Du Pape (page 8)
Du moment où il est sûr d'être entendu par un tribunal légitime , il est tranquille. Le Pape enverroit ensuite sur les lieux un homme de sa confiance la plus intime , et fait pour traiter d'aussi grands intérêts. Cet envoyé s'interposeroit entre la nation et son souverain. Il montreroit à l'une la fausseté ou l'exagération visible de ses plaintes , le mérite incontestable du souverain , et les moyens d'éviter un immense scandale politique ; à l'autre les dangers de l'inflexibilité , la nécessité de traiter certains préjugés avec respect , l'inutilité surtout des appels au droit et à la justice , lorsqu'une fois l'aveugle force est déchaînée : il n'oublieroit rien enfin pour éviter les dernières extrémités. Mettons cependant la chose au pire , et supposons que le Souverain Pontife ait cru devoir délier les sujets du serment de fidélité; il empêcliera du moins toutes les mesures violentes. En sacrifiant le roi , il sauvera la majesté ; il ne négligera aucun des adoucissemens personnels que les circonstances permettent , mais surtout , et ceci mérite peut- être quelque légère attention , il tonneroit contre le projet de déposer une dynastie entière , même pour les crimes , et à plus forte raison pour les fautes d'une seule tête. Il enseigneroit aux peuples « çue ctst la famille « qui règne ; que le cas qui i^ient de se pré- » senter est tout semblable à celui dune » succession ordinaire , ouverte par la mort » ou la maladie ; et iljiniroit par lancer Vana3^ thème sur tout homme assez hardi pour » tnttlre en question les droits de la maison » régnante, » Voilà ce que le Pape auroit fait en supposant les lumières de notre siècle réunies au droit public du XII.^ Croit-on qu'il ne fût pas possible de faire plus mal ? Que nous sommes aveugles en général ! Et, s'il est permis de le dire , que les princes en particulier sont trompés par les apparences ! On leur parle vaguement des excès de Gré- goire VII et de la supériorité de nos temps modernes ; mais comment le siècle des ré- voltes a-t-il le droit de se moquer de ceux des dispenses ?
Le Pape ne délie plus du serment de fidélité , mais les peuples se délient euxmêmes ; ils se révoltent ; ils déplacent les princes ; ils les poignardent; ils les font monter sur l'échafaud. Ils font pire encore. — Oui ! ils font pire ; je ne me rétracte point, ils leur disent : Vous ne nous contenez plus , allezvous-en / Ils proclament hautement la souveraineté originelle des peuples et le droit qu'ils ont de se faire justice. Une fièvre constitutionnelle , on peut je crois s'exprimer ainsi , s'est emparée de toutes les têtes, et l'on ne sait encore ce qu'elle produira. Les esprits privés de tout centre commun et divergeant de la manière la plus alarmante ne s'accordent que dans un point , celui de limiter les souverainetés. Qu'est-ce donc que les souverains ont gagné à ces lumières tant vantées et toutes dirigées contre eux ? J'aime mieux le Pape. Il nous reste à voir s'il est vrai que la pré- tention à la puissance que nous examinons ait inondé l'Europe de sang et de fanatisme. %>\/fc«W»^ CHAPITRE XII. SUR LES PRÉTENDUES GUERRES PRODUITES PAR LE CHOC DES DEUX PUISSANCES. vj'est à l'année 1076, qu'il faut en fixer le commencement. Alors l'empereur Henri IV , cité à Rome pour cause de simonie , envoya des ambassadeurs que le Pape ne voulut point recevoir. L'empereur irrité assemble un concile à Worms 011 il fait déposer le Pape ; celui-ci , à son tour ( c'étoit le fameux Grégoire VII) , dé- pose l'empereur et déclare ses sujets déliés du serment de fidélité (1 ). Et malgré la soumission de Henri, Grégoire, qui s'étoit borné à l'absolution pure et simple, mande aux princes d'Allemagne d'élire un autre empereur s'ils (i) Risoluzione che quantunque non praticata da alcuno de' suoi predecessori purt fu creduta giusta e necessaria in questa congiunlura. (Muratori, Ann. d'Italia, tom. VI, in-4.'', p. 246.) Ajoutez ce qui est dit à la page précédente : Fin qui avea ilpontijice Gregorio usate tutle le manière più ej^caci^ ma insieme dolciper impedir la rottura. (Ibid. p. 246.) (il ) ne sont pas contens de Henri.
Ceux-ci appellent à l'empire Rodolphe de Souabe , et il en naît une guerre entre les deux concurrens. Bientôt Grégoire ordonne aux électeurs de tenir une nouvelle assemblée pour terminer leurs différends, et il excommunie tous ceux qui mettroient obstacle à cette assemblée. Les partisans de Henri déposèrent de nouveau le Pape au concile de Bresse en 1080 (i). Mais Rodolphe ayant été défait et tué dans la même année, les hostilités furent terminées. Si l'on demande par qui avoient été établis les électeurs. Voltaire est là pour répondre que les électeurs s étaient institués par euxmêmes , et que c'est ainsi que tous les ordres s'établissent , les lois et le temps faisant le reste (2) ; et il ajoutera avec la même raison, que les princes qui avoient le droit d'élire l'empereur, paroissent avoir eu aussi celui de le déposer (3). (i) On entend souvent demander si les Papes avoient droit de déposer les empereurs ; mais de savoir si les empereurs avoient droit de déposer les Papes ^ c'est une petite question dont on ne s'inquiète guère. (2) Voltaire, Essai sur les mœurs , etc. , tom. IV, chap. CXGV. (3) Ibid.Xom. III, chap. XLVI. Nul doute sur la vérité de cette propositioil. Il ne fciut point confondre les électeurs modernes, purs titulaires sans autorité, nommant pour la forme un prince, héréditaire dans le fait; il ne faut point, dis-je, les confondre avec les électeurs primitifs, véritables électeurs y dans toute la force du terme, qui avoient incontestablement le droit de demander à leur créature compte de sa conduite politique ? Comment peut -on imaginer d'ailleurs un prince allemand électif, commandant à l'Italie , sans être élu par l'Italie ? Pour moi , je ne me figure rien d'aussi monstrueux. Que si la force des circonstances avoit naturellement concentré tout ce droit sur la tête du Pape, en sa double qualité de premier prince italien et de chef de l'Eglise catholique , qu'y avoit-ii encore de plus convenable que cet état de choses? Le Pape, au reste, dans tout ce qu'on vient de voir, ne troubloit point le droit public de l'empire : il ordonnoit aux électeurs de délibérer et d'élire ; il leur ordonnoit de prendre les mesures convenables pour étouffer tous les différends.
C'est tout ce qu'il devoit faire. On a bientôt prononcé les mois faire et défaire les empereurs ; mais rien n'est moins exact , car le prince excommunié étoit bien le maître de se réconcilier. Que s'il s'obstinoit, c'étoit lui qui se défaisoit ; et si par hasard le Pape avoit agi injustement , il en résultoit seulement que , dans ce cas , il s'étoit servi injustement d'une autorité juste, malheur auquel toute autorité humaine est nécessairement exposée. Dans le cas où les électeurs ne savoient pas s'accorder et commettoient l'insigne folie de se donner deux empereurs , c'étoit se donner la guerre dans l'instant même ; et la guerre étant déclarée , que pouvoient encore faire les Papes? La neutralité étoit impossible, puisque le sacre étoit réputé indispensable , et qu'il étoit demandé ou par les deux concurrens ou par le nouvel élu. Les Papes dévoient donc se déclarer pour le parti où ils croyoient voir la justice. A l'époque dont il s'agit ici, une foule de princes et d'évêques (qui étoient aussi des princes) tant d'Allemagne que d'Italie , se déclarèrent contre Henri pour se délivrer enfin dun roi né seulement pour le malheur de ses sujets (i). (i) Passarono à liberar se stessi da un principe nato soîamente per rendere infelici i suoi sudditi. ( Muratori, ibid. p. a48- ) Toute l'histoire nous dit ce qu'étoit Henri comme prince; son fils et sa femme nous ont appris ce qu'il étoit dans son intérieur. Qu'on se représente la malheureuse Praxède arrachée de sa prison par les TOM. II. 4 ( 5o ) En l'année 1078, le Pape envoya des légats en Allemagne pour examiner sur les lieux de quel côlé se trouvoit le bon droit , et deux ans après il en envoya d'aulres encore pour mettre (in à la guerre, s'il était possible; mais il n'y eut pas moyen de calmer la tempête, et trois batailles sanglantes marquèrent cette année si mallieureuse pour l'Allemagne. C'est abuser étrangement des termes que d'appeler cela une guerre entre le sacerdoce et r empire. C'étoit un scbisme dans l'empire , une guerre entre deux princes rivaux, dont l'un étoit favorisé par l'approbation et quelquefois par la concurrence forcée du Souverain Pontife.
