Vie écrite par elle-même (page 7)
RITE PAR ELLE-MÊME 418 mettre, c'était de lui rendre quelque honneur secret. Je ne savais à qui m'adresser dans mon affliction qu'à lui-même, lequel soutenait toujours mon courage abattu, en me disant sans cesse : « Ne crains rien, je régnerai malgré mes ennemis « et tous ceux qui s'y voudront opposer. » Ce qui me con- solait beaucoup, puisque je ne désirais que de le voir régner. Je lui remis donc le soin de défendre sa cause pendant que je souffrirais en silence. Mais il s'éleva tant d'autres sortes de persécutions, qu'il semblait que tout l'enfer fût déchaîné contre moi, et que tout conspirait pour m'anéantir. Cepen- dant je confesse que jamais je ne jouis d'une plus grande paix au dedans de moi-même, ni je n'avais senti tant de joie, que lorsque l'on me menaçait de la prison, et que l'on me voulut faire paraître devant un prince de la terre1, comme un jouet de moquerie et une visionnaire entêtée par son ima- gination de ses vaines illusions. Ce que je ne dis pas pour faire croire que j'ai beaucoup souffert, mais plutôt pour dé- couvrir les grandes miséricordes de mon Dieu envers moi, qui n'estimais et ne chérissais rien tant que la part qu'il me faisait de sa croix , laquelle m'était un mets si délicieux que jamais je ne m'en ennuyais.
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S'il m'avait été libre de communier souvent, j'aurais eu mon cœur content. Une fois que je le désirais ardemment, mon divin Maître se présenta devant moi, comme j'étais chargée de balayures, il me dit : « Ma fille, j'ai vu tes gé- « missements, et les désirs de ton cœur me sont si agréables, « que si je n'avais pas institué mon divin Sacrement d'amour, « je l'instituerais pour l'amour de toi, pour avoir le plaisir « déloger dans ton âme, et prendre mon repos d'amour dans « ton cœur. » Ce qui me pénétra d'une si vive ardeur, que j'en sentais mon âme toute transportée, et ne pouvais m'ex-
i Le cardinal prince de Bouillon, abbé de Cluny et doyen de Paray en 1G83.
ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 417 primer que par ces paroles : « 0 amour! ô excès de l'amour • d'un Dieu envers une si misérable créature! » Et toute nia vie cela m'a servi d'un puissant aiguillon pour m'exciter à la reconnaissance de ce pur amour.
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Une autre fois, comme j 'étais devant le saint Sacrement le jour de sa fête, tout d'un coup il se présenta devant moi une personne toute en feu , dont les ardeurs me pénétrèrent si fort, qu'il me semblait que je brûlais avec elle. L'état pi- toyable où elle me fit voir qu'elle était en purgatoire, me fit verser abondance de larmes. Elle me dit qu'elle était ce re- ligieux bénédictin qui avait reçu ma confession une fois, et qu'il m'avait ordonné de faire la sainte communion, en faveur de laquelle Dieu lui avait permis de s'adresser à moi pour donner du soulagement dans ses peines. [Il] me demandait, pendant trois mois, tout ce que je pourrais faire et souffrir; ce que lui ayant promis, après en avoir demandé la permission à ma Supérieure, il me dit que le sujet de ses grandes souf- frances, était [d'abord] qu'il avait préféré son propre intérêt à la gloire de Dieu, par trop d'attache à sa réputation; le second élait le manquement de charité envers ses frères; et le troisième le trop d'affection naturelle qu'il avait eue pour les créatures, et le trop de témoignages qu'il leur en avait donné dans les entretiens spirituels, ce qui déplaisait beau- coup à Dieu.
Mais il me serait bien difficile de pouvoir exprimer ce que j'eus à souffrir pendant ces trois mois. Car il ne me quittait point, et du côté où il était il me semblait le voir tout en feu, mais avec de si vives douleurs [que j'étais obligée] d'en gémir et pleurer presque continuellement. Et ma Supérieure, tou- chée de compassion, m'ordonnait de bonnes pénitences, sur- tout des disciplines ; car les peines et souffrances extérieures que l'on me faisait souffrir par charité, soulageaient beau- coup les autres que cette sainteté d'amour imprimait en moi comme un petit échantillon de ce qu'elle fait souffrir à ces
t. ii. — 27
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ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 417 pauvres âmes. Et au bout de trois mois je le vis d'une bien autre manière : tout comblé de joie et de gloire il s'en allait jouir de son bonheur éternel ; et , en me remerciant , il me dit qu'il me protégerait devant Dieu. [»] J'étais tombée malade, et comme ma souffrance cessa avec la sienne, je fus bientôt guérie.
