Du Pape (page 6)

Joseph de Maistre · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : archive.org/dupapema00mais_djvu.txt + dupapema02mais_djvu.txt (éd. 1830, 2 vol.) · 13 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

On les voit et l'on ne sait d'où elles viennent ; on les voit et personne ne se plaint. C'est le respect , c'est l'amour , c'est la piété , c'est la foi qui les ont accumulées. De là ces vastes patrimoines qui ont tant exercé la plume des savans. S. Grégoire , à la fin du IV.^ siècle , en possédoit vingt-trois en Italie, et dans les îles de la Méditerranée , en Illyrie , en Dalmatie , en Allemagne et dans les Gaules (i). La juridiction des Papes sur ces patrimoines (i) Voy. la dissertation de l'abbé Cenni à la fin du livre du cardinal Orsi , Délia origine del dominio e délia soi>raiiità de' rom. Ponte/ici so^ra gli stati loro temporalmente soggetti. Ronia, Pagliariui, in-12 , 1784 , p- 3o6 à 809. Le palriiuoiue a.^\ie\é àe-y Alpes Cottiennes , étoit immense ; il contenoit Gênes et toute la côte maritime jusqu'aux frontières de France. Voyez les autorités. Ib' porte un caractère singulier qu'on ne saisit pas aisément à travers les ténèbres de cette histoire , mais qui s'élève néanmoins visiblement au dessus de la simple propriété. On voit les Papes env^oyer des officiers , donner des ordres et se faire obéir au loin , sans qu'il soit possible de donner un nom à cette supré- matie dont en effet la Providence n'avoit point encore prononcé le nom. Dans Rome , encore païenne , le Pontife romain génoit déjà les Césars. Il n'étoit que leur sujet ; ils avoient tout pouvoir contre lui , il n'en avoit pas le moindre contre eux : cependant ils ne pouvoient lenir à côté de lui. On lisoit sur son front le caractère d'un sacerdoce si éminent , que l empereur , qui portait parmi ses titres celui de Souverain Pontife , le souffrait dans Rome avec plus dimpatieiece qu'il ne souffrait dans les armées un César qui lui disputait V empire {}). Une main cachée les chassoit de la ville éternelle pour la donner au chef de l'Eglise éternelle. Peut- être que , dans l'esprit de Constantin , un commencement de foi et de respect se mêla à la gêne dont je parle ; mais je ne doute pas (2) Bossuet , Lettre pastor.

sur la commun, pascale , N.° IV , ex Cyp. epist. LI ad Ant, un instant que ce sentiment n'ait influé sur la détermination qu'il prit tie transporter le siège de l'empire , beaucoup plus que tous les motifs poliliques qu'on lui ()rL'le : ainsi s'aC'- coinpJissoit le décret du Très-Haut (i). La même enceinte ne })ouv^oit renfermer l'empereur et le Pontife. Constantin céda Rome au Pape. La conscience du genre humain qui est infaillible ne l'enlendit pas autrement , et de là naquit lay^z^/e de la donation j qui est très-vraie. L'antiquité , qui aime assez voir et toucher tout, fit bientôt de l'abandon (qu'elle n'auroit pas même su nommer ) une donation dans les formes. Elle la vit écrite sur le parchemin et dé- posée sur l'autel de S. Pierre. Les modernes crient à lajausseté , et c'est l'innocence même qui racontoit ainsi ses pensées (2). 11 n'y a donc rien de si vrai que la donation de Constantin. (1) Iliade, i , 5. (2) Ne vojolt-elle pas aussi un Ange qui effrayoit Attila devant St. Léon ? Nous n'y voyons , nous autres modernes, que l'ascendant du Punlife j mais comment peindre un ascendant ? Sans la langue pittoresque des hommes du V.® siècle, c'en étoit fait d'un chef-d'œuvre de Raphaël; au reste , nous sommes tous d'accord sur le prodige. Un Ascendant qui arrête Attila , est bien aussi surnaturel qu'un Ange ; et qui sait même si ce sont deux choses ? De ce moment on sent que les emperenrs ne sont plus chez eux à Rotne. Ils ressemblent à des étrangers qui de temps en temps viennent y loger avec permission. Mais voici qui est plus étonnant encore : Odoacre avec ses Hé- rules vient mettre fin à l'empire d'Occident, en 47^ ; bientôt après les Hérulesdisparoissent devant les Gols , et ceux-ci à leur tour cèdent la place aux Lombards , qui s'emparent du royaume d'Italie. Quelle force pendant plus de trois siècles empêchoit tous les princes de fixer d'une manière stable leur trône à Rome? Quel bras les repoussoit à Milan , à Pavie , à Ra venue > etc. ? G'étoit la donation qui agissoit sans cesse , et qui partoit de trop haut pour n'être pas exécutée.

C'est un point qui ne sauroit être contesté, que les Papes ne cessèrent de travailler possr maintenir aux empereurs grecs ce qui leur restoit de l'Italie contre les Goths, les Hérules et les Lombards. Ils ne négligoient rien pour inspirer le courage aux exarques et la fidélité aux peuples ; ils conjuroientsans cesse les empereurs grecs de venir au secours de l'Italie ; mais que pouvoit-on obtenir de ces misérables princes? Non-seulement ils ne pouvoient rien faire pour l'Italie, mais ils la trahissoient systématiquement , parce qu'ayant des traités ( ^-'fi ) avec les barbares qui les menaçoient du côté de Conslaiitinople , ils n'osoieut pas les inquiéter en Italie. L'état de ces belles contrées ne peut se décrire et fait encore pitié dans l'histoire. Désolée par les barbares , abandonnée par ses souverains , l'Italie ne savoit plus à qui elle appartenoit , et ses peuples étoient réduits au désespoir. Au milieu de ces grandes calamités , les Papes étoient le refuge unique des malheureux ; sans le vouloir et par la force seule des circonstances, les Papes étoient substitués à l'empereur , et tous les yeux se tournoient de leur côté. Italiens , Hérules , Lombards , Français , tous étoient d'accord sur ce point. S. Grégoire disoit déjà de son temps : Quiconque aiTwe à la place que f occupe est accablé par les affaires , au point de douter souvent s il est prince ou Pontife (i ). En plusieurs endroits de ses lettres , on le voit faire le rôle d'un administrateur souverain. Il envoie, par exemple , un gouverneur à Nepi , avec injonction au peuple de lui (0 Hoc in loco quisquispastor dicitur , curis exteriorihus graviter occupatur , ità ut scepè incertum sit utrîim pastoris ojficium anterreni proceris agat. Lib. J, epist' aS, al. 24- ad Joh. episc. C. P. et cœt. orient. Pair. — Orsi , dans le litre cité, préf. pag. xix. obéir comme au Souverain Pontife lui-même: ailleurs il dépêche un tribun à Naples, chargé de la garde de cette grande ville (i). On pourroit citer un grand nombre d'exemples pareils.

De tous côtés on s'adressoit au Pape; toutes les affaires lui étoient portées: insensiblement enfin , et sans savoir comment , il étoit devenu en Italie, par rapporta l'empereur grec , ce que le maire du palais étoit en France à l'égard du roi titulaire. Et cependant les idées d'usurpation étoient si étrangères aux Papes , qu'une année seulement avant l'arrivée de Pépin en Italie , Etienne II conjuroit encore le plus méprisable des ces princes ( Léon l'Isaurien ) de prêter l'oreille aux remontrances qu'il n'avoit cessé de lui adresser pour l'engager à venir au secours de l'Italie (2). On est assez communément porté à croire que les Papes passèrent subitement de l'état particulier à celui de souverain , et qu'ils (x) Lib. II, épis t. XI ^ al, VIII ad Nepes. ibid. p. XX. (2) Deprecans imperîalem clementiam ut^juxtà id çuod et sœpiiis scripserat , cum exercitu ad tuendas fias Italiœ partes modis omnibus adveniret , etc. ( Anast. le bibliotli. cité dans la dissert, de Ceoni, ibid. p. 2o3. ) durent tout aux Carlovingiens. Rien cependant ne seroit plus faux que celte idée. Avant ces fameuses donations qui honorèrent la France plus que le Saint Siège, quoi<]ue peut- être elle n'en soit pas assez [)ersuadt'e , les Papes étoient souverains de l'ait , et le titre seul leur manquoit. Grégoire II écrivoit à l'empereur Léon : M L'Occident entier a les yeux tournés sur notre « humilité il nous regarde comme l'arbitre » etle modérateur de la tranquillité publique... » Si vous osiez en faire l'essai, vous le trouve- » riez prêt à se porter même où vous êtes pour » y venger les injures de vos sujets d Orient. » Zaccarie , qui occupa le siège pontifical de 741 à 752, envoie une ambassade à Pxachis, roi des Lombards , et stipule avec lui une paix de vingt ans , en vertu de laquelle toute V Italie fut tranquille, Grégoire 11 , en 726 , envoie des ambassadeurs à Charles Martel , et traite avec lui de prince à prince (i). Lorsque le Pape Etienne se rendit en France, (i) On peut voir tous ces faits détaillés dans l'ouvrage du cardinal Orsi qui a épuisé la matière.

