Préparation à la mort (page 6)

Alphonse de Liguori · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr — Préparation à la mort · 8 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

VINGT-CINQUIèME CONSIDéRATION

Du jugement général

« On connaîtra le Seigneur quand il fera justice »

(Psaume 9, 17)

PREMIER POINT

A bien considérer les choses, personne ici-bas n'est présentement plus méprisé que Jésus Christ. On a plus d'égards pour le dernier des hommes que pour Dieu; car on craint que cet homme, exaspéré par trop d'injures, n'en vienne, dans un accès de colère, à se venger. Mais Dieu, on l'insulte, on lui prodigue sans crainte toutes sortes d'injures, absolument comme s'il ne pouvait pas, à son gré, punir ceux qui l'insultent. « Ils estimaient, dit Job, que le Tout-Puissant ne pouvait rien faire » (Job 22, 17). Aussi notre Rédempteur s'est-il réservé un jour, le jour du jugement général, que l'écriture appelle pour cette raison « le jour du Seigneur » (1 Corinthiens 3, 13); afin de se faire alors reconnaître pour ce qu'il est réellement: le souverain Seigneur. » On connaîtra le Seigneur quand il fera justice » (Psaume 9, 17). En conséquence, ce jour ne s'appelle plus un jour de miséricorde et de pardon: mais, dit le prophète Sophonie, « c'est un jour de colère, un jour de tribulations et d'angoisse, un jour de calamité et de misère » (Sophonie 1, 15). Et de ce fait, le Seigneur dans sa justice viendra reprendre alors l'honneur que les pécheurs avaient voulu lui ravir ici bas. Voyons comment se fera le jugement en ce jour solennel. Avant de paraître en personne, le juge, dit la Sainte écriture, « fera marcher le feu devant lui » (Psaume 96, 3). Il tombera donc du ciel un feu qui consumera tout ici-bas. « La terre et toutes les choses de la terre seront, dit l'apôtre saint Pierre, consumées par le feu » (2 Pierre 3, 10). Ainsi, palais, églises, maisons de campagne, cités, royaumes, tout doit être réduit en un monceau de cendre. Il faut que le feu purifie cette demeure, infectée par tant de péchés. Voilà le sort réservé à toutes les richesses, aux pompes, aux délices de ce monde. Les derniers hommes ont à peine cessé de vivre; déjà la trompette retentit et tous les morts ressuscitent. « Oui, dit saint Paul, le son de la trompette se fera entendre et les morts ressusciteront » (1 Corinthiens 15, 52). « Jamais, disait saint Jérôme, je ne pense au jour du jugement sans trembler et toujours il me semble entendre la trompette crier à mon oreille: Morts, levez-vous et venez au jugement » (La citation est attribuée à S.

Jérôme par plusieurs auteurs anciens, par exemple Vincent de Beauvais, Speculum morale, lib. II, p. 2, dist. 5, Venise, fol. 140, qui renvoie à S. Jérôme, Lettre 14 à Héliodore, n. 11, PL 22, 354. La citation semble composée de bouts de textes extraits de diverses oeuvres de Jérôme). Pendant que la trompette retentit, les Bienheureux descendent du Ciel et l'on voit ces âmes, toutes resplendissantes de beauté, s'unir à ces mêmes corps avec lesquels elles ont servi Dieu en cette vie; les malheureuses âmes des damnés s'élancent du fond des enfers pour entrer dans ces corps maudits avec lesquels elles ont offensé Dieu. Oh! Quelle différence entre les corps des Bienheureux et ceux des damnés! Beaux, éclatants, plus resplendissants que le soleil, « car les justes brilleront alors comme le soleil » (Matthieu 13, 43), tels se montrent les justes. Bienheureux donc celui qui, à l'exemple des saints, sait ici-bas mortifier sa chair, en lui refusant les plaisirs défendus, et qui, pour mieux la tenir dans le devoir, lui interdit même les jouissances licites et ne craint pas le la maltraiter. Quel ne sera pas alors son bonheur et avec quelle joie il dira ce que saint Pierre d'Alcantara disait, après sa mort, à sainte Thérèse: « Heureuse pénitence, qui me vaut une si grande gloire! » (S. Thérèse d'Avila, Autobiographie, ch. 27, n. 19 (MA, p. 192)). Quant aux réprouvés, leurs corps hideux et noirs exhalent une odeur infecte! Aussi quelle peine n'éprouve pas le damné à reprendre son corps! -- Corps maudit, s'écrie l'âme, c'est pour te contenter que je me suis perdue. -- Et toi, âme maudite, répond le corps, toi qui avais la raison en partage, pourquoi m'as-tu accordé ces plaisirs qui nous ont perdus l'un et l'autre pour toute l'éternité?

AFFECTIONS ET PRIèRES

De grâce, ô mon Jésus et mon Rédempteur, vous qui devez être un jour mon juge, pardonnez-moi, avant que ce grand jour arrive. « Ne détournez pas de moi votre visage » (Psaume 26, 9). Soyez-moi maintenant un père; et avec la bonté d'un père, recevez dans votre grâce un fils qui vient, plein de repentir, se jeter à vos pieds. Mon Père, je vous demande pardon. J'ai eu tort de vous offenser et de vous abandonner! Non, vous ne méritez pas d'être traité comme je vous ai traité. Je m'en repens et j'en ai le coeur navré de douleur. Pardonnez-moi; ne détournez pas de moi votre visage; ne me repoussez pas, comme je le mériterais. Souvenez-vous du sang que vous avez répandu pour mon salut et ayez pitié de moi. Mon Jésus, je ne veux d'autre juge que vous. « Quel bonheur, s'écriait saint Thomas de Villeneuve, que je doive être jugé par celui qui voulut mourir pour moi et qui se laissa condamner à la mort afin de ne pas me condamner à l'enfer! » (S. Thomas de Villeneuve, In dominaca I Adventus, concio I, n. 1, Conciones, t. 1, Milan, 1760, p. 10). Et déjà l'apôtre saint Paul avait dit: « Quel est celui qui me condamnera? Est-ce le Christ Jésus, lui qui a voulu subir la mort pour moi? » (Romains 8, 34).

Mon Père, je vous aime, et à l'avenir je ne veux plus m'éloigner de vos pieds. Oubliez les injures que je vous ai faites et donnez-moi un grand amour pour vous, qui êtes la Bonté infinie. Je voudrais vous aimer encore plus que je ne vous ai offensé; mais si vous ne m'aidez, impossible que jamais je vous aime. Aidez-moi donc, ô mon Jésus, faites-moi vivre de telle sorte qu'ayant eu le bonheur de répondre à votre amour, je me trouve, dans la vallée de Josaphat, parmi vos plus fervents serviteurs.

O Marie, ma Reine et mon Avocate, aidez-moi maintenant, parce que, si je me perds, vous ne pourrez plus venir à mon aide au jour du jugement. Vous qui priez pour tous, priez aussi pour moi; car je me fais gloire d'être votre dévoué serviteur et j'i une grande confiance en vous.

DEUXIèME POINT

A peine ressuscités, les hommes recevront des anges l'ordre de se rendre tous dans la vallée de Josaphat pour y être jugés. « Peuples! Peuples! A la vallée du carnage! Car le jour du Seigneur est proche » (Joël 3, 14). Quand tous seront réunis, les anges viendront faire la séparation des justes d'avec les réprouvés. « Les anges s'élanceront, dit Jésus Christ, et ils sépareront les méchants du milieu des justes » (Matthieu 13, 49). Les élus prendront place à droite, tandis que les damnés seront chassés à gauche. Quelle peine n'éprouverait pas une personne de se voir honteusement chassée d'une réunion, d'une église! Mais combien plus grande sera la peine de ceux qui se verront alors chassés de la compagnie des saints! De quelle confusion ne seront pas couverts les impies en se voyant abandonnés, après qu'on aura soigneusement réuni les justes? Et quand bien même, dit saint Jean Chrysostome, les damnés n'auraient aucune autre peine à souffrir, cette honte seule suffirait pour faire leur enfer » (S. Jean Chrysostome (plutôt un évêque arien du VIe siècle, cf. Dekkers, Clavis, n. 707), L'Oeuvre imparfaite sur Matthieu, homélie 54, PG 56, 943). Séparation du fils d'avec le père, de l'époux d'avec l'épouse, du maître d'avec le serviteur.

« L'un sera pris, l'autre sera laissé » (Matthieu 24, 40). Dites-moi, mon cher frère, quelle place comptez-vous obtenir alors? Si c'est à droite que vous voulez vous trouver, commencez par quitter la route qui mène à gauche.

Ici-bas on regarde présentement comme heureux les princes et les riches. Quant aux saints, qui vivent dans leur pauvreté et leur humilité, on les méprise. Mais, ô fidèles amis de Dieu, ne vous désolez pas de vous voir si vilipendés et si affligés dans ce monde. « Votre tristesse se changera en joie » (Jean 16, 20). Viendra ce jour, où vous serez appelés à l'honneur de faire partie de la cour de Jésus Christ. Alors on vous proclamera les vrais heureux. Oh! La belle figure que feront alors un saint Pierre d'Alcantara (Bollandistes, Acta Sanctorum, t. 56 (19 oct. ), Paris, 1865, p. 759), méprisé de son vivant comme un apostat, un saint Jean de Dieu (Bollandistes, Ibid., t. 7 (8 mars), Paris, 1865, p. 836), traité d'insensé, un saint Pierre Célestin (Bollandistes, Ibid., t. 16, (19 mai), Paris, 1866, p. 427), expirant dans une prison après avoir abdiqué le souverain Pontificat! Quels honneurs recevront alors ces innombrables martyrs, déchirés si cruellement par leurs bourreaux! « Alors chacun recevra de Dieu sa louange » (I Corinthiens 4, 5). Quelle horrible figure feront au contraire un Hérode, un Pilate, un Néron, tombés du faîte de la grandeur dans l'enfer! O partisans du monde, c'est à la vallée, à la vallée de Josaphat que je vous attends. Là, il vous faudra bien changer de sentiment. Là, vous pleurerez votre folie. Malheureux! Pour cette gloire éphémère qui vous environne sur la scène de ce monde, vous aurez à jouer le rôle de damnés dans la tragédie du jugement général. Déjà si glorieusement placés à la droite, voici que les élus, pour comble d'honneur, s'élèvent dans les airs par-dessus les nuées, afin d'aller avec les anges au-devant de Jésus Christ qui va descendre du Ciel. « Nous serons, dit saint Paul, emportés avec eux dans les airs au-devant du Christ » (I Thessaloniciens 4, 17). Et les damnés, comme autant de boucs marqués pour la boucherie, resteront confinés à gauche, attendant que leur Juge vienne prononcer publiquement la condamnation de tous ses ennemis.

Les cieux s'ouvrent. Les anges arrivent, avec les insignes de la Passion, pour assister au jugement. « Quand le Seigneur viendra juger le monde, dit saint Thomas, la Croix et les autres instruments de la Passion de Jésus Christ seront exposés à la vue de tous » (S. Thomas d'Aquin, Compendium theologiae ad Fr. Reginaldum, opusc. 1, c. 244, n. 539, Opuscula theologica, t. 1, Turin, 1954, p. 125). La Croix surtout frappera les regards. « Alors on verra le signe du Fils de l'homme dans le ciel; alors pleureront toutes les tribus de la terre » (Matthieu 24, 30). Oh! Quels gémissements, dit Cornélius a Lapide (Cornelius a Lapide, Commentaires sur Matthieu, t. 15, Paris, 1860, p. 515), pousseront à la vue de la Croix tous ces pécheurs qui, pendant leur vie, n'auront fait aucun cas de leur salut éternel, tandis que le Fils de Dieu l'eut tant à coeur! « Pécheur, ajoute saint Jean Chrysostome, les clous du Sauveur se plaindront de toi; ses cicatrices prendront une voix contre toi; sa croix se fera ton accusateur » (S. Alphonse prend pour un texte de Chrysostome ce qui est un commentaire de Vincent de Beauvais. Cf. Vingt-quatrième condération, note 15).

Les saints Apôtres et ceux qui les ont imités se présentent aussi comme assesseurs du Divin Juge. Tous, de concert avec Jésus Christ, vont juger les nations. « Les justes, dit la Sagesse, seront revêtus de gloire et ils jugeront les peuples » (Sagesse 3, 7). Puis apparaît, pour prendre également part au jugement, la Reine des anges et des Saints, la Très Sainte Vierge Marie. Enfin sur un trône de lumière arrive le Juge éternel dans tout l'éclat de sa majesté. « Ils verront le Fils de l'homme venir sur les nuées du ciel avec une grande puissance et une grande majesté » (Matthieu 24, 30).

« Et tous les peuples, en le voyant, seront dans un affreux tourment » (Joël 2, 6). A la vue de Jésus Christ, tous les élus ont tressailli de joie, tandis que les réprouvés sont en proie à des tourments plus cruels que l'enfer lui-même. « Oui, dit saint Jérôme, les damnés aimeraient mieux endurer tous les supplices de l'enfer que la seule présence du Seigneur » (P. Gisolfo, La guida de'peccatori, et C. G. Rosignoli, Il buon pensiero, attribuent ce texte à S. Jérôme. Nous ne l'avons pas trouvé dans ses oeuvres authentiques). De là cette prière de sainte Thérèse: « Mon Jésus, envoyez-moi tous les châtiments; mais en ce jour-là ne me faites pas voir votre visage indigné contre moi » (S. Thérèse d'Avila, Exclamations, XIV: « Vous savez, mon Seigneur, que j'ai été souvent plus effrayé de songer que je verrais peut être de la colère contre moi sur votre divin visage en cet épouvantable jour du jugement dernier que d'imaginer toutes les peines et fureurs de l'enfer; j'ai supplié votre miséricorde de me délivrer de chose si lamentable pour moi, et je vous en supplie maintenant, Seigneur. Que peut-il m'arriver sur terre qui atteigne cela? » (MA, p. 532-533)). « Que sont toutes les peines, dit saint Basile, auprès de cette confusion? » (S. Basile de Césarée, Homélie sur le Psaume 33, n. 4, PG 29, 359). Alors, selon la prédiction de saint Jean, les damnés demandent aux montagnes de tomber sur eux et de les dérober aux regards de leur Juge irrité: « Ils crieront aux montagnes et aux rochers: Tombez sur nous et cachez-nous de celui qui est assis sur le trône et de la colère de l'Agneau » (Apocalypse 6, 16).

