Du Pape (page 10)
Le prêtre qui appartient à une femme et à des enfans , n'appartient plus à son troupeau , ou ne lui appartient pas assez. Il manque constamment d'un pouvoir essentiel, celui de faire l'aumône, quelquefois même sans trop penser à ses propres forces. En songeant à ses enfans , le prêtre marié n'ose pas se livrer aux ( -s. ) mouvemens de son cœur; sa bourse se resserre devant l'indigence , qui n'attend jamais de lui que de froides exhortations. De plus, la dignité du prêtre seroit mortellement blessée par certains ridicules. La femme d'un magistrat supérieur , qui oublieroit ses devoirs d'une manière visible , feroit plus de tort à son mari que celle de tout autre homme. Pourquoi ? parce que les hautes magistratures possèdent une sorte de dignité sainte et vénérable qui les fait ressemblera un sacerdoce. Qu'en serat-il donc du sacerdoce réel ? Non-seulement les vices de la femme réflé- chissent une grande défaveur sur le caractère du prêtre marié , mais celui-ci à son tour n'échappe point au danger commun à tous les hommes qui se trouvent dans le mariage, celui de vivre criminellement. La foule des raisonneurs qui ont traité cette grande question du célibat ecclésiastique , part toujours de ce grand sophisme , que le mariage est un état de pureté , tandis qu'il n'est pur que pour les purs. Combien y a-t-il de mariages irré- prochables devant Dieu ? Infiniment peu. L'homme irréprochable aux yeux du monde peut être infâme à l'autel. Si la foiblesse ou la perversité humaine établit une tolérance de convention à l'égard de certains abus , celte ( i52 ) tolérance, qui est elle-même un abus , n'est jamais faite pour le prêtre, parce que la conscience universelle ne cesse de le comparer au type sacerdotal qu'elle contemple en ellemême ; de sorte qu'elle ne pardonne rien à la copie, pour peu qu'elle s'éloigne du modèle. Il y a dans le christianisme des choses si hautes, si sublimes; il y a entre le prêtre et ses ouailles des relations si saintes , si délicates , qu'elles ne peuvent appartenir qu'à des hommes absolument supérieurs aux autres.
La confession seule exige le célibat. Jamais les femmes , qu'il faut particulièrement considérer sur ce point , n'accorderont une confiance entière au prêtre marié ; mais il n'est pas aisé d'écrire sur ce sujet. Les Eglises si malheureusement séparées du centre n'ont pas manqué de conscience, mais de force , en permettant le mariage des prêtres. Elles s'accusent elles-mêmes en exceptant les évêques et en refusant de consacrer les prêtres avant qu'ils soient mariés. Elles conviennent ainsi de la règle, çue nul prêtre ne peut se marier ; mais elles admettent que, par tolérance et faute de sujets, un laïque marié peut être ordonné. Par un sophisme qui ne choque plus l'habitude, au lieu d'ordonner un candidat , quoique marié ^ elles le marient pour Vordonner , de manière qu'en violant la règle antique , elles la confessent expressément. Pour connoître les suites de cette fatale discipline , il faut avoir été appelé à les examiner de près. L'abjection du sacerdoce dans les contrées qu'elle régit , ne peut être comprise par celui qui n'en a pas été témoin. De Tott, dans ses mémoires, n'a rien dit de trop sur ce point. Qui pourroit croire que dans un pays où l'on vous soutient gravement l'excellence du mariage des prêtres, l'épithète de Jils de prêtre est une injure formelle ? Des détails sur cet article piqueroient la curiosité , et seroient même utiles , sous un certain rapport ; mais il en coûte d'amuser la malice et d'affliger un ordre malheureux qui renferme , quoique tout soit contre lui , des hommes très-estimables , autant qu'il est possible d'en juger, à la distance oii l'inexorable opinion les tient de toute société distinguée. Cherchant toujours, autant que je le puis, mes armes dans les camps ennemis , je ne passerai point sous silence le témoignage frappant du même prélat russe que j'ai cité plus haut. On verra ce qu'il pensoit de la discipline de son Eglise sur le point du célibat. Son livre déjà rerotnmandc par le nom de son auteur, élant sorti de plus des presses même du saint synode , ce létnoit^nage a tout le poiils qu'il est possible d'en attendre.
Après avoir repoussé dans le premier chapitre de ses prolégomènes , une attaque indé- cente de Mosheim contre le célibat ecclésiastique , l'archevêque de Twer continue en ces termes : « Je crois donc que le mariage n'a jamais » été permis aux docteurs de l'Eglise ( les » prêtres ) , excepté dans les cas de nécessité » et de grande nécessité; lorsque, par exem- » pie , les sujets qui se présentent pour rem- « plir ces fonctions , n'ayant pas la force de » s'interdire le mariage qu'ils désirent , on » 71 en trompe point de meilleurs et de plus » dignes queux ; en sorte que l'Eglise, après « que ces incontinens ont pris des femmes , » les admet dans l'ordre sacré , par accident » plutôt que par choix (i). » (i) Quo quidem cognito non erit difficile intellecta ^ an et quomodh doctoribus Ecclesice perinissa sint conjugia. Scilicet^med quidemsentenliâ^lsON permissa unQUAM, prœlerquàin si nécessitas obvenerit^ eaque ma^na; uti sicut a (sic ) qui ad hoc inunus prœsth sunl ab usa matrimonii temperare sibi nequeant atque hoc expe-- ( IS^) Qui ne scroit frappé de la décision d'un liomme si bien placé pour voir les choses de près , et si ennemi d'ailleurs du système catholique ? Quoiqu'il m'en coûtât trop d'appuyer sur les suites du système contraire , je ne puis cependant me dispenser d'insister sur l'absolue nullité de ce sacerdoce dans son rapport avec la conscience de l'homme. Ce merveilleux ascendant qui arrêtoit Théodose à la porte du temple, Attila devant celle de Rome, et Louis XIV devant la table sainte ; cette puissance , encore plus merveilleuse , qui peut attendrir un cœur pétrifié et le rendre à la vie : qui va dans les palais arracher l'or à l'opulent insensible ou distrait, pour le verser dans le sein de l'indigence ; qui atfronte tout, qui surmonte tout dès qu'il s'agit de consoler une ame , d'en éclairer ou d'en sauver une autre; qui s'insinue doucement dans les contant , meliores v«rà dignioresque desint : l'dt-hque Ecclesia taies intempérantes ^ postquàm uxores duxerint , casu potiùs non delectu , sacro ordini adsciscat.
(Met. Arch. Twer. liber historicus, etc. prol.c. I, p. b.) Il faut bien observer que l'archevêque parle toujours au présent , et qu'il a visiblement eu vue les usages de son Eglise, telle qu'il la voyoit de son temps. Cet oracle grec paroîtra sans doute : Uoxxav uvru'itoç «aaoik. ( i5G ) sciences pour y saisir des secrets funestes , pour en arracher la racine des vices ; organe et gardienne infatigable des unions saintes ; ennemie non moins active de toute licence ; douce sans foiblesse ; etfrayante avec amour; supplément inappréciable de la raison , de la probité , de l'honneur , de toutes les forces humaines au moment où elles se déclarent impuissantes ; source précieuse et intarissable de réconciliation , de réparations , de restitutions, de repentirs efficaces, de tout ce que Dieu aime le plus après l'innocence ; debout à côté du berceau de l'homme qu'elle bénit ; debout encore à côté de son lit de mort , et lui disant , au milieu des exhortalions les plus pathétiques et des plus tendres adieux... Partez....; cette puissance surnaturelle ne se trouve pas hors de l'unité. J'ai longtemps étudié le christianisme hors de cette enceinte divine. Là, le sacerdoce est impuissant et tremble devant ceux qu'il devroit faire trembler. A celui qui vient lui dire : Tai volé , il n'ose pas , il ne sait pas dire : Restituez, L'homme le plus abominable ne lui doit aucune promesse. Le prêtre est employé comme une machine. On diroit que ses paroles sont une espèce d'opération mécanique qui elface les péchés 5 comme le savon fait disparoître les souillures matérielles : c'est encore une chose qu'il faut avoir vue pour s'en former une idée juste. L'état moral de l'homme qui invoque le ministère du prêtre , est si indiffé- rent dans ces contrées ; il y est si peu pris en considération , qu'il est très-ordinaire de s'entendre demander en conversation : Auez-i^ous fait vos pâques ? C'est une question comme une autre , à laquelle on répond oui ou non , comme s'il s'agissoit d'une promenade ou d'une visite qui ne dépend que de celui qui la fait.
