Du Pape (page 9)

Joseph de Maistre · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : archive.org/dupapema00mais_djvu.txt + dupapema02mais_djvu.txt (éd. 1830, 2 vol.) · 13 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

II. 7 Nous voici ramenés à l'élernclle et vaine dislinction ties dogmes capitaux: et non capitaux. Mille fois elle a été réfutée ; il seroit inutile d'y revenir. Tous les dogmes ont été niés par quelque dissident. De quel droit l'un se préféreroit-il à l'autre? Celui qui en [lie un seul perd le droit d'en enseigner un seul. Comment d'ailleurs pourroit-on croire que la puissance évangélique n'est pas divine, et que par conséquent elle peut se trouver hors de l'Eglise? La divinité de cette puissance est aussi visible que le soleil. <« Il semble , dit » Bossuet , que les apùtres et leurs premiers » disciples aient travaillé sous terre pour i> établir tant d'Eglises en si peu de temps, « sans que l'on sache comment (i). » L'impératrice Catherine II , dans une lettre extrêmement curieuse que j'ai lue à St-Pé- tersbourg (z) , dit qu'elle avoit souvent observé avec admiration l'influence des missions sur la civilisation et l'organisation politique des peuples : « A mesure, dit-elle, que la reli- « gion s'avance, on voit les villages paroître (i) HIst. des varl. liv. VII, n.» XVI. (2) Elle étoit adressée à un Français , M. de Meillan qui appartenoit, si je ne me trompe, à rancieu parlement de Paris. » comme par enchantement, etc.» C'étoit l'Eglise antique qui opéroit ces miracles , parce qu'alors elle étoit légitime : il ne tenoit qu'à la souv^eraine de comparer cette force et cette fécondité à la nullité absolue de cette même Eglise détachée de la grande racine. Le docte chevalier Jones a remarqué l'impuissance de la parole évangélique dans l'Inde ( c'est-à-dire dans l'Inde anglaise ). Il désespère absolument de vaincre les préjugés nationaux. Ce qu'il sait imaginer de mieux, c'est de traduire en persan et en sanscrit les textes les plus décisifs des prophètes et d'en essayer l'effet sur les indigènes (i). C e-t toujours (i) « S'il y a un moyen humain d'opérer la conversion » de ces hommes (les Indiens) , ce seroit peut-être de » transcrire en sanscrit ou en persan des morceaux »

choisis des anciens prophètes , de les accompagner » d'une préface raisonnée où l'on montreroit Taccomn plissement parfait de ces prédictions, et de répandre » l'ouvrage parmi les natifs qui ont reçu une éducation n distinguée. Si ce moyen et le temps ne produisoient » aucun effet salutaire , il ne resteroit qu'a déplorer la » force des préjugés et la foihlesse de ia r;iison toute » SEULE » ( unassisted reasnn). IV. Jonfs's Works ^ on the Gods nf Greece ., Italy and India ., tom. J, in 4-^ p. 1179, :i8o. Il n'y a rien de si vrai ni de plus remarquahl:; que ce que dit ici sir William sur la raison jxon assistée; ( lûO ) l'erreur proleslanle qui s'obsline à commencer par la^science, tandis qu'il faut commencer par la prédication impérative accompagnée de la musique, de la peinture, des rites solennels et de toutes les démonstrations de la foi sans discussion; mais faites comprendre cela à l'orgueil ! M. Claudius Buchanan, docteur en théologie anglicane, a publié, il y a peu d'années, sur l'état du chiistianisme dans l'Inde , un ouvrage où le plus étonnant fanatisme se montre joint à nombre d'observations inté- ressantes (i). La nullité du prosélytisme protestant s'y trouve confessée à chaque page , ainsi que l'indiftérence absolue du gouvernement anglais pour l'établissement religieux de ce grand pays. « Vingt régimens anglais, dit-il, n'ont pas » en Asie un seul aumônier. Les soldats viw'vent et meurent sans aucun acte de reli- » gion. (2) Les gouverneurs de Bengale et de » Madras n'accordent aucune protection aux » chrétiens du pays; ils accordent les emplois mais pour lui comme pour tant d'autres , c'étoit une rérité stérile. (i) Voy. Christian Researchesin Asia by the R. Clau~ dius Buchanan D.D. in-b.^London ,1812. IX,^ édition. (2) Pag. 80. y> préférablement aux Indous et aux Mahomé- » tans (i). A Saffera , tout le pays est au » pouvoir (spirituel) des catholiques qui en » ont pris une possession tranquille , vu l'indif- » férence des Anglais ; et le gouvernement î> d'Angleterre préiéreint juste/lient (2) la su- « perstition catholique au culte de Buddha, »

soutient à Ceylan la religion catholique (3). « un prêtre catholique lui disoit : Comtnent » çoulez-çous que cotre nation s'occupe de la » coui^ersion au christianisme de ses sujets y> païens , tandis quelle refuse l'instruction y> chrétienne à ses propres sujets chrétiens (4) -^ ï> Aussi M. Buchanan ne fut point surpris ï) d'apprendre que chaque année un gj'and » nombre de protestans retournoient à l'ido- « latrie (5). Jamais peut-être la religion du y> Christ ne s'est vue à aucune époque du chris- « tianisme humiliée au point où elle l'a été (i) Pag. 89 et 90. (2) Il est bien bon, comme on voit! il convient que le catholicisme vaut mieux que la religion de Buddha. (3) Pag. 92. (4) Le gouvernement n'a point de zèle , parce qu'il n'a point de foi. C'est sa conscience qui lui ôte les forces, et c'est ce que l'aveugle ministre ne voit pas ou ne veut pas voir. (5) Pag. 95. » tiaiis lile de Ceylan , par la négligence qffi- » cie/le que nous avons tîiit éprouver à l'Eglise » proleslanle (i). L'indidérence anglaise est » telle fjue s'il plaisoit à Dieu d'oler les Indes » aux Anglais, il resleroil à peine sur celte » terre quelques preuves qu'elle a été gouver- î> née par une nation qui eut reçu la lumière » évangélique (2). Dans toutes les stations mi- » litaires, on remarque une extinction presque » totale du christianisme. Des corps nombreux j> d'hommes vieillissent loin de leur patrie dans » le plaisir et l'indépendance , sans voir le » moindre signe de la religion de leur pays. Il » y a tel Anglais qui pendant vingt ans n'a pas >) vu un service divin (3). C'est une chose bien » étrange qu'en échange du poivre que nous » donne le malheureux Indien, l'Angleterre » lui refuse jusqu'au nouveau testament (4). » Lorsque l'auteur réfléchit au pouwîr im- (i) C'est encore ici une délicatesse du gouvernement anglais qui possède assez de sagesse pour ne point essayer de planter la religion du Christ dans un pays où lègne celle de Jcsus-Chrisl ; mais qu'est-ce qu'un ecclésiaslique officiel peut comprendx'e à tout cela?

(2) Pag. 283, note. (3) Pag. -85 et 287. (4) Pag. 102. ( io3 ) » mense de l'Eglise romaine dans l'Inde, et à )i l'incapacité du clergé anglican pour contre- « dire cette influence, il est d'avis que l'Eglise » protestante ne feroit pas mal de chercher » une alliée dans la syriaque , habitante des » mêmes contrées, et qui a tout ce qu'il faut » j)0ur s'alMer à une Eglise PURE, puisqu'elle » professe la doctrine de la Bible et qu'elle » rejette la suprématie du Pape (i). » On vient d'entendre de la bouche la moins suspecte les aveux les plus exprès sur la nullité des Eglises séparées ; non-seulement l'esprit qui les divise les annulle toutes l'une après l'autre, mais il nous arrête nous-mêmes et retarde nos succès. Voltaire a fait sur ce point une remarque importante. » Le plus grand » obstacle, dit-il, à nos succès religieux dans » l'Inde, c'est la différence des opinions qui » divisent nos missionnaires. Le catholique y )> combat l'anglican qui combat le luthérien » combattu par le calviniste. Ainsi tous contre (i) Pag. 285-287. Ne diroit-on pas que l'Eglise caiho\ic[iieproJesse les doctrines de ralcoran! Que le clergé anglais ne s'y trompe pas, il s'eu faut beaucoup que ces honteuses extravagances trouvent, auprès des gens sensés de son pays , la luème indulgence , la même compassion qu'elles renco.itrent auprès de nous. ( io4 ) » tous , voulant annoncer chacun la vérité et )> accusant les autres de mensonge, ils étonV nent un peuple sinnple et paisible qui voit w accourir chez lui, des extrémités occiden- « taies de la terre, des hommes ardens pour » se déchirer mutuellement sur les rives du » Gange (i). » Le mal n'est pas à beaucoup près aussi grand que le dit Voltaire qui prend son désir pour la réalité, puisque notre supériorité sur les sectes est manifeste et solennellement avoué, comme on vient de le voir, par nos ennemis même les plus acharnés. Cependant la division des chrétiens est un grand mal, et qui retarde au moins le grand œuvre s'il ne l'arrête pas entièrement.

