Du Pape (page 7)

Joseph de Maistre · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : archive.org/dupapema00mais_djvu.txt + dupapema02mais_djvu.txt (éd. 1830, 2 vol.) · 13 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

rite des empereurs avoit duré , les Papes » n'eussent été que leurs chapelains, et l'Italie » eût été esclave (4.), » L'imprudence du pape Jean XII d'avoir « appelé les Allemands à Rome, fut la source » de toutes les calamités dont Rome et l'Italie » furent affligées pendant tant de siècles (5). L'aveugle Pontife ne vit pas quel genre de prétentions il alloit déchaîner, et la force incalculable d'un nom porté par un grand homme. (i) Volt. Essai sur Thist. gén. tora. II, ch. XLVII, pag. Sj. (2) Ibid. tom. II, ch. XLVII, p. 56. (3) Ibid. cil. LXI et LXII. (4) Ibid. tom. I, ch. XXXVIII, p. 5-9 à 43i. (5) Ibid. ch. XXXVI, pag. S21. « Il ne paroît pas que l'Allemagne, sous IlenriD rOlseieur, prétendît être l'empire : il n'en » fut pas ainsi sous ()lhon-le-Grand (i). •> Ce prince, rpii senloil ses forces, «se fit sacrer » et obligea le Pape à lui faire serment de » fidélité (2). Les Allemands tenoient donc les » Romains subjugués , et les Romains brisoient >> leurs fers dès qu'ils le pouvoient (3).» Voilà tout le droit public de Tîtalie pendant ces temps déplorables où les hommes manquoient absolument de principes pour se conduire. « Le » droit de succession même ( ce palladium de » la tranquillité publique) ne paroissoit alors » établi dans aucun état de l'Europe (4). Rome » ne savoit ni ce qu'elle étoit, ni à qui elle » étoit (5). L'usage s'établissoit de donner les >ï couronnes non par le droit du sang , mais » par le suffrage des seigneurs (6). Personne » ne savoit ce que c'étoit que l'empire (7). II » n'y avoit point de lois en Europe (8). On n'y (i) Volt. IL^saJ ru ■ Thist- gén. tora. Il, cli. XXXIX, pag. 5i3 ei 5i4' (2) ïi>âl tom.I,c. XXXVI, p. 621. (H) sbid. patj. 522 e» bu?). (4 îbid. ctà. XL, pog. 261. (y) Ibîd. ch. XXX Vil, pag. 527. (6) Ibid. (7) ll>id. t. Il, c. XLVII, p. 56; c. LXIII, p. aaS. (8) Ibld. loin. 11, cb. XXI V. » reconnoissoit ni droit de naissance , ni droit » d'élection; l'Europe étoit un chaos dans le- » quel le plus fort s'élevoit sur les ruines du « plus foible, pour être ensuite précipité par »

d'autres. Toute l'histoire de ces temps n'est » que celle de quelques capitaines barbares » qui disputoient avec des évêques la domi- » nation sur des serfs imbéciles (i). M II n'y avoit réellement plus d'empire ni de « droit, ni de fait. Les Romains, qui s'étoient » donnés à Charlemagne par acclamation , ne » voulurent plus reconnoître des bâtards, des » étrangers à peine maîtres d'une partie de la « Germanie. C'étoit un singulier empire roy> main (2). Le corps germanique s'appeloit le » saint empire romain, tandis que réellement » il n'étoit NI SAINT, ni empire, ni romain (3). » Il paroît évident que le grand dessein de » Frédéric II étoit d'établir en Italie le trône » des nouveaux Césars, et il est bien sûr au » moins qu'il vouloit régner sur V Italie sans » borne et sans partage. C'est le nœud secret » de toutes les querelles qu'il eut avec les (i) Volt. Essai snr Ttiist. gén. tom. I, cli. XXXII, pag. 5o8 , 5oq et 5 10. (2) Ibid. tom. Il , cti. LXVI , pag. 267. (3) Ibid. » Papes; il employa tour-à-lour la souplesse » et la violence, et le Saint Siège le combattit » avec les mêmes armes (i). Les Guelplies, ces » partisans de la papauté, ET ENCORE plus DE » LA LIBERTÉ, balancèrent toujours le pouvoir » des Gibelins, partisans de l'empire. Les di- « visions entre Frédéric et le S. Siège n'eurent » JAMAIS LA religion POUR OBJET (2). » De quel front le même écrivain , oubliant ces aveux solennels , s'avise-t-il de nous dire ailleurs : «Depuis Charlemagne jusqu'à nos » jours la guerre de l'empire et du sacerdoce « fut le principe de toutes les révolutions ; « cest là le fil qui conduit dans ce labyrinthe « de l'histoire moderne (3). » En quoi d'abord l'histoire moderne est-elle un labyrinthe plutôt que l'histoire ancienne? J'avoue, pour mon compte, y voir plus clair, par exemple , dans la dynastie des Capets que dans celle des Pharaons: mais passons sur cette fausse expression , bien moins fausse que le (i) C'est-à-dire, avecVépée et la politique. Je voudrois bien savoir quelles armes nouvelles on a inventées dès-lors , et ce que dévoient faire les Papes à l'époque dont nous parlons ?

( Volt. tom. II , chap. LU, p. 98. ) (2) Volt. Essai sur l'hist. gén. tom. II , ch. LII , p. y8. (3) Ibid. tom. IV , ch. GXCV , p. 869. fond des choses. Voltaire convenant formellement que la lutte sanglante des deux partis en Italie, éloit absolument étrangère à la religion, que veut-il dire avec son fil? Il est faux qu'il y ait eu \xv\t guerre proprement dite entre Vempire et le sacerdoce. On ne cesse de le répéter pour rendre le sacerdoce responsable de tout le sang versé pendant cette grande lutte; mais dans le vrai ce fut une guerre entre l'Allemagne et l'Italie , entre l'usurpation et la liberté , entre le maître qui apporte des chaînes , et l'esclave qui les repousse; guerre dans laquelle les Papes firent leur devoir de princes italiens et de politiques sages en prenant parti pour l'Italie , puisqu'ils ne pouvoient ni favoriser les empereurs sans se déshonorer , ni essayer même la neutralité sans se perdre. Henri VI, roi de Sicile et empereur, étant mort à Messine, en 1 197, la guerre s'alluma en Allemagne pour la succession entre Philippe, duc de Souabe, et Othon fils de HenriLéon , duc de Saxe et de Bavière. Celui-ci descendoit de la maison des princes à' EstGuelfes ^ et Philippe des princes Gibelins (i). (i) Muratori , Anlich. ital. ia-4.° Monaco, 1766, tom. III , dissert. Ll , p. 1 1 1. 11 est remarqjuable que , quoique ces deux factions ( 3oo ) La rivalité de ces deux princes doni * naissance aux deux factions trop fameuses qui d«^3olèrent Tltalie pendant si long-temps; mais rien n'est plus étranger aux Papes et au sacerdoce : la guerre civile une fois allumée , il falloit bien prendre parti et se battre. Par leur caractère si respecté et par l'immense autorité dont ils jouissoient, les Papes se trouvèrent naturellement placés à la tête du noble parti des convenances, de la justice et de Tindépendance nationale. L'imagination s'accoutuma donc à ne voir que le Pape au lieu de l'Italie ; mais dans le fond il s'agissoit d'elle , et nullement de la religion ; ce qu'on ne sauroit trop, ni même assez répéter.