Une guerre est toujours censée se faire entre deux parties principales , qui poursuivent exclusivement le même objet. soios de la sage Mathilde , et conduite par le désespoir à coufesser au milieu d'un coDcile d'abominables horreurs. Jamais la Providence ne j:ermet au génie du mal de déchaîner un de ces animaux féroces sans leur opposer l'invincible génie de quelque grand homme ; et ce griind homme fut Grégoire Vil. Les écrivains de notre siècle sont d'un auire avis : ils ne cessent de nous parler diU fougueux ^ àe )l impitoyable Gx'égoire. Henri, au contiiiiie, jouit de toute leur faveur : c'est toujo irs le rnalhtureux ^ l'infortuné Henri! — Ils n'ont d'entrailles que pour le crime. ( 5i ) Tout ce qui se trouve emporté par le tourbillon ne répond de rien. Qui jamais s'est avisé de reprocher la guerre de la succession à la Hollande ou au Portugal? On connoît les querelles de Frédéric avec le Pape Adrien IV. Après la mort de cet excellent Pontife (i), arrivée en i iSg, l'empereur fit nommer un Antipape et le soutint de toutes ses forces avec une obstination qui dé- chira misérablement l'Eglise. 11 s'étoit permis de tenir un concile et de mander le Pape à Pavie,sans compliment, pour en faire ce qu'il auroit jugé à propos; et dans sa lettre il l'appeloit simplement Rolland, nom de maison du Pontife. Celui-ci se garda bien de se rendre à une invitation également dangereuse et indécente. Sur ce refus, quelques évêques séduits, payés ou effrayés par l'empereur , osèrent reconnoître Octavien (ou Victor) comme Pape légitime et déposer Alexandre III après l'avoir excommunié. Ce fut alors que le Pape poussé aux dernières extrémités excommunia luimême l'empereur et déclara ses sujets déliés (i) Lascib dopo di segran Iode di pietà , dipriidenza e di zelo , moite opère delta sua pia eprincipessa liberalità. (Murât. Auu. d'ital. tom. IV", p. 5o8 , A. iiSç).) du serment de fidélité (i). Ce schisme dura dix-sept ans, jusqu'à l'absolution dcFrédéiic , qui lui fut accordée dans l'entrevue si fameuse de Venise, en 1 1 77.
On sait ce que le Pape eut à souffrir durant ce long intervalle et de la violence de Frédé- ric et des manœuvres de l'Antipape. L'empereur poussa l'emportement au point de vouloir faire pendre les ambassadeurs du Pape, à Crème , où ils se présentèrent à lui. On ne sait même ce qu'il en seroit arrivé sans l'intervention des deux princes , Guelfe et Henri de Léon. Pendant ce temps, l'Italie étoit en feu; les factions la dévoroient. Gliaque ville étoit devenue un foyer d'opposition contre l'ambition insatiable des empereurs. Sans doute que (1) Telle est la vérité. Voulez-vous savoir ensuite ce qu'on a osé écrire en France ? ouvrez les Tablettes chronologiques de l'abbé Lenglet-Dufresnoy , vous y lirez, sur Tannée iiSg : Le Pape (Adrien IV) n'ayant pu porter les Milanais à se révolter contre l'empereur, excommunia ce prince. Et l'empereur fut excommunié l'année suivante 1 160 ila messe du jeudi-saint, parle successeur d'Adrien IV, ce dernier étant mort le i.^"" septembre nS^; et l'on a vu pourquoi Frédéric fut excommunié : mais voilà ce qu'on raconte, et malheureusement voilà ce qu'on croit. ces grands efforts ne furent pas assez purs pour nnériter le succès ; mais qui ne s'indigneroit contre l'insupportable ignorance qui ose les nommer récoltes F Qui ne déploreroit le sort de Milan ? Ce qu'il importe seulement d'observer ici , c'est que les Papes ne furent point la cause de ces guerres désastreuses; qu'ils en furent au contraire presque toujours les victimes, nommément dans cette occasion. Ils n'avoient pas même la puissance de faire la guerre, quand ils en auroient eu la volonté, puisque, indépendamment de l'immense infé- riorité de forces , leurs terres étoient presque toujours envahies, et que jamais ils n'étoient tranquillement maîtres chez eux, pas même à Rome où l'esprit républicain étoit aussi fort qu'ailleurs sans avoir les mêmes excuses. Alexandre III dont il s'agit ici, ne trouvant nulle part un lieu de sûreté en Italie , fut obligé enfin de se retirer en France , asile ordinaire des Papes persécutés (i).
Il a voit (i) Prese la risoluzione di passare nel regno di Francia , usato rifugio de ' Papi perseguitati ( Murât. ihid. lom. YI, pag. 549 ■> ^' 1661.) H est remarquable que dans Téclipse que la gloire française \ient de subir, les oppresseurs de la nation lui avoient précisément fait chaog^er de rôle ; ils allèrent cbercher le Pontife pour résisté a l'empereur et fait justice suivant sa conscience. Il n'avoit point allumé la guerre; il ne l'avoit point faite; il ne pou voit la faire; il en étoit la victime. Voilà donc encore une époque qui se soustrait tout entière à cette lutte sanglante du sacerdoce et de l'empire ( i ). En l'année 1198, nouveau schisme clans l'empire. Les électeurs s'étant divisés, les uns élurent Philippe de Souabe , et les autres , Othon de Saxe, ce qui amena une guerre de dix ans. Pendant ce temps , Innocent ITI qui s'étoit déclaré pour Othon , profita des circonstances pour se faire restituer la Romagne , l'exlerminer. Il est permis de croire que le supplice auquel la France est condamnée en ce momenl, est la peine, du crime qui fut commis en son nom Jamais elle ne reprendra sa place sans reprendre ses fonctions. (J'éciivois cette note au mois d'août îjiiy.) (0 Dans l'abrégé chronologique que je citois tout- à-l'heure , on lit, sur l'année 1 167 : L'empereur Frédéric défait plus de 12,000 Romains: et s'empare de Home : le Pape Alexandre est obligé de prendre la fuite. Qui ne croiroit que le Piipe faisoit la guerre à l'empereur , tandis que les Romains la faisoient malgré le Pape, qui ne pouvoit l'empêcher. Ancorche si opponesse à tal risoluzione il prudentissUno Papa Alessandro III. (Murât, ad Ann.tom.IV, p. ôyS.) Depuis trois siècles, l'histoire entière semble n'être qu'une grande conjuration contre la vérité. ( 5S ) le duché de Spoleite et le patrimoine de la comtesse Matliiide , que les empereurs avoient injustement inféodés à quelques petits princes. En tout cela , pas l'ombre de spiritualité ni de puissance ecclésiastique. Le Pape agissoit en bon prince , suivant les règles de la politique commune.
Absolument forcé de se décider , devoit-il donc protéger la postérité de Barberousse contre les prétentions non moins légitimes d'un prince appartenant à une maison qui avoit bien mérité du Saint Siège, et beaucoup souffert pour lui ? Devoit-il se laisser dépouiller tranquillement, de peur de faire du bruit ? En vérité , on condamne ces malheureux Pontifes à une singulière apathie! En I2IO, Othon IV, au mépris de toutes les lois de la prudence et contre la foi de ses propres sermens , usurpe les terres du Pape et celles du roi de Sicile, allié et vassal du Saint Siège. Le pape Innocent III l'excommi^nie et le prive de l'empire. On élit Frédéric. Il arrive ce qui arrivoit toujours ; les princes et les peuples se divisent. Othon continue contre Frédéric, empereur, la guerre commencée contre ce même Frédéric, roi de Sicile. Rien ne change, on se batloit, on se battit; mais tous les torts étoient du côté dOthon, dont l'injustice et l'ingratitude ne sauroient être ( 5G ) excusées. Il le reconnut lui-même lorsque , sur le point de mourir, en 1218, il demanda et obtint l'absolution avec de grands sentimens de piété et de repentance. Frédéric II, son successeur, s'étoit engagé, par serment et sous peine d excommunication y à porter ses armes dans la Palestine (i); mais au lieu de remplir ses engagemens, il ne pensoit qu'à grossir son trésor , aux dépens même de l'Eglise, pour opprimer la Lombardie. Enfin, il fut excommunié en I227 et 1228. Fré^ déric s'étoit enfin rendu en Terre-Sainte , et pendant ce temps , le Pape s'étoit emparé d'une partie de la Pouille (2); mais bientôt l'empereur reparut et reprit tout ce qui lui avoit été enlevé. Grégoire IX qui mettoit avec grande raison les croisades au premier rang des affaires politiques et religieuses , et qui étoit excessivement mécontent de l'empereur, à ca<ise de la trêve qu'il avoit faite avec le (1) Al chè egli si ohligh con solenne giuramento sotto pena délia scomunica. ( Murât, ibid. tom. VII , p. 175, A. 1223.) (2) Mais pour en investir Jean de Brienne , beaupère de ce même Frédéric; ce qui mérite d'être remarqué.