Malheur donc aux sectes qui ont déchiré la robe sa?is couture/ Sans elles l'univers seroit chrétien. Une autre raison qui annulle ce faux ministère évangélique, c'est la conduite morale de ses organes. Ils ne s'élèvent jamais audessus de la probité, foible et misérable instrument pour tout etFort qui exige la sainteté. Le missionnaire qui ne s'est pas refusé par un chap (0 Voltaire, Essai sur les mœurs, etc., tom. I, lan. IV. ( io5) vœu sacré au plus vif des pencbans , demeurera toujours au dessous de ses fonctions, et finira par être ridicule ou coupable. On sait le résultat des missions anglaises à Taïti ; chaque apôtre devenu un libertin n'a pas fait difficulté de l'avouer, et le scandale a retenti dans toute l'Europe (i). Au milieu des nations barbares , loin de tout supérieur et de tout appui qu'il pourroit trouver dans l'opinion publique , seul avec son cœur et ses passions , que fera le missionnaire humain ? Ce que firent ses collègues à Taïti. Le meilleur de cette classe est fait, après avoir reçu sa mission de l'autorité civile, pour aller habiter une maison commode avec sa femme et ses enfans, et pour prêcher philosophiquement à des sujets , sous le canon de son souverain. Quant aux véritables trav^aux apostoliques, jamais ils n'oseront y toucher du bout du doigt. (i) J'entends dire que depuis quelque temps les choses ont changé en mieux à Taïti. Sans discuter les faits qui ne présentent peut-être que de vaines apparences, je n'ai qu'un mot à dire : Que nous importent ces conquêtes équii>ogues du protestantisme dans quelque lie imperceptible de fa mer du Sud^ tandis qu'il détruit le christianisme en Europe ? ( ^oG ) Il Taut distinguer d'ailleurs entre les infidèles civilisés et les inlidèles barbares. On peut dire à ceuv-ci tout ce qu'on veul; mais par bonheur l'erreur n'ose pas leur j)arler. Quant aux autres, il en est tout autrement, et déjà ils en savent assez pour nous discerner. Lorsque le lord Macarteney dut partir pour sa célèbre ambassade , S. M. B.

fit demander au Pape quelques élèves de la propagande pour la langue chinoise; ce que le S. Père s'empressa d'accorder. Le cardinal Borgia , alors à la tête de la propagande , jjria à son tour lord Macarteney de vouloir bien profiter de la circonstance pour recommander à Pékin les missions catholiques. L'ambassadeur le promit volontiers et s'acquitta de sa commission en homme de sa sorte ; mais quel fut son étonnement d'entendre le collao ou premier ministre lui répondre que V empereur sétonnoit fort de voir les Anglais protéger au fond de VAsie une religion que leurs pères avoient abandonnée en Europe! Cette anecdote que j'ai apprise à la source , prouve que ces hommes sont instruits, plus que nous ne le croyons, des choses même auxquelles ils pourroient nousparoître totalement étrangers. Qu'un pré- dicateur anglais s'en aille donc à la Cliine dé- biter à ses auditeurs que le christianisme est la plus belle chose du, monde , mais que cette relio-ion dmne fut inalhcureasenient corroinvue dans sa première jeunesse paj' deux grandes apostasies , celle de Mahomet en Orient , et celle du Pape en Occident ; que Vune et ï autre ayant commencé ensemble et devant durer 1260 ans (i), Vune et Vautre doivent tomber ensemble et touchent à leur fin ; que le mahométisme et le catholicisme sont deux corruptions parallèles et parfaitement du même genre, et quil ny a pas dans V univers un homme portant le nom de chrétien , qui puisse douter de la vérité de cette prophétie (2). Assu- (/) En effet, les nations de\>anl fouler aux pieds la ville sainte pendant 42 mois ^ ( Apoc. , XI, 2.) il est clair que par les nations il faut entendre les Mahomélans. De plus, ^2 mois font 1260 jours, de 3o jours chacun , ceci est évident. Mais chaque jour sighifie un an, donc 1260 jours valent 1260 ans ; or, si l'on ajoute ces 1260 ans à 622, date de l'hégire, ou a 1882 ans; donc le inahoniétisnie ne peut durer au delà de l'an 1 882. Or, la corruption papale doit finir avec la corruption mahométaue ; donc , etc.

C'est le raisonnement de M. Buchanan que j'ai cité plus haut. (Pages 199, 200 et 201.) (2) Quand on pense que ces inconcevahles folies souillent encore au XIX. ^ siècle les ouvrages d'une foule de théologiens anglais , tels que les docteurs ( io8 ) rément, le mandarin qui entendra ces belles assertions prendra le prédicateur pour un fou et se moquera de lui. Dans tous les pays infidèles mais civilisés , s'il existe des hommes capables de se rendre aux vérités du christianisme , ils ne nous auront pas entendus longtemps avant de nous accorder l'avantage sur les sectaires. Voltaire avoit ses raisons pour nous regarder comme une secte qui dispute avec les autres ; mais le bon sens non prévenu s'apercevra d'abord que d'un côté est l'Eglise une et invariable, et de l'autre l'hérésie aux mille têtes. Long-temps avant de savoir son Daubenejy, Faber ^ Cuningham^ Buchanan, Hartley , Fère , etc., on ne contemple point sans une religieuse terreur, l'abîme d'égarement où le plus juste des châ- timens plonge la plus crimiDelle des révoltes. Le moderne Attila , moins civilisé que le premier , renverse de son Irône le Souverain Pontife , le fait prisonnier et s'empare de ses états. Tout de suite , la tête de ces écrivains s'enflamme , ils croient que c'en est fait du Pape , et que Dieu n'a plus de moyens pour se tirer de là. Les voilà donc qui composent des in-ectavo sur V accomplissement des prophéties ; mais pendant qu'on les imprime, la puissance et le vœu de l'Europe reportent le Pape sur son trône; et tranquille dans la ville éternelle^ il prie pour les auteurs de ces livres insensés. nom, ils la connoissent elle-même et s^en défient. Notre immense supériorité est si connue qu'elle a pu alarmer la compagnie des Indes. Quelques prêtres français , portés dans ces contrées par le tourbillon révolutionnaire , ont pu lui faire peur. Elle a craint qu'en faisant des chrétiens, ils ne fissent des Français. (Je ne serai contredit par aucun Anglais instruit). La compagnie des Indes dit sans doute comme nous : Que cotre Royaume arrwe , mais c'est toujours avec le correctif : Et que le nôtre subsiste.