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[2j Mon Souverain m'ayant fait connaître que lorsqu'il voudrait abandonner quelqu'une de ces âmes pour lesquelles il voulait que je souffrisse, il me ferait porter l'état d'une âme réprouvée, en me faisant sentir la désolation où elle se trouve à l'heure de la mort, je n'ai jamais rien éprouvé de plus terrible, n'ayant point de termes pour m'en pouvoir expliquer. Car une fois, comme je travaillais seule, il fut mis devant moi une religieuse encore vivante alors, et l'on me dit intelligiblement : « Tiens, voilà cette religieuse de nom « seulement, laquelle je suis prêt à vomir de mon cœur, et « à abandonner à elle-même. » En même temps je me sentis saisie d'une frayeur si grande, que m'étant prosternée la face contre terre j'y demeurai longtemps, n'en pouvant re- ven'r; et je m'offris en même [temps] à la divine justice pour souffrir tout ce qu'il lui plairait, afin qu'il ne l'abandonnât pas. Et il me sembla qu'alors sa juste colère s'étant tournée contre moi, je me trouvai dans une effroyable angoisse et dé- solation de toutes parts; car je me sentais un poids acca- blant sur les épaules. Si je voulais lever les yeux, je voyais un Dieu irrité contre moi et armé de verges et de fouets, prêt à fondre sur moi; d'autre part, il me semblait voir l'enfer ouvert pour m'engloutir. Tout était révolté et en confusion- dans mon intérieur. Mon ennemi m'assiégeait de toutes parts par de violentes tentations, surtout de désespoir, et je fuyais partout celui qui me poursuivait, et aux yeux duquel je ne pouvais me cacher ; car il n'y a sortes de tourments auxquels
ECRITE PAR ELLE-MÊME 419 je ne me fusse livrée pour cela. Je souffrais des confusions épouvantables de ce que je pensais que mes peines étaient connues de tout le monde. Je ne pouvais môme prier, ni m'exprimer de mes peines que par mes larmes, en disant seulement : « Ah ! qu'il est terrible de tomber entre les mains « d'un Dieu vivant. » Et d'autres fois, me jetant la face contre terre, je disais : « Frappez, mon Dieu ! coupez, brûlez, « consommez tout ce qui vous déplaît, et n'épargnez ni mon « corps, ni ma vie, ni ma chair, ni mon sang, pourvu que « vous sauviez éternellement cette âme. »
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[*] Je confesse que je n'aurais pu soutenir longtemps un état si douloureux, si son amoureuse miséricorde ne m'avait soutenue sous les rigueurs de sa justice. Aussi je tombai ma- lade, et j'eus peine d'en revenir. [Mon Souverain] 2 m'a fait porter souvent ces dispositions douloureuses, parmi les- quelles m'ayant une fois montré les châtiments qu'il voulait exercer sur quelques âmes, je me jetai à ses pieds sacrés, en lui disant : « 0 mon Sauveur! déchargez sur moi toute votre « colère, et m'effacez du livre de vie, plutôt que de perdre « ces âmes qui vous ont coûté si cher. » Et il me répondit : ■< Mais elles ne t'aiment pas et ne cesseront de t'affliger. — i 11 n'importe, mon Dieu; pourvu qu'elles vous aiment, « je ne veux cesser de vous prier de leur pardonner. — « Laisse-moi faire; je ne les peux souffrir davantage. — « Et l'embrassant encore plus fortement : « Non, mon Sei- « gneur, je ne vous quitterai point que vous ne leur ayez « pardonné. » — Et il médisait : « Je le veux bien, si tu veux « répondre pour elles. — Oui, mon Dieu; mais je ne vous « paierai toujours qu'avec vos propres biens, qui sont les « trésors de votre sacré Cœur. » — C'est de quoi il se tint content.
Et une autre fois, comme l'on travaillait à l'ouvrage com-
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ECRITE PAR ELLE-MÊME 419 mun du chanvre, je me retirai dans une petite cour, proche du saint Sacrement, où faisant mon ouvrage à genoux, je me sentis d'abord toute recueillie intérieurement et extérieu- rement, et [il] me fut en même temps représenté l'aimable Cœur de mon adorable Jésus plus brillant qu'un soleil. Il était au milieu des flammes de son pur amour, environné de séraphins qui chantaient d'un concert admirable :
L'amour triomphe, l'amour jouit, L'amour du saint Cœur réjouit.
