père, que je ne mérite plus d'être appelé votre fils, moi qui ai péché contre le ciel et sous vos yeux » (Luc 15, 18). Mais je sais que vous allez à la recherche des brebis égarées et que vous vous faites un bonheur d'accorder à l'enfant prodigue le baiser de paix. O mon Père bien-aimé, je me repens de vous avoir offensé, je me jette à vos pieds et je les tiens embrassés. « Non, je ne vous quitterai pas que vous ne m'ayez béni et pardonné » (Genèse 32, 26). Bénissez-moi donc, ô mon Père, et que, par votre bénédiction, je conçoive une grande douleur de mes péchés et un grand amour pour vous. Je vous aime, ô mon Père, de tout mon coeur; ne permettez pas que je vous quitte de nouveau. ôtez moi tout, mais ne m'ôtez pas votre amour.

O Marie, si Dieu est mon Père, vous êtes ma Mère, bénissez-moi donc, vous aussi. Et puisque je ne mérite pas d'être votre enfant, au moins acceptez-moi pour votre serviteur; mais faites de moi un serviteur qui vous aime toujours avec tendresse et qui se confie toujours en votre protection.

DEUXIèME POINT

Pauvres pécheurs! Ils se fatiguent, ils s'épuisent pour acquérir les sciences mondaines, c'est-à-dire l'art d'amasser les biens de cette vie qui doit sitôt finir; et les biens de l'autre vie, de celle qui ne finira jamais, ils les regardent avec indifférence. Que dis-je? Ils en viennent, dans leur stupidité, à perdre le sens commun et à se rendre semblables aux animaux sans raison. En effet, à la façon des brutes, ils vivent sans considérer ce qui est bien et ce qui est mal; mais n'ayant d'autre loi que l'instinct brutal de leurs sens, ils s'attachent à ce qui flatte leur chair pour le moment et ils ne songent aucunement à ce qu'ils perdent et à la ruine éternelle qu'ils se préparent. évidemment ce n'est pas là se conduire en homme, mais comme un animal sans raison, ainsi que l'explique saint Jean Chrysostome (S. Jean Chrysostome, Homélie 23 sur la Genèse, n. 3, PG 53, 191). « A nos yeux, dit-il, un homme, c'est celui qui conserve intact le trait distinctif de l'homme. Or ce trait n'est autre que la raison. » être homme, c'est être raisonnable et par conséquent c'est agir, non suivant l'attrait des sens, mais d'après la raison. Si Dieu donnait la raison à un animal et que celui-ci dans sa conduite s'inspirât des lumières de la raison, on dirait de cet animal qu'il agit en homme; par contre, on doit donc dire qu'un homme se conduit en animal, quand il refuse d'écouter sa raison pour obéir aux sens.

« Plût à Dieu qu'ils fussent sages, qu'ils comprissent et qu'ils songeassent à leur fins dernières »

(Deutéronome 32, 29)! L'homme prudent et qui se conduit selon les règles de la raison se préoccupe de l'avenir, c'est-à-dire de ce qui l'attend au terme de ses jours; il a donc devant les yeux la mort, le jugement et ce qui doit les suivre: le ciel ou l'enfer. Oh! Qu'un paysan, qui se sauve, l'emporte en sagesse sur un monarque qui se damne! « Mieux vaut un enfant pauvre et sage qu'un roi vieux et insensé qui ne sait pas prévoir pour l'avenir » (Ecclésiaste 4, 13). O Dieu! Ne regarderait-on pas comme un insensé celui qui s'exposerait à perdre toute sa fortune pour gagner sur-le-champ une pièce de monnaie? Et celui qui pour un plaisir d'un instant perd son âme et l'expose à une perte éternelle, on ne devra pas le regarder comme un insensé! Ce qui cause la ruine et la damnation de tant d'âmes, c'est qu'elles ont uniquement en vue les biens et les maux de la vie présente, sans songer aux biens et maux éternels.

Assurément Dieu ne nous a pas placés ici-bas, pour que nous nous procurions richesses, honneurs, plaisirs des sens, mais bien que nous méritions la vie éternelle. « Vous avez pour fin, dit l'Apôtre, la vie éternelle » (Romains 6, 22).

Par conséquent, parvenir à cette fin, telle doit être notre unique sollicitude. « Car une seule chose est nécessaire » (Luc 10, 42). Or c'est surtout cette fin que les pécheurs mettent de côté: ils ne pensent qu'au présent, ils s'acheminent vers la mort, ils se trouvent à la veille d'entrer dans l'éternité, sans même savoir où ils vont.

« Que diriez-vous, dit saint Augustin (S. Augustin, Sur le Psaume 31, sermon 2, n. 4, PL 36, 259-260 (Vivès, t. 12, p. 7) d'un pilote à qui l'on demanderait où il va, et qui répondrait:

Je n'en sais rien? Est-ce que tout le monde ne dirait pas de cet homme qu'il conduit le navire à sa perte, à un naufrage assuré?

Ainsi, conclut le saint Docteur, en est-il de celui qui court hors du vrai chemin. » Et ainsi en est-il des sages du monde. Ils savent bien s'enrichir, se divertir, s'avancer dans les honneurs; mais ils ne savent pas sauver leur âme. Ce fut un sage que le mauvais riche, si habile à grossir ses trésors; « mais il mourut et fut enseveli dans l'enfer » (Luc 16, 22). Ce fut un sage qu'Alexandre le Grand, étendant son sceptre sur tant de royaumes; mais, à quelques années de là, il mourait et se damnait pour toujours. Ce fut un sage que Henri VIII, assez heureux pour se maintenir sur le trône, malgré sa révolte contre l'église; mais à la fin il vit lui-même que c'en était fait pour son âme et il s'écriait: « Nous avons tout perdu! » (N. Anders, De origine ac progressu schismatis anglicani, lib. 1, Rome, 1586, p. 244). Aussi, que de malheureux gémissent et s'écrient maintenant en enfer: « De quoi nous ont servi l'orgueil et l'ostentation des richesses? Toutes ces choses ont passé comme une ombre » (Sagesse 5, 8); et de toutes ces choses, ainsi évanouies, il ne nous reste que des larmes et des peines éternelles.

« Devant l'homme est la vie ou la mort... Ce qui lui plaira, lui sera donné » (Ecclésiaste 15, 18). Oui, chrétien, mon frère, devant vous sont placées en ce moment la vie et la mort; renoncer aux plaisirs défendus, c'est mériter la vie éternelle; vous accorder ces plaisirs, c'est encourir la mort éternelle. Qu'en dites-vous? Que choisissez -vous? Ah! Choisissez en homme et non pas en être sans raison, choisissez en chrétien qui a la foi et qui dit: « Que sert à l'homme de gagner le monde entier, s'il perd son âme » (Matthieu 16, 26)?

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Mon Dieu, vous m'avez donné la raison, vous m'avez donné la lumière de la foi; et moi, par le passé, je me suis conduit en être sans raison, puisque j'ai perdu votre grâce pour de misérables plaisirs sensuels. Les plaisirs se sont évanouis comme un souffle léger et maintenant il ne me reste que des remords de conscience et un compte terrible à présenter devant votre tribunal. Ah! Seigneur, « n'entrez pas en jugement avec votre serviteur » (Psaume 142, 2), et ne me jugez pas selon mes iniquités; mais traitez-moi selon votre miséricorde. éclairez-moi, donnez-moi une grande douleur de vous avoir offensé; et pardonnez-moi. « J'ai erré comme une brebis qui s'est perdue; cherchez votre serviteur » (Psaume 118, 176). Je suis cette pauvre brebis perdue; si vous ne me cherchez pas, je suis perdu sans ressource. Par le sang que vous avez répandu pour mon amour, ayez pitié de moi. O mon souverain Bien, je me repens de vous avoir quitté et d'avoir de gaieté de coeur renoncé à votre grâce. Je voudrais en mourir de douleur: vous-même donnez-moi la plus grande douleur. Faites qu'un jour j'aille au ciel chanter vos miséricordes. O Marie, ma Mère, vous êtes mon refuge, priez Jésus pour moi; priez-le qu'il m'accorde mon pardon et qu'il me donne la sainte persévérance.

TROISIèME POINT

Comprenons-le bien, les vrais sages sont ceux qui savent acquérir la grâce de Dieu et mériter le ciel. Prions donc continuellement le Seigneur qu'il nous donne la science des saints. Car il la donne à ceux qui lui en font la demande. « Dieu lui a donné la science des saints, dit le livre de la Sagesse » (Sagesse 10, 10). Oh! La belle science que de savoir aimer Dieu et sauver son âme, c'est-à-dire de prendre le chemin du salut éternel et les moyens d'y parvenir! De toutes les études la plus nécessaire c'est celle qui nous apprend à sauver notre âme. En vain aurions-nous toutes les autres connaissances, si nous ne savons pas faire notre salut, tout ne nous servira de rien et éternellement nous serons malheureux. Au contraire, si nous savons aimer Dieu, encore que nous fussions ignorants en tout le reste, éternellement nous serons heureux. O mon Dieu, dit saint Augustin (S. Augustin, Les Confessions, liv. 5, ch. 4, n. 7, PL 32, 708: « Est-il possible que, Seigneur, Dieu de vérité, quiconque possède ces connaissances te plaise déjà!

Car il est malheureux, l'homme qui connaît toutes ces vérités mais ne te connaît pas; bienheureux au contraire qui te connaît, même s'il ne les connaît pas » (BA, t. 14, trad. E. Tréhorel et G. Bouissou, p. 473)), bienheureux celui qui vous connaît, ignorât-il toutes les autres choses. Un jour le frère Gilles disait à saint Bonaventure (Marc de Lisbonne, Chroniques de l'Ordre des Frères Mineurs, liv. 7, ch. 14, t. 1, Venise, 1582, p. 131): Que vous êtes heureux, Père Bonaventure, de savoir tant de choses. Moi, pauvre ignorant, je ne sais rien. Aussi vous pouvez devenir plus saint que moi. -- écoutez, mon frère, lui répondit le saint, si une pauvre vieille femme, toute ignorante, sait aimer Dieu plus que moi, elle sera plus sainte que moi. -- Sur quoi le frère Gilles se mit à crier de toutes ses forces: écoutez, vieille femme, écoutez:

si vous aimez Dieu, vous pouvez devenir plus sainte que le Père Bonaventure.

« Les ignorants se lèvent, dit saint Augustin, et ils ravissent le ciel » (S. Augustin, Les Confession, liv. 8, ch. 8, n. 19, PL 32, 757: « Alors, au milieu de ce grand combat qui se livrait dans ma maison intérieure et que j'avais violemment engagé dans mon âme... je me jette sur Alypius, je crie: Quoi! Nous supportons cela! Quoi, tu as entendu? Des ignorants se dressent, ils enlèvent le ciel, et nous, avec notre science sans coeur, voilà où nous roulons! Dans la chair et le sang! » (BA, trad. E. Tréhorel et G. Bouissou, p. 47)). Que de pauvres gens se sauvent, qui ne savent pas lire, mais qui savent aimer Dieu! Et combien de savants du monde, qui se damnent misérablement! Ce ne sont pas ceux-ci, mais les autres qu'il faut tenir pour de vrais savants. Oh! Quel savant qu'un saint Pascal, un saint Félix, capucin, un saint Jean de Dieu, si étranger pourtant aux sciences humaines! Quels savants encore que tous ces hommes qui, renonçant au monde, sont allés s'enfermer dans les cloîtres ou vivre dans les déserts, un saint Benoît, un saint François d'Assise, un saint Louis de Toulouse, qui renonça à un trône! Quels savants que ces innombrables martyrs, ces légions de vierges, qui refusèrent les plus brillantes alliances, afin d'aller à la mort pour Jésus Christ! Les mondains eux-mêmes le reconnaissent bien. Aussi ne manquent-ils pas de dire, en voyant une personne se donner à Dieu: Elle est heureuse, celle-là! Elle comprend bien les choses et elle sauve son âme. Bref, ceux qui quittent les biens de ce monde pour se vouer au service de Dieu, ne les appelle-t-ion pas des hommes désabusés? Par conséquent, ceux qui abandonnent Dieu pour les biens du monde, que sont-ils, sinon des dupes?

Vous, mon frère, desquels voulez-vous être? Pour éclairer votre choix, saint Jean Chrysostome vous conseille de vous rendre dans un cimetière. « Allons, dit-il, auprès des tombeaux » (S. Jean Chrysostome, Homélie 76 sur Matthieu, n. 5, PG 58, 700-701: « Allons ensemble aux tombeaux des morts. Venez me montrer votre père ou votre femme. Faites-m'y voir ceux qui étaient ici revêtus de pourpre... Je ne vois maintenant que des os secs et pourris, que des vers, que des araignées, qu'un peu de poussière et de pourriture. Toutes ces grandeurs se sont évanouies comme un ombre, comme un songe, comme une fable et comme un tableau, si l'on peut dire toutefois qu'il s'y trouve même la réalité d'une image » (JEA, t. 7, p. 595)). L'excellente école en effet qu'un cimetière pour connaître la vanité des biens de ce monde et pour apprendre la science des saints! Dites-moi, ajoute saint Jean Chrysostome, pouvez-vous y discerner encore celui qui a été prince, noble, savant? Pour moi, je n'aperçois rien que de la pourriture, des ossements et des vers. Tout se réduit donc à une vaine apparence, un rêve, une ombre fugitive. Oui, toutes les choses de ce monde passeront vite comme une pièce de théâtre, toutes s'évanouiront comme un songe et une ombre. Mais, pour devenir un vrai sage, il ne suffit pas, mon frère, de connaître l'importance de votre fin, il faut encore prendre les moyens de l'atteindre. Tous voudraient se sauver et se sanctifier, mais, faute d'en prendre les moyens, combien ne se sanctifient pas et sa damnent! Il faut fuir les occasions dangereuses, fréquenter les sacrements, faire oraison, et, avant tout, graver profondément dans son coeur ces maximes du saint évangile:

« Que sert à l'homme de gagner le monde entier, s'il perd son âme » (Matthieu 16, 26)! « Celui qui aime son âme, la perdra » (Jean 12, 25), c'est-à-dire qu'il faut même sacrifier sa vie pour le salut de son âme. « Celui qui veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même » (Matthieu 16, 24). Pour suivre Jésus Christ nous devons refuser à l'amour-propre les satisfactions qu'il réclame. La vie est dans sa volonté, c'est-à-dire, votre salut consiste à faire la volonté de Dieu. Il importe que nous ayons sans cesse devant les yeux ces maximes et autres semblables.