Que si notre supériorité est reconnue en Angleterre, la nullité du clergé anglais, sous ce rapport, ne l'est pas moins, « Nous ne croyons pas, disoient , il y a peu » d'années, d'estimables journalistes de ce « pays, nous ne croyons pas que la société des » missions soit l'œuvre de Dieu.... ; car on nous » persuadera difficilement que Dieu puisse être » l'auteur de la confusion , et que les dogmes » du christianisme doivent être successive- » ment annoncés aux païens par des hommes » qui non-seulement çont sans être envoyés ( i ) , (i) Not only running UNSENT. Expression très-remarquable. Le mot de missionnaire étant précisément ( MO ) » mais qui diflèrent d'opinions entre eux >» d'une manière aussi étrange (jue des cal- » vinisles et des arméniens , des épiscopaux » et des preshylériens , des pedo-baptistes et )> des anli-pedo-baplistes » Les rédacteurs soufilent ensuite sur le frôle système des dogmes essentiels , puis ils ajoutent : << Parmi des missionnaires aussi hétéro- » gènes, les disputes sont inévitables, et leurs » travaux au lieu d'éclairer les gentils , ne sont » propres qu'à éclairer leurs préjugés contre « la foi , si jamais elle leur est a/moncée d'une » manière plus régulière (i). En un mot , la synonyme de celui A^envoye. Tout missionnaire agissant liors de l'unité , est obligé de dire : Je suis un envoyé , non envoyé. Quand la société des missions seroit approuvée par l'Eglise anglicane , la même difficulté subsisteroit toujours ; car celle-ci n'étant pas envoyée , n'a pas droit à^envoyer. Unsent est le caractère général , flétrissant et indélébile de toute Eglise séparée. (i) Que veulent donc dire les journalistes avec cette expression d'une manière plus rt'giiliére ? Peut - il y avoir quelque chose de régulier hors de la règle ? Ou peut sans doute être plus ou moins près d'une barque , mais plus ou moins dedans , il n'y a pas moyen. L'Eglise d'Angleterre a même quelque désavantage sur les autres Eglises séparées ; car , comme elle est évi- ( II' ) »

société des missions ne peut faire aucun » bien , et peut faire beaucoup de mal. » Nous croyons cependant que c'est un >> devoir de l'Kglise de prêcher l'évangile aux » infidèles (i). « Ces aveux sont exprès et n'ont pas besoin de commentaires. Quant aux Eglises orientales, et à toutes celles qui en dépendent ou qui font cause commune avec elles, il seroit inutile de s'en occuper. Elles-mêmes se rendent justice. Pénétrées de leur impuissance, elles ont fini par se faire de leur apathie une espèce de devoir. Elles se croiroient ridicules , si elles se laissoient aborder par l'idée d'avancer les conquêtes de l'Evangile , et par elles la civilisation des peuples. L'Eglise a donc seule l'honneur , la puisdemment seule , elle est évidemment nulle. ( Vid M.onthly poUtical and lilterary Censor or anti-jacobin. March. 1800, vol. XIV, n." 9 , pag. 280 et 281.) Mais peut-être que ces mots d'une manière plus régulière cachent quelque mystère , comme j'en ai observé souvent dans les ouvrages des écrivains anglais. (0 Ibid. Ceci est un grand mot. U Eglise seule a le droit et par conséquent le devoir de prêcher VEvangile aux infidèles. Si les rédacteurs avoient souligné le mot Eglise , ils auroient prêché une vérité très-profonde aui infidèles. sauce et le droit des missions ; et sans le Souverain Pontife, il n'y a point d'Eglise. N'est-ce pas lui qui a civilisé l'Europe , et créé cet esprit général , ce génie fraternel qui nous distinguent ? A peine le Saint-Siège est affermi , que la sollicitude universelle transporte les Souverains Pontifes. Déjà dans le Y.^ siècle ils envoient S. Séverin dans la Norique , et d'autres ouvriers apostoliques parcourent les Espagnes , comme on le voit par la fameuse lettre d'Innocent I.^"^ à Décentius. Dans le même siècle , S. Pallade et S. Patrice paroissent en Irlande et dans le nord de l'Ecosse. Au YI.% S. Grégoire-le-Grand envoie S. Augustin en Angleterre. Au Yll.e ; S. Kilian prêche en Franconie , et S. Amand aux Flamands, aux Carinthiens, aux Esclavons, à tous les Barbares qui habitoient le long du Danube.

ElutF de YVerden se transporte en Saxe dans le YlII.e siècle , S. YVillebrod et S. Swidbert dans, la Frise , et S. Boniface remplit l'Allemagne de ses travaux et de ses succès. Mais, le IX. ^ siècle semble se distinguer de tous les autres , comme si la Providence avoit voulu, par de grandes conquêtes , consoler l'Eglise des malheurs qui étoient sur le point de l'affliger. Durant ce siècle , S. Siffroi fut envoyé aux Suédois , Anchaire de Hambourg prêcha C ii3 ) à ces mêmes Suédois , aux Vandales et aux Esclavoiis; Rembert de Brème, les frères Cyrille et Métfiodius , aux Bulgares , aux Cliazares ou Turcs du Danube, aux Moraves , aux Boliémiens , à l'immense famille des Slaves ; tous ces hommes apostoliques ensemble pouvoient dire à juste titre : Hic tandem stetimus nobis ubi defuit orbis. Mais lorsque l'univers s'agrandit par les mémorables entreprises des navigateurs modernes, les missionnaires du Pontife ne s'élancèrent-ils pas à la suite de ces hardis aventuriers ? N'allèrent-ils pas chercher le martyre, comme l'avarice cherchoit l'or et les diamans? Leurs mains secourables n'étoient-elles pas constamment étendues pour guérir les maux enfantés par nos vices , et pour rendre les brigands européens moins odieux à ces peuples lointains ? Que n'a pas fiiit S. Xavier (i) ? (i) A Paulo tertio Indice destinatus , multos passîm toto Oriente christianos ad meliorem f'rugam revocavit et innumf.ros propemodijni populos ignorantiœ tenebris involutos ad Christijîdem adduxit. Nam prœter Indos , hrachmanes et Malaburas ^ipse primiis Paravis, Malais, Ja'i's , Acenis ^ Mindanaïs ^ Molucensibus et Japonibus , TOM. II. 8 ( ii4 ) Les jésniles seuls iiont-iJs pas guéri, une des plus grandes plaies de V humanité (i) ? Tout a élé dit sur les missions du Panigay , de la Chine , des Indes , et il seroit superflu de revenir sur des sujets aussi connus. Il suflit d'avertir que tout l'honneur doit en être accordé au Saint Siège. « Voilà , disoit le grand » Leibnitz, avec un noble sentiment d'envie »

bien digne de lui ; voilà la Chine ouverte » aux jésuites ; le Pape y envoie nombre de » missionnaires. Notre peu d'union ne nous » permet pas d'entreprendre ces grandes con3» versions (2). Sous le règne du roi Guillaume, tnultis editis miraculis et exantlatis loboribus Evongelii lucem intulit. Perlustratâ tandem Japonid , ad Sinas profecturus in insuld Sanciand obiit. ( V^oj. sou office daus le Bréviaire de Paris , 2. décembre. ) Les voyages de S. François Xavier sont détaillés à la fin de sa vie écrite par le père Bouhours , et méritent grande attention. Arrangés de suite , ils auroient fait trois fois le tour du globe. 11 mourut à 46 ans , et n'en employa que dix à Texécutioii de ses prodigieux travaux j c'e t le temps qu'employa César pour asservir et dévaster les Gaules. (1) Montesquieu. (2) Lettre de Leibnitz, citée dans le Journal historiq. politique et littéraire de l'abbé de Feller. Août 1774 -, pag. 209. ( --S) » il s'étoit formé une sorte de société en An- » gleterre , qui avoit pour objet la propaga- » tion de l'Evangile ; mais jusqu'à présent elle )^ n'a pas eu de grands succès (i). « Jamais elle n'en aura et jamais elle n'en pourra avoir , sous quelque nom qu'elle agisse, hors de l'unité ; et non-seulement elle ne réussira pas , mais die ne fera que du mal; comme nous l'avouoit tout-à-i'heure une bouche protestante. « Les rois, disoit Bacon, sont véritablement « inexcusables de ne point procurer à la fa- » veur de leurs armes et de leurs richesses , la )i propagation de la religion chrétienne (i). » Sans doute ils le sont , et ils le sont d'autant plus ( je parle seulement des souverains catholiques ) , qu'aveuglés sur leurs plus chers intérêts par les préjugés modernes , ils ne savent pas que tout prince qui emploie ses forces à la propagation du christianisme légitime , en sera infaiUiblement récompensé par de grands succès, par un long règne, par une (i) Ijcibnitziifpist.adKortholtam^ dans ses œuvres in-4.° pag. à-2à. — Pensées de Leibnitz , in-8.° toni.

