Vie écrite par elle-même (page 6)

Marguerite-Marie Alacoque · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : archive.org — vieetoeuvres02alac (Vie et Œuvres de la Bse Marguerite-Marie Alacoque, éd. Gauthey, Paris : Poussielgue, 1876, t. II — djvu.txt) · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

I CRITE PAR II LE-MÊME 401

0 mon Seigneur et mon Dieu, qui seul connaissez la peine que je souffre en accomplissant cette obéissance, et la vio- lence qu'il me faut faire pour surmonter la répugnance et confusion que je sens en écrivant tout ceci , accordez-moi la grâce de mourir plutôt que d'y mettre aucune chose que ce qui vient de la vérité de votre Esprit, et qui vous donnera de la gloire, et à moi de la confusion. Et par miséricorde, ô mon souverain Bien! qu'il ne soit jamais vu de personne que de celui que vous voulez qui l'examine, afin que cet écrit ne m'empêche pas de demeurer ensevelie dans un éternel mépris et oubli des créatures. O mon [Dieu]! donnez celte consolation à votre pauvre chélive esclave. En môme temps, ma demande reçut cette réponse : « Aban- « donne tout à mon bon plaisir, et me laisse accomplir

i M'étre.

t. n. — 26

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a mes desseins sans te mêler de rien, car j'aurai soin de « tout. »

Je vais donc poursuivre par obéissance, ô mon Dieu! sans autre prétention que de vous contenter par cette espèce de martyre que je souffre en faisant cet écrit, dont chaque mot me semble un sacrifice; mais en puissiez -vous être glorifié éternellement! [Voici] ' comme il m'a manifesté sa volonté en cet écrit : c'est que comme je me suis toujours sentie portée à aimer mon souverain Seigneur pour l'amour de lui- même, ne voulant ni désirant que lui seul, je ne me suis jamais attachée à ses dons, pour grands qu'ils fussent à mon égard, et ne les prisais que parce qu'ils venaient de lui; et je n'y faisais que le moins de réflexion que je pouvais, tâ- chant de tout oublier pour ne me souvenir que de lui, hors duquel tout le reste ne m'est rien. Et quand donc il a fallu accomplir cette obéissance, je croyais m'être impossible de pouvoir parler de ces choses passées depuis tant de temps; mais il m'a bien fait voir le contraire. Car, pour me donner facilité , il me fait ressentir sur chaque article la même dispo- sition dont je parle. C'est ce qui me convainc qu'il le veut.

Parmi les peines et craintes que je souffrais, je sentais toujours mon cœur dans une paix inaltérable ; et l'on me fît parler à quelques personnes de doctrine, lesquelles, bien loin de me rassurer dans ma voie, augmentèrent encore plus mes peines, jusqu'à tant que Nbtre-Seigneur renvoya ici le père de la Colombière, auquel j'avais déjà parlé en mon com- mencement, que mon souverain Maître me promit quelque temps après m'être consacrée à lui, qu'il m'enverrait un sien serviteur, auquel il voulait que je manifestasse, selon l'intel- ligence qu'il m'en donnerait, tous les trésors et secrets de son sacré Cœur qu'il m'avait confiés, parce qu'il me l'en- voyait pour me rassurer dans sa voie, et pour lui départir de

t Mais.

ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 103 grandes grâces de son Bacré Cœur, qui les répandrait abon- damment dans nos entretiens.

ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 103

Et lorsque ce saint homme vint ici, comme il parlait à la Communauté, j'entendis intérieurement ces paroles : « Voilà u celui que je t'envoie. » Ce que je reconnus bientôt dans la première confession des quatre-temps ; car sans que nous nous fussions jamais vus ni parlé, il me retint fort long- temps, et me parlait comme s'il eût compris ce qui se passait en moi. Mais je ne lui voulus faire aucune ouverture de cœur pour cette fois; et comme il vit que je me voulais re- tirer crainte [d'incommoder] la Communauté, il me dit si j'agréais qu'il me vînt [voir] une autre fois, pour me parler dans ce môme lien. Mais mon naturel timide, qui craignait toutes ces communications, fît que je lui répondis que, n'étant pas à moi, je ferais tout ce que l'obéissance m'or- donnerait. Je me retirai après y avoir demeuré environ une heure et demie. [>] Peu de temps après il revint, et encore que je connaissais être la volonté de Dieu que je lui parlasse , je ne laissai pas de sentir des répugnances effroyables lors- qu'il fallut y aller : ce que je lui dis d'abord. Mais il me ré- pondit qu'il était bien aise de m'avoir donne occasion de l'aire un sacrifice à Dieu. Et alors, sans peine ni façon, je lui ouvris mon cœur et lui découvris le fond de mon âme, tant le mal que le bien. Sur quoi il me donna de très-grandes consolations, en m'assurant qu'il n'y avait rien à craindre en la conduite de cet Esprit, d'autant qu'il ne me retirait point de l'obéissance; que je devais suivre ses mouvements en lui abandonnant tout mon être, pour me sacrifier et im- moler selon son bon plaisir. Admirant la grande bonté de notre Dieu, de ne s'être point rebuté parmi tant de résistance, il m'apprit à estimer les dons de Dieu, et à recevoir avec pect et humilité les fréquentes communications et fami-

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ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 103 liers entretiens dont il me gratifiait, dont je devrais être dans de continuelles actions de grâces envers une si grande bonté. Et comme je lui eus fait entendre que ce Souverain de mon âme me poursuivait de si près, sans exception de temps ni de lieu , que je ne pouvais prier vocalement, à quoi je me faisais de si grandes violences, que j'en demeurais quelquefois la bouche ouverte sans pouvoir prononcer aucune parole, surtout en disant le rosaire, [*] il me dit de ne [le] plus faire, et que je me devais contenter de ce qui m'était d'obligation, y ajoutant le chapelet lorsque je le pourrais. Et lui ayant dit quelque chose des plus spéciales caresses et union d'amour que je recevais de ce Bien-Aimé de mon âme, et que je ne décris pas ici, il me dit que j'avais grand sujet en tout cela de m'humilier, et lui d'admirer les grandes mi- séricordes de Dieu à mon égard.

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Mais cette bonté infinie ne voulait pas que je reçusse aucune consolation, sans qu'elle me coûtât bien des humi- liations. Cette communication m'[en] attira en grand nombre, et [le Père] lui-même eut beaucoup à souffrir à cause de moi. Car Ton disait que je voulais [le] décevoir par mes illusions , et le tromper comme les autres; mais cela ne lui faisait nulle peine, et [il] ne laissait pas de me continuer [son secours] le peu de temps qu'il demeura en cette ville et toujours. Et je me suis cent fois étonnée comme il ne m'aban- donnait pas aussi bien que les autres; car la manière dont je traitais avec lui aurait rebuté tout autre, bien qu'il n'épar- gnât rien pour m'humilier et mortifier, ce qui me faisait un grand plaisir.

Une fois qu'il vint dire la sainte messe à notre église, Notre-Seigneur lui fit de très-grandes grâces et à moi aussi. Car lorsque je m'approchai pour le recevoir par la sainte communion, il me montra son sacré Cœur comme une ar-

i Ce qu'. — 2 Qui. — 3 Desquelles.

RITE PAR ELLE-MÊME 108 dente fournaise, el deux autres [cœurs] qui s'y allaient unir et abîmer, me disant : « C'est ainsi que mon pur amour unit S trois cœurs pour toujours. » Et après il me fît en- tendre que cette union était toute pour la gloire de son sacré Cœur, dont il voulait que je découvrisse [au Père] les trésors, afin qu'il en fit connaître et en publiât le prix et l'utilité; et que pour cela il voulait que nous fussions comme frère et sœur, également partages de biens spirituels. Et lui représentant là-dessus ma pauvreté et l'inégalité qu'il y avait entre un homme de si grande vertu et mérite et une pauvre chétive pécheresse comme moi, [*] il me dit : « Les ri- 0 chesses infinies de mon Cœur suppléeront et égaleront u tout. [Parle]3-lui seulement sans craindre. » Ce que je fis à notre premier entretien. Et la manière d'humilité et d'ac- tions de grâce avec laquelle il le reçut, avec plusieurs autres choses que je lui dis de la part de mon souverain Maître, en ce qui le concernait, me toucha [grandement] *, et me profila plus que tous les sermons que j'aurais pu entendre. Et comme je lui eus dit que Notrc-Seigneur ne me départait ces grâces qu'afin qu'il fût glorifié dans les âmes auxquelles je les distribuerais, selon qu'il me ferait connaître le désirer, soit de parole ou d'écrit, sans me mettre en peine de ce que je dirais ou écrirais, parce qu'il y attacherait l'onction de sa grâce, pour produire l'effet qu'il en prétendait dans ceux qui le recevraient bien , et que je souffrais beaucoup dans la résistance que je faisais d'écrire et donner certains billets à des personnes dont il me revenait de grandes humiliations, il m'ordonna que quelque peine et humiliation que j'en dusse souffrir, il ne fallait jamais désister de suivre les saints mouvements de cet Esprit, disant simplement ce qu'il m'inspirait; [et] 5 lorsque j'aurais écrit, il fallait présenter à ma Supérieure le billet, et puis en faire ce qu'elle m'ordon-