AFFECTIONS ET PRIèRES

O Père de miséricorde! Jetez les yeux sur toutes mes misères et ayez pitié de moi; éclairez-moi et faites-moi bien connaître ma folie du passé, afin que je la déplore, et votre Bonté infinie, afin que je l'aime. Mon Jésus, « ne livrez pas aux bêtes infernales les âmes qui vous louent » (Psaume 73, 19). O vous, qui avez versé votre sang pour me sauver, ne permettez pas que je redevienne encore l'esclave du démon. Je me repens, ô souverain Bien, de vous avoir abandonné; maudits soient tous ces instants où, par ma faute, j'ai livré ma volonté au péché. Maintenant je l'unis à la vôtre, à cette sainte volonté qui désire uniquement mon bien. Père éternel, au nom des mérites de Jésus Christ, donnez-moi la force d'accomplir tout ce qui vous est agréable. Faites que je meure plutôt que de résister encore à vos divines volontés. Aidez-moi de votre grâce, afin que je place en vous seul tout mon amour et que j'ôte de mon coeur toutes les affections qui ne tendent pas à vous. Je vous aime, ô Dieu de mon âme; je vous aime par dessus toute chose; et j'espère de vous tous les biens, le pardon de mes péchés, la persévérance dans votre amour, et enfin le ciel pour vous aimer éternellement. O Marie, demandez pour moi toutes les autres grâces. Votre divin Fils ne vous refuse rien. O mon espérance, je me confie en vous.

VINGT ET UNIèME CONSIDéRATION

Vie malheureuse du pécheur et vie heureuse du juste

« Il n'y a point de paix pour les impies, dit le Seigneur »

(Isaïe 48, 22) « Paix abondante pour ceux qui aiment votre loi »

(Psaume 118, 165)

PREMIER POINT

Les hommes se fatiguent tous ici-bas pour trouver la paix. Ce marchand, ce soldat, ce plaideur, pourquoi se donnent-ils tant de peine? Ils espèrent qu'une fois ce gain obtenu, ce poste acquis, ce procès gagné, ils auront fait leur fortune et par là même trouvé la paix. Mais hélas! Pauvres mondains, ils demandent la paix au monde et le monde ne peut la donner. Dieu seul peut nous donner la paix, ainsi que l'église le proclame dans une de ses prières: « Donnez à vos serviteurs cette paix que le monde ne peut donner ». Non, le monde, avec tous ses biens, ne peut satisfaire le coeur de l'homme, parce que l'homme a été créé non pas pour ces biens, mais pour Dieu seul; par conséquent, pour le satisfaire. Créés pour les plaisirs des sens, les animaux trouvent leur contentement dans les choses de la terre. Donnez à un cheval une poignée de foin, à un chien un morceau de viande, les voilà contents, ils ne désirent plus rien. Mais l'âme, créée uniquement pour aimer Dieu et pour vivre dans l'union avec Lui, en vain aurait-elle tous les plaisirs des sens, jamais elle n'y trouvera sa quiétude; Dieu seul peut la satisfaire pleinement. Le riche, dont parle saint Luc, qui avait retiré de ses champs une abondante récolte, se disait à lui-même:

« Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour plusieurs années; repose-toi, mange et bois » (Luc 12, 19). Or le Seigneur l'appelle un insensé. Et saint Basile (S. Basile de Césarée, Homilia in illud Lucae 'Destruam horrea mea', n. 6, PG 31, 274), lui adressant la parole, s'écrie: « O homme insensé et misérable, aurais-tu par hasard une âme de brute, une âme de porc ou de quelque autre animal, puisque tu prétends rassasier ton âme à force de manger, de boire et de jouir? » Va donc, lui dit un autre auteur, sois en paix, mange et bois. L'homme, dit saint Bernard (S. Bernard de Clairvaux, Sermon sur la conversion, ch. 14, n. 26, PL 182, 848-849) peut, à la vérité, se gorger des biens de ce monde, mais non s'en rassasier. Le même saint (S. Bernard de Clairvaux (plutôt Geoffroy d'Auxerre selon Glorieux, n. 184), Declamationes de colloquio Simonis cum Iesu, c. 25, n. 30, PL 184, 454-456) commentant l'évangile: « Voilà que nous avons tout quitté » (Matthieu 19, 27), déclare avoir rencontré plusieurs sortes de fous suivant leurs différentes espèces de folie.

Tous, dit-il, souffraient d'une grande faim; mais les uns, figure des avares, se remplissaient de terre; les autres, figure des ambitieux qui courent après les honneurs, se gonflaient d'air; ceux-ci, placés autour d'une fournaise, aspiraient avec avidité les étincelles qui en jaillissaient, ainsi font les vindicatifs; ceux-là enfin, images des impudiques, rangés autour d'un lac fétide, en buvaient les eaux corrompues. Et se tournant vers eux: « Insensés! Leur dit le saint, ne voyez-vous pas qu'au lieu d'apaiser votre faim, vous ne faites que l'irriter? » Les biens de ce monde ne sont que des apparences de biens; aussi ne peuvent-ils satisfaire le coeur de l'homme: « Vous avez mangé, dit le prophète Aggée, et vous n'avez pas été rassasiés » (Aggée 1, 6). Voyez l'avare; plus il possède de richesses, plus il cherche à s'enrichir. « Plus l'avarice, dit saint Augustin, possède de trésors, plus elle crie pour en avoir davantage » (S. Augustin, Sermon 50, ch. 4, n. 6, PL 38, 328 (Vivès, t. 16, p. 333)). Plus cet impudique se roule dans les honteux plaisirs, plus il sent augmenter et ses dégoûts et ses désirs; et de fait, est-ce que la fange et les basses voluptés sont de nature à contenter notre coeur? Et cet ambitieux, lui non plus, ne parvient pas à se rassasier avec les fumées de la gloire; car il considère bien plus ce qui lui manque que ce qu'il a déjà. Alexandre le Grand, après avoir conquis tant de royaumes, pleurait de ce que tous les autres ne lui étaient pas soumis (Valère Maxime, Factorum dictorumque mirabilium, lib. 8, c. 14, 2, n. 2). Au surplus, si les biens de la terre pouvaient faire le bonheur de l'homme, les riches, les monarques seraient tous pleinement heureux. Or, l'expérience fait voir le contraire. Salomon en convenait hautement, lui qui assure n'avoir jamais rien refusé à ses sens: « De tout ce que mes yeux ont désiré, je ne leur ai rien refusé » (Ecclésiaste 2, 10); et cependant il s'écrie: « Vanité des vanités, tout n'est que vanité »

(Ecclésiaste 1, 2). En d'autres termes: Tout ce que présente le monde est pure vanité, pure illusion, pure folie.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Mon Dieu, que me reste-t-il des offenses dont je me suis rendu coupable envers vous, sinon des peines, des tristesses et des titres en enfer? Ce qui m'afflige, ce n'est pas la douleur que je ressens, elle me console plutôt, parce qu'elle est un don de votre grâce et parce que, venant de vous, elle me donne la confiance que vous voulez me pardonner. Ce qui m'afflige, c'est la peine que je vous ai faite, à vous, mon Rédempteur, qui m'avez tant aimé. Seigneur, j'ai mérité d'être abandonné de vous. Mais voici qu'au lieu de m'abandonner, vous m'offrez le pardon et même vous me demandez le premier à faire la paix. Oui, ô mon Jésus, je veux faire la paix avec vous et je désire votre grâce plus que tout autre bien. Je me repens, ô bonté infinie, de vous avoir offensée et j'en voudrais mourir de douleur. Ah! Par cet amour, que vous me portiez en mourant pour moi sur la croix, pardonnez-moi et recevez-moi dans votre coeur; puis changez mon coeur, de telle sorte qu'autant je vous ai fait de peine par le passé, autant à l'avenir je vous donne de consolation. Par amour pour vous, je renonce en ce moment à tous les plaisirs que le monde peut m'offrir et je prends la résolution de perdre la vie plutôt que votre grâce. Dites-moi ce que j'ai à faire pour vous plaire; je veux m'y conformer entièrement.

Plaisirs, honneurs, richesses, qu'est-ce que tout cela? O mon Dieu, c'est uniquement vous que je veux, vous, ma joie, ma gloire, mon trésor, ma vie, mon amour, mon tout. Donnez-moi, Seigneur, votre secours, afin que je vous sois fidèle; donnez-moi la grâce de vous aimer et faites de moi tout ce qu'il vous plaît.

Marie, ma Mère, vous êtes, après Jésus, mon espérance. Prenez-moi donc sous votre protection et faites que je sois tout à Dieu.

DEUXIèME POINT

Les biens de ce monde ne sont pas seulement, au dire de Salomon, des vanités incapables de nous satisfaire; au contraire ce sont encore, ajoute-t-il, autant de peines qui affligent l'esprit: « Tout n'est que vanité et affliction d'esprit » (Ecclésiaste 1, 14). Pauvres pécheurs! Ils prétendent trouver le bonheur dans leurs péchés et il n'y trouvent qu'amertume et remords. « La désolation et le malheur sont sur leurs voies; mais la voie de la paix, ils ne l'ont pas connue » (Psaume 13, 3). La paix! La paix! Non, non, dit Dieu, « il n'y a point de paix pour les impies » (Isaïe 48, 22). D'abord le péché traîne à sa suite la crainte des vengeances divines. Que quelqu'un ait pour ennemi un homme puissant, il lui devient dès lors impossible de manger et de boire tranquillement. Et celui qui a Dieu lui-même pour ennemi pourra goûter les douceurs de la paix! « L'effroi est sur ceux qui font le mal » (Proverbes 10, 21). S'il survient un tremblement de terre ou que le tonnerre gronde, quelle frayeur n'éprouve pas celui qui est dans l'état du péché. Une feuille qui s'agite suffit pour l'effrayer. « Le bruit de la terreur est toujours dans ses oreilles » (Job 15, 21). Et même « l'impie prend la fuite, sans que personne le poursuive » (Proverbes 28, 1). Qui donc le force à fuir? Son propre péché.

« Quiconque me trouvera me tuera » (Genèse 4, 14), disait Caïn, après qu'il eut tué son frère Abel. En vain, pour l'assurer que personne ne lui ferait de mal, « le Seigneur lui dit: Il n'en sera pas ainsi », l'écriture Sainte nous apprend néanmoins de Caïn « qu'il parcourut la terre en fugitif, sans pouvoir se fixer nulle part ». Qui donc poursuivait Caïn, sinon son péché?

En outre, le péché traîne à sa suite le remords de la conscience, ce ver impitoyable qui ne cesse de ronger le coeur. Le malheureux pécheur court les théâtres, les festins, les bals; mais tu es dans la disgrâce de Dieu, lui dit sa conscience, et si tu meurs, où iras-tu? Le remords de la conscience est, même dès cette vie, une peine si grande que plusieurs, pour s'y dérober, en vinrent jusqu'à se donner volontairement la mort; entre autres Judas, lequel, comme on sait, se pendit de désespoir. On raconte d'un autre criminel qu'ayant tué un enfant, il alla, pour échapper aux tortures de sa conscience, s'enfermer dans un couvent. Et encore ne trouva-t-il pas la paix, même en religion; c'est pourquoi il se présenta devant le juge, pour lui confesser son crime et se faire ainsi condamner à mort (Jean Moschus, Le pré spirituel: Vies des Pères, liv. 10, ch. 166, PL 74, 203).

Qu'est-ce qu'une âme privée de Dieu? Une mer agitée par la tempête, comme dit l'Esprit Saint: « Les impies sont comme une mer impétueuse qui ne peut s'apaiser » (Isaïe, 57, 20). Je le demande: si l'on conduisait quelqu'un à une partie de plaisir où il y eut musique, danses et rafraîchissements et que là on le suspendit par les pieds, la tête en bas, est-ce qu'il se divertirait un seul instant? Tel est l'homme dont l'âme se trouve bouleversée: tel est-il, comblé, si l'on veut, des biens de ce monde, mais privé de Dieu. Il mangera, boira, dansera, portera avec grâce de riches vêtements, recevra des honneurs, obtiendra tel poste, acquerra telle propriété; mais la paix, il ne l'aura jamais. « Il n'y a pas de paix pour les impies » (Isaïe 57, 21). La paix vient de Dieu seul et Dieu l'accorde non pas à ses ennemis, mais à ses amis.