Je ne puis insister que sur les véiùtés générales et sur les traits les plus inarquans. Pépin vint à sa rencontre avec toute sa famille et lui rendit les honneurs souverains ; les fils du roi se prosternèrent devant le Pontife. Quel évêque, quel patriarche de la chrétienté auroit osé prétendre à de telles distinctions ! En un mot , les Papes étoient maîtres absolus , souverains défait, ou, pour s'exprimer exactement , souverains forcés , avant toutes les libéralités carlovingiennes ; et pendant ce temps même , ils ne cessoient encore, jusqu'à Constantin Copronyme , de dater leurs diplômes par les années des empereurs , les exhortant sans relâche à défendre l'Italie, à respecter l'opinion des peuples , à laisser les consciences en paix ; mais les empereurs n'écoutoient rien, et la dernière heure étoit arrivée. Les peuples d'Ilahe poussés au désespoir , ne prirent conseil que d'euxmêmes. Abandonnés par leurs maîtres , dé- chirés par les barbares , ils se choisirent des chefs et se donnèrent des lois. Les Papes devenues ducs de Rome , par le fait et par le droit, ne pouvant plus résister aux peuples qui se jetoient dans leurs bras , et ne sachant plus comment les défendre contre les barbares, tournèrent enfin les yeux sur les princes français. Tout le reste est connu. Que dire après Baronius , Pagi, le Cointe , Marca , Thomas- ( 25o ) sin , Muratori, Orsi, et tant d'autres qui n'ont rien oublié pour niuttre celle grande époque de l'histoire dans tout son jour ! .J'observerai seulement deux choses suivant le plan que je me suis tracé. i.o L'idée de la souveraineté pontificale antérieure aux donations carlovingiennes étoit si universelle et si incontestable , que Pépin , avant d'atlaquer Astolphe , lui envoya plusieurs ambassadeurs pour l'engager à rétablir la paix et à RESTITUER les propriétés delà sainte Eglise de Dieu et de la république ro~ maine ; et le Pape de son côté conjuroit le roi lombard , par ses ambassadeurs , de restituer de bonne i'olojité et sans effusion de sang les propriétés de la sainte Eglise de Dieu et de la république des Romains (i) ; et dans la fameuse charte Ego Ludovicus , Louis-le-Dé- bonnaire énonce que Pépin et Charlemagne aidaient depuis long-temps , par un acte de donation , RESTITUÉ V exarchat au bienheureux apôtre et aux Papes (2).

(i) XJl pacifich sinlullâ sanguinis effusione^ propria S. Dei Ecclesiœ et reipublicœ rom. BEDDANT jura. Et plus haut, RESTITUENDA JURA. Orsi , ib. , chap. VII , p. 94 , d'après Anastase le bibliothécaire. (2) Exarchatuin queni Pipiniis rex et genitor noster Carolus , imperator , B. Peiro et prcedecessoribus Imagine-t-on un oubli plus complet des empereurs grecs , une confession plus claire et plus explicite de la souveraineté romaine ? Lorsque les armes françaises eurent ensuite écrasé les Lombards et rétabli le Pape dans tous ses droits , on vit arriver en France les ambassadeurs de l'empereur grec qui venoient se plaindre , et « cTun air incwil , proposer à » Pépin de rendre ses conquêtes, » La cour de France se moqua deux, et avec grande raison. Le cardinal Orsi accumule ici les autorités les plus graves pour établir que les Papes se conduisirent dans cette occasion selon toutes les règles de la morale et du droit public. Je ne répéterai point ce qui a été dit par ce docte écrivain, qu'on est libre de consulter (i). Il ne paroît pas d'ailleurs qu'il y ait des doutes sur ce point, 2.° Les savans que j'ai cités plus haut ont employé beaucoup d'érudition et de dialectique pour caractériser avec exactitude le genre de souveraineté que les empereurs franvestris jàm dudum per donationis paginam RESTITUEnuNT. Cette pièce est imprimée tout au long dans la nouvelle édition des annales du cardinal Baronius » tom. XIII, p. 627. ( Orsi, ibid., cap. X,p.2o4). (1) Orsi, ibid. cap. VII , p. io4 et seqq. çais établirent à Pvome , après l'expulsion des Grecs et des Lombards. Les mon u mens semblent assez souvent se contrarier, et cela doit être. Tantôt c'est le Pape qui commande à Rome , et tantôt c'est l'empereur. C'est que la souveraineté conservoit beaucoup de cette mine ambiguë que nous lui avons reconnue avant l'arrivée des Carlovingiens. L'empereur de C. P. la possédoit de droit ; les Papes , loin de la leur disputer , les exhortoient à la dé- fendre. Ils prêcboient de la meilleure foi l'obéissance aux peuples , et cependant ils faisoienttout.

Après le grand établissement opéré par les Français , le Pape et les Romains , accoutumés à cette espèce de gouvernement qui avoit précédé , laissoient aller volontiers les affaires sur le même pied. Ils se prêtoient même d'autant plus aisément à cette forme d'administration , qu'elle étoit soutenue par la reconnoissance, par l'attachement et par la saine politique. Au milieu du bouleversement général qui marque cette triste mais intéressante époque de l'histoire , l'immense quantité de brigands que suppose un tel ordre de choses , le danger des barbares toujours aux portes de Rome , l'esprit républicain qui commençoit à s'emparer des têtes italiennes ; toutes ces causes réunies , dis-je , rendoient l'intervention des empereurs absolument indispensable dans le gouvernement des Papes. Mais à travers cette espèce d'ondulation , qui semble balancer le pouvoir en sens conlraire , il est aisé néanmoins de reconnoitre la souveraineté des Papes qui est souvent protégée , quelquefois partagée de fait , mais jamais effacée. Ils font la guerre , ils font la paix ; ils rendent la justice, ils punissent les crimes , ils frappent monnoie , ils reçoiv^ent et envoient des ambassades : le fait même qu'on a voulu tourner contre eux dépose en leur faveur ; je veux parler de cette dignité de patrice qu'ils avoient conférée à Charlemagne , à Pépin , et peut-être même à Charles Martel ; car ce titre n'exprimoit certainement alors que la plus haute dignité dont un homme peut jouir sous UN xMAlTRE (l). (i) Patricii dicti illo sceculo et superioribus , qui provincias cum siimmâ auctoritate , sub principuni impario administrahant. ( Marca , de Coocord. sacerd. et Imp. l. 12.) Marca donne ici la formule dw serment que prêtoit le patrice 5 et le cardinal Orsi l'a copiée , ch. Il, p. 2I6. Il est remarquable qu'à la suite de cette cérémonie , le patrice recevoit le manteau royal et le diadème. ( Mantum et aureum circulum in capite. ) Ibid. p. 27. Je crains de me laisser entraîner; cependant je ne dis que ce qui est rigoureusement nécessaire pour metlre dans tout son jour un point des plus inûéressaiis de l'histoire.