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Et comme ces esprits bienheureux m'invitèrent de m'unir avec eux dans les louanges de ce divin [Cœur], je n'osais pas le faire; mais ils m'en reprirent, et me dirent « qu'ils « étaient venus afin de s'associer avec moi pour lui rendre « un continuel hommage d'amour, d'adoration et de louange ; « et que pour cela ils tiendraient ma place devant le saint « Sacrement, afin que je le pusse aimer sans discontinuation « par leur entremise , et que de même ils participeraient à « mon amour, souffrant en ma personne comme je jouirais « en la leur. » Et ils écrivirent en même temps cette asso- ciation dans ce sacré Cœur, en lettres d'or et du caractère ineffaçable de l'amour. Et après environ deux ou trois heures que cela dura, j'en ai ressenti les effets toute ma vie, tant par les secours que j'en ai reçus, que par les suavités que cela avait produites et produisait en moi, qui en restait tout abî- mée de confusion. Je ne les nommais plus, en les priant, que mes divins associés. Cette grâce me donna tant de désir de la pureté d'intention et une si haute idée de celle qu'il faut avoir pour converser avec Dieu, que tout autre chose me pa- raissait impure pour ce sujet.
Une autre fois, comme il y avait une de nos Sœurs dans un sommeil léthargique, [on était] hors d'espérance de lui
ÉCRITE PAR ELLE-MÊME '.21 pouvoir faire recevoir les derniers sacrements, ce qui tenait immunauté dans une très-grande peine, [surtout] notre Mère, laquelle m'ordonna de promettre à Notre -Seigneur tout ce qu'il lui plairait me faire connaître et désirer pour cela. Je n'eus pas plutôt accompli cette obéissance, que ce Souverain de mon âme me promit que cette Sœur ne mour- rait point sans recevoir les grâces que nous lui souhaitions avec raison, pourvu que je lui promisse trois choses, les- quelles il voulait absolument de moi : la première, de ne jamais refuser d'emploi dans la religion; la seconde, de ne point refuser d'aller au parloir, ni d'écrire, qui était la troi- sième. A cette demande, je confesse que tout mon [être] frémit pour la grande répugnance et aversion que j'y sentais. Et je répondis : « 0 mon Seigneur! vous me prenez bien « par mon faible, mais je demanderai permission. » Ma supérieure me [la] donna d'abord, quelque peine que je lui en pusse faire paraître, et il m'en fit faire une promesse en forme de vœu pour ne m'en pouvoir plus dédire; mais, hélas! combien d'infidélités n'y ai-je pas commises, car il ne m'ota pas pour cela la peine que j'y sentais qui a duré toute ma vie, mais la Sœur reçut ses sacrements.
ÉCRITE PAR ELLE-MÊME '.21
Pour faire voir jusqu'où allait mon infidélité parmi toutes ces faveurs si grandes, je dirai qu'une fois, me sentant une ardeur bien grande d'aller en retraite et [de] 3 m'y préparer quelques jours avant, [je] voulus pour la se- conde fois graver le saint Nom de Jésus sur mon cœur. Mais ce fut d'une manière qu'il s'y fit des plaies. L'ayant dit à rna Supérieure, la veille [du jour] que je devais entrer en solitude, elle me dit qu'elle y voulait faire mettre quelque remède, crainte qu'il n'y vînt quelque mal dangereux. Cela me fit faire mes plaintes à Notre-Seigneur : « 0 mon unique " Amour! souffrirez-vous que d'autres voient le mal que je
i Laquelle. — - Mais. — 3 pour.
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« me suis fait pour l'amour de vous? N'êtes-vous pas assez « puissant pour me guérir, vous qui êtes le souverain remède « à tous mes maux? » Enfin, touché de la peine que je sentais de donner connaissance de cela , il me promit que le lendemain je serais guérie : ce qui fut effectivement comme il me l'avait promis. Mais ne l'ayant pu dire à notre Mère, pour ne l'avoir pu rencontrer, elle m'envoya un petit billet, où elle me disait de montrer mon mal à la Sœur qui me le donnait, laquelle y remédierait.