En général, l'esprit d'usurpation fut toujours étranger aux Papes : on ne l'a pas assez observé. Soudan , excommunia de nouveau ce prince. Réconcilié en i23o, il n'en continua pas moins la guerre, et la fit avec une cruauté inouïe. ( i ). 11 sévit surtout contre les prêtres et contre les églises d'une manière si horrible, que le Pape l'excommunia de nouveau. Il seroit inutile de rappeler l'accusation d'impiété et le fameux livre des trois Imposteurs : ce sont des choses connues universellement. On a accusé, je le sais, Grégoire IX de s'être laissé emporter par la colère, et d'avoir mis trop de précipitation dans sa conduite envers Fré- déric. Muratori a dit d'une manière, à Rome on a dit d'une autre ; cette discussion qui exigeroit beaucoup de temps et de peine , est étrangère à un ouvrage où il ne s'agit pas^du tout de savoir si les Papes n'ont jamais *eu de torts. Supposons, si l'on veut, que Gré- goire IX se soit montré trop inflexible, que dirons-nous d'Innocent 1\ (jui avoit été l'ami de Frédéric avant d'occuper le Saint Siège, et qui n'oublia rien pour rétablir la paix? II ne fut pas plus heureux que Grégoire; et il (i) On le vit, par exemple, au siège de Rome, faire fendre la tête en quati-e aux prisonniers de guerre , au leur brûler le front avec un fer taillé en croix. finit par clé[)oser solennellement Tempereur, diuis le concile général de Lyon, en 1245 (i). Le nouveau schisme de l'empire, qui eut lieu en 1207 , fut étranger au Pape, et ne produisit aucun événement relatif au Saint Siège. Il en faut dire autant de la déposition d'Adolphe de Nassau, en 1298, et de sa lutte avec Albert d'Aulriche. En i3i4, les électeurs commettent de nouveau l'énorme faute de se diviser; et tout de suite il en résulte une guerre de huit ans entre Louis de Bavière et fVédéric d'Autriche ; guerre de même entièrement étrangère au Saint Siège. A cette époque , les Papes avoient disparu de cette malheureuse Italie où les empereurs ne s'étoient pas montrés depuis soixante ans , et que les deux factions ensanglantoient d'une extrémité à Vautre, satis plus guère se soucier (i) Plusieurs écrivains ont remarqué que cette fameuse excommunication fut prononcée en présence j mais non avec Vapprobation du concile.
Celte différence est à peine sensible dès que le concile ne protesta pas ; et s'il ne protesta pas , c'est qu'il crut qu'il s'agissoit d'un point de droit public qui n'exlgeoit pas même de discussion. C'est ce qu'on n'observe pas assez. des intérêts des Papes , ni de ceux des empereurs (i). La guerre, entre Louis et Frédéric, produisit les deux batailles sanglantes d'Eslingen en i3i5 , et de Muldortf en i322. Le pape Jean XXII avoit cassé les vicaires de l'empire en iSiy, et mandé les deux concurrens pour discuter leurs droits. S'ils avoient obéi , on auroit évité au moins la bataille de Muldortl". Au reste , si les pré- tentions du Pape étoient exagérées, celles des empereurs ne l'étoient pas moins. jNous voyons Louis de Bavière traiter le Pape, dans une ordonnance du 23 avril i328, absolument comme un sujet impérial. // lui ordonna la résidence , lui défendit de s'éloigner de Rome pour plus de trois mois, et à plus de deux journées de chemin , sans la permission du clergé et du peuple romain. Que si le Pape résistait à trois sommations , il cessoit de l'être ipso facto. Louis termina par condamner à mort Jean XXII (2). Voilà ce que les empereurs vouloient faire (i) Maimbourg, Hisl. de la décacl. etc. A. i3o8. (2) Ibid. A. 1.328. ( 6o) des Papes ! et voilà ce que seroient aujourd'hui les Souverains Pontifes , si les premiers étoient demeurés maîtres. On connoît les tentatives de Louis de Bavière, faites à ditl'érentes reprises pour être réconcilié ; et il paroît môme que le Pape y auroit donné les mains sans l'opposition formelle des rois de France , de Naples , de Bohême et de Pologne (i). Mais l'empereur Louis se conduisit d'une manière si insupportable, qu'il fut nouvellement excommunié en i346. Son extravagante tyrannie fut portée, en Italie, au point de proposer la vente des états et des villes de ce pays , à ceux qui lui en oflfriroient un plus haut prix (2). (i) Il ne faut jamais perdre de vue cette grande et incontestable vérité historique, que tous les souverains regardaient le Pape comme leur supérieur^ même temporel , mais surtout comme le suzerain des empereurs électifs.
Les Papes étoient censés, dans l'opinion universelle, donner l'empire en couronnant l'empereur. Celui-ci recevoit d'eux le droit de se nommer un successeur. Les électeurs allemands recevoient de lui celui de nommer un roi des Teutons , qui étoit ainsi destiné à l'empire. L'empereur élu lui prêtoit serment, etc. Les prétentions des Papes ne sauroient donc paroître étranges qu'à ceux qui refusent absolument de se transporter dans ces temps reculés. (2) Maimb. Hist. de la décad. etc. A A. iSaS et 1S29. (G. ) L'époque célèbre de i349 "^'^ ^" ^ toutes les querelles. Charles IV plia en Allemagne et en Italie. Alors on se moqua de lui, parce que les esprits étoient accoutumés aux exagérations. Cependant, il régna fort bien en Allemagne , et l'Europe lui dut la bulle d'or qui fixa le droit public de l'empire. Dès-lors rien n'a changé , ce qui fait voir qu'il eut parfaitement raison , et que c'étoit là le point fixé par la Providence. Le coup-d'œil rapide jeté sur cette fameuse querelle, apprend ce qu'il faut croire de ces quatre siècles de sang et de fanatisme. Mais, pour donner au tableau tout le sombre nécessaire, et surtout pour jeter tout l'odieux sur les Papes , on emploie d'innocens artifices qu'il est utile de rapprocher. Le commencement de la grande querelle ne peut être fixé plus haut que l'année 1076 , et la fin ne peut être portée plus bas que l'époque de la bulle d'or, en 1349. Total 278. Mais comme les nombres ronds sont plus agréables , il est bon de dire quatre siècles , ou tout au moins près de quatre siècles. Et comme on se battit en Allemagne et en Italie pendant cette époque , il est entendu qu'on se bsA.i'\i pendant TOUTE cette époque. Et comme on se battit en Allemagne et en Italie ; et que ces deux états sont une partie considérable de l'Europe , il est entendu encore qu'on se bal lit datis toute l'Europe. C'est une pelite synecdoque qui ne sourtre pas la moindre dilHjcuilé. Et comme la querelle des investitures et les excommunications firent grand bruit pendant ces «pialre siècles, et purent donner lieu à quelques mouvemens militaires, il est prouvé de plus que toutes les guerres d'Europe, durant cette époque, n'eurent pas d'autre cause, et toujours par la faute des Papes.
