Vie écrite par elle-même (page 5)
ECRITE PAR ELLE-MÊME 387 (suite)
« de ne me plus déplaire, s'accuse sans déguisement; et « pour lors je pardonne sans retardement, et de là il s'ensuit « un parfait amendement. »
[»] Cet esprit souverain qui opérait et agissait en moi in- dépendamment de moi-même, avait pris un empire si absolu sur tout mon être spirituel et même corporel, qu'il n'était plus en mon pouvoir d'exciter en mon cœur aucun mouvement de joie ou de tristesse que comme il lui plaisait, non plus que d'occupation à mon esprit , qui n'en pouvait prendre d'autre que celle qu'il lui donnait. [Gela] - m'a toujours tenue dans une étrange crainte d'être trompée, quelque assurance que j'aie pu recevoir du contraire, tant de sa part que des per- sonnes qui me conduisaient, qui étaient mes supérieures; ne m'ayant jamais donné de directeur que pour examiner sa conduite sur moi, leur donnant toute liberté de l'approuver ou désapprouver. Et ma douleur était qu'au lieu de me re- tirer de la tromperie où je croyais d'être effectivement, ils m'y renfonçaient encore plus avant, tant mes confesseurs que les autres , en me disant de m'abandonner à la puissance de cet Esprit, et sans réserve m'y laisser conduire; et quand même il me rendrait un jouet du démon, comme je le pen- sais, il ne fallait pas laisser que de suivre ses mouvements.
Je fis donc ma confession annuelle, après laquelle il me semblait me voir et sentir dépouillée et revêtue en même temps d'une robe blanche, avec ces paroles : « Voici la robe « d'innocence dont je revêts ton àme, afin que tu ne vives « plus que de la vie d'un Homme- Dieu, c'est-à-dire que tu « vives comme ne vivant plus, mais me laisser vivre en toi. « Car je suis ta vie, et tu ne vivras plus qu'en moi et par « moi, qui veux que tu agisses comme n'agissant plus, [que « tu] me laisses agir et opérer en toi et pour toi, me remet- « tant le soin de tout. Tu ne dois plus avoir de volonté, [ou
ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 389 i tu dois être] 1 comme n'en ayant plus, en me laissant, u vouloir pour toi en tout et partout. »
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Une fois cet unique amour de mon âme se présenta à moi portant d'une main le tableau d'une vie la plus heureuse qu'on se la puisse figurer pour une âme religieuse, toute dans la paix, les consolations intérieures et extérieures, une santé parfaite jointe à l'applaudissement et estime des créatures, et autres choses plaisantes à la nature. De l'autre main il portait un autre tableau d'une vie toute pauvre et abjecte, toujours crucifiée par toutes sortes d'humiliations, mépris et contradictions; toujours souffrante au corps et en l'esprit. [En] - me présentant ces deux tableaux , il me [dit] : « Choisis ; « ma fille, celui qui t'agréera le plus, je te ferai les mêmes « grâces au choix de l'un comme de l'autre. » [Je] 3 me prosternai à ses pieds pour l'adorer, en lui disant : « 0 mon « Seigneur, je ne veux rien que vous et le choix que vous « ferez pour moi. » Et après m'avoir beaucoup pressée de choisir: « Vous m'êtes suffisant, ô mon Dieu! Faites pour « moi ce qui vous glorifiera le plus, sans nul égard à mes a intérêts ni satisfactions. Contentez-vous , et cela me suffît. » Alors il me dit qu'avec Madeleine j'avais choisi la meilleure part, qui ne me serait point ôlée, puisqu'il serait mon héri- tage pour toujours. Et me présentant ce tableau de cruci- fixion : « Voilà , me dit-il , ce que je t'ai choisi et qui m'agrée « le plus, tant pour l'accomplissement de mes desseins que a pour te rendre conforme à moi. L'autre est une vie de « jouissance, et non de mérites : c'est pour l'éternité. » J'ac- ceptai donc ce tableau de mort et de crucifixion en baisant la main qui me le présentait ; et quoique la nature en frémît , je l'embrassai de toute l'aifection dont mon cœur était ca- pable, et en le serrant sur ma poitrine je le sentis si forte- ment imprimé en moi, qu'il me semblait n'être plus qu'un composé de tout ce que j'y avais vu représenté.