La souveraineté de sa nature ressemble au jN il; elle cache sa têle. Celle des Papes seule déroge à la loi universelle. Tous les élémens en ont été mis à découvert, afin qu'elle soit visible à tous les yeux , el vincat ciini judicatur. Il n'y a rien de si évidemment juste dans son origine que cette souveraineté extraordinaire. L'incapacité , la bassesse , la férocité des souverains qui la précédèrent ; l'insupportable tyrannie exercée sur les biens, les personnes et la conscience des peuples ; l'abandon formel de ces mêmes peuples livrés sans défense à d'impitoyables barbares ; le cri de l'Occident qui abdique l'ancien maître ; la nouvelle souveraineté qui s'élève , s'avance et se substitue à l'ancienne sans secousse , sans révolte , sans effusion de sang,pousséepar une foi'ce cachée, inexplicable , invincible , et jurant foi et fidé- lité jusqu'au dernier instant à la foible et mé- prisable puissance qu'elle alloit remplacer ; le droit de conquête enfin obfenuet solennellement cédé par l'un des plus grands hommes • qui ait existé , par un homme si grand que la grandeur a pénétré son nom , et que la voix da genre humain Ta proclamé grandeur au lieu de grand : tels sont les titres des Papes , et l'histoire ne présente rien de semblable. Cette souveraineté se distingue donc de toutes les autres dans son principe et dans sa formation. Elle s'en distingue encore d'une manière éminente , en ce qu'elle ne présente point dans sa durée , comme je l'observois plus haut, cette soif inextinguible d'accroissement territorial qui caractérise toutes les autres. En effet, ni parla puissance spirituelle, dont elle fit jadis un si grand usage , ni par la puissance temporelle dont elle a toujours pu se servir comme tout autre prince de la même force , on ne la voit jamais tendre à l'agrandissement de ses états par les moyens trop familiers à la politique ordinaire. De manière qu'après avoir tenu compte de toutes les foiblesses humaines , il n'en reste pas moins dans l'esprit de tout sage observateur l'idée d'une puissance évidemment assistée.

Sur les guerres soutenues par les Papes , il faut avant tout bien expliquer le mot de puissance temporelle. Il est équivoque , comme je l'ai dit plus haut; et en effet il exprime chez les écrivains français , tantôt l'action exercée sur le temporel des prinqes en vertu du pouvoir spirituel , et tantôt le pouvoir temporel , qui appartient au Pape comme souverain , et rjui l'assimile parfaitement à tous les autres. Je parlerai ailleurs des guerres que l'opinion a pu mettre à la charge de la puissance spirituelle. Quant à celles que les Papes ont soutenues comme simples souverains , il semble qu'on a tout dit en observant qu'ils avoient précisément autant de droit de faire la guerre que les autres princes; car nul prince ne sauroit avoir droit de la faire injustement, et tout prince a droit de la faire justement. Il plut aux Yénitiens , par exemple , d'enlever quelques villes au Pape Jules II, ou du moins de les retenir contre toutes les règles de la justice. Le Prince-Pontife . l'une des plus grandes têtes qui aient régné, les en fit cruellement repentir. Ce fut une guerre comme une autre, une affaire temporelle de prince à prince et parfaitement étrangère à l'histoire ecclésiastique. D'où viendroit donc au Pape le singulier privilège de ne pouvoir se défendre ? Depuis quand un souverain doit - il se laisser dépouiller de ses états sans opposer de résistance ? Ce seroit une thèse toute nouvelle et bien propre surtout à donner des encouragemens au brigandage , qui n'en a pas besoin. Sans doute c'est un très-grand mal que les Papes soient forcés de faire la guerre : sans doute encore Jules II , qui s'est trouvé sous ma plume, fut trop guerrier; cependant I'lquité l'absout jusqu'à un point qu'il n'est pas aisé de déterminer. «< Jules , dit l'abbé de Feller, w laissa échapper le sublime de sa place ; il ne » vit pas ce que voient si bien aujourd'hui ses » sages successeurs, que le Pontife romain est » le père commun, et qu'il doit être l'arbitre de » la paix, non le flambeau de la guerre (i).

» Oui , lorsque la chose est possible ; mais dans ces sortes de cas la modération du Pape dépend de celle des autres puissances. S'il est attaqué , de quoi lui sert sa qualité de Père commun ? Doit-il se borner à bénir les canons pointés contre lui. Lorsque Buonaparte envahit les états de l'Eglise, Pie \ I lui opposa une armée: «V/zyDor congres sus Acldlli! Cependant il maintint l'honneur de la souveraineté, et l'on vit flotter ses drapeaux. Mais si d'autres princes avoient eu le pouvoir et la volonté de joindre leurs armes à celles du Saint Père , le plus violent ennemi du Saint Siège eût-il osé blâmer celte guerre et condamner chez les sujets du Pape ces mêmes etiorts qui auroient illustré tous les autres hommes de l'univers ? (i) Feller, Dict. hist. art. Jules II. TOM. I. 17 Tous les sermons adressés aux Papes sur le rôle pacifique qui convient à leur caractère sublime, me paroissent donc hors de propos, à moins qu'il ne fût question de guerres offensives et injustes; ce qui, je crois, ne s'est pas vu , ou s'est vu du moins assez rarement pour que mes propositions générales n'en soient nullement ébranlées. Le caractère, il faut encore le dire, ne sauroit jamais être totalement effacé chez les hommes. La nature est bien la maîtresse de mettre dans la tète et dans le cœur d'un Pape le génie et l'ascendant d'un Gustave-Adolphe ou d'un Frédéric IL Que les chances de l'élection portent sur le trône pontifical un cardinal de Richelieu , difficilement il s'y tiendra tranquille. Il faudra qu'il s'agite, il faudra qu'il montre ce qu'il est : souvent il sera roi sans être Pontife , et rarement même il obtiendra de lui d'être Pontife sans être roi. Néanmoins dans ces occasions même , à travers les élans de la souveraineté, on pourra sentir le Pontife. Prenons, par exemple , ce même Jules II, celui de tous les Papes , si je ne me trompe, qui semble avoir donné le plus de prise à la critique sur l'article de la guerre, et comparons-le avec Louis XII , puisque l'histoire nous les présente dans une position absolument semblable, l'un au siège de la Mirandole , lautre au sié^e de Pescliiera , pendant la ligue de Cambrai.

« Le bon roi , » le père du peuple , honnête homme chez » lui (j) 5 ne se piqua pas de faire usage en- >> vers la garnison de Peschiera , de ses maxin mes sur la clémence (2). Tous les babitans » furent passés au fil de l'épée ; le gouver- « neur André Riva et son fils furent pendus » sur les murs (3). « Voyez au contraire Jules II au siège de la Mirandole ; il accorda sans doute plusieurs choses à son caractère moral, et son entrée par la brèche ne fut pas extrêmement ponti- (0 Voltaire, Essai sur les mœurs, etc. tom. llf, cha}). CXII. Ce trait malicieux lîiéi'ite atteiiiioc. Je ne vante point la cuirasse de Jules 1[ , quoique celle de Xinienès ait meiiié quelque louange; mais je dis qu'avant de sévir contre la politique de Jules II , il faut bien examiner celle qu'il tut obKgé de combattre. Les puis:)ances du second ordre font ce qu elles peuvent. On les juge ensuite comme si elles avoient lait ce qu'elles ont voulu, il n'y a rieu de si coinnxuu et de si injuste. (2) Hist. de la ligue de Cambrai, liv. I , c. XXV. , (3) L.ife and Pontificale of Lto the tenth , hy M. WiUiam Roscoe. London. M'Oreery . in-6-^ -, i6q5 , tom* II ^ chap. VIII ^ p. 6b. ( 26o ) ficale ; mais au moment uù le canon eut fait silence, il n'eut j)lus d'ennemis , et l'historien anglais du pontificat de Léon X nous a conservé quelques vers latins où le poète dit élégamment à ce Pape guerrier : « A peine la « guerre est déclarée que vous êtes vainqueur; » mais chez vous le pardon est aussi prompt » que la victoire. Combattre, vaincre et par- » donner, pour vous, c'est une même chose. » Un jour nous donna la guerre ; le lendemain » la vit finir, et votre colère ne dura pas plus » que la guerre. Ce nom de Jules porte avec » lui quelque chose de divin ; il laisse douter si » la valeur l'emporte sur la clémence ( i ). » Bologne avoit insulté Jules II à l'excès : elle étoit allée jusqu'à fondre les statues de ce Pontife altier; et cependant après qu'elle eut été obligée de se rendre à discrétion , il se contenta de menacer et d'exiger quelques amendes; (i) l'^ix bellumindictum est quiim vincis ^ nec citiîts vis Vincere quàm parcas : hœc tria agis pariter.

