Épigrammes (page 9)
De sa plus brillante auréole,
Colinus, use bien de chacun de tes jours ;
Mets-les tous à profit, et réfléchis toujours
Que chaque heure pour toi peut-être est la dernière.
Nul ne peut attendrir la Parque filandière,
Ni retarder la fin qu’elle marque à leur cours.
Quand tu réunirais de Crispus l’opulence,
De Thraséas l’impassible constance ;
Quand du généreux Mélior
La candeur, la bonté viendraient s’y joindre encor,
Près d’elle et de ses sœurs tout serait inutile ;
Toujours Clotho prépare et charge ses fuseaux,
Sans y rien ajouter ; Lachésis toujours file,
Et toujours Atropos fait jouer ses ciseaux.
55. À LUCIUS.
Lucius, de ton siècle et l’espoir et l’honneur,
Qui ne veux pas que sur le Tage
Arpi, par les talents, obtienne l’avantage ;
De notre Espagne illustre défenseur,
Laissons aux enfants de la Grèce
Chanter Rhode, Mycène et leurs fameux remparts ;
Thèbes aux cent palais, et Sparte où la jeunesse
S’exerce dans des jeux qui blessent les regards ;
Nous, fils de la Celtique, ou nés dans l’Ibérie,
Par quel ridicule travers
Rougirions-nous d’honorer dans nos vers
Les noms, quoiqu’un peu durs, chers à notre patrie ?
Citons donc Rilbilis dont l’utile métal,
Quelquefois dangereux, nulle part n’a d’égal.
Parlons de Platéa, cette cité bruyante
Sous les coups du marteau toujours retentissante ;
Le Xalon qui l’entoure, et ses rapides eaux
Qui durcissent l’acier du glaive des héros ;
Tudèle, Rixamare et ses danses joyeuses,
Cardua, qui se plaît aux tables somptueuses,
Pétéron, par la rose en tout temps couronné.
Et Rigas, autrefois par un théâtre orné.
N’oublions pas Silas et ses archers habiles,
Turgente, Pétusie, et leurs lacs immobiles,
De Baradon les bois plantés de chêne et d’if,
Où s’égare à plaisir le promeneur oisif ;
De Matinesse, enfin, les vallons sinueux
Où Manlius conduit ses taureaux vigoureux.
De tous ces noms ingrats la liste un peu rustique
Te fait rire, lecteur ; eh bien, ris, tu le peux ;
Quant à moi, je les aime mieux
Que tous les noms de l’île Britannique.
56. CONTRE GARGILIANUS.
Aux veuves, aux vieillards, par pure politique,
Tous les jours de cadeaux tu fais nouvel envoi :
Et tu crois à mes yeux passer pour magnifique !
Mais non, Gargilius ; je connais ta tactique ;
Aucun n’est plus avare et plus ladre que toi.
Des pièges sont cachés sous ta feinte largesse.
Ainsi l’hôte des eaux, l’habitant des forêts,
Dupes d’une amorce traîtresse,
Reçoivent le trépas sous ombre de bienfaits.
La libéralité toujours est gratuite,
Et n’attend pas qu’un cœur reconnaissant
Des dons qu’il a reçus par d’autres dons s’acquitte ;
Tu te dis libéral ? fais-moi donc un présent.
57. À FAUSTINUS.
Tandis que du Lucrin le lac voluptueux
Me retient dans les bains d’une grotte thermale,
Toi, Faustin, à Tibur, manoir délicieux
De Rome séparé par un faible intervalle,
Et fondé par Catile au temps de nos aïeux,
Tu jouis d’un bonheur que t’envîraient les Dieux.
Mais le chien de Procris dont l’ardeur nous dévore,
Aux chaleurs de Baya vient ajouter encore.
Adieu donc, prés et bois aux naïades si chers ;
Adieu, bords consacrés aux Déesses des mers,
Belles sources, adieu ! sur vous en ce moment
L’humide et frais Tibur obtient la préférence ;
Au retour de l’hiver, oui, j’en fais le serment,
Je reviendrai goûter votre douce influence.
58. SUR GALLA.
Pourquoi donc te cacher pour le pleurer ? en somme,
Il était ton époux. — Oui, mais c’était un homme !
59. SUR UNE VIPÈRE ENFERMÉE DANS UN MORCEAU D’AMBRE JAUNE.
Sur les rameaux du peuplier pleureur
Glissait une vipère, et voilà par malheur
(Ou bien si l’on veut par bonheur)
Que du succin la liqueur glutineuse
La saisit, l’enveloppe ; et malgré maint repli,
L’animal empêtré, dans sa prison visqueuse
Bientôt expire enseveli.