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Et je me trouvai tellement changée de disposition, que je ne me connaissais pas. Mais je laissai le jugement de tout à ma Supérieure, à laquelle [je] ne pouvais rien celer ni rien omettre de tout ce qu'elle m'ordonnait , pourvu que cela me vînt immédiatement d'elle-même. [Car] • cet Esprit qui me possédait me faisait sentir des répugnances effroyables, lors- qu'elle m'ordonnait quelque chose et me voulait conduire par le conseil de quelques autres ; parce qu'il m'avait promis de lui donner toujours les lumières nécessaires pour me con- duire conformément à ses desseins.
Les plus grandes grâces que [je] recevais de sa bonté, c'était dans la sainte communion et la nuit, surtout celle du jeudi au vendredi que je recevais des faveurs inexplicables. Il m'avertit donc une fois que Satan avait demandé de m'éprouver dans le creuset des contradictions et humilia- tions, tentations et dérélictions, comme l'or dans la four- naise, et qu'il lui avait tout permis à la réserve de l'impu- reté ; qu'il ne voulait pas qu'il me donnât jamais aucune peine là-dessus, parce qu'il la haïssait si fort, qu'il ne lui avait jamais voulu permettre de m'en attaquer dans la moindre chose; mais pour toutes les autres tentations il me fallait être sur mes gardes , surtout celles d'orgueil , de déses- poir et de gourmandise, de laquelle j'avais plus d'horreur que de la mort. Mais il m'assura que je ne devais rien craindre, puisqu'il serait comme un fort imprenable au dedans de moi-même, qu'il combattrait pour moi et se ren- drait le prix de mes victoires, et qu'il m'environnerait de sa puissance afin que je ne succombasse; mais qu'il me fallait veiller continuellement sur tout l'extérieur, et qu'il se réser- vait le soin de l'intérieur. Je ne tardai guère ensuite d'en- tendre les menaces de mon persécuteur. Car s'étant présenté à moi en forme d'un More épouvantable, les yeux étincelanls
ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 391 comme doux charbons et me grinçant les dents contre, [ilj me dit : « Maudite que tu es, je t'attraperai, et si je te peux « une fois tenir en ma puissance, je te ferai bien sentir ce « que je sais faire, je te nuirai partout. » Et quoiqu'il mo fît plusieurs autres menaces, je n'appréhendais pourtant rien, tant je me sentais fortifiée au dedans de moi-même! Il me semblait même que je n'aurais pas craint toutes les fureurs de l'enfer, pour la grande force que je sentais au dedans de moi-même, [grâce à]* la vertu d'un petit crucifix auquel mon souverain Libérateur avait donné la force d'éloigner toutes ces fureurs infernales de moi. Je le portais toujours sur mon cœur, la nuit et le jour, et j'en ai reçu beaucoup de secours.
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L'on me mit à l'infirmerie. Dieu seul peut connaître ce que j'y ai eu à souffrir, tant de la part de mon naturel prompt et sensible, que de celle des créatures et du démon, lequel me faisait souvent tomber et rompre tout ce que je tenais entre les mains , et puis se moquait de moi , en me riant quel- quefois au nez : « Oh ! la lourde ! tu ne feras jamais rien qui « vaille; » ce qui jetait mon esprit dans une tristesse et abattement si grands, que je ne savais que faire. Car sou- vent il m'ùtait le pouvoir de le dire à notre Mère, parce que l'obéissance abattait et dissipait toutes [ses] forces. Une fois il me poussa du haut d'un escalier, tenant une pleine terrasse de feu, sans qu'il s'en répandît, et [je] me trouvai au bas, sans m'être fait aucun mal, bien que ceux qui me virent tomber crurent que je m'étais cassé les jambes ; mais je sentis mon fidèle gardien qui me soutint; car j'avais le bonheur de jouir souvent de sa présence, et d'être souvent reprise et corrigée par lui. Une fois, m'étant voulu mêler de parler d'un mariage d'une parente, il me fit voir cela si indigne d'une âme religieuse et m'en reprit si sévèrement, qu'il dit
I Qui avec. — 2 Où. — 2 Et.