Le venin de ces deux factions avoit pénétré si avant dans les cœurs italiens, qu'en se divisant il finit par laisser échapper son acception primordiale , et que ces mots de Guelfes fussent nées en Allemagne et venues depuis en Italie , pour ainsi dire toutes faites^ cependant les princes Guelfes, avant de régner sur la Bavière et sur la Saxe , étoient Italieus ; eu sorte que la faction de ce nom , en arrivant en Italie , sembla remonter à sa source. Trassero queste due diabolichefazioni la loro origine dalla Germania , etc. ( Murât, ibid. ) et de Gibelins ne signifièrent plus que des gens qui se liaïssoient. Pendant cette fièvre épouvantable, le clergé fit ce qu'il fera toujours. Il n'oublia rien de ce qui étoit en son pouvoir pour rétablir la paix , et plus d'une fois on vit des évêques accompagnés de leur clergé, se jeter avec les croix et les reliques des saints entre deux armées prêtes à se charger , et les conjurer, au nom de la religion, d'éviter l'effusion du sang humain. Ils firent beaucoup de bien sans pouvoir étouffer le mal (i). «Il n'y a point de Pape, c'est encore l'aveu » exprès d'un censeur sévère du Saint Siège, il » n'y a point de Pape qui ne doive craindre en » Italie l'agrandissement des empereurs. Les » anciennes prétentions... seront bonnes le jour « où on les fera valoir avec avantage (2). « Donc, il ny a point de Pape qui ne dut s'y opposer. Oii est la charte qui avoit donné l'Italie aux empereurs allemands? Où a-t-ou pris que le Pape ne doive point agir comme prince temporel; qu'il doive être purement passif, se (i) Muratori, ibid. p. 119. — Lettres sui' l'histoire, tom. III liy. LXIII, pag. 280. (2) Lettres sur l'bist. tom. III, lett. LXII, p. aSo. Autr«s aveux du même auteur , tom. II , lett. XLIU , pag. 437; et lett. XXXIV , pag. 01 G. laisser battre, dépouiller? etc. Jamais on ne prouvera cela. A l'époque de Rodolphe (en 1274) * les » anciens droits de l'empire étoient perdus... et )> la nouvelle maison ne pouvoit lesre vendit juer » sans injustice;...

rien n'est plus incohérent » que de vouloir, j)Our soutenir les prétentions » de l'empire, raisonner d'après ce qu'il étoit >> sous Gliarlemagne ( i)* >^ Donc les Papes , comme chefs naturels de l'association italienne, et protecteurs-nés des peuples qui la composoient , avoient toutes les raisons imaginables de s'opposer de toutes leurs forces à la renaissance en Italie de ce pouvoir nominal , qui , malgré les titres affichés à la tête de ses édits, n'étoit cependant ni saint, ni empù'e, ni romain. Le sac de Milan , l'un des évènemens les plus horribles de l'histoire , suffirait seul , au jugement de Voltaire , pour justifier tout ce que firent les Papes (2). Que dirons-nous d'Othon II et de son fameux repas de l'an 981 ? Il invite une grande quantité de seigneurs à un repas magnifique, (0 Lettres sur Hiist. tora. JI, lettre XXXIV, p. 3i6. (2) C'étoit bien justifier les Papes que d'en user ainsi. ( Volt. Essai sur l'iiist. géu. toiu. II , ch. LXI , p. i56. ) ( 3o3 ) pendant lequel un officier de l'empereur entre avec une liste de ceux que son maître a proscrits. On les conduit dans une chambre voisine où ils sont égorgés. Tels étoient les princes à qui les Papes eurent affaire. Et lorsque Frédéric , avec la plus abominable inhumanité, faisoit pendre de sang-froid des parens du Pape, faits prisonniers dans une ville conquise (i), il étoit permis apparemment de faire quelques efforts pour se soustraire à ce droit public. Le plus grand malheur pour l'homme polir tique , c'est d'obéir à une puissance étrangère. Aucune humiliation, aucun tourment de cœur ne peut être comparé à celui-là. La nation sujette, à moins qu'elle ne soit protégée par quelque loi extraordinaire, ne croit point obéir au souverain , mais à la nation de ce souverain : or, nulle nation ne veut obéir à une autre , par la raison toute simple qu'au- (i) Eu la/j-i. Maimbourg est bon à entendre sur ces gentillesses. ( Art. ann. 1260.) «Les bonnes qualités » de Frédéric furent obscurcies par plusieurs autres »

très-mauvaises , et surtout par son immoralité , par » son désir iusaliable de vengeance , et par sa cruauté , » qui lui firent commettre de grands crimes, que Dieu » néanmoins , à ce qu'on peut croire , lui fit la grâce » d'effacer dans sa dernière maladie. « Amen. ( 3o4) cune nation ne sait coinmander à une autre. Observez les peu[)les les plus saf^es et les mieux gouvernés chez eux; vous les verrez perdre absolument cette sagesse et ne ressembler plus à eux-mêmes , lorsqu'il s'agira d'en gouverner d'autres. La rage de la dominalion étant imiée dans l'homme, la rage de la laire sentir n'est peut-être pas moins naturelle : l'étranger qui vient commander chez une nation sujette , au nom d'une souveraineté lointaine, au lieu de s'informer des idées nationales pour s'y conformer, ne semble trop souvent les étudier que pour les contrarier ; il se croit plus maître, à mesure qu'il appuie plus rudement la main. Il prend la morgue pour la dignité, et s'emble croire cette dignité mieux attestée par l'indignation qu'il excite , que par les bénédictions qu'd pourroit obtenir. Aussi, tous les peuples sont convenus de placer au premier rang des grands hommes ces fortunés citoyens qui eiuent l'honneur d'arracher leur pays au joug étranger ; héros s'ils ont réussi , ou martyrs s'ils ont échoué , leurs noms traverseront les siècles. La stupidité moderne voudroit seulement excepter les Papes de cette apothéose universelle , et les priver de l'immortelle gloire qui leur est due comme princes temporels , pour av^oir ( 3o5 ) travaillé sans relâche à l'affranchissement de leur patrie. Que certains écriv^ains français refusent de rendre justice à S. Grégoire VII, cela se conçoit. Ayant sur les yeux des pré- jugés protestans, philosophiques, jansénistes et parlementaires , que peuvent-ils voir à travers ce quadruple bandeau ? Le despotisme parlementaire pourra même s'élever jusqu'à défendre à la liturgie nationale d'attacher une certaine célébrité à la fête de S. Grégoire ; et le sacerdoce, pour éviter des chocs dangereux, se verra forcé de plier (i), confessant ainsi l'humiliante servitude de cette Eglise dont on nous vantoit les fabuleuses libertés.

Mais vous, étrangers à tous ces préjugés, vous, (i) On célébroit en France l'office de Grégoire VU, commun des confesseurs , l'Eglise gallicane ( si libre comme on sait) n'ayant point osé lui décerner un office PROPRE, de peur de se brouiller avec les parlemens qui avoient condamné la mémoire de ce Pape par arrêts du 2.0 juillet 1729, et du 2.?» février lySo. (Zaccaria , Anti-Febronius vindicatus ^ tom. 1 , dissert* Il , cap. V, p. 387 , noi . 1 3. ) Observez que ces mêmes magistrats qui condamnent la mémoire d'un Pape déclaré saint, se plaindront fort bien de la monstrueuse confusion que tel ou tel Pape a faite de Vusage des deux puissances. ( Lett. surl'hist. tom. Ill, lett. LXII , pag. 2.21.) TOM. I. 20 ( 3o6 ) habitans de ces belles contrées que S. Grégoire vouloit aftVanchir, vous que la reconnoissance au moins devroit éclairer , V(vâ! Pompilius sanguis Harmonieux héritiers de la Grèce , vous , à qui il ne manque que l'unité et l'indépendance, élevez des autels au sublime Pontife, qui fit des prodiges pour vous donner un nom. FIN DU TOME PREMIER. TABLE MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME. Avis des Editeurs. Pager Discours préliminaire. xiij LIVRE PREMIER. DU PAPE DANS SON RAPPORT AVEC L'ÉGLISE CATHOLIQUE. Chapitke I. De l'infaillibilité. Page i Chap. II.^Des conciles. 16 Chap. III. Définition et autorité des Conciles. 20 Chap. IV. Analogies tirées du pouvoir temporel. 3i Chap. V. Digression sur ce qu'on appelle la jeunesse des nations. 5g Chap. VI. Suprématie du Souverain Pontife, reconnue dans tous les temps. Témoignages catholiques des Eglises d'Occident et d'Orient. 44 Chap. VII. Témoignages particuliers de l'Eglise gallicane. 65 Chap. VIII. Témoignage janséniste. Texte de Pascal, et réflexions sur le poids de certaines autorités. 67 TABLE. Chapitre IX. Témoignages protestans. Page 7a Chap. X. Témoignages de l'Eglise russe, et par elle témoignage de l'Eglise grecque dibsidonte. 8a Chap. XI. Sur quelques textes de Bossuet. 100 Chap. XIT. Du concile de Constance. n^f Chap. XIII. Des canons en général, et de l'appel à leur autorité. 122 Chap. XIV. Examen d'une difficulté particulière qu'on élève contre les décisions des Papes. lag Chap. XV. Infaillibilité de fait. i38 Chap. XVI. P»éponse à quelques objections. 171 Chap. XVII. De l'infaillibilité dans le système pbiiosophi(Hie. 180 Chap. XVIII. Nul danger dans les suites de la suprématie reconnue. i83 Chap. XIX. Continuation du même sujet. Eclaircissen;ens ultérieurs sur l'infaillibilité. 191 Chap. XX. Dernière explication sur la discipline , et digression sur la langue latine. 197 LIVRE SECOND. DU PAPE DANS SON RAPPORT AVEC LES SOUVERAINETES TEMPORELLES. Chapitre I. Quelques mots sur la souveraineté. 207 Chap. II. Inconveniens de la souveraineté. 210 Chap. III. Idées antiques sur le grand problème. 218 TABLE. Chapitre IV. Autres consicTérations sur le même sujet. Page 325 Cbap. V. Caractère distinctifdu pouvoir exercé par les Papes. 23o Chap. VI. Pouvoir temporel des Papes. Guerres qu'ils ont soutenues comme princes temporels. 237 Chap. VII. Objets que se proposèrent les anciens Papes dans leurs contestations avec les souverains. 266 — Article I." Sainteté des mariages. Ib. -^ Art. IL Maintien des lois ecclésiastiques et des mœurs sacerdotales. 280 — Art. III. Liberté de l'Italie. 394 FIN DE LA TABLE Dr PREMIER VOLUME. ««•NiSf' 'â.. m *>ft*>-^ -^