AFFECTIONS ET PRIèRES

O mon bien-aimé Rédempteur, ô Agneau de Dieu, qui êtes venu en ce monde, non pour punir, mais pour pardonner les péchés, ah! Pardonnez-moi dès maintenant et avant qu'arrive le jour où vous aurez à me juger. Avec quelle patience vous m'avez supporté! Aussi, ô Agneau divin, si je me perdais, votre vue serait pour moi en ce grand jour l'enfer de mon enfer. Encore une fois pardonnez-moi dès maintenant et que votre miséricordieuse main m'arrache tout de suite au précipice où je me vois tombé par mes péchés. Je me repens, ô Bien suprême, de vous avoir tant offensé. Je vous aime, ô mon divin Juge, qui m'avez tant aimé. Ah! Par les mérites de votre mort, donnez-moi une grâce assez puissante pour que, d'un pécheur, elle fasse de moi un saint. Vous avez promis d'exaucer celui qui vous prie. « Criez vers moi, avez-vous dit, et je vous exaucerai » (Jérémie 33, 3). Je ne vous demande pas les biens de la terre; je vous demande votre grâce, votre amour et rien de plus. Exaucez-moi, ô mon Jésus, par l'amour que vous m'avez porté en mourant pour moi sur la croix. Mon bien-aimé Juge, je suis un coupable, mais un coupable qui vous aime plus que lui même; ayez pitié de moi. Marie, ma Mère,hâtez-vous; oui, hâtez-vous de me secourir, car maintenant vous le pouvez encore. Vous ne m'avez pas abandonné quand je vivais loin de vous et de Dieu; secourez-moi, maintenant que je suis résolu de vous servir toujours et de ne plus offenser mon bien-aimé Seigneur. O Marie, vous êtes mon espérance.

TROISIèME POINT

Mais déjà le jugement commence. Les débats s'ouvrent, c'est-à-dire que chaque conscience est mise à découvert. « Le jugement se tient, dit Daniel, et les livres sont ouverts » (Daniel 7, 10). Contre les réprouvés se présentent, comme témoins, d'abord les démons.

« On les entend, dit saint Augustin, s'écrier: O Dieu infiniment juste, décidez que cet homme soit à moi, puisqu'il ne voulut pas être à vous » (S. Augustin (plutôt Paulin d'Aquilée, selon Glorieux, n. 40), Liber exhortationis, c. 62, PL 40, 1073). Puis leur propre conscience. « Elle rendra témoignage contre eux », dit saint Paul (Romains 2, 15). A leur tour, les murs de ces demeures, où les pécheurs ont offensé Dieu, se transforment eux-même en témoins et crient vengeance. « La pierre criera du milieu de la muraille » (Habacuc 2, 11). Enfin, comme dernier témoin, se lève le juge lui-même; car il était là, à chaque insulte que lui faisait le pécheur.

« C'est moi le juge et le témoin », dit le Seigneur (Jérémie 29, 23). Et saint Paul nous apprend qu'alors « le Seigneur illuminera le secret des ténèbres » (1 Corinthiens 4, 5). Il découvrira au genre humain tout entier les péchés les plus honteux et les plus secrets des réprouvés, ceux que les confesseurs eux-même ne connurent point. « Je te jetterai tes turpitudes à la face » (Nahum 3, 5). D'après le Maître des sentences et d'autres théologiens (Pierre Lombard, In Psalterio, Ps. 31, 1, Paris, 1541, fol. 66), les péchés des élus ne seront pas manifestés en ce jour, mais ils resteront couverts, selon cette parole de David: « Bienheureux ceux dont les iniquités ont été remises et les péchés couverts » (Psaume 31, 1). « Mais pour les péchés des réprouvés, le monde entier, dit saint Basile, les verra tous d'un seul coup d'oeil et comme dans un tableau » (S. Basile de Césarée (auteur incertain), Liber de vera virginitatis integritate, n. 30, PG 30, 730). Si, au jardin de Gethsémani, observe saint Thomas (S. Thomas d'Aquin (auteur incerain, cf. Opuscula theologica, t. 1, Turin 1954, XV), De humanitate Iesu Christi, opusc. 60, c. 25, Opera, t. 17, Rome, 1570, fol. 78. Même texte dans S. Augustin, Sur l'évangile de saint Jean, traité 112, n. 3, PL 35, 1931), Jésus Christ par ce seul mot: C'est moi, fit tomber à la renverse les soldats venus pour se saisir de lui, que sera-ce quand, du haut de son tribunal, il dira aux réprouvés: Je suis celui que vous avez tant méprisé? S'il eut tant de puissance au moment où il allait être jugé, que fera-t-il quand lui-même sera le Juge.

Et maintenant, la sentence va être prononcée. Jésus Christ tourne d'abord vers les élus et il leur adresse ces douces paroles: « Venez, les bénis de mon Père; possédez le royaume préparé pour vous depuis l'origine du monde »

(Matthieu 25, 34). Saint François d'Assise, ayant appris par révélation qu'il était prédestiné, ne se possédait plus de bonheur (Marc de Lisbonne, Chroniques de l'Ordre des Frères Mineurs, p. 1, liv. 1, ch. 60, t. 1, Venise, 1582, p. 97). Avec quelle joie par conséquent les justes entendront le souverain Juge leur dire: Venez, enfants de bénédiction, venez au royaume céleste!

Pour vous plus de peines, plus de craintes. Vous êtes sauvés et sauvés pour l'éternité. Je bénis le sang que j'ai répandu pour vous et je bénis les larmes que vous avez répandues sur vos péchés. Allons en paradis, où nous serons toujours ensemble durant toute l'éternité.

La très sainte Vierge Marie bénit, elle aussi, ses fidèles serviteurs et elle les invite à monter au ciel avec elle. Alleluia! Alleluia! S'écrient les élus; et c'est en poussant ce cri de joie qu'ils entrent en triomphe dans le ciel pour posséder Dieu, le louer et l'aimer à jamais.

Et nous, disent alors les réprouvés, en se tournant vers Jésus Christ, qu'allons-nous devenir, malheureux que nous sommes? Vous, leur répond le souverain Juge, puisque vous avez rejeté et méprisé ma grâce, « retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel » (Matthieu 25, 41). Oui, retirez-vous et allez-vous-en loin de moi. Je ne veux plus vous voir ni vous entendre. Maudits, partez et partez avec ma malédiction, puisque vous avez méprisé ma bénédiction. Et où donc Seigneur, où doivent-ils aller, ces misérables? Au feu, brûler corps et âme; dans l'enfer. Et pour combien d'années, et pour combien de siècles? Quoi! Des années et des siècles.

Au feu éternel! Pour toute l'éternité, tant que Dieu sera Dieu. La sentence est prononcée. Alors, dit saint Ephrem, les réprouvés font leurs adieux aux anges, aux saints, à leurs parents, et à la divine Mère: « Adieu, juste;

adieu, Croix; adieu, Paradis! Pères et enfants, adieu, puisque nous ne verrons plus jamais aucun de vous! A vous aussi, adieu, sainte Vierge Marie Mère de Dieu » (S. Ephrem, Sermo in... crucem et in secundum adventum, Opera, t. 2, Rome, 1743, p. 288). Au milieu de la vallée s'ouvre aussitôt un vaste abîme, où tombent tous ensemble démons et damnés; puis ils entendent, grand Dieu! Se fermer sur eux pour toute l'éternité ces portes qui ne doivent plus s'ouvrir à jamais, jamais, non jamais. O Péché maudit, voilà donc où, pour leur malheur éternel, tu conduiras un jour tant de pauvres âmes! Malheureuses ces âmes auxquelles est réservée une fin si lamentable!

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Mon sauveur et mon Dieu, quelle sera la sentence que vous prononcerez un jour sur moi? Si maintenant, mon Jésus, vous me demandiez compte de ma vie, qu'aurais-je à répondre, sinon que je mérite mille enfers? Oui, il n'est que trop vrai, mon bien-aimé Rédempteur, je mérite mille enfers. Mais, vous le savez, je vous aime, et je vous aime plus que moi-même; et si je vous ai tant offensé, vous le savez également, je le déplore et j'aimerais mieux avoir enduré tous les tourments que de vous avoir déplu. Vous condamnez, ô mon Jésus, les pécheurs obstinés;

mais vous ne condamnez pas ceux qui se repentent et qui veulent vous aimer. Me voici à vos pieds, le coeur plein de repentir. Ah! Faites-moi entendre la parole du pardon. Mais déjà vous me l'adressez par votre prophète: « Convertissez-vous à moi et je me convertirai à vous » (Zacharie 1, 3). Je quitte tout: je renonce à tous les plaisirs et à tous les biens du monde et je m'unis à vous de toutes les forces de mon âme, ô on bien-aimé Rédempteur. De grâce, recevez-moi dans votre coeur; là, embrasez-moi de votre amour, mais embrasez-moi tellement que je n'aie plus même la pensée de me séparer de vous. Mon Jésus, sauvez-moi et que mon salut soit de vous aimer toujours et de louer vos miséricordes. « éternellement je chanterai les miséricordes du Seigneur » (Psaume 88, 2). Marie, mon espérance, mon refuge, et ma mère, secourez-moi et obtenez-moi la sainte persévérance. Personne ne s'est perdu après avoir eu recours à vous. Je recours à vous; ayez pitié de moi.

VINGT-SIXIèME CONSIDéRATION

Des peines de l'enfer « Ceux-ci s'en iront à l'éternel supplice »

(Matthieu 25, 46)

PREMIER POINT

L'homme en péchant, fait un double mal: il se détourne de Dieu, le souverain Bien, et il se tourne vers les créatures. « Car, dit le Seigneur, mon peuple a fait deux maux: ils m'ont abandonné, moi, la source d'eau vive, et ils se sont creusé des citernes, des citernes rompues qui ne peuvent retenir les eaux » (Jérémie 2, 13). Puisque le pécheur se tourne ainsi vers les créatures, au mépris de Dieu, il sera de toute justice qu'en enfer ces mêmes créatures, le feu, les démons le tourmentent: voilà la peine du sens. Mais comme la plus grande faute, celle qui constitue proprement le péché, consiste à se détourner de Dieu, par suite la plus grande peine des damnés, celle qui fera vraiment leur enfer, ce sera la peine du dam, ou la peine qui résulte de la perte de Dieu.

Considérons d'abord la peine du sens. Il est de foi que l'enfer existe. C'est au centre de la terre que se trouve cette prison destinée à punir les pécheurs révoltés contre Dieu. Qu'est-ce que l'enfer? « Le lieu des tourments », comme l'appelle le mauvais Riche qui s'y trouve(Luc 16, 28). Lieu de tourments, où tous les sens et toutes les puissances du réprouvé ont à subir chacun son supplice spécial, et chaque sens sera d'autant plus tourmenté qu'il aura servi davantage à l'offense de Dieu. « Par où quelqu'un a péché, c'est par là qu'il est tourmenté » (Sagesse 11,17). « Autant il a été dans les délices, autant infligez-lui de tourments » (Apocalypse 18,7). La vue sera tourmentée par les ténèbres. Terre ténébreuse et « couverte des ombres de la mort », dit Job (Job 10, 21). Quelle compassion n'éprouvons-nous pas à savoir qu'un malheureux est enfermé pour la vie, pour quarante, pour cinquante ans dans un obscur cachot! L'enfer est un cachot, fermé de toutes part, où jamais ne pénétrera le moindre rayon de soleil ni aucune autre lumière. « Durant toute l'éternité il sera privé de lumière »

(Psaume 48, 20). En ce monde le feu éclaire: mais en enfer il sera tout obscur. « La voix du Seigneur partage en deux la flamme du feu » (Psaume 28, 7), c'est à dire, selon l'explication de saint Basile (S. Basile de Césarée, Homélie sur le Psaume 33, n. 8, PG 29, 371), le Seigneur séparera le feu d'avec sa lumière, de telle sorte qu'il ne fera plus l'office d'éclairer, mais seulement de brûler; et comme le dit plus brièvement Albert le Grand (S. Albert le Grand, Summa theologica, p. II, qu. 2, Opera, t. 18, Lyon, 1651, p. 85), il séparera la clarté de la chaleur. De ce feu sortira une fumée, qui formera, pour aveugler les damnés, cet ouragan de ténèbres dont parle saint Jude: « Une tempête de ténèbres leur est réservée pour l'éternité » (Jude 13). A quoi saint Thomas ajoute que les réprouvés auront bien quelque lumière, mais « seulement ce qu'il faudra pour leur faire voir tout ce qui est de nature à les torturer (S. Thomas D'Aquin, Somme théologique, Supplément, qu. 97, art. 4, c: « L'enfer sera disposé en vue de procurer la plus grande souffrance des damnés. La lumière et les ténèbres y seront donc dans la mesure où ils procurent le plus de souffrance... absolument parlant, ce lieu est ténébreux. Pourtant, par une disposition divine, il y a là assez de lumière pour qu'on puisse voir ce qui peut faire souffrir l'âme » (RJ, trad. Réginald-Omez, pp. 387-377). C'est ainsi qu'à ce faible rayon de lumière ils apercevront la laideur des autres damnés et qu'ils verront les démons prendre les formes les plus horribles et les plus épouvantables.

L'odorat aura son tourment. Quel supplice d'être enfermé dans un chambre avec un cadavre putréfaction! « De leurs cadavres, dit Isaïe, s'élèvera une odeur fétide »

(Isaïe 34,3). Le damné est contraint de rester parmi ces millions et ces millions de damnés, tous vivants pour souffrir et néanmoins à l'état de cadavres par l'infection qu'ils exhalent. D'après saint Bonaventure, si le corps d'un réprouvé était rejeté sur la terre, il suffirait, par son odeur infecte, à faire mourir tous les hommes. (Plusieurs auteurs anciens citent fréquemment ce texte mais sans jamais donner de référence à une oeuvre précise de S. Bonaventure.) Après cela, des insensés viendront nous dire: Si je vais en enfer, je n'y serai pas seul. Les malheureux! Plus il y a de monde dans l'enfer, plus on y souffre. « Réunis tous ensemble, ces malheureux, dit saint Thomas, loin de soulager leur misère, ne feront que l'aggraver » (S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Supplément, qu. 89, art. 4, c: « Cela ne réduit en rien la peine des démons, car en tourmentant les autres, ils sont tourmentés eux-mêmes. La société de ces malheureux ne diminue pas leur malheur, elle l'augmente » (RJ, trad. Réginald-Omez, p. 68-69). En effet tout contribue à les faire souffrir davantage: cette infection, les hurlements et aussi l'étroitesse de leur prison. Car dans l'enfer ils sont entassés, comme les brebis qui se pressent pendant l'hiver les unes contre les autres. « Ils sont jetés en enfer comme des brebis », dit David (Psaume 48, 15). Bien plus, ils y sont entassés, comme des raisins qu'on foule dans le pressoir. « Son pied foule le pressoir du vin de la fureur et de la colère de Dieu » (Apocalypse 19, 15).