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ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 391 que si je retournais à me mêler de ces sortes d'intrigues, il me cacherait sa face. Il ne pouvait souffrir la moindre immodestie ou manquement de respect en la présence de mon souverain Maître, devant lequel je le voyais prosterné contre terre, et [il] voulait que j'en fisse de même; ce que je faisais le plus souvent que je pouvais , et je ne trouvais point de posture plus douce à mes continuelles souffrances et de corps et d'esprit, parce qu'elle était la plus conforme à mon néant, lequel je ne perdais point de vue, m'y sentant tou- jours abîmée, soit que je fusse dans la souffrance ou dans la jouissance, dans laquelle je ne pouvais goûter aucun plaisir.
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Car cette sainteté d'amour me pressait si fort de souffrir pour lui rendre du retour, que je ne pouvais trouver de plus doux repos que de sentir mon corps accablé de souffrances, mon esprit dans toutes sortes de dérélictions, et tout mon être dans les humiliations , mépris et contradictions. [ Elles] 2 ne me manquaient pas, par la grâce de mon Dieu, qui ne pouvait me laisser un moment sans cela, ou au dedans de moi-même, ou au dehors. Et lorsque ce pain salutaire di- minuait, il m'en fallait chercher d'autre par la mortification ; et mon naturel sensible et orgueilleux m'en fournissait beau- coup de matière. [Mon souverain Maître]3 ne voulait pas que j'en laissasse perdre une occasion; et, lorsqu'il m'était arrivé de le' faire, pour la grande violence qu'il me fallait faire pour surmonter mes répugnances, il me le faisait bien payer au double. Et lorsqu'il voulait quelque chose de moi, il me pressait si vivement, qu'il m'était impossible d'y ré- sister; ce qui m'a fait beaucoup souffrir pour l'avoir souvent voulu faire. Il me prenait par tout ce qui était de plus opposé à mon naturel et contraire à mes irîclinations, à re- bours desquelles il voulait que je marchasse sans cesse.
i Qu\ — 2 Qui. — 3 h. _ 4 Et comme.
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;ais si fort don il lot le que la moindre saleté me faisait bondir le cœur. 11 me reprit si fortement là -dessus qu'une g . voulant nettoyer le vomissement d'une malade, je ne pus me défendre de le faire avec ma langue et le manger, en lui disant : « Si j'avais mille corps, mille amours, mille vies, je les immolerais pour vous être asservie. » [Dès] « lors je trouvai tant de délices dans cette action, que j'aurais voulu en rencontrer tous les jours de pareilles, pour ap- prendre à me vaincre et n'avoir que Dieu pour témoin. Mais sa bonté, à qui seule j'étais redevable de m'avoir donné la force de me surmonter, ne laissa pas de me témoigner le plaisir qu'il y avait pris. Car la nuit ensuite, si je ne me trompe, il me tint bien environ deux ou trois heures la bouche collée sur la plaie de son sacré Cœur. Et il me serait bien difiicile de pouvoir exprimer ce que je sentis alors, ni les effets que celte grâce produisit dans mon âme et dans mon cœur. Mais cela suffit pour faire connaître les grandes bontés et miséricordes de mon Dieu sur un sujet si misérable.
[-] Il ne voulait point diminuer ma sensibilité ni mes grandes répugnances, tant pour honorer celles qu'il avait bien voulu ressentir au jardin des Olives, que pour me fournir des matières de victoires et d'humiliations. Mais, hélas ! je ne suis pas fidèle et je tombe souvent : à quoi quel- quefois il semblait prendre plaisir, tant pour confondre mon orgueil, que pour m'élablir dans la défiance de moi-même; voyant que sans lui je ne pouvais que le mal et faire de con- tinuelles chutes sans m'en pouvoir relever. Alors ce sou- verain bien de mon âme venait à mon secours, et comme un bon Père me tendait les bras de son amour, en me disant : « Tu connais donc bien que tu ne peux rien sans moi : » ce qui me faisait fondre de reconnaissance envers son amoureuse bonté. 4 J'étais touchée jusqu'aux larmes de voir qu'il ne se
' Et. — 2 Mais. — a Et. — * Laquelle me faisait fondre en.
