Épigrammes (page 10)

Martial · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Épigrammes (Martial)/1841 · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Vers le début ni la fin du repas,

Mais au milieu, quand la gaîté plus vive,

Sans l’exalter encor, anime le convive.

Si deux livres sont trop, tiens roulé le second ;

L’ouvrage divisé lui paraîtra moins long.

84. SUR NÉVOLUS.

Névol, quand tout lui rit, est rogue, impertinent,

Pour maîtres et valets il est inabordable.

Craint-il quelques revers ? affable, prévenant,

Il tend la main, salue, il invite à sa table.

Si tu n’es pas un sot, tu devines, je croi,

Névol, quels sont les vœux que nous formons pour toi.

86. CONTRE PONTICUS.

Je bois dans du cristal et toi dans des murrhins ;

Craindrais-tu que la transparence

De nos deux sortes de vins

Ne trahît la différence ?

87. À SON LIVRE.

Mon livre, écoute mes avis ;

Heureux s’ils sont par toi suivis !

Aux gens de goût prétends-tu plaire ?

Charme le docte Apollinaire.

Parmi nous, personne aujourd’hui

N’est plus judicieux que lui :

Goût exquis, science profonde,

Franchise, chez lui tout abonde.

Si tu pénètres dans son cœur,

S’il se déclare en ta faveur,

Des malveillants, de la censure,

Désormais ne crains plus l’injure ;

Tu ne verras pas tes feuillets

Habiller tanches et brochets :

S’il te blâme, dans les cuisines

Cours envelopper les sardines,

Et qu’aux faiseurs de méchants vers

Tes pages prêtent leur revers.

88. SUR BASSA.

Bassa mène toujours un enfant avec elle ;

Elle joue avec lui, sans cesse elle l’appelle

Mon bijou, mon mignon. On s’étonne d’un goût

Que rien jusqu’à présent n’annonçait chez la belle,

Et qui s’est montré tout à coup.

Le pourquoi, c’est qu’un peu gourmande,

Elle est sujette à certain accident ;

Et, malgré ses efforts, laisse échapper souvent

Quelques parfums de contrebande.

89. CONTRE UN HABLEUR.

De Saturne déjà les cinq jours sont finis ;

En échange de mon ouvrage,

Cadeau qui, j’en conviens, n’était pas d’un grand prix

Je n’ai reçu de toi nul envoi, nul message,

Ni plat d’argent, ni le moindre tapis,

Que t’envoie un plaideur dont le sort t’est remis.

Point de thon mariné, de menu coquillage,

Ni de figue en panier, ni d’olive en barils ;

Enfin aucun de ces présents d’usage

Qui de ton souvenir m’auraient offert un gage.

Trompe qui tu voudras par ton dehors flatteur,

Désormais à mes yeux tu n’es plus qu’un hâbleur.

90. PASSE-TEMPS A LA CAMPAGNE.

Ce que je fais aux champs ? je réponds en deux mois

Dès le matin aux Dieux j’adresse mon hommage,

J’inspecte mes valets, parcours mon héritage ;

Je me rends compte des travaux

De la veille, et j’assigne à chacun son ouvrage.

Je rentre, prends un livre, et du sacré vallon

Je rappelle ma muse et son frère Apollon.

Dans ces détails divers coule ma matinée.

Libre quand aux deux tiers arrive la journée,

Je cherche l’exercice ; aussitôt de mon corps

Une olive onctueuse assouplit les ressorts,

Puis la lutte lui rend une vigueur nouvelle.

Ainsi j’atteins le soir : Que te dirai-je enfin ?

Je chante, bois et ris ; du jeu je passe au bain,

Puis je soupe et je dors ; mais ma lampe fidèle

Veille, et bientôt je donne à quelques vers nouveaux

Une part de ma nuit dérobée au repos.

91. À SON LIVRE.

Arrête, c’est assez ! livre ennuyeux, arrête !

Eh quoi ! des vers toujours ajoutés à des vers !

Chez toi déjà la page et le revers

Sont tout remplis, et ta verve indiscrète

A poursuivre encore s’apprête.

Quand donc dois-tu finir ? on a beau t’en prier,

Le lecteur aux abois en vain demande grâce.

Si tu voulais seulement l’ennuyer,

Ton but était rempli déjà dès la préface ;

Mais tu parles encor quand manque le papier.

Ne l’entends-tu pas s’écrier :

Arrête, ou je dors sur la place !

Le copiste, bâillant avec laide grimace,

De sa main laisse échapper le cahier,

Et, d’accord avec lui, répète :

Arrête, c’est assez ! livre ennuyeux, arrête !

FIN DU QUATRIÈME LIVRE.

LIVRE CINQUIÈME.

1. À DOMITIEN.