Et comme j'étais guérie, je crus que cela me dispensait de faire cette obéissance, jusqu'à tant que je l'eusse dit à notre Mère, laquelle j'allai trouver pour cela, lui disant que je n'avais pas [fait] ce qu'elle m'avait marqué dans le billet, d'autant que j'étais guérie. Mon Dieu! combien sévèrement je fus traitée de ce retardement à l'obéissance, tant de sa part que de celle de mon souverain Maître, lequel me relé- gua sous ses pieds sacrés, où je fus environ cinq jours à ne faire que pleurer ma désobéissance, en lui demandant pardon par de continuelles pénitences. Et pour ma Supérieure, elle me traita en ce rencontre sans rémission , suivant que Notre -Seigneur le lui inspirait; car elle me fit perdre la sainte communion, qui était le plus rude supplice que je pusse souffrir en la vie. J'aurais mille fois mieux aimé que l'on m'eût condamnée à la mort. Et de plus, elle fit montrer mon mal à la Sœur, laquelle [le] 1 trouvant guéri n'y voulut rien faire. Mais je ne laissai pas d'en recevoir [une] 2 grande confusion.
Et tout cela ne m'était rien, car il n'y a sorte de tour- ments que je n'eusse voulu souffrir, par la douleur que je sentais d'avoir déplu à mon Souverain. Enfin, après m'avoir fait voir combien lui était déplaisant le moindre petit manquement d'obéissance dans une âme religieuse, et»
ECRITE PAU ELLE-MEME 423 m'en ayant fait Bcntirla peine, il vint lui-môme essuyer mes larmes et redonner la vie à mon àme les derniers jours de ma retraite. Mais ma douleur ne finit pas pour cela, quelque douceur et caresse qu'il me fit. Ce m'était assez de penser que je lui avais déplu pour me l'aire fondre en larmes. Car il me lit tellement bien [comprendre] ce que c'était que l'obéis- sance dans une âme religieuse, que je confesse que je ne l'avais encore point compris jusqu'alors , mais je serais trop longue à le dire. Et il me dit qu'en punition de ma faute, f1] ce Nom sacré dont la gravure m'avait coûté si cher, en mémoire de ce qu'il avait souffert en prenant ce sacré Nom de Jésus, ne paraîtrait point, non plus que les précédentes [gravures] , lesquelles auparavant paraissaient fort bien marquées en différentes manières. Et je peux dire que je fis une solitude de douleur.
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Mes infirmités étaient si continuelles qu'elles ne me laissaient pas quatre jours de suite sans que je fusse malade. 1 Une fois, comme je Tétais beaucoup et que l'on ne m'en- tendait presque pas parler, notre Mère me vint trouver le matin et me donna un billet, en me disant de faire ce qu'il contenait; qui était qu'elle avait besoin de s'assurer si tout ce qui se passait en moi était de l'Esprit de Dieu. Que si cela était, il me mettrait dans une parfaite santé pendant cinq mois, [sans] que j'eusse besoin de soulagement pendant tout [ce] temps-là. Mais que si au contraire c'était de l'esprit du démon ou de la nature, je demeurerais toujours dans ces mêmes dispositions. Il ne se peut dire combien ce billet me fit souffrir; d'autant que ce qui y était contenu m'avait été manifesté avant que de l'avoir lu. L'on me fit donc sortir de l'infirmerie avec des paroles telles que Notre-Seigneur les inspirait pour le3 rendre plus sensibles et mortifiantes à la nature. Je présentai ce billet à mon Souverain, lequel
i Non -seulement — 2 Que celte gravure. — 3 Et comme. — * Et. —
"* honc.
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ECRITE PAU ELLE-MEME 423 n'ignorait pas ce qu'il contenait. Et il me répondit : « Je le «.promets, ma fille, que pour preuve du bon Esprit qui te « conduit, je lui aurais bien accordé autant d'années de « santé qu'elle m'a demandé [de mois] , et même toutes les « autres assurances qu'elle m'aurait voulu demander. » Et droit à l'élévation du saint Sacrement, je sentis, mais très- sensiblement, [que] toutes mes infirmités m'étaient ôtées, à la façon d'une robe que l'on m'aurait dévêtue, et laquelle serait demeurée suspendue. Et je me trouvai dans la môme force et santé d'une personne très -robuste, laquelle depuis longtemps n'aurait été malade. Et [je] passai ainsi le temps que l'on avait souhaité, après lequel je fus remise dans les dispositions précédentes.