Les femmes , dans leurs rapports avec ce sacerdoce , sont un objet tout-à-fait digne d'exercer un œil observateur. L'anathème est inévitable. Tout prêtre marié tombera toujours au dessous de son caractère. La supériorité incontestable du clergé catholique tient uniquement à la loi du célibat. Les doctes auteurs de la Bibliothèque britannique , se sont permis sur ce point une assertion étonnante qui mérite d'être citée et examinée. « Si les ministres du culte catholique , » disent-ils , avoient eu plus généralement » l'esprit de leur état , dans le vrai sens du » mot , les attaques contre la religion n'au- » roient pas été aussi fructueuses Heu- » reusemeut pour la cause de la religion , des » mœurs et du bonheur d'une population » nombreuse , le clergé anglais , soit anglican , » soit presbytérien, est tout autrement res- » pectable ^ et il ne fournit aux ennemis du » culte ni les mêmes raisons ni les mêmes » prétextes (i). ^ Il faudroit parcourir mille volumes peut- être pour rencontrer quelque chose d'aussi téméraire ; et c'est une nouvelle preuve de l'empire terrible des préjugés sur les meilleurs esprits et sur les hommes les plus estimables. En premier lieu , je ne sais sur quoi porte la comparaison : pour qu'elle eut une base, il faudroit qu'on pût opposer sacerdoce à sacerdoce ; or , il n'y a plus de sacerdoce dans les Eglises protestantes ; le prêtre a disparu avec le sacrifice ; et c'est une chose bien remarquable que, partout où la réforme s'établit, la langue , interprète toujours infaillible de la conscience, abolit sur-le-champ le mot de prêtre , au pointque déjà du temps de Bacon, ce mot étoit pris pour une espèce d'injure (2). (1) Biblioth. britann. sur VEnquirer de M. Godwin. Mars, 1798. N.° 53 , pag. 282. (2) « Je pense qu'où ne devroit point continuer de se ( ï% ) Lors donc qu'on parle du clergé d Angleterre ^ d'Ecosse, etc., on ne s'exprime point exactement ; car il n'y a plus de clergé là où il n'y a plus de clercs: pas plus que d'état militaire sans militaires.
C'est donc tout comme si Ton avoit comparé, par exemple , les curés de France ou d'Italie , aux avocats ou aux médecins d'Angleterre et d'Ecosse. Mais en donnant à ce mot de clergé toute la latitude possible , et l'entendant de tout corps de ministres d'un culte chrétien , l'immense supériorité du clergé calholitjue en mérite comme en considération , est aussi évidente que la lumière du soleil. On peut même observer que ces deux genres de supériorité se confondent ; car , pour un corps tel que le clergé catholique, une grande considération est inséparable d'un grand mé- rite , et c'est une chose bien remarquable que cette considération l'accompagne même chez les nations séparées ; car c'est la conscience » servir du mot de prêtre , particulièrement dans les cas » où les personnes s'en trouvent offensées. » ( Cacon, (Euv. tom. IV , pag. 472. Christianisme de Bacon , tom. Il, pag. 241- ) On a suivi le conseil de Bacon. Dans la langue et dans la conversation anglaise, le mot de priest ne se trouve plus que dans priestcraft. ( >Go ) qiù i accorde , et hi conscience est un juge incoriujjtible. Les criii(]ues même qu'on adresse aux prêlres catholiques prouvent leur supériorité. Vollaire l'a fort bien dit : « La vie séculière » a toujours été plus vicieuse que celle des » prélres, mais les désordres de ceux-ci ont » toujours été plus remarqu*ibles par leur » contraste avec la règle ( i ). »> On ne leur pardonne rien parce qu'on en attend tout. La même règle a lieu depuis le Souverain Pontife jusqu'au sacristain. Tout membre du clergé catholique est continuellement confronté à son caractère idéal , et par conséquent jugé sans miséricorde. Ses peccadilles même sont des forfaits ; tandis que de l'autre côté les crimes même ne sont que des peccadilles , précisément comme parmi les gens du monde. Qu'est-ce qu'un ministre du culte qui se nomme réformé ? C'est un homme habillé de noir, qui monte tous les dimanches en chaire pour y tenir des propos honnêtes. A ce métier, tout honnête homme peut réussir , et il n'ex- (i) Volt.
Essai sur les mœurs , etc. ia-8.** tom. III, ch. CXII. 11 valoil donc autant que le pire du peuple , qui eut avec lui de si grandes affaires. dut aucune foiblesse de Vhorméie homme. J'ai examiné de très-près cette classe d'hommes ; j'ai surtout interrogé sur ces ministres évangéliques l'opinion qui les environne, et cette opinion même s'accorde avec la nôtre , pour ne leur accorder aucune supériorité de caractère. Ce qu'ils peuvent n'est rien 5 véritablement hommes. Ils sont ce que nous sommes , Et vivent comme nous. On ne leur demande que la probité. Mais qu'est-ce donc que cette vertu humaine pour ce redoutable ministère qui exige la probité divinisée , c'est-à-dire la sainteté î Je pourrois m'autoriser d'exemples fameux et d'anecdotes piquantes ; mais c'est encore un point sur lequel j'aime à passer comme sur des charbons ardens. Un grand fait me suffit , parce qu'il est public et ne souffre pas de réplique ; c'est la chute universelle du ministère évangélique protestant, dans l'opinion publique. Le mal est ancien et remonte aux premiers temps de la réforme. Le célèbre Lesdiguières, qui résida long-temps sur les frontières du duché de Savoie , estimoit beaucoup et voyoit souvent S. François de Sales , alors évêque de Genève. Les ministres protestans , choques d'une telle liaison , résolurent d'adresser une admonesTOM. II. I 1 lation dans les formes au noble guerrier , alors encore chef de leur parti. Si l'on veut savoir ce qu'il en advint et ce qu'il fut dit à celle occasion , on peut lire toute l'histoire dans un de nos livres ascétiques assez répandu (i). Pour moi, je ne le copie point. On cite l'Angleterre; mais c'est en Angleterre surtout que la dégradation du ministère évangélique est le plus sensible. Les biens du clergé sont à peu près devenus le patrimoine des cadets de bonnes maisons , qui s'amusent dans le monde comme des gens du monde , laissant du reste A des chantres gagés le soin de louer Dieu. Le banc des évêques , dans la chambre des pairs , est une espèce de hors-d'œuvre qu'on pourroit enlever sans produire le moindre vide.