En sorte que les Papes , pendant près de quatre siècles , ont inondé V Europe de sang et de fanatisme ( i ). L'habitude et le préjugé ont tant d'empire sur l'homme , que des écrivains , d'ailleurs très-sages, sont assez sujets, en traitant ce point d'histoire , à dire le pour et le contre sans s'en apercevoir. Maimbourg , par exemple , qu'on a trop (i) « Pendant quatre ou cinq siècles. » Lettres sur l'histoire. Paris , Nyon , i8o3 , loin. II , let. XXVllI, pag. 220. Note. « Pendant près de quatre siècles. » Ibid. lettre XLl , pag. 406. Je m'en tieus à la moyenne de quatre siècles. déprécié et qui me paroît , en général , assez sage et impartial clans son Histoire de la décadence de r empire, etc. , nous dit , en parlant de Grégoire VII : « S'il avoit pu s'aviser de faire » quelque bon concordat avec l'empereur, » semblable à ceux qu'on a faits depuis fort » utilement , il auroit épargné le sang de tant » de millions d'hommes qui périrent dans la » querelle des investitures (i)* " Rien n'égale la folie de ce passage. Certes, il est aisé de dire dans le XVII.^ siècle comment il auroit fallu faire un concordat dans le XI. e avec des princes sans modération , sans foi et sans humanité. Et que dire de ces tant de millions d'hommes sacrifiés à la querelle des investitures , qui ne dura que cinquante ans , et pour laquelle je ne crois pas qu'on ait versé une goutte de sang (2) ? (i) Maimbourg. A. io85. (2) La dispute commença avec Henri sur la simonie, l'empereur >oulant mettre les he'néfices ecclésiastiques à l'encan et faire de l'Eglise un fief relevant de sa couronne, et Grégoire Vil voulant le contraire. Quant aux investitures , on voit d'un côté la violence , et de l'autre une résistance pastorale plus ou moins malheureuse. Jamais le sang n'a coulé pour cet objet. ( G4 ) Mais si le préjugé iialional vient à sommeiller un insLuil chez le même auteur, la vérité lui échappera , et il nous dira sans détour , dans le même ouvrage : » 11 ne faut pas croire que les deux factions »
se fissent la guerre pour la reVgion Ce » n'étoienl que la haine et l'ambition qui les » animoient les uns contre les autres pour » s'entre-détruire (i). » Les lecteurs qui n'ont lu que les livres bleus , ne sauroient s'arracher de la tête le préjugé que les guerres de cette époque eurent lieu à cause des excommunications , et que sans les excommunications on ne se seroit pas battu. C'est la plus grande de toutes les erreurs. Je l'ai dit plus haut , on se baftoit avant , on se hattoit après. La paix n'est pas possible partout où la souveraineté n'est pas assurée. Or, elle ne l'étoit point alors. Nulle part elle ne duroit assez pour se faire respecter. L'empire même, étant électif, n'inspiroit point cette sorte de respect qui n'appartient qu'à l'hérédité. Les changemens , les usurpations , les vœux outrés , les projets vastes , dévoient être les idées à la mode , et (i) Mainibourg, Hist. de la clécad. A. iSiy. réellement ces idées régnoient dans tous les esprits. La vile et abominable politique de Machiavel est infectée de cet esprit de brigandage ; c'est la politique des coupe-gorges qui , dans le XV.e siècle encore , occupoit une foule de grandes tètes. Elle n'a guère qu'un problème. Comment un assassin pourra-t-il en prévenir un autre F II n'y avoit pas alors en Allemagne et en Italie un seul souverain qui se crût propriétaire sûr de ses états et qui ne convoitât ceux de son voisin. Pour comble de malheur, la souveraineté morcelée se livroit par lambeaux aux princes en état de l'acheter. Il n^ avoit pas de château qui ne recelât un brigand ou le fils d'un brigand. La haine étoit dans tous les cœurs, et la triste habitude des grands crimes avoit fait de l'Italie entière un théâtre d'horreurs. Deux grandes factions que les Papes n'avoient nullement créées divisoient surtout ces belles contrées. « Les Guelfes qui ne vouloient pas « reconnoître l'empire , se tenoient toujours » du côté des Papes contre les empereurs ( i). » Les Papes étoient donc nécessairement Guelfes , et les Guelfes étoient nécessairement (i)Maimbourg.
A. iSiy. TOM. II. (6G) ennemis tles antipapes que les empereurs ne cessoient d'opposer aux Papes. Il arrivoit donc nécessairement que ce parti étoit pris pour celui de l'orthodoxie ou du papisme ( s'il est permis d'employer dans son accej)tion simple un mot gâté parles sectaires j.Muratori meme^ quoique très-impérial , appelle souvent dans ses annales d'Italie , peut-être sans y faire attention , les Guelfes et les Gibelins , des noms de catholiques et de schismatiques (i) ; mais on le répète encore, que les Papes n'avoient point fait les Guelfes. Tout homme de bonne foi , versé dans l'histoire de ces temps malheureux , sait que, dans un tel état de choses , le repos étoit impossible. 11 n'y a rien de si injuste et rien à la fois de si déraisonnable que d'attribuer aux Papes des tempêtes politiques absolument inévitables , et dont ils atténuèrent, au contraire , assez souvent les effets, par l'ascendant de leur autorité. Il seroit bien difficile , pour ne pas dire impossible , d'assigner, dans l'histoire de ces temps malheureux , une seule guerre directement et exclusivement produite par une (i) Lia legge catlolica. — La parte cattolica. — JLa fazione de' schismatici , etc. , etc. ( Murât, ann. d'Italia, tom. VI , pag. 267 , 269, 317 , etc. ) excommunication. Ce mal venoit le plus souvent s'ajouter à un autre , lorsqu'au milieu d'une guerre allumée déjà par la politique , les Papes se croyoient par quelques raisons obligés de sévir. L'époque de Henri IV et celle de Frédéric II, sont les deux oîi l'on pourroit dire avec plus de fondement, que l'excommunication enfanta la guerre ; et cependant encore que de circonstances atténuantes tirées ou de l'mévitable force des circonstances , ou des plus insupportables provocations, ou de l'indispensable nécessité de défendre l'Eglise , ou des précautions dont ils s'environnoient pour diminuer le mal (i)î Qu'on retranche d'ailleurs (i) On voit, par exemple, que Grégoire VII ne se détermina contre Henri IV que lorsque le danger et les maux de l'Eglise lui parurent intolérable?.
On voit de plus qu'au lieu de le déclarer déchu, il se contenta de le soumettre au jugement des électeurs allemands , et de leur mander de nommer un avtre empereur s'ils le jugeaient à propos. En quoi , certes, il montroit de la modération , en partant des idées de ce siècle. Que si les électeurs venoient à se diviser et à produire une guerre , ce n'étoit point du tout ce que vouloit le Pape. On dira : Qui veut la cause , veut l'effet. Point du tout: si le premier moteur n'a pas le choix , et si l'eifet dé- pend d'un agent libre qui fait mal en pouvant faire de celte période que nous examinons , les temps où les Papes et les empereurs vécurent en bonne intelligence ; ceux où leurs querelles demeurèrent de simples querelles ; ceux où l'empire se trouvoit dépourvu de chefs da«s ces interrègnes qui ne furent ni courts , ni rares pendant cette époque ; ceux où les excommunications n'eurent aucune suite politique ; ceux où le schisme de l'empire n'ayant pri» soa origine que dans la volonté des électeurs sans aucune participation de la puissance spirituelle, les guerres lui demeuroient parfaitement étrangères : ceux enfin où n'ayant pu se dispenser de résister , les Papes ne répondoient plus de rien , nulle puissance ne devant ré- pondre des suites coupables d'un acte légitime ; et l'on verra à quoi se réduisent ces quatre siècles de sang et dejcinatisrne imperturbablement cités à la charge des Souverains Pontifes. bien. Je consens au surplus que tout ceci ne soit considéré que comme moyen d'atténuation. Je n'aime pas mieux les raisoouemens que les prétentions exagérées. VVV'VV«'VV«'t/VtVVV'VVtV«A/'VVtVVV/VV»'VV%VV%<'VV\'VV%l%'V\'VV%'VV\VVV CHAPITRE XIII. CONTINUATION DU MÊME SUJET. RÉFLEXIONS SUR CES GUERRES. \Jn déplairoit certainement aux Papes si l'on soutenoit que jamais ils n'ont eu le moindre tort. On ne leur doit que la vérité, et ils n'ont besoin que de la vérité. Mais si quelquefois il leur est arrivé de passer à l'égard des empereurs les bornes d'une modération parfaite , l'équité exige aussi qu'on tienne compte des torts et des violences sans exemple qu'on se permit à leur égard.