SUITE DU LIVRE SECOND. CHAPITRE VIII. SUR LA. NATURE DU POUVOIR EXERCÉ PAR LES PAPES. X OUT ce qu'on peut dire contre l'autorité temporelle des Papes, et contre l'usage qu'ils en ont fait, se trouve réuni, et pour ainsi dire concentré dans ces deux lignes violentes tombées de la plume d'un magistrat français : « Le délire de la toute-puissance temporelle ïi des Papes inonda l'Europe de sang et de » fanatisme (i). Or, avec sa permission, il n'est pas vrai que les Papes aient jamais prétendu la toutepuissance temporelle ; il n'est pas vrai que la puissance qu'ils ont recherchée fût un délire; (0 Lettres sur Thistoire, toin. II, lett. XXVIII, pag. 222 ; ibid. lett. XLI. TOM. II. I et il n'est pas vrai que cette préientiori aUf pendant près de quatre siècles , inondé l'Europe de sang et de fanatisme. D'abord , si l'on retranche de la prétention attribuée aux Papes la |jossessioi: matérielle des terres et la souveraineté sur ces mêmes pays , ce qui reste ne peut pas certainement se nommer toute-puissance temporelle. Or , c'est précisément le cas où l'on se trouve; car jamais les Souverains Pontifes n'ont prétendu accroître leurs domaines temporels au préjudice des princes légitimes, ni gêner l'exercice de la souveraineté chez ces princes, ni moins encore s'en emparer. Ils n'ont jamais prétendu que le droit de juger les princes qui leur étoient soumis dans l'ordre spirituel , lorsque ces princes s étoient rendus coupables de certains crimes. Ceci est bien différent , et non-seulement ce droit, s'il existe, ne sauroit s'appeler toutepuissance temporelle , mais il s'appelleroit beaucoup plus exactement toute -puissance spirituelle , puisque les Papes ne se sont jamais rien attribué qu'en vertu de la puissance spirituelle ; et que la question se réduit absolument à la légitimité et à l'étendue de cette puissance. Que si l'exercice de ce pouvoir , reconnu légitime , amène des conséquences temporelles , les Papes ne sauroient en répondre , puisque les conséquences d'un principe vrai ne peuvent être des torts.

Ils se sont chargés d'une grande responsabilité, ces écrivains (français surtout) qui ont mis en question si le Souverain Pontife a le droit d'excommunier les souverains , et qui ont parlé en général du scandale des excommunications. Les sages ne demandent pas mieux que de laisser certaines questions dans une salutaire obscurité ; mais si l'on attaque les principes, la sagesse même est forcée de répondre ; et c'est un grand mal , quoique l'imprudence l'ait rendue nécessaire. Plus on avance dans la connoissance des choses, et plus on en découvre qu'il est utile de ne pas discuter, surtout par écrit, ce qu'il est impossible de définir par des lois , parce que le principe seul peut être décidé, et que toute la difficulté gît dans l'application , qui se refuse à une décision écrite. Fénéion a dit laconiquement et dans un ouvrage qui n'étoit point destiné à la publicité : c( L'Eglise peut excommunier le » prince , et le prince peut faire mourir le » pasteur. Chacun doit user de ce droit seule- « ment à toute extrémité j mais c'est un vrai » droit (i). » Voilà l'incontestable vérité ; mais qu'est-ce que la dernière extrémité ? C'est ce qu'il est impossible de définir. 11 faut donc convenir du principe, et se taire sur les règles d'application. On s'est plaint justement de l'exagération qui vouloit soustraire l'ordre sacerdotal à toute juridiction temporelle; on peut se plaindre avec autant de justice de l'exagération contraire qui prétend soustraire le pouvoir temporel à toute juridiction spirituelle. En général , on nuit à l'autorité suprême en cherchant à l'atfranchir de ces sortes d'entraves qui sont établies moins par l'action dé- libérée des hommes que par la force insensible des usages et des opinions; car les peuples, privés de leurs garanties antiques, se trouvent ainsi portés à en chercher d'autres plus fortes en apparence, mais toujours infiniment dangereuses , parce qu'elles reposent entièrement sur des théories et des raisonnemens à priori qui n'ont cessé de tromper les hommes.

Il n'y a rien de moins exact , comme on (i) Hist. de Féuélon, tom. lïl, pièces justificatives du liv. VII , mémoire n.^ VIII , pag. 479. voit, que cette expression de toute-puissance temporelle , employée pour exprimer la puissance que les Papes s'attribuoient sur les souverains. C'étoit au contraire l'exercice d'un pouvoir purement et éminemment spirituel, en vertu duquel ils se croyoient en droit de frapper d'excommunication des princes coupables de certains crimes , sans aucune usurpation matérielle , sans aucune suspension de la souveraineté, et sans aucune dérogation au dogme de son origine divine. Il ne reste donc plus de doute sur cette proposition, que le pouvoir que s'attribuoient les Papes ne sauroit être nommé sans un insigne abus de mots, toute-puissance temporelle. C'est encore un point sur lequel on peut entendre Voltaire. Il s'étonne beaucoup de cette étrange puissance qui poui^oit tout chez l'étranger et si peu chez elle , qui dojinoit des royaumes et qui étoit gênée , suspendue , brai>ée à Rome, et réduite à faire jouer toutes les machines de la politique pour retenir ou recouvrer un village. Il nous avertit avec raison d'observer que ces Papes qui voulurent être trop puissans et donner des royaumes ^furent tous persécutés chez eux (i). (i) Volt. Essai, etc. tom. II, chap. LXV. Qu'est-ce donc que cette toute-puissance temporelle qui na nulle force temporelle , (jui ne demande rien de temporel ou de territorial chez les autres, qui anathématise tout attentat sur la puissance temporelle , et dont la puissance temporelle est si foible, que les bourgeois de Rome se sont souvent moqués d'elle? ' Je crois que la vérité ne se trouve que dans la proposition contraire, savoir que lapuissana dont il s agit est purement spirituelle. De décider ensuite quelles sont les bornes précises de cette puissance , c'est une autre question qui ne doit point être approfondie ici. Prouvons seulement, comme je m'y suis engagé, que la pré- tention à cette puissance quelconque n'est point un délire.