406 VIE DE LA BIENHEUREUSE

RITE PAR ELLE-MÊME 108 nerait : ce que je faisais. Mais cela m'a bien attiré des abjec- tions de la part des créatures. Il me commanda aussi d'écrire ce qui se passait en moi, à quoi je sentais une répugnance mortelle. Car j'écrivais pour obéir, et puis je le brûlais, croyant que j'avais suffisamment satisfait à l'obéissance. Mais j'en souffrais beaucoup, et on me donna scrupule et défense de le plus faire.

RITE PAR ELLE-MÊME 108

Une fois mon souverain Sacrificateur me demanda de faire en sa faveur un testament par écrit, ou donation entière et sans réserve, comme je la lui avais déjà faite de bouche, de tout ce que je pourrais faire et souffrir, et de toutes les prières et biens spirituels que l'on ferait pour moi , soit pendant ma vie et après ma mort, f1] [II] me fît demander à ma Supérieure si elle voulait servir de notaire en cet acte, qu'il se chargeait de la payer solidement, et que si elle refusait je m'adressasse à son serviteur le père de la Colom- bière. Mais ma Supérieure le voulut faire; et l'ayant pré- senté à cet unique amour de mon âme, il m'en témoigna un grand agrément, et me dit que c'était qu'il en voulait dis- poser selon ses desseins, et en faveur de qui il lui plairait; mais que puisque son amour m'avait dépouillée de tout, il ne voulait plus que j'eusse d'autres richesses que celles de son sacré Cœur. Il [m'en] fit une donation à l'heure même, me la faisant écrire de mon sang, selon qu'il la dictait, et puis je la signai sur mon cœur avec un canif, [à l'aide] duquel j'y écrivis son sacré nom de Jésus. Après quoi il me dit qu'il prendrait soin de récompenser au centuple tous les biens que l'on me ferait, comme faits pour lui-même, puisque je n'avais plus rien à y prétendre; et que, pour celle qui avait dressé ce testament en sa faveur, il lui voulait donner la même récompense qu'à sainte Claire de Montefalco, et que pour cela [il] ajouterait à ses actions les mérites infinis

ECRITE PAR ELLE-MÊME 407 des siennes, et par L'amour de son sacré Cœur il lui ferait mériter la même couronne. Ce qui me donna une grande consolation, parce que je l'aimais beaucoup à cause qu'elle nourrissait mon àme abondamment du pain délicieux de la mortification et humiliation qui était si agréable au goût de [mon] souverain Maître, que, pour lui donner ce plaisir, j'aurais voulu que tout le monde s'en fût mêlé. Aussi mon Dieu me faisait-il celte grâce que jamais il ne [me] manquait, ma vie s'ctant toute passée parmi les souffrances du corps, par mes fréquentes maladies et continuelles infirmités. En outre mon esprit souffrait par des dérélictions, délaisse- ments, et de voir offenser Dieu, lequel par sa bonté me sou- tenait toujours, soit parmi les persécutions, contradictions et humiliations que je recevais de la part des créatures, soit dans les tentations de la part du démon, lequel m'a beau- coup tourmentée et persécutée; et aussi de la part de moi- môme qui ai été le plus cruel ennemi que j'aie eu à combattre, et le plus difficile à vaincre. Car parmi tout ce que je viens de dire on ne laissait pas de me donner de l'occupation et du travail extérieur [autant] 2 que j'en pouvais porter; [et] ce qui ne m'était pas une petite peine dans celle que je souffrais, [c'était] de croire que j'étais en horreur à toutes les créatures, et qu'elles avaient grande peine à me supporter, en ayant beaucoup à me souffrir moi-même. Tout cela me donnait une continuelle peine en conversant avec le prochain, et [je] n'avais d'autre recours ni remède que l'amour à mon abjec- tion, où je me tenais abîmée avec grand sujet, car tout me retournait en humiliation, même les moindres actions. L'on ne me regardait que comme une visionnaire, entêtée de ses illusions et imaginations; et, parmi tout cela, il ne m'était pas permis de chercher le moindre soulagement ni consola- tion dans mes peines; car mon divin Maître me le défendait.