I , pag. 270. (2) Bacon, dans le dialogue c?e J5e//o jacro. Christianisme de Bacou , tora. II , pag. 374. ( ii6) immense réputation , ou par tous ces avantages réunis. Il n'y a point, il n'y aura jamais, il ne peut y avoir d'exception sur ce point. Constantin, Théodose, Alfred, Charlemagne, saint Louis, Emmanuel de Portugal, Louis XI V, etc., tous les grands prolecteurs ou propagateurs du christianisme légitime, marquent dans l'histoire par tous les caractères que je viens d'indiquer. Dès qu'un prince s'allie à l'œuvre divine et l'avance suivant ses forces , il pourra sans doute payer son tribut d'imperfections et de mallieurs à la triste humanité ; mais il n'importe , son front sera marqué d'un certain signe que tous les siècles révéreront : Illum aget pennâ metuente solyi Fania superstes. Par îa raison contraire, tout prince qui, né dans la lumière , la méprisera ou s'efforcera de l'éteindre , et qui surtout osera porter la main sur le Souverain Pontife ou l'affliger sans mesure , peut compter sur un châtiment temporel et visible. P\ègne court , désastres humilians , mort violente ou honteuse; mauvais renom pendant sa vie, et mémoire flétrie après sa mort, c'est le sort qui l'attend en plus ou en moins. De Julien à Philippe-le-Bel, les exemples anciens sont écrits partout ; et quant aux exemples récens , l'homme sage , avant de les exposer dans leur véritable jour, fera bien d'attendre que le temps les ait un peu enfoncés dans l'histoire. ( ii8 ) CHAPITRE II. LIBERTÉ CIVILE DES HOMMES. l^ous avons vu que le Souverain Pontife est le chef naturel, le promoteur le plus puissant, le grand Dennurge de la civilisation universelle ; ses forces sur ce point n'ont de bornes que dans l'aveuglement ou la mauvaise volonté des princes. Les papes n'ont pas moins mérité de l'humanité par l'extinction de la servitude qu'ils ont combattue sans relâche , et qu'ils éteindront infailliblement sans secousses , sans déchiremens et sans danger , partout où on les laissera faire. Ce fut un singulier ridicule du dernier siècle que celui de juger de tout d'après des règles abstraites , sans égard à l'expérience ; et ce ridicule est d'autant plus frappant , que ce même siècle ne cessa de hurler en même temps contre tous les philosophes qui ont commencé par les principes abstraits, au lieu de les chercher dans l'expérience.

Rousseau est exquis lorsqu'il commence son Contrat social par cette maxime retentissante : L'homme est né libre , et partout il est dans les fers. Que veut-il dire? Il n'entend point parler du fait apparemment , puisque dans la même phrase, il affirme que PARTOUT Vhonime est dans les fers (i). Il s'agit donc du droit ; mais c'est ce qu'il falloit prouver contre le fait. Le contraire de cette folle assertion, rhoimne est né libre , est la vérité. Dans tous les temps et dans tous les lieux, jusqu'à l'établissement du christianisme , et même jusqu'à ce que cette religion eût pénétré suffisamment dans les cœurs, l'esclavage a toujours été considéré comme une pièce nécessaire du gouvernement et de l'état politique des nations, dans les ré- publiques comme dans les monarchies , sans que jamais il soit tombé dans la tête d'aucun philosophe de condamner l'esclavage , ni dans celle d'aucun législateur de l'attaquer par des lois fondamentales ou de circonstances. L'un des plus profonds philosophes de l'antiquité, Aristote, est même allé, comme tout le monde sait, jusqu'à dire qu'il y awit des hommes qui naissoient esclaves , et rien n'est plus vrai. Je sais que dans notre siècle il a été blâmé pour cette assertion ; mais il eût mieux (0 Dans les fers ! Voyez le poète. ( I20 ) valu le comprendre que de le critiquer. Sa proposition est londée sur l'iiisloire entière qui est la politique expérimentale , et sur la nature même de l'homme qui a produit l'histoire. Celui qui a suffisamment étudié cette triste nature, sait que {'homme en général, , s'il est réduit à lui-même , est trop méchant pour être libre. Que chacun examine l'homme dans son propre cœur , et il sentira que partout oi!i la liberté civile appartiendra à tout le monde, il n'y aura plus moyen , sans quelques secours extraordinaires, de gouverner les hommes en corps de nation. De là vient que l'esclavage a constamment été l'état naturel d'une très-grande partie du genre humain , jusqu'à l'établissement du christianisme ; et comme le bon sens universel sentoit la nécessité de cet ordre de choses, jamais il ne fut combattu par les lois ni par le raisonnement.

Un grand poète latin a mis une maxime terrible dans la bouche de César : Le genre humain est fait pour quelques HOMMES (l). CO Humanum paucis yiyit genus. Lucan , Phars. Cette maxime se présente sans doute dans le sens que lui donne le poète , sous un aspect machiavélique et choquant ; mais sous un autre point de vue, elle est très-juste. Partout le très- petit nombre a mené le grand; car sans une aristocratie plus ou moins forte , la souveraineté ne Test plus assez. Le nombre des hommes libres dans l'antiquité étoit de beaucoup inférieur à celui des esclaves. Athènes avoit 4ojOoo esclaves et 20,000 citoyens (i), A Rome qui comploit vers la fin de la république environ 1,200,000 habitans , il y avoit à peine 2,000 proprié- taires (2) , ce qui seul démontre l'immense quantité d'esclaves. Un seul individu en avoit quelquefois plusieurs milliers à son service (3). On en vit une fois exécuter 4oo d'une seule maison , en veitu de la loi épouvantable qui ordonnoit à Rome que , lorsqu'un citoyen romain étoit tué chez lui , tous les esclaves qui habitoient sous le même toit fussent mis à mort (4). (1) Larcher , sur Hérodote , liv. I , not. aSS. (2) Vix esse duo millia hominum qui rem habeant. ( Cic. de Otïiciis. , II , 21.) (S) Juveu. sat. III, 140. (4) Tacit, ann. XIV ^ 4^- ^^^ discours tenus sur ce sujet daos le sénat sont es.trêmeineut curieux. El lorsqu'il fut question de donner aux esclaves un babil particulier, le sénat s'y refusa, de peur quils ne vinssent à se compter (i). D'aulres nations fourniroient à peu près les mêmes exemples , mais il faut abréger. Il seroit d'ailleurs inutile de prouver longuement ce qui n'est ignoré de personne , que V univers , jusqu'à V époque du christianisme , a toujours été couvert d'esclaves, et que jamais les sages n'ont blâmé cet usage. Cette proposition est inébranlable. Mais enfin la loi divine parut sur la terre. Tout de suite elle s'empara du cœur de l'iiomme et le changea d'une manière faite pour exciter l'admiration éternelle de tout véritable observateur.

La religion commença surtout à travailler sans relâche à l'abolition de l'esclavage ; chose qu'aucune autre religion , aucun législateur , aucun philosophe n'avoit jamais osé entreprendre ni même ré- ver. Le christianisme qui agissoit divinement, agissoit par la même raison lentement ; car toutes les opérations légitimes , de quelque genre qu'elles soient , se font toujours d'une manière insensible. Partout oii se trouve le (0 Adam' s roman Anticjuilies , iu-8.° London , pag. 35 et seqq. bruit , le fracas , l'impétuosité , les destructions , etc. , on peut être sûr que c'est le crime ou la folie qui agissent. La religion livra donc un combat continuel à l'esclavage , agissant tantôt ici et tantôt là , d'une manière ou d'une autre , mais sans jamais se lasser ; et les souverains sentant, sans être encore en état de s'en rendre raison , que le sacerdoce les soulageoit d'une partie de leurs peines et de leurs craintes , lui cédèrent insensiblement , et se prêtèrent à ses vues bienfaisantes. a F-nfin , en l'année 1 167 , le pape Alexan- » dre III déclara au nom du concile que tous » les chrétiens devient être exempts de la » ser\}itude. Cette loi seule doit rendre sa mé- » moire chère à tous les peuples ; ainsi que » ses efforts pour soutenir la liberté de l'Italie, « doivent rendre son nom précieux aux Ita- » liens. C'est en vertu de cette loi que long- » temps après , Louis-le-Hutin déclara que » tous les serfs qui restoient encore en France w dévoient être affranchis Cependant les « hommes ne rentrèrent que par degré et très- » difficilement dans leur droit naturel (1). » (i) Voltaire , Essai sur les mœurs , etc. oh. LXXXIII. — Ou voit ici Voltaire entiché des rêveries de soa Sans cloute que la mémoire du Pontife doit être clière à tous les peuples. C'étoit bien à sa sublime qualité qu'appartenoit légitimement l'initiative d'une telle déclaration ; mais observez qu'il ne prit la parole qu'au XII.« siècle , et même il déclara plutôt le droit à la liberté que la liberté même.