De là résulte un nouveau supplice: celui de l'immobilité.

« Qu'ils deviennent immobiles comme la pierre » (Exode 15, 16). Par conséquent, dans quelque position que le damné tombe en enfer, au jour du jugement général, il devra la garder sans pouvoir jamais changer de place, ni même remuer le pied ou la main, tant que Dieu sera Dieu.

L'ouïe sera tourmentée par les hurlements continuels et les lamentations de tous ces misérables désespérés, outre que les démons ne cesseront de faire le vacarme le plus assourdissant. « Des bruits terribles retentiront toujours à leurs oreilles », dit Job (Job 15, 21). Pour quelqu'un qui veut dormir, quel supplice n'est-ce pas d'entendre sans cesse un malade qui se lamente, un chien qui aboie, un enfant qui pleure? Malheureux réprouvés! Il leur faut entendre sans cesse et durant toute l'éternité les clameurs et les hurlements de tant de suppliciés. Pour le goût, le supplice de la faim. Dévorante est la faim qu'endure le damné. « Comme des chiens affamés, dit l'écriture, ainsi souffriront-ils de la faim » (Psaume 58, 15). Mais jamais le damné n'aura même une miette de pain. De plus, telle est sa soif que toute l'eau de l'océan ne suffirait pas pour l'étancher. Mais il n'en recevra pas une seule goutte. Une goutte! Le Mauvais Riche la demandait, mais il ne l'a pas encore obtenue; et jamais, jamais il ne l'obtiendra.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Seigneur, voici à vos pieds un malheureux, coupable d'avoir si peu tenu compte de votre grâce et de vos châtiments. Quel serait à présent mon malheur, ô mon Jésus, si vous n'aviez pas eu pitié de moi! Depuis combien d'années je serais plongé dans cette fournaise horrible où brûlent déjà tant d'autres pécheurs! Ah! Mon Rédempteur, comment cette pensée ne m'enflamme-t-elle pas d'amour pour vous? Et comment pourrais-je jamais songer à vous offenser encore? De grâce, qu'il n'en soit pas ainsi, ô Jésus Christ, ô mon Dieu! Faites-moi plutôt mourir mille fois. Puisque vous avez commencé l'oeuvre, achevez-là. Vous m'avez tiré du bourbier de mes nombreux péchés et vous m'avez appelé avec tant d'amour à vous aimer. Faites que j'emploie entièrement à votre service tout ce temps que vous m'accordez. Ah! Comme les damnés désireraient un jour, une heure de ce temps que me donne votre miséricorde. Et moi, que ferai-je? Vais-je continuer à le dissiper en choses qui vous déplaisent? Ne le permettez pas, ô mon Jésus; je vous en supplie par les mérites de ce sang qui m'a jusqu'ici délivré de l'enfer. Je vous aime, ô Bien suprême; et, parce que je vous aime, je me repens de vous avoir offensé. Non, je ne veux plus vous offenser, mais toujours vous aimer.

Ma Reine et ma Mère, ô Marie, priez Jésus pour moi et obtenez-moi le don de la persévérance et de son saint amour.

DEUXIèME POINT

De toutes les peines que le damné souffre dans ses sens, la plus cruelle c'est celle du feu, qui affecte le toucher. « La chair de l'impie, dit l'Ecclésiastique, aura pour bourreaux le feu et le ver » (Ecclésiastique 7, 17). Aussi, dans la sentence finale, le Seigneur en fait-il mention à part: « Retirer-vous de moi, maudits, allez au feu éternel » (Matthieu 25, 41).

Même en ce monde, la peine du feu est la plus grande de toutes les peines. Et pourtant notre feu et le feu de l'enfer diffèrent tellement que, mis à côté l'un de l'autre, le premier ne conserve plus que l'apparence du feu; et, comme dit saint Augustin, « ce n'est du feu qu'en peinture » (S. Augustin, Sur le Psaume 49, n. 7, PL 36, 569 (Vivès, t. 12, p. 465)). Saint Vincent Ferrier ajoute qu'auprès du feu de l'enfer, le nôtre perd toute sa chaleur (S. Alphonse fait référence à une pensée chère à S. Vincent Ferrier qui parle souvent du feu « intolérable » et « inextinguible » de l'enfer. Cf., par exemple, Sermones oestivales, Venise, 1573, pp. 195, 230, 472, 478). La raison en est que Dieu à crée le feu d'ici-bas pour notre utilité, tandis que le feu de l'enfer, il l'a formé tout exprès pour tourmenter. « Autre est le feu qui sert aux usages de l'homme, dit Tertullien, autre le feu qui sert à la justice de Dieu » (Tertullien, Apologétique, c. 48, 14-15, PL 1, 527-528). C'est au souffle de la colère que ce feu vengeur s'alluma, comme Dieu le déclare lui-même: « Un feu s'est allumé dans ma fureur »

(Jérémie 15, 14). Aussi Isaïe l'appelle-t-il un esprit d'ardeur: « Vienne le Seigneur laver les souillures par un esprit d'ardeur » (Isaïe 4, 4). Le damné ne sera pas seulement exposé au feu, mais plongé dans le feu: « Maudits, allez dans le feu éternel ». Aussi le malheureux damné sera tout environné de flammes, comme le bois dans une fournaise. Il aura donc un abîme de feu sous ses pieds, un abîme de feu par-dessus la tête; un abîme de feu autour de lui. Ce qu'il touche, ce qu'il voit, ce qu'il respire, c'est du feu, rien que du feu. Il sera dans le feu, comme le poisson dans l'eau. Que dis-je? Non content de l'entourer, le feu, pénétrant à l'intérieur, ira tourmenter le damné jusque dans ses entrailles. Son corps ne sera plus que du feu, en sorte que les entrailles lui brûleront dans le corps, le coeur dans la poitrine, le cerveau dans la tête, le sang dans les veines, la moelle même dans les os. « O Dieu!

S'écrie le Roi Prophète, vous en ferez autant de fournaises embrasées. » (Psaume 20, 10). Voilà donc ce que deviendra chaque damné: une fournaise ardente au dedans de lui-même.

Combien de personnes qui ne voudraient pour rien au monde voyager par un chemin exposé aux rayons du soleil, demeurer dans une chambre trop chauffée, supporter une étincelle qui jaillit d'un cierge, d'une bougie. Et ces mêmes personnes ne craignent pas le feu de l'enfer! « Qui de vous, s'écrie Isaïe, pourra séjourner dans ce feu dévorant? » « Isaïe 23, 14). Oui, dévorant;

car de même qu'une bête féroce dévore un chevreau, ainsi le feu de l'enfer dévore le damné; il dévore, mais sans jamais le faire mourir. « Continue, dit saint Pierre Damien s'adressant à l'impudique, continue, ô insensé, à tenter ta chair. Un jour viendra, ou plutôt une nuit, où tes impuretés se changeant en une poix brûlante raviveront dans tes entrailles et rendront d'autant plus terrible la flamme qui te brûlera sans cesse en enfer » (S. Pierre Damien, De caelibatu sacerdotum, c. 3, 145, 385). Saint Jérôme ajoute que ce feu fera ressentir tous les tourments, toutes les douleurs que l'on souffre sur cette terre, douleurs de côté, de tête, d'entrailles, de nerfs. « Par le seul supplice du feu, dit-il, les pécheurs subissent en enfer tous les supplices ». (S. Jérôme selon G. Mansi, Bibliotheca moralis praedicabilis, tr. 34, disc. 7, t. 2, Venise, 1703, p. 614. Mansi renvoie à une lettre de S. Jérôme à Pammachius, mais le texte cité ne se trouve dans aucune lettre authentique.) Il n'y a même pas jusqu'au supplice du froid que ce feu ne fasse endurer. « Que le damné, dit Job, passe du froid le plus glacial à la plus excessive chaleur » (Job 24, 19)! Mais, qu'on y fasse attention, toutes ces tortures d'ici-bas ne sont qu'une ombre, d'après saint Jean Chrysostome, en comparaison des peines de l'enfer. « Entassez flammes sur flammes, aiguisez le fer; comparés à ceux de l'enfer, que sont ces supplices?

Une ombre légère », répond le saint docteur.

(S. Jean Chrysostome, Homélie 31 sur l'épître aux Romains, n. 5, PG 60, 674: « Car enfin de quel mal prétendez-vous me parler? De la pauvreté, de la maladie, de la captivité, de la mutilation de nos corps? Mais tous ces maux ne sont que risibles, comparés à l'autre châtiment » (JEA, t. 10, p. 421)).

Chaque puissance de l'âme aura pareillement son tourment à part. Le damné sera tourmenté dans sa mémoire par le souvenir des années que le ciel lui donna pour se sauver et qu'il fit servir à se perdre, et des grâces qu'il reçut de Dieu et dont il ne voulut pas profiter. Il sera tourmenté dans son intelligence, parce qu'il comprendra d'une part la grandeur du bien qu'il a perdu en perdant le ciel et Dieu, et d'autre part, son impuissance de jamais les recouvrer. Il sera tourmenté dans sa volonté, en voyant que de toutes ses demandes aucune ne sera plus exaucée. « Le désir des pécheurs périra » (Psaume 111, 10). Le malheureux! Jamais il n'aura rien de ce qu'il désire et toujours il aura ce qu'il abhorre, c'est-à-dire ces éternels supplices. Il voudrait sortir de ces tourments et trouver la paix; mais sans cesse il sera tourmenté et jamais il n'aura la paix.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Mon Jésus, c'est votre sang et c'est votre mort qui font toute mon espérance. Vous avez voulu mourir pour me délivrer de la mort éternelle, mais moi, misérable que j'étais, tant de fois j'ai mérité l'enfer! Et pourtant, Seigneur, à qui donc avez-vous fait part, plus qu'à moi, des mérites de votre Passion? Je vous en conjure, ne me laissez pas vivre plus longtemps, oublieux des grâces sans nombre que vous m'avez faites. Vous m'avez délivré du feu de l'enfer parce que vous ne voulez pas que je brûle de ce feu horrible, mais bien du feu si doux de votre amour. Aidez-moi donc afin que je puisse répondre à votre désir.

Si je me trouvais maintenant en enfer, je ne pourrais plus vous aimer. Je vous aime, ô Bonté infinie; je vous aime, ô mon Rédempteur, qui m'avez tant aimé. Comment ai-je pu vivre si longtemps sans penser à vous? Vous au contraire, vous n'avez jamais cessé de penser à moi; soyez-en béni, Seigneur! Car si vous m'aviez oublié, ou bien je serai maintenant dans l'enfer ou bien je n'aurais pas la douleur de mes péchés. Cette douleur que je ressens de vous avoir offensé, ce désir que j'éprouve de vous aimer beaucoup sont des dons de votre bonté et me prouvent que votre grâce continue à m'assister. Je vous en remercie, ô mon Jésus!

Désormais j'espère vous consacrer tout le reste de ma vie. Je renonce à tout. Je ne veux plus penser qu'à vous servir et à vous plaire. Rappelez-moi toujours l'enfer que j'ai mérité et les grâces que vous m'avez faites. Ne permettez pas que j'aille de nouveau vous trahir et me condamner moi-même à cet affreux abîme.

Sainte Mère de Dieu, priez pour moi, pauvre pécheur.

C'est votre intercession qui m'a délivré de l'enfer. Qu'elle me délivre également, ô ma mère, du péché qui seul peut de nouveau me condamner à l'enfer.

TROISIèME POINT

Mais toutes ces peines ne sont rien, comparées à la peine du dam. Ténèbres, infections, hurlements, feu dévorant, tout cela ne fait pas l'enfer. Ce qui fait l'enfer, c'est le malheur d'avoir perdu Dieu. « Qu'on ajoute tourments à tourments, dit saint Bruno, qu'importe, s'il n'y avait pas la privation de Dieu » (G. Mansi, Bibliotheca moralis praedicabilis, tr. 34; disc. 22, t. 2, Venise, 1703, p. 646, attribue ce texte à saint Bruno). « Mettez mille enfers, dit également saint Jean Chrysostome, vous n'aurez encore rien de comparable à la peine du dam » (S. Jean Chrysostome, Homélie 13 sur l'épître aux Philippiens, ch. 4, n.

4, PG 62, 280: « Multipliez tant qu'il vous plaira les douleurs de l'enfer, vous n'aurez pas encore la douleur, l'angoisse d'une âme à cette heure terrible où l'univers s'ébranle... »

(JEA, t. 11, p. 86)). Et saint Augustin ajoute que si les damnés jouissaient de la vue de Dieu, ils ne sentiraient plus aucune peine et l'enfer se changerait en paradis. (S. Augustin (auteur inconnu, selon Glorieux,n. 40), De triplici habitaculo, c. 4, PL 40, 995). Pour comprendre quelque peu la peine du dam, représentons-nous, par exemple, une personne qui vient de perdre une pierre précieuse d'une valeur de cent écus. Assurément elle a un grand chagrin. Mais si le diamant vaut deux cents écus, son chagrin croît d'autant. Bref, plus est considérable la valeur de l'objet perdu, plus aussi est grande la peine qu'on ressent de sa perte. Or, quel bien le damné a-t-il perdu? Un bien infini qui est Dieu. C'est pourquoi il ressent en quelque sorte une peine infinie, ainsi que s'exprime saint Thomas: « La peine du damné est infinie, parce qu'il y a pour lui perte d'un bien infini ». (S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, la - IIae, qu. 87, art. 4, c: « Ce qui correspond à l'éloignement de Dieu dans le péché, c'est la peine du dam, laquelle est infinie comme cet éloignement, puisqu'elle est la perte d'un bien infini, c'est-à-dire de Dieu même » (RJ, trad. R. Bernard, p.188)).

Les saints sont les seuls ici-bas à redouter cette peine.