A peine les prélats osent-ils prendre la parole , même dans les affaires de religion. Le clergé du second ordre est exclu de la représentation nationale ; et pour l'en tenir à jamais éloigné, on se sert d'une subtilité historique qu'un souffle de la législature auroit écarté depuis long-temps , si l'opinion (0 Esprit de S. François, de Sales, recueilli des écrits de M. le Cauîus , évèque de Belley , in-S.", partie lll , ch. XXIII. ( ï63 ) ne les repoussoit pas , ce qui est v isible. Nonseulement l'ordre a baissé dans l'estime publique , mais lui-même se défie de lui-même. Souvent on a vu l'ecclésiastique anglais , embarrassé de son état , effacer dans les écrits publics la lettre (i) fatale qui précède son nom et constate son caractère. Souvent encore on l'a vu ; masqué sous un habit laïque, quelquefois même sous un habit militaire , amuser les salons étrangers avec sa burlesque épée. A l'époque où l'on agita, en Angleterre, avec tant de fracas et de solennité, la question de X émancipation des catlioliques ( en i8o5), on parla des ecclésiastiques, dans le parlement, avec tant d'aigreur, avec tant de dureté, avec une défiance si prononcée , que les étrangers en furent sans comparaison plus surpris que les auditeurs (2). Il faut dire aussi qu'il y a , dans le caractère même de cette milice é\>angélique , quelque (i) R. initiale de il^t'erfrtJ. (2) Un membre de la chambre des communes observa cependant qu'il y avoit quelque chose d'étrange dans cette espèce de déchaînement général contre l'ordre ecclésiastique. Si je ne me trompe , ce membre étoit M. Stéphens ; mais comme je ne pris pas de note écrite sur ce point , je n'aflirme rien , excepté que la remarque fut faite. cliose qui déleiKl la confiance et qui appelle la défaveur. II n'y a point d'autorité , il n'y a point de règle , ni par conséquent de croyance commune dans leurs Eglises. Eux-mêmes avouent , avec une candeur parfaite , « que y> l'ecclésiastique protestant n'est obligé de y> souscrire une confession de foi quelconque, »
que pour le repos et la tranquillité publi- » que , sans autre but que celui de mainte- » nir 5 entre les membres d'une même com- » munion , l'union EXTÉRIEURE; mais que du » reste , aucune de ces confessions ne sauroit )> être regardée comme une règle de foi pro- » prement dite. Les protestans n'en connois- « sent pas d'autre que l'écriture sainte (i). Lors donc qu'un de ces prédicateurs prend la parole, quels moyens a-t-ilde prouver qu*il croit ce qu'il dit ? et quels moyens a-t-il encore de savoir qu'en bas on ne se moque pas de lui ? Il me semble entendre chacun de ses auditeurs lui dire , avec un sourire sceptique: En vérité , JE CROIS qu'il croit que je le CROIS (2) ! (i) Considérations sur les études nécessaires à ceux qui aspirent au saint ministère , par CI. Ces. Chavanne , min. du S. Ev. et prof, en tliéoi. à l'acad. de Lausanne. Yverdun , 177 1 , in-8.''pag. io5 et 106. (2) r credo ch' ei credette ch'' io credesse. Daute , Infern. XII , IX. L'un des fanatiques les plus endurcis qui aient jamais existé , W^arburton , fonda en mourant une chaire pour prouver que le Pape est \' Antéchrist (i). A la honte de notre malheureuse nature, cette chaire n'a pas encore vaqué; on a pu lire même, dans les papiers publics anglais de cette année ( i^iy) , l'annonce d'un discours prononcé à l'acquit de la fondation. Je ne crois point du tout à la bonne foi de Warburton ; mais quand elle seroit possible de la part d'un seul homme, le moyen d'imaginer de même comme pos- (i) Ce nom de Warburton me fait souvenir qu'au nombre de ses œuvres se trouve une édition de Shakespeare avec une préface et un commentaire. Personne sans doute n'y verra rien de répréliensible de la part d'un homme de lettres ; mais que l'on se figure si l'on peut Christophe de Beaumont , par exemple , éditeur et commentateur de Corneille ou de Molière , jamais on n'y réussira. Pourquoi ? Parce que c'est un homme d'un autre ordre que Warburton. Tous les deux portent la mitre. Cependant l'un est pontife et l'autre n'est qu'un genllernan.
Le premier peut être ridiculisé ou flétri par ce qui ne fait nul tort à l'autre. On sait que lorsque Télémaque parut , Bossuet ne trouva pas l'ouvrage assez sérieux pour un prêtre. Je me garde bien de dire qu'il eut raison , je dis seulement que Bossuet a dit cela. sible une série d'extravagans ayant tous perdu l'esprit dans le même sens , et délirant de bonne foi ? Le bon sens se refuse absolument à cette supposition; en sorte que, sans le moindre doute , plusieurs et peut-être tous auront parlé pour de l'argent contre leur conscience. Qu'on imagine maintenant un Pitt , un Fox , un Burhe, un Grey , un Gr enville , ou d'autres têtes de cette force , assistant à l'un de ces sermons. Non-seulement le prédicateur sera perdu dans leur esprit, mais la défaveur rejaillira même sur l'ordre entier des prédicateurs. Je traits ici un cas particulier ; mais il y a bien d'autres causes générales qui blessent le caractère de l'ecclésiastique dissident , et le ravalent dans l'opinion. Il est impossible que des hommes dont on se défie constamment, jouissent d'une grande considération ; jamais on ne les regardera , dans leur parti même , que comme des avocats payés pour soutenir une certaine cause. On ne leur disputera ni le talent, ni la science , ni l'exactitude dans leurs fonctions; quant à la bonnefoi, c'est autre chose. « La doctrine d'une Eglise réformée , a dit » Gibbon , n'a rien de commun avec les lu- » mières et la croyance de ceux qui en font » partie, et c'est avec un sourire ou y\\\ soupir » que le clergé moderne souscrit aux Formes » de l'orthodoxie et aux symboles établis » Les prédictions des catholiques se ironisent » accomplies. Les arminiens , les ariens , les )^ sociniens , dont il ne faut pas calculer le » nombre d après leurs coîigrégations respec- » tives ^ ont brisé et rejeté l'enchaînement des » mystères. » Gibbon exprime ici l'opinion universelle des protestans éclairés sur leur clergé. Je m'en suis assuré par mille et mille expériences. Il n'y a donc plus de milieu pour le ministre réformé.
S'il prêche le dogme , on croit qu'il ment ; s'il n'ose pas le prêcher, on croit qu'il n'est rien. Le caractère sacré étant absolument effacé sur le front de ses ministres , les souverains n'ont plus vu dans eux que des officiers civils qui dévoient marcher avec le reste du troupeau, sous la houlette commune. On ne lira pas sans intérêt les plaintes touchantes exhalées par un membre même de cet ordre malheureux , sur la manière dont l'autorité temporelle se sert de leur ministère. Après avoir déclamé , comme un homme vulgaire , contre la hiérarchie catholique, il plane tout à coup au dessus de tous les préjugés , et il prononce ces paroles solennelles : « Le protestantisme n'a pas moins avili la dignité sacerdotale (i). Pour ne pas avoir l'air d'aspirer à la hiérarchie catholique , les prêtres protestans se sont défaits bien vite de toute apparence religieuse, et se sont tous mis très-humblement aux pieds de l'autorité temporelle Parce que la vocation des prêtres protestans n'étoit nullement de gouverner l'état, il n'auroit pas fallu en conclure que c'étoit à l'état à gouverner l'Eglise (2) Les récompenses que (i) Ainsi ce caractère est avili des deux, côtés ! Il faudroit bien cependant prendre un parti ; car si le sacerdoce est avili par la hiérarchie et par la suppression de la hiérarchie , il est clair que Dieu n'a pas su faire un sacerdoce , ce qui me paroît un peu fort. (2) Nulle part l'état ne gouverne VEglise ; mais toujours et partout il gouvernera justement ceux, qui , s'étant mis hors de VEglise , osent cependant s'appeler VEglise. Il faut choisir entre la hiérarchie catholique et la suprématie civile , il n'y a point de milieu. Et qui oseroit blâmer des souverains qui établissent l'unité civile partout où ils n'en trouvent pas d'autre ? Que ce clergé séparé , qui ue se plaint que de lui-même , rentre donc dans l'unité légitime, et tout de suite il remontera comme par euchantemeut à ce haut degré de dignité dont lui-même se reconnoît déchu. Avec quelle bienveillance , avec quelle alégresse nous l'y reporterions de nos propres mains!