Il ne se permit ni violence , ni menaces : rien de ce qui se fait bien ne se fait vite. Partout où règne une autre religion que la nôtre , l'esclavage est de droit, et partout oii cette religion s'affoiblit, la nation devient, en proportion précise, moins susceptible de la liberté générale. Nous venons de voir l'état social ébranlé jusque dans ses fondemens, parce qu'il y avoit trop de liberté en Europe , et qu'il n'y avoit plus assez de religion. Il y aura encore d'autres commotions , et le bon ordre ne sera solidement affermi que lorsque l'esclavage ou la religion seront rétablis. siècle , nous citer ici le droit naturel de l'homme à la liberté'. Je serois curieux de savoir comment il auroit établi le droit contre les faits qui attestent invinciblement que l'esclavage est Vétat naturel d'une grande partie du genre humainjusqu'à Voffranchissement SURNATUREL. Le goui^ernement seul ne peut gouverner. C'est une maxime qui paroîtra d'autant plus incontestable qu'on la méditera davantage. Il a donc besoin , comme d'un ministre indispensable , ou de l'esclavage qui diminue le nombre des volontés agissantes dans l'état , ou de la force divine qui , par une espèce de greffe spirituelle , détruit l'àpreté naturelle de ces volontés , et les met en état d'agir ensemble sans se nuire. Le Nouveau-Monde a donné un exemple qui complète la démonstration. Que n'ont pas fait les missionnaires catholiques, c'est-à-dire les envoyés du Pape , pour éteindre la servitude, pour consoler, pourrassainir, pour ennoblir l'espèce humaine dans ces vastes contrées? Partout où on laissera faire cette puissance, elle opérera les mêmes effets. Mais que les nations qui la méconnoissent ne s'avisent pas, fussent-elles même chrétiennes , d'abolir la servitude , si elle subsiste encore chez elles : une grande calamité politique seroit infailliblement la suite de cette aveugle imprudence. Mais que l'on ne s'imagine pas que l'Eglise, ou le Pape, cest tout un (i) , n'ait dans la (i) Sup. liv. I ,pag, 6a. guerre déclarée à la servitude, d'autre vue que le perfectionnement politique de l'homme.

Pour cette puissance , il y a quelque chose de plus haut , c'est le perfectionnement de la morale dont le rafilinement politique n'est qu'une simple dérivation. Partout où règne la servitude, il ne sauroit y avoir de véritable morale , à cause de l'empire désordonné de l'homme sur la femme. Maîtresse de ses droits et de ses actions , elle n'est déjà que trop foible contre les séductions qui l'environnent de toutes parts. Que sera-ce lorsque sa volonté même ne peut la défendre ? L'idée même de la résistance s'évanouira; le vice deviendra un devoir, et l'homme graduellement avili par la facilité des plaisirs, ne saura plus s'élever au dessus des mœurs de l'Asie. M. Buchanan que je citois tout-à-l'heure et de qui j'emprunte volontiers une nouvelle citation également juste et importante , a fort bien remarqué que , dans tous les pays où le christianisme ne règne pas , on obsen^e une certaine tendance à la dégradation des femmes (i). Rien n'est plus évidemment vrai : il est (i) Christian Researches in Asia , etc. hy tht R. Claudius Buchanan. DD. Londres, 1812, pag. 56. possible même d'assigiiei- la raison de cette dégradation qui ne peut être combattue que par un principe surnaturel. Partout où notre sexe peut commander le vice, il ne sauroit y avoir ni véritable morale, ni véritable dignité de mœurs. La femme , qui peut tout sur le cœur de l'homme, lui rend toute la perversité qu'elle en reçoit, et les nations croupissent dans ce cercle vicieux dont il est radicalement impossible qu'elles sortent par leurs propres forces. Par une opération toute contraire et tout aussi naturelle, le moyen le plus efiicace de perfectionner l'homme , c'est d'ennoblir et d'exalter la femme. C'est ce à quoi le christianisme seul travaille sans relâche avec un succès infaillible , susceptible seulement de plus et de moins, suivant le genre et la multiplicité des obstacles qui peuvent contrarier son action. Mais ce pouvoir immense et sacré du christianisme est nul , dès qu'il n'est pas concentré dans une main unique qui l'exerce et le fait valoir.

Il en est du christianisme dissé- miné sur le globe, comme d'une nation qui n'a d'existence, d'action , de pouvoir , de considération et de nom même, qu'en vertu de la souveraineté qui la représente et lui donne une personalité morale parmi les peuples. La femme est plus que l'homme redevable au clirislianisme. C'est de lui qu'elle lient toute sa dignité. La femme cljrélienne est vraiment un être surnature/ , f)uisqu'elle est soulevée et maintenue par lui jus(ju'à un état qui ne lui est pas naturel. Mais par quels services immenses elle paye celte espèce d'ennoblissement ! Ainsi le genre liumain est naturellement en grande partie serf, et ne peut être tiré de cet état que surnaturellement. Avec la servitude, point de morale proprement dite; sans le christianisme , point de liberté générale ; et sans le Pape, point de véritable christianisme, c'est-à-dire point de christianisme opérateur, puissant, convertissant, régénérant, conqué- rant, yc>er/êc///z.sa«^. G'étoil donc au Souverain Pontife qu'il appartenoit de proclamer la liberté universelle; il l'a fait, et sa voix a retenti dans tout l'univers. Lui seul rendit cette liberté possible en sa qualité de chef unique de cette religion seule capable d'assouplir les volontés, et qui ne pou voit déployer toute sa puissance que par lui. Aujourd'hui il faudroit être aveugle pour ne pas voir que toutes les souverainetés s'affoiblissent en Europe. Elles perdent de tous côtés la confiance et l'amour. Les sectes et l'esprit particulier se multiplient d'une manière effrayante. II faut purifier les volontés ou les enchaîner ; il n'y a pas de milieu. Les princes dissidens qui ont la servitude chez eux , la conserveront ou périront. Les autres seront ramenés à la servitude ou à l'unité Mais qui me répond que je vivrai demain? Je veux donc écrire aujourd'hui une pensée qui me vient au sujet de l'esclavage, dussé-je même sortir de mon sujet; ce que je ne crois pas cependant. Qu'est-ce que l'état reUgieux dans les contrées catholiques ?

C'est l'esclavage ennobli. A l'institution antique , utile en elle-même sous de nombreux rapports, cet état ajoute une foule d'avantages particuliers et la sépare de tous les abus. Au lieu d'avilir l'homme, le vœu de religion le sanctifie. Au lieu de l'asservir aux vices d'autrui, il l'en afi'ranchit. En le soumettant à une personne de choix, il le déclare libre envers les autres avec qui il n'aura plus rien à démêler. Toutes les fois qu'on peut amortir des volontés sans dégrader les sujets , on rend à la société un service sans prix, en déchargeant le gouvernement du soin de surveiller ces hommes, de les employer et surtout de les payer. Jamais il n'y eut d'idée plus heureuse TOM. II. o ) ( .3o ) que celle de réunir des citoyens pacifiques qui travaillent, prient, étudient, écrivent, font l'aumône, cultivent la terre, et ne demandent rien à l'autorité. Cette vérité est particulièrement sensible dans ce moment où de tous côtés tous les hommes tombent en foule sur les bras du gouvernement qui ne sait qu'en faire. Une jeunesse impétueuse , innombrable , libre pour son malheur, avide de distinctions et de richesses , se précipite par essaims dans la carrière des emplois. Toutes les professions imaginables ont quatre ou cinq fois plus de candidats qu'il ne leur en faudroit. Vous ne trouverez pas un bureau en Europe oii le nombre des employés n'ait triplé ou quadruplé depuis cinquante ans. On dit que les affaires ont augmenté ; mais ce sont les hommes qui créent les affaires, et trop d'hommes s'en mêlent. Tous à la fois s'élancent vers le pouvoir et les fonctions ; ils forcent toutes les portes , et nécessitent la création de nouvelles places; il y a trop de liberté, trop de mouvement, trop de volontés déchaînées dans le monde. A quoi servent les religieux? ont dit tant d'imbéciles. Comment donc ? Estce qu'on ne peut servir l'état sans être revêtu d'une charge ? et n'est-ce rien encore que le ( i3i ) bienfait d'enchaîner les passions et de neutraliser les vices ? Si Robespiere au lieu d'être avocat eût été capucin, on eût dit aussi de lui en le voyant passer : Bon Dieu !