CHAPITRE IX. JUSTIFICATION DE CE POUVOIR. Xjes écrivains fi^i/ dernier âge ont assez souvent une manière tout-à-fait expéditive de juger les institutions. Ils supposent un ordre de choses purement idéal, bon suivant eux, et dont ils parlent comme d'une donnée pour juger les réalités. Voltaire peut fournir dans ce genre un exemple excessivement comique. Il est tiré de la Henriade, et n'a pas été remarqué, que je sache. C'est un usage antique et sacré parmi nous. Quand la mort sur le trône étend ses rudes coups, Et que du sang des rois , si chers à la patrie , Dans ses derniers canaux la source s'est tarie. Le peuple au même instant rentre en ses premiers droits ; Il peut choisir un maître, il peut changer ses lois. Les états assemblés, organes de la France , Nomment un souverain , limitent sa puissance. Ainsi de nos aieux les augustes décrets Au rangdeCharlemagne ont placé les Capets. (C. VIL) Charlatan ! Où donc a-t-il vu toutes ces belles choses? Dans quel livre a-t-il lu les droits du peuple P ou de quels faits les a-t-il dérivés f On diioit que les dynasties changent en France dans une période réglée comme les jeux olympiques. Deux mutations en i3oo ans, voilà certes un usage bien constant ! Et ce qu'il y a de plaisant , c'est qu'à l'une et à l'autre époque , La source de ce sang si cher à la patrfe , Dans ses derniers canaux ne s'étoit point tarie. Il étoit au contraire en pleine circulation lorsqu'il fut exclu par un grand homme évidemment mûri à coté du trône pour y monter (i). On raisonne sur les Papes comme Voltaire vient de raisonner. On pose en fait, expressé- ment ou tacitement, que l'autorité du sacer- (0 II est bon d'entendre Voltaire raisonner comme historien sur le même événement. « Ou sait, dit-il, » comment Hugues Capet enleva la couronne à l'oncle » du dernier roi. Si les suffrages eussent été libres , j) Charles auroit été roi de France. Ce ne fut point un » parlement de la nation qui le priva du droit de ses » ancêtres, comme l'ont dit tant d'historiens, ce fut »

ce qui fait et qui défait les rois, la force aidée de la » prudence.» (Volt. Essai, etc. tom. II,ch. XXXIX. ) Il n'y a point ici d'augustes décrets^ comjne on voit. Il écrit h la marge : Hugues Capet s\empara du royaume à force oui'erte. doce ne peut s'unir d'aucune manière à celle de l'empire; que dans le système de l'Eglise catholique, un souverain ne peut être excommunié ; que le temps n'apporte aucun changement aux constitutions politiques ; que tout devoit aller autrefois comme de nos jours , etc. ; et sur ces belles maximes, prises pour des axiomes , on décide que les anciens Papes avoient perdu l'esprit. Les plus simples lumières du bon sens enseignent cependant une marche toute diffé- rente : Voltaire lui-même ne l'a-t-il pas dit ? On a tant d' exemples dans l'histoire de V union du sacerdoce et de V empire dans d'autres religions (i)/ Or, il n'est pas nécessaire, je pense, de prouver que cette union est infiniment plus naturelle sous l'empire d'une religion vraie que sous celui de toutes les autres, qui sont fausses puisqu'elles sont autres. Il faut partir d'ailleurs d'un principe géné- ral et incontestable , savoir que tout gouvernement est bon lorsqu'il est établi et qu'il subsiste depuis long-temps sans contestation. Les lois générales seules sont éternelles. Tout le reste varie, et jamais un temps ne ressemble (i) Volt. Essai, etc. tom. I, ch. XIII. ( 'o) à l'autre. Toujours sans cloute rhomme sera gouverné, mais jamais de la même manière. D'autres mœurs , d'autres connoissances , d'autres croyances amèneront nécessairement d'autres lois. Les noms aussi trompent sur ce point comme sur î:ant d'autres, parce qu'ils sont sujets à exprimer tantôt les ressemblances des choses contemporaines , sans exprimer leurs différences, et tantôt à représenter des choses que le temps a changées, tandis que les noms sont demeurés les mêmes. Le mot de monarchie^ par exemple, peut représenter deux gouvernemens ou contemporains ou sé- parés par le temps, plus ou moins différens sous la même dénomination ; en sorte qu'on ne pourra point affirmer de l'un tout ce qu'on affirme justement de l'autre.

« C'est donc une idée bien vaine, un travail » bien ingrat , de vouloir tout rappeler aux » usages antiques , et de vouloir fixer cette roue » que le temps fait tourner d'un mouvement » irrésistible. A quelle époque faudroit-il avoir » recours ? à quel siècle, à quelles lois » faudroit-il remonter? à quel usage s'en tenir? » Un bourgeois de Rome seroitaussi bien fondé >> à demander au Pape des consuls , des tribuns , » un sénat , des comices et le rétablissement en- » tier de la république romaine ; et un bour- ( ) » geois d'Athènes pourroit réclamer au près du » sultan l'ancien aréopage et les assemblées du » peuple, qui s'appeloient églises (i). » Voltaire a parfaitement raison ; mais lorsqu'il s'agira de juger les Papes, vous le verrez oublier ses propres maximes, et nous parler de Grégoire VII comme on parleroit aujourd'hui de Pie VII s'il entreprenoit les mêmes choses. Cependant , toutes les formes possibles de gouvernement se sont présentées ' dans le monde ; et toutes sont légitimes dès qu'elles sont établies ; sans que jamais il soit permis de raisonner d'après des hypothèses entièrement séparées des faits. Or, s'il est un fait incontestable attesté par tous les monumens de l'histoire, c'est que les Papes , dans le moyen âge et bien avant encore dans les derniers siècles, ont exercé une grande puissance sur les souverains temporels; qu'ils les ont jugés , excommuniés dans quelques grandes occasions, et que souvent même ils ont déclaré les sujets de ces princes déliés envers eux du serment de fidélité. (i) Volt. ibid. tom. III, ch. LXXXVI. C'est-à-dire que les assemblées du peuple s'appeloient des assemblées. Toutes les œuvres philosopbiques et historiques de Voltaire sont remplies de ces traits d'une érudition éblouissante. ( >o Lorsqu'on parle de despotisme et de gouvernement absolu , on sait rarement ce qu'on dit. Il n'y a point de gouvernement qui puisse tout. En verlu d'une loi divine, il y a toujours à côté de toute souverainelé une force quelconque qui lui sert de frein.

C'est une loi, c'est «ite coutume, c'est la conscience, c'est une tiare , c'est un poignard ; mais c'est toujours quelque chose. Louis XIV s'étant permis un jour de dire devant quelques liommes de sa cour , qu'il ne voyoit pas de plus beau goui)ernem.ent que celui du Sophî, l'un d'eux, c'étoit le mare'chal d'Eslrées, si je ne me trompe, eut le noble courage de lui répondre : Mais, sire, j'en ai çu étrangler trois dans ma vie. Malheur aux princes s'ils pouvoient tout! Pour leur bonheur et pour le nôtre , la toutepuissance réelle n'est pas possible. Or, l'autorité des Papes fut la puissance choisie et constituée dans le moyen âge pour faire équilibre à la souveraineté temporelle et la rendre supportable aux hommes. Et ceci n'est encore qu'une de ces lois géné- rales du monde, qu'on ne veut pas observer, et qui sont cependant d'une évidence incontestable. Toutes les nations de l'univers ont accordé ( i3) au sacerdoce plus ou moins d'influence dans les affaires politiques; et il a été prouvé jusqu'à l'évidence que , de toutes les nations policées , il nen est aucune gui ait attribué moins de pouvoirs et de privilèges à leurs prêtres , que les Juifs et les chrétiens ( i). Jamais les nations barbares n'ont été mûries et civilisées que par la religion, et toujours la religion s'est occupée principalement de la souveraineté. « L'intérêt du genre humain demande un » frein qui retienne les souverains et qui mette » à couvert la vie des peuples : ce frein de la » religion auroit pu être, par une convention » universelle , dans la main des Papes. Ces pre- » miers Pontifes , en ne se mêlant des querelles » temporelles que pour les apaiser, en aver- » tissant les rois et les peuples de leurs devoirs , » en reprenant leurs crimes, en réservant les » excommunications pour les grands attentats, » auroient toujours été regardés comme des » images de Dieu sur la terre. Mais les hom- » mes sont réduits à n'avoir pour leur défense » que les lois et les mœurs de leurs pays : lois (i) Histoire de l'académie des inscriptions et belleslettres, in- 12 , tom.