« Autant, dit saint Augustin, elle est sensible à ceux qui aiment Dieu, autant elle est étrangère à ceux qui la méprisent » (S. Augustin, Sur le Psaume 49, n. 7, PL 36, 569 (Vivès, t. 12, p. 465)). Saint Ignace de Loyola disait: « Seigneur, je consens à tout, excepté au malheur de me trouver séparé de vous! » (Orlandini, Historia Societatis Iesu, lib. 10, n. 55-62, Rome, 1615, p. 318). Quant aux pécheurs, ils ne comprennent rien à cette peine, eux qui, de gaieté de coeur, passent des mois et des années loin de Dieu parce qu'ils vivent dans les ténèbres. Mais à la mort, ils devront reconnaître la grandeur du bien qu'ils perdent. Au sortir de cette vie, l'âme comprend sur-le-champ que Dieu est sa fin suprême. « Libre des entraves du corps, dit saint Antonin, elle voit que Dieu est le souverain bien et qu'elle a été créée pour lui » (S. Antonin de Florence, Summa theologica, p. I, tit. 5, c. 3 3, t. 1, Vérone, 1740, p. 402). La voilà donc qui s'élance aussitôt pour le posséder. Mais si elle est en état de péché, Dieu la repousse. Qu'un chien, tenu à la chaîne, aperçoive un lièvre, quels efforts ne fait-il pas pour rompre sa chaîne et s'élancer sur sa proie? Ainsi l'âme, à sa sortie du corps, est naturellement attirée vers Dieu; mais le péché la tient au loin et la jette dans l'enfer. « Vos iniquités ont mis une séparation entre vous et votre Dieu » (Isaïe 59,2). L'enfer est donc tout entier dans cette première parole de la sentence de condamnation: « Maudits, retirez-vous de moi ». Allez, dira Jésus Christ, je ne veux pas que vous voyiez jamais ma face. « Que l'on parle de mille enfers, s'écrie saint Jean Chrysostome, jamais on ne dira quel est le malheur de celui qui devient pour Jésus Christ un objet d'horreur » (S. Jean Chrysostome, Homélie 23 (al.

24) sur saint Matthieu, n. 8, PG 57, 317: « L'enfer est sans doute une chose terrible; cependant dix mille enfers ensemble ne seraient encore rien en comparaison de ces autres maux: d'être chassé de la gloire, d'être haï de Jésus Christ, d'entendre de sa bouche: Je ne vous connais pas » (JEA, t. 7, p. 199)). Quand David fit signifier à son fils Absalon de ne plus paraître en sa présence, ce fut pour le jeune prince une telle douleur qu'il répondit: « Dites à mon père qu'il me permette de voir sa face ou qu'il me donne la mort » (2 Samuel 14, 32). Philippe II (L. Siniscalchi, La scienza della salute, médit. 5, p. 2, Padoue, 1773, p. 136), voyant un grand de sa cour se tenir avec irrévérence dans l'église, lui dit: Ne paraissez plus devant moi. Ce seigneur en conçut un tel chagrin que, rentré chez lui, il mourut de douleur. Que sera-ce donc quand, à l'heure de la mort, Dieu dira au réprouvé: Retire-toi; je ne veux plus te voir? « Je lui cacherai ma face; et tous les maux viendront fondre sur lui » (Deutéronome 31, 17). Vous n'êtes plus à moi, dira Jésus Christ aux réprouvés dans la vallée de Josaphat, et je ne suis plus à vous. « Et Dieu dit: Voici son nom; nomme-le celui qui n'est plus mon peuple; parce que vous n'êtes plus mon peuple et que moi je ne serai plus rien pour vous » (Osée 1, 9).

Quelle douleur pour un fils, une épouse, de dire à son père, à son époux expirant: Mon père, mon époux, je ne vous verrai plus! Si en ce moment nous entendions une âme damnée gémir et se lamenter, et que nous lui disions:

O âme, pourquoi verses-tu tant de larmes? Certainement elle ne nous répondrait que par ces mots: Je pleure parce que j'ai perdu Dieu et que jamais je ne le verrai. La malheureuse! Si du moins elle pouvait aimer Dieu dans l'enfer et se résigner à la divine volonté!

Si elle le pouvait, l'enfer ne serait plus l'enfer. Mais non; elle ne peut, infortunée qu'elle est, se résigner à la volonté de Dieu; parce qu'elle s'est constituée l'ennemie de cette divine volonté. Elle ne peut pas non plus aimer son Dieu; mais elle le hait et toujours le haïra; et ce sera son enfer de reconnaître Dieu pour le Bien suprême et de se voir forcée de le haïr dans le temps même où elle comprend qu'il est digne d'un amour infini. « Je suis ce pervers privé de l'amour de Dieu »:

ainsi répondit le démon à sainte Catherine de Gênes, quand celle-ci lui demanda qui il était. (F. Pepe, Discorsi in lode di Maria SS... t . 2, Naples, 1756, p. 228. Cf. C. Marabotto-E. Vernazza, Vita... di S. Caterina Fiesca Adorna, c. 14, n. 12, Padoue, 1743, pp. 59-60) Le réprouvé haïra et il maudira Dieu; en maudissant Dieu, il maudira tous les bienfaits qu'il a reçus de Dieu: la Création, la Rédemption, les sacrements; spécialement le Baptême et la Pénitence et surtout le très Saint Sacrement de l'autel. Il maudira tous les anges et tous les saints, mais surtout son Ange Gardien et ses saints Patrons, et plus particulièrement encore la très sainte Mère de Dieu. Mais ses plus furieuses malédictions seront pour les trois Personnes Divines et en particulier pour le Fils de Dieu, qui s'immola sur la croix afin de le sauver et dont il maudira les plaies, le sang, les douleurs et la mort.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Mon Dieu, vous êtes donc mon souverain Bien, un Bien infini! Et moi, j'ai consenti tant de fois à vous perdre. Je savais qu'en péchant je vous causais la plus grande des peines et que je perdais votre grâce; néanmoins j'ai péché. Si je ne vous voyais pas attaché à la croix, donnant votre vie pour moi, non certes, ô Fils de Dieu! Je n'aurai pas l'audace de vous demander ni d'espérer de vous mon pardon. Père éternel, ne jetez pas les yeux sur moi, mais sur votre Fils bien-aimé, qui vous demande pour moi grâce et miséricorde, exaucez-le et pardonnez-moi. A cette heure, je devrais depuis tant d'années me trouver en enfer, sans espérance de pouvoir jamais vous aimer ni recouvrer votre grâce que j'ai perdue. Mon Dieu, je me repens par-dessus toutes choses de vous avoir outragé au point de renoncer à votre amitié et de mépriser votre amour, et cela pour les misérables plaisirs de ce monde. Ah! Que ne suis-je mort plutôt mille fois! Et comment ai-je pu venir à cet excès d'aveuglement et de folie? Soyez béni, Seigneur, de me donner le temps nécessaire pour réparer le mal que j'ai fait. Puisque, par votre miséricorde, je me vois hors de l'enfer et que je puis encore vous aimer. Non, je ne veux plus différer de me convertir et de me donner tout à vous. Je vous aime, Bonté infinie; je vous aime, ma vie, mon trésor, mon amour, mon tout. Rappelez-moi sans cesse, Seigneur, l'amour que, vous m'avez porté et l'enfer où je devrais me trouver, afin que cette pensée m'anime sans cesse à vous offrir des actes d'amour et à vous dire continuellement: Je vous aime, je vous aime, je vous aime.

O Marie, ma Reine, mon Espérance et ma Mère, si j'étais en enfer, je ne pourrais plus vous aimer. Je vous aime, ô ma Mère, et j'espère que, grâce à votre secours, je ne cesserai plus de vous aimer, vous et mon Dieu. Aidez-moi; priez Jésus pour moi.

VINGT-SEPTIèME CONSIDéRATION

éternité de l'enfer

« Et ceux-ci s'en iront à l'éternel supplice »

(Matthieu 25, 46)

PREMIER POINT

Si l'enfer n'était pas éternel, ce ne serait pas l'enfer. Une souffrance qui ne dure pas longtemps n'est pas une grande souffrance. A ce malade on perce un abcès, à cet autre on brûle un membre gangrené; certes, la douleur est vive; mais, comme elle passe vite, ce n'est pas un grand tourment. Au contraire quelle souffrance ne serait-ce pas, si l'une ou l'autre de ces deux opérations se prolongeait durant toute une semaine, tout un mois? Quand la douleur dure longtemps, fut-elle légère, comme un mal d'yeux, un mal de dents, elle devient insupportable; et que serait-ce si elles duraient un mois, une année? Que sera-ce donc de l'enfer? Car ce n'est pas la même comédie ni la même musique, qu'on y entend toujours;

ce n'est pas un simple mal d'yeux ou de dents qu'il s'agit d'endurer; et ce n'est pas seulement au supplice de la taille ou du fer rougi qu'on se voit condamné; en enfer se trouvent réunis tous les tourments et toutes les douleurs. Et pour combien de temps? Pour toute l'éternité. « Ils seront tourmentés jour et nuit dans les siècles des siècles » (Apocalypse 20, 10).

L'éternité de l'enfer est de foi. Ce n'est pas là une opinion quelconque, mais une vérité, fréquemment attestée par Dieu dans les Saintes écritures: « Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel... Ceux-ci s'en iront à l'éternel supplice » (Matthieu 25, 41-46). Ils subiront les peines de la perdition éternelle » (2 Thessaloniciens 1, 9).

« Tous seront salés par le feu » (Marc 9, 48). Comme le sel conserve les aliments, ainsi le feu de l'enfer tourmente les damnés, de telle sorte qu'à l'instar du sel il leur conserve la vie. « Là, dit saint Bernard, le feu consume de manière à conserver toujours ». (S. Bernard de Clairvaux (plutôt Hugues de Saint-Victor ou un auteur inconnu, selon Glorieux, n. 184), Méditations pieuses..., ch. 3, n. 10 PL 184, 491).

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Mon Dieu, si vous m'aviez envoyé en enfer, comme je l'ai déjà tant de fois mérité, et qu'ensuite vous m'en eussiez fait sortir par votre miséricorde, quelles obligations je vous aurais et quelle vie sainte je me serais empressé de mener! Et maintenant que, par votre miséricorde bien plus grande, vous m'avez empêché de tomber en enfer, que ferais-je? Vais-je de nouveau vous offenser et provoquer votre colère pour qu'enfin vous m'envoyiez brûler dans cette prison, où brûlent déjà tant de rebelles, moins coupables que moi? Hélas!

Oui, mon Rédempteur telle a été ma conduite par le passé: dans votre miséricorde, vous me donniez du temps;

et moi, au lieu de l'employer à pleurer mes péchés, je l'employais à vous irriter davantage. Bénie soit votre bonté infinie de m'avoir tant supporté! Si elle n'était pas infinie, comment aurait-elle pu me souffrir? Je vous remercie donc de m'avoir attendu avec tant de patience jusqu'à ce jour, mais surtout je vous remercie de m'accorder en ce moment votre lumière et de me montrer ainsi ma folie et le tort que j'ai eu de vous outrager par tant de péchés. Mes péchés, je les déteste, ô mon Jésus, et je m'en repens de tout mon coeur. Pardonnez-moi par les mérites de votre Passion et assistez-moi de votre grâce afin que je ne vous offense plus. J'ai bien lieu de craindre que désormais vous ne m'abandonniez dès mon premier péché mortel!

Seigneur, je vous en prie, ranimez dans mon coeur cette trop juste crainte chaque fois que le démon viendra de nouveau me pousser au péché. O mon Dieu! Je vous aime et je ne veux plus vous perdre; assistez-moi de votre grâce.

Vous aussi, ô très sainte Vierge Marie, aidez-moi;

faites que dans mes tentations, je recoure toujours à vous, afin que je ne perde plus mon Dieu. O Marie, vous êtes mon Espérance.

DEUXIèME POINT

Quand on entre en enfer, c'est pour toute l'éternité.

On n'en sort jamais plus. Cette pensée faisait trembler David. « Que l'abîme ne m'engloutisse pas, disait-il, et que le puits ne ferme pas sa bouche sur moi. » (Psaume 68, 16). Le réprouvé n'est pas plutôt tombé dans cet abîme de tourments que l'ouverture se ferme et se ferme pour toujours. En enfer il y a une porte pour entrer, et il n'y en a pas pour sortir; et, comme dit Eusèble d'Emèse, « on y descend, mais jamais on ne remonte »

(Eusèbe d'Emèse (ou Eusèbe le Gaulois), Homélie 3 sur l'épiphanie, Opéra, Paris, 1575, fol. 247. Sur l'attribution de ces homélies à Eusèbe d'Emèse ou Eusèbe le Gaulois, voir PG 86, 287-291, 461-464); et c'est ainsi qu'il explique les paroles du Psalmiste: « que le puits ne ferme pas sa bouche sur moi »; car, au fur et à mesure qu'il engloutit ses victimes, le gouffre se ferme en haut et ne s'ouvre qu'en bas. Tant que le pécheur conserve un souffle de vie, on peut toujours espérer sa conversion; mais si la mort vient à le frapper dans l'état de péché, toute espérance s'évanouit. « Quand la mort sera venue, il n'y aura plus pour l'impie aucune espérance » (Proverbes 11, 7). Si du moins les damnés pouvaient se bercer de quelques fausses espérances et trouver ainsi un certain allégement à leur désespoir. Voyez ce malheureux, tout couvert de plaies et abandonné sur son lit de douleur. En vain les médecins désespèrent de le guérir, lui se nourrit d'illusions et il se console encore: Qui sait, se dit-il, si on ne finira pas par trouver quelque médecin ou quelque remède capable de me guérir? Le malheureux, condamné aux galères pour toute sa vie, trouve également le moyen de se consoler: Qui sait, pense-t-il, ce qui peut arriver et si je ne verrai pas tomber mes chaînes? Le damné pourrait-il, lui aussi, se flatter au moins d'une fausse espérance et se dire en lui-même: Qui sait si je ne sortirais pas un jour de cette prison? Non; en enfer il n'y a nulle espérance, ni vraie, ni fausse; ce terme: qui sait? N'y a pas cours. « Je te poserai, dit Dieu, devant ta propre face » (Psaume 49, 21). Le malheureux aura toujours écrite devant ses yeux la sentence qui le condamne à gémir toujours dans cet abîme de tourments. « Ils s'éveilleront, les uns pour la vie éternelle, et les autres pour l'opprobre, afin qu'ils l'aient toujours sous les yeux » (Daniel 12, 2). Conséquemment ce que le damné souffre, il le souffre non pas instant par instant, mais à chaque moment il endure la peine de l'éternité;

car, se dit-il, ce que je souffre actuellement je dois toujours le souffrir! « Oui, s'écrie Tertullien, ils supportent le poids de l'éternité ». (Tertullien, Apologétique, c. 48, PL 1, 527).