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ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 393 vengeait de mes péchés et continuelles infidélités que par des excès d'amour par lesquels il semblait combattre mes ingratitudes. [-] Il les exposait quelquefois devant mes yeux, avec la multitude de ses grâces, me mettant dans l'impuis- sance de lui parler que par mes larmes, souffrant alors plus que je ne peux dire. C'est ainsi que ce divin amour se jouait de son indigne esclave.
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Et une fois que j'avais fait quelque soulèvement de cœur en servant une malade qui avait la dyssenterie, il m'en re- prit si fortement, que je [me] vis contrainte, pour réparer cette faute... (La délicatesse du siècle ne saurait supporter le récit que Vobéissance fait écrire ici à notre Bienheureuse. Il faut que Notre- Seigneur intervienne lui-même pour l'arrêter dans V excès de sa mortification. C'est alors qu'elle continue .■) « 0 mon Seigneur ! je le fais pour vous plaire, et « pour gagner votre divin Cœur; j'espère que vous ne me « le refuserez pas. Mais vous, mon Seigneur, que n'avez- « vous pas fait pour vous gagner celui des hommes , et ce- ce pendant ils vous le refusent et vous en chassent bien « souvent. — Il est vrai, ma fille, que mon amour m'a fait « tout sacrifier pour eux, sans qu'ils me rendent du retour; « mais je veux que tu supplées , par les mérites de mon sacré « Cœur, à leur ingratitude. Je te le veux donner, mon Cœur. « Mais auparavant, il faut que tu te rendes sa victime d'im- « lation, pour [que], avec son entremise, tu détournes les « châtiments que la divine justice de mon Père armé de « colère veut excercer sur une communauté religieuse, [qu'il « va] reprendre et corriger en son juste courroux. » Et me la faisant voir à la même heure avec les défauts particuliers qui l'avaient irrité, et tout ce qu'il me fallait souffrir pour apaiser sa juste colère, ce fut alors que tout frémit en moi ; et [je] n'eus pas le courage de me sacrifier. Je dis que
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D'étant pas à moi. je no pouvais le faire sans le consentement de l'obéissance, [et] ' la crainte que j'avais qu'on ne me le fît taire, me fit négliger de le dire; mais il me poursuivait sans cesse et ne me donnait point de repos. Je me fondais en larmes, et me [vis] 2 enfin contrainte de le dire à ma Supé- rieure; laquelle voyant ma peine, me dit de me sacrifier à tout ce qu'il désirait de moi, sans réserve. Mais, mon Dieu, ce fut alors que ma peine se redoubla encore plus fort, car je n'avais point le courage de dire oui, et je résistais toujours.
