Vie écrite par elle-même (page 4)

Marguerite-Marie Alacoque · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — vieetoeuvres02alac (Vie et Œuvres de la Bse Marguerite-Marie Alacoque, éd. Gauthey, Paris : Poussielgue, 1876, t. II — djvu.txt) · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

RITE PAR ELLE-MÊME 3.7,3

Mais comme je ne cachais rien à ma Supérieure et maî- tresse , quoique souvent je ne comprenais pas ce que je leur < lisais, et comme elles m'eurent fait connaître que cela était des voies extraordinaires qui n'étaient pas propres aux filles de Sainte-Marie, cela m'affligea fort, et fut cause qu'il n'y a sortes de résistances que je n'aie [faites] pour me retirer de cette voie. Mais c'était en vain , car cet Esprit avait déjà pris un tel empire sur le mien, que je n'en pouvais plus jouir, non plus que de mes autres puissances intérieures, que je :itais toutes absorbées dans lui. Je faisais tous mes efforts pour m'appliquer à suivre la méthode d'oraison que l'on m'enseignait avec les autres pratiques ; mais rien ne de- meurait dans mon esprit. J'avais beau lire mes points d'orai- son : tout s'évanouissait, et je ne pouvais rien apprendre ni retenir que ce que mon divin Maître m'enseignait, ce qui m'a fait beaucoup souffrir. Car on détruisait autant que l'on pouvait toutes ses opérations en moi, et on m'ordonnait de le faire, et je combattais contre lui autant que je le pouvais, me retirer de sa puissance , laquelle rendait la mienne inutile.

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Et je me plaignais à lui : « Eh quoi ! lui disais-je, ô mon u souverain Maître ! pourquoi ne me laissez- [vous pas] dans «• la voie commune des filles de Sainte-Marie? M'avez-vous « amenée dans votre sainte maison pour me perdre? Donnez « ces grâces extraordinaires à ces âmes choisies qui y auront « plus de correspondance et vous glorifieront plus que moi, « qui ne vous fais que des résistances. Je ne veux rien que « votre amour et voire croix, et cela me suffit pour être une « bonne religieuse, qui est tout ce que je désire. » Et il me fut répondu : a Combattons, ma fille, j'en suis content, et « nous verrons lequel remportera la victoire, du Créateur « ou de sa créature, de la force ou de la faiblesse, du tout- « puissant ou de l'impuissance; mais celui qui sera vain- « queur le sera pour toujours. » Cela me jeta dans une extrême confusion, dans laquelle il [me] dit : « Apprends « que je ne me tiens point offensé de tous ces combats et « oppositions que tu me fais par obéissance, pour laquelle « j'ai donné ma vie; mais je te veux apprendre que je suis « le maître absolu de mes dons et de mes créatures, et que « rien ne pourra m'empêcher d'accomplir mes desseins. « C'est pourquoi, non -seulement je veux [que tu fasses ce] « que tes supérieures te diront, mais encore que tu ne fasses « rien de tout ce que je t'ordonnerai sans leur consentement. « Car j'aime l'obéissance , et sans elle on ne peut me plaire. » Cela plut à ma Supérieure, laquelle me fit abandonner à sa puissance , ce que je fis avec une grande joie et paix que je sentis d'abord dans mon âme, laquelle souffrait une cruelk tyrannie.

Il me demanda , après la sainte communion, de lui réité- rer le sacrifice que je lui avais déjà fait de ma liberté et de tout mon être; ce que je fis de tout mon cœur. « Pourvu , « lui dis-je , ô mon souverain Maître! que vous [ne] fassiez « jamais rien paraître en moi d'extraordinaire que ce qui « me pourra le plus causer d'humiliation et d'abjection

ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 3.78 i devant les créatures, el me détruire dans leur estime : car i lu;las! mon Dieu , je sens ma faiblesse, je crains de vous u trahir, et que vos dons ne soient pas en sûreté dans moi. » « — Ne crains rien, ma fille, me dit -il, j'y mettrai bon « [ordre], car je m'en rendrai le gardien moi-même et te ■ rendrai impuissante à me résister. — Eh quoi ! mon Dieu, « me laisserez-vous toujours vivre sans souffrir? » Il me fut d'abord montré une grande croix, dont je ne pouvais voir le bout, mais elle était toute couverte de fleurs : « Voilà le lit « de mes chastes épouses où je te ferai consommer les dé- « lices de mon amour : peu à peu ces fleurs tomberont, et [il] « ne te restera que les épines qu'elles cachent à cause de ta « faiblesse; mais elles te feront si vivement sentir leurs « piqûres que tu auras besoin de toute la force de mon « amour pour en supporter la douleur. » Ces paroles me réjouirent beaucoup, pensant qu'il n'y aurait jamais assez de souffrances, d'humiliations ni de mépris, pour désaltérer l'ardente soif que j'en avais, et que je ne pourrais jamais trouver de plus grande souffrance que celle que je sentais de ne pas assez souffrir, car son amour ne [me] laissait point de repos ni jour ni nuit. Mais ces douceurs m'affli- geaient. Je voulais la croix toute pure , et j'aurais voulu pour cela toujours voir mon corps accablé d'austérités ou de tra- vail , duquel je prenais autant que mes forces pouvaient porter, car je ne pouvais vivre un moment sans souffrance. Plus je souffrais, et plus je contentais cette sainteté d'amour qui [avait] allumé trois désirs dans mon cœur, qui me tourmentaient incessamment : l'un de souffrir, l'autre de l'aimer et communier, et le troisième de mourir pour m'unir à lui.

ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 3.78

Je ne me souciais plus ni du temps ni du lieu , depuis que mon Souverain m'accompagnait partout. Je me trouvais in- différente à toutes les dispositions que l'on pût faire de moi, étant bien sûre que s'étant ainsi donné à moi sans aucun

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[*] mérite de ma part, mais par sa pure bonté, et que, par conséquent, on ne me le pourrait pas ôter, cela me rendait contente partout. Ce que j'expérimentai lorsque l'on me fit faire la retraite de ma profession en gardant une ânesse avec son petit ânon dans le jardin, laquelle ne me donnait pas peu d'exercice, car on ne me permettait pas de l'attacher, et on voulait que je la retinsse dans un petit coin que l'on m'avait marqué, crainte qu'elle ne fît du mal'; et ils ne fai- saient que courir. Je n'avais point de repos jusqu'à V An- gélus du soir, que je venais souper : et puis je retournais pendant une partie de Matines dans [Y] 2 étable pour la faire manger. Je me trouvais si contente dans cette oc- cupation , que je ne me serais point souciée quand elle aurait duré toute ma vie; et mon Souverain m'y tenait une si fidèle compagnie, que toutes ces courses qu'il me fallait faire ne m'empêchaient point; car ce fut là que je reçus de si grandes grâces, que jamais je n'en avais expérimenté de semblables ; surtout ce qu'il me fit connaître sur le mys- tère de sa sainte mort et passion; mais c'est un abîme à écrire, et la longueur me fait tout supprimer. [Je dirai] 4 seulement que c'est ce qui m'a donné tant d'amour pour la croix , que je ne peux vivre un moment sans souffrir : mais souffrir en silence, sans consolation, soulagement ni com- passion ; et mourir avec ce Souverain de mon âme, accablée sous la croix de toutes sortes d'opprobres, d'humiliations, d'oublis et de mépris. Ce qui m'a duré toute ma vie, laquelle par sa miséricorde s'est toute passée dans [ces] sortes d'exer- cices, qui sont ceux du pur amour, qui a toujours pris soin de me fournir abondamment de ces sortes de mets si déli- cieux à son goût que jamais il ne dit : C'est assez.

Mon divin Maître me fit une fois cette leçon : « Apprends, » me dit- il, sur quelque faute que j'avais faite, « que je suis

i Mi^n. — 2 Son. — 3 Et. — 4 Mais.

RITE PAR ELLE-MÊME 377 i un Maître saint et qui enseigne la sainteté. Je suis pur, et « ne puis souffrir la moindre tache. C'est pourquoi il faut i que tu agisses en simplicité de cœur, avec une intention i droite et pure en ma présence. Car je ne peux souffrir le i moindre détour, et je te ferai connaître que l'excès de i mon amour m'a porté à me rendre ton Maître, pour t'en- o soigner et te façonner à ma mode et selon mes desseins; « que je ne peux supporter les âmes tièdes et lâches, et que o si je suis doux à supporter tes faiblesses, je ne serai pas ■ moins sévère et exact à corriger et punir tes infidélités. » qu'il m'a bien fait expérimenter toute ma vie. Car je puis dire qu'il ne me laissait pas passer la moindre faute où il y eut tant soit peu de volonté ou de négligence, sans qu'il m'en reprît et punît, quoique toujours dans sa miséri- corde et bonté infinie. Je confesse pourtant que rien ne m'était plus douloureux et terrible que de le voir tant soit peu fâché contre moi. Toutes les autres douleurs, corrections et morti- fications ne m'étaient rien en comparaison. C'est ce qui me faisait aller demander promptement pénitence de mes fautes, car il se contentait de celles que l'obéissance me donnait.