Superbe Cléopâtre ! en ton dernier asile
Ne t’enorgueillis point de ton riche tombeau :
Une vipère, un ignoble reptile,
Du sort en obtient un plus beau.
60. SUR CURIATIUS.
Désormais, au sommet des cieux,
Quand le soleil s’arrête en sa course enflammée,
Allons chercher Ardée, et Pestum, et les lieux
Qu’embrasent les fureurs du lion de Némée.
Tibur ! ô séjour naguère si vanté,
Qu’as-tu fait de ta renommée ?
Coriace chez toi vient chercher la santé,
Il y trouve la mort, et des vapeurs thermales
Il passe tout à coup aux rives infernales.
Hélas ! nous courons vainement,
La Mort partout nous suit : en tous lieux elle règne,
Et quand arrive son moment,
Même au sein de Tibur nous trouvons la Sardaigne.
61.
L’autre jour, d’un air triomphant,
Mancinus, tu contas qu’un ami, galant homme,
En pur don, d’une forte somme,
De mille écus t’avait fait le présent.
Avant-hier, réunis au cercle des poètes,
Tu nous as dit que Pampilla
(Apparemment une de tes conquêtes)
T’avait fait cadeau ce jour-là
De vêtements d’un prix inestimable ;
Puis, tu nous assuras, et même avec serment,
Que Célie et Bassa t’avaient fait récemment
Accepter un bijou, sardoine véritable,
A triple cercle, avec un diamant
De très-belle eau, d’un effet admirable.
Hier, quand Pollion nous charmait par son chant,
Tu quittas le théâtre, et nous dis en courant
Que la veille au matin un immense héritage
T’était échu subitement,
Un autre vers midi non moins soudainement,
Et, pour compléter la journée,
Un autre encor l’après-dînée.
Quel mal t’avons-nous fait pour nous faire souffrir
Le dépit et l’ennui, cruel, que tu nous causes ?
On n’y tient plus ; tais-toi, sache te contenir ;
Si c’est trop exiger, dis-nous du moins des choses
Que nous puissions entendre avec plaisir.
62. SUR LYCORIS.
Quelqu’un dit qu’a Tibur le noir devenait blanc ;
La brune Lycoris s’y rendit à l’instant.
63. SUR CŒRELLIA.
Dans le trajet de Baulis à Baya,
Loin de son fils périt Cœrellia.
Ainsi perd son honneur cette onde qui naguère
A Néron refusa le trépas de sa mère.
64. SUR LES JARDINS DE JULES MARTIAL.
Sur la cime du Janicule
Se prolongent quelques arpents,
Domaine de mon ami Jule.
Nuls jardins ne sont plus charmants,
Du parfait bonheur c’est l’asile.
Une solitude tranquille
S’étend au penchant du coteau,
Et sur la plaine au loin domine ;
Puis, le sommet par un plateau
Sans trop s’élever la termine.
Là règne un ciel pur et serein ;
Et tandis qu’encor la vallée
D’épaisses vapeurs est voilée,
Son front, d’un air de souverain,
Se couronne d’une lumière
A lui propre et particulière.
Du manoir le faîte élégant
Qui vers le ciel monte avec grâce,
Aplani, forme une terrasse
D’où j’aime à contempler souvent
De Rome la vaste étendue,
Avec ses palais, ses grandeurs,
Et les sept monts dominateurs.
De là, plus loin portant ma vue,
J’aperçois de nouveaux objets ;
Les coteaux d’Albe et de Tuscule,
Les bois, les asiles secrets
Où Rome va goûter le frais
Lorsque règne la canicule ;
Ici, l’antique Fidena
Et les vergers de Péranna,
Vergers de sanglante mémoire,
Si l’on s’en rapporte à l’histoire.
Là, sur un chemin fréquenté,
Avec rapidité s’avance
Un char dans sa course emporté,
Dont le bruit, grâce à la distance,
Jusqu’à moi n’est pas apporté.
De Mulvius le voisinage,
Ni les cris dont les débardeurs,
Les bateliers et les haleurs
Font retentir tout le rivage,
Ni ces mille et mille bateaux
Qui, dans leur rapide passage,
Du Tibre sillonnent les eaux,
Rien ne vient troubler mon repos.
Cette campagne que, peut-être,
Vous appelleriez mieux manoir,
Se recommande par son maître
Toujours prêt à vous recevoir ;
Chez lui si vous venez le voir,
Chez vous encor vous croirez être.
Tel on nous peint Alcinoüs
Ou l’humble pasteur Molorchus
Dont un temple honora naguère
La bienfaisance hospitalière.
Vous, à qui de tels agréments
Semblent d’une faible importance,
Sous vos lois rangez, j’y consens,
De Tibur les humides champs,
De Prœneste la plaine immense,
Et Sétie aux coteaux penchants ;
A tous ces domaines si grands
Je préfère le monticule
Habité par mon ami Jule.