Mais la veille de la Présentation, cette divine Justice me parut armée d'une manière si terrible que j'en demeurai tout hors de moi; et ne pouvant me défendre, il me fut dit comme à saint Paul : « Il t'est bien dur de regimber contre les traits de ma justice ! mais puisque tu m'as tant fait résis- tance pour éviter les humiliations qu'il te conviendra souffrir par ce sacrifice, je te les donnerai au double; car je ne te demandais qu'un sacrifice secret, et maintenant je le veux public et d'une manière et dans un temps hors de tout rai- sonnement humain , et accompagné de circonstances si humi- liantes, qu'elles te seront un sujet de confusion pour le reste de ta vie, et dans toi-même, et devant les créatures, pour te faire comprendre ce que c'est que de résister à Dieu. »
Hélas ! je le compris bien en effet, car jamais je ne me vis en tel état : en voici quelques petites choses, mais non pas tout. Après donc l'oraison du soir je ne pus sortir avec les autres, et je demeurai au chœur jusqu'au dernier coup du souper dans des pleurs et des gémissements continuels. Je m'en allai faire collation , car c'était la veille de la Pré- sentation ; et, m'étant traînée à vive force à la Communauté, je m'y trouvai si fortement pressée de faire ce sacrifice tout haut, en la manière que Dieu me faisait connaître le vouloir de moi , que je fus contrainte de sortir pour aller trouver ma
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Supérieure, qui était malade pour lors. Mais je confesse que j'étais tellement hors de moi, que je me voyais comme une personne qui aurait pieds et mains liés, et à qui il ne reste- rait plus rien de libre en l'intérieur et pour l'extérieur que les larmes que je versais en abondance, pensant qu'elles étaient la seule expression de ce que je souffrais ; car je me voyais comme la plus criminelle du monde, traînée à force de cordes au lieu de mon supplice. Je voyais cette sainteté de Dieu, armée des traits de sa juste colère, prête à les lancer pour m'abîmer, ce me semblait, dans cette gueule béante de l'enfer que je voyais ouverte, prête à m'engloutir. Je me sentais brûlée d'un feu dévorant qui me pénétrait jusqu'à la moelle des os, et tout mon corps [était] dans un tremblement étrange; et [je] ne pouvais dire autre chose, sinon : « Mon [Dieu], ayez pitié de moi selon la grandeur de « vos miséricordes. » Et tout le reste du temps, je gémissais sous le poids de ma douleur, sans pouvoir trouver le moyen de me rendre vers ma Supérieure que sur les huit heures, qu'une sœur m'ayant trouvée, me conduisit vers elle; et elle fut bien surprise de me voir en celte disposition, laquelle je ne pouvais pour lors exprimer; mais je croyais, par surcroît de peine, que l'on la connaissait en me voyant, ce qui n'était pas. Ma Supérieure, qui savait qu'il n'y avait que la seule obéissance qui eût tout pouvoir sur cet esprit qui me tenait en cet état, m'ordonna de lui dire ma peine ; et aussitôt je lui dis le sacrifice que Dieu voulait que je lui fisse de tout mon être, en présence de la Communauté, et le sujet pour quoi il me le demandait; lequel je n'exprimerai point, crainte de blesser la sainte charité et en même temps le Cœur de Jésus-Christ, dans lequel cette chère vertu prend sa naissance; c'est pour- quoi il ne veut point qu'on l'intéresse tant soit peu sous quel prétexte que ce puisse être. Enfin, ayant fait et dit ce que mon Souverain désirait de moi, on en parlait et jugeait di- versement; mais je laisse toutes ces circonstances à la misé-
!.« WTÉ PAR ELLE-MÊME 397 ricorde de mon Dieu. Et je puis assurer, ce me semble, que je n'avais jamais tant souffert, non pas même quand j'aurais pu rassembler toutes les souffrances que j'avais eues jus- qu*alors, et (outes celles que j'ai eues depuis; et quand toutes ensemble m'auraient été continuelles jusqu'à la mort, cela oe me semblerait pas comparable à ce que j'endurai cette nuit, de laquelle Noire-Seigneur voulut gratifier sa chélive esclave, pour honorer la nuit douloureuse de sa -ion, quoique ce n'en fût qu'un petit échantillon. L'on me traînait ' de lieu en lieu, avec des confusions effroyables.
!.« WTÉ PAR ELLE-MÊME 397
( lotte nuit s'etant donc passée dans les tourments que Dieu connaît et sans repos, jusqu'environ la sainte messe, il me semble que j'y entendis ces paroles : « Enfin la paix est « faite, et ma sainteté de justice est satisfaite par le sacrifice « que tu m'as fait, pour rendre hommage à celui que je (is « au moment de mon incarnation dans le sein de ma Mère; ■ le mérite duquel j'ai voulu joindre [au tien] et renouveler « par celui que tu m'as fait, afin de l'appliquer en faveur de « la charité, comme je te l'ai fait voir. C'est pourquoi tu ne « dois plus rien prétendre en tout ce que tu pourras faire et « souffrir, ni pour accroissement de mérite, pour satisfac- « tion de pénitence ou autrement, tout étant sacrifié à ma i disposition pour la charité. C'est pourquoi, à mon imita- « tion, tu agiras et souffriras en silence, sans autre intérêt « que la gloire de Dieu dans l'établissement du règne de mon « sacré Cœur dans celui des hommes, auxquels je le veux • manifester par ton moyen.