J'ai beaucoup entendu demander dans ma vie de quel droit les Papes déposoient les empereurs ? Il est aisé de ré- pondre : Du droit sur lequel repose toute autorité légitime , possession d'un côté , assentiment de l'autre. Mais en supposant que la réponse se trouvât plus difficile, il seroit permis au moins de rétorquer , et de demander de quel droit les empereurs se permettoient d'emprisonner , d! exiler , d outrager , de maltraiter, de déposer enfin les Souverains Pontifes ? Je ferai observer de plus, que les Papes qui ont régtié clans ces temps difliciles , les Gré- goire , les AtlrJen, les Innocent, les Célestin , etc., ayant tous été des hommes éminens en doctrine et en vertu, au point d'arracher à leurs ennemis même le témoignage du à leur caractère moral , il paroît bien juste que si , dans ce long et noble combat qu'ils ont soutenu pour la religion et Tordre social contre tous les vices couronnés , il se trouve quelques obscurités que l'histoire n'a pas parfaitement éclaircies , on leur fasse au moins l'honneur de présumer que s'ils étoient là pour se défendre , ils seroient en état de nous donner d'excellentes raisons de leur conduite. Mais dans notre siècle philosophique on a tenu une route toute opposée. Pour lui , les empereurs sont tout, et les Papes rien (i). Comment auroit-il pu haïr la religion sans haïr son auguste Chef? Plût à Dieu que les (0 Je veux dire les empereurs des temps passés , les empereurs païens , les empereurs persécuteux's , les empereurs ennemis de l'Eglise , qui veulent la dominer , l'asservir et l'écraser , etc. Cela s'entend. Quant aux empereurs et rois chrétiens , anciens et modernes , on sait comment la philosopliie les protège. Charlemague même a très-peu l'honneur de lui plaire. croyans fussent tous aussi persuadés que les infidèles de ce grand axiome : Que ï Eglise et le Pape , cest tout un (i). Ceux-ci ne s'y sont jamais trompés et n'ont cessé, en conséquence, de frapper sur cette base si embarrassante pour eux. Ils ont été malheureusement puissamment favorisés en France , c'est-à-dire en Europe, parlesparlemensetparles jansénistes, deux partis qui ne diftéroient guère que de nom , et à force d'attaques , de sophismes et de calomnies , tous les conjurés étoient parvenus à créer un préjugé fatal qui avoit déplacé le Pape dans l'opinion , du moins dans l'opinion d'une foule d'hommes aveugles ou aveuglés , et qui avoient fini par entraîner un assez grand nombre de caractères estimables.
Je ne lis pas sans une véritable frayeur le passage suivant des Lettres sur r histoire : « Louis-le-Débonnaire , détrôné par ses » enfans, est jugé, condamné, absous par une » assemblée d'évêques. De la ce pouvoir im- » politique que les évoques s'arrogent sur les » souverains ; DE LA ces excommunications » sacrilèges ou séditieuses j de la ces crimes » DE lèse-majesté fulminés à S. Pierf^e de (i) Saint François de Sales , sup. pag. 62. » Rome, où le successeur de S. Pierre délioit » les peuples du serment de fidélité, où le suc- >^ cesseur de celui qui a dit que son royaume )i 11 est pas de ce monde j distribuoit les sceptres » et les couronnes , où les ministres d'un » Dieu de paix provoquoient au meurtre des » nations entières (i), « Pour trouver , même dans les ouvrages protestans , un morceau écrit avec autant de colère , il faudroit peut-être remonter jusqu'à Luther. Je supposerai volontiers qu'il a été écrit avec toute la bonne foi possible ; mais si le préjugé parle comme la mauvaise foi, qu'importe au lecteur imprudent ou inattentif qui avale le poison ? Le terme de lèsemajesté est étrange, appliqué à une puissance souveraine qui en choque une autre. Est-ce que le Pape seroit par hasard au dessous d'un autre souverain ? Comme prince temporel , il est l'égal de tous les autres en dignité ; mais si l'on ajoute à ce titre celui de Che^ suprême du christianisme (2) , il n'a plus d'égal , et (i) Lettres sur l'histoire, tom. II, liv. XXXV, pag. :"6o. (2) C'est le titre remarquable que l'illustre Burke doxina au Pape, dans je ne sais quel ouvrage ou discours parlementaire qui n'est plus sous ma main. Il l'intérêt de l'Europe , je ne dis rien de trop , exige que tout le monde en soit bien persuadé. Supposons qu'un Pape ait excommunié quelque souverain , sans raison , il se sera rendu coupable à peu près comme Louis XIV le fut, lorsque, contre toutes les lois de la justice, de la décence et de la religion , il lit insulter le Pape Innocent XII (i) au milieu de Rome.
On donnera à la conduite de ce grand prince tous les noms qu'on voudra , excepté celui de lèse-majesté qui auroit pu convenir seulement au marquis de Lavardin , s'il avoit agi sans mandat (2). Les excommunications sacrilèges ne sont vouloit dire sans doute que le Pape est le chef des chrétiens même qui le renient. C'est uue grande Térité confessée par un grand personnage. (i) Bonus et pacîjicus Pontifex. ( Bossuet , Gall. orthod. § G. ) (2) Il entra à Rome à la tête de 800 hommes , eu conquérant , plutôt qu'eu ambas-sadeur venant au nom de son maître réclamer , au pied de la lettie , le droit de protéger le crime. Il eut pour sa cour l'attention délicate de communier publiquement dans su chapelle , après avoir été excommunié par le Pape. C'est de ce marquis de Lavardin que M.™*^ de Sévigné a fait le singulier éloge qu'on peut lire dans sa lettre du 16 octobre iGyS. pas moins amusantes, et n'exigent, ce me semble , après tout ce qui a été dit , aucune discussion. Je veux seulement citer à ce terrible ennemi des Papes une autorité que j'estime infiniment et qu'il ne pourra, j'espère, récuser tout-à-fait. c< Dans le temps des croisades la puissance » des Papes étoit grande ; leurs anathèmes , » leurs interdits étoient respectés, étoientre- « doutés. Celui qui aurait été peut-être par » inclination disposé à troubler les états d'un » soui^erain occupé dans une croisade , savoit » quil s exposait à une excommunication qui » pouvait lui faire perdre les siens. Cette idée » d'ailleurs étoit généralement répandue et » adoptée (i). » On pourroit, comme on voit, et je m'en chargerois volontiers, composer, sur ce texte seul, un livre très-sensé , intitulé: de l'utilité des sacrilèges. Mais pourquoi donc borner cette utilité au temps des croisades ? Une puissance réprimanten'est jamais jugée, si l'on ne fait entrer en considération tout le mal qu'elle empêche. C'est là le triomplie de l'autorité pontificale dans les temps dont nous parlons. Combien de crimes elle a empêchés , (0 Lettres sur l'iilst.
liv. XLVII , pag. 494et qu'est-ce que ne lui doit pas le monde ? Pour une lutte plus ou moins heureuse qui se montre dans l'histoire, combien de pensées fatales , combien de désirs terribles étouffés dans les cœurs des princes ! Combien de souverains auront dit dans le secret de leurs consciences : Non , il ne faut pas s'exposer ! L'autorité des Papes fut pendant plusieurs siècles la véritable force constituante en Europe. C'est elle qui a fait la monarchie européenne, merveille d'un ordre surnaturel qu'on admire froidement co-mme le soleil , parce qu'on le voit tous les jours. Je ne dis rien de la logique qui argumente de ces fameuses paroles , mon royaume nest pas de ce monde , pour établir que le Pape n'a jamais pu sans crime exercer aucune juridiction sur les souverains. C'est un lieu commun dont je trouverai peut-être l'occasion de parler ailleurs ; mais ce qu'on ne sauroit lire sans un sentiment profond de tristesse , c'est l'accusation intentée contre les Papes Savoir provoqué les nations au MEURTRE. Jl falloit au moins dire à la guerre; car il n'y a rien de plus essentiel que de donner à chaque chose le nom qui lui convient. Je savois bien que le soldat tue , mais j'ignorois qu'il fût meurtrier. On parle beaucoup de la guerre sans savoir qu'elle est nécessaire, et que c'est nous qui la rendons telle. Mais sans nous enfoncer dans cette question, il suffit de répéter que les Papes, comme princes temporels , ont autant de droit que les autres de faire la f^uerre , et que s'ils l'ont faite ( ce qui est incontestable ) et plus rarement, et plus justement, et plus humainement que les autres; c'est tout ce qu'on a droit d'exiger d'eux. Loin d'avoir provoqué a la guerre , ils l'ont au contraire empêchée de tout leur pouvoir ; toujours ils se sont prés€Lntés comme médiateurs , lorsque les circonstances le permettoient ; et , plus d'une fois, ils ont excommunié des princes ou les en ont menacés pour éviter des guerres. Quant aux excommunications, il n'est pas aisé de prouver , comme nous l'avons vu , qu'elles aient réellement produit des guerres.