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Et ce qu'il reprenait [le plus] sévèrement était le man- quement de respect et d'attention devant le très-saint Sacre- mont, surtout dans le temps de l'office et de l'oraison, les uts de droiture et de pureté en ses intentions, la vaine curiosité. Et quoique ses [yeux] purs et clairvoyant dé- couvrent jusqu'aux moindres défauts de charité et d'humi- lité pour les reprendre sévèrement, néanmoins rien n'est comparable au manquement d'obéissance, soit aux supé- rieures, ou aux règles; et la moindre réplique avec témoi- gnage de répugnance aux supérieures lui est insupportable dans une âme religieuse. « Tu te trompes, me disait-il, en i pensant me pouvoir plaire par ces sortes d'actions et mor-

t Si.

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« tifications dont la propre volonté ayant fait élection, fait « plutôt plier celle des supérieures que d'en démordre. Oh! « sache que je rejette tout cela comme des fruits corrompus « par la propre volonté, laquelle m'est en horreur dans une « âme religieuse; et j'agréerais plus qu'elle prît toutes ses « petites commodités par obéissance, que de s'accabler d'aus- « térités et de jeûnes par sa propre volonté. » Et Lorsqu'il m'arrive de faire par mon choix et sans son ordre ou [celui] de ma Supérieure, de ces sortes de mortifications et pénitences, il ne me permet pas même de les lui offrir, et m'en corrige en m'en imposant la peine de même que pour mes autres manquements, tout chacun desquels trouve la sienne parti- culière dans le purgatoire, où il me purifie pour me rendre moins indigne de sa divine présence, communication et opé- ration; car il faisait tout en moi. Et [*] une fois ayant fini un Ave maris Stella de discipline que l'on m'avait donné, il me dit : « Voici ma part; » et comme je poursuivais : « Voilà celle du démon que tu fais maintenant; » ce qui me fit cesser bien vite. Et une autre fois, pour les âmes du purgatoire, du moment que j'en voulus faire [plus] que je n'avais permission, elles m'environnèrent en se plaignant [de] ce que je frappais sur elles. Gela me fit résoudre de mourir plutôt que d'outre-passer tant soit peu les limites de l'obéissance: [car] 2 après cela il m'en faisait faire la péni- tence. Mais je ne trouvais rien de difficile, parce qu'il tenait encore en ce temps-là toute la rigueur de mes peines et souffrances absorbée dans la douceur de son amour, laquelle je le suppliais souvent de retirer de moi, pour me laisser goûter avec plaisir les amertumes de ses angoisses, déré- lictions, agonies, opprobres et autres tourments; mais il me répondait que c'était à moi de me soumettre indifféremment à toutes ses différentes dispositions, et non point à lui donner

ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 379 des lois, u et je te ferai comprendre dans la suite que je suis ■ un sage et savant directeur, qui sais conduire les âmes -ans danger, lorsqu'elles s'abandonnent à moi en s'ou- « bliant d'elles-mêmes. »

ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 379

Une [fois] donc étant devant le saint Sacrement, me trou- \ant un peu plus de loisir, car les occupations que l'on me donnait ne m'en laissaient guère, [je] me [trouvai] » tout in- vestie de cette divine présence, mais si fortement, que je m'oubliai de moi-même et du lieu où j'étais, et je m'aban- donnai à ce divin Esprit, livrant mon [cœur] à la force de son amour. Il me fit reposer fort longtemps sur sa divine poitrine, où il me découvrit les merveilles de son amour, et les secrets inexplicables de son sacré Cœur, qu'il m'avait toujours tenus cachés, jusqu'alors qu'il me l'ouvrit pour la première fois, mais d'une manière si effective et sensible qu'il ne me laissa aucun lieu d'en douter, pour les effets que cette grâce produisit en moi, qui crains pourtant toujours de me tromper en tout ce que je dis se passer en moi. Et voici comme il me semble la chose s'être passée :