à quoi sert cet homme? Cent et cent écrivains ont mis dans tout leur jour les nombreux services que l'état religieux rendoit à la société; mais je crois utile de le faire envisager sous son côté le moins aperçu , et qui certes n'étoit pas le moins important, comme maître et directeur d'une foule de volontés , comme suppléteur inappréciable du gouvernement dont le plus grand intérêt est de modérer le mouvement intestin de l'état, et d'augmenter le nombre des hommes qui ne lui demandent rien. Aujourd'hui, grâces au système d'indépendance universelle, et à l'orgueil immense qui s'est emparé de toutes les classes, tout homme veut se battre, juger, écrire, administrer, gouverner. Qn se perd dans le tourbillon des affaires : on gémit sous le poids accablant des écritures; la moitié du monde est employée à gouverner l'autre sans pouvoir y réussir. *'WWVW'\ V\/% 'W^ WVVVX V'%/%'V'%.'*K/XA W^'W'VWA V\/V V^^VWWA. w^ CHAPITRE m. INSTITUTION DU SACERDOCE. CELIBAT DES PRETRES. 5 I." Traditions antiques. XL n'y a pas de dogme dans l'Eglise catholique, il n'y a pas même d'usage général appartenant à la haute discipline, qui n'ait ses racines dans les dernières profondeurs de la nature humaine , et par conséquent dans quelque opinion universelle plus ou moins altérée çà et là, mais commune cependant, dans son principe, à tous les peuples de tous les temps, f,. Le développement de cette proposition fourniroit le sujet d'un ouvrage intéressant. Je ne m'écarterai pas sensiblement de mon sujet en donnant un seul exemple de cet accord merveilleux, je choisirai la confession, uniquement pour me faire mieux comprendre. Qu'y a-t-il de plus naturel à l'homme que ce mouvement d'un cœur qal se penche vers un (lutre pour y i^erser un secret (i)-' ^-'^ malheureux, déchiré par le rernortis ou par le chagrin, a besoin d'ini ami, fl'ini confident qui l'écoute le console et quelquefois le dirige. L'estomac qui renferme un poison et qui entre de lui-même en convulsions pour le rejeter, est l'image naturelle d'un coiur où le crime a versé ses poisons.

Il souHre, il s'agite, il se contracte jusqu'à ce qu'il ait rencontré l'oreille de l'amitié ou du moins celle de la bienveillance. Mais lorsque de la confidence nous passons à la confession, et que l'aveu est fait à l'autorité , la conscience universelle reconnoît dans cette confession spontanée une force expiatrice et un mérite de grâce : il n'y a qu'un sentiment sur ce point depuis la mère qui interroge son enfant sur une porcelaine cassée , ou sur une sucrerie mangée contre l'ordre, jusqu'au juge qui interroge du haut de son tribunal le voleur et l'assassin. Souvent le coupable, pressé par sa conscience, refuse l'impunité que lui promettoit (i) Exprcâsion adinirablc de Hos.suet. ( Oraison lunèbre d'IIeuricttt; d'Angleterre. ) La Harpe l'a justcmeat vantée dans son Lycée. ( i34 ) Icsilciico. Je ne sais quel instinct mystérieux? plus fort même que celui rie In conservation , lui fciit clicrclier la peine qu'il pourroit éviter. Même dans les cas où il ne peut craindre ni les témoins, ni la torture, il s'écrie : Oui, c'est moi ! Et l'on pourroit citer des législations miséricordieuses qui confient dans ces sortes de cas, à de hauts magistrats, le pouvoir de tempérer les châtimens, même sans recourir au souverain. « On ne sauroit se dispenser de reconnoître » dans le simple aveu de nos fautes, indépen- >^ damment de toute idée surnaturelle, quel- » que chose qui sert infiniment à établir dans » l'iiomme, la droiture de cœur et la sim- » plicité de conduite (i). >» De plus, comme tout crime est de sa nature une raison pour en commettre un autre, tout aveu spontané est au contraire une raison pour se corriger : il sauve également le coupable du désespoir et de l'endurcissement, le crime ne pouvant séjourner dans l'homme sans le conduire à l'un et à l'autre de ces deux abîmes. « Savez-vous , disoit Sénèque , pourquoi )^ nous cachons nos vices? C'est que nous y (t) TTei Hiier, sur les Psaumes, toni- I,ps.XXXI. » sommes plongés : dès que nous les confes- ■>•> serons , nous guérirons (i).

» On croit entendre Salomon dire au coupable : '« Celui qui cache ses crimes se perdra; » mais celui qui les confesse et s'en retire, » obtiendra miséricorde (2). » Tous les législateurs du monde ont reconnu ces vérités et les ont tournées au profit de l'humanité. Moïse est à la tête. Il établit dans ses lois une confession expresse et même publique (3). L'antique législateur des Indes a dit : « Plus » l'homme qui a commis un péché s'en con- » fesse véritablement et volontairement , et » plus il se débarrasse de ce péché , comme T> un serpent de sa vieille peau (4). >» (i) Quare sua vida nemo confitetur ? quia in ilJis etiamnum est : vida sua confiteri sanitads indicium est, Sen. Epist. mor LUI. — Je ne crois pas que dans nos livres de piété on trouve pour le choix d'un directeur de meilleurs conseils que ceux qu'on peut lire dans l'épître précédente de ce même Sénèque. (2) Prov. XXVIII, i3. (3)Lévit. V, 5, i5et 18; VI, 6jNum. V,6et 7. (4) Il ajoute tout de suite : « Mais si le pécheur veut » obtenir une pleine rémission de son péché, qu'il » évite surtout la rechute!!!» (Lois de Menu, fils de Brahma, dans les ouvres du chevalier W. Joues, ln-4.'' tom. III, chap. XI, n.°s 64 et 233. ( i36 ) Les mêmes idées ayant agi de tous c6tés et dans Ions les temps, on a trouvé la confession chez tous les peuples qui avoient reçu les mystères éléusins. On l'a retrouvée au Pérou, chez les Brahmes, chez les Turcs, au Thibet et au Japon (i). Sur ce point comme sur tous les autres , qu'a fait le christianisme? 11 a révélé l'homme à l'homme; il s'est emparé de ses inclinations , de ses croyances éternelles et universelles; il a mis à découvert ces fondemens antiques; il les a débarrassés de toute souillure, de tout mélange étranger; il les a honorés de l'empreinte divine; et sur ces bases naturelles , il a établi sa théorie surnaturelle de la pénitence et de la confession sacramentelle. Ce que je dis de la pénitence, je pourrois le dire de tous les autres dogmes du christianisme catholique ; mais c'est assez d'un exemple; et j'espère que, par cette espèce d'introduction, le lecteur se laissera conduire naturellement à ce qui va suivre.

C'est une opinion commune aux hommes (i) Carli ^ Lettere americane, toiii. I, lett, XIX. — Extrait des voyages d'Eirremolï", daus le Journal du Nord . St-Pétersbourg, mai 1807, n." 18, pag. 335. — Feller, O alécU. philos, lom. III, u." Soi , etc. , etc. de tous les temps, de tous les lieux et de toutes les religions , quil y a dans la CONTINENCE quelque chose de céleste qui exalte V h ot unie et le rend agréable à la divinité ; que par une consé- quence nécessaire , toute fonction sacerdotale ^ tout acte religieux , toute cérémonie sainte , s'accorde peu ou ne s'accorde point ai^ec le mariage. Il n'y a point de législation dans le monde qui , sur ce point , n'ait gêné les prêtres de quelque manière, et qui même, à l'égard des autres hommes, n'ait accompagné les prières, les sacrifices , les cérémonies solennelles , de quelque abstinence de ce genre , et plus ou moins sévère. Le prêtre hébreu ne pouvoit pas épouser une femme répudiée , et le grand-prélre ne pouvoit pas même épouser une veuve (i). L.e Talmud ajoute qu'il ne pouvoit épouser deux femmes , quoique la polygamie fut permise au reste de la nation (2) ; et tous dévoient être purs pour entrer dans le sanctuaire. Les prêtres égyptiens n'avoient de même qu'une femme (0). L'hiérophante chez les (i) Lé vit. XXI, 7,9, i3. (2) Talm. in Massechta Joua. (3) Phil. apud P. Canceuni deliep. Hebr. Elzévir, x6, p. 190. ( k38 ) Grecs, étoifc obligé de garder le célibat et la plus rigoureuse continence (i). Origène nous apprend de quel moyen se servoit l'hiérophante pour se mettre en état de garder son vœu (2) , par oii l'antiquité confessoit expressément et l'importance capitale de la continence dans les fonctions sacerdotales, et l'impuissance de la nature humaine réduite à ses propres forces. Les prêtres, en Ethiopie comme en Egypte, étoient reclus et gardoient le célibat (3) . Et Virgile fait briller dans les champs Elysées Le prêlre qui toujours garda la chasteté (4)* (i) Potier's greek Anfi'quides, tom.I,p. i83, 356. — Lettres sur l'histoire , tom.