Mon Souverain [me] donna ces saints enseignements après
ir reçu; mais il ne me sortit point de mon état souffrant,
dans lequel je sentais une paix inaltérable dans l'acceptation
' La Bienheureuse s'est déjà servie de cette expression à la page préed- Aeote. Elle veut exprimer par là l'état d'épuisement où l'a réduite la sain- teté de ju.-.tice.
2 OÙ.
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!.« WTÉ PAR ELLE-MÊME 397 de tout ce que je souffrais, et qui m'était montré que je devais souffrir jusqu'au jour du jugement si c'était la volonté de mon Dieu, qui ne me fit plus paraître que comme un objet de contradiction, un égout de rebut, de mépris et d'hu- miliation, lesquels je voyais avec plaisir venir fondre sur moi de toutes parts, et sans recevoir aucune consolation du Ciel ni de la terre. Il semblait que tout conspirait à m'anéan- tir. J'étais continuellement interrogée, et le peu de réponse que l'on tirait de moi comme par force, ne laissait pas de servir d'instrument pour augmenter mon supplice. Je ne pouvais ni manger, ni parler, ni dormir; et tout mon repos et occupation n'était que de demeurer prosternée devant mon Dieu , dont la souveraine grandeur me tenait tout anéantie dans le plus profond abîme de mon néant, toujours pleurant et gémissant, pour lui demander miséricorde et détourner les traits de sa juste colère.
!.« WTÉ PAR ELLE-MÊME 397
[*■] L'emploi où j'étais pour lors fournissant de continuelles occupations à mon corps et à mon esprit, me causait un tourment insupportable; d'autant que, nonobstant toutes mes peines, mon souverain Maître ne me permettait pas d'en omettre la moindre, ni [de me] faire dispenser de rien, non plus que de tous les autres devoirs et* observances de mes règles, dans lesquels je sentais que la force de sa sou- veraine puissance me traînait comme une criminelle dans le lieu d'un nouveau supplice. Car j'en trouvais en tout lieu; et je me trouvais tellement engloutie et absorbée dans ma souffrance, que je ne me sentais plus d'esprit ni de vie que pour voir et sentir ce qui se passait de douloureux à mon égard. Mais tout cela ne me causait pas le moindre mouve- ment d'inquiétude ni de chagrin, bien que parmi toutes ces peines l'on me conduisait toujours par ce qui était le plus opposé à la nature immorlifiée et contraire à mes inclina-
* Et.
ECRITE PAU ELLE-MÊME 309 tiens. [»] L'on s'aperçut que je ne mangeais pas : l'on m'en fit des réprimandes, et ma Supérieure et mon confesseur, lesquels m'ordonnèrent de tout manger ce que l'on me don- nerait à table : obéissance qui me semblait bien au-dessus de mes forces ; mais celui qui ne m'en laissait pas manquer dans le besoin me donna celle de m'y soumettre et de la faire [sans] excuse ni réplique, bien que je me visse con- trainte d'aller rendre après le repas ce que j'avais pris de nourriture. Et comme cela dura fort longtemps, il me causa un si grand dévoiement d'estomac, avec beaucoup de dou- leur, que je ne pouvais plus rien garder du peu que je prenais, après que l'on eut trouvé bon de me changer [l'obéissance] que j'avais en celle de ne manger que selon que je le pour- rais. Et le manger, je l'avoue, m'a causé de rudes tourments depuis ce temps-là, allant au réfectoire comme à un lieu de supplice auquel le péché m'avait condamnée. Et quelque effort que je me sois fait pour manger indifféremment ce qui m'était présenté, je ne pouvais me défendre de prendre ce que je croyais le moindre, comme le plus conforme à ma pauvreté et mon néant, qui me représentaient continuelle- ment que le pain et l'eau étant suffisants, tout le reste était superflu.