Il me dit : « Mon divin Cœur est si passionné d'amour pour les hommes, et pour toi en particulier, que ne pouvant plus « contenir en lui-même les flammes de son ardente charité, « il faut qu'il les répande par ton moyen, et qu'il se manifeste « à eux pour les enrichir de ses précieux trésors que je te « découvre, et qui contiennent les grâces sanctifiantes et « salutaires nécessaires pour les retirer de l'abîme de per- « dition; et je t'ai choisie comme un abîme d'indignité et u d'ignorance pour l'accomplissement de ce grand dessein, « afin que tout soit fait par moi. » Après il me demanda mon cœur, lequel je le suppliai de prendre, ce qu'il fit, et le mit dans le sien adorable, dans lequel il me le fît voir comme un petit atome qui se consommait dans cette ardente four-

i Trouvant.

360 VIE DE LA BIENHEUREUSE

ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 379 naise, d'où le retirant comme une flamme ardente en forme de cœur, il le remit dans le lieu où il l'avait pris, en me di- sant : « Voilà, ma bien -aimée, un précieux gage de mon « amour, qui renferme dans ton côté une petite étincelle de « ses plus vives flammes, pour te servir de cœur et te con- « sommer jusqu'au dernier moment, et dont l'ardeur ne « s'éteindra , ni ne pourra trouver de rafraîchissement que « quelque peu dans la saignée, dont je marquerai tellement « le sang de ma croix, qu'elle t'apportera plus d'humiliation « et de souffrance que de soulagement. C'est pourquoi je « veux que lu la demandes simplement, tant pour pratiquer « ce qui vous est ordonné [par la règle], que pour te donner « la consolation de répandre ton sang sur la croix des hu- « miliations. Et pour marque que la grande grâce que je te « viens de faire n'est point une imagination, et qu'elle est « le fondement de toutes celles que j'ai encore à te faire, « quoique j'aie refermé la plaie de ton côté, la douleur t'en « restera pour toujours, et si jusqu'à présent tu n'as pris que « le nom de mon esclave, je te donne celui de la disciple a bien -aimée de mon sacré Cœur. »

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Après une faveur si grande, et qui dura un si long espace de temps, pendant lequel je ne savais si j'étais au ciel ou en terre, [*] je demeurai plusieurs jours comme tout embrasée et enivrée, et tellement hors de moi que je ne pouvais en revenir pour dire une parole qu'avec violence, et [il] m'en fallait faire une si grande pour me récréer et pour manger, que je me trouvais au bout de mes forces pour surmonter ma peine. Ce qui me causait une extrême humiliation et je ne pouvais dormir, car cette plaie, dont la douleur m'est si précieuse, me cause de si vives ardeurs, qu'elle me consomme et me fait brûler toute vive. Et je me sentais une si grande plénitude de Dieu, que je ne pouvais m'exprimer à ma Supé-

Va RITE PAR ELLE-MÊME 381

ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 379 rieure comme je l'aurais souhaité et fail . quelque peine et contusion que cea grâces me lassent ressentir en les disant, pour ma grande indignité, laquelle m'aurait fait choisir mille fois plutôt de dire mes péchés à tout le monde; et ce m'eût été une grande consolation, si l'on m'avait permis de le faire et dédire tout haut ma confession générale au réfectoire, pour faire voir le grand fonds de corruption qui est en moi, afin que l'on ne m'attribuât rien des grâces que je recevais. Celle dont je viens de parler au sujet de ma douleur de m'était renouvelée les premiers vendredis du mois en cette manière : ce sacré Cœur m'était représenté comme un soleil brillant d'une éclatante lumière, dont les rayons tout ardents donnaient à plomb sur mon cœur, qui se sentait d'abord embrasé d'un feu si ardent, qu'il semblait m'aller réduire en cendres, et c'était particulièrement en ce temps-là que mon divin Maître m'enseignait ce qu'il voulait de moi, et me découvrait les secrets de cet aimable Cœur. Une fois, entre les autres, que le saint Sacrement était exposé, après m'être sentie retirée toute au dedans de moi-même par un recueillement extraordinaire de tous mes sens et puissances, Jésus -Christ, mon doux Maître, se présenta à moi, tout éclatant de gloire avec ses cinq plaies, brillantes comme cinq soleils, et de cette sacrée humanité sortaient des flammes de toutes parts, mais surtout de son adorable poitrine, qui res- semblait [à] une fournaise; et s'étant ouverte, me découvrit son tout aimant et tout aimable Cœur, qui était la vive source de ces flammes. Ce fut alors qu'il me découvrit les merveilles inexplicables de son pur [amour], et jusqu'à quel excès il l'avait porté, d'aimer les hommes, dont il ne recevait que des ingratitudes et méconnaissances. « Ce qui m'est beaucoup « plus sensible, me dit-il, que tout ce que j'ai souffert en ma ■ passion; d'autant que s'ils [me] rendaient quelque retour " d'amour j'estimerais peu tout ce que j'ai fait pour eux, et i voudrais, s'il se pouvait, en faire davantage ; mais ils n'ont