Una dédit bellum , bel/uni lux sustulit iina, Nec libi quàm bellum longior ira fuit. Hoc nomen divinuni aliquidfert secum^ et iitriim sitMitior anne idem fortior , ambigitur. ( Casanova , post expugnatiouem Mirandula;. 2.1 jun. i5 1 1 ; M. Roscoe , ibid. p. 85. ) et bientôt Léon X , alors cardinal , ayant été nommé légat dans cette ville , tout demeura tranquille (i). Sous la main de Maximilien, et même du bon Louis XII, Bologne n'en auroit pas été quitte à si bon marché. Qu'on lise l'histoire avec attention, comme sans préjugé , et l'on sera frappé de cette différence , même chez les Papes les jnoins Papes , s'il est permis de s'exprimer ainsi. Du reste, tous ensemble , comme princes , ont eu les mêmes droits que les autres princes , et il n'est pas permis de leur faire des reproches sur leurs opérations politiques , quand même ils auroient eu le malheur de ne pas faire mieux que leurs augustes collègues. Mais si l'on remarque, au sujet de la guerre en particulier, qu'ils l'ont faite moins que les autres princes , qu'ils l'ont faite avec plus d'humanité , qu'ils ne l'ont jamais recherchée ni provoquée , et que du moment où les princes, par je ne sais quelle convention tacite qui mérite quelque attention, semblent s'être accordés à reconnoître la neutralité des Papes , on n'a plus trouvé ceux-ci mêlés dans les intrigues ou opérations guerrières ; on ne sauroit discon- (i) Roscoe , ibid. chap. IX, p. 128. venir (jue , même dans l'ordre politique , ils n'aient maisilenu la siipcriorilé qu'on a droit d'attendre de leur caractère religieux. En un mot , il est arrii^é quelquefois aux Papes , considérés comme princes temporels , de ne pas se conduire mieux que les autres. C'est le seul reproche qu'on puisse leur adresser justement; le reste est calomnie. Mais ce mot de quelquefois désigne des anomalies qui ne doivent jamais être prises en considération. Quand je dis , par exemple, que les Papes, comme princes temporels, n'ont jamais provoqué la guerre , je n'entends pas répoiidre de chaque fait de cette longue histoire examinée ligne par ligne ; personne n'a droit de l'exiger de moi.

Je n'insiste, sans convenir inutilement de rien , je n'insiste , dis je , que sur le caractère général de la souveraineté pontificale. Pour ia juger sainement, il faut regarder d'en-haut et ne voir que l'ensemble. Les myopes ne doivent pas lire l'histoire : ils perdent leur temps. Mais qu'il est difïicile de juger les Papes sans préjugés ! Le XVI. ^ siècle alluma une haine mortelle contre le Pontife; et l'incré- dulité du nôtre, fille aînée de la réforme, ne pouvait manquer d'épouser toutes les passions de sa mère. De cette coalition terrible est née je ne sais quelle antipathie aveugle qui refuse même de se laisser instruire , et qui n'a pas encore cédé, à beaucoup près , au scepticisme universel. En feuilletant les papiers anglais , on demeure frappé d'étonnement à la vue des inconcevables erreurs qui occupent encore des têtes d'ailleurs très-saines et très-estimables. A l'époque des fameux débats qui eurent lieu en l'année i8o5, au parlement d'Angleterre , sur ce qu'on appeloit \ émancipation des catholiques , un membre de la chambre haute s'exprimoit ainsi , dans une séance du mois de mai. « Je pense , et même je suis certain , que » le Pape n'est qaune misérable marionnette » entre les mains de l'usurpateur du trône des » Bourbons; qu'il n'ose pas faire le moindre » mouv^ement sans l'ordre de Napoléon; et que )> si ce dernier lui demandoit une bulle pour » animer les prêtres irlandais à soulever leur » troupeau contre le gouvernement , il ne la » refuseroit point au despote (i). >' (i) J thing , nay , jam. certain tliat the Pope is the misérable piippet of the usurper of the ihrone of the Bourbons thaï he dare not moi'e but by Napoleon's command ; and should he order him to influence the Jrisch priests to rose their Jlocks to rébellion ^he could ( ^^o Mais l'encre qui nous transmit cette certitude curieuse étoit à peine sèche, que le Pape, souwné avec tout l'ascendant de la terreur de se preler auK vues générales de Buonaparte c )iilre les Anglais, répond quêtant le Père commun de tous les chrétiens , il ne peut a\>oir dennemis parmi eux (i) ; et plutôt que de plier sur la demande d'une fédération d'abord directe, et ensuite indirecte contre l'Angleterre , il se laisse outrager, chasser , emprisonner : il commence enfin ce long martyre qui Ta rendu si recommandable à l'univers entier.

Maintenant si j'avois l'honneur d'entretenir ce noble sénateur de la Grande-Bretagne , qui not refuse to obcy the despot. ( Parliamentary debates. Vol. IV. London, i8o5 , in-8.'' col. 726. ) Ce ton colérique et insultant a lieu d'étonner dans la bouche d'un pair; car c'est une règle géuérale , et que je recommande k l'attentiou particulière de tout véritable observateur , qu'eu Angleterre la baine contre le Pape et le système catholique, est en raison inverse de la dignité intrinsèque des personnes. 11 y a des exceptions sans douie , mais peu par rapport à la masse. (0 Voyez la note du cardinal secrétaire d'état, datée du palais Quirinal, le ly avril 1808, en réponse à celle de M. le Febvre, chargé des affaires de France. pense et qui est même certain que le Pape n'est qu'une misérable marionnette aux ordres des brigands qui veulent l'employer, je lui demanderois avec la franchise et les égards qu'on doit à un homme de sa sorte, je lui demanderois , dis-je , non pas ce qu'il pense du Pape, mais ce qu'il pense de lui-même en se rappelant ce discours. ( 2GG ) fV«/%<V'«/%'V'V%'V^V\VV^'VV%'V%^VVV<'VV%%/V%''V^/\%/%<^ VV%'VV\rvV%VVV/VV\/VV% CHAPITRE VII. OBJETS QUE SE PROPOSÈBENT LES ANCIENS PAPES DANS LEURS CONTESTATIONS AVEC LES SOUVERAINS. I^] l'on examine , sur la règle incontestable que nous avons établie, la conduite des Papes pendant la longue lutte qu'ils ont soutenue contre la puissance temporelle, on trouvera qu'ils se sont proposé trois buts, invariablement suivis avec toutes les forces dont ils ont pu disposer en leur double qualité : i.° inébranlable maintien des lois du mariage contre toutes les attaques du libertinage tout-puissant; 2.° conservation des droits de l'Eglise et des mœurs sacerdotales; 3.° liberté de l'Italie. ARTICLE I.er Sainteté des Mariages. Un grand adversaire des Papes , qui s'est beaucoup plaint du scandale des excommunications , observe que c étaient toujours des mariages faits ou rompus qui ajoutaient ce nouveau scandale au premier (i).

Ainsi un adultère public est un scandale^ et l'acte destiné à le réprimer est un scandale aussi. Jamais deux choses plus ditférentes ne portèrent le même nom. Mais tenons-nous-en pour le moment à l'assertion incontestable que les Soui^erains Pontifes employèrent principalement les armes spirituelles pour réprimer la licence anticonjugale des princes» Or, jamais les Papes et l'Eglise, en général, ne rendirent de service plus signalé au monde que celui de réprimer chez les princes , par (i) Lettres sur l'histoire. Paris, Nyon, i8o5,tom. II, lettre XL VII , p. 485. Les papiers publics m'apprennent que les talens et les services du magistrat français , auteur de ces lettres , l'ont porté à la double illustration de la pairie et du ministère. Un gouvernement imitateur de l'Angleterre ne sauroit l'imiter plus heureusement que dans les di->tinctions qu elle accorde aux grandes magistratures. Je prie le respectable auteur de permettre que je le contredise de temps en temps, à mesure que ses idées s'opposeront aux miennes 5 car nous sommes, lui et moi , une nouvelle preuve qu'avec des aucs également droites , de part et d'autre , on peut néanmoins se trouver opposé de fiont. Cette polémique innocente servira, je l'espère, la vérité, sans blesser la courtoisie. ( ^cs ) raiitorité des censures ecclésiastiques, les accrs d'une passion terrible , même chez les hommes doux , mais qui n'a plus de nom chez les hommes violens , et qui se jouera constamment des plus saintes lois du mariage , partout où elle sera à l'aise. L'amour , lorsqii'd n'est pas apprivoisé jusqu'à un certain point par une extrême civilisation , est un animal féroce, capabledes plus horribles excès. Si l'on ne veut pas qu'il dévore tout , il faut qu'il soit enchaîné , et il ne peut l'être que par la terreur: mais que fera-t-on craindre à celui qui ne craint rien sur la terre ? La sainteté des mariages , base sacrée du bonheur public, est surtout de la plus haute importance dans les familles royales où les désordres d'un certain genre ont des suites incalculables , dont on est bien éloigné de se douter.