Notre respect les attend. l'état accorde aux ecclésiastiques , les ont rendus tout-à-fait séculiers Avec leurs habits sacerdotaux , ils ont dépouillé le caractère spirituel L'état a fait son métier, et tout le mal doit être mis sur le compte du clergé protestant. Il est devenu frivole.... Les prêtres n'ont bientôt plus fait que leur devoir de citoyens L'état ne les prend plus que pour des officiers de police Il ne les estime guère , et ne les place que dans la dernière classe de ses officiers Dès que la religion devient la servante de rétat , il est permis de la regarder , dans cet état d'abaissement , comme l'ouvrage des hommes , et même comme une fourberie (i). C'est de nos jours seulement qu'on a pu voir l'industrie , la diète, la politi(jue , l'économie rurale , et la police entrer dans la chaire Le prêtre doit croire qu'il remplit sa destinée et tous ses devoirs en faisant lecture en chaire des ordonnances de la police. Il doit dans ses sermons publier des recettes contre les épizooties, montrer la nécessité de la vaccination , et prêcher sur la manière de prolonger la vie (i) Voilà précisément ce que je disois tout- à-l' heure J et c'est uQ sujet iué|}ul&able d'utiles réflexions. ( lyo ) » humaine. Comment donc s'y prendra-t-il » après cela pour détacher les hommes des » choses temporelles et périssables , tandis » qu'il s'efforce lui-même , avec la sanction rt du gouvernement , d'attacher les hommes » AUX GALÈRES DE LA VIE (l) ? » En voilà plus que je n'aurois osé en dire d'après mes propres observations ; car il m'en coûte beaucoup d'écrire , même en récriminant , une seule ligne désobligeante ; mais je crois que c'est un devoir de montrer l'opinion dans tout son jour. J'honore sincèrement les ministres du saint Evangile , qui portent certainement un très-beau titre. Je sais même qu'un prêtre n'est rien s'il n'est pas ministre du saint Evangile ; mais celui-ci à son tour n'est rien s'il n'est pas prêtre. Qu'il écoute donc sans aigreur la vérité qui lui est dite non pas seulement sans aigreur, mais avec amour : Tout corps enseignant ^ dès qu'il n'est plus permis de croire à sa bonne foi , tombe (i) Sur le irai caractère du prêtre é^angëlique , par le professeur Marhdnexe ,à Heidelberg, imprimé dans le musée patriotique des Allemands , à Hambourg.
— Je n'ai pu lire qu'une traduction française de cet ouvrage , eu janvier 1812 ; mais elle m'a été donnée pour très-lidèle par un homme que je dois croire très- fidèle. nécessairement dans Topinlon niérne de son propre parti ; et le dédain , la défiance , l'éloignement augmentent en raison directe. Si l'ecclésiastique protestant est plus considéré et moins étranger à la société que le clergé des Eglises seulement schismatiques, c'est qu'il est moins prêtre ; la dégradation étant toujours proportionnelle à l'intensité du caractère sacerdotal. Il ne s'agit donc pas de se louer vainement soi-même, ou de se préférer encore plus vainement à d'autres ; il faut entendre la vérité et lui rendre hommage. Rousseau n'écrivoit-il pas à une dame fran- çaise : « J'aime naturellement votre clergé » autant que je hais le nôtre. J'ai beaucoup » d'amis parmi le clergé de France, etc. (i). » Il est encore plus aimable dans ses lettres de la Montagne , où il nous fait confidence « que les ministres ne savent plus ce qu'ils p croient , ni ce qu'ils veulent , ni ce qu'ils » disent ; qu'on ne sait pas même ce qu'ils » font semblant de croire , et que l'intérêt » décide seul de leur foi (2). >. (i) Lettres de J. J. Rousseau, ia-S.'', tom. II , p. 201, (2) Le même , 11.^ lettre de la montagne. Le célèbre helléniste , M. Fréd. Aug. Wolff , remarque, avec une rare sagesse, dans ses prolégomènes sur Homère, ^< qu'un livre étant » une fois consacré par l'usage public ; la vé- n nération nous empêche d'y voir des choses » absurdes ou ridicules ; qu'on adoucit donc 5) et qu'on embellit par des interprétations » convenables, tout ce qui ne paroît pas sup- » portable à la raison particulière ; que plus » on met de finesse et de science dans ces » sortes d'explications , et plus on est censé » servir la religion ; que toujours on en a usé » ainsi à l'égard des livres qui passent pour » sacrés ; et que si l'on s'y détermine pour » rendre le livre utile à la masse du peuple , » on ne sauroit voir rien de répréhensible »
dans cette mesure (i). » Ce passage est un bon commentaire de celui de Rousseau, et dévoile en plein le secret de l'enseignement protestant. On feroit un livre de ces sortes de textes; et par une consé- quence inévitable , on en feroit un autre des témoignages de froideur ou de mépris distribués à l'ordre ecclésiastique par les différens souverains protestans. (i) Yrid. Aug. Wolfii Prolegomena in Homerum. — HalisSaxonuiTij 1795, tom. I, n.° 36,/:?. CLXIII. L'un décide « qu'il a jugé à propos de faire f> composer une nouvelle liturgie plus con- » forme à l'enseignement pur de la religion , y» à l'édification publique et à l'esprit du siècle » actuel ; et que plusieurs motifs l'ont déter- » miné à ne point souffrir que les ecclésias- >i tiques se mêlent aucunement de la rédac- » tion de ces formules liturgiques (i). « Un autre défend à tous les ministres et pré- dicateurs de ses états , d'employer la formule Que le Seigneur vous bénisse , etc. « attendu , y> dit le prince , que les ecclésiastiques ont » besoin eux-mêmes de la bénédiction divine , » et qu'il y a de l'arrogance de la part d'un >^ mortel de vouloir parler au nom de la » Providence (2). » Quel sacerdoce et quelle opinion ! Je l'ai étudiée , cette opinion , dans les livres, dans (î) Journal de Paris , mercredi 2.1 décembre 1808 , n.o 556, p. 1^573. — Il faut l'avouer , c'est un singulier spectacle que celui de l'ordre ecclésiastique déclaré incapable de se mêler de^i affaires ecclésiastiques. (2) Journal de l'empire, du 17 octobre 1809 , p. 4 , ( sous la rubrique de Francfort , du n octobre. ) Par la même raison , un père seroit un arrogant s'il s'avisoit de béuir son fils ! Quelle force de raisonnement ! Mais tout cela n'est qu'une chicane faite au clergé qu'on n'aime pas. les conversalions , tlans les actes de la souverainelé, et toujours je l'ai trouvée invariablement ennemie de Tordre ecclésiastique. Je puis même ajouter ( et Dieu sait que je dis la vérité ) que mille et mille fois en contemplant ces ministres, illégitimes sans doute et justement frappés, mais cependant moins rebelles eux-mêmes qu'enfans de rebelles , et victimes de ces préjugés tyranniques Que peut-être eu nos cœurs Dieu seul peut effacer ; je voyois dans le mien un intérêt tendre, une tristesse fraternelle, une compassion pleine de délicatesse et de révérence , enfin je ne sais quel sentiment indéfinissable que je ne trouvois pas à beaucoup près chez leurs propres frères.
Si les écrivains que j'ai cités au commencement de cet article, s'étoient contentés d'affirmer que le clergé catholique aurait probablement évité de grands malheurs , s'il ai^oit été plus pénétré des dei^oirs de son état , je doute qu'ils eussent trouvé des contradicteurs parmi ce clergé même ; car nul prêtre catholique ne se trouve au niveau de ses subhmes fonctions; toujours il croira qu'il lui manque quelque chose: mais en passant condamnation sur quelques relachemens , fruits inévitables d'une longue paix , il n'en est pas moins vrai que le clergé catholique demeure sans comparaison hors de pair pour la conduite comme pour la considération qui en est la suite. Cette considération est même si frappante , qu'elle ne peut être mise en question que par un aveuglement volontaire. Il est heureux sans doute que l'expérience la plus magnifique soit venue de nos jours à l'appui d'une théorie incontestable en ellemême ; et qu'après avoir démontré ce qui doit être , je puisse encore montrer ce qui est. Le clergé français , dispersé chez toutes les nations étrangères , quel spectacle n'a-t-il pas donné au monde ? A l'aspect de ses vertus, que deviennent toutes les déclamations ennemies ? Le prêtre français, libre de toute autorité 5 environné de séductions , souvent dans toute la force de l'âge et des passions ; poussé chez des nations étrangères à son austère discipline , et qui auraient applaudi à ce que nous aurions appelé des crimes, est cependant demeuré invariablement fidèle à ses vœux. Quelle force l'a donc soutenu , et comment s'est-il montré constamment au dessus des foiblesses de l'humanité ? Il a conquis surtout l'estime de l'Angleterre, très-juste appréciatrice des talens et des verliis , comme elle eût été l'inexorable délatrice des moindres foiblesses. L'Ijomme qui se présente pour entrer dans une maison anj^laise, à titre de médecin , de chirurgien, d'instituteur, etc. , ne passe pas le seuil, s'il est célibataire. Une prudence ombrageuse se défie de tout homme dont les désirs n'ont pas d'objet fixe et lé^al.