Toi qui des Dieux pour nous est la vivante image,

Colonne de l’empire, ô toi dont la santé

De la faveur du ciel est pour nous l’heureux gage,

Et pour l’état celui de sa prospérité ;

César, soit que ta cour en ce moment habite

D’Albe, chère à Pallas, le fortuné séjour,

D’où ton regard contemple tour à tour

Le temple de Diane et les flots d’Amphitrite ;

Ou que tu te sois prononcé

Pour les bords de Gaëte ou le mont de Circé ;

Soit qu’aux murs d’Antium caressés par Neptune,

Tu dictes les décrets de la double fortune ;

Soit que d’Anxur les rochers blanchissants

Dans leurs salubres eaux rafraîchissent tes sens ;

Où que tu sois enfin, de ce nouvel ouvrage,

César, je t’adresse l’hommage.

Reçois-le ; tu le lis, ou du moins je le crois :

Et, simple comme un franc Gaulois,

Je m’applaudis de ton suffrage.

2. L’AUTEUR A SES LECTEURS.

Lis, chaste mère de famille ;

Jeune garçon et jeune fille,

Lisez : pour vous ce livre est fait.

Mais ceux à qui la gravelure

Présente un plus piquant attrait,

Qu’ils cherchent ailleurs leur pâture,

Ils n’y trouveraient pas leur fait.

Quoiqu’il ait osé se permettre

De folâtrer avec son maître,

Et d’assaisonner ses ébats

De temps en temps, du mot pour rire,

Sans scrupule et sans embarras

Germanicus pourra le lire

Même aux prétresses de Pallas.

3. À DOMITIEN.

Du Danube asservi ce Dégis qui t’arrive,

César, du Tibre à peine avait touché la rive,

Que tout à coup, à ton auguste aspect,

Il s’arrête ; et frappé, saisi d’un saint respect :

Voilà du monde entier l’arbitre tutélaire,

Dit-il ; combien je suis plus heureux que mon frère

Moi qui puis voir, et de près adorer

Ce dieu que de si loin il ne peut qu’honorer !

4. CONTRE MYRTALE.

Myrtale, dont l’haleine est souvent avinée,

A mâcher du laurier passe sa matinée ;

Par ce moyen, la belle, assise en un festin,

Se dispense le soir de tremper d’eau son vin.

Paullus, si tu la vois, la face enluminée,

Avec la veine enflée et le regard altier,

Tu peux dire à coup sûr : Elle a bu du laurier.

5. À SEXTUS.

Des arts chers à Pallas digne dépositaire,

Et de César intime secrétaire,

A sa personne auguste en tout temps attaché,

Qui de près jouissez des traits de son génie,

Et de son cœur, pour vous qui n’a rien de caché

Sextus, dans ce dépôt que César vous confie,

Parmi ces mille écrits divers

Ne pourriez-vous trouver une place à mes vers ?

A côté de Pédon, de Marsus, de Catulle,

Peut figurer mon opuscule.

Quant au divin poème où brille retracé

César au Capitole, et sa jeune vaillance

D’un parti révolté terrassant l’insolence,

Auprès du grand Virgile il sera mieux placé.

6. À PARTHÉNIUS.

A toi, Parthénius, des muses favori,

Les muses vont porter les vœux de ton ami.

Que puissent tes vieux jours, sans douleur, sans danger,

Sous les yeux de César longtemps se prolonger !

De bonne heure imitant l’exemple de ta vie,

Vois ton fils sur tes pas prompt à se diriger,

Et jouis d’un tel sort sans exciter l’envie !

D’un recueil nouveau-né que je viens d’abréger,

Ami, ma missive est suivie ;

C’est un enfant timide, il faut le protéger.

Je te connais prudent ; fais si bien qu’il pénètre

Au fond du sanctuaire où réside ton maître.

Choisis l’instant où la gaîté,

Désarmant son austérité,

Rend Jupiter plus abordable ;

Où la paix, la sérénité,

Se peignent sur son front aimable,

Où nul placet n’est rejeté :

Mon livre, en ce moment, peut être présenté.

Ne crains pas qu’il te compromette ;

Sur le cèdre un livre roulé,

Garni d’ébène et de pourpre habillé,

Ne fait point redouter de demande indiscrète.

Ne l’offre pas ; mais, comme sans dessein,

Négligemment tiens-le en ta main,

Et crois que des neuf Sœurs le protecteur suprême

Le demandera de lui-même.

7. À VULCAIN.

Ainsi qu’après mille ans, le fabuleux oiseau

Brûle son nid et meurt pour renaître plus beau ;

Ainsi Rome aujourd’hui, dépouillant sa vieillesse

De son maître revêt l’immortelle jeunesse.

Épargne-la, Vulcain ; ne lui sois plus cruel !

Ton vieux ressentiment doit-il être éternel ?