XV, pag. i43. — Traité historiq. et dog. de la relig. par. l'abbé Jîergier , tom. VI, p. 120. ( i4 ) *) souvent méprisées , mœurs souvent corrom- » pues (i). » Je ne crois pas que jamais on ait mieux raisonné en faveur des Papes. Les peuples , dans le moyen âge , n'avoient chez eux que des lois nulles ou méprisées , eL des mœurs corrompues. Il falloit donc chercher c^ frein indispensable hors de chez eux. Qq Jreùi se trouva et ne pouvoit se trouver que dans l'autorité des Papes. Il n'arriva donc que ce qui de voit arriver. Et que veut dire ce grand raisonneur , en nous disant , d'une manière conditionnelle , que ce frem , si nécessaire aux peuples , auroit PU ÉTRE,yt7ar Une convention universelle^ dans la main du Pape F Elle y fut en eft'et , non par une convention expresse des peuples , qui est impossible ; mais par une convention tacite et universelle , avouée par les princes même comme par les sujets , et qui a produit des avantages incalculables. Si les Papes ont fait quelquefois plus ou moins que Voltaire ne le désire dans le morceau cité , c'est que rien d'humain n'est parfait, et qu'il n'existe pas de pouvoir qui n'ait jamais abusé de ses forces. Mais si , comme (i) Voltaire , Essai , etc. lom. II , ch. LX. ( I5) l'exigent la justice et la droite raison, on fait abstraction de ces anomalies inévitables , il se trouve que les Papes ont en effet réprimé les souverains , protégé les peuples , apaisé les querelles temporelles par une sage intervention , ai>erti les rois et les peuples de leurs devoirs , et frappé d'anathèmes les grands attentats quils navoient pu prévenir. On peut juger maintenant l'incroyable ridicule de Voltaire , qui nous dira gravement dans le même volume, et à quatre chapitres seulement de distance : « Ces querelles ( de » l'empire et du sacerdoce ) sont la suite né- » cessaire de la forme de gouvernement la » plus absurde à laquelle les hommes se soient » jamais soumis : cette absurdité consiste à » dépendre d'un étranger, » Comment donc , Voltaire !

vous venez de vous réfuter d'avance et de soutenir précisément le contraire. Vous avez dit que « cette » puissance étrangère étoit réclamée haute- » ment par l'intérêt du genre humain ; les » peuples, privés d'un protecteur é^raw^er, » ne trouvant chez eux , pour tout appui, que » des mœurs souvent corrompues et des lois » souvent méprisées (i). » I — (0 Volt. Essai, etc. totn. II, ch. LXV. ( i6 ) Ainsi , ce même pouvoir qui est au chapitre LX.^ ce qu'on peut imaginer de plus désirable et de plus précieux , devient au chapitre LXV.<' ce çiio/i nu jamais un de plus absurde. Tel est Volaire , le plus méprisable des écrivains lorsqu'on ne le considère que sous le point de vue moral ; et par cette raison même , le meilleur témoin pour la vérité , lorsqu'il lui rend hommage par distraction. Il n'y a rien de plus raisonnable, il n'y a rien de plus plausible qu'une influence modérée des Souverains Pontifes sur les actes des princes. L'empereur d'Allemagne , même sans état, a pu jouir d'une juridiction légitime sur tous les princes formant l'association germanique : pourquoi le Pape ne pourroit-il pas de môme av^oir une certaine juridiction sur tous les princes de la chrétienté ? 11 n'y a là certainement rien de contraire à la nature des choses. Si cette puissance n'est pas établie , je ne dis pas qu'on l'établisse, c'est de quoi je proteste solennellement ; mais si elle est établie , elle sera légitime comme toute autre , puisque aucune puissance n'a d'autre fondement. La théorie est donc pour le Pape ; et de plus, tous les faits sont d'accord. Permis à Voltaire d'appeler le Pape un étranger , c'est une de ses superficialîtés ordinaires. Le Pape , en sa qualité de prince temporel , est sans doute , comme tous les autres, étranger hors de ses états; mais comme Souverain Pontife , il n'est étranger nulle part dans l'Eglise catholique , pas plus que le roi de France ne l'est à Lyon ou à Bordeaux. // y ai^oit des momens bien honorables pour la cour de Rome , c'est encore Voltaire qui parle.

Si les Papes awient toujours usé ainsi de leur autorité^ ils eussent été les législateurs de ï Europe (i). Or, c'est un fait attesté par l'histoire entière de ces temps reculés, que les Papes ont usé sagement et justement de leur autorité , assez souvent pour être les législateurs de V Europe ; et c'est tout ce qu'il faut. Les abus ne signifient rien ; car , « malgré « tous les troubles et tous les scandales , il y eut y> toujours, dans les rits de l'Eglise romaine, rt plus de décence, plus de gravité qu'ailleurs; « l'on sentoit que cette Eglise , quand elle » ÉTOiT LIBRE (2) et bien gouvernée, étoit faite (i) Volt. Essai , etc. tom. II , ch. LX. (2) C est ua grand mot ! A certains princes qui se plaignoient de certains Papes, oa auroit pu dire : S'ils TOM. II. 2 ( I« ) » pour donner des leçons aux autres (i). Et » dans l'ojjinion des peuples , un évoque de » Rome étoit quelque chose de plus saint que » tout autre évéque (2). » Mais d'où venoit donc cette opinion universelle qui avoit fait du Pape un être plus que humain , dont le pouvoir purement spirituel laisojt tout plier devant lui? Il faut être absolument aveugle pour ne pas voir que l'établissement d'une telle puissance étoit né- cessairement impossible ou divin. Je ne terminerai point ce chapitre sans faire une observation sur laquelle il me semble qu'on n'a point assez insisté ; c'est que les plus grands actes d'autorité qu'on puisse citer de la part des Papes agissant sur le pouvoir temporel, attaquoient toujours une souveraineté élective; c'est-à-dire une demi-souveraineté à laquelle on avoit sans doute le droit de demander compte , et que même on pouvoit déposer s'il lui arrivoit de malverser à un certain point. \i0ltaire a fort bien remarqué que ï élection ne sont pas aussi bons qu'ils dévoient Vêtre^ c'est parce que vous les avez faits. (1) Volt. ibîd. cliap.XLV. (2) Le même , ibid , tom. lïl, ch. GXXI. suppose nécessairement un contrat entre le roi et la nation (i) ; en sorte que le roi électif peut toujours être pris à partie et être jugé.

Il manqiTÈ toujours de ce caractère sacré qui est l'ouvrage du temps; car l'homme ne respecte réellement rien de ce qu'il a fait luimême. 11 se rend justice en méprisant ses œuvres , jusqu'à ce que Dieu les ait sanctionnées par le temps. La souveraineté étant donc en général fort mal comprise et fort mal assurée dans le moyen âge , la souveraineté élective en particulier n'avoit guère d'autre consistance que celle que lui donnoient les qualités personnelles du souverain : qu'on ne s'étonne donc point qu'elle ait été si souvent attaquée , transportée ou renversée. Les ambassadeurs de S. Louis disoient franchement à l'empereur Frédéric II , en i^Sg : « Nous » croyons que le roi de France , notr maître » qui ne doit le sceptre des Français qu'à sa » naissance, est au dessus d'un emjjereur quel- » conque qu'une élection lii)re a seule porté y> sur le trône (2). » (i) Voltaire , Essai sur les mœurs , etc. tom, III , chap. CXXL (2) Credimus domînum. nnstrum regem Galliœ quem linea regii sanguinis proyexit ad sceptra Francorum ( ^o ) Celte profession de Toi étoit très-raisonnable. Lors donc qne nous voyons les empereurs aux prises avec les Papes et les électeurs, il ne faut pas nous en étonner; ceux-ei usoient de leur droit , et renvoyoient les empereurs tout simplement , parce quils n'en ctoient pas contens. Aussi tard que le commencement du XV.® siècle, ne voyons-nous pas encore l'empereur Venceslas légalement déposé comme négligent , inutile , dissipateur et indigne (i) ? Et même si Ton fait abstraction de l'éligibilité qui donne , comme je l'observois tout-à- l'heure , plus de prise sur la souveraineté , on n'avoit point encore mis en question alors si le souverain ne peut être jugé pour aucune cause. Le même siècle vit déposer solennellement, outre l'empereur Venceslas , deux rois d'Angleterre, Edouard II et Richard II , et le pape Jean XXIII , tous quatre jugés et conregenda , excellendorém esse aliquo imperatore quevi sola electio provehit voluntaria. ( Maiinbourg , ad A.

laSy. ) (i) Ces épithètes étoient f cibles pour le bourreau de 5. Jean Ndpomucène ; mais si le Pape avoit eu alors le pouvoir d'effrayer Venceslas , celui-ci seroit mort sur son troue , et seroit mort moins coupable. damnés avec les formalités juridiques ; et la régente de Hongrie fut condamnée à mort (i). Aucune puissance souveraine quelconque ne peut se soustraire à une certaine résistance. Ce pouvoir réprimant pourra changer de nom , d'attributions et de situation ; mais toujours il existera. Que si cette résistance fait verser du sang, c'est un inconvénient semblable à celui des inondations et des incendies qui ne prouvent nullement qu'il faille supprimer l'eau ni le feu. A-t-on observé que le choc des deux puissances qu'on nomme si mal-à-propos la guerre de V empire et du sacerdoce , n'a jamais franchi les bornes de l'Italie et de l'Allemagne , du moins quant à ses grands effets , je veux dire le renversement et le changement des souverainetés. Plusieurs princes sans doute furent excommuniés jadis ; mais quels étoient en effet les résultats de ces grands jugemens? Le souverain entendoit raison ou a voit l'air de l'entendre : il s'abstenoit pour le moment d'une guerre criminelle ; il renvoyoit sa maî- tresse, pour la forme; quelquefois cependant la femme reprenoit ses droits. Des puissances (i) Voltaire a fait cette observation. ( Essai sur les mœurs , etc. tom. II, ch. LXVI et LXXXV. ) amies , des personnages importans et modérés s'inlerposoient ; et le Pape, à son tour, s'il a voit été ou trop sévère ou trop hatif, prétoit l'oreille aux remontrances de la sagesse. Où sont les rois de France , d'Espagne , d'Angleterre , de Suède , de Danemarck , déposés efficacement par les Papes ? Tout se réduit à des menaces et à des traités ; et il seroit aisé de citer des exemples où les Souverains Pontifes furent les dupes de leur facilité. La véritable lutte eut toujours lieu en Italie et en Allemagne. Pourquoi ? parce que les circonstances politiques firent tout , et que la religion n'y entroit pour rien.