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ECRITE PAR ELLE-MÊME 407

Il voulait que je souffrisse tout en silence, m'ayant fait prendre cette devise :

Je veux tout souffrir sans me plaindre,

Puisque mon pur amour m'empêche de rien craindre.

Il voulait que j'attendisse tout de lui ; et s'il arrivait que je me voulusse procurer quelque consolation, il ne me faisait rencontrer que de la désolation et de nouveaux tourments pour tout soulagement : ce que j'ai toujours regardé comme une des plus grandes grâces que mon Dieu m'ait faites, avec celle de ne me pas ôter ce précieux trésor de la croix , nonob- stant le mauvais usage que j'en ai toujours fait, qui me rendait si indigne d'un si grand bien, pour lequel je me serais voulu fondre d'amour, de reconnaissance et d'action de grâce envers mon libérateur. Celait dans ces sentiments et parmi les délices de la croix que je disais : « Que rendrai -je au « Seigneur pour les grands biens qu'il m'a faits? 0 mon « Dieu! que vos bontés sont grandes à mon égard de vouloir « bien me faire manger à la table des saints, et des mômes « viandes dont vous les avez subslantés : me nourrissant « avec abondance des mets délicieux de vos favoris et plus « fidèles amis, moi qui ne suis qu'une indigne et misérable « pécheresse. »

Aussi savez-vous bien que sans le saint Sacrement et la croix, je ne pourrais pas vivre et supporter la longueur de mon exil, dans cette vallée de larmes où je ne souhaitais jamais la diminution de mes souffrances. Car, plus mon corps en était accablé, plus mon esprit sentait de joie et avait de liberté pour s'occuper et s'unir avec mon Jésus souffrant, n'ayant de plus ardent désir que de me rendre une véritable et parfaite copie et représentation de mon Jésus crucifié. Ce qui me réjouissait, c'est quand sa souveraine bonté employait

ÉCRITE l'Ai; ELLE-MÊME 40»

ECRITE PAR ELLE-MÊME 407 une multitude d'ouvriers pour travailler selon son gré à l'ac- complissement de cet ouvrage. Mais ce Souverain ne s'éloi- gnait pas de son indigne victime, dont il savait bien la fai- blessc et l'impuissance à tout bien; et quelquefois il me disait : o Je le tais bien de l'honneur, ma chère fille, de me i servir d'instruments si nobles pour te crucifier. Mon Père i éternel m'a livré entre les mains cruelles des impitoyables u bourreaux pour me crucifier : et moi, je me [sers] pour cet effet à ton égard de personnes qui me [sont] dévouées et < consacrées, et au pouvoir desquelles je t'ai livrée, et pour 9 le salut desquelles je veux que tu m'offres tout ce qu'elles i te feront souffrir. » Ce que je faisais de tout mon cœur, en m'offrant toujours de porter toute la peine du châtiment de l'offense de Dieu que l'on pourrait faire à mon égard, quoiqu'en vérité il ne me semblait pas qu'on pût faire aucune injustice en me faisant souffrir, ne le pouvant autant faire que je le mérite. Mais j'avoue que je me délecte si fort en parlant du bonheur de souffrir, qu'il me semble que j'en écrirais des volumes entiers, sans pouvoir contenter mon désir. Et mon amour-propre se satisfait beaucoup en ces sortes de discours.