65. SUR HÉLÈNE.
Hélène d’un seul œil pleure. Hé mais, dit quelqu’un,
Que fait-elle de l’autre ? — Hélène n’en a qu’un.
66. À LINUS.
Simple en ton goût, Linus, tu mènes l’existence
D’un bourgeois campagnard qui règle sa dépense.
Strictement ménager, dans les seuls jours fêtés
Pour remplacer la tunique grossière
Ton court manteau sort de ton vestiaire ;
Une seule chlamyde a fait tes dix étés.
Tu ne dépenses rien. La rivière voisine
De bon poisson bien frais entretient ta cuisine.
Pour ta table, ton bois nourrit dans ses halliers
La grive délicate et l’épais sanglier,
Et la plaine se plaît à te livrer ses lièvres.
Tu bois le vin du cru, qui te rougit les lèvres.
La flamme a respecté tes granges, ta maison ;
Le vent d’été jamais ne brûla ta moisson.
Point de vaisseaux : partant, sans craindre des naufrages,
Tu peux dormir au bruit des vents et des orages.
A table, on ne voit pas, debout à ton côté,
Un bel esclave grec chèrement acheté ;
Tu n’as, pour te servir, que la troupe rustique
Qui couronne le soir ton foyer domestique.
Jamais le dé fatal ne s’agite en ta main ;
A quelques noix se borne ou ta perte ou ton gain.
Tu vis sans aucun luxe, et ta parcimonie
Défend chez toi l’entrée à la cérémonie.
Mais réponds-moi, Linus : où sont-ils donc passés
Ces trente mille écus par ta mère amassés ?
Qu’en as-tu fait, dis-moi ? je m’adresse à toi-même,
Car toi seul peux, je crois, m’expliquer ce problème.
67. CONTRE PRŒTOR.
Au cens de trente mille écus
Pour l’ordre équestre nécessaire.
Dix mille manquaient à Gaurus,
Et pour compléter son affaire
Il va s’adresser à Prœtor,
Son vieil ami, tout cousu d’or.
Vous savez, lui répond notre homme
Que pour Scorpus et pour Thallus,
Deux écuyers que l’on renomme,
Je dois compter pareille somme
Ou peut-être même encor plus.
On leur élève au sein de Rome
Une statue en beau métal.
— Voilà donc quelle est ta largesse !
Honte et malheur à la richesse
Qui place ses dons aussi mal !
Prœtor, rougis de tes excuses ;
Ce qu’au chevalier tu refuses,
Tu le donnes donc au cheval ?
68. À SEXTUS.
De ta table, pour toi splendidement servie,
Traité comme un client, je remporte ma faim.
En m’invitant, Sextus, quel est donc ton dessein ?
Ne prétends-tu qu’exciter mon envie ?
69. À PAPILUS.
Ami, te voilà tout en nage ;
Reprends haleine, et bois sans eau
Un grand verre de ce breuvage,
Vrai nectar, qui n’est pas nouveau,
Et dont j’ai même oublié l’âge.
— Mon cher, pour toi garde ton vin ;
On prétend qu’il n’est pas très-sain,
Et que trois fois dans ton ménage
Il a fait entrer le veuvage.
Je n’en crois rien assurément ;
Cependant, de ton ambroisie,
Sans façon je te remercie ;
Je n’ai pas soif en ce moment.
70. SUR AMMIANUS.
D’Ammien le père, en mourant,
Ne lui laissa par testament
Qu’une vieille robe râpée ;
Le jeune homme alors, regrettant
De voir son attente trompée,
« J’aimerais, dit-il, tout autant
« Que le mort fût encor vivant. »
71. À SOPHRONIUS RUFUS.
Depuis longtemps je cherche par la ville
Femme qui dise Non, et ne la puis trouver.
Dire Non leur paraît une chose incivile,
Et dont comme d’un crime on doit se préserver.
— Eh quoi donc, nulle part il n’est de femme chaste ?
— Il en est des milliers très-dignes de ce nom.
— Et que font-elles donc ? — Sans éclat et sans faste,
Elles n’accordent rien, mais ne disent pas Non.
72. À QUINTUS.
« De ton ouvrage nouveau
« Ami, fais-moi le cadeau. »
— Je ne l’ai point ; mais mon libraire
Pourra t’en vendre un exemplaire.
-Qui, moi, payer tes vers ? te semblé-je idiot ?
-Qui, moi, te les donner ? me prends-tu pour un sot ?
73. SUR VESTINUS.
Vestinus, approchant de son heure fatale.
Allait bientôt passer dans la barque infernale.