Les biens de la terre sont hors de nous, ils ne pénètrent pas dans le coeur. Ce sont, dit saint Vincent Ferrier, des eaux qui n'entrent pas où est le siège de la soif (S. Vincent Ferrier, Sermones aestivales, Dom. XV post festum SS. Trinitatis, sermon 3, Venise, 1573, p. 436). Le pécheur a beau se vêtir richement, avoir au doigt un diamant précieux et faire de délicieux festins, jamais il n'y aura dans son pauvre coeur que des épines et du fiel; aussi, avec toutes ses richesses, ses plaisirs, ses divertissements, est-il en proie à de continuelles inquiétudes et, pour la moindre contradiction, le voyez-vous s'irriter, se mettre en fureur et ne ressembler plus qu'à une chien pris de rage. Celui qui aime Dieu se résigne à la volonté de Dieu dans toutes les adversités; et ainsi trouve-t-il la paix. Mais celui qui s'est mis en état de révolte contre la volonté de Dieu, comment peut-il s'y résigner? Impossible par conséquent qu'il trouve le repos. Le malheureux! Il est au service du démon, c'est-à-dire d'un tyran qui, pour prix de ses services, l'accable d'inquiétudes et d'amertumes. Dieu l'a déclaré, et ses paroles ne peuvent recevoir de démenti: « Parce que tu n'auras pas servi le Seigneur, ton Dieu, dans la joie de ton coeur, tu serviras ton ennemi dans la faim et la soif, dans la nudité et une pénurie absolue » (Deutéronome 28, 47). Que ne souffre pas ce vindicatif, après avoir assouvi sa vengeance? Cet impudique, après qu'il a satisfait ses désirs? Cet ambitieux et cet avare? Oh! Combien n'y en a-t-il pas qui deviendraient de grands saints, et cela sans souffrir pour Dieu autre chose que ce qu'ils endurent pour se damner.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Hélas! Vie perdue que la mienne! Si j'avais souffert pour vous servir ce que j'ai enduré pour vous offenser ô mon Dieu, que de titres j'aurai maintenant à votre Paradis! Ah! Seigneur, pourquoi vous ai-je abandonné et pourquoi ai-je perdu votre grâce? Pour des plaisirs empoisonnés et éphémères que j'eus à peine le temps de goûter et qui m'ont laissé le coeur rempli d'angoisses et d'amertumes. Ah! Mes péchés, je vous déteste, je vous maudis mille fois; et je bénis, ô mon Dieu, votre bonté de m'avoir supporté avec tant de patience. Je vous aime, ô mon Créateur et mon Rédempteur, qui avez donné votre vie pour moi; et parce que je vous aime, c'est de tout mon coeur que je me repens de vous avoir offensé. Mon Dieu! Mon Dieu! Pourquoi vous ai-je sacrifié et qu'ai-je obtenu en échange? Maintenant je comprends le mal que j'ai fait et je suis résolu de perdre tout, même la vie plutôt que votre amour. éclairez-moi, ô Père éternel, au nom des mérites de Jésus Christ; faites-moi connaître le grand bien que vous êtes et la misère des biens que le démon me présente pour me faire perdre votre grâce. Je vous aime; mais je désire vous aimer davantage. Faites que vous soyez mon unique pensée, mon unique désir, mon unique amour. J'espère tout de votre bonté, par les mérites de votre divin Fils. Marie, ma Mère, je vous supplie, par l'amour que vous portez à Jésus Christ, de m'obtenir lumière et force afin que je le serve et que je l'aime jusqu'à la mort.

TROISIèME POINT

Tous les biens et tous les plaisirs du monde sont donc incapables de satisfaire le coeur de l'homme. Qui donc pourra le satisfaire? Dieu seul. « Mets ton bonheur à plaire au Seigneur et il comblera de lui-même les désirs de ton coeur » (Psaume 36, 4).

Le coeur de l'homme est toujours à la recherche du bien qui puisse le contenter. Il rencontre, à la vérité, les richesses, les jouissances, les dignités, mais elles ne le contentent pas, parce que tous ces biens sont finis et que lui même est créé pour un bien infini. Mais s'il vient à trouver Dieu et à s'unir avec lui, le voilà content et il ne désire plus rien. Mets ton bonheur à plaire au Seigneur et lui-même te comblera les désirs de ton coeur. Saint Augustin avait passé de longues années dans les plaisirs sans pouvoir jamais trouver la paix. Mais ensuite, il ne se fut pas plutôt donné au Seigneur, qu'il poussa ce cri convaincu: « Notre coeur est toujours dans l'inquiétude, jusqu'à ce qu'il se repose en vous » (S. Augustin, Les Confessions, liv. 1, ch. 1, PL 32, 661: « C'est toi qui le pousses à prendre plaisir à te louer, parce que tu nous as faits orientés vers toi et que notre coeur est sans repos tant qu'il ne repose pas en toi » (BA, t. 13, trad. E. Tréhorel et G. Bouissou, p. 273)). « Mon Dieu, disait-il encore, je le vois présentement, tout est vanité, tout est peine d'esprit, vous seul êtes le vrai repos de l'âme » (S. Augustin, Ibid, liv. 6, ch. 16, PL 32, 732 (BA, t. 13, trad. E. Tréhorel et G. Bouissou, p. 573)). Puis, devenu maître et docteur à ses dépens, il disait: « Pauvre créature, pourquoi t'égarer à la recherche de toutes sortes de biens?

Cherche le bien unique, en qui sont tous les biens » (S. Augustin (auteur inconnu selon Glorieux, n. 40), Manuale, c. 34, PL 40, 966). En vain, tandis qu'il était dans l'état du péché, le roi David avait-il à sa disposition toutes les ressources de la royauté, chasse jardins somptueux, festins; les festins, les jardins, et toutes les autres créatures, auxquelles il demandait des jouissances, n'avaient qu'une voix pour lui dire: « Où est ton Dieu? » (Psaume 41, 4). Tu veux trouver ton contentement en nous; mais nous sommes impuissants à te satisfaire. Va trouver ton Dieu qui seul peut te contenter. Aussi David, au milieu de toutes ses délices, ne cessait-il de pleurer. Mes larmes m'ont servi de pain le jour et la nuit pendant qu'on me dit sans cesse: « Où est ton Dieu? »

Par contre, quelles joies Dieu ne fait-il pas goûter aux âmes fidèles, qui l'aiment véritablement. Saint François d'Assise avait tout quitté pour Dieu, et ainsi allait-il nu-pieds, couvert de pauvres haillons, mourant de froid et de faim. Mais il lui suffisait de s'écrier: Mon Dieu et mon tout! Pour goûter les joies du Paradis (Marc de Lisbonne, Chroniques de l'Ordre des Frères Mineurs, liv. 1, ch. 8, t. 1, Venise, 1582). -- Devenu religieux et réduit à ne trouver dans ses voyages qu'un peu de paille pour lit, saint François de Borgia éprouvait néanmoins une telle joie, qu'il ne pouvait en dormir de bonheur (D. Bartoli, Della vita di S. Francesco Borgia, lib. 4, c. 7, Rome, 1681, p. 254). -- Pareillement saint Philippe Néri, après avoir tout quitté, recevait de Dieu une telle abondance de consolations que la nuit, ne pouvant s'endormir, il lui arrivait de s'écrier: Mais, mon Jésus, laissez-moi donc prendre un peu de sommeil (G. Bacci, Vita di S. Filippo Neri fiorentino, lib. 2, c. 5, n. 4, Bologne, 1686, p. 96). -- Le Père Charles de Lorraine, de prince devenu jésuite, se mettait parfois à danser de contentement dans sa pauvre cellule (Patrignani, Menologio, t. 2 (28 avril), Venise, 1730, p. 260. Cf. F. Galluzzi, Vita del P. Carlo di Lorena, Rome, 1725, p. 40). -- Saint François-Xavier, au milieu des vastes plaines de l'Inde, se découvrait la poitrine et disait à Dieu: Assez, Seigneur, assez. Suspendez vos consolations, mon coeur n'est pas capable d'en supporter davantage (O. Torsellini, Vita del B. Francesco Saverio, lib. 6, c. 5, Milan, 1606, p. 253). -- Une seule goutte des célestes consolations, disait sainte Thérèse, donne plus de joie que tous les plaisirs et tous les divertissements du monde (S. Thérèse d'Avila, Autobiographie, ch. 27, n. 12:

« Je ne puis traduire ce que l'âme ressent quand le Seigneur lui fait entendre ses secrets et ses magnificences... Je répugne à les comparer, même si je devais en jouir sans fin et si le Seigneur ne me donnait qu'une goutte d'eau du fleuve torrentiel qui nous est préparé » (MA, p. 189)). Et de fait, Dieu pourrait-il oublier sa promesse de donner, dès cette vie, le centuple en paix et en joie à ceux qui, pour son amour, renonceraient aux biens de ce monde? « Quiconque aura quitté sa maison ou ses frères, etc... à cause de mon nom, recevra le centuple et aura pour héritage la vie éternelle » (Matthieu 19, 29).

Qu'avons-nous donc à chercher encore? Allons trouver Jésus Christ qui nous appelle et nous dit: « Venez à moi, vous tous qui souffrez et qui êtes chargés et je vous soulagerai »

(Matthieu 11, 28). Quelle paix que celle d'une âme qui aime Dieu! Car elle goûte « la paix de Dieu lui-même, laquelle surpasse tout sentiment » (Philippiens 4, 7), c'est-à-dire tous les plaisirs et toutes les satisfactions que peuvent donner les sens et le monde. Il est vrai qu'ici-bas les saints eux-mêmes ont à souffrir parce que cette terre est un lieu de mérites et qu'on ne peut mériter sans souffrir. Mais, semblable au miel, l'amour divin, dit saint Bonaventure (S. Bonaventure, Vitis mystica, c. 44, addit. 6, n. 154, Opera, t. 8, Quaracchi, 1898, p. 222), rend douces et agréables les choses les plus amères. Celui qui aime Dieu, aime la volonté de Dieu et par conséquent son âme est dans la joie, même au milieu des afflictions, car il sait combien, en les embrassant courageusement, il fait plaisir au Seigneur et combien il le contente. O Dieu! Les pécheurs prétendent déprécier la vie spirituelle sans en avoir fait l'expérience. « Ils aperçoivent la croix, dit saint Bernard, mais ils ne voient pas l'onction qui l'accompagne » (S. Bernard de Clairvaux, Sermon 1 pour la dédicace de l'église, n. 5, PL 183, 520:

« Voilà la raison pour laquelle beaucoup ont la croix en horreur et fuient la pénitence: c'est qu'ils voient la croix, oui, mais pas l'onction » (TZ, P. 815)). Ils considèrent bien les mortifications qu'endurent et les plaisirs auxquels renoncent les amis de Dieu. Quant aux délices spirituels dont Dieu enivre ceux qui lui sont chers, les pécheurs n'en soupçonnent rien. Ah! S'ils pouvaient goûter cette paix, dont jouit une âme qui ne veut autre chose que Dieu! « Goûtez et voyez, dit David, combien le Seigneur est doux » (Psaume 33, 9). Pour vous, mon frère, désormais faites chaque jour la méditation, communiez fréquemment, visitez le Saint Sacrement, commencez à laisser là le monde pour vivre avec Dieu et vous verrez que, même dans les courts instants passés à vous entretenir avec lui, il vous fera sentir plus de consolations que le monde vous en a procurées par tous ses plaisirs. Oui, goûtez et voyez. Celui qui n'en fait pas l'expérience ne peut comprendre combien Dieu sait combler de joie une âme qui l'aime.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Mon bien-aimé Rédempteur, j'ai donc été si aveugle par le passé que de vous délaisser, vous le Bien infini, la source de toutes consolations, et cela pour les misérables et fugitives satisfactions des sens! Mon aveuglement m'étonne, mais votre miséricorde m'étonne bien davantage, elle qui m'a supporté avec tant de bonté. Soyez béni de me faire voir à présent ma folie et l'obligation que j'ai de vous aimer. Je vous aime, ô mon Jésus, de toute mon âme, et je désire vous aimer encore davantage. Augmentez vous-même et mon désir et mon amour. Oui, faites que je brûle d'amour pour vous, ô Amabilité infinie, qui avez épuisé toutes les ressources pour vous faire aimer de moi et qui désirez tant mon amour. « Si vous voulez, vous pouvez me guérir » (Matthieu 8, 2). Ah! Mon Rédempteur bien-aimé, purifiez mon coeur de tant d'affections impures qui m'empêchent de vous aimer comme je le voudrais. Je ne puis faire que mon coeur s'embrase tout entier pour vous et n'aime que vous; mais votre grâce peut le faire, car elle peut tout ce qu'elle veut. Détachez-moi donc de tout, chassez de mon âme toute affection qui n'est pas pour vous et faites que je sois entièrement à vous. Je me repens par dessus tout des déplaisirs que je vous ai causés et je prends la résolution de consacrer tout entier à votre amour le temps que je dois encore passer ici-bas. Mais, ô mon Dieu, c'est à vous de faire que je tienne ma résolution. Faites-le au nom du sang que vous avez répandu pour moi avec tant de douleur et tant d'amour. Oui, qu'à la gloire de votre puissance, mon coeur, autrefois plongé dans les affections terrestres, devienne tout de flamme pour vous, ô Bien infini.

O Marie, mère du bel amour, faites par vos prières qu'à votre exemple je m'embrase tout entier pour Dieu.

VINGT-DEUXIèME CONSIDéRATION

De la mauvaise habitude

« Quand l'impie arrive au fond de l'abîme, il méprise tout »

(Proverbes 18, 3)

PREMIER POINT

Parmi les plus grands dommages que nous a causés le péché d'Adam, il faut compter notre funeste inclination au mal. L'Apôtre gémissait de se sentir poussé par la concupiscence vers ces mêmes péchés qu'il avait tant en horreur. « Je vois, disait-il, dans mes membres une autre loi qui me captive sous la loi du péché » (Romains 7, 23). Aussi, infectés que nous sommes de cette concupiscence et entourés de tant d'ennemis qui nous poussent au mal, quelle difficulté n'avons-nous pas pour parvenir sans péché à la patrie bienheureuse! Et maintenant, puisque telle est la fragilité de notre nature, voici la question que je pose: Un voyageur doit traverser la mer pendant une tempête furieuse; il ne peut disposer que d'une barque à demi brisée; et encore veut-il la charger d'un poids, capable de faire sombrer la barque la plus solide et pendant le plus grand calme. Que diriez-vous de ce voyageur? Quel pronostic porteriez-vous sur la vie de cet homme? Eh bien! Augurez de même d'un esclave des mauvaises habitudes. Lui aussi, il doit traverser l'océan de la vie, cet océan si agité et qui engloutit un si grand nombre d'hommes. Il monte une barque bien fragile et toute avariée, je veux dire ce corps auquel nous sommes unis; et il voudrait encore la charger du poids de ses péchés d'habitude. Ah! Qu'il est difficile à cet homme de se sauver! La mauvaise habitude, en effet, aveugle l'esprit, endurcit le coeur et ainsi jette facilement l'homme dans l'obstination jusqu'à la mort.