Si dans la jeunesse des nations septentrionales, les Papes n'avoient pas eu le moyen d'épouvanter les passions souveraines, les princes, de caprices en caprices et d'abus en abus , auroient fini par établir en loi le divorce , et peut-être la polygamie ; et ce désordre se répétant, comme il arrive toujours, jusque dans les dernières classes de la société, aucun œil ne sauroit plus apercevoir les bornes où se seroit arrêté un tel débordement. Luther, débarrassé de celte puissance incommode qui, sur aucun point de la morale, n'est plus inflexible que sur celui du mariage, n'eut-il pas l'effronterie d'écrire dans son commentaire sur la Genèse, publié en i525 , que sur la question de sawir si l'on peut awir ■plusieurs feinnies , V autorité des patriarches nous laisse libres ; que la chose n'est ni permise ni défendue , et que pour lui il ne décide rien (i) : édifiante théorie qui trouva bientôt son application dans la maison du landgrave de Hesse-Gassel. Qu'on eût laissé faire les princes indomptés du moyen âge, et bientôt on eût vu les mœurs des païens (2). L'Eglise même, malgré sa vigilance et ses efforts infatigables , et malgré la force qu'elle exerçoit sur les esprits dans les siècles plus ou moins reculés, n'obtenoit cependant que des succès équivoques ou in- (i) Bellarmin, de Controv. christ, fid. Ingolst. iboi, in-fol.tom. III-, col. ij^^. (2.) « Les rois francs , Contran , Caribert , Sigebert , » Cbilpéric, Dagobert , avoieut eu plusieurs femmes à » la fois, sans qu'on en eût murmuré; et si c'étoit uu » scandale, il étoit sans trouble. » ( Volt. Essai sur l'hist. génér. tom. I, chap. XXX, p. 446- ) Admettons le fait : il prouve seulement combien de semblables princes avoient besoin d'être réprimés. • ( ^7o ) lenni liens. Elle n'a vaincu qu'en ne reculant jamais. Le noble auteur que je citois lout-à-rheure a fait des réflexions bien sages sur la répudiation d'Eléonore de Guyenne. « Celle répudialion, dit-il, lit perdre à Louis VII les riches provinces qu'elle lui avoit apporlées Le mariage d'Eléonore arrondissoit le royaume et l'élendoit jusqu'à la mer de Gascogne.

C'étoit l'ouvrage du célèbre Suger , un des plus grands liommes qui aient exislé , un des plus grands ministres , un des plus grands bienfaiteurs de la monarchie. Tant qu'il vécut, il s'opposa à une réj)udiation qui devoit attirer sur la France tant de calamités; mais après sa mort , Louis VII n'é- couta que les motifs de mécontentement personnels qu'il avoit contre Eléonore. // dei'oit songer que les mariages des rois sont autre chose que des actes de famille : ce sont , ET c'etoient surtout alors , des traités politiques qu'on ne peut changer sans donner les plus grandes secousses aux états dont ils ont réglé le sort (i). » On ne sauroit mieux dire : mais tout-à- (i) Lettres suf l'histoire, ibid. lettre XLVI, p. 479 à48i. l'heure, lorsqu'il s'agissoit des mnriages sur lesquels le Pape avoit cru devoir inlurposer son autorité, la chose s'offroit à l'auleur sous une toute autre face, et l'action du Souverain Pontife, pour empêcher un adultère solennel, n'étoit plus quun scandale ajouté à celui de T adultère. Telle est, même sur les meilleurs esprits, la force entraînante des préjugés de siècle, de nation et de corps : il étoit cependant très-aisé de voir qu'un grand homme, ca[)able d'arrêter un prince passionné , et un prince passionné capable de se laisser mener par un grand homme , sont deux phénomènes si rares , qu'il n'y a rien de si rare au momie, excepté l'heureuse rencontre d'un tel ministre et d'un tel prince. L'écrivain que j'ai cité dit fort bien , surtout ALORS. Sans doute , surtout alors ! Il falloit donc alors des remèdes dont on peut se passer et qui seroient même nuisibles aujourdhuL L'extrême civilisation apprivoise les passions: en les rendant peut-être plus abjectes et plus corruptives, elle leur ôte au moins cette féroce impétuosité qui distingue la barbarie. Le christianisme, qui ne cesse de travailler sur l'homme, a surtout déployé ses forces dans la jeunesse des nations; mais toute la puissance de l'Eglise seroit nulle si elle n'étoit pas concentrée sur une seule tele ('lr;in<2,ère et souveraine.

Le prêtre sujet manque toujours de force, et peut- être même qu'il en doit manquer à l'égard de son souverain. La Providence peut susciter un Ambroise frara mns in terris ! J pour elfrayer unTliéodose: mais dans le cours ordinaire des choses 5 le boti exemple et les remontrances respectueuses sont tout ce qu'on doit attendre du sacerdoce. A Dieu ne plaise que je nie le mérite et l'efficacité réelle de ces moyens ! mais, pour le grand œuvre qui se préparoit, il en falloit d'autres ; et pour l'accomplir, autant que notre foible nature le permet , les Papes furent choisis. Ils ont tout fait pour la gloire , pour la dignité , pour la conservation surtout des races souveraines. Quelle autre puissance pouvoit se douter de l'importance des lois du mariage sur les trônes surtout, et quelle autre puissance pouvoit les faire exécuter sur les trônes surtout P Notre siècle grossier a-t-il pu seulement s'occuper de l'un des plus profonds mystères du monde ? Il ne seroit cependant pas difficile de découvrir certaines lois , ni même d'en montrer la sanction dans les évènemens conrms , si le respect le pern],etloit : mais que dire à des hommes qui croient qu'ils peuvent faire des souv erains l Ce livre n'étant pas une histoire , je ne veux point accumuler les citations. 11 suffira d'observer en général que les Papes ont lutté et pouvoient seuls lutter sans relâche pour maintenir sur les trônes la pureté et l'indissolubilité du mariage , et que , pour cette raison seule , ils pourroient être placés à la tête des bienfaiteurs du genre humain. ^< Car » les mariages des princes, c'est Voitaiie qui » parle, t'ont dans rEuro]je le destin des peu- » pies; et jamais il ny a en de cour entier e- » ment livrée à la débauche , sans quily ait eu, « des révolutions et même des séditions (i). » Il est vrai que ce même Voltaire , après avoir rendu un témoignage si éclatant à la vérité, se déshonore ailleurs par une contradiction frappante, qu'il appuie d'une observation pitoyable. « L'aventure de Lothaire , dit-il , fut le »

premier scandale touchant le mariage des » têtes couronnées en occident (2). .> Voilà encore le mot de scandale appliqué avec la même justesse que nous avons admirée plus haut; mais ce qui suit est exquis : « Les an- (i) Voltaire, Essai sur l'bisl. gén. lom. III, ch. CI, pag. iiV^-t ch. Cil, pag. 620. (^) Ibid. loin. 1, chap. XXX, p. 49^* TOM. 1, 18 y» ciens Romains et les Orientaux furent plus » heureux sur ce point (i). » Quelle insigne déraison ! Les anciens Piomains n'avoient point de rois; depuis ils eurent des monstres. Les Orientaux ont la polygamie et tout ce qu'elle a produit. Nous aurions aujourd'hui des monstres, ou la polygamie , ou l'un et l'autre, sans les Papes. Lothaire ayant répudié sa femme Theutberge pour épouser Waldrade, avoit fait approuver son mariage par deux conciles assemblés, l'un à Metz, l'autre à Aix-la-Chapelle. Le Pape Nicolas I le cassa, et son successeur, Adrien II, fit jurer au roi, en lui donnant la communion, qu'il avoit sincèrement quitté Waldrade (ce qui étoit cependant faux), et il exigea le même serment de tous les seigneurs qui accompagnoient Lothaire. Ceux-ci moururent presque tous subitement, et le roi luimême expira un mois juste après son serment. Là-dessus Voltaire n'a pas manqué de nous dire que tous les historiens nont pas manqué de crier au miracle (2). Au fond , on est étonné (1) Voltaire, Essai sur l'hist. gén. tom. I , cli. XXX, pag- 449- (2) Ibid. C275) souvent de choses moins étonnantes ; mais il ne s'a^^it point ici de miracles ; contentonsnous d'observer que ces grands et mémorables actes d'autorité spirituelle sont dignes de l'é- ternelle recornioissance des hommes, et n'ont jamais pu émaner que des Souverains Pontifes, Et lorsque Philippe, roi de France, s'avisa, en 1092, d'épouser une femme mariée, l'archevêque de Rouen, l'évéque de Senlis et celui de Bayeux, n'eurent-ils pas la bonté de bénir cet étrange mariage , malgré l'opposition d'Yves de Chartres ? Quand un roi veut le crime, il est trop obéi. Le Pape seul pouvoit donc y mettre opposition ; et loin de déployer une sévérité exagérée, il finit par se contenter d'une promesse fort mal exécutée.

