Épigrammes (page 11)
Et prétend avoir fait merveille.
Un seul ou deux peut-être encore
Y joindront quelques pièces d’or,
Et là se bornent leurs largesses.
Où sont les patrons généreux,
O César ! si tu nous délaisses ?
Pourtant, à quoi bon les richesses,
Si l’on n’en fait pas des heureux ?
C’est la vertu d’un chef suprême,
Vertu qui l’égale aux Dieux même.
— Je t’entends et te vois de loin,
Marcus ; ton adresse est extrême :
Mais c’est prendre ici trop de soin ;
Ton conseil est bon en lui-même,
Mais César n’en a pas besoin.
21. À JULES MARTIAL.
Que ne puis-je à mon gré disposer de ma vie,
Cher Jules, et, près de toi, maître de mes loisirs
Rentrer dans la nature et goûter ses plaisirs,
Les seuls réels, qu’ignore ou respecte l’envie !
Loin du triste Forum et des fâcheux procès,
Que de bon cœur alors, laissant tout patronage,
Je dirais adieu pour jamais
Aux superbes hôtels, aux fastueux palais
Qu’habitent à la fois l’orgueil et l’esclavage !
Les riants entretiens, le murmure des eaux,
Du portique les frais arceaux,
Les promenades, la lecture,
L’ombre des bois et leur verdure,
Le Champ de Mars et les bains chauds,
Tels seraient tour à tour nos plaisirs, nos travaux.
Mais que nous sommes loin de ce bonheur suprême !
Cher Jule ! de nous deux nul ne vit pour lui-même.
Notre temps se gaspille, et tous nos meilleurs jours,
Inaperçus, s’échappent pour toujours.
Ils nous comptent, pourtant ! hâtons-nous donc ; la vie
N’est qu’un éclair prompt à s’évanouir ;
Qui la connaît et l’apprécie
Peut-il différer d’en jouir ?
22. SUR APOLLONIUS.
Naguère, mon cher Régulus,
Le rhéteur Apollonius
Dont on nous cite mainte histoire,
En saluant Quintus l’appelait Décimus,
Et d’un Macer il faisait un Crassus.
Mais, de l’étude effet qu’on aura peine à croire !
Maintenant à chacun il applique son nom.
— Certes, l’effort est méritoire ;
Comment le retient-il ? — Il le prend au crayon,
Puis le confie à sa mémoire.
23. CONTRE PAULLUS.
Si je n’ai projeté de te voir ce matin,
Si tel n’était pas mon dessein,
Que du mien ton logis s’éloigne plus encore !
Mais, Paullus, ton manoir est au mont Esquilin ;
Des piliers de Tibur le mien est fort voisin,
Près du temple écarté d’où la champêtre Flore
Voit Jupiter Capitolin.
Du chemin de Suburre il faut gravir la pente,
Que la boue en tout temps rend encore plus glissante,
Éviter les fardeaux et les pesants haquets
Que traîne avec effort un long rang de mulets.
Mais le pis, c’est qu’après tant de soins et de peine,
Lorsque tout suant, hors d’haleine,
A ta porte, à la fin, j’arrive anéanti,
En m’ouvrant, ton valet me dit : Il est sorti !
Et voilà le loyer de ma fatigue vaine
Dont ton meilleur accueil ne m’eût payé qu’à peine !
Un client a toujours des patrons inhumains ;
Veux-tu rester le mien ? Paullus, dors les matins.
24. À BASSUS.
Avant qu’eût repris sa vigueur
La loi qui, dans les jeux, marque à chacun sa place,
Tes vêtements de modeste couleur
Ne te distinguaient pas de la vulgaire classe.
Mais depuis que, sans bruit, un vigilant censeur
A la loi périmée a rendu l’existence,
Et que le chevalier, sans craindre un inspecteur,
Jouit en paix du droit de préséance,
On voit tes vêtements afficher l’opulence ;
Et tu crois nous tromper par ce luxe imposteur !
Pauvre Bassus, reviens de ton erreur !
Ton beau manteau ne vaut pas la finance
Qui donne aux chevaliers une place d’honneur,
Ou mon Codrus sur tous aurait la préférence.
26. SUR CHERESTRATE.
Tu n’as pas le cens nécessaire
Aux chevaliers de bon aloi,
Bon Chérestrate ; ici, dis-moi, que viens-tu faire ?
Lectius vient : debout, fuis, cours et cache-toi.
Mais, ô bonheur ! qui t’arrête en ta course,
Et te ramène auprès de moi ?
Quel ami généreux veut, en t’ouvrant sa bourse,
Mériter que son nom, avec honneur cité,
Soit transmis par mes vers à l’immortalité ?
Qu’est-elle auprès de lui, l’âme crasse et terrestre
De ce Crésus qui siège dans nos rangs,
Et de nuages odorants
Inonde les bancs et l’orchestre ?
Ou qui jette vingt mille écus
Pour élever une statue équestre
Où doit briller en or (que de frais superflus !)
Le nez grotesque d’un Scorpus ?
O richesse inutile ! amitié prétendue !
A de semblables traits je vous vois applaudir,
Et pour les imiter, aucun ne vient s’offrir :
O pour vous, que d’argent, que de gloire perdue !
27. À CODRUS.
Dans un de mes écrits, en plaisantant, naguère
Des gens à manteau long je t’ai nommé l’Alpha.