II, p. Sji. (2) Contra Ceisum, cap. VII, n.° 48- Vid. Diosc. lib. IF, cap. 79; Plin. Hist. nat, lib. XXXV ^ cap. i3. (3) BryanVs Mythology explained^ în-4.°,tom. I, pag. 281 ; tom. III, p. i4o, d'après Diodore de Sicile. Porphyr. de Abstin. lib. IF, p. 364« (4) Qaique sacerdotes casti dùm vita manehat. Virg.JEn.Ç)%u Heyne, qui sentoit dans ce vers la condamnation formelle d'un dogme de Gottingue, l'accompagna d'une note charmante. « Cela s'entend, dit-il, des prêtres Les prêtresses de Cérès , à Athènes , où les lois leur accordoient la plus haute importance, étoient choisies par le peuple, nourries aux dépens du public, consacrées pour toute la vie au culte de la déesse, et obligées de vivre dans la plus austère continence (i). Voilà ce qu'on pensoit dans tout le monde connu. Les siècles s'écoulent, et nous retrouvons les mêmes idées au Pérou (2). Quel prix, quels honneurs tous les peuples de l'univers n'ont-ils pas accordés à la virginité ? Quoique le mariage soit l'état naturel de l'homme en général , et même un état saint , suiv^ant une opinion tout aussi générale; cependant on voit constamment percer de tous » qui se sont acquittés de leurs fonctions caste, pure » Ac PiÈ (c'est-à-dire scrupuleusement), pendant leur » vie. Entendu de cette manière , Virgile n'est point » rèpréhensible. Ita kihil est quod reprehendas. » (Lond. 1793 , in-8.", tom. II, p. 741-) Si donc on vient à dire qnun tel cordonnier ^çar exemple, est chaste, cela signifie, selon Heyne, qu'il fait bien les souliers. Ce qui soit dit sans manquer de respect à la mémoire de cet homme illustre. (i) Lettres sur l'histoire, à l'endroit cité , p. 577. (^2) I sacerdoti nella settimana del loro servizio si astenevano dalle mogli, ( Carli , Lelt. amer. tom. I, liv. XIX. ) ( <4o) cotés un certain respect pour la vierge; on la regarde comme un être supérieur ; et lorsqu'elle perd cette qualité , même légitimement , on diroit qu'elle se dégrade. Les femmes fiancées en Grèce dévoient un sacrifice à Diane pour l'expiation de cette espèce de profanation (i).

La loi avoit établi à Athènes des mystères particuliers relatifs à cette céré- monie religieuse (li). Les femmes y tenoient fortement, et craignoient la colère de la déesse si elles avoient négligé de s'y conformer (3). Les vierges consacrées à Dieu se trouvent partout et à toutes les époques du genre humain. Qu'y a-t-il au monde de plus célèbre que les vestales ? Ai^ec le culte de Vesta brilla T empire romain; ai^ec lui il tomba (4). (i) E-sri u<poTta<ru tw ■srufiS-iucc;. Voy. le Scholiaste dc Théocrite, sur le 66.^ vers de la i i.e idylle. (2) Tu ^i fiua-Tiifiii Tctvret Aètivtjinv zFo^tTt'JOvrett. Ibld. (3) Tout homme qui connoît les mœurs antiques ne se demandera pas sans étonnement ce que c'étoit donc que ce sentiment qui avoit établi de tels mystères , et qui avoit eu la force d'en persuader l'importance. Il faut bien qu'il ait une racine; mais où est-elle humainement? (4) Ces paroles remarquables terminent le mémoire sur les Vestales, qu'on lit dans ceux de l'Acad. des Inscriptions et des Belles-Lettres, tom. V, in-i2;par l'abbé Naudal. ( '^I ) Dans le temple de Minerve, à Athènes, le feu sacré étoit conservé, comme à Rome, par des vierges. On a retrouvé ces mêmes vestales chez d'autres nations, nommément dans les Indes (t), et au Pérou , enfin , où il est bien remarquable que la violation de son vœu étoit punie du même supplice qu'à Rome (2). La virginité y étoit considérée comme un caractère sacré également agréable à l'empereur et à la divinité (3). Dans l'Inde , la loi de Menu déclare que toutes les cérémonies prescrites pour les mariages ne concernent que la vierge ; celle qui ne l'est pas étant exclue de toute cérémonie légale (4). (i) Voj. l'Hérodote de Larcher. totn. VI, pag. i33j Carli , Lett. amer, toni, I , lett. Y^ , et tom. I , lett. XX VL% p. 458; Not. Procop. lib. II , de Bello Pers. (2) Carli, ibid. tom. I, lett. VIII. — Le traducteur de Carli assure que la punition des vestales à Rome n'étoit que fictive, et que pas une ne deraeuroit dans le caveau.

(Tom. I lett. IX, p. ii4, not.) Mais il ne cite aucune autorité. (3) Carli, ibid. tom. I, liv. IX. (4) Lois de Menu , chap. VIII , n.'^ 226; (Euvres du chev. Jones, tom. III. Le voluptueux législateur de l'Asie a cependant dit ; « Les disciples de Jésus gardèrent » la virginité sans qu'elle leur eût été com- » mandée , à cause du désir quils avoient de » -plaire à Dieu O). La lille de Josaphat » conserva sa virginité : Dieu inspira son es- » prit en elle : elle crut aux paroles de son » Seigneur et aux écritures. Elle était au » nombre. de celles qui obéissent (2). » D'oii vient donc ce sentiment universel ? Oii Numa avoit-il pris que, pour rendre ses vestales saintes et \>énérables , il falloit leur prescrire la virginité (3) ? Pourquoi Tacite, devançant le style de nos théologiens, nous parle-t-il de cette vénérable Occia qui avoit présidé le collège des vestales pendant cinquante-sept ans , a^ec une éminente sainteté (4) ? Et d'oii venoit cette persuasion générale chez les Romains, « que si une vestale usoit « de la permission que lui donnoit la loi de (i) Alcoran, chap. LVII. (2) Ibid. chap. LVL (3) Virginitate. aliisque cœremoniis venerahiles ac sanctas fecit. Tit. Liv. 1 , 29. ) (4) Occia quœ septeni et quinquaginta per annos summâ sanctimonid vestalibus sacrisprcesederat. (Tac. Ann. II , i>6. ) ( U3 ) » se marier après trente ans d'exercice , ces » sortes de mariages riétoient jamais heu- » reux (i). » Si de Rome la pensée se transporte à la Chine, elle y trouve des religieuses assujetties de même à la virginité. Leurs maisons sont ornées d'inscriptions qu'elles tiennent de l'empereur lui-même, lequel n'accorde cette pré- rogative qu'à celles qui sont restées vierges depuis quarante ans (2), Il y a des religieux et des religieuses à la Chine 5 et il y en a chez les Mexicains (3. Quel accord entre des nations si ditlérentes de mœurs , de caractère , de langue , de religion et de climat ! Après la virginité , c'est la viduité qui a joui partout du respect des hommes ; et ce qu'il y a de bien remarquable, c'est que, dans (i) Ktsi antiquitus ohservatum infaustasferèetparîim lœtabiles cas nuptias fuisse.