On diroit qu'elle ne croit pas à la résistance , tant elle redoute l'attaque. Le prêtre seul a pu échapper à celte soupçonneuse délicatesse : il est entré dans les maisons anglaises en vertu de ce même titre qui en aurait exclu d'autres hommes. Une opinion rancuneuse , âgée de trois siècles , n'a pu s'empêcher de croire à la sainteté du célibat religieux. La défiance s'est tranquillisée devant le caractère sacerdotal si grand , sijrappant , si parfaitement inimitable (i) , comme celui de la vérité dont il émane ; et tel Anglais peut-être qui avoit souvent parlé ou écrit d'après ses préjugés contre le célibat ecclésiastique , voyoit sans crainte sa femme ou sa fille recevoir les le- çons d'un prêtre cathohque ; tant la conscience est infaillible ! tant elle s'embarrasse (i) Expressions très-conuues de Rousseau , à propos des caractères de vérité qui brilllent dans l'Evangile. peu de ce que l'esprit imagine ou de ce que la bouche dit ! Les femmes même , vouées à ce même cé- libat, ont participé à la même gloire. Combien le philosophisme n'avoit-il pas déclamé contre les vœux forcés et les victimes du cloître (i)î Et cependant , lorsqu'une assemblée de fous qui faisoient ce quils pouvoient pour être des coquins (2) , se donna le plaisir sacrilège de déclarer les vœux illégitimes et d'ouvrir les cloîtres, il fallut payer je ne sais quelle effrontée du peuple, pour venir à la barre de l'assemblée jouer la religieuse affranchie. Les vestales françaises déployèrent l'intré- (i) Ces folles déclamatious se trouvent , comme on sait, réunies et pour ainsi dire condensées dans la Mélanie de La Harpe. En vain l'auteur , depuis sou retour à la vérité , lit les plus vives instances pour que sa pièce fût ôtée du répertoire 5 on s'y refusa obstinément , et ce défaut de délicatesse fait tort à la nation française bien plus qu'elle ne le pense. Ce n'est rien ^ dira-t-elle. C'est beaucoup. Cet exemple se joint à la nouvelle édition de Voltaire , à la stereotypie de Jeanne d'Arc , invariablement annoncée dans tous les catalogues , avec le discours sur l'Histoire universelle , et les Oraisons funèbres de Bossuet , etc.
, etc. (2) Douces expressions de Burke , dans sa lettre «a D. D. B. , en parlant de l'assemblée nationale. TOM. 11. 12 piclité des prêtres , dans les prisons et sur les échafauds ; et celles que la tempête révolutionnaire a voit dispersées chez les nations étrangères et jusqu'en Amérique, loin de cé- der aux séductions les plus dangereuses, ont fait admirer de tous cotes l'amour de leur état , le respect pour leurs vœux et le libre exercice de toutes les vertus. Elle a péri celte sainte, cette noble Eglise gallicane ! elle a péri ; et nous en serions inconsolables, si le Seigneur ne nous avoit laissé un germe (i). La haute noblesse du clergé catholique est due toute entière au célibat ; et cette institution sévère étant uniquement l'ouvrage des Papes secrètement animés et conduits par un esprit sur lequel la conscience ne sauroit se tromper , toute la gloire remonte à eux; et ils doivent être considérés, par tous les juges compétens, comme les véritables instituteurs du sacerdoce. § III. Considérations politiques. L'erreur redoublant toujours de force en raison de l'importance des vérités quelle alta- (0 Nisi Dominus reliquisset nobis seinen. Isaï. I. ç). ) que s'est épuisée contre le célibat religieux; et après l'avoir attaqué sous le rapport des mœurs , elle n'a pas manqué de le citer au tribunal de la politique , comme contraire à la population. On avoit répondu à ses sophismes d'une manière victorieuse. Déjà Bacon , malgré les préjugés de temps et de secte, nous avoit fait penser à quelques avantages signalés du célibat (•). Déjà les économistes avoient soutenu et assez bien prouvé que le législateur devoit ne jamais s'occuper directement de la population, mais seulement des subsistances. Déjà plusieurs écrivains appartenant au clergé avoient fort bien repoussé les traits lancés contre leur ordre sous le rapport de la population. Mais c'est une singularité piquante , que cette force cachée qui se joue dans l'univers se soit servi d'une plume protestante , pour nous présenter la démonstration rigoureuse d'une vérité tant et si mal à propos contestée.
Je veux parler de M. Matthus dont le profond ouvrage sur le Principe de la population est un de ces livres rares après lesquels tout le monde est dispensé de traiter le même sujet. Personne avant lui , je pense , n'avoit clairement et complètement prouvé cette grande loi (i) Sermones Jïdeles , etc. C FUI, ( Op. t. X. ) ( ^«o ) temporelle de la Providence : Que non-seulement tout homme n'est pas né pour se marier ; mais que dans tout état bien ordonné , il faut quil y ait une loi^ un principe , une force quel' conque qui s oppose à la multiplication des mariages» M. Malthus observe que l'accroissement des moyens de subsistance, dans la supposition la plus favorable , étant inférieur à celui de la population dans l'énorme proportion respective des deux progressions , l'une arithmétique et l'autre géométrique, il s'en suit que l'état, en vertu de cette disproportion , est tenu dans un danger continuel , si la population est abandonnée à elle-même: ce qui nécessite la force réprimante dont je viens de parler. Mais le nombre des mariages ne peut être restreint dans l'état qu'en trois manières, par le vice , par la violence ou par la morale. Les deux premiers moyens ne pouvant se présenter à l'esprit d'un législateur , il ne reste donc que le troisième , c'est-à-dire qw'ilfaut quily ait dans Vétat un principe T?ioral qui tende constamment à restreindre le nombre des mariages. Et voilà le problème difficile que l'Eglise , c'est-à-dire le Souverain Pontife a , par sa loi du célibat ecclésiastique, résolu avec toute la perfection que les choses humaines peuvent ( i8i ) comporter , puisque la restreinte catholique est non-seulement morale , mais dii^ine , et que l'Eglise l'appuie sur des motifs si sublimes , sur des moyens si efficaces, sur des menaces si terribles, qu'il n'est pas au pouvoir de l'esprit humain d'imaginerrien d'égal ou d'approchant. Salut et honneur éternel à S. Grégoire VII et à ses successeurs qui ont maintenu l'inté- grité du sacerdoce contre tous les sophismes de ■ la nature , de l'exemple et de l'hérésie !
( I«^ ) V'VV'VV^'V'V^'V'\/1V'V'V'VV^'V%'^'VV\'VV»'X'V\»'*^*''V%'\VVVV%/^VX/\*VW'W\'W» CHAPITRE IV. INSTITUTION DE LA MONARCHIE EUROPÉENNE. xj'homme ne sait point adnmirer ce qu'il voit tous les jours, au lieu de célébrer notre monarchie qui est un miracle, nous l'appelons despotisme , et nous en parlons comme d'une chose ordinaire qui a toujours existé et qui ne mérite aucune attention particulière. Les anciens opposoient le règne des lois à celui des rois , comme ils auroient opposé la république au despotisme. « Quelques nations, » dit Tacite , ennuyées de leurs rois , préfé- » rèrent les lois (i). » Nous avons le bonheur de ne pas comprendre cette oposition qui est cependant très-réelle et le sera toujours hors du christianisme. Jamais \q.s nations antiques n'ont douté, pas plus que les nations infidèles n'en doutent aujourd'hui , que le droit de vie et de mort n'appartînt directement aux souverains. Il est (i) Quidam regumpertœsi leges maluerunt. ( Tacit.) ( i83) inutile de prouver cette vérité qui est écrite en lettres de sang sur toutes les pages de l'histoire. Les premiers rayons du christianisme ne détrompèrent pas même les hommes sur ce point , puisqu'en suivant la doctrine de S. Augustin lui-même, le soldat qui ne tue pas quand le prince légitime le lui ordonne , n'est pas moins coupable que celui qui tue sans ordre (i); par oii l'on voit que ce grand et bel esprit ne se formoit pas encore l'idée d'un nouveau droit public qui ôteroit aux rois le pouvoir de juger. Mais le christianisme, pour ainsi dire dissé- miné sur la terre, ne pouvoit que préparer les cœurs , et ses grands effets politiques ne pouvoient avoir lieu que lorsque l'autorité pontificale ayant acquis ses justes dimensions, la puissance de cette religion se trouveroit concentrée dans la main d'un seul homme, condition inséparable à fexercice de cette puissance. Il falloit d'ailleurs que l'empire romain disparût. Putréfié jusque dans ses dernières fibres , il n'étoit plus digne de recevoir (j) St.