Tes feux ont de ton front assez vengé l’injure ;

Pardonne enfin ; grâce, je t’en conjure !

Nous sommes fils de Mars, mais aussi de Vénus.

Oubliez, toi ses torts, elle tes lacs tendus ;

Et qu’ainsi puisses-tu, laissant toute querelle,

Dans Vénus retrouver une épouse fidèle !

8. SUR PHASIS.

« A César notre Dieu que grâces soient rendues !

« Depuis longtemps les places confondues,

« Au peuple, dans les jeux, mêlaient les chevaliers :

« César leur a rendu leurs bancs particuliers.

« Par son nouvel édit devenu nécessaire,

« L’ordre équestre reprend sa dignité première,

« Et, plus commodément sur nos sièges assis,

« Nous ne les verrons plus par le peuple envahis,

« Ni nos manteaux froissés, salis par un vil pâtre. »

Ainsi parlait hier en plein théâtre,

Au rang des chevaliers Phasis en s’asseyant,

Phasis, fier d’un manteau dont la noble écarlate

Sur son dos plébéien avec regret éclate.

Tandis que d’un ton arrogant

Il se donnait carrière, étendu sur son banc,

Arrive Lectius qui, d’un geste sévère,

Fait lever avec lui sa pourpre mensongère.

9. CONTRE UN MÉDECIN.

J’étais étendu sur ma chaise,

Éprouvant un léger malaise ;

Arrive le docteur Clément

Que suit, en marchant à la file,

D’élèves tout un régiment.

Il faisait froid : la troupe auprès de moi défile,

M’interrogeant l’artère avec un doigt gelé ;

Je n’avais pas la fièvre, et maintenant je l’ai

10. À REGULUS, SUR LA RÉPUTATION DES PŒTES..

Me dira-t-on pourquoi l’ingrate renommée,

Faisant honneur aux morts, néglige les vivants ?

Pour les contemporains, sa main, toujours fermée,

En faveur des anciens s’ouvre, et brûle l’encens.

A ces traits, Régulus, on reconnaît l’Envie ;

Pour mériter qu’enfin on s’occupe de nous,

Il faut depuis longtemps avoir quitté la vie,

Et l’éclat du présent blesse son œil jaloux.

Nos vieillards à l’envi vantent le temple antique

Dont le nom de César usurpa le portique ;

Les arbres que Pompée autrefois a plantés

Dans leur décrépitude encor sont fréquentés.

Rome lit Ennius et possède Virgile ;

Homère, dans son temps, fut honni par Zoïle,

Et Ménandre jadis, pour fruit de ses travaux,

Au théâtre n’obtint que de rares bravos.

Ovide n’a point vu sa gloire répandue.

Certes, la gloire est belle et vaut qu’on s’évertue ;

Pourtant, mes vers, s’il faut, pour vous donner l’essor,

Que mon ombre aux enfers d’abord soit descendue,

Se presse qui voudra : je puis attendre encor.

11. SUR STELLA.

De mon Stella, la main à mes regards présente

Jaspe, sardoine, émeraude et rubis ;

A ses doigts, et surtout dans ses charmants écrits,

Vous ne trouvez que bijoux d’un haut prix :

Voilà ce que j’appelle une main élégante.

13. CONTRE CALLISTRATE.

Il est vrai, je suis pauvre et l’ai toujours été,

Callistrate, et pourtant j’ai quelque renommée.

Chevalier, dans mon ordre avec honneur cité,

Je suis aussi poète, et la foule charmée

Qui lit mes vers, me suit avec un bruit flatteur,

Et du doigt désigne l’auteur.

Ainsi j’obtiens par ses suffrages,

De mon vivant, ce que n’obtiennent pas

Tant d’autres après leur trépas.

Et toi, quels sont tes avantages ?

Dans un vaste palais de marbre revêtu,

Tu vois ton coffre-fort regorger de richesses ;

Syène pour toi seul épuise ses largesses,

Et les toisons de Parme enflent ton revenu.

Oui, nous voilà tous deux : mais sache te connaître :

Tu n’as, pour tant d’orgueil, que de faibles appuis ;

Chacun peut devenir ce que je te vois être,

Tu ne seras jamais ce que je suis.

14. SUR MANNÉJUS.

Aux jeux du cirque, assis toujours aux premiers bancs,

Avant que l’empereur eût assigné les rangs,

On voyait Mannéjus, même après l’ordonnance,

Aux mêmes bancs toujours prendre séance.

Mais bientôt, expulsé par l’un des inspecteurs.

Force lui fut d’aller siéger ailleurs.

Notre homme alors, muni de sa sellette,

Passe à la troisième banquette,

Après Caïus et Lucius,

Tous deux vrais chevaliers et pour tels reconnus.