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Et pour en revenir à cette disposition souffrante qui ne discontinuait point, et qui s'augmentait toujours par des surcroîts fort sensibles et humiliants, l'on crut que j'étais possédée ou obsédée, et on me jetait force eau bénite dessus avec des signes de croix, [et] 3 d'autres prières pour chasser le malin esprit. Mais celui dont je me sentais possédée, bien loin de s'enfuir, me serrait tant plus fort à lui, en me disant : « J'aime l'eau bénite, et je chéris si fort la croix, que je ne « peux m'empêcher de m'unir étroitement à ceux qui la ■ portent comme moi et pour l'amour de moi. » Ces paroles
« Et. — 2 Car. — 3 Avec.
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ECRITE PAU ELLE-MÊME 309 rallumèrent tellement en mon âme le désir de souffrir, que tout ce que je souffrais ne me semblait qu'une petite goutte d'eau, qui allumait plutôt la soif insatiable que je sentais, que de la désaltérer; quoiqu'il me semble pouvoir dire qu'il n'y avait aucune partie de mon être qui n'eût sa souffrance particulière, tant l'esprit que le corps; et cela sans compas- sion ni consolation , car le diable me livrait de furieux assauts, et mille fois j'aurais succombé si je n'avais senti une puissance extraordinaire qui me soutenait et combattait pour moi , parmi tout ce que je viens de dire. Enfin ma Supé- rieure ne sachant plus que faire de moi, me fît communier pour demander à Notre -Seigneur, par obéissance, de me remettre en ma première disposition. M'étant donc présentée à lui comme son hostie d'immolation, il me dit : « Oui, ma « fille, je viens à toi comme souverain sacrificateur, pour le a donner une nouvelle vigueur, afin de t'immoler à de nou- « veaux supplices. » Ce qu'il fît, et je [me] trouvai toute tel- lement changée, que. je me sentais comme une esclave à qui l'on vient de redonner la liberté. Mais cela ne dura guère, car l'on recommença à me dire que c'était le diable qui était l'auteur de tout ce qui se passait en moi , et qu'il me perdrait, si je n'y prenais garde, par ses ruses et illusions.
ECRITE PAU ELLE-MÊME 309
Ce fut ici un terrible coup pour moi, qui avais eu toute ma vie crainte d'être trompée et de tromper les autres, sans pourtant le vouloir. Ce qui me faisait beaucoup pleurer, car je ne pouvais en aucune façon me retirer de la puissance de cet Esprit souverain qui agissait en moi; et quelque effort que [je] pusse faire, je ne pouvais l'éloigner de moi, ni em- pêcher ses opérations. Car il s'était tellement emparé de toutes les puissances de mon âme, qu'il me semblait être dans un abîme d'où plus je faisais d'efforts pour sorlir, plus je m'y sentais enfoncée, quoique je me servisse de tous les moyens que l'on disait; mais c'était en vain. Et je combattais quel- quefois si fort que j'en restais tout épuisée de forces; mais
I CRITE PAR II LE-MÊME 401 mon Souverain se jouait île tout cela, et me rassurait si fort, qu'il dissipai', toutes mes craintes au premier abord, me disant : « Qu'as -tu à craindre entre les bras du Tout- i Puissant? Pourrait-il bien te laisser périr en t'abandon- u nant à tes ennemis, après [que je me suis] ' rendu ton h père, ton maître et ton gouverneur dès ta plus tendre « jeunesse, en le donnant de continuelles preuves de l'amou- « reuse tendresse de mon divin Cœur, dans lequel même
I CRITE PAR II LE-MÊME 401 j'ai établi ta demeure actuelle et éternelle? Pour plus « grande assurance, dis -moi quelle plus forte preuve lu a souhaites de mon amour, et je te la donnerai. Mais pour- « quoi combats -tu contre [moi], qui suis ton seul, vrai et « unique ami? » Ces reproches de ma défiance me jetèrent dans un si grand regret et confusion, que je me proposai dès lors de ne jamais rien contribuer aux épreuves que l'on ferait de l'Esprit qui me conduisait, me contentant d'accep- ter humblement et de bon cœur tout ce que l'on me voudrait faire.