August. De civit. Dei , i , 29. — Ailleurs , il dit encore : Reum regemfacit iniquitas imperandi , innocentem autem militem osiendit ordo seri>iendi. ( Idem , contra Faustum. ) ( i84 ) la ^refte divine. Mais le robuste sam^ageon du nord s'avançoit , et tandis qu'il fouleroit aux pieds l'ancienne domination , les Papes dévoient s'emparer de lui , et sans jamais cesser de le caresser ou de le combattre , en faire à la fin ce qu'on n'avoit jamais vu dans l'univers. Du moment oii les nouvelles souverainetés commencèrent à s'établir , l'Eglise , par la bouche des Papes , ne cessa de faire entendre aux peuples ces paroles de Dieu dans l'Ecriture : Cest par moi que les rois régirent ; et aux rois : Ne jugez pas , afin que vous ne soyez pas jugés , pour établir à la fois et l'origine divine de la souveraineté , et le droit divin des peuples. « L'Eglise , dit très-bien Pascal , défend à » ses enfans , encore plus fortement que les » \iÀ^ civiles, de se faire justice eux-mêmes ; » et c'est par son esprit que les rois chrétiens » ne se la font pas dans les crimes même de » lèse-majesté au premier chef, et qu'ils re- » mettent les criminels entre les mains des » juges 5 pour les faire punir selon les lois et » dans les formes de la justice (i). » Ce n'est pas que l'Eglise ait jamais rien (i) Dans les Lettres provinc. ( i85) ordonné sur ce point ; je ne sais même si elle l'auroit pu : car il est des choses qu'il faut laisser dans une certaine obscurité respectable , sans prétendre les trop éclaircir par des lois expresses Les rois sans doute ont souvent et trop souvent ordonné directement des peines ; mais toujours l'esprit de l'Eglise s'avançoit sourdement , attirant à lui les opinions, et flétrissant ces actes de la souveraineté, comme des assassinats solennels, plus vils et non moins criminels que ceux des grands chemins. Mais comment l'Eglise auroit-elle pu faire plier la monarchie, si la monarchie elle-même n'avoit été préparée , assouphe , je suis prêt à dire édulcorée par les Papes ?
Que pouvoit chaque prélat , que pouvoit même chaque Eglise particulière contre son maître ? Rien, Il falloit , pour opérer ce grand prodige , une puissance non point humaine, physique, matérielle ( car dans ce cas elle auroit pu abuser temporellement ) , mais une puissance spirituelle et morale qui ne régnât que dans l'opinion : telle fut la puissance des Papes. Nul esprit droit et pur ne refusera de reconnoître l'action de la Providence dans cette opinion universelle qui envahit l'Europe et montra à tous ses habitans le Souverain Pontife comme ( I<% ) la source de la souveraineté européenne, parce que la mt'me aulorilé agissant partout , e(Va- çoiL les dilléreiices nationales autant que la chose étoit possible, et que rien n'identifie les hommes comme l'unité religieuse. La Providence avoit confié aux Papes l'éducation de la souveraineté européenne. Mais comment éUi^er sans punir? De là tant de chocs, tant d'attaques quelquefois trop humaines, et tant de résistances féroces; mais le principe divin n'étoit pas moins toujours présent , toujours agissant et toujours reconnoissable : il l'étoit surtout par ce merveilleux caractère que j'ai déjà indiqué, mais qui ne sauroit être trop remarqué , savoir : que toute action des Papes contre les souverains tournoit au profit de la souveraineté. N'agissant jamais que comme délégués divins, même en luttant contre les monarques , ils ne cessoient d'avertir le sujet qu'il ne pouvoit rien contre ses maîtres. Immortels bienfaiteurs du genre humain , ils combattoient tout à la fois et pour le caractère divin de la souveraineté, et pour la liberté légitime des hommes. Le peuple, parfaitement étranger à toute espèce de résistance , ne pouvoit s'enorgueillir ni s'émanciper , et les souverains ne pliant que sous un pouvoir divin conservoient toute leur dignité. Fré- ( i«7 ) déric , sous le pied du PonUfe , pouvoil être un objet de terreur, de compassion peut-être, mais non de mépris; pas plus que David prosterné devant l'ange qui lui apportoit les lléaux du Seigneur.
Les Papes ont élevé la jeunesse de la monarchie européenne. Ils Vont Jaite^ au pied de la lettre , comme Fénélon Jit le duc de Bourgogne. Il s'agissoit de part et d'autre d'extirper d'un grand caractère un élément féroce qui auroit tout gâté. Tout ce qui gêne l'homme le fortifie. Il ne peut obéir sans se perfectionner; et par cela seul qu'il se surmonte , il est meilleur. Tel homme pourra triompher de la plus violente passion à trente ans, parce qu'à cinq ou six on lui aura appHs à se passer volontairement d'un joujou ou d'une sucrerie. Il est arrivé à la monarchie ce qui arrive à un individu bien élevé. L'effort continuel de l'Eglise dirigé par le Souverain Pontife , en a fait ce qu'on n'avoit jamais vu et ce qu'on ne verra jamais partout oii cette autorité sera mé- connue. Insensiblement, sans menaces , sans lois, sans combats, sans violence et sans résistance , la grande charte européenne fut proclamée, non sur le vil papier, non par la voix des crieurs publics , mais dans tous les cœurs européens, alors tous catholiques. ( i88 ) JjCs rois abdiquent le pouvoir de juger par eux-inêryies , et les peuples en retour déclarent les rois INFAILLIBLES ET INVIOLABLES. Telle est la loi fondamentale de la nnonarcliie européenne, et c'est l'ouvrage des Papes: merveille inouïe , contraire à la nature de l'homme naturel , contraire à tous les faits historiques, dont nul homme dans les temps antiques n'avoit rêvé la possibilité , et dont le caractère divin le plus saillant est d'être devenue vulgaire. Les peuples chrétiens qui n'ont pas senti ou assez senti la main du Souverain Pontife , n'auront jamais cette monarchie. C'est en vain qu'ils s'agiteront sous une main arbitraire ; c'est en vain qu'ils s'élanceront sur les traces des nations ennoblies ; ignorant qu'avant de faire des lois pour un peuple , il faut faire un peuple pour les lois. Tous leurs efforts seront non-seulement vains, mais funestes; nouveaux Ixions , ils irriteront Dieu et n'embrasseront qu'un nuage. Pour être admis au banquet européen , pour être rendus dignes de ce sceptre admirable qui n'a jamais suffi qu'aux nations préparées, pour arriver enfin à ce but si ridiculement indiqué par une philosophie impuissante , toutes les routes sont fausses , excepté celle qui nous a conduits.