ECRITE PAU ELLE-MEME 423
Et comme une fois que j'avais la fièvre, ma Supérieure me fit sortir de l'infirmerie pour me mettre en solitude, car c'était mon tour, elle me dit : « Allez, je vous remets au « soin de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Qu'il vous dirige, « gouverne et guérisse selon sa volonté. » Or, quoique cela me surprît un peu, car pour lors je tremblais [de] la fièvre, je m'en allai pourtant bien joyeuse de faire cette obéissance, tant pour me voir tout abandonner au soin de mon bon Maître, que pour avoir occasion de souffrir pour son amour, m'étant indifférent de quelle manière il me fît passer ma retraite, soit dans la souffrance ou la jouissance. « Tout m'est bon ; « pourvu qu'il se contente et que je l'aime, cela me suffit, » disais-je. Mais je ne fus pas plutôt renfermée avec lui seul, qu'il se présenta à moi , qui m'étais couchée par terre toute transie de douleur et de froid, d'où il me fit relever en me faisant mille caresses, et me dit: « Enfin te voilà toute à « moi et toute à mon soin; c'est pourquoi je veux te rendre « en santé à ceux qui t'ont remise malade entre mes mains. » Et il me redonna une santé si parfaite, qu'il ne semblait
i EL
ÉCRITE PAR ELLE-MÊME point que j'eusse été malade. De quoi l'on fut fort étonné, et ma Supérieure particulièrement, laquelle savait ce qui s'était passé.
ÉCRITE PAR ELLE-MÊME
Mais jamais je n'ai fait de solitude parmi tant de joie et de délices, me croyant dans un paradis pour les continuelles faveurs, caresses et familiarités avec mon Seigneur Jésus- Christ, sa très-sainte Mère, mon saint Ange et mon bien- heureux Père saint François de Sales. [!] Je ne spécifierai pas ici le détail des grâces singulières que j'en reçus, à cause de la longueur. [-] Seulement je dirai que mon ai- mable Directeur, pour me consoler de la douleur qu'il m'avait faite de l'eflaçure de son sacré et adorable Nom sur mon cœur, après l'y avoir gravé avec tant de douleurs, voulut lui-même l'imprimer au dedans et l'écrire au dehors, avec le cachet et le burin tout enflammé de son pur amour, mais d'une manière qui me donna mille fois plus de joie et de consolation , que l'autre ne m'avait causé de douleur et d'af- fliction.
Il ne me manquait que la croix, sans laquelle je ne pouvais vivre ni goûter de plaisir môme céleste ni divin, parce que toutes mes délices n'étaient que de me voir con- forme à mon Jésus souffrant. Je ne pensais donc qu'à exer- cer sur mon corps toutes les rigueurs que la liberté où l'on m'avait mise me permettait. Et, en effet, je lui en fis bien expérimenter, tant pour les pénitences que pour le vivre et coucher, m'étant fait un lit de tels de pots cassés, où je me couchais avec un extrême plaisir, quoique toute la nature en frémît; mais c'était en vain, car je ne l'écoutais [pas]. Je voulais faire une certaine pénitence, laquelle me donnait grand appétit par sa rigueur, pensant par là pouvoir venger sur moi les injures que Notre-Seigneur reçoit au très-saint Sacrement, tant par moi misérable pécheresse que par tous
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ÉCRITE PAR ELLE-MÊME ceux qui l'y déshonorent. Mais mon souverain Maître, comme je voulais exécuter mon dessein, me défendit de passer outre, me disant qu'il me voulait rendre en santé à ma Supérieure, laquelle m'avait confiée et remise à ses soins, et qu'il agréerait plus le sacrifice que je lui ferais de mon désir que si je l'exécutais, puisque étant esprit il voulait aussi des sacrifices de l'esprit. Je demeurai con- tente et soumise.
ÉCRITE PAR ELLE-MÊME
Allant une fois à la sainte communion , la sainte hostie me .parut resplendissante comme un soleil dont je pouvais sup- porter l'éclat; et Notre-Seigneur au milieu tenant une cou- ronne d'épines, me [la] mit sur la tête, un peu après que je l'eus reçu, en me disant : « Reçois, ma fille, cette cou- ce ronne en signe de celle qui te sera bientôt donnée par con- « formité avec moi. » Je ne compris pas alors ce que cela voulait dire; mais je le sus bientôt par les effets qui s'en suivirent, [savoir] 3 deux terribles coups que je reçus par la tête, en telle sorte qu'il me sembla depuis avoir tout le tour de la tête entouré de très-poignantes épines de douleur, dont les piqûres ne finiront qu'avec ma vie, dont je rends grâces in- finies à mon Dieu qui fait de si grandes grâces à sa chétive victime. Mais, hélas! comme je le dis souvent, les victimes doivent être innocentes, et moi je ne suis qu'une criminelle. Je confesse que je me sens plus redevable à mon Souve- rain de cette couronne précieuse que s'il m'avait fait présent de tous les diadèmes des plus grands monarques de la terre; d'autant plus que personne ne me la peut ôter, et qu'elle me met souvent dans l'heureuse nécessité de veiller et m'en- tretenir avec cet unique objet de mon amour. Ne pouvant appuyer ma tête sur le chevet, à l'imitation de mon bon Maître, qui ne pouvait appuyer la sienme adorable sur le lit de la croix, cela me faisait sentir des joies et consolations
ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 427 inconcevables, quand je me voyais quelque conformité avec lui: et c'était par cette douleur qu'il voulait que je deman- • à Dieu son Père, par le mérite de son couronnement d'épines, auquel j'unissais la mienne, la conversion des pécheurs, et L'humilité pour ces tètes orgueilleuses dont lélévation lui était si déplaisante et injurieuse.