Dans ces deux exemples on voit tous les autres. L'opposition ne sauroit être placée mieux que dans une puissance étrangère et souveraine , même temporelleinejjt. Car les Majestés , en se contrariant, en se balançant, en se choquant même, ne se lèsent point, nul n'étant avili en combattant son égal ; au heu que si l'opposition est dans l'état même , chaque acte de résistance , de quelque manière qu'il soit formé, compromet la souveraineté. Le temps est venu où , pour le bonheur de l'humanité , il seroit bien à désirer que les Papes reprissent une juridiction éclairée sur les mariages des princes, non par un çeto effrayant, mais par de simples refus, qui devroient plaire à la raison européenne. De funestes décbiremens rebgieux ont divisé l'Europe en trois grandes familles : la latine, la protestante, et celle qu'on nomme grecque. Cette scission a restreint inliniment le cercle des mariages dans la famille latine: chez les deux autres il y a moins de danger sans doute, l'indiffé- rence sur les dogmes se prêtant sans difficulté à toute sorte d'arrangement; mais chez nous le danger est immense. S'y l'on n'y prend garde incessamment , toutes les races augustes marcheront rapidement à leur destructiou , et sans doute il y auroit une foiblesse bien criminelle à cacher que le mal a déjà commencé. Qu'on se hâte d'y réfléchir pendant qu'il en est temps. Toute dynastie nouvelle étant une plante qui ne croît que dans le sang humain, le mépris des principes les plus évidens expose de nouveau l'Europe , et par conséquent le monde à d'interminables carnages. O princes ! que nous aimons, que nous vénérons, pour qui nous sommes prêts à verser notre sang au premier appel, sauvez-nous des guerres de successions. Nous avons épousé vos races ; conservez-les ! Vous avez succédé à vos pères, pourquoi ne voulez-vous pas que vos fils vous succèdent ? Et de quoi vous servira notre dé- vouement si vous le rendez inutile ? Laissez donc arriver la vérité jusqu'à vous ; et puisque les conseils les plus inconsidérés ont réduit le Grand-Prêtre à ne plus oser vous la dire , permettez au moins que vos fidèles serviteurs l'introduisent auprès de vous.

Quelle loi dans la nature entière est plus évidente que celle qui a statué que tout ce qui germe dans l'univers désire un sol étranger ? La graine se développe à regret sur ce même sol qui porta la tige dont elle descend : il faut semer sur la montagne le blé de la plaine, et dans la plaine celui de la montagne; de tous cotés on appelle la semence lointaine. La loi dans le règne animal devient plus frappante ; aussi tous les législateurs lui rendirent hommage par des prohibitions plus ou moins étendues. Chez les nations dégénérées, qui s'oublièrent jusqu'à permettre le mariage entre des frères et des sœurs, ces unions infâmes produisirent des monstres. La loi chrétienne, dont l'an des caractères les plus distinctifs est de s'empnrcr de tontes les idées générales pour les réunir et les perfectionner, étendit beaucoup lesproliiLutionsjs'iiy eut quelquefois de l'excès dans ce genre , c'étoit l'excès du bien , et jamais les canons n'égalèrent sur ce point la sévérité des lois chinoises (i).Dans l'ordre matériel les animaux sont nos maîtres. Par quel aveuglement déplorable l'homme qui dépensera une somme énorme pour unir , par exemple, le cheval d'Arabie à la cavale normande , se donnera-t-il néanmoins sans la moindre difficulté une épouse de son sang? Heureusement toutes nos fautes ne sont pas mortelles ; mais toutes cependant sont des fautes, et toutes deviennent mortelles par la continuation et par la répétition. Chaque forme organique portant en elle-même un principe de destruction, si deux de ces'^principes viennent à s'unir , ils produiront une troisième forme incomparablement plus mauvaise; car toutes les puissances qui s'unissent ne s'additionnent pas seulement, elles se multiplient. Le Souverain Pontife auroit-il par hasard le droit de dispenser des lois physiques ? (i) 11 n'y a que cent noms à la Chiue, et le mariage y est prohibé entre Ujules personnes qui portent le même nom , quand rnciue il ny a plus de parente'. Partisan sincère et systématique de ses prérogatives , j'avoue cependant que celle-là m'étoit inconnue.

Rome moderne n'est-elle point surprise ou rêveuse, lorsque l'histoire lui apprend ce qu'on pensoit dans le siècle de Tibère et de Galigula de certaines unions alors inouïes? (i) et les vers accusateurs qui faisoient retentir la scène antique, répétés aujourd'hui par la voix des sages, ne rencontreroient-ils point quelque foible écho dans les murs de Saint Pierre (2)? Sans doute que des circonstances extraordinaires exigent quelquefois, ou permettent au moins des dispositions extraordinaires ; mais il faut se ressouvenir aussi que toute exception à la loi , admise par la loi , ne demande plus qu'à devenir loi. Quand même ma respectueuse voix pourroit s'élever jusqu'à ces hautes régions où les erreurs prolongées peuvent a voir de si funestes suites, elle ne sauroit y être prise pour celle de l'audace ou de l'imprudence. Dieu donna à la franchise , à la fidélité , à la droiture , un accent qui ne peut être ni contrefait ni mé- connu. (1) Tacite, auii.XII, 5, 6,7. (2) SenecaeTrag. octav. l, io8, i3j. ARTICLE II. Maintien des Lois ecclésiastiques et des Mœurs sacerdotales* On peut dire , au pied de la lettre , en demaudatit grâce pour une expression trop familière, que vers le X.« siècle le genre humain, en Europe, étoit devenu fou» Du mé- lange de la corruption romaine avec la férocité des Barbares qui avoient inondé l'empire, il étoit enfin résulté un état de choses que heureusement peut-être on ne reverra plus. La férocité et la débauche , V anarchie et la ■pauvreté etoient dans tous les états. Jamais l'ignorance ne fut plus universelle (i). Pour détendre l'Eglise contre le débordement affreux de la corruption et de l'ignorance, il ne falloit pas moins qu'une puissance d'un ordre supérieur, et tout-à-fait nouvelle dans le monde. Ce fut celle des Papes. Eux-mêmes, dans ce malheureux siècle, payèrent un tribut fatal et passager au désordre général. La Chaire pontificale étoit opprimée , déshonorée (i) Voltaire, Essai sur l'histoire générale, tom. I, chap. X\XVllI,p. 533.

( 28l ) et sanglante (i); mais bientôt elle reprit son ancienne dit^nilé ; et c'est aux Papes que rt)n dut le nouvel Oidre qui s'itablit (2). Il seroit permis sans doute de s'irriter de la mauvaise foi qui insiste avec tant d'aigreur sur les vices de quelques Papes, sans dire un mot de l'effroyable débordement qui régna de leur temps. Je passe maintenant à la grande question qui a si fort retenti dans le monde : je veux parler de celle des investitures , agitée alors entre les deux puissances avec une chaleur que des hommes , même passablement instruits , ont peine à comprendre de nos jours. Certes , ce n étoit pas une vaine querelle que celle des investitures. Le pouvoir temporel menaçoit ouvertement d'éteindre la suprématie ecclésiastique. L'esprit féodal qui dominoit alors , alloit faire de l'Eglise , en (i) Voltaire, Essai sur l'hisloire générale, tom. I, chap. XXXIV, p.5i6. (2) «Ou s'étonne que sous tant de Papes si scandaleux j) (X.e siècle) et si peu puissans, l'Kg'ise romaine ne )) perdit ni s,f!s prérogatives ui ses prétentions.» ( Volt. ib. chap. XXXV. C'est fort bien dit de s^ étonner ; car le phénomène ttst humainement inexplicable. Allemagne et en Italie, un grand fief relevant de l'empereur. Les mots , toujours dangereux , l'étoient particulièrement sur ce point , en ce que celui de hénéfice appartenoit à la langue féodale , et qu'il signifioit également le fief et le titre ecclésiastique ; car le fief étoit le hént-fice ou le bienfait par excellence (i). Il fallut même des lois pour empêcher les pré- lats de donner en fiefs les biens ecclésiastiques, tout le monde voulant être vassal ou suzerain (2). Henri V demandoit ou qu'on lui abandonnât les investitures , ou qu'on obligeât les évêques à renoncer à tous les grands biens et à tous les droits qu'ils tenoient de l'empire (3). La confusion des idées est visible dans cette prétention. Le prince ne voyoit que les possessions temporelles et le titre féodal. Le pape Calixte II lui fit proposer d'établir les choses (i) Sicprogressum est ut adjilios deveniret (feudum,) in quem scilicet dominus hoc vellet beneficium periinere.