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« que des froideurs et du rebut pour tous mes empressements « à leur faire du bien. Mais, du moins, donne-moi ce plaisir « de suppléer à leur ingratitude autant que tu en pourras « être capable. » Et lui remontrant mon impuissance, il me répondit : « Tiens, voilà de quoi suppléer à tout ce qui te « manque. » Et en même temps ce divin Cœur s'étant ou- vert, il en sortit une flamme si ardente que je pensai en être consommée; car j'en fus toute pénétrée, et ne pouvais plus la soutenir, lorsque je lui demandai d'avoir pitié de ma fai- blesse. « Je serai ta force, me dit-il, ne crains rien, mais sois « attentive à ma voix et à ce que je te demande pour te dis- « poser à l'accomplissement de mes desseins. Premièrement, « tu me recevras dans le saint Sacrement autant que l'obéis- « sance te le voudra permettre, quelques mortifications et « humiliations qui t'en doivent arriver, lesquelles tu dois « recevoir comme des gages de mon amour. Tu commu- « nieras de plus tous les premiers vendredis de chaque mois ; « et toutes les nuits du jeudi au vendredi, je te ferai parti- ce ciper à cette mortelle tristesse que j'ai bien voulu sentir au « jardin des Olives ; laquelle tristesse te réduira, sans que « tu la puisses comprendre, à une espèce d'agonie plus rude « à supporter que la mort. Pour m'accompagner dans cette « humble prière que je présentai alors à mon Père parmi « toutes mes angoisses, tu te lèveras entre onze heures et « minuit, pour te prosterner pendant une heure avec moi, « la face contre terre, tant pour apaiser la divine colère, en « demandant miséricorde pour les pécheurs, que pour adou- « cir en quelque façon l'amertume que je sentais de l'aban- « don de mes apôtres, qui m'obligea à leur reprocher qu'ils «, n'avaient pu veiller une heure avec moi, et pendant cette « heure tu feras ce que je t'enseignerai. Mais, écoute, ma « fille, ne crois pas légèrement à tout esprit et ne t'y fie pas;

car Satan enrage de te décevoir; c'est pourquoi ne fais

ÉCRITE PAB ELLE-MÊME 383 tien sans l'approbation de ceux qui te conduisent, afin u qu'ayant l'autorité de l'obéissance, il ne te puisse tromper; ar il n'a point de pouvoir sur les obéissants. »

ÉCRITE PAB ELLE-MÊME 383

El pendant tout ce temps je ne me sentais pas, ni ne savais plus où j'en étais. Lorsqu'on me vint retirer de là, voyant que je ne pouvais répondre, ni même me soutenir qu'avec grande peine, l'on me mena à notre Mère; laquelle me trou- vant comme tout hors de moi-même, toute brûlante et trem- blante, je me jetai par terre à genoux, où elle me mortifia et humilia de toutes ses forces; ce qui me faisait un plaisir et me donnait une joie incroyable. Car je me sentais telle- ment criminelle et remplie de confusion, que, quelque ri- goureux traitement qu'on m'eût pu faire, il m'aurait semblé trop doux. Après lui avoir dit, quoiqu'avec une extrême confusion, ce qui s'était passé, elle se prit encore à m'humilier davantage, sans me rien accorder pour cette fois de tout ce que je croyais que Notre-Seigneur me demandait de faire, et ne traitant qu'avec mépris tout ce que je lui avais dit. Cela me consola beaucoup, et je me retirai avec une grande paix.