En premier lieu la mauvaise habitude aveugle. Pourquoi les saints demandent-ils sans cesse à Dieu sa lumière et craignent-ils de devenir les plus grands pécheurs du monde? Parce qu'ils savent que, la lumière de Dieu leur faisant défaut, ne fût-ce qu'un instant, ils peuvent commettre toutes les scélératesses. Pourquoi tant de chrétiens ont-ils obstinément voulu vivre dans le péché au point que finalement ils ont abouti à l'enfer? « Leur malice les avait aveuglés », répond la Sagesse (Sagesse 2, 21). Le péché leur avait enlevé la vue et ainsi ils se sont perdus. Tout péché entraîne après soi l'aveuglement; par conséquent, à mesure que se multiplient les péchés, l'aveuglement augmente. En effet Dieu est notre lumière; plus donc une âme s'éloigne de Dieu, plus elle s'enfonce dans les ténèbres. « Leurs dérèglements pénétreront jusque dans leurs os », dit Job (Job 20, 11). De même que la lumière du soleil ne peut entrer dans un vase plein de terre, de même dans un coeur plein de vices ne peut entrer la lumière de Dieu. Et c'est ainsi que certains pécheurs en viennent dans la suite à ce point de dissolution qu'ils perdent toute lumière, marchent de péché en péché et ne songent plus même à s'amender.

Car, dit l'écriture, « les impies tournent dans leur cercle » (Psaume 11, 9). Tombés dans ce gouffre ténébreux, les malheureux ne savent faire que des péchés, ne parlent que de péchés, ne pensent qu'à pécher et ils ne savent en quelque sorte plus que c'est un mal de pécher. « L'habitude du mal, dit saint Augustin, ne laisse plus voir aux pécheurs le mal qu'ils font » (S. Augustin, Sermon 98, ch. 5, n. 5, PL 38, 594 (Vivès, t. 17, p. 101)). En sorte qu'ils vivent, comme s'ils ne croyaient plus à l'existence d'un Dieu, d'un ciel, d'un enfer, d'une éternité.

Tel péché faisait horreur d'abord; mais il arrive, par l'effet de la mauvaise habitude, que ce même péché n'inspire plus aucune horreur. « Mon Dieu, placez-les comme une roue mobile et une paille légère en face du vent » (Psaume 82, 14). Voyez dit saint Grégoire (S. Grégoire le Grand, Morales sur Job, liv. 16, ch. 65, n. 79, PL 75, 1159: « Et l'on est en droit de les comparer aussi (les impies) à la paille exposée au vent, puisque, si vient à fondre sur eux la brise de la tentation, comme ils ne s'appuient pas sur une raison qui ait du poids, ils ne sont soulevés que pour s'effondrer; et souvent, ils s'imaginent manifester quelque mérite, quand ils sont portés sur les cimes par le souffle de l'erreur » (SC 221, trad. A. Bocognano, p. 261)), avec quelle facilité le plus léger souffle du vent se joue d'une petite paille; ainsi verrez-vous une personne résister d'abord, au moins quelque temps, et lutter contre la tentation avant de succomber; mais une fois la mauvaise habitude prise, elle succombe à la moindre tentation, à la plus petite occasion de péché qui se présente. Et pourquoi? Parce que la mauvaise habitude l'aveugle. Selon saint Anselme, le démon fait avec certains pécheurs, comme on fait avec un oiseau attaché par un fil. On laisse voler l'oiseau; mais, quand on le veut, rien de plus facile que de le faire tomber à terre. Voilà, dit le saint, ce qui arrive: ces pécheurs, pris dans les filets d'une mauvaise habitude, sont au pouvoir de l'ennemi; en vain s'élancent-ils, bientôt ils se trouvent rejetés dans l'abîme des mêmes vices (Eadmer, Vita S. Anselmi, lib.

2, c. 3, n. 28, PL 158, 92). On en vient même à commettre le péché, sans attendre l'occasion; et, comme dit saint Bernardin de Sienne (S. Bernardin de Sienne, Quadragesimale dictum Seraphim, sermon 15, Opera, t. 3, Venise, 1745, p. 192, col. 2. Ces sermons ne se trouvent pas dans l'édition critique de Quaracchi), les esclaves des mauvaises habitudes deviennent semblables aux moulins qui tournent à tout vent, c'est-à-dire qui tournent, même quand ils n'ont pas de grains à moudre et que leur maître les voudrait en repos.

Ainsi verrez-vous un de ces pauvres pécheurs s'entretenir dans de mauvaises pensées, même sans occasion, sans plaisir et presque sans le vouloir, uniquement entraîné par la force de la mauvaise habitude. « Quelle chose tyrannique, s'écrie saint Jean Chrysostome, que la mauvaise habitude, puisque bien souvent elle nous fait commettre malgré nous des actions coupables! » (S. Jean Chrysostome, Aux Cathéchumènes, catéchèse 1, n. 5, PG 49, 230: « C'est une chose dangereuse que l'habitude, capable de nous faire terriblement trébucher, dont il est difficile de se garder et qui souvent nous entraîne malgré nous et à notre insu » (SC 366, trad. A. Piédagnel, p. 157)). Et de fait, ainsi que le remarque saint Augustin, « La mauvaise habitude, ne trouvant plus de résistance, devient comme une nécessité » (S. Augustin, Les Confessions, liv. 8, c. 5, n. 10, PL 32, 735: « L'ennemi tenait mon vouloir; il m'en avait fait une chaîne et il me serrait étroitement. Oui, de la volonté perverse naît la passion, de l'esclavage de la passion naît l'habitude, et de la non-résistance à l'habitude naît la nécessité » (BA, t. 14, trad. E. Tréhorel et G. Bouissou, p. 29)); et, ajoute saint Bernardin, « elle se tourne en une seconde nature » (S. Bernardin de Sienne, Quadragesimale dictum Seraphim, sermon 15, Opera, t. 3, Venise, 1745, p. 192). De même donc que c'est pour nous une nécessité de respirer, ainsi semble-t-il que les pécheurs d'habitude, devenus esclaves du vice, se trouvent en quelque sorte dans la nécessité de pécher. J'ai dit: esclaves du vice et non pas serviteurs; car ceux-ci servent moyennant salaire; mais de même que les esclaves servent par force et sans recevoir de salaire, ainsi se trouve-t-il des malheureux qui font le mal sans aucune satisfaction. « Quand l'impie arrive au fond de l'abîme, il méprise » (Proverbes, 18, 3). C'est précisément au pécheur d'habitude que saint Jean Chrysostome applique ce texte (S. Jean Chrysostome, Homélie 22 sur la Genèse, n. 4, PG 53, 191: « C'est une chose grave, bien grave, bien-aimés, de tomber dans les pièges du diable. L'âme saisie dans ces filets est entraînée...

ensevelie sous ses habitudes vicieuses, elle ne sent même plus l'infection de ses péchés » (JEA, t. 5, p. 139). La comparaison entre le pécheur invétéré et le vautour se trouve aussi dans P. Segneri, Cristiano istruito, p. II, ragion. X; elle est reprise par S. Alphonse dans ses Sermons abrégés, sermon 45, n. 8, mais il ne l'attribue plus à S. Jean Chrysostome). Au fond de son ténébreux abîme, il méprise corrections, prédications, censures, enfer, Dieu; il méprise tout et, dans son malheur, il devient comme le vautour qui s'abat sur un cadavre et se laisse tuer par les chasseurs plutôt que de lâcher sa proie. Le Père Recupito raconte qu'un condamné à mort, en route vers le lieu de son supplice, ayant levé les yeux, aperçut une jeune fille et consentit à une mauvaise pensée (I. C. Recupito, De signis praedestinationis, tr 2, c. 7, n. 32, Naples, 1634, p. 74). -- Le Père Gisolphe raconte aussi d'un blasphémateur également condamné à mort, qu'il proféra encore un blasphème au moment de recevoir le coup fatal (P. Gisolfo, La guida de' peccatori, p. I, disc. I, n. 1, t. 1, Naples, 1667, p. 4). -- Saint Bernard va jusqu'à dire qu'il est inutile de prier pour les pécheurs d'habitude et qu'il faut pleurer sur eux comme sur des damnés (S. Bernard de Clairvaux, Traité des degrés de l'humilité et de l'orgueil, ch. 21, n. 51 – ch . 22, n. 52, PL 182, 969-970: « Le douzième degré peut donc s'appeler l'habitude du péché. On y perd la crainte de Dieu; on entre dans le mépris de Dieu » (coll. Les écrits des Saints, trad. E. de Solms, p. 79)). Et comment auraient-ils la volonté de sortir de leur abîme, s'ils ne savent pas même qui ils sont?

Il leur faudrait un miracle de la grâce. Les malheureux! C'est en enfer qu'ils ouvriront les yeux, mais alors, il ne leur servira de rien de les ouvrir, sinon pour pleurer plus amèrement leur folie.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Mon Dieu, plus qu'aucun autre j'ai été par vous comblé de bienfaits; et vous, plus que par tout autre à ma connaissance, vous avez été outragé par moi! O coeur de mon Rédempteur, coeur plein de douleurs, que la vue de mes péchés a si affligé et si tourmenté sur la Croix, donnez-moi, par vos mérites, une vive connaissance et une vive douleur de mes péchés. Ah! Mon Jésus, je suis rempli de vices; mais vous êtes tout-puissant et vous pouvez faire que je sois rempli de votre saint amour. Je mets donc en vous ma confiance, en vous qui êtes une bonté, une Miséricorde infinie. Je me repens, ô souverain Bien, de vous avoir offensé. Ah! Que ne suis-je mort avant de vous avoir causé aucun déplaisir. Je vous ai oublié; mais vous, vous ne m'avez pas oublié, je le vois à la lumière que vous m'accordez en ce moment. Puisque vous me donnez la lumière, donnez-moi aussi la force de vous être fidèle. Je vous promets de mourir mille fois plutôt que de vous trahir encore. Mais c'est en votre secours que je place toutes mes espérances. « En vous, Seigneur, j'ai espéré;

je ne serai pas confondu à jamais » (Psaume 30, 1). Je compte donc sur vous, ô mon Jésus, et j'espère que je n'aurai plus jamais le malheur de me voir retombé dans l'abîme du péché et privé de votre grâce.

Je me tourne aussi vers vous, ô Marie, ma souveraine. En vous, ô ma Reine, j'ai espéré et je ne serai pas confondu à jamais. J'ai confiance que, grâce à votre intercession, ô mon espérance, je n'encourrai plus l'inimitié de votre Fils. Ah! Demandez-lui qu'il me fasse mourir plutôt que de me laisser tomber de nouveau dans ce malheur des malheurs.

DEUXIèME POINT

Un autre effet de la mauvaise habitude, c'est d'endurcir le coeur. A force de pécher, dit Cornelius a Lapide, le coeur devient dur (Cornelius a Lapide, Commentaire sur l'Ecclésiastique, III, 27, t. 9, Paris, 1859, p. 133); et Dieu le permet justement en punition de nos résistances à ses appels. « Dieu, dit l'Apôtre, a pitié de qui il veut et il endurcit qui il veut » (Romains 9, 18). Ce que saint Augustin explique ainsi: « De la part de Dieu, endurcir c'est refuser d'avoir pitié (S. Augustin, A. Simplicien, sur diverses questions, liv.1, question 2, n. 15, PL 40, 120 (BA, t. 10, trad. G. Bardy, J. A. Beckaert, J. Boutet, p. 477)). Dieu n'endurcit donc pas positivement le pécheur d'habitude, mais il lui retire sa grâce, et cela pour le punir d'avoir répondu par l'ingratitude à ses grâces antérieures; ainsi tombe dans l'endurcissement le coeur du pécheur, ainsi devient-il comme une pierre. « Son coeur, dit Job, se durcira comme une pierre et il se resserrera comme l'enclume du forgeron » (Job 41, 15).

Dès lors on verra ce pécheur habitudinaire demeurer insensible, tandis qu'autour de lui tous s'attendriront et pleureront en entendant prêcher les rigueurs des jugements de Dieu, les peines des damnés, la Passion de Jésus Christ. Ces vérités, il en parle, il en entend parler avec indifférence, comme de choses qui ne le concernent pas; et sous de tels coups il ne fait que s'endurcir davantage, comme l'enclume du forgeron. Morts subites, tremblements de terre, coups de tonnerre, éclats de la foudre, rien ne l'épouvante plus. Que dis-je? Au lieu de le réveiller et de le faire rentrer en lui-même, tout cela lui donne ce sommeil de mort dans lequel il s'enfonce et se perd. « A votre voix pleine de reproches, ô Dieu de Jacob, ils se sont endormis » (Psaume 75, 7). La mauvaise habitude finit par étouffer peu à peu les remords de conscience. A l'esclave de la mauvaise habitude, les crimes les plus énormes ne paraissent que des bagatelles. « Les péchés les plus horribles, dit saint Augustin, lorsqu'on en contracte l'habitude, semblent tout petits ou même des riens » (S. Augustin, Manuel de la foi, de l'espérance et de la charité, liv. 1, ch. 80, PL 40, 270 (BA, t. 9, trad. J. Rivière, p. 249)). A toute mauvaise action s'attache naturellement une certaine honte. Mais saint Jérôme remarque que « Les esclaves des mauvaises habitudes pèchent sans pudeur aucune » (S. Jérôme, Commentaire sur Ezéchiel, liv. 1, ch. 1, v. 7, PL 25, 22). Saint Pierre compare ces sortes de pécheurs « à l'animal immonde qui se vautre dans la fange » (2 Pierre 2, 22). De même que l'animal ne sent pas l'odeur fétide de la boue où il se roule, ainsi cette odeur infecte que tous les autres sentent, le pécheur d'habitude seul ne la sent pas. Quelle merveille dès lors qu'aveuglé par la fange, le pécheur ne se reconnaisse même pas sous la main de Dieu qui le frappe! Ce peuple, dit saint Bernardin (S. Bernardin de Sienne, Quadragesimale de Evangelio oeterno, sermon 20, art. 2, c. 5, Opera, t. 3, Quaracchi, 1956, p. 348-349), se roule dans toutes sortes d'iniquités, comme l'animal dans la boue; pourquoi donc nous étonner que les coups de la colère divine ne lui ouvrent pas les yeux sur les châtiments de la vie future? Ainsi en vient-il, non certes à s'attrister, mais à se réjouir, à s'applaudir, à se vanter de ses péchés. « Ils se réjouissent, dit la Sainte écriture, après qu'ils ont fait le mal » (Proverbes 2, 14). « L'insensé commet le crime, comme en se jouant » (Proverbes 10, 23). Oh! Que voilà bien autant de caractères d'une insensibilité vraiment diabolique et par conséquent autant de signes de damnation! « Oui, dit saint Thomas de Villeneuve, l'endurcissement est un signe de réprobation » (S. Thomas de Villeneuve, In feria sexta post domin. 1 Quadrag., concio 1, n. 4-5, Conciones, t. 1, Milan, 1760, col. 315). Mon frère, tremblez que vous ne tombiez dans ce malheur. Si peut-être vous aviez quelque mauvaise habitude, hâtez-vous d'en sortir, maintenant que Dieu vous appelle. Et si vous sentez encore les remords de votre conscience, ah! Réjouissez-vous; car c'est un signe que Dieu ne vous a pas encore abandonné. Mais hâtez-vous de vus amender et de sortir de votre triste état; sinon la gangrène se mettra dans la plaie et vous serez perdu.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Seigneur, comment pourrai-je vous remercier dignement des grâces sans nombre dont je vous suis redevable? Vous m'avez si souvent appelé: et moi j'ai résisté. Quelle reconnaissance et quel amour ne vous devais-je pas pour m'avoir délivré de l'enfer et attiré à vous avec tant d'amour! Mais loin de là;