(Consuet. feud. lib. I, tit. I, § I.) (2) Episcopum vel abhatem feudum dure non passe. ( Consuet. feud. ibid. lib. I ,tit. VI.) (3) Maiinboui^g, Hist. de la décad. de l'emp. tom. II, liv. IV. A. II 09. sur le pied où elles éloient en France , où , quoique les investitures ne se prissent point par l'anneau et la crosse, les évêques ne laissoient pas de s'acquitter parfaitement de leurs devoirs pour le temporel et les fiefs (i), Au concile de Reims, tenu en 1119 par ce même Calixte II, les Français prouvèrent déjà à quel point ils avoient l'oreille juste. Car le Pape ayant dit : Nous défendons absolument de recevoir de la main dune personne laïque Vinvestiture des églises , ni celle des biens ecclésiastiques , toute l'assemblée se récria , parce que le canon sembloit refuser aux princes le droit de donner les fiefs et les ré- gales dépendant de leurs couronnes. Mais dès que le Pape eut changé l'expression et dit : Nous défendons absolument de recevoir des laïques l'investiture des évéchés et des abbayes , il n'y eut qu'une voix pour approuver tant le décret que la sentence d'excommunication. Il y avoit à ce concile au moins quinze archevêques, deux cents évêques de France, d'Espagne, d'Angleterre et d'Allemagne même. Le roi de France étoit présent, et Suger approuvoit. Ce fameux ministre ne parle de Henri Y (i) Maimbourg, A. 1 1 19. que comme d'un parricide dépourvu de tout sentiment d'humanité ; et le roi de France promit au Pape de l'assister de toutes ses forces contre l'empereur (i). Ce n'est point ici un caprice du Pape ; c'est l'avis de toute l'Eglise , et c'est encore celui de la puissance temporelle la plus éclairée qu'il fût possible de citer alors. Le pape Adrien IV donna un second exemple de l'extrême attention qui étoit indispensable alors pour distinguer des choses qui ne pouvoient ni différer davantage, ni se toucher de plus près. Ce Pape ayant avancé, peut-être sans y bien réfléchir , que V empereur ( Fré- déric I.«^ ) tenait de lui le BÉNÉFICE de la couronne impériale, ce prince crut devoir le contredire publiquement par une lettre circulaire ; sur quoi le Pape , voyant combien ce mot de bénéfice avoit excité d'alarmes , prit le parti de s'expliquer, en déclarant que par bénéfice il avoit entendu bienfait (2).

Cependant l'empereur d'Allemagne vendoit (i) Maimbourg, Hist. de la décad. de l'emp. tom. II, liv. IV. A. II 19. (2) Il seroit mutile de parler ici latin , puisque notre langue se prête à représenter exactement cette redoutable thèse de grammaire. publiquement les bénéfices ecclésiastiques. Les prêtres portoient les armes (i); un concubinage scandaleux souilloit l'ordre sacerdotal ; il ne falloit plus qu'une mauvaise tête pour anéantir le sacerdoce , en proposant le mariage des prêtres comme un remède à de plus grands maux. Le Saint Siège seul put s'opposer au torrent, et mettre au moins l'Eglise en état d'attendre, sans une subversion totale, la réforme qui devoit s'opérer dans les siècles suivans. Ecoutons encore Voltaire dont le bon sens naturel fait regretter que la passion l'en prive si souvent. « Il résulte de toute l'histoire de ces temps- » là, que la société avoit peu de règles cer- » taines chez les nations occidentales ; que » les états avoient peu de lois , et que l'Eglise » vouloit leur en donner (2). » (i) Maimbourg, ibid. liv. III. A. 1074. — «Frédéric M ternit, par plusieurs actes de tyrannie, l'éclat de ses » belles qualités. Il se brouilla sans raisou avec diffé- » rens Papes; il saisit le revenu des bénéfices vacans ; j» s'appropria la nomination aux évêchés, et lit ouver- » tement nn trafic simoniaque de ce qui étoit sacré. » (Vies des saints, trad. de l'anglais, in-S.** tom. IIÏ, p. 522. S. GulJin , i8 avril.) (2) Volt. Essai sur l'hist. gén. 1. 1 , ch. XXX- , p. 5o. ( 28G ) Mais parmi tous les Pontifes appelés à ce grand œuvre, S. Grégoire Vil s'élève majestueusement , Quantum lenla soient inter viburna cupressi. Les historiens de son temps, même ceux que leur naissance pouvoit faire j)cnclier du coté des empereurs, ont rendu pleine justice à ce grand homme. « C'étoit, dit l'un d'eux, un » homme profondément instruit dans les sain- » tes lettres, et brillant de toutes les sortes de » vertus (i).*> — « Il expriin<jit,diî un autre, » dans sa conduite toutes les vertus que sa « bouche enseignoit aux hommes (2) ; »

et Fleury qui ne gaîe p:»s les Papes , comme on sait, ne refuse point cependatit de reconnoître que S. Grégoire Mi t* fut un homme vertueux, » né avec un grand coui âge , élevé dans la » discipline monastique la plus sévère , et « plein d'un zèle ardent pour purger l'Eglise (i) Virum sacris litteris entditissimum et omnium, virtutum génère celeberrimum. (Lambert de Scliafaabourg, le plus fidèle des historitas de ce temps-là.) Maimb. ibid. ann. 1071 à 1076. (2) Quod verbo docuit exempta declaravit. ( Otbon de Frisingue, ibid. ann. 1073.) Le témoignage de cet annaliste n'est pas suspect. » des vices dont il la voyoit infectée , particu- « lièrement de la simonie et de l'incontinence » du clergé (i). » Ce fut un superbe moment, et qui fourniroit le sujet d'un très-beau tableau , que celui de l'entrevue de Canossa près de Reggio , en 1077, lorsque ce Pape , tenant l'Eucbaristie entre ses mains , se tourna du côté de l'empereur, et le somma, de ju7'er , comme iljuroit lui-même , sur son salut éternel, de nwoir jamais agi quai^ec une pureté parfaite d intention pour la gloire de Dieu et le bonheur des peuples ; sans que l'empereur, oppressé par sa conscience et par l'ascendant du Pontife , osât répéter la formule ni recevoir la communion. Grégoire ne présumoit donc pas trop de lui-même, lorsqu'en s'attribuant , avec la confiance intime de sa force, la mission d'instituer la souveraineté européenne , jeune encore à cette époque et dans la fougue des passions , il écrivoit ces paroles remarquables : «Nous avons soin, avec l'assistance di- » vine, de fournir aux empereurs, aux rois et » aux autres souverains , les armes spirituelles (i) Disc. III, sur l'hist. ecclés. n.'^ 17, et IV.® dise. «." I. » dont ils ont besoin pour apaiser chez eux » les tempL'les furieuses de l'orgueil. » C'est-à-dire , je leur apprends qu'un roi n'est pas un tyran. — Et qui donc le leur auroit appris sans lui (i)? Maimbourg se plaiiit sérieusement de ce que « riiumeur impérieuse et inflexible de « Grégoire VII ne put lui permettre d'accom- »