D'ailleurs le droit étoit incontestable, et les abus purement humains ne doivent jamais être pris en considération. Si les hommes se sont servis quelquefois des excommunications comme d'un motif pour faire la guerre , alors même ils se battoient malgré les Papes , qui jamais n'ont voulu ni pu vouloir la guerre. Sans Igi puissance temporelle des Papes , le monde politique ne pouvoit aller ; et plus cette puissance aura d'action , moins il y aura de guerres , puisqu'elle est la seule dont Tintérêt visible ne demande que la paix. Quant aux guerres justes , saintes même et nécessaires , telles que les croisades , si les Papes les ont provoquées et soutenues de tout leur pouvoir, ils ont bien fait, et nous leur en devons d'immortelles actions de grâces. — Mais je n'écris pas sur les croisades. Et si les Souverains Pontifes avoient toujours agi comme médiateurs , croit-on qu'ils auroient eu au moins l'extrême bonheur d'obtenir l'approbation de notre siècle ? Nullement. Le Pape lui déplaît de toutes les manières et sous tous les rapports 5 et nous pouvons encore entendre le même juge (ij se plaindre de ce que les envoyés du Pape étoient appelés à ces grands (i) « Pendant long-tenops le centre politique de » l'Europe avoit été forcément établi à Rome. Il s'y » étoit trouvé transporté par des circonstances , des « considérations plus religieuses que politiques ; et il M avoit dû commencer à s'en éloigner à mesure que M l'on avoit appris à séparer la politique de la religion w ( beau chef-d'œuvre vraiment! ) et à éviter les maux •> que leur naélange avoit trop souvent produits. » ( Lettres sur l'hist. tom. IV, liv. XGVI , pag. 470. ) J'oserois croire , au contraii-e , que le titre de mé- diateur-né ( entre les princes chrétiens ) , accordé au Souveraiu Pontife , seroit de tous les titres le plus uatraités où l'on décidoit du sort des nations , et se féliciter de ce que cet abus n'auroit plus lieu. turel, le plus magnifique et le plus sacré. Je n'imagine rien de plus beau que ses envoyés , au milieu de tous ces grands congi es , demandant la paix sans avoir fait la guerre ; n'ayant à prononcer ni le mot Ôl acquisition , ni celui de restitution , par rapport au Père commun; et ne parlant que pour la justice, l'humanité et la religion.
Fiat ! Jîat ! VVVVV^'VV\'VV%'V»AVVVVVV'VV»V\/VVVV'VV»'»/»/»VV^'V*'»\/\^V'VVXV'V^'VV» CHAPITRE XIV. DE LA BULLE D'ALEXANDBE VI , INTER COETERA. Un siècle avant celui qui vit le fameux traité de Westphalie, un Pape , qui forme une triste exception à cette longue suite de vertus qui ont honoré le Saint Sicge , publia cette bulle célèbre qui partageoit entre les Espagnols et les Portugais les terres que le génie aventureux des découvertes avoit données ou pouvoit donner aux deux nations , dans les Indes et dans l'Amérique. Le doigt du Pontife traçoit une ligne sur le globe , et les deux nations consentoient à la prendre pour une limite sacrée que l'ambition respecteroit de part et d'autre. C'étoit sans doute un spectacle magnifique que celui des deux nations consentant à soumettre leurs dissensions actuelles , et même leurs dissensions possibles au jugement désintéressé du père commun de tous les fidèles , à mettre pour toujours l'arbitrage le plus imposant à la place des guerres interminables. (8o) C'éloit un grand J3onheuT pour l'humanité que la puissance pontificale eut encore assez de force pour obtenir ce grand consentement, et le noble arbitrage étoit si digne d'un véritable successeur de S. Pierre , que la bulle lîiter cœtera devroit appartenir à un autre Pontife, Ici du moins il semble que notre siècle même devroit applaudir; mais point du tout. Marmontel a décidé en propres termes, que de tous les crimes de Boi'gia, cette huile fut le plus grand (i). Cet inconcevable jugement ne doit pas surprendre de la part d'un élève de Voltaire; mais nous allons voir qu'un sé- nateur français ne s'est montré ni plus raisonnable , ni plus indulgent. Je rapporterai tout au long son jugement très-remarquable, surtout sous le point de vue astronomique. « Rome, dit -il, qui, depuis plusieurs » siècles , avoit prétendu donner des sceptres » et des royaumes sur son continent, ne vou- » lut plus donner à son pouvoir d'autres li- » mites que celles du monde. Véquateur » mêmeJÏLt soumis à la chimérique puissance « de ses concessions (2).
» (1) Voyez leslncas, tom. I,pag. 12. (2) Lettres sur l'hist. tom. III , lelt. LVII, pag. 167. (8i ) La ligne pacifique , tracée sur le globe par le Pontife romain, étant un méridien (i), et ces sortes de cercles ayant , comme tout le monde sait, la prétention invariable de courir d'un pôle à l'autre sans s'arrêter nulle part ; s'ils viennent à rencontrer l'équateur sur leur route , ce qui peut arriver aisément, ils le couperont certainement à angles droits , mais sans le moindre inconvénient ni pour l'Eglise , ni pour l'état. Il ne faut pas croire au reste qu'Alexandre VI se soit arrêté à l'équateur ou qu'il l'ait pris pour la limite du monde» Ce Pape , qui étoit bien ce qu'on appelle un m,auvais sujet , mais qui avoit beaucoup d'esprit et qui avoit lu son Sacro Bosco , n'étoit pas homme à s'y tromper. J'avoue encore ne pas comprendre pourquoi on Taccuseroit justement d'avoir attenté sur l'équateur même , pour s'être jeté comme arbitre entre deux princes dont les possessions étoient ou dévoient être coupées par ce grand cercle mêm.e. (0 Fabricando et construendo lineam à polo arctico ad polum antarcticum. ( Bulle Inter caetera d'Alexandre VI, 1493.) TOM. II. CHAPITRE XV. DE LA BULLE IN COENA DOMTNI. XL n'y a pas d'homme peut-être en Europe qui n'ait entendu parler de la bulle In cœnâ Domini ; mais combien d'hommes en Europe ont pris la peine de la lire? Je l'ignore. Ce qui me paroît certain , c'est qu'un homme très-sage a pu en parler de la manière la moins mesurée sans l'avoir lue. Elle est au nombre de tant de monumens honteux dont il nose citer les expressions (i)! Il ne tiendroit qu'à nous de croire qu'il s'agit ici de Jeanne-d Arc ou de VAloyse de Sigée, Comme on lit peu les in-folio dans notre siècle , à moins qu'ils ne traitent d'histoire naturelle , et qu'ils ne soient ornés de belles estampes enluminées, je crois que je ne ferai point une chose inutile en présentant ici à la masse des lecteurs la substance de celte fameuse buUe.Lorsque les enfans s'épouvantent (i) Lettres sur l'histoire, tora.