Bien encapuchonné, désormais sans obstacle

il croit pouvoir, d’un œil du moins, voir le spectacle

Mais par l’inspecteur aperçu,

Pour la deuxième fois son espoir est déçu.

Devant Lectius qui le chasse,

Il recule de place en place,

Et du banc à grand’peine il occupe le bout.

Dans cette équivoque posture

Peut-être croyez-vous qu’il se plaint ? point du tout ;

Parmi les chevaliers, presque assis, il figure ;

Pour Lectius, il est debout.

15. À CESAR DOMITIEN.

Auguste, je poursuis ; ma muse peu sévère

Pour la cinquième fois rentre dans la carrière.

Aucun nom jusqu’ici dans mes vers enchâssé

Ne se plaint par mes traits d’avoir été blessé.

Même, beaucoup de ceux que je loue en mon livre

Sont enchantés de voir que leur gloire y doit vivre.

Mais que m’en revient-il ? en suis-je plus heureux ?

Non ; mais quoi ? Je m’amuse, et c’est ce que je veux.

16. AU LECTEUR.

Je pourrais m’imposer un travail sérieux ;

Mais le genre badin est mon genre ordinaire ;

Et pourquoi ? Cher lecteur, c’est que je veux te plaire

A toi qui vas récitant en tous lieux

Les folâtres produits de ma muse légère.

Mais, cher lecteur, tu ne sais guère

Ce qu’il m’en coûte afin d’être aimable à tes yeux.

Si je voulais, orateur mercenaire,

Dans le forum interprétant les lois,

Consacrer mon temps et ma voix

Aux accusés tremblants, aux débats du vulgaire,

Je recevrais de maint client

Toujours quelque nouveau présent ;

Mes celliers s’empliraient de vins de toute espèce

Et de l’Espagne et de la Grèce,

Mon buffet, de vaisselle, et mon coffre, d’argent.

Mais mon livre, qu’est-il ? un convive agréable

Qu’on appelle aux soupers, que l’on caresse à table,

Dont on jouit, sans bourse délier,

Et qu’on n’admettrait pas s’il fallait le payer.

Jadis la gloire avait un plus digne salaire ;

Pour Virgile, Alexis fut un prix ordinaire.

Aujourd’hui, d’un C’est bien il faut nous contenter.

Mais tu cesses de m’écouter,

Cher lecteur, et tu feins de ne pas me comprendre ;

Plaidons : c’est, je vois bien, le parti qu’il faut prendre.

17. CONTRE GELLIA.

Fière de ses aïeux, renommés dans l’histoire,

En épousant un chevalier

Gellie eût craint de se mésallier ;

Un consul pouvait seul prétendre à tant de gloire !

La belle (on ne pourra le croire !)

Elle épouse un porte-panier.

18. À QUINCTIANUS.

Dans ces moments où Saturne est fêté,

Où nous voyons voler de tout côté

Riches tapis et fines aiguillettes,

Petits bijoux, et bougie et tablettes,

Et de Damas les délicats pruneaux

Encaissés dans leurs longs bocaux,

Si, pour te tenir lieu de quelque objet plus rare

Je ne te fais passer qu’un livre de mon cru,

Bien que ce don soit assez peu congru,

Ne me soupçonne pas, ami, d’être bizarre,

Incivil, ou peut-être avare.

Je hais de tout présent l’échange intéressé ;

Tout don est un appât, et nous voyons le scare

Par une mouche être amorcé.

Ainsi de tout cadeau je me suis dispensé.

Le pauvre est libéral lorsque son indigence

Jamais d’un riche ami n’amorce l’opulence.

19. À CÉSAR DOMITIEN

Non, grand César, nul siècle au tien n’est préférable,

Et jamais règne au tien ne sera comparé.

En quel temps de nos Dieux le concours favorable

Par de plus grands bienfaits s’est-il mieux déclaré ?

Sous quel chef plus aimé, Rome jamais fut-elle

Au dedans, au dehors, et plus grande et plus belle ?

Quand fut-elle plus libre, et son sort plus heureux ?

Quand vit-on plus d’exploits, de triomphes fameux ?

Un seul point cependant, mais d’extrême importance,

Semble de tant d’éclat obscurcir la splendeur.

Le client dévoué que poursuit l’indigence

Ne trouve en son patron que dédain et froideur.

De ses plus vieux amis la mémoire est ingrate :

A peine il en reçoit quelque stérile accueil ;

Quel est le chevalier, s’il n’est de fraîche date,

Qui daigne l’honorer seulement d’un coup d’œil ?

20. AU MÊME.

Aux saturnales, lorsqu’un grand

Daigne envoyer à son client

Un manteau de couleur vermeille

Ou quelque autre chose pareille,

Il s’admire dans son présent,

Tous les livres