j'ai continué de provoquer votre colère en continuant de vous offenser. Non, mon Dieu, non, je ne veux plus insulter à votre patience. Je vous ai bien assez offensé. Vous seul, qui êtes une Bonté infinie, vous seul avez pu me supporter jusqu'à présent. Mais maintenant, je le comprends, la mesure est comble et vous ne pouvez plus me supporter. Pardonnez-moi donc, ô mon Dieu et mon souverain Bien, toutes les injures que je vous ai faites. Je m'en repens de tout mon coeur et je prends la résolution, de ne plus vous offenser à l'avenir. Hé quoi! Voudrais-je continuer toujours à vous irriter? Ah! Soyez-moi miséricordieux, ô Dieu de mon âme, non certes pour mes mérites, car je ne mérite que des châtiments et l'enfer; mais à cause des mérites de votre divin Fils qui est mon Rédempteur et dont les mérites font toute mon espérance. Pour l'amour donc de Jésus Christ, rendez-moi vos bonnes grâces et accordez-moi la persévérance dans votre amour. Détachez-moi de toute affection déréglée et attirez-moi entièrement à vous. Je vous aime, ô Bien suprême, ô souverain aimant des âmes. Hélas!

Que ne vous ai-je toujours aimé, vous qui êtes dignes d'un amour infini!

O Marie, ma Mère, faites que j'emploie tout le reste de ma vie, non pas à offenser encore votre Fils, mais uniquement à l'aimer et à pleurer les déplaisirs que je lui ai causés.

TROISIèME POINT

Quand la lumière divine aura disparu de la sorte et que le coeur se sera endurci, il deviendra moralement impossible que le pécheur ne fasse pas une mauvaise mort, en s'obstinant jusqu'à la fin dans son péché. « Le coeur dur sera malheureux à la fin » (Ecclésiastique 3, 27). « Tandis que le juste ne cesse de marcher par le droit chemin », comme dit Isaïe (Isaïe 26, 7); c'est tout au contraire par un chemin tournant que marchent toujours les pécheurs d'habitude: « les impies tournent dans leur cercle », dit le Roi Prophète (Psaume 11, 9), c'est-à-dire qu'ils laissent le péché pour un peu de temps et qu'ils y retournent ensuite. Ceux-là, d'après saint Bernard, n'ont plus que l'enfer en perspective. « Malheur, s'écrie-t-il, malheur à celui qui s'engage dans ces circuits! » (S. Bernard de Clairvaux, Sur le Psaume 'Qui habite', sermon 12, n. 1, PL 182, 231: « Qui marche en rond (Psaume 11, 9) avance, oui, mais sans réaliser le moindre progrès. Malheur à l'homme qui suit un tel cercle, qui ne sort jamais de sa volonté propre. Si tu t'efforces de l'en arracher, il paraîtra te suivre quelque peu, mais ce sera par ruse. En réalité, il aura tourné en rond pour regagner son point de départ, dont il ne s'éloignera jamais beaucoup »

(TZ, p. 350)). Mais, dira ce malheureux, je veux me corriger avant de mourir. -- Or voilà précisément la difficulté, à savoir, qu'un homme livré aux mauvaises habitudes se corrige, même dans la vieillesse. L'Esprit Saint le dit: « Le jeune homme suit sa voie; lors même qu'il sera vieux, il ne s'en écartera pas » (Proverbes 22, 6). Saint Thomas de Villeneuve en donne pour raison que notre force est bien faible (S. Thomas de Villeneuve, In domin. III Quadra., concio 2, n. 5, conciones, t. 1, Milan, 1760, col. 377): car elle n'est, d'après Isaïe, que « comme la cendre chaude de l'étoupe » (Isaïe 1, 31); « de telle sorte, conclut le saint, que l'âme privée de la grâce ne peut demeurer longtemps sans commettre de nouveaux péchés ». Et même, à part cela, quelle folie ne serait-ce pas de vouloir engager au jeu et de perdre volontairement toute sa fortune, dans l'espoir de la regagner à la dernière partie? Telle est précisément la folie de celui qui continue à vivre dans le péché en se promettant bien de tout réparer au dernier moment. « Un éthiopien peut-il changer sa peau ou un léopard ses couleurs variées? Comment donc pourrez-vous faire le bien après avoir tant appris le mal » (Jérémie 13, 23)? Aussi arrive-t-il que ces pécheurs finissent par se jeter et terminer leur vie dans le désespoir? « L'homme, qui est d'un coeur dur, finira dans le mal » (Proverbes 28, 14).

Sur ce passage de Job: « Il m'a criblé de blessures;

il s'est lancé sur moi comme un géant » (Job 16, 15), voici ce que dit saint Grégoire (S. Grégoire le Grand, Morales sur Job, liv. 13, ch. 18, PL 75, 1027: « Il est facile, en effet, de résister à l'ennemi si, dans de nombreuses chutes, dans une seule même, on ne lui donne pas trop longtemps son consentement. Mais que l'âme prenne l'habitude de se soumettre à ses insinuations, plus fréquentes sont ses capitulations, plus elle rend l'ennemi irrésistible; elle n'a plus la force de soutenir la lutte, car en face de cette âme dominée par une habitude perverse, le Malin notre adversaire combat comme un géant » (SC 212, trad. A.

Bocognano, p. 277)): Si quelqu'un est assailli par son ennemi, peut-être, après un premier coup reçu, lui restera-t-il encore assez de force pour se défendre; mais plus il reçoit de coups, plus ses forces déclinent, jusqu'à ce qu'il finisse par expirer. Ainsi en est-il du pécheur: après une première, une seconde faute, le pécheur conserve encore un peu de force, moyennant bien entendu la grâce divine qui l'assiste; mais s'il continue à commettre le péché, le péché devient un géant qui s'élance sur lui; et comme, de son côté, le pécheur se trouve si faible et percé de tant de coups, comment pourra-t-il échapper à la mort? Le péché est comparé par Jérémie à une grosse pierre qui pèse sur l'âme pour l'écraser. « Ils ont posé, dit-il, une pierre sur moi » (Lamentations 3, 53). Or, d'après saint Bernard, il est aussi difficile à un esclave des mauvaises habitudes de se relever qu'il est difficile à un homme de se remettre sur pieds, quand, écrasé sous une grosse pierre, la force lui manque pour la soulever et se tirer de là. « Bien difficilement, dit-il, se relève celui qu'accable le poids de la mauvaise habitude » (Pour rendre la pensée de S. Bernard, S. Alphonse cite en fait un texte de S. Augustin, Sur l'évangile de saint Jean, tr. 49, n. 24, PL 35, 1756: « Qu'il est difficile de se lever à celui qui est écrasé par le poids de l'habitude mauvaise!

Mais cependant il se lève: par une grâce cachée il reprend vie intérieurement » (BA, t. 73B, trad. M. F. Berrouard, p. 249). S. Bernard parle de l'habitude du péché dans le Traité des règles de l'humilité et de l'orgueil, ch.

21, n. 51, PL 182, 969).

C'en est donc fait de moi, dira le pécheur? Non pas; mais il faut que ce pécheur emploie des remèdes. Or aux grands maux les grands remèdes. « Aux grandes maladies, dit fort bien un auteur, il faut dès le principe appliquer de grands remèdes » (G. Campadelli, Sermoni sacri morali, Venise, 1751, p. 196). Or, qu'un malade en danger de mort et qui repousse les remèdes prescrits, parce qu'il ignore la gravité de son état, entende les médecins lui dire: Mon ami, vous êtes mort, si vous ne prenez pas ce remède. -- Me voici, s'écriera-t-il aussitôt, je suis prêt à tout, puisqu'il y va de ma vie. Et vous, chrétiens, mon frère, si vous êtes l'esclave de quelque mauvaise habitude, je vous dis la même chose: Quel état que le vôtre! Vous êtes de ces malades qui guérissent rarement, comme dit saint Thomas de Villeneuve (S. Thomas de Villeneuve, In feria sexta post domin. 1 Quadrag., concio 1, n. 4-5, Conciones, t. 1, Milan, 1760, col. 315); et vous êtes sur le point de vous damner. Cependant, si vous voulez vous guérir, il y a remède; mais ne comptez pas sur un miracle de la grâce. Qu'avez vous à faire? Il faut que vous vous fassiez violence pour éloigner les occasions dangereuses, pour fuir les mauvaises compagnies, pour résister aux tentations en implorant le secours de Dieu. Il faut encore que vous preniez les moyens suivants: Vous confesser souvent, faire chaque jour une lecture spirituelle, pratiquer la dévotion envers la très sainte Vierge Marie. La priant continuellement qu'elle vous obtienne la force de ne plus retomber. Il faut absolument vous faire violence; sinon, la menace du Seigneur contre les obstinés tombera sur vous: « Vous mourrez dans votre péché » (Jean 8, 21). Et si vous ne remédiez pas à l'état de votre âme, maintenant que Dieu vous éclaire, difficilement pourrez-vous dans la suite y remédier. Entendez Dieu qui vous crie: « Lazare, sors du tombeau » (Jean 11, 43). Pauvre pécheur, que la mort a déjà saisi, sortez du sépulcre de votre mauvaise vie. Vite, répondez à l'appel de Dieu; donnez-vous à lui et tremblez que cet appel ne soit le dernier.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Mon Dieu, qu'ai-je encore à attendre? Que vous m'abandonniez absolument et que vous me jetiez en enfer? De grâce, Seigneur, épargnez-moi, car je veux changer de vie et me donner à vous. Dites ce que je dois faire, car je suis prêt à tout. O sang de Jésus, aidez-moi. O Marie, avocate des pécheurs, venez à mon secours. Et vous, ô Père éternel, par les mérites de Jésus et de Marie, ayez pitié de moi. Je me repens, ô Dieu infiniment bon, de vous avoir offensé et je vous aime par-dessus toutes choses. Pour l'amour de Jésus Christ, pardonnez-moi et donnez-moi votre amour. Donnez-moi aussi une grande crainte de la ruine à laquelle je m'exposerais, en vous offensant de nouveau. éclairez-moi, ô Dieu, oui, éclairez-moi et donnez-moi de la force. J'espère tout de votre miséricorde. Vous m'avez accordé tant de grâces quand j'étais loin de vous; j'en espère beaucoup plus, maintenant que je reviens à vous avec la résolution de n'aimer que vous seul. Je vous aime, ô mon Dieu, ma vie, mon tout. Je vous aime aussi, ô Marie, ma tendre Mère, et c'est à vous que je confie mon âme. Préservez-la, par votre intercession, du malheur de retomber dans la disgrâce de Dieu.

VINGT-TROISIèME CONSIDéRATION

Illusions dont le démon berce l'esprit du pécheur

(On retrouvera dans cette considération beaucoup de pensées déjà exposées plus haut. Mais il était bon de les représenter ici toutes ensemble, afin de dissiper les illusions qui servent d'ordinaire au démon pour faire retomber l'homme dans le péché.) (Cette Vingt-troisième considération, ajoutée par S. Alphonse à la troisième édition napolitaine « revue et corrigée » (1762), est la seule qui ne porte pas de texte biblique en épigraphe et qui omette les « Affections » après chacun des trois points.)

PREMIER POINT

Représentons-nous un jeune homme, coupable autrefois de grands péchés, mais qui s'en est confessé et qui a retrouvé la grâce de Dieu. Voici le démon qui le tente de nouveau pour le faire retomber. Le jeune homme commence par résister; mais peu à peu il se laisse ébranler par les idées trompeuses que lui suggère l'ennemi. Jeune homme, lui dis-je, qu'allez-vous faire? Dites-moi: voulez-vous, par cette misérable satisfaction, perdre la grâce de Dieu que vous venez de recouvrer et qui vaut plus que le monde entier? Voulez-vous écrire vous-même la sentence de votre mort éternelle et vous condamner à brûler pour toujours en enfer? Non, me répondez-vous, je ne veux pas me damner; je veux me sauver; et quant à ce péché, si je le commets, je m'en confesserai ensuite. Or voilà bien la première ruse du tentateur. Vous me dites donc qu'ensuite vous irez à confesse. Mais, en attendant, vous perdez votre âme. Dites-moi, si vous aviez une perle précieuse de la valeur de mille ducats, la jetteriez-vous dans un fleuve, en disant: Je la chercherai ensuite avec soi et je compte bien la retrouver? Vous avez en main cette belle perle de votre âme, que Jésus Christ a bien voulu racheter au prix de son sang; et de gaieté de coeur vous la jetez dans l'enfer. Car enfin, par le péché, même selon la justice qui a cours présentement, vous vous mettez en état de damnation et vous dites: je compte bien recouvrer mon âme au moyen de la confession. Mais, si pourtant vous ne la recouvrez pas? Car, pour la recouvrer, il faut un vrai repentir, et ce repentir est un don de Dieu. Et si Dieu ne vous l'accorde pas, ou bien si la mort arrive sans vous laisser le temps de faire votre confession?