Et le feu qui me dévorait me jeta d'abord dans une grande lièvre continue; mais j'avais trop de plaisir à souffrir pour m'en plaindre, n'en parlant point jusqu'à ce que les forces me manquèrent. Le médecin connut qu'il y avait fort long- temps que je la portais ; et elle me dura encore plus de soixante accès. Jamais je n'ai tant senti de consolations; car tout mon corps souffrant d'extrêmes [douleurs], cela sou- lageait un peu l'ardente soif que j'avais de souffrir. Ce feu dévorant ne se nourrissait ni contentait que du bois de la croix, de toutes sortes de souffrances, mépris, humiliations et douleurs , et jamais je ne sentais de douleur qui pût égaler

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celle que j'avais de ne pas assez souffrir : l'on croyait que j'en mourrais.

Mais Notre-Seigneur me continuant toujours ses grâces, je reçus celle incomparable qu'il me sembla , pendant une défaillance qui m'avait pris, que les trois Personnes de l'ado- rable Trinité se présentèrent à moi, [et] ! firent sentir de grandes consolations à mon âme. Mais ne pouvant m'expli- quer [sur] - ce qui se passa alors [je n'en dirai rien], sinon qu'il me sembla que le Père éternel, me présentant une fort grosse croix tout hérissée d'épines, accompagnée de tous les autres instruments de la Passion, il me dit : « Tiens, ma « fille, je te fais le même présent qu'à mon Fils bien- aimé. « Et moi, me dit mon Seigneur Jésus- Christ, je t'y atta- a cherai comme j'y ai été attaché, et je t'y tiendrai fidèle « compagnie. » La troisième de ces adorables Personnes me dit : « Que lui qui n'était qu'amour, m'y consommerait en « me purifiant. » Mon âme demeura dans une paix et joie inconcevable, car l'impression qu'y firent ces divines Per- sonnes ne s'est jamais effacée. Elles me furent représentées sous la forme de trois jeunes hommes vêtus de blanc tout resplendissants de lumière, de même âge, grandeur et beauté. Je ne compris pas alors, comme je l'ai fait dans la suite, les grandes souffrances que cela me signifiait.

Et comme l'on m'ordonnait de demander la santé à Notre- Seigneur, je le faisais, mais avec crainte d'être exaucée. Mais l'on me dit que l'on connaîtrait bien si tout ce qui se passait en moi venait de l'Esprit de Dieu, par le rétablissement de ma santé; après quoi l'on me permettrait ce qu'il m'avait commandé , tant au sujet de la communion des premiers ven- dredis, que pour veiller l'heure qu'il souhaitait la nuit du jeudi au vendredi. Ayant représenté toutes ces choses à Notre-Seigneur par obéissance, je ne manquai pas de recou-

i Qui, — 2 De.

ÉCRIfE PAR ELLE-"MÊME 385

ÉCRITE PAB ELLE-MÊME 383 vror aussitôt la santé. Car la très -sainte Vierge, ma bonne Mère, m'ayanl gratifiée de sa présence, me fit de grandes caresses, et me dit après un assez long entretien : « Prends f courage, ma chère fille, dans la santé que je te donne de « la part de mon divin [Fils,] car [tu as] encore un long et « pénible chemina faire, toujours dessus la croix, percée de a clous et d'épines, et déchirée de fouets; mais ne crains « rien, je ne t'abandonnerai [pas] et te promets ma protec- « tion. b Promesse qu'elle m'a bien fait sentir depuis dans le grand besoin que j'en ai eu.

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Mon souverain Seigneur [continuait] ■ toujours à me gra- tifier de sa divine présence actuelle et sensible, comme je l'ai dit ci -dessus, m'ayant promis que ce serait pour tou- jours; et, en effet, il ne m'en privait pas pour aucune faute que je commisse. Mais comme sa sainteté ne peut souffrir la moindre tache, et qu'il me fait voir jusqu'à la plus petite im- perfection, [je] ne [pouvais]2 supporter la plus légère imper- fection où il y ait tant soit peu de volonté ou de négligence; et comme je suis si imparfaite et misérable que de com- mettre beaucoup de fautes, quoique involontaires, je confesse que ce m'est un tourment insupportable de paraître devant cette Sainteté, lorsque je me suis laissée aller à quelque infidélité ; et il n'y a sortes de supplices auxquels je ne me sa- crifiasse plutôt que de supporter la présence de ce Dieu saint, lorsque mon âme est tachée par quelque faute : il me serait mille fois plus [doux] de m'abîmer dans une fournaise ardente.