pagner son zèle de cette belle modération » qu'eurent ses cinq prédécesseurs (2). » Malheureusement , la belle inodération de ces Pontifes ne corrigea rien, et tonjour;- on se moqua d'eux. Jamais la violence ne fut arrêtée par la modération. Jamais les puissances ne se balancent que par des efforts (i) Imperatorihus et regibus , cœterisgue principibus^ ut elationes maris et superbiœ fluctus comprimere i-aleant arma humilitatis j Dfo aurtore proi'idere ci/'amus. C'ept cepeodant de ce ^raud homme que Voltaire a osé dire : « L'tiglise l'a mis au nombre des «saints , » comme les peuples de l'antiquité déifiyieni lems dé- » fensRurs ; et les s^iges l'ont mis au nombre do- fous. » (tom. ill, chap. XLVl, pag. 44. j — Grégoire Vif ua foui et tbu au jugement des sa^es ^ co>nme les aneiens défenseurs des peuples ! ! En véri.é. — Mais ou ne réfute pas un fou (ici l'eipres^-ion est exacte;; il suffit de le présenter et de le laisser dire. (2) Ilist. de la décad. etc. liv. lil. A 107 3. contraires. Les empereurs se portèrent contre les Papes à des excès inouïs dont on ne parle jamais : ceux-ci à leur tour peuvent quelquefois avoir passé envers les empereurs les bornes de la modération; et l'on fait grand bruit de ces actes un peu exagérés que l'on présente comme des forfaits. Mais les choses humaines ne vont point autrement. Jamais aucune constitution ne s'est formée , jamais aucun amalgame politique n'a pu s'opérer autrement que par le mélange de ditïérens élémens qui , s'étant d'abord choqués , ont fini par se pénétrer et se tranquilliser. Les Papes ne disputoient point aux empereurs l'investiture par le sceptre, mais seulement l'investiture par la crosse et f anneau. Ce n'étoit rien 5 dira-t-on. Au contraire, c etoit tout. Et comment se seroit-on si fort éc^hauffé de part et d'autre, si la question n'a voit pas été importante? Les Papes ne disputoient pas même sur les élections, comme Maimhourg le prouve par l'exemple de Suger (j). Ils consentoient de plus à l'investiture par le sceptre; c'est-à-dire qu'ils ne s'opposoient point à ce que les prélats , considérés comme (i) Hist.

de la décad. etc. liv. III. A. 112.1. TOM. I. IQ vassaux, reçussent de leur seigneur suzerain, par riiivestiture féodale , ce mère et mixte empire (pour parler le langage féodal), véritable essence du fief, qui suppose de la part du seigneur féodal une participation à la souveraineté, payée envers le seigneur suzerain qui en est la source, par la dépendance politique et la loi militaire (1). Mais ils ne vouloient point d'investiture (i) Voltaire est excessivement plaisant sur le gouTernement féodal. « On a long-temps recherché, dit-il , » l'origine de ce gouvernement ; il est à croire qu'il » n'en a point d'autre que l'ancienne coutume de toutes M les nations d'imposer un hommage et un tribut au » plus foible. » (Ibid. tom. I, chap. XXXni,p. 5 12.) Voilà ce que Voltaire savoit sur ce gouvernement qui fut , comme l'a dit Montesquieu avec beaucoup de vérité , un moment unique dans Vhistoire. Tous les ouvrages sérieux de Voltaire , s'il en a fait de sérieux , ètincellent de traits semblables ; et il est utile de les faire remarquer, afin que chacun soit bien convaincu que nul degré d'esprit et de talent ne sauroit donner à aucun homme le droit de parler de ce qu'il ne sait pas. « Les empereurs et les rois ne prétendoient pas » donner le Saint-Esprit , mais ils vouloient l'hom- » mage du temporel qu'ils auroient donné. On se » battit pour une cérémonie indifférente. » ( Volt. ibid. chap. XLVI. ) Vollaire n'y comprend rien. par la crosse et par Vanneau , de peur que le souverain temporel , ne se servant de ces deux signes religieux pour la cérémonie de l'investiture , nèeùt l'air de conférer lui-même le titre et la juridiction spirituelle, en changeant ainsi le bénéfice en fief; et sur ce point l'empereur se vit à la fin obligé de céder (i). Mais dix ans après , Lothaire revenoit encore à la charge et tâchoit d'obtenir du Pape Innocent II le rétablissement des investitures par la crosse et l'anneau (ii3i ), tant cet oh]et parois soit ^ c'est-à-dire étoit important ! Grégoire YII alla sans doute sur ce point plus loin que les autres Papes , puisqu'il se crut en droit de contester au souverain le serment purement féodal du prélat vassal.

Ici on peut voir une de ces exagérations dont je parlois tout-à-l'heure ; mais il faut aussi considérer l'excès que Grégoire avoit en vue. Il craignoit le JieJ^ qui éclipsoit le bénéfice. Il craignoit les prêtres guerriers. Il faut se mettre dans le véritable point de vue, et l'on trouvera moins légère cette raison alléguée dans le concile de Chàlons-sur-Saôae (1073), pour soustraire les ecclésiastiques au serment (0 Hist. de la décad. eic. liv. III, A. 1121. féodal, que les mains qui consacrotent le corps de Jésus-Christ ne dévoient point se mettre entre des mains trop souvent souillées par l'effusion du sang humain , peut-être encore par des rapines ou d autres crimes (i). Chaque siècle a ses préjugés et sa manière de voir d'après laquelle il doit être jugé. C'est un insupportable sophisme du nôtre de supposer constamment que ce qui seroit condamnable de nos jours, l'étoit de même dans les temps passés; et que Grégoire VII devoit en agir avec Henri IV , comme en agiroit Pie VII envers sa majesté l'empereur François II. On accuse ce Pape d'avoir envoyé trop de légats; mais c'est uniquement parce qu'il ne pouvoit se fier aux conciles provinciaux ; et rieury qui n'est pas suspect et qui préfé- (i) On sait que le vassal, en prêtant le serment qui précécloit l'investiture , lenoit ses mains jointes dans celles de son seigneur. The coiiïicil dtclared exécrable that pure haiids which could CREATE god , etc. ( Humels William Rufus. ch. V. ) 11 faut remarquer en passant la belle expression créer Dieu. Nous avons beau répéter que l'assertion ce pain est Dieu ne sauroit appartenir qu'à un insensé (Bossuet, Hist. des variât, liv. II, n.° 3), les protestans finiront peut-être eux-mêmes avant que finisse le reproche qu'ils nous adressent. roit ces conciles aux légats (i) , convient néanmoins que si les prélats allemands redoutoient si fort l'arrivée des légats, cest quils se sentaient coupables de simonie , et qu'ils voyoient arriver leurs juges (2). En un mot , c'en étoit fait de l'Eglise , humainement parlant ; elle n'avoit plus de foirme, plus de police , et bientôt plus de nom, sans l'intervention extraordinaire des Papes qui se substituèrent à des autorités égarées ou corrompues, et gouvernèrent d'une manière plus immédiate pour rétablir l'ordre.

C'en étoit fait aussi de la monarchie européenne, si des souverains détestables n'avoient pas trouvé sur leur route un obstacle terrible; et pour ne parler dans ce moment que de Grégoire VII, je ne doute pas que tout homme équitable ne souscrive au jugement parfaitement désintéressé qu'en a porté l'historien des révolutions d'Allemagne. « La simple » exposition des faits, dit-il, démontre que » la conduite de ce Pontife fut celle que tout » homme d'un caractère ferme et éclairé » auroit tenue dans les mêmes circonstan- (0 IV.« Disc, u.o II. (2) Hist. eccl. liv. LXII , xxS 11. ( ^o4 ) « ces fi). >> On aura beau lutter contre la vcrilé, il faudra enfin que tous les bons esprits en reviennent à cette décision. ARTICLE III. Liberté de V Italie. Le troisième but que les Papes poursuivirent sans relâche, comme princes temporels, fut la liberté de l'Italie qu'ils vouloient absolument soustraire à la puissance allemande. « Après les trois Olhons , le combat de la do- » mination allemande et de la liberté italique » resta long-temps dans les mêmes termes (2). » Il me paroît sensible que le vrai fond de la » querelle étoit que les Papes et les Romains » ne vouloient point d'empereurs à Rome (3) ; » c'est-à-dire qu'ils ne vouloient point de maîtres chez eux. Voilà la vérité. La postérité de Charlemagne étoit éteinte. L'Italie ni les Papes en particu- (i) Rivoluzione délia Germania , di Carlo Denina. Firenze, Piattî, in-i^y to/n. II ^ cap. V, p. 49. (2) Volt. Essai sur l'iiist. géa. toin. I, ch. XXXVII, pag. 626. <3) Ibid. ch. XLVI. lier ne dévoient rien aux princes qui la remplacèrent en Allemagne. « Ces princes tran- » choient tout par le glaive (i). Les Italiens » avoient certes un droit plus naturel à la li- » berté, qu'un AHemand n'en avoit d'être leur fi maître (2), Les Italiens n'obéissoient jamais » que malgré eux au sang germanique ; et cette » liberté , dont les villes d'Italie étoient alors » idolâtres , respectoit peu la possession des » Césars allemands. « (3) Dans ces temps malheureux «■ la papauté étoit à l'encan ainsi î> que presque tous les évêchés : si cette auto- »

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