(Just. Lips. Synlagnaa de Vest. cap. VI. ) Il est bon d'observer que Juste Lipse raconte ici sans douter. (2) M. de Guignes , Voyage à Pékin , etc. , in-S.** « tom. II , p. 2.~<j^. (2) Idem, totn. II, p. 867, 368. — M. de Humbolt , Vue des Cordillères , etc. in-S.** Paris , i8t6 , tom. I , p. 287 , 23t). les nombreux éloges accordés à cet état par toutes sortes d'écrivains, on ne trouve pas qu'il soit jamais question de l'intérêt des enfans , qui est néanmoins évident. On connoît l'opinion générale des Hébreux sur l'importance du mariage, et sur l'ignominie attacbée à la stérilité: on sait que , dans leurs idées, la première bénédiction étoit celle de la perpétuité des familles. Pourquoi donc, par exemple, ces grands éloges accordés à Judith , pour avoir joint la chasteté à la force ^ et passé cent cinq ans dans la jnaison de Manassé son époux , sans lui avoir donné de successeurs ? Tout le peuple qu'elle a sauvé lui chante en chœur : « Vous êtes la joie et l'hon- « neur de notre nation ; car vous avez agi » avec un courage mâle , et votre cœur s'est » affermi , parce que vous avez aimé la chasT> teté , et qu'après avoir perdu votre mari , )) vous n'avez point voulu en épouser un » autre (i). » Quoi donc! la femme qui se remarie pèchet-elle contre la chasteté ? Non sans doute ; mais si elle préfère la viduité , elle en sera louée à tous les momens de la durée et sur tous (I) Judith, XV, io,ii;XVI,26. ( i45 ) les points du globe , en dépit de tous les pré- jugés contraires. La loi dans l'Inde exclut de la succession de ses collatéraux le fils issu du mariage d'une veuve. Chez les Hottentots , la femme qui se remarie est obligée de se couper un doigt. Chez les Romains , môme honneur à la viduité, même défaveur sur les secondes noces, après même que les anciennes mœurs avoient presque entièrement disparu. Nous voyons la veuve d'un empereur , recherchée par un autre , déclarer qu'il serait sans exemple et sans excuse quune femme de son nom et de son rang essayât d'un second mariage (i).

La Chine pense comme Rome. On y vénère l'honorable viduité , au point qu'on y rencontre une foule d'arcs de triomphe élevés pour conserver la mémoire des femmes qui étoient restées veuves (2). (0 II s'agit ici de Valérie , veuve de Maximien , que Masimia vouloit épouser. Elle répoodit ; Npf'as esse illius nominis ac loci feminam sine more ^ sine exeniplo^ maritum alteruni experiri. ( Lact. de morte peisec. cap. XXXIX. ) Il seroit fort inutile de dire ; C'étoit un prétexte ; puisque le prétexte même eut été pris dans les mœurs et dans l'opioioo. Or il s'agit précisément des mœurs et de l'opinion. (2) M. de Guignes , voyage à Pékin , tom. II, p. i83. TOM. II. 10 ( u^ ) L'estimable voyageur qui nous instruit de cet usage, se répand ensuite en réflexions philosophiques sur ce qui lui paroît une grande contradiction de l'esprit liumain. « Comment » se fait-il (ce sont ses j)aroles ) que les Chi- « nois, qui regardent comme un malheur de » mourir sans postérité , Jionorent en même » temps le célibat des femmes ? Comment » concilier des idées aussi incompatibles ? » Mais tels sont les hommes , etc. » Hélas! il nous récite les litanies du XVlII.e siècle ; difficilement on échappe à cette sorte de séduction. Il n'est pas du tout question ici des contradictions humaines, car il n'y en a point du tout. Les nations qui favorisent la population , et qui honorent la continence , sont parfaitement d'accord avec elles-mêmes et avec le bon sens. Mais en faisant abstraction du problème de la population qui a cessé d'être un problème, je reviens au dogme éternel du genre humain: Que rien nest plus agréable à la Divinité que la contifience ; et que non-seulement toute fonction sacerdotale ^ comme nous avons vu , mais tout sacrifice^ toute prière ^ tout acte religieux exigeait des préparations plus ou moins conformes a cette vertu. Telle étoit l'opinion universelle de l'ancien monde. Les navigateurs du XV.e siècle ayant doublé l'univers, s'il est permis de s'exprimer ainsi , nous trouvâmes les mêmes opinions sur le nouvel hémisphère.

Une idée commune à des nations si différentes, et qui n'ont jamais eu aucun point de contact, n'est-elle pas naturelle ? n'appartient-elle pas nécessairement à l'essence spirituelle qui nous constitue ce que nous sommes ? Où donc tous les hommes l'auroient-ils prise , si elle n'étoit pas innée (i) ? Et cette théorie paroîtra d'autant plus divine dans son principe, qu'elle contraste d'une manière plus frappante avec la morale pratique de l'antiquité corrompue jusqu'à l'excès, et qui entraînoit l'homme dans tous les genres de désordres , sans avoir jamais pu effacer de son esprit des lois écrites en lettres divines (2). Un savant géographe anglais a dit, au sujet des mœurs orientales : On fait peu de cas de la chasteté dans les pays orientaux (3). Or, ces mœurs orientales sont précisément les mœurs antiques , et seront éternellement les mœurs (i) Ou révélée. Note de l'éditeur. (2) Y^Lf^fixa-i ©eau. ( Orig. adv. Cels. lib. i , c. 5. (3) PiïiLerson , tom. V de la trad. fr. p. 5. L'auteur trace dans ce texte la grande ligne de démarcation entre l'Alcoran et l'Evangile. de tout pays non chrétien. Ceux qui les ont étudiées dans les auteurs classiques , et dans certains monumens de l'art qui nous restent , trouveront qu'il n'y a pas d'exagération dans celte assertion de Feller : Quun demi-siècle de paganisme présente infiniment plus d'excès énormes quon n'en trouverait dans toutes les monarchies chrétiennes depuis que le christianisme règne sur la terre ( i). Et cependant , au milieu de cette profonde et universelle corruption, on voit surnager une vérité non moins universelle et tout-à-fait inexplicable avec un tel système de mœurs. A Rome , et sous les empereurs , deux grands personnages , PoUion et Agrippa , se disputent l'honneur de fournir une vestale à l'état. La fille de Pollion est préférée UNIQUEMENT, parce que sa mère nai^oit jamais appartenu qu'au même époux , au lieu que Agrippa avoit ALTÉRÉ sa m.aison par un di- çorce (2). A-t-on jamais entendu rien d'aussi extraor- (1) Catéch.

philos, tom. III , ch. 6 , § i. (2) Prœlata est Follionis Jilia KON OB ALlUDq uàm qiiod mater ejus in eodem conjugio manehat. Nam Agrippa dissidio domum IMMJNUERAT. ( Tacit. ann. 11 , 86. ) ( i49 ) dinaire ? Où donc et comment les Romains de ce siècle avoient-ils rencontré l'idée de l'inté- grité du mariage , et celle de l'alliance naturelle de la chasteté et de l'autel ? Où avoient-ils pris qu'une vierge , fille d'un homme divorcé, quoique née en légitime mariage et personnellement irréprochable , étoit cependant altérée pour l'autel ? Il faut que ces idées tiennent à un principe naturel à l'homme , aussi ancien que l'homme , et pour ainsi dire partie de l'homme. § II. Dignité du Sacerdoce, Ainsi donc , l'univers entier n'a cessé de rendre témoignage à ces grandes vérités : 1.° mérite éminent de la chasteté ; 2.° alliance naturelle de la continence avec toutes les fonctions religieuses ^ mais surtout ai>ec les Jonctions sacerdotales. Le christianisme, en imposant aux prêtres la loi du célibat , n'a donc fait que s'emparer d'une idée naturelle ; il l'a dégagée de toute erreur, il lui a donné une sanction divine, et Ta convertie en loi de haute discipline. Mais contre cette loi divine , la nature humaine étoit trop forte , et ne pouvoit être vaincue ( ï-'^o ) que uar la loiite-piiissance inflexible des Souverains Pontjles. Dans les siècles barbares surtout , il ne failoit pas moins que la main de S. Grégoire VII pour sauver le sacerdoce. Sans cet homme exlraordinaire , tout étoit perdu liuniaiiiement. On se plaint de l'immense pouvoir qu'il exerça de son temps ; autant vaudroit-il se plaindre de Dieu qui lui donna la force sans laquelle il ne pou voit agir. Le puissant Démiurge obtint tout ce qu'il étoit possible d'une matière rebelle ; et ses successeurs ont tenu la main au grand œuvre avec une telle persévérance , qu'ils ont enfin assis le sacerdoce sur des bases inébraidables. Je suis fort éloigné de rien exagérer, et de vouloir présenter la loi du célibat comme un dogme j)roprement dit; mais je dis qu'elle appartient à la plus haute discipline , qu'elle est d'une importance sans égale , et que nous ne saurions trop remercier les Souverains Pontifes à qui nous en devons le maintien.

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