Je vous entends: une semaine, m'assurez-vous, ne s'écoulera pas avant que vous ne vous confessiez. Et qui donc vous promet cette semaine? -- Alors, dites-vous, je veux me confesser dès demain. Mais ce demain, qui donc vous le promet? « Dieu n'a pas promis le lendemain, dit saint Augustin, peut-être le donnera-t-il; peut-être aussi ne le donnera-t-il pas » (Cf. Dix-septième considération, note 11). Il en sera peut-être de vous comme de tant d'autres qui le soir s'endormirent pleins de vie et qu'on trouva morts le lendemain. Combien n'en est-il pas que le Seigneur a frappés de mort dans l'acte même du péché et envoyé en enfer? Et s'il agit de la sorte avec vous, comment pourrez-vous remédier à votre ruine éternelle? Sachez qu'avec cette illusion: Je m'en confesserai, le démon a jeté dans l'enfer des milliers et des milliers de chrétiens. En effet, on aurait bien de la peine à trouver un pécheur, assez désespéré pour vouloir formellement se damner. Lorsqu'ils pèchent, tous le font avec l'espoir de se confesser. Mais cet espoir, combien de malheureux n'a-t-il pas jetés en enfer? Et maintenant ils sont perdus sans ressource.

Mais vous ajoutez: Pour le moment, je ne me crois pas en état de résister à la tentation. Voilà la seconde illusion.

Le démon vous fait accroire que vous n'avez pas la force de résister aux assauts actuels de la passion. Mais d'abord sachez, comme dit l'Apôtre, que « Dieu est fidèle et qu'il ne souffrira pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces » (1 Corinthiens 10, 13). De plus, je vous le demande, si vous ne croyez pas pouvoir résister maintenant, quelle espérance pouvez-vous avoir de triompher plus tard? Plus tard, le démon ne cessera de vous porter à d'autres péchés; par conséquent, il sera beaucoup plus fort contre vous; et vous, plus faible en face de lui. Si donc vous ne vous croyez pas en état d'éteindre aujourd'hui cette flamme, comment vous flattez-vous de l'éteindre quand elle aura grandi encore? Vous répliquez: Dieu me donnera bien son secours. -- Mais ce secours, Dieu vous le donne présentement. Pourquoi donc ne voulez-vous pas en profiter pour tenir tête à la tentation? Vous imaginez-vous par hasard que Dieu devra multiplier ses secours et ses grâces, quand vous aurez multiplié vos péchés? Et si sur l'heure même vous désirez une plus puissante intervention de la grâce, que ne la demandez-vous? Mettez-vous en doute par hasard la fidélité de Dieu, de ce Dieu qui a promis d'accorder tout ce qu'on lui demande: « Demandez et vous recevrez » (Jean 16, 24)? Dieu ne peut manquer à sa parole. Vous n'avez donc pas à réclamer son secours;

et la force dont vous aurez besoin pour résister ne vous manquera certainement pas. « Dieu ne commande rien d'impossible, dit le Concile de Trente, mais en vous donnant ses commandements, il vous avertit de faire ce que vous pouvez; puis, pou ce que vous ne pouvez pas, d'implorer son aide; et il vient à votre secours pour vous mettre en état de faire sa volonté » (Concile de Trente, Session 6, Décret sur la justification, ch. 11: « Car Dieu ne commande pas de choses impossibles, mais en commandant il t'invite à faire ce que tu peux et à demander ce que tu ne peux pas (S. Augustin), et il t'aide à pouvoir » (FC 570)). Ainsi, Dieu nous avertit de faire ce que nous pouvons moyennant la grâce actuelle qu'il nous donne; et cette grâce ne suffisant pas pour résister, il nous presse d'en demander une plus puissante; et à ceux qui la demandent comme il faut, nul doute qu'il ne l'accorde.

PRIèRE

Eh quoi, ô mon Dieu! est-ce donc pour répondre à vos bontés envers moi, que j'ai montré tant d'ingratitude envers vous? Que n'avons-nous pas tenté l'un et l'autre, moi pour vous fuir, vous pour me poursuivre; vous, pour me faire du bien, moi pour vous faire du mal? Ah! Seigneur, n'y eut-il aucun autre motif, votre bonté pour moi devrait m'enflammer d'amour pour vous, puisque vous avez multiplié vos grâces, tandis que je multipliais mes péchés. Et qu'ai-je fait pour mériter les lumières que vous me donnez en ce moment? Seigneur, je vous en remercie de tout mon coeur et j'espère au ciel vous en remercier durant toute l'éternité. Oui, j'espère que, par les mérites de votre sang, je me sauverai; et je l'espère avec d'autant plus d'assurance que vous m'avez traité avec plus de miséricorde. En attendant, j'espère que vous m'accorderez la force de ne plus vous trahir. Je suis résolu, avec le secours de votre grâce, de mourir plutôt mille fois que de recommencer encore à vous offenser. Je vous ai bien assez offensé; je veux employer tout le reste de ma vie à vous aimer. Et comment n'aimerais-je pas un Dieu qui, non content de mourir pour moi, m'a supporté avec tant de patience malgré les insultes que je lui ai prodiguées? Dieu de mon âme, je me repens de tout mon coeur et je voudrais en mourir de douleur. Et si par le passé je vous ai lâchement trahi; maintenant je vous aime plus que toutes choses, je vous aime plus que moi-même. Père éternel, par les mérites de Jésus Christ, secourez un misérable pécheur qui veut vous aimer.

Marie, mon espérance, assistez-moi; obtenez-moi la grâce de recourir toujours à votre divin Fils et à vous, ô ma mère, chaque fois que le démon tentera encore de me jeter dans le péché.

DEUXIèME POINT

On dit encore: Dieu est un Dieu de miséricorde. Voici la troisième illusion familière aux pécheurs et qui en perd un si grand nombre. D'après un savant auteur (P. Gisolfo, La guida de'peccatori, p. I, disc. 6, n. 1, t. 1, Naples, 1694, p. 165), la miséricorde de Dieu précipite plus d'âmes en enfer que sa justice, parce que, comptant témérairement sur la miséricorde, tant de malheureux continuent à pécher et finissent par se perdre. Que Dieu soit un Dieu de miséricorde, personne ne le nie. Cependant, combien d'âmes n'envoie-t-il pas chaque jour en enfer? Car s'il est miséricordieux, il est juste aussi; et par conséquent, obligé de punir celui qui l'offense. Ah! Certes, il use de miséricorde. Mais envers qui? Envers ceux qui le craignent. « Il a étendu sa miséricorde sur ceux qui le craignent, dit David, et c'est de ceux qui le craignent que le Seigneur a compassion » (Psaume 102, 11). Mais contre ceux qui le méprisent et qui s'autorisent de sa miséricorde pour le mépriser davantage, il en appelle à sa justice. Et il doit en être ainsi. Car Dieu pardonne le péché, mais il ne peut pardonner la volonté de pécher. Celui qui pèche avec le dessein de se repentir ensuite, celui-là, dit saint Augustin (S. Augustin (auteur inconnu selon Glorieux, n. 40; cf. Dixième considération, note 2), Aux frères dans le désert, sermon 11, PL 40, 1255), ne se repent pas, mais il se moque. Or l'Apôtre nous apprend que Dieu ne se laisse pas tourner en dérision: « Ne vous y trompez pas: on ne se rit pas de Dieu » (Galates 6, 7). Et ne serait-ce pas le tourner en dérision que de l'offenser comme il nous plaît, autant qu'il nous plaît, et de prétendre ensuite au Paradis? Dieu m'a toujours traité avec tant de miséricorde et il m'a épargné jusqu'ici; j'espère donc qu'il ne se départira pas à l'avenir de sa miséricorde envers moi. Quatrième illusion. Ainsi, parce que le Seigneur a eu compassion de vous, le voilà donc tenu d'user toujours de miséricorde à votre égard et de jamais vous punir. Eh bien, non. Plus ses miséricordes envers vous ont été grandes, plus aussi vous devez craindre qu'il ne vous refuse le pardon et qu'il vous punisse, si vous l'offensez de nouveau. « Ne dis pas: j'ai péché; et que m'est-il arrivé de triste? Car le Très Haut, quoique patient, rend selon les mérites » (Ecclésiastique 5, 4). Dieu supporte, mais il ne supporte pas toujours. La limite de sa miséricorde envers chaque pécheur est déterminée d'avance; une fois cette limite atteinte, il frappe de façon à punir pour tous les péchés ensemble. « Et plus il aura attendu qu'on fasse pénitence, dit saint Grégoire, plus l'enfer sera terrible » (S. Grégoire le Grand, Homélie 13, sur les évangiles, n. 5, PL 76, 1126).

Vous donc, mon frère, qui reconnaissez avoir si souvent offensé Dieu, sans qu'il vous ait précipité en enfer, vous avez bien sujet de vous écrier: « C'est grâce aux miséricordes du Seigneur que nous n'avons pas été consumés » (Lamentation 3, 22). Oui, Seigneur, je vous remercie de ne m'avoir pas précipité en enfer comme je le méritais!

Car pensez combien d'âmes sont maintenant damnées pour avoir commis moins de péchés que vous. Que cette pensée vous anime à la pénitence et à d'autres bonnes oeuvres, afin de réparer les offenses dont vous vous êtes rendu coupable envers Dieu. Ne faites pas de sa patience à votre égard un motif pour l'outrager davantage. Au contraire, servez-le et aimez-le d'autant plus que vous voyez avec quelle miséricorde il vous traite, de préférence aux autres.

PRIèRE

Mon Jésus crucifié, mon Rédempteur et mon Dieu, je me jette à vos pieds. Traître que j'ai été, je rougis de paraître devant vous. Que de fois je me suis joué de vous! Que de fois je vous ai promis de ne plus vous offenser! Hélas! Toutes mes promesses n'ont été que des trahisons; car, à chaque occasion qui se présentait, je vous oubliais pour recommencer mes infidélités. Soyez béni de me retenir en ce moment, non pas dans les flammes de l'enfer, mais à vos pieds afin de m'éclairer et m'attirer à votre amour. Oui, je veux vous aimer, mon Sauveur et mon Dieu, et je ne veux plus vous mépriser. Vous ne m'avez jusqu'ici que trop supporté; je vois bien que vous ne pouvez pas me supporter davantage. Malheur à moi, si, après tant de grâces, je vous offensais de nouveau! Seigneur, c'en est fait, je veux changer de vie et autant je vous ai offensé, autant je veux vous aimer. Ce qui me console, c'est d'avoir affaire à une Bonté infinie comme la vôtre! Je me repens souverainement de vous avoir ainsi méprisé et c'est de tout mon coeur, je vous le promets, que je vous aimerai à l'avenir. Vous, ô mon Dieu, pardonnez-moi par les mérites de votre Passion; oubliez les injures que je vous ai faites et donnez-moi la force de vous être fidèle tout le reste de ma vie. Je vous aime, mon souverain Bien, et j'espère vous aimer toujours. Mon Dieu, mon amour, je ne veux plus me séparer de vous.

O Mère de Dieu, ô Marie, unissez-moi étroitement à Jésus Christ et obtenez-moi la grâce de ne plus m'éloigner de ses pieds sacrés; je mets en vous toute ma confiance.

TROISIèME POINT

Mais je suis jeune; Dieu est plein d'indulgences pour la jeunesse; plus tard je me donnerai à Dieu. Nous voilà à la cinquième illusion. Oui, vous êtes jeune. Mais ignorez-vous que Dieu ne compte pas les années, mais les péchés de chaque homme? Oui, vous êtes jeune. Mais combien de péchés vous avez déjà commis! Il se trouvera beaucoup de vieillards qui n'en auront pas commis la dixième partie. Et ne savez-vous pas que le Seigneur a déterminé pour chaque homme le nombre et la mesure des péchés qu'il veut lui pardonner? « Le Seigneur attend patiemment que le jour du jugement soit venu, afin de les punir dans la plénitude de leurs péchés » (2 Maccabées 6, 14). Cela veut dire que Dieu patiente et attend, mais seulement jusqu'à ce que la mesure des péchés qu'il veut pardonner soit comble; car alors il ne pardonne plus; mais il punit le pécheur, soit en le frappant de mort subite dans son état de damnation, soit, châtiment plus terrible encore, en l'abandonnant dans son péché. « Je lui ôterai sa haie et elle sera livrée au pillage »

(Isaïe 5, 5). Vous possédez une terre. Après l'avoir entourée d'une haie et après avoir fait, pendant plusieurs années, de grandes dépenses pour la cultiver, vous constatez qu'elle ne vous rapporte rien. Alors que faites-vous? Vous enlevez la haie et vous laissez tout à l'abandon. Ah! Tremblez que Dieu ne vous en fasse autant. Si vous continuez à pécher, les remords de votre conscience iront en s'éteignant; ni l'éternité, ni votre âme n'occuperont plus vos pensées; vous perdrez toute lumière; vous perdrez jusqu'à la crainte; voilà que la haie est enlevée et voilà que l'abandon de Dieu a déjà commencé.

Venons-en à la dernière illusion. Il est vrai, dites-vous, que, par ce péché, je perds la grâce de Dieu et que je me mets en état de damnation; peut-être même est-ce aussi que je m'en confesserai et qu'ainsi je me sauverai. Oui, mon frère, je vous l'accorde, il est possible encore que vous vous sauviez; car enfin je ne suis pas prophète et par conséquent je ne puis affirmer comme chose certaine,, qu'après ce péché Dieu n'usera plus de miséricorde à votre égard. Mais, de votre côté, vous ne pouvez non plus nier que si vous recommencez à offenser le Seigneur, après en avoir reçu tant de grâces, il est bien à craindre que vous ne vous perdiez définitivement. Voici comment parlent les Saintes écritures: « Le coeur dur sera malheureux à la fin » (Ecclésiastique 3, 27);

en d'autres termes, l'homme au coeur obstiné fera une mauvaise mort. « Ceux qui font le mal seront exterminés » (Psaume 36, 9); ils tomberont sous les coups de la vengeance divine. « Ce que l'homme aura semé, c'est cela qu'il recueillera » (Galates 6, 8). Si donc on sème des péchés, on ne recueillera non plus à la fin que des peines et des tourments. « J'ai appelé et vous avez refusé de m'entendre; à votre mort, je rirai et je me moquerai » (Proverbes 1, 24). « A moi est la vengeance et c'est moi qui ferai la rétribution en son temps » (Deutéronome 32, 35). Ainsi s'expriment les Saintes écritures au sujet des pécheurs obstinés; ainsi l'exigent la justice et la raison. Vous me direz encore: mais il se peut qu'avec tout cela je me sauve. Et je vous réponds de nouveau: oui, cela est possible; mais quelle folie, je vous le demande, de faire reposer le salut de son âme sur un peut-être et un peut-être si périlleux!