Adressons donc au Seigneur la prière de saint Augustin:

« Brûlez, taillez; frappez sans pitié dans le temps afin que vous m'épargniez dans l'éternité »

(La phrase, citée par beaucoup d'auteurs ascétiques, ne se trouve pas telle quelle chez S. Augustin. Mais on y trouve l'idée dans: Sur le Psaume 33, sermon 2, n. 20, PL 36, 139; Sermon 70, n. 2, PL 38, 443). Les châtiments de cette vie passent; mais ceux de l'autre vie ne passeront jamais. « Vos flèches traversent l'air, la voix de votre tonnerre roule comme dans une roue » (Psaume 76, 18-19). Redoutons les châtiments de l'autre vie; oui, redoutons cette voix du tonnerre divin, c'est-à-dire cette sentence de l'éternelle damnation qui sortira de la bouche du Juge suprême au jour du jugement général pour frapper les réprouvés: « Retirez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel ». Il est dit: comme dans une roue. La roue est la figure de l'éternité; car on n'en trouve pas le bout. « Voilà que j'ai tiré de son fourreau mon glaive irrévocable » (Ezéchiel 21, 5). Grand sera le supplice de l'enfer; mais ce qui doit surtout nous épouvanter, c'est son irrévocable durée.

Eh quoi, dira quelque incrédule, est-ce là de la justice? Comment, pour un péché d'un instant une peine est éternelle! Et moi, je dis: Comment le pécheur peut-il, précisément pour un plaisir d'un instant, avoir l'audace d'offenser un Dieu d'une Majesté infinie? Même auprès des tribunaux de la terre, la peine ne se mesure pas à la durée, mais à la qualité du délit. « Bien qu'un homicide se commette en un clin d'oeil, dit saint Thomas, ce n'est pourtant pas une peine d'un instant qu'on lui applique » (S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, la – IIae, u. 87, art. 3, ad. 1: « Aussi bien dans les jugements de Dieu que dans ceux des hommes, la peine est, quant à sa rigueur, proportionnée au péché. Mais... dans aucun jugement, il n'est requis que la peine soit égale à la faute quant à la durée.

Car, parce que l'adultère ou l'homicide se commettent en un moment, ce n'est pas une raison de les châtier par une peine d'un moment » (RJ, trad. R. Bernard, p. 184)). Pour un péché mortel, c'est encore trop peu d'un enfer. Car l'offense, faite à une Majesté infinie, appelle un châtiment infini. « Tout péché mortel fait à Dieu une injure infinie, dit saint Bernardin de Sienne, et pour une injure infinie il faut une peine infinie » (S. Bernardin de Sienne, Quadragesimale de Evangelio aeterno, sermon 12, a. 2, c. 2, Opera, t. 3, Quaracchi, 1956, p. 237). Mais, parce que la créature ne peut endurer une peine infinie en intensité, c'est justice, dit le docteur Angélique, que Dieu rende cette peine infinie en durée. (S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Supplément, qu. 99, art. 1, c (RJ, trad. Réginald-Omez, p. 450)).

Outre cela, cette peine doit nécessairement être éternelle, d'abord parce que le damné ne peut plus satisfaire pour son crime. Ici-bas, le pécheur peut, en faisant pénitence, satisfaire dans la mesure que les mérites de Jésus Christ lui sont appliqués. Mais il n'y a plus pour le damné aucune application des mérites de Jésus Christ. C'est pourquoi, lui-même ne pouvant apaiser Dieu et son péché devenant ainsi éternel, éternelle aussi doit être sa peine.

« Dieu ne recevra pas de satisfaction et le pécheur sera éternellement dans la douleur » (Psaume 48, 8). De là cette parole de Vincent de Beauvais: « Toujours il y aura lieu de punir la faute et jamais il y aura moyen de l'expier » (Vincent de Beauvais, Speculum morale, lib. 2, p. 3, dist. 3, Venise, 1591, p. 147). Car, remarque saint Antonin, en enfer le pécheur ne peut se repentir, et par conséquent Dieu reste toujours irrité contre lui. (S. Antonin de Florence, Summa theologica, p. 4, tit. 14, c. 5, 2, t. 4, Vérone, 1740, col. 792). « Peuple, s'écrie Malachie, peuple, contre lequel Dieu s'est irrité à jamais » (Malachie 1, 4). J'ajoute ceci: encore que Dieu voulût accorder le pardon, le pécheur n'en voudrait pas, parce que sa volonté est obstinée et confirmée dans la haine de Dieu. « Bien loin que les réprouvés s'humilient jamais, dit Innocent III, la malignité de leur haine ira toujours en augmentant » (Innocent III, De contemptu mundi, lib. 3, c. 10, PL 217, 741). Et saint Jérôme ajoute: « Ils sont en proie au plus insatiable désir de pécher »

(W. Strabus, Glossa ordinaria in Prov. 27, 20, PL 113, 1110). La guérison du damné est donc désespérée puisqu'il refuse de guérir. « Ma douleur est devenue perpétuelle et ma plaie désespérée refuse de guérir »

(Jérémie 15, 18).

AFFECTIONS ET PRIèRES

Mon Rédempteur, si maintenant je me trouvais en enfer, comme je ne l'ai que trop mérité, je m'obstinerais donc à vous haïr, vous, mon Dieu, qui êtes mort pour moi. Grand Dieu! Quel enfer que cet enfer! Vous haïr, vous, qui m'avez tant aimé! Vous haïr, vous, une Beauté infinie, une Bonté infinie, digne par conséquent d'un amour infini! Oui; si je me trouvais en enfer, telle serait présentement ma misère que je ne voudrais pas même du pardon que vous m'offrez en ce moment. Soyez donc béni, ô mon Jésus! de m'avoir traité avec tant de miséricorde; et puisque maintenant je puis être pardonné et que je puis vous aimer, je veux être pardonné et je veux vous aimer. Vous m'offrez mon pardon; et moi je vous le demande et j'espère que, par vos mérites, je l'obtiendrai. Je me repens de toutes les offenses dont je me suis rendu coupable envers vous, ô Bonté infinie! Daignez me pardonner. Je vous aime de tout mon coeur. Ah! Seigneur, quel mal m'avez-vous fait pour que j'aille en enfer vous haïr à jamais comme mon ennemi? Lequel de mes amis a fait et souffert pour moi ce que pour moi vous avez fait et souffert, ô mon Jésus? De grâce, ne permettez pas que j'encoure encore votre inimitié et que je perde de nouveau votre amour; faites-moi mourir plutôt que de me laisser retomber dans ce malheur suprême. O Marie, cachez-moi sous votre manteau et ne permettez pas que je m'en éloigne jamais pour me révolter contre Dieu et contre vous.

TROISIèME POINT

En cette vie, il n'y a rien que les pécheurs redoutent comme la mort. Mais en enfer ce sera la chose qu'ils désireront le plus. « Ils chercheront la mort et ils ne la trouveront pas; ils souhaiteront de mourir et la mort s'enfuira d'eux » (Apocalypse 9,6). Aussi saint Jérôme s'écrie-t-il: « O mort, que tu serais maintenant douce à ceux qui te trouvaient si cruelle! » (S. Bonaventure, Soliloquium, c. 3, 3, Opera, t. 8, Quarrachi, 1898, p. 54. Dans l'édition critique de ce livre, l'attribution du texte à S. Jérôme a été supprimée).

« Les damnés, dit David, serviront de pâture à la mort » (Psaume 48, 15). Ce que saint Bernardin explique ainsi (S. Bernardin de Sienne ( et non S. Bernard), Quadragesimale de Evangelio aerterno, sermo 11 art. 3, c. 3 3, Opera, t. 3, Quaracchi, 1956, p. 227): De même que la brebis, en paissant l'herbe, prend la verdure sans s'attaquer aux racines; de même la mort se repaît des damnés. Elle les tue à chaque instant, mais elle les conserve en vie, pour continuer éternellement de les tuer à force de souffrances. Il arrive ainsi que le damné meurt à chaque minute sans jamais mourir. « En proie aux flammes vengeresses, dit saint Grégoire, la vie ne sera jamais qu'une mort continuelle ». (S. Grégoire le Grand, Morales sur Job, liv. 15, ch. 17, n. 21, PL 75, 1092 « Il paiera tout ce qu'il a fait et il ne sera pas consumé. Il paie, en effet, dans la torture les désirs qu'en ce monde il a gardés intacts en dépit de la loi, et livré aux flammes vengeresses, il meurt toujours parce qu'il est toujours gardé intact de la mort » (SC 221, trad. A. Bocognano, p. 43)). Qu'un homme expire de douleur, il n'y a personne qui ne lui porte compassion. Ah! Si du moins le damné avait quelqu'un pour compatir à son sort!

Mais non; le malheureux meurt de moment en moment à force de douleurs, et il n'y a pas et il n'y aura jamais personne pour le plaindre. Ouvrez-moi par pitié, criait l'empereur Zénon, enfermé dans un cachot (C. Baronius, Annales Ecclesiastici, an 491, n. 1, t. 8, Lucques, 1741, p. 532). Mais on n'y prit pas seulement garde; et après sa mort, on trouva que, dans son désespoir, il avait dévoré la chair de ses bras. Du fond de leur prison les damnés poussent des cris affreux. Mais personne ne leur vient en aide; et même personne ne leur porte la moindre compassion. « Ils se lamentent, dit saint Cyrille, mais aucune main secourable n'est tendue vers eux; ils pleurent, mais ils n'obtiennent aucune compassion » (S. Cyrille d'Alexandrie, De exitu animi et de secundo adventu, homélie 14, PG 77, 1075). Et cette misère, combien de temps ont-ils à l'endurer?

Toujours, toujours. On lit, dans les Exercices spirituels du Père Segneri le jeune, publiés par Muratori (L. A. Muratori, Esercizi spirituali esposti secondo il metodo del P. Paolo Segneri iuniore, Venise, 1739, p. 222), qu'à Rome, un démon qui tenait le corps d'un possédé, ayant été interrogé sur le nombre d'années qu'il avait à rester dans l'enfer, répondit avec rage et en frappant de la main sur un siège: Toujours, toujours! L'épouvante fut telle que beaucoup de jeunes gens du Séminaire Romain, témoins de cette scène, firent une confession générale et changèrent de vie, grâce à cette grande prédication en deux mots: Toujours, toujours! Malheureux Judas! Voilà dix-sept cents ans et plus qu'il est en enfer; et son enfer ne fait encore que de commencer. Malheureux Caïn! Voilà cinq mille sept cents ans qu'il est dans le feu, et pour lui aussi l'enfer en est à son commencement. Un jour on demandait à un autre démon depuis combien de temps il se trouvait en enfer: depuis hier, répondit-il. Comment! Depuis hier, lui dit-on. Mais n'es-tu pas damné depuis plus de cinq mille ans? Ah! Reprit-il, si vous saviez ce que veut dire ce mot: éternité, vous comprendriez que cinq mille ans ne comptent pas même pour un instant (F. Pepe, Discorsi in lode di Maria SS.... , t. 1, Naples, 1756, p. 305). Si un ange disait à un damné: Vous sortirez de l'enfer, mais seulement quand il se sera écoulé autant de siècles qu'il existe de gouttes d'eau dans l'océan, de feuilles sur les arbres, de grains de sable au bord de la mer, le damné en aurait plus de joie qu'un mendiant à la nouvelle de son élévation à la royauté. Oui; parce que tous les siècles s'écouleront et se multiplieront une infinité de fois et l'enfer sera toujours à son commencement. Volontiers chaque damné ferait à Dieu cette proposition: Seigneur, augmentez mon supplice, tant qu'il vous plaît; faites-le durer autant que vous voulez; mettez-y seulement un terme et je serai content. Mais non; ce terme n'arrivera jamais. En enfer, la trompette de la justice divine ne sonnera que ces mots: Toujours! Toujours! Jamais! Jamais!

« Où en sommes-nous de la nuit », demanderont les damnés au démon (Isaïe 21, 11)? Quand finira-t-elle?

Quand cesseront ces sons lugubres de la trompette, ces hurlements, cette infection, ces flammes, ces tortures? Réponse: Jamais! Jamais! Combien de temps durera tout cela? Réponse: Toujours! Toujours! Ah! Seigneur, éclairez tant d'aveugles. On les supplie de ne pas se damner; et ils répondent: Après tout, si je vais en enfer, patience.

Grand Dieu! Ils n'ont pas la patience de supporter un léger froid, de demeurer dans un appartement trop chaud, d'endurer une contusion; et après cela, ils auront la patience d'être plongés dans un océan de feu, foulés aux pieds des démons, abandonnés de Dieu et des hommes, durant toute l'éternité.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Père des miséricordes, « Seigneur, mon Dieu, vous n'abandonnez pas ceux qui vous cherchent » (Psaume 9, 11). Par le passé, je vous ai tant de fois trahi et méprisé et vous ne m'avez pas abandonné; ne m'abandonnez donc pas, maintenant que je reviens à vous. Je me repens, ô mon souverain Bien, d'avoir fait assez peu cas de votre grâce pour l'échanger contre de misérables bagatelles. Regardez les plaies de votre divin Fils; entendez-les élever vers vous leurs voix suppliantes pour implorer mon pardon; et pardonnez-moi. Et vous, mon Rédempteur, rappelez-moi sans cesse les peines que vous avez endurées pour moi et l'amour que vous m'avez porté; rappelez-moi aussi mes ingratitudes et l'enfer qu'elles m'ont tant de fois mérité afin que je pleure sans cesse mes torts envers vous et que je brûle continuellement de votre saint amour. Et comment, ô mon Jésus, ne brûlerais-je pas de votre amour, quand je pense que depuis tant d'années je devrais brûler dans l'enfer et continuer d'y brûler durant toute l'éternité; et quand ensuite je vous vois, non content d'être mort pour m'en délivrer, vous employer encore avec tant de bonté pour m'en arracher? Si j'étais en enfer, je vous haïrais maintenant et je devrais vous haïr à jamais. Mais maintenant je vous aime et je ne veux point cesser de vous aimer. J'espère que, par les mérites de votre sang, je vous aimerai toujours. Vous m'aimez et je vous aime à cette heure. Toujours vous m'aimerez, si je ne m'éloigne pas de vous. M'éloigner de vous! Ah! Seigneur, préservez-moi de ce malheur et faites ensuite de moi tout ce qu'il vous plaît. Je mérite toutes sortes de châtiments et je les accepte tous pour que vous ne me punissiez pas en me privant de votre amour. O Marie, mon refuge, que de fois je me suis condamné moi-même à l'enfer! Et vous m'en avez préservé! Ah! Préservez-moi maintenant du péché, qui seul peut me faire perdre la grâce de Dieu et me conduire en enfer.