II, lettre XXXV, pag. 225. Note. de quelque objet lointain, agrandi et défiguré par leur imagination , pour réfuter une Bonne crédule qui leur dit : C'est un ogre , c'est un esprit , c'est un rei^enant , il faut les prendre doucement par la main, et les mener en chantant à l'objet même. Analyse de la bulle Jn cœnâ Domini. Le Pape excommunie Art, x,^"^ Tous les hérétiques (i). Art. 2.^ Tous les appelans au futur concile (2). (i) J'espère que sur ce point il n'y a pas de difficulté. (2) Quelque parti qu'on prenne sur la question des appels au futur concile , on ne sauroit blâ-.ner uu Pape f surtout un Pape du XiV.^ siècle , qui réprime sévèrement ces appels comme absolument subversifs de tout gouvernement ecclésiastique. S. Augustin disoit déjà de son temps à certains appelans : Kt qui êtes-vous donc^ vous autres ^pour remuer Vunii>ers ? Je ne doule pas que, parmi les partisans les plus décidés de ces sortes d'appels , plusieurs ne conviennent de bonne foi que , de la part des particuliers au moins , ils ne soient ce qu'on peut imaginer de plus auticatholique , de plus indécent , de plus inadmissible sous tous les rappoits. On pourroit imaginer telle supposition qui présenleroit des apparences plausibles; mais que di»'e Art. 3.*^ Tous les pirates courant la mer sans lettres de marque. Art. ^.^ Tout homme qui osera voler quelque chose dans un vaisseau naufragé (i). Art. 5.^ Tous ceux qui étahliront dans leurs terres de Jiouveaux impôts , ou se permettront d'augmenter les anciens , hors des cas portés par le droit , ou sans une permission expresse du Saint Siège (2). d'un misérable sectaire qu'un Pape, aux grands applaudissemens de l'Eglise, a solennellement condamné; et qui , du haut de son galetas , s'avise d'appeler au futur concile ? La souveraineté est comme la nature , elle ne fait rien en vain. Pourquoi un concile œcumé- nique , quand le pilori suffit ? (1) Peut-on imaginer un usage plus noble et plus touchant de la suprématie religieuse? (2) En prenant dans chaque état l'impôt ordinaire comme un établissement légal ^ le Pape décide qu'on ne pourra ni l'augmenter , ni eu établir de nouveaux , hors les cas prévus par la loi nationale , ou dans les cas imprévus et absolument extraordinaires , en vertu d'une dispense du Saint Siège.
— Il faut, je le dis à ma grande confusion , qu'à force d'avoir lu ces infamies, Je me sois fait un front qui ne rougit jamais; car je les transcris sans le moindre mouvement de honte, et même, en vérité, il me semble que j'y prends plaisir. Art. 6.* Les falsificateurs de lettres apostoliques. Art. y.* Les fournisseurs d'armes et munitions de guerre de toute espèce aux Turcs , aux Sarrasins et aux hérétiques. Art. 8.^ Ceux qui arrêtent les prowsions de bouche et autres quelconques qu'on porte à Rome pour l'usage du Pape. Art. 9.6 Ceux qui tuent , mutilent , dépouillent ou emprisonnent les personnes qui se rendent auprès du Pape ou qui en rei^iennent. Art. 10.® Ceux qui traiteraient de même les pèlerins que leur déi^otion conduit à Rome. Art. 1 1.® Ceux encore qui se rendraient coupables des mêmes violences envers les cardinaux 5 patriarches , archei^êques , éçêques et légats du Saint Siège (i ). (1) Les quatre articles précédens peignent le siècle qui les rendit nécessaires. Quel homme de nos jours imagineroit d'arrêter les provisions destinées au Pape ; d'attendre au passage , pour les dépouiller , les mutiler ou les tuer , des voyageurs qui se rendent auprès du Pape ; des pèlerins , des cardinaux, ou enfin des légats du Saint Siège , etc. ? Mais , encore une fois , les actes des souverains ne doivent jamais être jugés sans égai-d aux temps et a\x\ lieux auxquels ils se rapportent ; et ( 8C ) Art. 12/ Ceux gui frappent , spolient ou maltraitent quelquun a raison des causes qu'il poursuit en cour romaine (i). Art. I 3.^ Ceux qui ^ sous prétexte dune appellation friçole , transportent les causes du tribunal ecclésiastique au séculier. Art. i4.® Ceux qui portent les causes béné- Jiciales et de dunes aux cours laïques. Art. 1 5.^ Ceux qui amènent des ecclésiastiques dans ces tribunau x . Art. 16.^ Ceux qui dépouillent les prélats de leur juridiction légitime. Art. 17.® Ceux qui séquestrent les juridicquand les Papes seroient allés trop loin dans ces dififé- l'eotes dispositions , il faudroit dire : Ils allèrent trop loin , et ce seroit assez.
Jamais il ne pourroit être question d'exclamations oratoires , ni surtout de rougeur. (i) D'uii coté , on frappe ., on spolie^ on maltraite ceux qui vont plaider à Rome, et de l'autre on excommunie ceux, qui frappent , qui spolient ou qui maltraitent. Où est le tort ? et qui doit être blâmé ? Si tous les yeus. ne se fermoient pas volontairement , tous les yeux, verroient que , lorsqu'il y a des torts mutuels , le comble de l'iujuslice est de ne les voir que d'un côté; qu'il n'y a pas moyeu d'éviter ces combats , et que la fermentation qui trouble le vin , est un préliminaire indispensable de lu clarification. lions ou retenus appartenant légitimement au Pape. Art, 1 8.^ Ceux qui imposent sur V Eglise de noui^eaux tributs sans la permission du Saint Siège. Art. 1 g.^ Ceux qui agissent criminellement contre les prêtres dans les causes capitales , sans la permission du Saint Siège. Art. 2o.^ Ceux qui usurpent les pays , les terres de la souveraineté du Pape. Le reste est sans importance. La voilà donc cette fameuse bulle Jn cœnâ Domini ! Chacun est à même d'en juger; et je ne doute pas que tout lecteur équitable qui l'a entendu traiter de monument honteux dont on iiose citer les expressions , ne croie sans hésller que l'auteur de ce jugement n'a pas lu la bulle y et que c'est même la supposition la plus favorable qu'il soit possible de faire à l'égard d'un homme d'un aussi grand mérite. Plusieurs dispositions de la bulle appartiennent à une sagesse supérieure, et toutes ensemble auroient fait la police de l'Europe au XIV.^ siècle. Les deux derniers Papes , Clément XIV et Pie VI, ont cessé delà publier chaque aimée, suivant l'usage antique. Puisqu'ils l'ont fait, ils ont bien fait. Ils ont cru sans doute devoir accorder quelque chose aux idées du siècle ; mais je ne vois pas que l'Europe y ait rien gagné. Quoi qu'il en soit, il vaut la peine d'observer que nos hardis novateurs ont fait couler des torrens de sang pour obtenir , mais sans succès , des articles consacrés par la bulle il y a plus de trois siècles , et qu'il eût été souverainement dé- raisonnable d'attendre de la concession des souverains.
CHAPITRE XVI. DIGRESSION SUR LA JURIDICTION ECCLÉSIASTIQUE. LiES derniers articles de la bulle In cœnâ Domini roulent presque entièrement, comme on vient de le voir , sur la juridiction ecclésiastique. On a mille et mille fois accusé cette puissance d'avoir empiété sur l'autre , et d'attirer toutes les causes à elle par des sophismes appuyés sur le serment apposé aux contrats , etc. J'aurois parfaitement repoussé cette accusation , en observant que dans tous les pays et dans tous les gouvernemens imaginables , la direction des affaires appartient naturellement à la science ; que toute science est née dans les temples et sortie des temples ; que le mot de clergie étant devenu dans l'ancienne langue européenne synonyme de celui de science , il étoit tout à la fois juste et naturel que le clerc jugeât le laïque, c'est-à-dire que la science jugeât l'ignorance , jusqu'à ce que la diffusion des lumières rétablît l'équilibre ', que l'influence du clergé dans les affaires ( 9o) civiles et jîolitiqnes fut un grand bonheur pour riiumanité, remarqué par tous les écrivains instruits et sincères ; que ceux qui ne rendent pas justice au droit canonique ne l'ont jamais lu ; que ce code a donné une forme à nos ju^^emens , et corrigé ou aboli une foule de subtilités du droit romain qui ne nous convenoient plus, si jamais elles furent bonnes; que le droit canonique fut conservé en Allemagne , malgré tous les efforts de Luther par les docteurs protestans qui l'ont enseigné , loué et même commenté ; que dans le XIII,® siècle , il avoit été solennellement approuvé par un décret de la diète de l'empire , rendu sous Frédéric II; honneur que n'obtint jamais le droit romain (i), etc., etc. Mais je ne veux point user de tous mes avantages ; je n'insiste ici que sur l'injustice qui s'obstine à ne voir que les torts d'une puissance en fermant les yeux sur ceux de l'autre. On nous parle toujours des usurpations de la juridiction ecclésiastique: pour mon compte, je n'adopte point ce mot sans explication.