Et une fois m'étant laissée aller à quelque mouvement de vanité en parlant de moi-même, ô mon Dieu ! combien de larmes et de gémissements me causa cette faute! Car lorsque nous fûmes seul à seule, il me reprit en cette manière et d'un visage sévère : « Qu'as- tu, ô poudre et cendre, de quoi te « pouvoir glorifier, puisque tu n'as rien de toi que le néant

i Continuant. — 2 Pouvant.

t. il. — 25

386 VIE DE LA BIENHEUREUSE

« et la misère, que tu ne dois jamais perdre de vue, non « plus que sortir de l'abîme de ton néant? Et afin que la « grandeur de mes dons ne te fasse méconnaître et oublier « de ce que tu es, je t'en veux mettre le tableau devant les « yeux. » Et aussitôt me découvrant cet horrible tableau, [il me fit voir] * un raccourci de tout ce que je suis; ce qui me surprit si fort avec tant d'horreur de moi-même, que s'il ne m'avait soutenue j'en serais pâmée de douleur, ne pou- vant comprendre l'excès d'une si grande bonté et miséricorde, de ne m'avoir pas encore abîmée dans l'enfer et de me sup- porter, vu que je ne pouvais me supporter moi-même. C'était là le supplice dont il punissait en moi les moindres mouvements de vaine complaisance ; ce qui m'obligeait quel- quefois de lui dire : « 0 mon Dieu ! hélas! ou faites-moi « mourir, ou cachez -moi ce tableau, je ne peux vivre en « le voyant. » Car il imprimait en moi des peines insuppor- tables de haine et de vengeance contre moi-même ; et l'obéis- sance ne me permettant pas d'exécuter sur moi les rigueurs que cela me suggérait, je ne peux exprimer ce que je souf- frais. Et comme je savais que ce Souverain de mon âme se contentait de tout ce que l'obéissance m'ordonnait et qu'il prenait un singulier plaisir de me voir humiliée, cela me rendait très -fidèle à m'accuser de mes fautes pour en rece- voir pénitence, puisque, quelque rude qu'elle pût être, elle ne me semblait qu'un doux rafraîchissement auprès de celle qu'il m'imposait lui-même, qui voyait des défauts en ce qui me semblait le plus pur et parfait. C'est ce qu'il me donna à connaître un jour de Toussaint, qu'il me fut dit intelligible- ment :

Rien de souillé dans l'innocence;

Rien ne se perd dans la puissance ;

Rien ne passe en ce beau séjour;

Tout s'y consomme dans l'amour.

* Où était. — 2 Et comme.

ECRITE PAR ELLE-MÊME 387

L'explication qui me fut donnée de ces paroles m'a servi longtemps d'occupation. Rien de souillé dans l'innocence; c'est -à- dire qu'il ne fallait souffrir aucune tache dans mon âme ni dans mon cœur. Rien ne se perd dans la puissance; c'est-à-dire que je lui devais tout donner et abandonner, et qu'il élaif la puissance même; que l'on ne pouvait rien perdre en lui donnant tout. Pour les deux autres, elles s'en- tendaient du paradis , où rien ne passe , car tout y est éternel et s'y consomme dans l'amour; et comme il me fut montré en même temps un petit échantillon de cette gloire, ô Dieu ! dans quels transports de joie et désir cela ne [me] mit- il pas! [!] Gomme j'étais en retraite, je passai tout le jour dans ces plaisirs inexplicables, desquels il me semblait qu'il n'y avait plus rien à faire que d'aller promptement [en] jouir. Mais ces paroles qui me furent dites me firent bien connaître que j'étais bien loin de mon compte; les voici :

C'est en vain que ton cœur soupire , Pour y entrer comme tu crois ; Il ne faut pas qu'on y aspire, Que par le chemin de la croix.

Ensuite de quoi mettant [devant] moi tout ce que j'aurais à souffrir pendant tout le cours de ma vie, tout mon corps en frémit, quoique je ne le comprisse pas alors par cette peinture, comme j'ai fait depuis par les effets qui s'en sont ensuivis.

Et comme je me préparais à faire ma confession annuelle avec une grande anxiété pour trouver mes péchés , mon divin Maître [me dit :] « Pourquoi te tourmentes- tu? Fais « ce qui est en ton pouvoir, je suppléerai à ce qui manquera « au reste. Car je ne demande rien tant dans ce sacrement « qu'un cœur contrit et humilié, qui, d'une volonté sincère

» Et.

388 VIE DE LA BIENHEUREUSE

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