Toutes les dissensions , tous les maux parloient d'une souveraineté mal constituée et de l'ignorance de tous les principes. Le prince électif jouit toujours en usufruitier. Il ne pense qu'à lui , parce que l'état ne lui appartient que par les jouissances du moment. Presque toujours il est étranger au véritable esprit royal ; et le caractère sacré , peint et non grai^é sur son front, résiste peu aux moindres frottemens. Frédéric II a voit fait décider par ses jurisconsultes, et sous la présidence du fameux Barthole, qu'il avoit succédé, lui Frédéric, à tous les droits des empereurs romains, et qu'en cette qualité , il étoit maître de tout le monde connu.. Ce n'étoit pas le compte de l'Italie ; et le Pape , quand on l'auroit considéré seulement comme premier électeur , avoit bien quelque droit de se mêler de cette étrange jurisprudence. Il ne s'agit pas , au reste , de savoir si les Papes ont été des hommes, et s'ils ne se sont jamais trompes ; mais s'il y a eu, compensation faite, sur le trône qu'ils ont occupé , plus de sagesse , plus de science et plus de vertu que sur tout autre ; or , sur ce point , le doute même n'est pas permis. CHAPITRE X. EXERCICE DE LA SUPRÉMATIE PONTIFICALE SUR LES SOUVERAINS TEMPORELS. Ju A barbarie et des guerres interminables ayant effacé tous les principes , réduit la souveraineté d'Europe à un certain état de fluctuation qu'on n'a jamais vu , et créé des déserts de toutes parts, il étoit avantageux qu'une puissance supérieure eût une certaine influence sur cette souveraineté; or, comme les Papes étoient supérieurs par la sagesse et par la science , et qu'ils commandoient d'ailleurs à toute la science qui existoit dans ce temps-là, la force des choses les investit , d'elle-même et sans contradiction , de cette supériorité dont on ne pouvoit se passer alors. Le principe très-vrai que la souveraineté vient de Dieu renlorçoit d'ailleurs ces idées antiques , et il se forma enfin une opinion à peu près universelle, qui attribuoit aux Papes une certaine compétence sur les questions de souveraineté.

Cette idée étoit très-sage , et valoit mieux que tous jios sophismes. Les Papes ne se mêloient nullement de gêner les princes sages dans l'exercice de leurs fonctions, encore moins de troubler l'ordre des successions souveraines 5 tant que les choses alloient suivant les règles ordinaires et connues; c'est lorsqu'il y avoit grand abus, grand crime, ou grand doute, que le Souverain Pontife interposoit son autorité. Or, comment nous tirons-nous d'affaire en cas semblables , nous qui regardons nos pères en pitié ? Par la révolte, les guerres civiles et tous les maux qui en résullent. En vérité , il n'y a pas de quoi se vanter. Si le Pape avoit décidé le procès entre Henri IV et les ligueurs , il auroit adjugé le royaume de France à ce grand prince , à la charge par lui daller à la messe; il auroit jugé comme la Providence a jugé , mais les préliminaires eussent été un peu différens. Et si la France d'aujourd'hui , pliant sous une autorité divine , avoit reçu son excellent roi des mains du Souverain Pontife ; croit-on qu'elle ne fût pas dans ce moment un peu plus contente d'elle-même et des autres ? Le bon sens des siècles que nous appelons barbares, en savoit beaucoup plus que notre orgueil ne le croit communément. Il n'est point étonnant que des peuples nouveaux , obéissant pour ainsi dire au seul instinct , aient adopté des idées aussi simples et aussi plausiMes ; et il est bien important d'observer comment ces mêmes idées qui entraînèrent jadis des peuples barbares , ont pu réunir dans ces derniers siècles l'assentiment de trois hommes tels que Bellarmin , Hobbes et Leibnitz (i). M Et peu importe ici que le Pape ait eu, « cette primauté de droit diçin ou de droit » humain » pourv^u qu'il soit constant que , » pendant plusieurs siècles , il a exercé dans » l'Occident, avec le consentement et l'apy> plaudissement universel , une puissance as- » sûrement très-étendue. Il y a même plu- » sieurs hommes célèbres parmi les protes- » tans 5 qui ont cru qu'on pouvoit laisser ce »

droit au Pape, et qu'il étoit utile à l'Eglise y si l'on retranchoit quelques abus (2). » La théorie seule seroit donc inébranlable. Mais que peut-on répondre aux faits qui sont (i) « Ijcs argumens de Bellarmin qui ^ de la supposii> tion que les Papes ont la juridiction sur le spirituel , » infère qu'ils ont une juridiction au moins indirecte sur » le temporel^ n'ont pas paru méprisables à Hobbes même. Eiïeetivement , il est certain , etc. » ( Leibnitz , Op. tom. IV, part. III, p. 401 , in-4«° — Pensées de Leibnitz, in-J-j." tom. II , p. 4o6. ) (2) Leibnitz , ibid. pag. 4oi. tout dans les questions de politique et de gouvernement ? Personne ne doutoit, et les souverains même ne doutoieiitpas de cette puissaaoe des Papes ; et Leibnitz observe avec beaucoup de vérité et de finesse à son ordinaire , que l'empereur Frédéric, disant au pape Alexandre Ilï , non pas à vous ^ mais d Pierre^ confessoit la puissance des Pontifes sur les rois, et n'en contestoit que l'abus (i). Cette observation peut être généralisée. Les princes, frappés par l'anathème des Papes, n'en contestoient que la justice , de manière qu'ils étoient c<5>hstamment prêts à s'en servir contre leurs ennemis , ce qu'ils ne pouv^oient faire sans confesser manifestement la légitimité du pouvoir. Voltaire , après avoir raconté à sa manière l'excommunication de Robert de France, remarque que r empereur Othon III assista luimême au concile où l'excommunication fut prononcée (2). L'empereur confessoit donc l'autorité du Pape ; et c'est une chose bien singulière que les critiques modernes ne veuillent pas s'apercevoir de la contradiction ma- (0 Leibnitz , Op. toin. IV, part. III , pag. 4oi. (2) Voltaire . Essai , etc. tom. li , cliap. XXXIX. ( ^n nifeste où ils tombent en observant tous d'une commune voix, que ce quil y ai^oit de plus déplorable dans ces grands jugefnens , c^éloit V ai>euglement des princes qui n'en conlestoicnt pas la légitimité , et qui souvent les invoquoient eux-mêmes. Mais si les princes étoient d'accord, tout le monde étoit donc d'accord , et il ne s'agira plus que des abus qui se trouvent partout.