VINGT-HUITIèME CONSIDéRATION

Remords du damné

« Le vers qui les ronge ne meurt pas »

(Marc 9,47)

PREMIER POINT

Par ce ver qui ne meurt pas, il faut entendre, d'après saint Thomas, « les remords de la conscience », qui tourmenteront éternellement le damné dans l'enfer.(S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, Supplément qu. 97, art. 2, c: « Le ver qui sera infligé aux damnés ne doit donc pas être considéré comme corporel, mais comme spirituel: c'est le remords de la conscience qui est ainsi appelé, parce qu'il naît de la pourriture du péché, et fait souffrir l'âme, comme le ver corporel, né de la pourriture, fait souffrir en mordant » (RJ, trad. Réginald-Omez, pp. 381-382)). A quel remords le coeur du pauvre réprouvé ne sera-t-il pas en proie! Mais on en compte trois qui le feront plus particulièrement souffrir, savoir: la pensée qu'il s'est damné pour si peu de chose; la connaissance du peu qu'il avait à faire pour se sauver; enfin la grandeur du bien qu'il a perdu. Le premier remords du damné consistera donc à penser qu'il s'est perdu pour si peu de chose. Après qu'il eut mangé le plat de lentilles, obtenu en échange de son droit d'aînesse, Essaü se prit à hurler de douleur et de regrets d'avoir fait une si grande perte. Il poussa, dit la Sainte écriture, « un grand cri de fureur » (Genèse 27, 34). Oh! Quels hurlements et quels rugissements poussera le damné, en pensant que, pour quelques satisfactions passagères et empoisonnées, il a perdu l'éternel bonheur du ciel et qu'il se voit pour toujours condamné à une mort de tous les instants. Bien amère fut la douleur de Jonathan, quand il se vit condamné par Saül, son père, pour avoir pris un peu de miel: « Je n'ai fait que goûter un peu de miel, disait-il, et voici que je meurs » (1 Samuel 14, 43). Plus amère sera la douleur du damné. O Dieu! Qu'il souffrira cruellement à la pensée des choses pour lesquelles il s'est perdu! Toutes les années déjà écoulées de notre vie ne nous semblent présentement qu'un songe, une minute. Que pensera donc un habitant de l'enfer des cinquante ou soixante années qu'il aura vécu sur cette terre, lorsque, se trouvant au fond de l'éternité, il verra qu'après cent et mille millions d'années, son éternité vient seulement de commencer? Et encore, ces cinquante années de vie, peut-il se les rappeler comme cinquante années de bonheur? Ah! Tant s'en faut. Qui croira en effet qu'en vivant loin de Dieu, le pécheur ne trouve dans ses péchés que satisfaction? Les plaisirs coupables ne durent qu'une minute, et tout le reste du temps, passé dans la disgrâce de Dieu, n'est que peines et amertumes. Que pensera donc le malheureux damné de ces instants de plaisirs? Et en particulier, que pensera-t-il du dernier péché qui, à lui seul, décida de sa perte? Ainsi donc, se dira-t-il, pour un misérable, pour un vil plaisir, qui ne dura qu'un instant et qui, à peine goûté, s'est évanoui comme un souffle, il me faut brûler dans ces flammes et rester ici, en proie au désespoir et abandonné de tous, tant que Dieu sera Dieu, durant toute l'éternité.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Seigneur, donnez-moi votre lumière pour me faire comprendre et l'injustice que j'ai commise contre vous en vous offensant et le châtiment éternel que je me suis attiré! Mon Dieu, je me sens une grande douleur de vous avoir offensé. Mais cette douleur fait ma consolation. Si vous m'aviez envoyé en enfer, comme je l'ai mérité, l'enfer de mon enfer serait précisément ce remords causé par la pensée de m'être damné pour si peu de chose.

Mais maintenant je le répète, c'est ce remords même qui fait ma consolation; car il m'anime à espérer le pardon que vous avez promis au coeur repentant. Oui, mon bien-aimé Seigneur, je me repens de vous avoir outragé. J'accepte avec bonheur cette peine; elle m'est douce. Je vous prie même de l'accroître et de me la conserver jusqu'à la mort, pour que je ne cesse de déplorer, dans l'amertume de mon coeur, les déplaisirs que je vous ai causés. O mon Jésus pardonnez-moi. O mon Rédempteur, qui ne vous êtes pas épargné vous-même afin de m'épargner, et qui vous êtes condamné à mourir de douleur afin de me délivrer de l'enfer, ayez pitié de moi. Faites que le remords de vous avoir offensé me donne un continuel regret de mes fautes et m'enflamme en même temps d'un continuel amour pour vous, qui m'avez tant aimé, qui m'avez supporté si patiemment et qui, à cette heure encore, au lieu de m'accabler de châtiments, me prodiguez vos lumières et vos grâces. Je vous en remercie, ô mon Jésus, et je vous aime; je vous aime plus que moi-même; je vous aime de tout mon coeur. Vous ne savez point repousser celui qui vous aime. Je vous aime; ne me chassez donc pas de votre présence; mais recevez-moi dans votre grâce et ne permettez pas que je la perde encore.

O Marie, ma Mère, acceptez-moi pour votre serviteur et unissez-moi étroitement à Jésus, votre divin Fils.

Demandez-lui qu'il me pardonne et qu'il m'accorde son amour et la grâce de la persévérance jusqu'à la mort.

DEUXIèME POINT

« La principale peine des damnés consistera, dit saint Thomas, à voir qu'ils se sont perdus pour rien et qu'ils pouvaient si facilement, avec de la bonne volonté, mériter la gloire du paradis ». (Il s'agit sans doute d'un texte condensé par S. Alphonse. Cf. S. Thomas, Compendium theologiae, c. 175, n. 348, Opuscula theologica, t. 1, Turin, 1954, p. 82). Le second remords du damné sera donc de penser qu'il s'était damné pour si peu de chose et qu'il avait si peu à faire pour se sauver. Un damné apparut à saint Humbert (C. G. Rosignoli, Verità eterne, lez. 6, 2, Bologne, 1689, p. 114) et lui dit précisément que rien ne l'affligeait et ne le tourmentait en enfer comme de penser qu'il s'était damné pour si peu de chose et qu'il avait si peu à faire pour se sauver. Alors le malheureux se dira: si j'avais interdit à mes yeux de regarder tel objet, si, dans telle circonstance, j'avais vaincu le respect humain, si j'avais fui telle occasion, tel ami, telle conversation, je ne me serais pas damné. Si j'avais eu soin de me confesser chaque semaine, d'assister fidèlement aux réunions de la Congrégation, de faire une lecture spirituelle, de me recommander à Jésus et à Marie, je ne serais pas retombé dans mes péchés. Pourtant, j'en avais pris souvent la bonne résolution. Mais je n'en ai rien fait; ou plutôt, après avoir mis la main à l'oeuvre, je ne persévérais pas, et voilà comment je me suis perdu.

Ce qui rendra ce remords plus déchirant ce sera le souvenir des bons exemples que lui auront donnés ses amis et ses compagnons; ce sera plus particulièrement le souvenir des dons que Dieu lui avait départis en vue de son salut: dons naturels, tels que santé, fortune, talents, autant de faveurs qu'il avait reçues de la bonté de Dieu et qu'il devait faire servir à sa sanctification; dons surnaturels: tant de lumières, d'inspirations, d'appels, tant d'années qui lui furent accordées pour réparer sa vie désordonnée;

et voilà que, dans le misérable état où il se trouve, il n'a plus le temps de rien réparer. Pour lui aussi, selon la parole de l'Apocalypse, « l'Ange qui se tenait debout jura par celui qui vit dans les siècles des siècles, disant: il n'y aura plus de temps » (Apocalypse 10, 5-6)

Oh! Quels terribles coups de poignard pour le coeur du pauvre damné que le souvenir de toutes ces grâces de Dieu, quand il verra que, faute de temps, il est à jamais dans l'impuissance de réparer son éternelle ruine. Il dira donc en pleurant, avec ses compagnons de désespoir: « La moisson est passée;

l'été est fini; et nous, nous n'avons pas été sauvés » (Jérémie 8, 20). Oh! S'écriera-t-il, si j'avais souffert pour Dieu seulement ce que j'ai souffert pour me damner, je serais à présent un grand saint; et, au lieu de cela, qu'est-ce que j'ai maintenant, sinon des remords et des supplices qui me tourmenteront éternellement? Ah! Comme cette pensée torturera le pauvre damné plus encore que le feu et que tous les autres supplices de l'enfer: je pouvais être éternellement heureux et me voilà malheureux pour toujours.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Mon Jésus, comment avez-vous pu me supporter avec tant de patience! Je vous ai si souvent abandonné et vous avez continué à me rechercher. Je vous ai si souvent offensé et vous m'avez pardonné. Je commençais et je recommençais sans cesse à vous offenser et vous ne vous lassiez pas de me pardonner. De grâce, donnez-moi un peu de cette douleur que vous ressentiez de mes péchés, quand ils vous faisaient suer du sang au jardin de Gethsémani. Je me repens, ô Rédempteur, d'avoir si mal répondu à votre amour. O mes misérables plaisirs, je vous déteste et je vous maudis! Vous m'avez fait perdre la grâce de mon Dieu. Mon bien-aimé Jésus, maintenant je vous aime par-dessus toutes choses je renonce à toute satisfaction défendue et je me propose de mourir mille fois plutôt que de vous offenser encore. Par cet amour, que vous me portiez sur la croix et qui vous porta à sacrifier pour moi votre vie divine, accordez-moi, je vous supplie, lumière et force pour résister aux tentations et pour implorer votre assistance aussitôt que je serai tenté. O Marie, mon Espérance, vous êtes toute-puissante sur le coeur de Dieu, obtenez-moi la sainte persévérance, obtenez-moi de ne plus jamais cesser d'aimer mon Dieu.

TROISIèME POINT

Le damné verra la grandeur du bien qu'il a perdu: ce sera son troisième sujet de remords. D'après saint Jean Chrysostome, la perte qu'ils ont faite du Ciel fera souffrir les damnés beaucoup plus que tous les supplices de l'enfer. « Le ciel, dit-il, les torturera plus que l'enfer » (S. Jean Chrysostome, A Théodore, liv. 1, n. 12, PG 47, 292: « J'affirme pour ma part qu'il y a un châtiment beaucoup plus terrible que la Géhenne, celui de ne point jouir de cette gloire » (SC 117, trad. J. Dumortier, p. 145)). L'infortunée Elisabeth, reine d'Angleterre, s'était un jour écriée: Que Dieu me donne seulement quarante ans de règne et je lui fais grâce de son Paradis. (G. F. Barbieri, Considerazioni sopra alcune verità pricipali della nostra santa fede, p. I, cons. 5, t. 1, Venise, 1739, p. 232. Nous pensons que la légende de la « perdition » de la reine Elisabeth Ière (1558-1603)

provient de l'interprétation d'une vision de S. Marie-Madeleine de Pazzi (+ 1607) répandue parmi les prédicateurs populaires. Cf. Una carmelitana del Monastero di S. M. M. de'Pazzi, Santa Maria Maddalena de'Pazzi, Florence, 1942, p. 72) Eh bien! Ces quarante années de règne, elle les a eues. Mais, maintenant que son âme a quitté ce monde, la malheureuse! Que dit-elle? Certainement elle ne pense plus ainsi. Quelle affliction à présent et quel désespoir de penser que, pour quarante ans de règne ici-bas, parmi tant de craintes et d'angoisses, elle s'est éternellement privée du royaume céleste!

Mais surtout, ce qui affligera sans cesse le damné, ce sera de voir qu'il a perdu le Ciel et Dieu, son souverain Bien, non pas par quelque malheureux accident ou par la malice du prochain, mais par sa propre faute. Il verra qu'il était créé pour le Ciel; il verra que, constitué par Dieu le maître de sa destinée, il pouvait faire le choix de la vie ou de la mort éternelle. « Devant l'homme sont la vie et la mort: ce qui lui plaira lui sera donné » (Ecclésiastique 15, 18). Il verra par conséquent qu'il pouvait, à son gré, jouir éternellement du bonheur et qu'il s'est de lui-même précipité dans cet abîme de tourments, à jamais sans issue et d'où personne ne pourra jamais l'arracher. Bon nombre de ses amis qui se sont trouvés aux prises avec les mêmes tentations, peut-être avec de plus grandes, il les verra sauvés. Il les verra sauvés parce qu'ils seront parvenus à se maintenir, en implorant le secours de Dieu; ou bien parce que, tombés dans le péché, ils auront su se relever promptement et se donner à Dieu; tandis que lui, pour n'avoir pas voulu en finir une bonne fois avec le péché, le voilà misérablement réduit à gémir dans l'enfer, dans cet océan de peines, sans espoir d'être jamais délivré. Mon frère, si par le passé, vous aussi, vous avez poussé la folie jusqu'à vouloir, pour un misérable plaisir, perdre le Ciel et votre Dieu, hâtez-vous de porter remède au mal, tandis qu'il en est temps encore. Ne persévérez pas dans votre folie. Tremblez d'aller éternellement gémir sur votre malheur. Qui sait si cette Considération que vous lisez n'est pas le dernier appel de Dieu à votre âme? Et si à l'heure même vous ne changez pas de vie, ne se peut-il pas qu'après un nouveau péché mortel, le Seigneur vous abandonne et vous envoie souffrir éternellement pour ce péché avec cette tourbe d'insensés, qui sont maintenant dans l'enfer et qui confessent leur erreur? « Nous nous sommes donc trompés », s'écrient-ils (Sagesse 5, 6). Hélas! Ils confessent leur erreur, mais c'est par désespoir, la voyant irréparable. Quand donc le démon vous tente de retourner au péché, rappelez-vous l'enfer, implorez le secours de Dieu et de la très sainte Vierge. La pensée de l'enfer vous délivrera de l'enfer. -- « Rappelez-vous vos fins dernières et jamais vous ne pécherez » (Ecclésiastique 7, 40), parce que la pensée de l'enfer vous fera recourir à Dieu.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Ah! Mon Souverain Bien, que de fois je vous ai perdu pour un rien! Que de fois par conséquent j'ai mérité de vous perdre pour toujours! Mais je me rassure à la voix de votre prophète: « Que la joie, dit-il, remplisse le coeur de ceux qui cherchent le Seigneur » (Psaume 104, 3). Je ne dois donc pas désespérer de vous retrouver, ô mon Dieu! Si je vous cherche avec sincérité. Seigneur, c'est votre grâce que je désire maintenant plus que tout autre bien; et volontiers je perdrais tout, même la vie, plutôt que de perdre votre amour. Je vous aime, ô mon Créateur, par dessus toutes choses; et parce que je vous aime, je me repens de vous avoir offensé. Mon Dieu, vous que j'ai perdu et méprisé, hâtez-vous de me pardonner et faites que je vous trouve, puisque je ne veux plus vous perdre. Si je consentais encore à vous perdre, je n'aurais que trop lieu de craindre que vous n'en veniez à m'abandonner. O Marie, ô Médiatrice des pécheurs, réconciliez-moi avec Dieu; et pour que je ne le perde plus, retenez-moi sous l'égide de votre maternelle protection.