Est-ce donc une chose qu'on puisse exposer à un si grand péril?

PRIèRE

Prosterné à vos pieds, je vous remercie, ô mon bien-aimé Rédempteur, de ne m'avoir pas abandonné après tant de péchés. Combien n'y en a-t-il pas de moins coupables que moi et cependant vous ne leur accorderez pas les lumières que vous me donnez en ce moment! Je vois que véritablement vous voulez me sauver; et moi, je le veux aussi, principalement en vue de vous plaire. Je veux aller au ciel chanter éternellement vos immenses miséricordes envers moi. J'ai la confiance que déjà vous m'avez pardonné les offenses dont je me suis rendu coupable envers vous; mais si malheureusement je me trouvais encore dans votre disgrâce, faute de m'être assez repenti de mes péchés, maintenant je m'en repens de toute mon âme et je les déteste plus que tout autre mal. De grâce, pardonnez-moi et donnez-moi une douleur toujours plus grande de vous avoir offensé, vous, ô mon Dieu, qui êtes si bon! Donnez-moi de la douleur; donnez-moi aussi de l'amour! Je vous aime par dessus toutes choses; mais je vous aime trop peu; je veux avoir pour vous un grand amour! Et cet amour, je vous le demande, c'est de vous que je l'attends. Exaucez-moi, ô mon Jésus, vous qui avez promis d'exaucer celui qui vous prie. O Mère de Dieu, ô Marie, tout le monde m'assure que jamais vous ne laissez aller, sans le consoler, celui qui se recommande à vous. O vous qui êtes, après Jésus, toute mon espérance, je me confie en vous, recommandez-moi à votre divin Fils et sauvez-moi.

VINGT-QUATRIèME CONSIDéRATION

Du jugement particulier

« Tous nous devons comparaître devant le tribunal du Christ »

(2Corinthiens 5, 10)

PREMIER POINT

Considérons la comparution de l'âme devant son juge, l'accusation, l'examen et la sentence. Commençons par la comparution de l'âme devant son juge. C'est un sentiment commun parmi les théologiens que le jugement particulier se fait au moment où l'homme expire et que, dans le lieu même où l'âme se sépare de son corps, elle est jugée par Jésus Christ.

Jésus Christ, n'envoie personne à sa place; c'est lui-même qui vient pour le jugement. « A l'heure que vous ne penserez pas, dit saint Luc, le Fils de l'homme viendra » (Luc 12, 40). « Objet de joie pour les justes, la venue de Jésus Christ, dit saint Augustin, sera terrible pour les impies » (S. Augustin (auteur inconnu, selon Glorieux, n. 39), Sermon 181, n. 3, PL 39, 2087). Oh! Quelle épouvante s'emparera de celui qui, se trouvant pour la première fois en face du Rédempteur, le verra tout indigné. « Devant la face de son indignation, qui subsistera? » (Nahum 1, 6) se demande le prophète. A cette pensée, le vénérable Père Louis du Pont était saisi d'un tel tremblement qu'il faisait trembler même sa cellule (G. Patrignani, Menologio... di alcuni religiosi della Compagnia di Gesù, t. 1 (16 février), Venise, 1730, p. 143). Le vénérable Père Juvénal Ancina, entendant un jour chanter le Dies irae, et se représentant les terreurs de l'âme sur le point d'être jugée, prit aussitôt la résolution de quitter le monde et il le quitta en effet (G. Forti, Vita del Vener... Giovenale Ancina, c. 4, Macerata 1679, p. 15-16); « L'indignation du roi est un message de mort » (Proverbes 16, 14); et pour le pécheur la vue de son juge irrité sera le prélude de sa condamnation. D'après saint Bernard, l'âme souffrira plus de voir le courroux de Jésus Christ que de se trouver même en enfer. « Oui, dit le Saint, elle aimerait mieux être au fond de l'enfer » (Texte cité d'après S. Bernardin de Sienne, Quadragesimale de christiana religione, sermon 11, art. 3, c. 1, Opera, t. 1, Quaracchi, 1950, p. 45, qui l'attribue à S. Grégoire le Grand où nous ne l'avons pas trouvé. La pensée se lit chez le disciple de S. Bernard, Gueric d'Igny, In festo S. Benedicti, sermon 4, n. 6, PL 185, 116).

On a parfois vu des criminels se couvrir d'une sueur froide rien qu'à se trouver en présence d'un juge sur la terre. Pison, comparaissant devant le Sénat en habit d'accusé, éprouva une telle confusion qu'il se donna lui-même la mort (Tacite, Annales, liv. 3, n. 14-16). Quelle peine pour un enfant ou pour un sujet de savoir, l'un son père, l'autre son roi gravement irrité contre lui!

Mais quelle peine bien plus grande encore éprouvera l'âme en voyant ce Jésus Christ, qu'elle aura méprisé pendant sa vie. « Ils verront, dit l'écriture, celui qu'ils auront transpercé » (Jean 19, 37). Cet Agneau, qui l'a traitée jusque-là avec tant de patience, l'âme alors le verra plein d'une indignation qu'elle désespérera de jamais apaiser.

Aussi demandera-t-elle aux montagnes de l'écraser et de la dérober ainsi au courroux de l'Agneau divin. « Montagnes et rochers, tombez sur nous, et cachez-nous de la colère de l'Agneau » (Apocalypse 6, 16). « A cette heure ils verront le Fils de l'homme », dit saint Luc en parlant du jugement (Luc 21, 27). C'est dans son humanité que le juge se fera voir et quel supplice en ressentira le pécheur! Car à la vue de celui qui s'immola pour son salut, sa conscience ne lui reprochera que plus vivement son ingratitude. Quand le Sauveur s'élevait vers les cieux, les anges disaient aux disciples: « Ce Jésus qui, du milieu de vous, a été enlevé au ciel, viendra de la même manière que vous l'avez vu allant au ciel »

(Actes 1, 11). Il viendra donc, comme juge, avec les mêmes plaies qu'il avait en quittant cette terre. Quelle joie pour ceux qui sont avides de le contempler, s'écrie l'abbé Rupert, mais pour ceux qui sont réduits à l'attendre quel sujet de crainte! (Ruppert de Deutz, De Trinitate et operibus eius, lib. IX, c. 8, PL 167, 1861). Comme la vue de ces plaies consolera les justes et comme elle épouvantera les pécheurs! Lorsque Joseph dit à ses frères: « Je suis Joseph que vous avez vendu », ceux-ci, raconte la Sainte écriture, « furent terrifiés au point de ne pouvoir même plus proférer une seule parole » (Genèse 45, 3). Que répondra donc le pécheur à Jésus Christ? « Aura-t-il par hasard, dit Eusèbe d'Emèse, le front d'en appeler à sa miséricorde, quand il devra précisément rendre compte du mépris qu'il aura fait de cette même miséricorde? » (Eusèbe d'Emèse, De Symbolo, hom. 2, Opera, Paris, 1575, fol. 257. Dans la Maxima Bibliotheca Patrum, t. 6, Lyon, 1677, col. 631, cette homélie est attribuée à Eusèbe le Gaulois). « Que fera-t-il donc, s'écrie saint Augustin? Où fuira-t-il, alors qu'il verra au-dessus de lui son juge irrité, sous ses pieds l'horrible enfer, à sa droite tant de péchés qui l'accablent, à sa gauche les démons tout prêts à exécuter la sentence, au-dedans de lui-même sa conscience qui le déchire? Ainsi cerné de toutes parts, où fuira-t-il?

» (S. Bonaventure (plutôt Guillaume de Lancia, cf. éd.

Quaracchi, VIII, CXI), Diaeta salutis, tit. 9. Le texte est attribué à S. Augustin; en fait, il vient de S. Anselme, Prières et méditations, médit. 2, PL 158, 724: « O angoisses!

D'un côté des péchés qui accusent, de l'autre une justice qui effraie. En bas l'horrible chaos de l'enfer qui s'ouvre, en haut le juge en colère; à l'intérieur la conscience brûlante, au-dehors le monde ardent. Le juste à grand peine sera sauvé. Le pécheur, pris en cet état, à quel parti se rangera-t-il? » (L'Oeuvre de S. Anselme de Cantorbéry, t. 5, Paris, 1988, médit. 1 (et non 2), trad. M. Corbin et H. Rochais, p. 405-407).

AFFECTIONS ET PRIèRES

O mon Jésus! C'est ainsi que je veux toujours vous appeler; car votre nom de Jésus me console et m'encourage en me rappelant que vous êtes mon Sauveur, mon Sauveur mort pour me sauver. Me voici donc à vos pieds. Je le confesse, autant de fois je vous ai offensé par le péché mortel, autant j'ai mérité d'enfers. Je ne mérite point de pardon; mais vous êtes mort pour me pardonner. O bon Jésus, daignez vous en souvenir, c'est à cause de moi que vous avez vécu ici-bas. Pardonnez-moi, tout de suite, ô mon Jésus; oui, avant que vous veniez me juger. Car alors je ne pourrai plus implorer mon pardon; mais maintenant je puis vous le demander et je l'espère. Alors vos plaies seront pour moi un objet d'épouvante; mais maintenant elles m'inspirent confiance. Mon bien-aimé Rédempteur, j'ai un souverain repentir d'avoir offensé votre bonté infinie. Je fais le ferme propos de tout souffrir, de tout perdre, plutôt que de perdre votre grâce. Je vous aime de tout mon coeur. Ayez pitié de moi. Oui, « ayez pitié de moi, mon Dieu, selon l'étendue de votre miséricorde » (Psaume 50, 1). O Marie, Mère de miséricorde, ô Avocate des pécheurs, obtenez-moi une grande douleur de mes péchés, le pardon et la persévérance dans l'amour de Dieu. Je vous aime, ô ma Reine, et je mets en vous ma confiance.

DEUXIèME POINT

Considérez l'accusation et l'examen. « Le jugement se tint, dit Daniel, et , les livres furent ouverts » (Daniel 7, 10). Il y aura deux livres: l'évangile, on lira ce que l'accusé devait faire; dans la conscience, on verra ce qu'il a fait. « Chacun, dit saint Jérôme, verra ses oeuvres » (S. Jérôme, Commentaire sur Daniel, ch. 7, vers. 10, PL 25, 532). Richesses, dignité, titres de noblesse, rien de tout cela ne sera placé dans la balance de la justice divine; on n'y placera que nos oeuvres. « Vous avez été pesé dans la balance, dit Daniel au roi Balthasar, et vous avez été trouvé trop léger »

(Daniel 5, 27). Sur quoi le P. Alvarez fait cette remarque: « Ce n'est pas l'or du roi, ce ne sont pas ses royaumes que l'on met dans la balance; c'est le roi seul qu'on pèse » (A. Spanner, Polyanthea sacra, t. 1, Venise, 1709, p. 476). Voici venir les accusateurs; et d'abord le démon. « Debout tout à côté du tribunal de Jésus Christ, le démon, dit saint Augustin, lira notre profession de foi et il nous mettra sous les yeux tout ce que nous aurons fait de péchés; à quel jour, à quelle heure nous les aurons commis » (S. Augustin (plutôt S. Paulin d'Aquilée, selon Glorieux, n. 40), De salutaribus documentis, c. 62, PL 99, 271. Cet ouvrage est publié en Appendice aux oeuvres de S. Augustin, PL 40, 1073). Il lira notre profession de foi, c'est-à-dire qu'il nous rappellera parmi nos promesses, celles que nous aurons violées; après quoi il présentera la liste de tous nos péchés avec le jour et l'heure où nous y serons tombés. Alors, selon saint Cyprien, s'adressant au souverain Juge, il s'écriera: « Je n'ai été ni souffleté ni flagellé pour eux » (S. Cyprien, Liber de opere et eleemosynis, n. 22, PL 4, 618). Non, Seigneur, je n'ai rien souffert pour ce coupable; mais vous, vous êtes mort pour le sauver. Eh bien! Il vous a abandonné pour se faire mn esclave; par conséquent il m'appartient. Les anges gardiens se présentent aussi comme accusateurs. « Chaque Ange gardien, dit Origène, vient rendre témoignage. Il rappelle combien d'années il a entouré cet homme de ses soins et avec quel mépris il en fut repoussé » (Origène, Homélie 11 sur les Nombres, n. 4, PG 12, 647). Ainsi se vérifiera cette parole: « Ses amis l'ont tous méprisé » (Lamentations 1, 2). Il n'y a pas jusqu'aux murs qui ne se fassent accusateurs, ces murs qui ont vu le coupable à l'oeuvre. « Du milieu de la muraille, di Habacuc, la pierre criera » (Habacuc 2, 11). Quelle accusatrice aussi que la propre conscience du coupable! « Leur conscience rendra témoignage contre eux... au jour où Dieu jugera » (Romains 2, 15-16). Et, dit saint Bernard, les péchés eux-mêmes parleront. « C'est toi, s'écrieront-ils, c'est toi qui nous a faits; nous sommes ton ouvrage: nous ne te quitterons pas » (S. Bernard de Clairvaux (plutôt Hugues de Saint-Victor ou au auteur inconnu, selon Glorieux, n. 184), Méditations pieuses... ch. 2, n. 5, PL 184, 488). Enfin, pour derniers accusateurs, il y aura, dit saint Jean Chrysostome, les plaies de Jésus Christ. Les clous se plaindront de toi; les cicatrices du Sauveur prendront une voix contre toi; sa croix se fera ton accusateur (G. Mansi, Bibliotheca moralis praedicabilis, tr. 41, disc. 3, n. 12, t. 3, Venise, 1703, p. 921, attribue ce texte à S. Vincent de Beauvais, Speculum morale, lib. 2, p. 2, dist. IX, Venise, 1591, fol. 143). On passera ensuite à l'examen.