Quant aux nations qui sont demeurées sous la main du Souverain Pontife , assez pour recevoir l'impression sainte , mais qui l'ont malheureusement abandonnée, elles serviront encore de preuve à la grande vérité que j'expose ; mais cette preuve sera d'un genre opposé. Chez les premières, le peuple n'obtiendra jamais ses droits ; chez les secondes , le souverain perdra les siens , et de là naîtra le retour. Les rois favorisèrent , il y a trois siècles , la grande révolte pour voler l'Eglise (i). On les verra ramener les peuples à l'unité , pour affermir leurs trônes mis en l'air par les nouvelles doctrines. L'union , à différens degrés et sous diffé- rentes formes de l'empire et du sacerdoce, fut toujours trop générale dans le monde pour n'être pas divine. Il y a entre ces deux choses une affinité naturelle. Il faut qu'elles s'unis- (i) Hume qui , ne croyant rien, ne se gênoit pour rien, avoue sans compliment « que le véritable fondement de » la réforme fut l'envie de voler l'argenterie et tous » les oruemeus des autels. » — A prrfence for making spoil of the plate ^vestures and rich ornamentshelonging to the altars. ( Humes , hist. of Eug. Elisabeth, ch. XL, ann. i568. ) sent ou qu'elles se souliennenl. Si l'une se retire, l'autre soulî're. ■ . Aherius sic Altéra poscil opern res et conjurât ainîcè. Toute nation européenne soustraite à l'influence du Saint Siège , sera portée invinciblement vers la servitude ou vers la révolte. Le juste équilibre qui distingue la monarchie européenne ne peut être que l'etî'et de la cause supérieure que j'indique. Cet équilibre miraculeux est tel qu'il donne au prince toute la puissance qui ne suppose pas la tyrannie proprement dite, et au peuple toute la liberté qui n'exclut pas l'obéissance indispensable. Le pouvoir est immense sans être désordoiHié , et l'obéissance est parfaite sans être vile. C'est le seul gouvernement qui convienne aux hommes de tous les temps et de tous les lieux ; les autres ne sont que des exceptions. Partout où le souverain n'infligeant aucune peine directement , n'est amenoble lui-même dans aucun cas et ne répond à personne , il y a assez de puissance et assez de liberté; le reste est de peu d'importance (i).
(i) Le droit de s'imposer , par exemple , dont ou fait beaucoup de bruit, ne signifie pas grand'cbose. Les nations qui s'imposent elles-mêmes sont toujours les On parle beaucou]) du despotisme turc; cependant ce despotisme se réduit au pouvoir de punir dii-ectement , c'est-à-dire au pouvoir d'assassiner, le seul dont l'opinion universelle prive le roi chrétien ; car il est bien important que nos princes soient persuadés d'une vérité dont ils se doutent peu, et qui est cependant incontestable; c'est qu'ils sont incomparablement plus puissans que les princes asiatiques. Le sultan peut être déposé légalement et mis à mort par un décret des MoUas et des Ulhémas réunis (t). Il ne pourroit céder une province , une seule ville même, sans exposer sa tête; il ne peut se dispenser d'aller à la mosquée le vendredi ; on a vu des sultans malades faire un dernier etfort pour monter à cheval , et tomber morts en s'y rendant ; il ne peut conserver un enfant mâle naissant dans sa maison , hors de la ligne directe de la succession ; il ne peut casser la sentence d'un cadi; il ne peut toucher à un établissement religieux , ni au bien otfert à une mosquée , etc. plus imposées. II en est de même du droit cole'gislatif. Les lois seiont pour le moins aussi bonnes partout où il n'y aura qu'uu législateur unique. (i) Ces deux corps sont à peu près ce que scroient parmi nous le clergé et la magistrature. Si l'on offroit à l'un de nos princes le droit sublime de faire pendre, à la charge de pouvoir être mis en jugement, déposé ou mis à mort, je doute qu'il acceptât ce parti ; et cependant on lui offriroit ce que nous appelons la toute-puissance des sultans. Lorsque nous entendons parler des catastrophes sanglantes qui ont coûté la vie à un si grand nombre de ces princes , jugeant ces évènemens d'après nos idées, nous y voyons des complots, des assassinats, des révolutions; rien n'est plus faux. Dans la dynastie entière des Ottomans, un seul a péri illégalement par une véritable insurrection ; mais ce crime est considéré à Constantinople comme nous considérons l'assassinat de Charles I.^^ ou celui de Louis XVL La compagnie ou la Horta des janissaires, qui s'en rendit coupable, fut supprimée ; et cependant son nom fut conservé et voué à une éternelle ignominie.
A chaque revue elle est appelée à son tour , et lorsque son nom est prononcé , un officier public ré- pond à haute voix : Elle n'existe plus ! elle est maudite, etc. , etc. En général , ces exécutions qui terminent une si grande quantité de règnes , sont avouées par la loi. Nous en avons vu un exemple mé- morable dans la mort de l'aimable SeHm, dernière victime de ce terrible droit public. Las du pouvoir , il voulut le céder à son oncle qui lui dit : « Prenez garde à vous : les factions » vous fatiguent ; mais lorsque vous serez » particulier, une autre faction pourra fort » bien vous rappeler au trône , c'est-à-dire » à la mort. » Selim persista, et la prophétie fut accomplie. Bientôt une faction puissante ayant entrepris de le replacer sur le trône, wwfetfa du divan le fit étrangler. Le décret adressé au souverain, dans ces sortes de cas, ressemble beaucoup à celui que le sénat romain adressoit aux consuls dans les momens périlleux : Videant consules , etc. Partout où le souverain exerce le droit de punir directement , il faut qu'il puisse être jugé , déposé et mis à mort ; et s'il n'y a pas un droit fixe sur ce point , il faut que le meurtre d'un souverain n'effraie ni ne révolte aucunement les imaginations ; il faut même que les auteurs de ces terribles exécutions ne soient point flétris dans l'opinion publique , et que des fils organisés tout exprès consentent à porter les noms de leurs pères. C'est ce qui a lieu en effet ; car tout ce qui est nécessaire existe. L'opinion est ce qu'elle doit être. Elle veut qu'on puisse sans déshonneur porter la main , TOAI. I, 1 3 ilaiis certaines occasions, sur le prince qui est investi du droit de faire mourir. Par une raison toute contraire , l'opinion autant que la loi, doit écraser tout homme qui ose porter la main sur le monarque déclaré inviolable. Le nom même de régicide disparoît,étouflé sous le poids de l'infamie; ailleurs, la dignité de la v ictim^ semble quelquefois ennoblir le meurtre. CHAPITRE V. VIE COMMUNE DES PRINCES.
ALLIANCE SECRÈTE DE LA RELIGION ET DE LA SOUVERAINETÉ. OuAND on lit l'histoire , on seroit tenté de croire que la mort violente est naturelle aux princes, et que pour eux la mort naturelle est une exception. Des trente empereurs qui régnèrent pendant deux siècles et demi , depuis Auguste jusqu'à Valérien , six seulement moururent de mort naturelle. En France , de Clovis à Dagobert, dans un espace de cent cinquante ans, plus de quarante rois ou princes du sang royal périrent de mort violente (i). Et n'est-ce pas une chose déplorable que dans ces derniers temps on ait pu dire encore : « Si , dans un espace de deux siècles , on troui>e (i) Garnier, Hist. de Cli.irleinagne , tom. I , in-12. , introd.cli.il, p. 219. Passage rapjjelé p;ir M.Bernardi, dans son ouvrage de V Origine et des Progrès de la législation française, (Journal des Débats, 2 août i8xtj.) » en France dix monarques ou dauphins , trois » sont assassinés , trois meurent dune mort » secrètement préparée ^ et le dernier périt sur » Véchafaud ( i ) ? » L'historien que je viens de citer regarde comme certain que la vie commune des princes est plus courte que la vie commune , à cause du grand nombre de morts violentes qui terminent ces vies royales ; « soit, ajoute- » t-il , que cette brièveté générale de la vie » des rois vienne des embarras et des cha- » grins du trône, ou de la facilité funeste » qu'ont les rois et les princes de satisfaire » toutes leurs passions (2). » Le premier coup-d'œil est pour la vérité de cette observation ; cependant , en examinant la chose de très-près , je me suis trouvé conduit à un résultat tout différent. Il paroît que la vie commune de l'homme est à peu près de vingt-sept ans (3). (i) On peut lire dans le journal de Paris, juillet 1798, n.** i85, l'effroyable diatribe dont cette citation est tirée. L'auteur paroît cependant être mort en pleine jouissance du bon sens. SU tibi terra Ici'is ! (2) Garnier , ibid. pag. 227 , 228. (3) D'Aleinbert, iVîélauges de littérature et de philosophie, Amsterdam, 1767, calcul des probab.