En e^iiï.^ jouir , prendre et s'emparer même , ne sont pas toujours des synonymes d'usurper, (i) Zalwein. Prmcip. jurls. eccl. tom. II,pag. 283 et seqq. Mais quand il y auroit eu réellement usurpation , y en a-t-il donc de plus évidente et de plus injuste que celle de la juridiction temporelle sur sa sœur , qu'elle appeloit si faussement son ennemie F Qu'on se rappelle , par exemple, l'honnête stratagème que les tribunaux français avoient employé pour dépouiller l'Eglise de sa plus incontestable juridiction. Il est bon que ce tour de passe-passe soit connu de ceux môme à qui les lois sont le plus inconnues. « Toute question oii il s'agit de dîmes ou » de bénéfices est de la juridiction ecclésias- >i tique.» — Sans doute, disoient les parlemens, <* le principe est incontestable,QC/^ivr^Z7 » PJ5:riT0JaE,c'est-à-dire s'il s'agit, par exem- « pie, de décider à qui appartient réellement un « bénéfice contesté; mais s'il s'agit du POSSES- » SOIRE, c'est- à-dire de la question de savoir « lequel des deux prétendans possède actuelie- » ment et doit être maintenu en attendant (jue « le droit réel soit approfondi , c'est nous qui « devons juger,attendu qu'il s'agil uniquement » d'un acte de haute-police , desliiié à prévenir » les querelles et les voies de fait (i). » (0 Ne partes ad arma veniant. Maxime de la jurisprudepce des temps où l'ou s'égorgeoit rcellemeut eu « Voilà donc qui est entendu, diroit le bon » sens ordinaire ; décidez vite sur la posses- » sion , afin qu'on puisse sans délai décider le » fond de la question. » — Oh ! vous ny en- » tendez rien, répondroient les magistrats: il » n'y a point de doute sur la juridiction de » l'Eglise, quant au pétltoire : mais nous avons 5) décidé que le pétiloire ne peut être jugé » avant \(i possessoire ; et que celui-ci étant » une fois décidé , il n'est plus permis d'exa- » miner l'autre (i)* '* Et c'est ainsi que l'Eglise a perdu une branche immense de sa juridiction. Or , je le de-^ mande à tout homme, à toute femme, à tout attendant la décision des juges.
Ce qu'il y a de remarquable , c'est que ce fut le droit canon qui mit en grand honneur celte théorie du possessoire pour éviter les crimes et les voies de faits , comme on peut le voir entr'autres daus le canon keintegrand^ , si fameux dans les tribunaux.. On a tourné depuis contre l'Eglise l'aime qu'elle avoit elle-même présentée aux tribunaux. Non hos quœsitum munus in usas. (i) « L'ordonnauce ( royale ) dit expressément que » pour le pétitoire on se pourvoira devant le juge ecclé- « siastique. » ( Fleury , Disc, sur les lib. de l'Eglise gall. dans ses Opusc. p. go. ) C'est ainsi que , pour étendre leur juridiction , les parlemens violoient la loi royale. Il y en a d'autres exemples. enfant de bon sens : a-t-on jamais imaginé une chicane plus honteuse , une usurpation plus révoltante ? L'Eglise gallicane , emmaillotée par les parlemens , conservoit-elle un seul mouvement libre ? Elle vantoit ses droits, ses privilèges, ses libertés ; et les magistrats , avec leurs cas royaux , leurs possessoires et leurs appels comme dahus , ne lui avoient laissé que le droit de faire le saint chrême et l'eau bénite. Je ne l'aurai jamais assez répété : je n'aime et je ne soutiens aucune exagération. Je ne prétends point ramener les usages et le droit public du XII. ^ siècle ; mais je n'aurai de même jamais assez répété qu'en confondant les temps, on confond les idées; que les magistrats français s'étoient rendus éminemment coupables en maintenant un véritable état de guerre entre le Saint Siège et la France qui répétoit à l'Europe ces maximes perverses ; et qu'il n'y a rien de si faux que le jour sous lequel on représentoit le clergé antique , en général, mais surtout les Souverains Pontifes , qui furent très-incontestablement les précepteurs des rois , les conservateurs de la science et les instituteurs de l'Europe. FIN DU SECOND LIVRE. DU PAPE. LIVRE TROISIÈME. DU PAPE DANS SON RAPPORT AVEC LA CIVILISATION ET LE BONHEUR DES PEUPLES. CHAPITRE PREMIER. MISSIONS. Jl OUR connoître les services rendus au inonde par les Souverains Pontifes, il faudroit copier le livre anglais du docteur Ryan , intitulé : Bienfaits dit christianisme ; car ces bienfaits sont ceux des Papes, le christianisnne n'ayant d'action extérieure que par eux.
Toutes les Eglises séparées du Pape se dirigent chez elles comme elles l'entendent; mais elles ne peuvent rien pour la propagation de la lumière évangélique. Par elles l'œuvre du christianisme n'avancera jamais. Justement stériles depuis leur divorce, elles ne reprendront leur fécondité primitive qu'en se réunissant à répoux. A qui appartient l'œuvre des missions? Au Pape et à ses ministres. Voyez cette fameuse Société biblique ^ foible et peut-être dangereuse émule de nos missions. Chaque année elle nous apprend combien elle a lancé dans le monde d'exemplaires de la Bible ; mais toujours elle oublie de nous dire combien elle y a enfanté de nouveaux chrétiens (i). Si l'on donnoit au Pape, pour être consacré aux dé- penses des missions, l'argent que cette société dépense en bibles , il auroit fait aujourd'hui plus de chrétiens que ces bibles n'ont de pages. Les Eglises séparées , et la première de toutes surtout, ont fait ditférens essais dans ce genre; mais tous ces prétendus ouvriers évangéliques, séparés du chef de l'Eglise, res- (i) Les maux, que peut causer cette société n'ont pas semblé douteux à l'Eglise anglicane, qui s'en est montrée plus d'une fois etirayée. Si l'on vient à recliercher quelle sorte de biens elle est destinée à produire dans les vues de la Providence , on trouve d'abord que celte entreprise peut être une préparation évangélique d'un genre tout nouveau et tout divin. tUe pourroit d'ailleurs contribuer puissamment à nous rendre l'Eglise anglicane , qui certainement n'échappera aux coups qu'on lui porte que par le principe universel. semblent à ces animaux que l'art instruit à marciier sur deux pieds et à contrefaire quelques attitudes humaines. Jusqu'à un certaiu point ils peuvent réussir; on les admire même à cause de la difficulté vaincue; cependant on s'aperçoit que tout est forcé , et qu'ils ne demandent qu'à retomber sur leurs quatre pieds. Quand de tels hommes n'auroient contre eux que leurs divisions, iln'enfaudroit pas davantage pour les frapper d'impuissance.
Anglicans y Luthériens , Moraines , Méthodistes , Baptistes^ Puritains , Quakers , etc., c'est à ce peuple que les infidèles ont affaire. Il est écrit : Comment entendront-ils , si on ne leur parle pas ? On peut dire avec autant de vérité : Comment les croira-t-on , s ils ne s entendent pas ? Un missionnaire anglais a bien senti l'anathème , et il s'est exprimé sur ce point avec une franchise , une délicatesse , une probité religieuse qui le montrent digne de la mission qui lui manquoit. « Le missionnaire , dit-il , doit être fort » éloigné d'une étroite bigoterie (i) et pos- (0 Ce mot de bigoterie qui, selon son acception naturelle dans la langue anglaise , donne l'idée du zèle aveugle , du préjugé et de la superstition , s'applique » séder un esprit vraiment catholique (i). » Ce n'est point le calvinisme, ce n'est point )' l'arminianisme; c'est le christianisme qu'il « doit enseigner. Son but n'est point de pro- » pager la hiérarchie anglicane , ni les prin- )» cipes des dissidens protestans ; son objet est » de servir Y Eglise universelle (2). — Je vou- » drois que le missionnaire fut bien persuadé » que le succès de son ministère ne repose » nullement sur les points de séparation , » mais sur ceux qui réunissent l'assentiment * de tous les hommes religieux (3). » aujourd'hui , sous la plume libérale des écrivains anglais , à tout homme qui prend la liberté de croire autrement que ces messieurs, et nous avons eu enfin le plaisir d'entendre les réviseurs d'Edimbourg accuser Bossuet de bigoterie. ( Edimb. rev. octobre i8o3 , n,** 5 pag. 21 5.) Bossuet bigot! l'univers n'en savoit rien. (i) Honnête homme! Il dit ce qu'il peut, et ses paroles sont remarquables. (2) Il pépète ici en anglais ce qu'il vient de dire en grec. Catholique ^ universel., qu'importe! on voit qu'il a besoin de Vunitë qui ne peut se trouver hors de Vunii'ersalilc. (3) Voyez Letters on missions adressed to the protestant ministers of the Brilish churches , by Melvil Home late chaplain of Sierra-Leone in Affrica, Bristol, 1794* TOM.