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Une fois mon Souverain me fit entendre qu'il me voulait retirer dans la solitude, non dans celle d'un désert comme lui, mais dans celle de son sacré Cœur, où il me voulait ho- norer de ses plus familiers entretiens, comme d'un ami avec sa bien-aimée ; et que là il me donnerait de nouveaux ensei- gnements de ses volontés, et me ferait prendre de nouvelles forces pour les accomplir, en combattant courageusement jusqu'à la mort, ayant encore à soutenir les attaques de plusieurs puissants ennemis; et que c'était pourquoi il me demandait que pour honorer son jeûne au désert, il me fallait jeûner cinquante jours au pain et à l'eau. Mais l'obéissance me l'ayant voulu permettre, crainte de me rendre singu- lière, il me fit entendre qu'il aurait autant agréable si je

410 VIE DE LA BIENHEUREUSE

ECRITE PAR ELLE-MÊME 407 passais cinquante jours sans boire, pour honorer l'ardenLe soif que son sacré [Cœur] avait toujours endurée du salut des pécheurs, et celle qu'il avait soufferte sur l'arbre de la croix. L'on m'accorda cette pénitence, qui me sembla être plus rude que l'autre, pour la grande altération dont j'étais continuellement tourmentée, laquelle me donnait nécessité de boire souvent de grandes tasses d'eau pour me rafraîchir.

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Je souffris pendant ce temps -là de rudes combats de la part du démon, qui m'attaquait particulièrement sur le dés- espoir, me faisant voir qu'une aussi méchante créature que moi ne devait point prétendre de part clans le paradis, puisque je n'en avais déjà point dans l'amour de mon Dieu, duquel je serais privée pour une éternité. Cela me faisait verser des torrents de larmes. D'autres fois il m'attaquait de vaine gloire> et puis de cette abominable tentatitfh de gourmandise : me faisant sentir des faims effroyables ; et puis il me représentait tout ce qui est capable de contenter le goût, et cela dans le temps de mes exercices [spirituels,] ce qui m'était un tour- ment étrange. Et celte faim me durait jusqu'à ce que j'entrais au réfectoire pour prendre ma réfection , dont je me sentais d'abord dans un dégoût si grand, qu'il me fallait faire une grande violence pour prendre quelque peu de nourriture. Et d'abord que j'étais sortie de table, ma faim recommençait plus violente qu'auparavant. [»] Ma Supérieure, à qui je ne cachais rien de ce qui se passait en moi, pour la grande crainte que j'ai toujours eue d'être trompée, m'ordonna de lui aller demander à manger lorsque je me sentirais le plus pressée de la faim; ce que je faisais avec des violences extrêmes, par la grande confusion que je sentais. Et au lieu de m'envoyer manger, elle me mortifiait et humiliait for- tement là -dessus, en me disant que je garderais ma faim

I CR1TE PAR ELLE-MÊME '.Il

ECRITE PAR ELLE-MÊME 407 pour la contenter lorsque les autres iraient au réfectoire. Après je demeurais en paix dans ma souffrance. Etonne me laissa pas achever cette fois-là ma pénitence du boire; mais après que j'eus obéi, Ton me fit recommencer; et je passai les cinquante jours sans boire, et de môme je passais les vendredis.

ECRITE PAR ELLE-MÊME 407

Je [me] trouvais toujours également contente, soit que l'on m'accordât ou refusât ce que je demandais; pourvu que j'obéisse, cela me suffisait.

Mon persécuteur ne cessait de m'attaquer de toutes parts, à la réserve de l'impureté, dont mon divin Maître lui avait défendu [de me tenter,] quoiqu'une fois il me fit souffrir des peines épouvantables, et voici comment. C'est que ma Su- ure me dit : « Allez tenir la place de notre roi devant le « saint Sacrement. » Et y étant, je me sentis si fortement attaquée d'abominables tentations d'impureté qu'il me sem- blait être déjà dans l'enfer. Je soutins cette peine plusieurs heures de suite, et elle me dura jusqu'à ce que ma Supé- rieure m'eût levé celte obéissance, en me disant que je ne me tiendrais plus en la personne de notre Roi, devant le saint Sacrement; mais en celle d'une bonne religieuse de la Visi- tation. Aussitôt mes peines cessèrent là -dessus. Et [je] me trouvai noyée dans un déluge de consolations, où mon Sou- verain me donna les enseignements de ce qu'il souhaitait'de moi. Il voulait que je fusse dans un continuel acte de sacri- fice; et [il me dit] que pour cela il augmenterait mes sensi- bilités et mes répugnances, en telle sorte que je ne ferais rien qu'avec peine et violence, pour me donner matière de victoire, même dans les choses les plus minces et indifférentes. Ce que je puis assurer avoir toujours éprouvé depuis. [Il ajouta] de plus, que je ne goûterais plus aucune douceur que dans les amertumes du Calvaire, et qu'il me ferait trouver un martyre de souffrance dans tout ce qui pouvait composer la joie, le plaisir et la félicité temporelle des autres. Ce qu'il m'a fait