« En ce jour-là, dit le Seigneur, je scruterai Jérusalem avec des lampes » (Sophonie 1, 12). La lampe, dit Mendoza (A. Spanner, Polyanthea sacra, t. 1, Venise, 1709, p. 477), projette sa lumière dans tous les coins et recoins de la maison. Et Cornelius a Lapide (Cornelius a Lapide, Commentaires sur Sophonie, c. 1, v. 12, Opera, t. 14, Paris, 1860, p. 282), expliquant aussi cette expression: avec des lampes, dit qu'en ce moment Dieu mettra sous les yeux du coupable les exemples des saints, toutes les inspirations et les lumières qu'il lui aura données pendant sa vie, comme aussi toutes les années qu'il lui aura concédées pour opérer le bien. « Il appellera le temps contre moi »

(Lamentations 1, 15). Il faudra, dit saint Anselme (S. Anselme, Prières et méditations, médit. 2, PL 158, 723): « Que répondras-tu en ce jour-là, quand il te sera demandé compte, jusqu'au moindre coup d'oeil, de tout le temps de vie à toi octroyé et de la manière dont tu l'auras employé? » (L'Oeuvre...

t. 5, Paris, 1988, médit. 1, trad. M. Corbin et H. Rochais, p. 403), « que le pécheur rende compte du moindre clin d'oeil ».

Le prophète ajoute: « Le Seigneur purifiera les fils de Lévi et il les fera passer par le creuset » (Malachie 3, 3), c'est-à-dire que, comme on purifie l'or, en le dégageant de toutes les scories, ainsi seront examinées même les bonnes oeuvres, confessions, communions, etc. « Car dit le Seigneur, lorsque le temps en sera venu, je jugerai les justices » (Psaume 74, 3). Que dis-je? C'est à peine si le juste lui-même se sauvera, comme saint Pierre le déclare: « Le juste aura de la peine à se sauver;

mais l'impie et le pécheur, où se présenteront-ils?

» (1 Pierre 4, 18). « Mais, reprend saint Grégoire, si l'on doit rendre compte de la moindre parole oiseuse, quel compte ne faudra-t-il pas rendre d'une parole impure? » (S. Grégoire le Grand, Morales sur Job, liv. 7, ch. 37, PL 75, 800). Que sera-ce donc de tant de mauvaises pensées, auxquelles on aura consenti, et de cette multitude de paroles déshonnêtes qu'on aura proférées?

Et quant aux scandaleux en particulier, voici ce que le Seigneur dit à l'adresse de ces ravisseurs d'âmes: « J'irai à leur rencontre comme une ourse qui vient de se voir arracher ses petits » (Osée 13, 8). Enfin le juge prononcera sur les oeuvres du pécheur. « Donnez-lui, dira-t-il, le fruit de ses mains » (Proverbes 31, 31); payez-le selon les oeuvres qu'il a faites.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Mon Jésus, si vous vouliez maintenant me traiter selon mes oeuvres, je n'aurais en partage que l'enfer. Mon Dieu, que de fois, écrivant moi-même ma sentence de mort, je me suis condamné à ce lieu de tourments! Soyez béni de m'avoir jusqu'ici supporté avec tant de patience! S'il me fallait en ce moment comparaître à votre tribunal, hélas! Quel compte vous rendrais-je de ma vie? « Seigneur, n'entrez donc pas en jugement avec votre serviteur » (Psaume 142, 2). Mais plutôt attendez-moi un peu et ne me jugez pas encore. Si vous vouliez me juger maintenant, que deviendrais-je? Oui, attendez-moi, et puisque vous m'avez fait jusqu'ici tant de miséricordes, accordez-moi encore celle-ci, que j'aie une grande douleur de mes péchés. Je me repens, ô mon souverain Bien, de vous avoir tant de fois méprisé. Je vous aime par dessus toutes choses. Père éternel, pardonnez-moi pour l'amour de Jésus Christ et par ses mérites, accordez-moi la sainte persévérance. Mon Jésus, j'espère tout de votre sang divin. Très sainte vierge Marie, je me confie en vous. « De grâce, ô mon Avocate, tournez vers moi os yeux pleins de miséricorde. » Regardez mes misères et ayez pitié de moi.

TROISIèME POINT

En définitive, pour obtenir le salut éternel, il faudra que l'âme se présente au jugement avec des oeuvres conformes à celles de Jésus Christ. « Car ceux qu'il a connus par sa prescience, il les a aussi prédestinés pour être conformes à l'image de son Fils » (Romains 8, 29).

Voilà précisément ce qui faisait trembler Job: « Que ferais-je, s'écriait-il, lorsque Dieu se lèvera pour me juger? Et lorsqu'il m'interrogera, que lui répondrai-je? » (Job 31, 14). Un serviteur de Philippe II, ayant proféré un mensonge, en fut repris par le roi qui lui dit: Eh quoi! Vous me trompez. Il n'en fallut pas davantage pour que le malheureux, rentré chez lui, mourût de douleur (E. Nieremberg, Della virtù coronata, c. 4, 2, Opera, t. 3, Venise, 1715, p. 643). Or, en face de Jésus Christ, son juge, que fera le pécheur et que répondra-t-il? Hélas! Il imitera cet homme de l'évangile, lequel, étant entré sans la robe nuptiale et ne sachant que répondre, « resta muet » (Matthieu 22, 12). Son péché même lui fermera la bouche, et, comme dit le Psalmiste, « chacune de ses iniquités lui servira de bâillon » (Psaume 106, 42).

D'après saint Basile, la confusion qu'éprouvera le pécheur en ce moment lui sera un plus grand tourment que le feu même de l'enfer. « Horrible sera le feu, mais plus horrible sera la honte »

(S. Basile de Césarée, Homélie sur le Psaume 33, n.

4, PG 29, 359).

Enfin voici que le juge va prononcer la sentence. « Va-t'en loin de moi, maudit, au feu éternel » (Matthieu 25, 41). « Oh! Quel épouvantable coup de tonnerre, s'écrie Denys le Chartreux » (Denys le Chartreux, De quatuor novissimis, art. 26, Opera, t. 41, Montreuil-Tournai 1912, p. 530). « Celui que ce coup de foudre ne fait pas trembler, dit saint Anselme, n'est pas seulement endormi, il est mort » (S. Anselme, Prières et méditations, médit. 2, PL 158, 722: « âme stérile, que fais-tu?...

Le jour du jugement vient... Pourquoi dors-tu? Celui qui ne s'éveille pas, qui ne tremble pas à un tel tonnerre, ne dort pas, il est mort » (L'Oeuvre..., t. 5, Paris, 1988, médit. 1, trad. M. Corbin et H. Rochais, p. 403)). Et Eusèbe ajoute: « Telle sera l'épouvante des pécheurs, en entendant retentir la sentence de leur condamnation, que, s'ils n'étaient immortels, ils mourraient une seconde fois » (A. Calamato, Selva novissima di concetti, Padoue 1717, p. 157, attribue cette citation à Eusèbe de Césarée.

A. Giardina, Sacrum stagnum sententiarum, Messine 1645, p. 410, l'attribue à S. Jérôme. Nous ne l'avons trouvée ni chez l'un ni chez l'autre). « Il ne s'agira pas alors, dit saint Thomas de Villeneuve, de recourir à la prière; personne non plus ne lèvera une voix suppliante; plus d'amis, plus de père » (S. Thomas de Villeneuve, In dominica I Adventus, concio 2, n. 14, Conciones, t. 1, Milan, 1760, col. 21). Aussi bien à qui recourraient les pécheurs? A Dieu, peut-être, après l'avoir tant méprisé? « Malheureux! Dit saint Basile, qui te sauvera alors et comptes-tu sur ce Dieu, que tu as tant outragé? »

(S. Basile de Césarée, Homélie sur le baptême, n. 7, PG 31, 442). Est-ce aux saints, à la Vierge Marie qu'ils vont avoir recours? Non. « Car alors les étoiles, c'est-à-dire nos saints Patrons, tomberont du ciel, et la lune, c'est-à-dire Marie, ne donnera plus sa lumière » (Matthieu 24, 29). « La Vierge Marie s'enfuira, dit saint Augustin, de la porte du paradis » (S. Augustin (plutôt Hugues de Saint-Victor ou un auteur inconnu, selon Glorieux, n. 184), Aux frères dans le désert, sermon 16, PL 40, 1262).

« Hélas! S'écrie saint Thomas de Villeneuve, avec quelle indifférence nous entendons parler du jugement, comme si la sentence de condamnation ne pouvait pas nous frapper et que le jour de notre propre jugement ne dût jamais arriver » (S. Thomas de Villeneuve, In dominica I Adventus, concio 1, n. 18, Conciones, t. 1, Milan, 1760, col. 12). « Quelle folie, dit encore le même saint, que nous soyons en si grande assurance au milieu d'un si grand péril! » (S. Thomas de Villeneuve, De S. Martino, concio 1, n. 4, Conciones, t. 2, Milan 1760, col. 486). écoutez, mon cher frère l'avertissement que vous donne saint Augustin: « Ne dites jamais en vous-même: Est-il possible que Dieu se décide à me damner? » (S.

Augustin, Sur le Psaume 73, n. 25, PL 36, 945: « Maintenant encore, le Serpent ne cesse de murmurer à nos oreilles et de dire: Est-ce que véritablement Dieu condamnera de si grandes fautes et ne sauvera qu'un si petit nombre d'hommes? » (Vivès, t. 13, p. 356)).

Non, ne parlez pas de la sorte; car les Juifs, non plus ne voulaient pas admettre qu'ils dussent être exterminés; et tant de damnés ne croyaient pas davantage qu'ils seraient précipités dans l'abîme. Mais le châtiment a fini par éclater. « La fin vient. Elle vient la fin. C'est maintenant que je répandrai ma colère sur toi et que je te jugerai » (Ezéchiel 7, 6). « Pour vous aussi, dit saint Augustin, arrivera le jour du jugement, et vous verrez combien étaient véritables les menaces du Seigneur » (S. Augustin, Ibid: « Si vous écoutez les suggestions du démon, et si vous méprisez les commandements de Dieu, le jour du jugement viendra, et vous reconnaîtrez la vérité des menaces de Dieu et la fausseté des promesses du démon »). « Et maintenant, ajoute saint Eloi, à nous de décider ici même quel jugement nous voulons avoir » (S. Eloi (auteur inconnu du IXe siècle, selon Glorieux, n. 87), Homélie 8, PL 87, 616). Pour cela qu'avons-nous à faire? Régler nos comptes avant le jugement, d'après le conseil du Saint-Esprit: « Avant le jugement prépare la justice » (Ecclésiastique 18, 19). Saint Bonaventure (S. Bonaventure (auteur inconnu, cf. Opera, éd. Quaracchi, X, 30), De vera confessione, t. I, fol. 15.33) dit que les négociants prudents ont soin, pour éviter la ruine, de réviser leurs comptes, et de les tenir en bon état; et saint Augustin: « Nous pouvons apaiser le juge avant le jugement; mais une fois à son tribunal, nous ne le pouvons plus » (S. Grégoire le Grand, Morales sur Job, liv. 14, ch. 59, PL 75, 1082: « Car on ne peut éviter la terreur du Juge qu'avant le jugement. Maintenant on ne le voit pas, mais on l'apaise par la prière. Le jour où il sera sur son trône pour ce jugement redoutable, on pourra le voir et on ne pourra plus l'apaiser, car les fautes des méchants qu'aura supportés longtemps son silence, seront toutes châtiées d'un seul coup par sa prière » (SC 212, trad. Bocognano, p. 445). S. Augustin est cité par inadvertance). Disons donc au Seigneur avec saint Bernard: « C'est avec mon jugement tout fait et non pas à faire, que je veux me présenter devant vous » (S.

Bernard de Clairvaux, Sermon 55 sur le Cantique des Cantiques, n. 3, PL 183, 1046: « J'ai grand peur de tomber aux mains du Dieu vivant: je souhaite paraître devant sa face de colère jugé d'avance, plutôt que pour être jugé » (BEG, p.

577)). O Jésus, mon juge, je veux que vous me jugiez et que vous me punissiez en cette vie; car maintenant c'est le temps de la miséricorde et vous pouvez me pardonner; mais après la mort ce sera le temps de la justice.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Si je ne vous fléchis à présent, ô mon Dieu, alors il n'en sera plus temps. Mais comment vous apaiserai-je, moi qui ai tant de fois méprisé votre amitié pour de misérables et vils plaisirs, moi qui ai répondu par l'ingratitude à votre immense amour. Et comment une créature peut-elle dignement satisfaire pour des offenses faites à son Créateur? Ah! Seigneur, soyez béni de m'avoir, dans votre miséricorde, fourni le moyen de vous apaiser et de satisfaire à votre justice. Je vous offre le sang et la mort de Jésus Christ, votre Fils; et voilà qu'à l'instant même je vois votre justice apaisée et surabondamment satisfaite. Mais encore faut-il que j'y joigne mon repentir. Eh bien! Oui, mon Dieu, de tout mon coeur je me repens de toutes les injures dont je me suis rendu coupable envers vous. Et maintenant, ô mon bien-aimé Rédempteur, jugez-moi. Je déteste plus que tout autre mal les déplaisirs que je vous ai donnés. Je vous aime par dessus toutes choses et de tout mon coeur. Je me propose de vous aimer toujours et de mourir plutôt que de vous offenser. Vous avez promis de pardonner à celui qui se repent. Maintenant donc jugez-moi et accordez-moi le pardon de mes péchés. J'accepte la peine que j'ai méritée; mais, rétablissez-moi dans votre grâce et veuillez m'y conserver jusqu'à la mort. Voilà ce que j'espère. O Marie, ma mère, je vous remercie des miséricordes sans nombre que vous m'avez obtenues. De grâce, continuez à me protéger.

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