VINGT-NEUVIèME CONSIDéRATION

Le Paradis

« Votre tristesse se changera en joie »

(Jean 16, 20)

PREMIER POINT

Efforçons-nous, tant que nous sommes ici-bas, de supporter avec patience les misères de cette vie; offrons-les à Dieu, en les unissant aux peines que Jésus Christ endura pour notre amour, et soutenons notre courage par l'espérance du Paradis. Elles finiront un jour toutes ces angoisses, ces douleurs, ces persécutions, ces craintes; et, après avoir servi à notre salut, elles serviront à notre joie et à notre félicité dans le royaume des Bienheureux. « Votre tristesse, dit Jésus Christ pour nous inspirer du courage, votre tristesse se changera en joie » (Jean 16, 20). Essayons donc aujourd'hui de comprendre un peu ce qu'est le ciel. Mais que dire du ciel, puisque, parmi les saints, ceux même qui furent favorisés des plus hautes lumières n'ont pu nous donner une idée des délices que Dieu réserve à ses fidèles serviteurs? Tout ce que David a pu dire, c'est que le ciel lui paraissait un bien infiniment désirable: « Que vos tabernacles sont aimables, ô Dieu des vertus » (Psaume 83, 2)! Mais vous du moins, grand apôtre, vous qui avez eu le bonheur d'être « ravi dans le ciel » (2 Corinthiens 12, 4), et d'en contempler la beauté, dites-nous quelque chose de ce que vous avez vu. Non, répond l'Apôtre, ce que j'ai vu, il ne m'est pas possible de le faire entendre. Elles sont si grandes les délices du Paradis; « ce sont des choses si mystérieuses que personne ne peut les expliquer » (2 Corinthiens 12, 4), à moins d'en jouir. Voici, ajoute l'Apôtre, tout ce que je puis vous en dire: « L'oeil n'a point vu, l'oreille n'a point entendu, il n'est point monté dans le coeur de l'homme ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment » (1 Corinthiens 2, 9). Non, personne ici-bas n'a vu, personne n'a entendu, personne ne s'est imaginé quelles beautés, quelles harmonies, quelles félicités Dieu tient en réserve pour ses fidèles serviteurs.

Nous ne pouvons pas parvenir maintenant à comprendre tous les biens du Paradis, et cela par la raison que nous n'avons ici-bas que l'idée des biens de ce monde. Si de vils animaux, des chevaux par exemple, doués pour un instant d'intelligence, apprenaient que leur maître, à l'occasion de ses noces, prépare un grand festin, ils ne s'imagineraient pas qu'on dût présenter aux convives autre chose, sinon de la paille, de l'avoine et de l'orge aussi bonne que possible; car les chevaux n'ont l'idée d'aucune autre nourriture. Ainsi raisonnent les hommes à l'égard des biens du Paradis. Il fait beau s'arrêter, pendant une nuit d'été, à regarder le ciel parsemé d'étoiles; il est délicieux, au printemps, de se trouver sur le bord de la mer et de considérer, à travers ses eaux tranquilles, les rochers recouverts de verdure et les poissons qui prennent leurs ébats; on est ravi de contempler un jardin où abondent les fruits et les fleurs, où jaillissent partout de rafraîchissantes fontaines, où voltigent et chantent à l'envi toutes sortes d'oiseaux! Quel Paradis, s'écrie-t-on! Eh quoi! Cela le paradis, le ciel! Ah! Qu'il y a loin de là aux biens du Paradis! Pour entrevoir un peu ce qu'est le ciel, il faut se représenter un Dieu tout-puissant, occupé à combler de délices les âmes qui lui sont chères. Voulez-vous savoir ce qu'il y a dans le ciel? Dit saint Bernard. Eh bien! Dans le ciel « il n'y a rien de ce qui déplaît et il y a tout ce qui plaît » (S. Bernard de Clairvaux, Sermons divers, sermon 16, n. 7, PL 183, 582: « Là rien ne manque: la voilà l'abondance capable de combler la passion de posséder qui habite l'homme. Qu'est donc cette abondance où rien ne se trouve que tu ne veuilles, où rien ne manque de ce qui tu désires? » (éd. Cisterciensia, t. 1, trad. P.-Y. Emery, p. 149)).

O Dieu! Quels sentiments éprouve une âme à son entrée dans ce bienheureux royaume! Représentons-nous cette jeune personne, ce jeune homme, parvenus au terme d'une existence qu'ils ont consacrée à l'amour de Jésus Christ. La mort arrive; l'âme quitte cette terre et elle se présente au tribunal de Dieu: son juge l'embrasse et lui déclare qu'elle est sauvée. L'Ange Gardien s'empresse de venir lui adresser ses félicitations; elle-même le remercie des services qu'il lui a rendus; puis il s'écrie: Allons, réjouissons-nous, âme chérie; vous voilà sauvée; venez contempler la face de votre Seigneur. Mais déjà l'âme plane par-dessus les nuées, les sphères, les étoiles, et voici qu'elle entre dans le Ciel. O Dieu! Que dira-t-elle en touchant pour la première fois le seuil de la bienheureuse patrie et en jetant son premier regard sur cette cité de délices! Les anges et les saints viendront à sa rencontre avec des transports de joie pour lui souhaiter la bienvenue. Quelle consolation de trouver parmi eux ses parents, ses amis entrés avant elle au Paradis! Quelle joie aussi de voir tous ses saints Patrons! Volontiers elle fléchirait le genou devant eux pour les vénérer. « Mais, lui diront les saints, gardez-vous de le faire, car nous ne sommes comme vous que des serviteurs » (Apocalypse 22, 9). Ensuite on la conduit baiser les pieds de Marie, la Reine du ciel. Quelle tendresse n'éprouve pas l'âme quand ses yeux se fixent pour la première fois sur cette divine Mère, qui l'aida si puissamment à se sauver! Alors, en effet, elle connaît toutes les grâces dont elle fut redevable à l'intercession de Marie. Et après lui avoir donné un baiser plein d'amour, la Reine du ciel elle-même la conduit vers Jésus. Jésus la reçoit comme son épouse. « Venez du Liban, lui dit-il, venez, mon épouse, et soyez couronnée » (Cantique 4, 8). Réjouissez-vous, ô mon épouse; les larmes, les craintes sont passées;

recevez la couronne éternelle que je vous ai acquise au prix de mon sang. Enfin Jésus Christ la présente lui-même à son Père céleste pour qu'il la bénisse. Et Dieu la bénit; et l'embrassant avec amour: « Entrez lui dit-il, dans la joie de votre Seigneur » (Matthieu 25, 21), et il la rend heureuse de son propre bonheur.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Voici à vos pieds, ô mon Dieu! Un ingrat que vous avez créé pour le ciel, mais qui tant de fois et avec tant d'audace y renonça pour de misérables plaisirs et qui s'est ainsi, de gaieté de coeur, condamné à l'enfer. Mais déjà, j'en ai la confiance, vous m'avez pardonné toutes les injures que je vous ai faites. C'est toujours avec une nouvelle douleur que je m'en repens et que je veux m'en repentir jusqu'à la mort; et vous, je veux que toujours aussi vous m'en accordiez de nouveau le pardon. Et pourtant, ô mon Dieu, bien que vous m'ayez déjà pardonné, toujours il est vrai que j'ai eu le coeur de vous affliger, vous, mon Rédempteur, qui, pour me donner une place dans votre royaume, avez donné votre vie. Mais que votre miséricorde soit éternellement louée et bénie, ô mon Jésus, de m'avoir supporté avec une si grande patience et d'avoir multiplié à mon égard non pas les châtiments, mais les grâces, les lumières, les appels! Je le vois, mon bien-aimé Rédempteur, vous voulez véritablement que je me sauve; vous voulez que j'aille dans votre royaume vous aimer éternellement; mais vous voulez que d'abord je vous aime ici-bas. Oh! Oui, je veux vous aimer. Quand bien même il n'y aurait pas de paradis, je n'en veux pas moins, tant que je vivrai, vous aimer de toute mon âme, de toutes mes forces. Il me suffit de savoir que vous, ô mon Dieu, vous désirez que je vous aime. O mon Jésus, aidez-moi de votre grâce et ne m'abandonnez pas. Mon âme est immortelle: je suis donc dans l'alternative de vous aimer ou de vous haïr à jamais. Ah! Je veux éternellement vous aimer et je veux vous aimer beaucoup en cette vie pour vous aimer beaucoup dans l'autre. Disposez de moi comme il vous plaît; punissez-moi maintenant, comme vous le voulez: pourvu que vous ne me priviez pas de votre amour, faites de moi tout ce qu'il vous plaît. O mon Jésus, vos mérites sont mon espérance.

O Marie, je me confie entièrement en votre intercession.

Vous m'avez délivré de l'enfer, quand j'étais dans le péché; maintenant que je veux servir Dieu, c'est à vous de me faire arriver au salut et à la sainteté.

DEUXIèME POINT

Voilà donc l'âme entrée dans la béatitude de Dieu. Désormais elle est à l'abri de toute souffrance.

« Car, dit saint Bernard, dans le ciel il n'y a rien qui déplaise. » Dieu essuiera toute larme de leurs yeux, et il n'y aura plus de mort, plus de deuil, plus de cri, plus de douleur; car le premier état est passé. Alors celui qui est assis sur le trône dit: « Voici que je vais faire toutes choses nouvelles » (Apocalypse 21, 4). Dans le ciel il n'y a plus ni maladie, ni pauvreté, ni incommodités; on n'y connaît plus toutes ces vicissitudes de jours et de nuits, de froid et de chaleur; il y règne un jour d'une inaltérable sérénité et un printemps toujours également délicieux. Là, plus de persécutions, ni de jalousies:

dans ce royaume de l'amour, tous s'aiment tendrement et chacun se réjouit du bonheur des autres comme de son propre bonheur. Là, plus de craintes, parce que l'âme, confirmée en grâce, ne peut plus pécher ni perdre Dieu. « Voici que je vais faire toutes choses nouvelles ». Tout y est nouveau et tout y est de nature à réjouir et à consoler les bienheureux. « Il y a là, dit saint Bernard tout ce qui plaît ». Dans le ciel, la vue jouira du ravissant spectacle que présente « la cité d'une beauté parfaite » (Lamentations 2, 15). Quel charme on éprouverait à parcourir une ville dont le cristal formerait le pavé et dont les palais, tous d'argent, seraient garnis de lambris d'or et ornés de guirlandes de fleurs. Plus belle, beaucoup plus belle est la cité céleste! Quelle joie encore de voir tous les élus, décorés des insignes de la royauté; tous en effet sont rois, comme dit saint Augustin: « autant de citoyens, autant de rois » (L'idée, sinon l'expression, se trouve dans S. Augustin, Annotationes in Job, c. 36, PL 34, 865; Sur le Psaume 67, n. 20-21, PL 36, 825). Et que sera-ce donc de voir Marie, plus belle à elle seule que tout le Paradis! Que sera-ce surtout de voir l'Agneau divin, Jésus, l'époux des âmes, puisqu'une de ses mains, à peine entrevue, suffit pour ravir d'admiration l'âme de sainte Thérèse? (S.

Thérèse d'Avila, Autobiographie, ch 28, n. 1: « Un jour où j'étais en oraison, il plut au Seigneur de me montrer uniquement ses mains, si admirablement belles que je ne saurais les décrire... Quelques jours plus tard, je vis aussi ce divin visage qui, ce me semble, m'absorba tout entière » (MA, p. 193)). Pour la satisfaction de l'odorat, quels parfums du paradis! Et pour l'ouïe, quelles harmonies que les harmonies célestes! Si saint François d'Assise (S.

Bonaventure, Legenda Major, c. 5, n. 11 (DV, p. 629)) pensa mourir de joie, un jour qu'un Ange lui fit entendre une seule note sur un instrument de musique, quelle joie ce sera d'entendre tous les saints et tous les anges chanter en choeur les louanges de Dieu! « Ils vous loueront, Seigneur, s'écrie le Psalmiste, dans toute la durée des siècles » (Psaume 83, 5). Et surtout quelle joie d'entendre Marie exalter la gloire de Dieu! La voix de Marie est dans le ciel, dit saint François de Sales, ce qu'est dans une forêt la voix du rossignol, dont le chant surpasse celui de tous les autres oiseaux (S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, liv. 5; ch 11: « Ainsi, Théotime, entre tous les choeurs des hommes et tous les choeurs des anges, on entend cette voix hautaine de la très sainte Vierge, qui, relevée au-dessus de tout, rend plus de louange à Dieu que tout le reste des créatures » (RVP, p. 597). C'est à la voix du Sauveur qu'est comparée (p. 598) l'admirable voix d'un maître rossignol). Bref, là sont réunies toutes les jouissances qu'on peut désirer.