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[f] Une autre fois, dans un temps de carnaval, c'est-à-dire environ cinq semaines avant le mercredi des cendres, il se présenta à moi après la sainte communion sous la figure d'un Ecce homo, chargé de sa croix, tout couvert de plaies et de meurtrissures. Son sang adorable découlait de toutes parts , disant d'une voix douloureusement triste : « N'y « aura-t-il personne qui ait pitié de moi et qui veuille com- te patir et prendre part à ma douleur dans le pitoyable état « où les pécheurs me mettent, surtout à présent. » Et je me présentai à lui, me prosternant à ses pieds sacrés avec larmes et gémissements. [Il]2 me chargea celte lourde croix sur les épaules, tout hérissée de pointes de clous; et me sentant accablée sous ce poids, je commençai à mieux comprendre la gravité et la malice du péché, lequel je dé- testais si fort dans mon [coeur] , que j'aurais mille fois mieux aimé me précipiter dans l'enfer que d'en commettre un vo- lontairement, a 0 mauvais péché, dis -je, que tu es détes- te table pour l'injure que tu fais à mon souverain bien ! » Lequel me fit voir que ce n'était pas assez de porter cette croix, mais qu'il fallait m'y attacher avec lui, pour lui tenir fidèle compagnie en participant à ses douleurs, mépris, op- probres et autres indignités qu'il souffrait. Je m'abandonnai d'abord pour tout ce qu'il désirait faire en moi et de moi, m'y laissant attacher à son gré, par une maladie qui me fit lût sentir les pointes aiguës de ces clous dont cette croix était hérissée par de très-cuisantes douleurs qui n'avaient
* Et. - i EL
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ÉCRITE PAR ELLE-MÊME 427 pour compassion que des mépris et humiliations, et plu- sieurs autres suites très-pénibles à la nature. Mais, hélas! que pourrais-je souffrir qui pût égaler la grandeur de mes crimes, qui me tiennent continuellement dans un abîme de confusion, depuis que mon Dieu m'a fait voir l'horrible figure d'une âme en péché mortel, [et] la grièveté du péché qui, s'attaquant à une bonté infiniment aimable, lui est ex- trêmement injurieux. Cette vue me fait plus souffrir que toutes les autres peines, et je voudrais de tout mon cœur avoir commencé à souffrir toutes celles ducs à tous les péchés que j'ai commis, pour me servir de préservatif et m'empê- cher de les commettre, plutôt que d'avoir été si misérable que de les avoir commis, encore que je serais assurée môme que mon Dieu, par son infinie miséricorde, me les pardon- nerait sans me livrer à ces peines.
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Ces dispositions de souffrances dont j'ai parlé ci-dessus me duraient ordinairement tout le temps, de carnaval jus- qu'au mercredi des cendres, qu'il semblait que j'étais ré- duite à l'extrémité, sans que je pusse trouver aucune con- solation ni soulagement qui n'augmentât encore plus mes souffrances. Et puis, tout d'un coup, je me trouvais assez de force et de vigueur pour jeûner le carême; ce que mon Souverain m'a toujours fait la miséricorde de faire, quoique je me trouvasse quelquefois accablée de tant de douleurs, qu'il me semblait souvent qu'en commençant un exercice, je n'y pourrais pas subsister jusqu'au bout; et puis, de celui [-ci], j'en recommençais un autre avec les mômes peines, disant : « 0 mon Dieu, faites-moi la grâce de "« pouvoir aller jusqu'à la fin, » [et] ' je rendais grâces à mon Souverain de quoi il mesurait ainsi mes moments par l'horloge de ses souffrances, pour en faire toutes sonner les heures avec les roues de ses douleurs.
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