Philippe-Auguste , à qui le Pape venoit de transférer le royaume d'Angleterre en héritage perpétuel , ne publia point alors ^<^ qu'il » nappartenoitpas au Pape de donner des cou- » ronnes,.,. Lui-même avoit été excommunié » quelques années auparavant...,, parce qu'il » avoit voulu changer de femme. Il avoit » déclaré alors les censures de Rome insolentes » et abusives Il pensa tout différemment, » lorsqu'il se vit l'exécuteur d'une bulle qui » lui donnoit l'Angleterre (i). » C'est-à-dire que l'autorité des Papes sur les rois n'étoit contestée que par celui qu'elle frappoit. Il n'y eut donc jamais d'autorité plus légitime, comme jamais il n'y en eut de moins contestée. (i) Voltaire , Essai sur les mœurs, totu. Il , chap. I. La diète de Forcheim ayant déposé, en 1 07 7, l'empereur Henri IV , et nommé à sa place Rodolphe , duc de Souabe , le Pape assembla un concile à Rome pour juger les prétentions des deux rivaux ; ceux-ci jurèrent par la bouche de leurs ambassadeurs de s'en tenir à la décision des légats (i) , et l'élection de Rodolphe fut confirmée. C'est alors que parut sur le diadème de Rodolphe le vers célèbre : La Pierre a choisi Pierre^ et Pierre t'a choisi (2). Henri V, après son couronnement comme roi d'Italie , fait en 1 1 1 o un traité avec le Pape , par lequel l'empereur abandonne ses prétentions sur les investitures , à condition que le Pape , de son côté , lui céderoit les duchés , les comtés , les marquisats , les terres , ainsi que les droits de justice , de monnoie , et autres , dont les chèques d Allemagne éioient en possession. En 1209, Othon de Saxe s'étant jeté sur les terres du Saint Siège , contre les lois les plus sacrées de la justice , et même contre ses (1) Maimbcurg , adannum,, "^^ll' (2) Petra ( c'est Jésus-Christ) dédit Petro , Petru^s diadema Rodulpho. (3o ) en^'^a^^cmens les plus solennels , il est excommunié. Le roi de France et toute l'Allemagne prennent parti contre lui : il est déposé en i 21 r par les électeurs qui nomment à sa place Frédéric II.

Et ce même Frédéric II , ayant été déposé en 1228, S. Louis fait représenter au Pape , que si r empereur iwoit réellement Jiiérité d'être déposé , il 11 aurait dû i' être que dans un concile général , c'est-à-dire au fond , par le Pape mieux informé ( i ). En 124.5 , Frédéric lî est excommunié et déposé , au concile général de Lyon. En i335, l'empereur Louis de Bavière , excommunié par le Pape , envoie des ambassadeurs à Rome , pour solliciter son absolution. Ils y retournèrent pour le même objet en i338, accompagnés par ceux du roi de France. (0 Où voit déjà, dans la représentation de ce grand prince, le germe de l'esprit d'opposillou cpi s'est dé- veloppé eu France pluîôt qu'ailleurs. Philij>pe-le- Bel appela de même du décret de Boniface V III au concile universel 5 mais dans ces appels mêmes , ces priuces confessoient (jue l'Eglise universelle , comme dît Lelbnitz, (ubl sup. ) a<^oit reçu quelque autorité sur leurs personnes , autorité dont on abusoit alors à leur égard. (3i) En i346, le Pape excommunie de nouveau Louis de Bavière , et de concert avec le roi de France, il fait nommer Charles de Moravie, etc. (i) Voltaire a fait un long chapitre pour établir que les Papes ont donné tous les royaumes d'Europe avec le consentement des rois et des peuples. Il cite un roi de Danemarck disant au Pape, en 1329: Le royaume de Danemarck , comme vous le savez , très-saint Père , ne dépend que de V Eglise romaine à laquelle il paye tribut, et non de V empire (2). Voltaire continue ces mêmes détails dans le chapitre suivant , puis il écrit à la marge avec une profondeur étourdissante : Grande preuve que les Papes donnoient les royaumes» Pour cette fois , je suis parfaitement de son avis. Les Papes donnoient tous les royaumes , donc , ils donnoient tous les royaumes. C'est un des plus beaux raisonnemens de Voltaire (3). (i) Tous ces faits sont universellement connus. On peut les vérifier sous les années qui leur appartiennent dans l'ouvrage de Maimbourg , qui est bien fait , Histoire de la décadence de l'empire , etc.

; dans les Aftnales d'Italie , de Muratori ; et généralement , dans tous les livres historiques relatifs à cette époque. (2) "Volt. Essai sur les mœurs, etc.tom.IlI,ch.LXIlI. (3) Volt. ibid. ch. LXIV. Lui-mèmo encore a cilé ailleurs le puissant Charles-Quint tiemand 'nt au Pape une dispense pour joindre le titre de roi de Naples à celui d'empereur (i). L'origine divine de la souveraineté , et la légitimité individuelle conférée et déclarée par le vicaire de Jésus-Christ , étoient des idées si enracinées dans tous les esprits , que Livon , roi de la petite Arménie, envoya faire hommage à l'empereur et au Pape en 1 242 ; et il fut couronné à Mayence par l'archevêque de cette ville (2). Au commencement de ce même siècle , Joannice , roi des Bulgares , se soumet à l'Eglise romaine , envoie des ambassadeurs à Innocent ÎII, pour lui prêter obéissance filiale et lui demander la couronne royale , comme ses prédécesseurs Vaçoient autrefois reçue du Saint Siège (3). En 1275 , Démétrius, chassé du trône de Russie , en appela au Pape , comme au juge de tous les chrétiens (4). (i) Volt. Essai sur les mœurs, etc. t. III, ch. CXXIIÏ. (a) Maimbourg, Histoire de la décad. , etc. A. 1242. (3). Id. Hist. du Schisine des Grecs, tom. Il, liv. IV, A. 1201. (4) Voltaire , Ann. de l'Emp. tom. I , p. 178. Et pour terminer par quelque chose de plus frappant peut-être, rappelons que dans le XVI.e siècle encore, Henri Vil , roi d'Angleterre , prince passablement instruit de ses droits , demandoit cependant la confirmation de son titre au Pape Innocent VII , qui la lui accordoit par une bulle que Bacon a citée (i), 11 n'y a rien de si piquant que de voir les Papes justifiés par leurs accusateurs qui ne s'en doutent pas. Ecoutons encore Voltaire : «Tout » prince, dit-il, qui vouloit usurper ou recou- » vrer un domaine , s'adressoit au Pape , » comme à son maître.... Aucun nouveau )> prince n'osoit se dire souverain , et ne pout) voit être reconnu des autres princes sans la î> permission du Pape; et le fondement de toute »

l'histoire du moyen âge , est toujours que « les Papes se croient seigneurs suzerains de » tous les états, sans en excepter aucun (2). » Je n'en veux pas davantage ; la légitimité du pouvoir est démontrée. L'auteur des ZeZ/re^ sur l'histoire , plus animé peut-être contre les Papes que Voltaire même, dont toute la haine étoit pour ainsi dire superficielle , s'est vu (i) Bacon , Hist. de Henri VII , p. 29 de la trad. franc. (2) Voltaire, tssai sur les mœurs, tom. III , ch. LXIV. TO.M. II. 3 conduit an inôme résultat, c'est-à-dire à justifier complètement les Papes , en croyant les accuser. «Malheureusement, dit-il, presque tous » les souverains^ par un aveuglement inconce- )> vable , tra vailloient eux-mêmes à accréditer )i dans l'opinion publique une arme qui n'avoit » et qui ne pouvoit avoir de force que par cette » opinion. Quand elle attaquoit un de leurs » rivaux et de leurs ennemis , non-seulement « ils l'approuvoient , mais ils provoquoient » quelquefois l'excommunication ; et en se » chargeant eux-mêmes d'exécuter la sentence » qui dépouilloit un souverain de ses états , » ils soumettoient les leurs à cette juridiction » usurpée (i). » Il cite ailleurs un grand exemple de ce droit public , et en l'attaquant , il achève de le justifier. « Il sembloit réservé , dit-il , à ce fu- >. neste traité ( la ligue de Cambrai ) de r> renfermer tous les vices. Le droit d'excom- « munication , en matière temporelle, y fut » reconnu par deux souverains ; et il fut sti- » pulé que Jules fulmineroit un interdit sur (i) Lettres sur l'histoire , tom. lï , lett. XLI , p. 4i3 , _ft 0 » Venise , si dans quarante jours elle ne ren- » doit pas ses usurpations (i). » «< Voilà, diroit Montesquieu , l'ÉPONGE qu'il » faut passer sur toutes les objections faites » contre les anciennes excommunications. » Combien le préjugé est aveugle, même chez les hommes les plus clairvoyans ! C'est la première fois peut-être qu'on argumente de l'universalité d'un usage contre sa légitimité. Et qu'y a-t-il donc de sûr parmi les hommes, si la coutume, non contredite surtout, n'est pas la mère de la légitimité ?