Il conjure les sœurs qui tournent nos fuseaux
De suspendre un instant le coup de leurs ciseaux ;
Mort pour lui, l’amitié le réclamait encore.
Atropos est sensible à la voix qui l’implore.
Vestinus lègue alors ses biens à ses amis,
Puis, il meurt en disant : Mes jours sont bien remplis.
74. SUR DES DAIMS.
Vois quels combats affreux ces faibles daims se livrent,
O César ! quel courroux, quels transports les enivrent !
Leur front promet la mort et semble la braver ;
Lance tes chiens sur eux, si tu veux les sauver !
75. SUR NIGRINA.
Cœur d’or, heureuse épouse, honneur de nos Romaines,
Tu veux que ton mari partage tes domaines,
Et que, liés tous deux d’une égale amitié,
Dans ton riche héritage il entre pour moitié.
Qu’aux cendres d’un époux Évadné soit fidèle,
Qu’un noble dévoûment rende Alceste immortelle,
Ta gloire les efface ; et, sans perdre le jour,
Ta vie attestera ton pur et chaste amour.
76. SUR L’AVARICE D UN AMI.
Je reçois quinze écus quand j’en demandais trente ;
Pour en obtenir vingt, demain j’en veux quarante,
77. CONTRE LE JALOUX ZOÏLE.
Jamais d’une voix importune
Je n’ai, Plutus, invoqué tes faveurs ;
Content de mon humble fortune,
Je te disais : Verse tes dons ailleurs.
Mais aujourd’hui, propice à ma demande
Comble-moi de bienfaits nombreux
Sans craindre que je m’en défende.
Et pourquoi ces contraires vœux ?
Afin qu’en me voyant heureux,
Le jaloux Zoïle se pende.
78. CONTRE VARUS.
A dîner chez Varus l’autre jour invité
Avec grand appareil, je trouvai maigre chère.
Je vois, par les valets sur la table apporté,
Bassin d’argent et d’or, vase, soucoupe, aiguière,
Tout pour la vue et rien pour l’appétit.
Alors, cédant à mon dépit :
« Varus, lui dis-je, ou bien fais disparaître
« De ce luxe indigent l’étalage ennuyeux,
« Ou sers-moi quelques mets qui me conviennent mieux.
« Je suis à table pour repaître
« Mon estomac et non mes yeux. »
79. CONTRE AFER.
Déjà fuit loin de toi ta soixantième année ;
Déjà le temps blanchit ta barbe surannée,
Et tu cours cependant la ville et les faubourgs,
Colportant au matin tes ennuyeux bonjours.
Des tribuns, des consuls escortant la litière,
Tu leur rends les devoirs d’un client mercenaire.
Dix fois par jour le mont Sacré
Te voit accourir hors d’haleine,
Du palais des Césars assiéger le degré.
Des plus illustres noms ta bouche est toujours pleine.
Laisse à nos jeunes gens tant de soins et de peine,
Afer, et vis en paix dans ton coin retiré ;
Rien n’est plus déplaisant qu’un vieillard affairé.
80. À MATHON.
Tu ne quittais point ma campagne,
Et mon Tibur était plutôt le tien ;
Je te le vends, et doublement je gagne,
Mon cher Ma thon ; je t’ai vendu ton bien.
81. CONTRE MATHON.
Déclamer, voilà ta folie,
Même durant la fièvre et ses accès brûlants :
Pauvre Mathon ! si tu ne sens
Qu’en ton état pareille fantaisie
Est véritable frénésie,
Tu n’es pas, certe, en ton bon sens.
Pourtant, si tu ne peux de quelque autre manière
Provoquer la sueur, qu’on te dit nécessaire,
Eh bien, déclame, j’y consens.
Déclamer au milieu des douleurs qu’on endure,
C’est, je l’avoue, un grand effort ;
Mais se taire, Mathon, quand le mal nous torture,
M’en paraît encor un plus fort.
82. SUR FABULLE.
Fabulle a lu, sans doute, l’épigramme
Où je soutiens que jamais fille ou femme
Aux soupirants ne répond par un Non.
Depuis ce temps elle est un vrai dragon ;
Et tous les jours ma poursuite empressée
Est, par ce mot, vivement repoussée.
Mais si j’ai dit qu’une belle, en amours,
Doit dire Non, je n’ai pas dit : Toujours
83. À RUFUS.
À Vénuleius, ton patron,
Cher Rufus, présente en mon nom
Ces deux livres nouveaux que pour lui je t’adresse.
Aux travaux sérieux qui l’occupent sans cesse
Qu’il dérobe quelques instants,
Et qu’avec des yeux indulgents
Il accueille ces vers, enfants de ma paresse.
Du reste, fais qu’il ne les lise pas