p. 285. D'un autre côté, si l'on en croyoit les calculs de Newton , les règnes communs des rois seroient de dix-huit à vingt ans ; et je pense qu'il n'y auroit pas de difficulté sur cette évaluation, si l'on ne faisoit aucune distinction de siècles et de nations, c'est-à-dire de religions; mais cette distinction doit être faite , comme l'a observé le chevalier William Jones. « En » examinant, dit-il, les dynasties asiatiques, » depuis la décadence du califat, je n'ai trouvé » que dix à douze ans pour le règne com- » mun (i). » Un autre membre distingué de l'académie de Calcutta , prétend que , d'après les tables mortuaires , la vie commune est de trentedeux à trente-trois ans , « et que dans une » longue succession de princes, on ne sauroit >> accorder à chaque règne, l'un dans l'autre, — Ce même d'Alembert observe cependant qu'il restoit des doutes sur ces évaluations , et que les tables mortuaires ai>oient besoin d'être dressées avec plus de soin et de précision. ( Opusc. mathéra. Paris; 17(18, in-4.«>, tom. V, sur les tables de mortalité, p. 23i. ) C'est ce qu'on a fait , je pense, depuis cette époque , avec beaucoup d'exactitude. (i) Sir W.mJones's Works ^ in-4.0 tom. V, p. 554. ( Préf. de sa description de l'Asie.) C 'O'"' ) rt plus de la moitié de cette dernière durée , » soit dix-sept ans (i). « Ce dernier calcul peut être vrai, si l'on fait entrer les règnes asiatiques dans l'évaluation commune ; mais à l'égard de l'Europe, il seroit certainement faux ; car les règnes communs européens excèdent, même depuis long-temps , le terme de vingt ans , et s'élèvent dans plusieurs états catholiques, jusqu'à vingt-cinq ans. Prenons un terme moyen , 3o , entre les deux nombres 27 et 33 fixés pour la durée de la vie commune , et le nombre 20 , évidemment trop bas, comme chacun peut s'en convaincre par soi-même, pour le règne commun européen ; je demande comment il est possible que les vies soient de 3o ans seulement, et les règnes de 22 à 20 , si les princes ( j'entends les princes chrétiens ) n'avoient pas plus de vie commune que les autres hommes ?
Cette considération prouveroit ce qui m'a toujours paru infiniment probable , que les familles véritablement royales sont naturelles et diffè- rent des autres , comme un arbre diffère d'un arbuste. Rien n'arrive, rien n'existe sans raison sufïi- (i) M. Bentley, dansles Recherch. asiat. — Suppléinaux (Euvres citées, tom. 2, in-4.° pag> io35. ( Ï99 ) santé : une famille ne peut régner que parce qu'elle a plus de vie , plus desprit royal , en un mot plus de ce qui rend une famille plus faite pour régner. On croit qu'une famille est royale , parce qu'elle règne ; au contraire , elle règne parce qu'elle est royale. Dans nos jugemens sur les souverains, nous sommes trop sujets à commettre une faute impardonnable en fixant nos regards sur quelques points tristes de leurs caractères ou de leurs vies. Nous disons en nous rengorgeant , Voilà comment sont faits les rois ? Il faudroit dire : Qu'est-ce que je serois , rnoi^ si quelque force révolutionnaire avoit porté seulement mon troisième ou quatrième aïeul sur le trône? Un fo,rieux ^ un imbécile dont il foudroit se dé- foire à tout prix. Infortunés stylites , les rois sont condamnés par la Providence à passer leur vie sur le haut d'une colonne , sans pouvoir jamais en descendre. Ils ne peuvent donc voir aussi bien que nous ce qui se passe en bas ; mais en revanche, ils voient de plus loin. Ils ont un certain tact intérieur , un certain instinct qui les conduit souvent mieux que le raisonnement de ceux qui les entourent. Je suis si persuadé de cette vérité , que dans toutes les choses ( 20(J ) douteuses, je me ferois toujours une difficulté, une conscience même, s'il faut parler clair, de contredire trop fortement, même de la manière permise, la volonté d'un souverain. Après qu'on leur a dit la vérité, comme on le doit, il ne faut plus que les laisser faire et les aider. Nous comparons tous les jours un prince à un particulier : quel sophisme ! 11 y a des inconvéniens qui tiennent à la position des souverains , et qui par conséquent doivent être tenus pour nuls.
Il faut donc comparer une famille régnante à une famille particulière qui régneroit , et qui seroit en conséquence soumise aux mêmes inconvéniens. Or, dans cette supposition , il n'y a pas le moindre doute sur la supériorité de la première , ou pour mieux dire, sur l'incapacité de la seconde ; car la famille non royale ne régnera jamais (i). CO La souveraineté légitime peut être imitée pendant quelque temps : elle est susceptible aussi de plus ou de moins jet ceux qui ont beaucoup refléchi sur ce grand sujet ue seront point embarrassés de reconnoître dans ce gf-nre les caractères au plus ou du moins ou du néant. Si l'on ue sait rien de l'origine d'une souveraineté ; si elle a commencé , pour ainsi dire , d'elle-même , sans violence d'un côté, comme sans acceptation ni délibé- ration de l'autre; si, de plus, le roi est européen et Il ne faudroit donc point s'étonner de trouver dans une famille royale plus de vie commune que dans toute autre. Mais ceci me conduit à l'exposition de l'un des plus grands oracles 5 prononcé dans les saintes écritures : Les crimes des hommes multiplient les princesLa SAGESSE ET l'iJVTELLIGEKCE DE LEURS SUJETS ALLONGENT LES RÈGNES (l). Il n'y a rien de si vrai, il n'y a rien de si profond , il n'y a rien de si terrible , et par malheur, il n'y a rien de moins aperçu. La liaison de la religion et de la souveraineté ne doit jamais être perdue de vue. Je me rappelle avoir lu jadis le titre d'un sermon anglais iiiticatholîque, il est, comme dit Hom're, tris-roi (SanXtuTUToç). Plus il s'éloigne de ce modèle, et inoins il est roi. 11 faut particulièrement très-peu compter sur les races produites au milieu des tempêtes, élevées par la force ou par la politique, et qui se montrent surtout environnées, flanquées, défendues, consacrées par de belles lois fondamentales , écrites sur de beau papier vélin , et qui ont prév'U tous les cas. — Ces races ne peuvent durer. — il y auroit bien d'autres choses à dire , si l'on vouloit ou si l'on pouvoit tout dire.
(i) Propter peccata terrœ mul'i principes ejus ^ et propter hominis sapientiam et horum scienliam quœ dicuntur , \>iia ducis longior erit. (Prov. XXVIIi , 2.) lulé : Les péchés du goui^erriement sont les péchés du peuple (i). J'y souscris sans l'avoir lu; le titre seul vaut mieux que plusieurs livres. En connparant les races souveraines d'Europe et d'Asie , le chevalier Jones observe que « la nature des malheureux gouvernemens « asiatiques explique la différence qui les dis- )i tingue des nôtres , sous le rapport de la » durée des races (2). » Sans doute; mais il faut ajouter que c'est la religion qui différencie les gouvernemens. Le mahométisme n'accorde que dix à douze ans aux souverains : caries crimes des hommes multiplient les princes , et dans tout pays infidèle, il faut nécessairement qu'il y ait infiniment plus de crimes et infiniment moins de vertus que parmi nous, quel que soit le relâ- chement de nos mœurs; puisque, malgré ce relâchement , la vérité nous est néanmoins continuellement prêchée , et que nous aidons rintelligence des choses quon nous dit. (i) Sins of governement ^ sins of the nations. A discourse intendedfor ihe late fast. (London, Chronicle, 1793, n.** 5747O II nae paroît que ce titre et ce sujet n'ont pu être trouvés que par un esprit sage et lumineux. (2) Sir VT."" Jones's Works ^ toni. V^p. 554- (Dans la préface de la description de l'Asie. ) Les règnes pourront donc s'élever, dans les pays chrétiens , jusqu'à vingt-cinq ans. En France, le règne commun, calculé pendant trois cents ans, est de vingt-cinq ans. En Danemarck, en Portugal, en Piémont, les règnes sont également de vingt-cinq ans. En Espagne, ils sont de vingt-deux ans ; et il y a , comme on voit, quelque différence entre les durées des différens gouvernemens ciirétiens ; mais tous les règnes chrétiens sont plus longs que tous les règnes non-chrétiens , anciens et modernes. Une considération importante sur la durée des règnes, pourroit peut-être se tirer encore des souverainetés protestantes, comparées à elles-mêmes avant la réforme , et à celles qui n'ont point changé de foi.