Mais la réunion de toutes ces délices ne constitue que la moindre partie du ciel. Ce qui fait vraiment le ciel, c'est le souverain Bien, c'est Dieu lui-même. Deux syllabes nous suffisent, dit saint Augustin, pour exprimer tout ce que nous attendons: Deus, Dieu! (S. Augustin, Sur l'épître de saint Jean, traité 4, n. 6, PL 35, 2009: « Et, quand nous disons Dieu, que disons-nous? Ces deux syllabes, est-ce là seulement ce à quoi nous aspirons? » (SC 75, trad. P. Agaësse, p. 233). L'édition de Lyon (1562) a une autre leçon retenue par S. Alphonse (et le texte latin de SC): « est-là tout ce que nous attendons? »). Au-dessus de ces beautés, de ces harmonies, et de toutes les autres délices, que le Seigneur promet de nous donner en récompense, la principale béatitude de la cité céleste, c'est Dieu, c'est de voir et d'aimer Dieu face à face. « Moi-même, dit le Seigneur au patriarche Abraham, je serai ta récompense infiniment grande » (Genèse 15, 1). Saint Augustin assure que, si Dieu se faisait seulement voir aux damnés, l'enfer serait converti sur-le-champ en un délicieux paradis (S. Augustin (auteur inconnu selon Glorieux, n. 40), De triplici habitaculo, c. 4, PL 40, 995). Il ajoute que si une âme, au sortir de cette vie, avait le choix ou bien d'être en enfer, mais de telle sorte qu'elle y verrait Dieu, elle choisirait les peine de l'enfer avec la vision de Dieu (P. Gisolfo, La guida de' peccatori, t. 1, Naples, 1694, p. 537, attribue ce texte à saint Augustin).

Impossible que nous comprenions en cette vie quelle joie c'est de voir et d'aimer Dieu face à face. Toutefois, nous pouvons nous en former quelque idée par ce que nous savons de l'amour divin. Et de fait, tel est son charme que, même ici-bas, il a parfois soulevé de terre non seulement l'âme, mais même le corps des saints.

Saint Philippe Néri s'éleva un jour en l'air avec le siège auquel il avait voulu se retenir (PG. Bacci, Vita di S. Filippo Neri fiorentino, lib. 3, c. 1, n. 10-17, Bologne, 1686, p. 192 s). On vit une fois saint Pierre d'Alcantara se soulever de terre avec l'arbre qu'il tenait embrassé et qui fut déraciné (F. Marchese, Vita di S. Pietro Alcantara, Venise, 1702, pp. 7, 37, 53, 176 etc...). Sachons en outre que les saint martyrs, au milieu de leurs supplices, tressaillaient de joie, enivrés qu'ils étaient des douceurs de l'amour divin. Au plus fort de ses tourments, saint Vincent parlait avec une telle liberté d'esprit qu'il semblait, remarque saint Augustin, « qu'un autre souffrît et qu'un autre parlât » (S. Augustin, (plutôt S. Césaire, selon Glorieux, n. 39), Sermon 270, n. 1, PL 38, 1254). Saint Laurent, étendu sur son gril ardent, insultait au bourreau. « Tourne-moi, lui disait-il, et mange » (S. Augustin, Sermon 303, n. 1, PL 38, 1394 (Vivès, t. 18, p. 613)). Ainsi, remarque encore saint Augustin (S. Augustin (plutôt Maxime de Turin, selon Glorieux, n. 39), Sermon 206, n. 1, PL 39, 2127), Laurent ne sent pas même les ardeurs de la flamme; car il est embrasé d'un autre feu, du feu de l'amour divin. Ici-bas, quelle consolation ne goûte pas le pauvre pécheur, rien qu'à pleurer ses péchés! « Ah! Seigneur, disait saint Bernard, s'il est si doux de pleurer pour vous, combien sera-t-il doux de jouir de vous? » (S. Bernard de Clairvaux (plutôt Guigues II le Chartreux, selon Glorieux, n. 184), L'échelle des moines, c. 6, n. 7, PL 184, 479 (SC 163, trad. par un Chartreux, p. 99)). Quelle suavité n'éprouve pas une âme, lorsque, éclairée d'un rayon de lumière divine, elle découvre dans l'oraison la bonté de Dieu, ses miséricordes envers elle, l'amour que lui a porté et que lui porte toujours Jésus Christ! L'âme se sent toute consumée et défaillante d'amour. Et pourtant, en cette vie, nous ne voyons pas Dieu clairement comme il est. Nous voyons maintenant, dit saint Paul, « à travers un miroir, en énigme;

mais alors nous verrons face à face » (1 Corinthiens 13, 12).

Pour le moment nous avons un bandeau devant les yeux; et Dieu de son côté, se dérobant derrière le voile de la foi, ne se montre pas à nos regards. Mais que sera-ce quand le bandeau tombera de nos yeux et que, le voile disparaissant, nous verrons Dieu face à face? Alors nous admirerons combien Dieu est beau, combien il est grand, combien il est juste, combien il est parfait, combien il est aimable, et combien il nous aime.

AFFECTIONS ET PRIèRES

Malheureux que je suis! Je vous ai abandonné, ô mon souverain Bien, et j'ai renoncé à votre amour. Je mériterais donc de ne jamais vous voir et de ne jamais vous aimer. Mais vous, ô mon Jésus, vous avez eu pitié de moi, au point que, n'ayant aucune pitié de vous-même, vous vous êtes condamné à mourir de douleur et dans un océan d'ignominies sur un infâme gibet. Votre mort me fait donc espérer qu'un jour j'aurai la joie de contempler votre face et que dès lors je vous aimerai de toutes mes forces. Mais maintenant que je suis en danger de vous perdre pour toujours, maintenant que je sais vous avoir déjà perdu par mes péchés, que ferai-je pendant le temps qu'il me reste à vivre? Continuerai-je donc à vous offenser? Non, ô mon Jésus: je déteste autant que je le peux les offenses dont je me suis rendu coupable envers vous. Grande, aussi grande que possible est ma douleur de vous avoir outragé, et c'est de tout mon coeur que je vous aime. Repousserez-vous une âme qui se repent et qui vous aime? Non; car, ô mon bien-aimé Rédempteur, je sais que vous avez dit: « Celui qui vient plein de repentir se jeter à mes pieds, je ne le rejetterai pas » (Jean 6, 37). Mon Jésus, je quitte tout et je reviens à vous; je me jette dans vos bras et je vous presse sur mon coeur: à votre tour, ouvrez-moi vos bras et recevez-moi sur votre coeur. J'ose tenir ce langage, parce que je parle et je m'adresse à une Bonté infinie; je m'adresse à un Dieu, qui mit son bonheur à mourir par amour pour moi. O mon bien-aimé Sauveur, donnez-moi la persévérance dans votre amour.

O ma bien-aimée Mère Marie, au nom du grand amour que vous portez à Jésus Christ, obtenez-moi cette grâce de la persévérance. Ainsi j'espère. Amen.

TROISIèME POINT

Pour les âmes qui aiment Dieu et qui se trouvent dans la désolation, il n'y a pas de plus grande peine ici-bas que la crainte de ne pas l'aimer et de n'en être pas aimé. « L'homme ne sait s'il est digne d'amour ou de haine » (Ecclésiaste 9,1). Mais en Paradis, l'âme est assurée qu'elle est aimée de Dieu; elle se voit heureusement perdue dans l'amour de son Seigneur qui la tient étroitement embrassée comme sa fille chérie;

et elle comprend en même temps que leur mutuel amour ne se brisera plus jamais durant toute l'éternité. Dans le Ciel, elle connaîtra plus parfaitement l'amour que Dieu nous a témoigné en se faisant homme et en donnant sa vie pour nous, en instituant le Très Saint Sacrement: cette merveille où un Dieu devient la nourriture d'un ver de terre; alors s'accroîtront en elle les heureuses flammes de la charité. En même temps elle verra distinctement toutes les grâces que Dieu lui fit pour l'arracher si souvent à la tentation et au danger de se perdre. Alors aussi tribulations, maladies, persécutions, revers de fortune, toutes choses qu'elle appelait des malheurs et des châtiments ne lui apparaîtront plus que comme des oeuvres d'amour et des industries de la divine Providence pour la conduire au ciel. Comme elle admirera particulièrement la patience de Dieu à la supporter après tant de péchés et sa miséricordieuse bonté à multiplier envers elle ses lumières et ses appels pleins d'amour! Du haut de cette bienheureuse montagne elle verra tant d'âmes, moins coupables qu'elle, gémir au fond de l'enfer; et elle-même, elle se verra sauvée, en possession de Dieu et certaine de conserver le souverain Bien durant toute l'éternité.

C'est donc pour toute l'éternité que le bienheureux se trouve en possession de sa félicité. Bien plus, durant toute l'éternité et à chaque instant, sa félicité sera sans cesse nouvelle, comme s'il ne faisait sans cesse que la goûter pour la première fois. Toujours il désirera ce bonheur et toujours il l'obtiendra; toujours satisfait et toujours avide; toujours avide et toujours rassasié; oui, car au Ciel le désir est sans souffrance, comme la possession est sans ennui. En un mot, de même que les damnés sont des vases pleins de colère, ainsi les bienheureux sont des vases débordants de joie, tellement qu'il ne leur reste plus rien à désirer. Sainte Thérèse dit que, même en cette vie, quand Dieu introduit une âme dans ses divins celliers, c'est-à-dire dans les secrets de son divin amour, il la remplit d'une sainte ivresse, au point de lui faire perdre toute affection pour les choses de la terre (S. Thérèse d'Avila, Pensées sur l'amour de Dieu, ch 6, nn. 3, 6, 13 (Ma, 596-599)). Mais à leur entrée dans le ciel, de quel enivrement plus profond ne seront pas saisis les Bienheureux! « Ils seront enivrés, s'écrie David, de l'abondance de votre maison » (Isaïe 35, 9). Alors, voyant à découvert son souverain Bien et s'unissant intimement avec lui, l'âme entrera dans une telle ivresse d'amour qu'elle se perdra heureusement en Dieu, c'est-à-dire qu'elle s'oubliera complètement elle-même et ne pensera désormais qu'à aimer, louer et bénir le bien infini qu'elle possède.

Au milieu donc des croix et des afflictions de la vie présente, excitons-nous, par l'espérance du Paradis, à les porter avec patience. L'abbé Zozime demandait à sainte Marie d'égypte parvenue au terme de sa carrière, comment elle avait pu passer de si longues années dans son affreux désert. « Grâce à l'espérance du Ciel », répondit la sainte pénitente (Sophrone, Vie de S. Marie l'égyptienne, c. 19, PL 73, 685). Comme on offrait à saint Philippe Néri la pourpre romaine: Paradis! Paradis! S'écria-t-il en jetant en l'air sa barrette (P.G. Bacci, Vita di S. Filippo Neri fiorentino, lib. 2, c. 16, n. 6, Bologne, 1686, p. 153). Au seul nom de Paradis, le frère Gilles, de l'ordre de saint François, éprouvait de tels élans de joie qu'il en était soulevé de terre (Marc de Lisbonne, Chroniques de l'Ordre des Frères Mineurs, liv. 7, ch 11, t. 1, Venise 1582, p. 127).

Et nous, soumis ici-bas à tant de misères, élevons aussi notre regard vers le Ciel, et, pour nous consoler, soupirons et répétons: Paradis! Paradis! (Sur le thème du Paradis, S. Alphonse a composé une poésie: Anima che sospira il paradiso: L'ennui, mon doux Jésus! Ici-bas me dévore. / je me meurs chaque jour du désir de te voir./ Et ce n'est pas trop cruel, ô Dieu! D'y vivre encore/ Soupirant loin de toi, je dis/ Et répète sans cesse/ Comptant sur ta promesse:/ Paradis! Paradis! (L'âme qui soupire après le paradis, 1er couplet, trad. Hayois). Ne l'oublions jamais: si nous sommes fidèles à Dieu, elles finiront un jour toutes ces peines, toutes ces tribulations, toutes ces inquiétudes; et nous serons admis dans la bienheureuse patrie et nous y serons au comble de la fidélité, à jamais, tant que Dieu sera Dieu. Déjà les saints nous attendent. Marie est là, Jésus est là, déjà il tient en sa main la couronne royale qui doit ceindre notre front dans son royaume éternel.

AFFECTIONS ET PRIèRES

« Que votre règne arrive. » Ainsi, ô mon bien-aimé Sauveur, m'avez-vous enseigné à vous prier et c'est ainsi que je vous prie en ce moment. Que votre règne arrive dans mon âme, pour que vous la possédiez toute entière et qu'à son tour elle vous possède, vous, le souverain Bien! O mon Jésus, vous n'avez rien épargné pour me sauver et pour m'obtenir mon amour. Sauvez-moi donc; et que mon salut consiste à vous aimer toujours dans cette vie et dans l'autre. Que de fois je vous ai abandonné! Néanmoins vous m'assurez qu'au Ciel vous ne dédaignerez pas de me recevoir entre vos bras pour toute l'éternité, avec autant d'amour que si je ne vous avais jamais offensé; et moi je sais cela; et je pourrais encore aimer autre chose que vous, quand je vous vois persister à m'offrir le Paradis, après que j'ai si souvent mérité l'enfer. Ah! Mon Jésus, puissé-je ne vous avoir jamais offensé! Si j'avais à recommencer le cours de ma vie, je ne voudrais que vous aimer. Mais ce qui est fait est fait. Tout ce que je puis vous donner maintenant, c'est le temps qui me reste à vivre. Je vous le donne tout entier, ô mon Rédempteur, mon Amour, mon Dieu. Désormais je ne veux plus penser qu'à faire votre bon plaisir; aidez-moi de votre sainte grâce. Ah! J'espère que par vos mérites elle ne me fera pas défaut. Donnez-moi toujours plus d'amour pour vous et un plus grand désir de vous satisfaire en tout. Paradis! Paradis! Quand sera-ce enfin, Seigneur, que je vous verrai face à face et que je m'unirai étroitement à vous sans craindre de jamais plus vous perdre. Ah! Mon Dieu, que votre main me soutienne toujours afin que je ne vous offense plus.

O Marie, quand me verrai-je à vos pieds en Paradis? Secourez-moi, ô ma Mère; ne permettez pas que je me damne et que je sois réduit à vivre éternellement loin de vous et loin de votre Fils.

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