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ECRITE PAR ELLE-MÊME 407 éprouver d'une manière très-sensible, puisque tout ce qui [se] peut nommer plaisir, me devint un supplice. Car, môme dans ces petites récréations que l'on donne quelquefois, je souffrais plus que si j'avais été dans l'ardeur de la plus violente fièvre, quoiqu'il voulût que je [fisse] tout comme les autres. Ce qui me faisait dire : « 0 mon souverain bien! « que ce plaisir m'est cher vendu ! » Le réfectoire, le lit, me faisaient tant de peine, que la seule approche me faisait gémir et verser des larmes. Mais les emplois et le parloir m'étaient du tout insupportables; etjamais,quejeme souvienne, je n'y suis allée qu'avec des répugnances que je ne pouvais sur- monter qu'avec de grandes violences : ce qui me faisait souvent mettre à genoux pour demander à Dieu la force de me vaincre. L'écriture ne m'était pas moins pénible, non tant de ce que je la faisais à genoux, comme de l'autre peine que j'y sentais. L'estime, les louanges et applaudissements me faisaient plus souffrir que toutes les humiliations, mépris et abjections n'auraient pu faire aux personnes les plus vaines et ambitieuses de l'honneur, ce qui me faisait dire dans les occasions : « 0 mon Dieu! armez plutôt toutes les fureurs de « l'enfer contre moi, que les langues des créatures de vaines « louanges, flatteries, ou applaudissements; que plutôt « toutes les humiliations, douleurs, contradictions et con- « fusions viennent fondre sur moi. »

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Il m'en donnait une soif insatiable ; quoiqu'il me les fît sentir si vivement dans les occasions, que je ne pouvais m'em- pêcher d'en donner parfois des marques; [et il] 2 m'était in- supportable de me voir si peu humble et mortifiée, que je ne pouvais souffrir sans qu'on s'en aperçût; et toute ma conso- lation était de recourir à l'amour à mon abjection, qui me faisait rendre grâces à mon Souverain, de ce qu'il me faisait paraître telle que j'étais afin de m'anéantir dans l'estime des

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ECRITE PAR ELLE-MÊME 407 créatures. De plus, il voulait que je reçusse toutes choses comme vennnt de lui, sans me rien procurer; et [il me fallait] lui tout abandonner sans disposer de rien; lui rendre grâces - souffrances comme de la jouissance; et dans les occa- sions les plus douloureuses et humiliantes, penser que cela m'était du et encore plus, et offrir la peine que je souffrais pour les personnes qui m'affligeaient; parler toujours de lui avec grand respect, du prochain avec estime et compas- sion, et jamais de moi-môme, ou courtement, [ou] avec mépris, sinon lorsque, pour sa gloire, il me ferait faire au- trement; attribuer toujours tout le bien et la gloire à sa sou- veraine grandeur, et à moi tout le mal; ne chercher aucune consolation hors de lui, encore fallait-il, lorsqu'il m'en don- nerait, les sacrifier en y renonçant ; ne tenir à rien ; être vide et dépouillée de tout ; n'aimer rien que lui, en lui et par lui ; ne regarder que lui en toutes choses et les intérêts de sa gloire dans un parfait oubli de moi-même. Et [-] quoique [je] devais faire toutes mes actions pour lui, il voulait qu'en chacune d'icelles il y eût toujours quelque chose directement pour son divin Cœur. Comme par exemple, lorsque j'étais en récréation, il fallait lui donner la sienne, par les douleurs, humiliations, mortifications et autres dont il aurait soin de ne me pas laisser manquer, lesquelles je devais voir avec plaisir pour ce sujet. Et de même au ré- fectoire il voulait que je lui sacrifiasse pour sa régale ce que je pensais être le meilleur, et ainsi de tous mes autres rcices. De plus il me défendait de ne jamais juger, accuser ni condamner que moi-même. Il me donna plusieurs autres renseignements, et comme leur multitude m'étonnait, il me dit, que je ne devais rien craindre, d'autant qu'il était un bon maître, aussi puissant pour faire faire ce qu'il enseignail , que savant pour bien enseigner et gouverner. Aussi puis-je