Le plus grand de tous les sophismes , c'est celui de transporter un système moderne dans les temps passés , et de juger sur cette règle les choses et les hommes de ces époques plus ou moins reculées. Avec ce principe, on bouleverseroit l'univers; car il n'y a pas d'institution établie qu'on ne pût renverser par le même moyen , en la jugeant sur une théorie abstraite. Dès que les peuples et les rois étoient d'accord sur l'autorité des Papes , tous les raisonnemens modernes tombent , d'autant plus que la théorie la plus certaine vient à l'appui des usages anciens. (i) Lettres sur l'histoire , toin. III , lettre LXII , pag. 233. En portant un œil philosophique sur le pouvoir jadis exercé par les Papes , on peut se demander pourquoi il s'est déployé si tard dans le monde? Ilya deux réponses à cette question. En premier lieu , le pouvoir pontifical , à raison de son caractère et de son importance , étoit sujet plus qu'un autre à la loi universelle du développement ; or , si l'on réfléchit qu'il devoit durer autant que la religion même , on ne trouvera pas que sa maturité ait été retardée. La plante est une image naturelle des pouvoirs légitimes. Considérez l'arbre; la durée de sa croissance est toujours proportionnelle à sa force et à sa durée totale. Tout pouvoir constitué immédiatement dans toute la plénitude de ses forces et de ses attributs , est, par cela même , faux , éphémère et ridicule. Autant vaudroit imaginer un homme adulte-né. En second lieu , il falloit que l'explosion de la puissance pontificale , s'il est permis de s'exprimer ainsi , coïncidât avec la jeunesse des souverainetés européennes qu'elle devoit christianiser. Je me résume. Nulle souveraineté n'est illimitée dans toute la force du terme , et même nulle souveraineté ne peut l'être : toujours et partout elle a été restreinte de quelque manière (i). La plus naturelle et la moins dangereuse , chez des nations surtout neuves et féroces , c'étoit sans doute une intervention quelconque de la puissance spirituelle.

L'hypothèse de toutes les souverainetés chré- tiennes réunies par la fraternité religieuse en une sorte de république universelle , sous la suprématie mesurée du pouv@ir spirituel suprême ; cette hypothèse , dis-je , n'avoit rien de choquant, et pouvoit même se présenter à la raison , comme supérieure à l'institution des Amphictyons. Je ne vois pas que les temps (i) Ce qui doit s'eatendre suivant l'explication que j^'ai donnée plus haut ( liv. II , chap. III , pag. 2.21); c'est-à-dire qu''il n'y a point de souveraineté qui , pour le bonheur des hommes , et pour le sien surtout , ne soit bornée de quelque manière j mais que , dans l'intérieur de ces bornes , placées comme il plaît à Dieu , elle est toujours et partout absolue , et tenue pour infaillible. Et quand je parle de l'exercice légitime de la souveraineté , je n'entends point ou je ne dis point l'exercice juste , ce qui produiroit une amphibologie dangereuse , à moins que , par ce dernier mot , on ne veuille dire que tout ce qu'elle opère dans son cercle est juste ou tenu pour tel : ce qui est la vérité. C'est ainsi qu'un tribunal suprême , tant qu'il ne sort pas de ses attributions, est toujours juste; car c'est la même chose dans la pratique d'être infaillible , ou de se tronafper sans appel. inodenies aient imaginé rien de meilleur, ni même d'aussi bon. Qui sait ce qui seroit arrivé si la théocratie, la politique et la science avoient jju se meltre tranquillement en équilibre , comme il arrive toujours lorsque les élémens sont abandonnés à eux-mêmes , et qu'on laisse faire le temps ? Les plus affreuses calamités , les guerres de religion , la révolution française, etc. n'eussent pas été possibles dans cet ordre de choses; et telle encore que la puissance pontificale a pu se déployer , et malgré l'épouvantable alliage des erreurs, des vices et des passions qui ont désolé l'humanité à des époques déplorables , elle n'en a pas moins rendu les services les plus signalés à l'humanité. Les écrivains sans nombre , qui n'ont pas aperçu ces vérités dans l'histoire , savoient écrire sans doute, ils ne l'ont que trop prouvé; mais certainement aussi , jamais ils n'ont su lire.

'%lV%VVV<V'»^'Vt/»V«^V«^/rVV«'VV%VV«>VVVV\A/VVVVVVVVV<VV\VVVVV\\/VV CHAPITRE XL APPLICATION HYPOTHÉTIQUE DES PRINCIPES PRÉCEDENS. X RÈs-humbles et très-respectueuses remontrances des états-généraux du royaume de***, assemblés à***, à N. S. P. le Pape Pie VII. « Très-saint Père , » Au sein de la plus amère affliction et de » la plus cruelle anxiété que puissent éprou- » ver de fidèles sujets , et forcés de choisir » entre la perte absolue d'une nation et les » dernières mesures de rigueur contre une » tête auguste, les états-généraux n'imaginent » rien de mieux que de se jeter dans les bras » paternels de V. S., et d'invoquer sa justice » suprême pour sauver, s'il en est temps, » un empire désolé. » Le souverain qui nous gouverne , T. S. P. , » ne règne que pour nous perdre. Nous ne » contestons point ses vertus , mais elles » nous sont inutiles , et ses erreurs sont (4o ) » toiles , que si V. S. ne nous tend la main , » il n'y a j'ius pour nous aucun espoir de salut. )i Par une exaltation d'esprit qui n'eut ja- » mais d'égale , ce prince s'est imaginé que » nous vivions au XVI.^ siècle, et qu'il éloit , » lui , Gustwe- Adolphe. V. S. peut se faire ^) représenter les actes de la diète germa- » nique ; elle y verra que notre souverain , » en sa qualité de membre du corps germa- » nique , a fait remettre au directoire plu- » sieurs notes qui partent évidemment des •>•> deux suppositions que nous venons d'in- » diquer , et dont les conséquences nous » écrasent. Transporté par un malheureux » enthousiasme militaire absolument séparé r> du talent, il veut faire la guerre ; il ne veut v> pas qu'on la fasse pour lui , et il ne sait pas » la faire. Il compromet ses troupes, les hu- » mille , et punit ensuite sur ses officiers des » revers dont il est l'auteur. Contre les règles » de la prudence la plus commune , il s'obstine )) à soutenir la guerre , malgré sa nation , » contre deux puissances colossales, dont une » seule suffiroit pour nous anéantir dix fois. » Livré aux fantômes de l'illuminisme , c'est j> dans l'Apocalypse qu'il étudie la politique ; »

et il en est venu à croire qu'il est désigné » dans ce livre comme le personnage extraor- ( 4i ) » dinaire destiné à renverser le géant qui » ébranle aujourd'hui tous les trônes de l'Eu- » rope 5 le nom qui le distingue parmi les » rois , est moins flatteur pour son oreille , » que celui qu'il accepta en s'affiliant aux » sociétés secrètes ; c'est ce dernier nom qui » paroît au bas de ses actes , et les armes de » son auguste famille ont fait place au bur- » lesque écusson des frères* x\ussi peu raisonw nable dans l'intérieur de sa maison que » dans ses conseils, il rejette aujourd'hui une » compagne irréprochable , par des raisons » que nos députés ont ordre d'expliquer de » vive voix à V. S. Et si elle n'arrête » point ce projet par un décret salutaire, » nous ne doutons point que bientôt quelque » choix inégal et bizarre ne vienne encore « justifier notre recours. Enfin, T. S. P., il » ne tient qu'à Y. S. de se convaincre , par » les preuves les plus incontestables , que la » nation étant irrévocablement aliénée de la » dynastie qui nous gouverne , cette famille, » proscrite par l'opinion universelle , doit » disparoître pour le salut public qui marche » avant tout. » Cependant , T. S. P. , a Dieu ne plaise » que nous voulions en appeler à notre propre )i jugement , et nous déterminer par nous- »' mêmes dans cette grande occasion ! Nous » savons que les rois n'ont point de juges » temporels , surtout parmi leurs sujets , et » que la majesté royale ne relève que de Dieu. » C'est donc à vous , T. S. P., c'est à vous, )> comme représentant de son fils sur la terre , » que nous adressons nos supplications, pour y que vous daigniez nous délier du serment » de fidélité qui nous attachoit à cette famille » royale qui nous gouverne , et transférer à )» une autre famille , des droits dont le pos- » sesseur actuel ne sauroit plus jouir que pour » son mallieur et pour le nôtre. .> Quelles seroient les suites de ce grand recours ? Le Pape promettroit avant tout , de prendre la chose en profonde considération , et de peser les griefs de la nation dans la balance de la plus scrupuleuse justice , ce qui eût suffi d'abord pour calmer les esprits; car l'homme est fait ainsi: c'est le déni de justice qui l'irrite ; c'est l'impossibilité de l'obtenir qui le désespère.

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