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ECRITE PAR ELLE-MÊME 407 assurer que bon gré ou mal gré les répugnances naturelles il me faisait faire ce qu'il voulait. •

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Étant une fois devant le saint Sacrement, un jour de son octave, je reçus de mon Dieu des grâces excessives de son amour, et me sentis touchée du désir de quelque retour, et de lui rendre amour pour amour; il me dit : « Tu ne m'en « peux rendre un plus grand, qu'en faisant ce que je t'ai déjà « tant de fois demandé. » Alors me découvrant son divin Cœur : « Voilà ce Cœur qui a tant aimé les hommes, qu'il « n'a rien épargné jusqu'à s'épuiser et se consommer pour « leur témoigner son amour; et pour reconnaissance je ne « reçois de la plupart que des ingratitudes, par leurs irré- « vérences'et leurs sacrilèges, et par les froideurs et les « mépris qu'ils ont pour moi dans ce Sacrement d'amour. « Mais ce qui m'est encore le plus sensible est que ce sont. « des cœurs qui me sont consacrés qui en usent ainsi. C'est « pour cela que je te demande que le premier vendredi « d'après l'octave du saint Sacrement soit dédié à une fête « particulière pour honorer mon Cœur, en communiant ce « jour- là, et en lui faisant réparation d'honneur par une « amende honorable, pour réparer les indignités qu'il a « reçues pendant le temps qu'il a été exposé sur les autels. « Je te promets aussi que mon Cœur se dilatera pour ré- a pandre avec abondance les influences de son divin amour « sur ceux qui lui rendront cet honneur, et qui procureront « qu'il lui soit rendu. » Et répondant à cela que je ne savais comme pouvoir accomplir ce qu'il désirait de moi depuis tant de temps, il me dit de m'adresser à son serviteur qu'il m'avait envoyé pour l'accomplissement de ce dessein. Et l'ayant fait, il m'ordonna de mettre par écrit ce que je lui avais [dit] touchant le sacré Cœur de Jésus- Christ, et plu- sieurs autres choses qui le regardaient pour la gloire de Dieu, lequel me fit trouver beaucoup de consolation dans ce saint homme, tant pour m'apprendre à correspondre à ses

RITE PAR ELLE-MÊME 418 desseins que pour me rassurer dans les grandes craintes d'être trompée, qui me faisaient gémir sans cesse. Le Sei- gneur l'ayant relire de cette ville pour l'employer à la con- ion des infidèles, je reçus ce coup avec une entière sou- mission à la volonté de Dieu, qui me l'avait rendu si utile dans le peu de temps qu'il avait été ici. Et lorsque seulement l'y voulus réfléchir, il me fit d'abord ce reproche : « Eh quoi ! « ne te suffis -je pas, moi qui suis ton principe et ta fin? » Il ne m'en fallut pas davantage pour lui tout abandonner, puisque j'étais assurée qu'il aurait soin de me pourvoir de tout ce qui me serait nécessaire.

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Mais je ne trouvais encore point de moyen de faire éclore a dévotion du sacré Cœur, qui était tout ce que je respirais. Voici la première occasion que sa bonté m'en fournit. C'est que sainte Marguerite s'étant trouvée un vendredi, je priai nos sœurs novices, dont j'avais le soin pour lors, que tous les petits honneurs qu'elles avaient dessein de me rendre en faveur de ma fête, elles les fissent au sacré Cœur de Notre -Seigneur Jésus-Christ. Ce qu'elles firent de bon cœur, en faisant un petit autel, sur lequel elles mirent une petite image de papier crayonnée avec une plume, à la- quelle nous tâchâmes de rendre tous les hommages que ce divin Cœur nous suggéra. Ce qui m'attira, et à elles aussi, beaucoup d'humiliations et de mortifications, d'autant que l'on m'accusait de vouloir introduire une dévotion nouvelle.

Toutes ces souffrances m'étaient d'une grande consolation, et je ne craignais rien tant, sinon que ce divin Cœur ne fût déshonoré. Car tout ce que j'en entendais dire m'était au- tant de glaives qui me transperçaient le cœur. L'on me défendit de ne plus mettre aucune des images de ce sacré Gi;ur en évidence, et que tout ce qu'on me pouvait per-

' Cor.

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