Codrus, le mot peut-être aura pu te déplaire ;
Eh bien, des manteaux courts nomme-moi le Bèta.
28. SUR UN FAUX CHEVALIER.
L’esprit et les talents, les mœurs et la naissance,
Sont chez toi, j’en conviens, dignes d’un chevalier
Mais ton cœur, je le vois, est encor roturier.
Flétri, découragé par la triste indigence,
De nos quatorze bancs tu dédaignes l’honneur,
Et, toujours circonspect, tu n’as pas l’assurance
D’y venir prendre place, et braver l’inspecteur.
29. SUR MAMERCUS.
Tu peux m’en croire, cher Aulus,
Quand tu réunirais de Nerva la sagesse,
La piété des frères Curius,
De Marcus la délicatesse,
La probité de Mauricus,
Et de Ruson la politesse ;
Lorsqu’à la gaîté de Paullus
Tu joindrais le talent du fameux Régulus ;
Non, jamais tu ne pourras faire
Que Mamercus sur toi pense ou dise du bien ;
Sa dent noire toujours ronge et n’épargne rien.
— C’est un censeur malin, un critique sévère ?
— Non, c’est un malheureux à qui nul ne peut plaire.
30. À GELLIA.
« Mange ce lièvre, ami, que je te donne ;
« Tu seras beau pendant sept jours. »
— Si ton dicton est vrai toujours,
Tu n’en as donc jamais mangé, ma bonne ?
31. À VARRON.
Varron, toi que Sophocle avoûrait pour émule
Dont Horace envîrait la lyre et les accents,
Fais trêve à tes travaux, et laisse, pour un temps,
Les jeux badins de l’élégant Catulle,
Et l'élégie en pleurs que fit gémir Tibulle.
Mais, près de ton foyer, parcours ces vers nouveaux,
Que dans ce mois oisif je t’envoie à propos ;
A moins que dans ces jeux où l’esprit se repose
Tu ne perdes les jours dont Saturne dispose.
33. SUR CRISPUS.
Crispus, à son heure suprême,
A sa femme, par testament,
N’a pas légué deux écus seulement.
— Qui donc a-t-il nommé son héritier ? — Lui-même.
34. CONTRE UN AVOCAT.
Un avocat, dit-on, s’est égayé sur moi ;
Si j’apprends quel il est, avocat, gare à toi !
35. SUR LA JEUNE ÉROTION.
A sa mère Flaccille, à toi, Fronton, son père,
Je remets cette enfant, ma joie et mon amour.
Vous l’avez précédée au souterrain séjour,
Elle va retrouver votre appui tutélaire.
Vous me l’aviez léguée, hélas ! pour peu d’instants !
Six ans, moins quelques jours, ont borné sa carrière.
Rassurez-la contre les aboîments
De votre affreux gardien, du terrible Cerbère,
Et dans l’obscurité guidez ses pas tremblants.
Des champs élysiens, habitante nouvelle,
Parmi ses vieux parents rassemblés autour d’elle,
La folâtre, en jouant, leur bégaîra mon nom.
Terre ! ne laisse point s’épaissir le gazon
Sur les os délicats qu’ici ton sein récèle,
Et que je confie à ta foi :
Elle ne pesa pas sur toi,
Terre, ne pèse pas sur elle !
36. SUR EUCLIDE.
« Je touche de Patras, par an, vingt mille écus,
« Du faubourg de Corinthe autant, même encor plus ;
« Et mes nobles aïeux de Léda sont issus ! »
Fier d’un manteau de pourpre, ainsi, dans le théâtre,
Euclide s’écriait, et, malgré l’inspecteur,
Voulait se maintenir aux banquettes d’honneur.
Mais tandis qu’il s’opiniâtre,
Et lutte en répétant toujours même refrain,
Une très-grosse clef, qui glisse de son sein,
Tombe, et trahit l’esclave dans Euclide :
Fut-il jamais, Fabulle, une clef plus perfide ?
37. À FAUSTIN.
J’ai loué dans mes vers certain particulier,
Et n’en ai rien reçu ; c’est un banqueroutier.
38. SUR LA MORT D’UNE JEUNE ESCLAVE.
Je l’ai perdue, hélas ! cette jeune merveille,
Mes uniques plaisirs, mes seuls amusements ;
Cette enfant dont la voix flattait plus mon oreille
Que les accents du cygne à ses derniers moments.
Douce comme l’agneau qui sur les bords du Tage
Broute le cytise fleuri,
Sa peau du pur ivoire égalait le poli ;
Sa blancheur eût terni le brillant coquillage
Dont la mer Érythrée enrichit son rivage,
La neige encor récente, et le lis du matin.
Des toisons du Bœtis et des tresses du Rhin
Dont une poudre d’or embellit la souplesse,
Ses blonds cheveux surpassaient la finesse.
Le folâtre écureuil n’était pas plus lutin.
L’ambre qu’on froisse dans la main,
La myrrhe et l’encens arabique,
La rose de Pœstum, et le miel de l’Attique,
N’exhalèrent jamais de plus douces odeurs.
Auprès d’elle le paon eût perdu ses honneurs,
Et le phénix eût cessé d’être unique.
Elle n’est plus ! son bûcher fume encor.
En la perdant, j’ai perdu mon trésor !
Adieu, plaisirs, amour, délices de ma vie !
Qui l’eût cru, que si tôt elle me fût ravie ?
Cruel, inflexible destin,
Tu l’as frappée, et sa sixième année
N’était pas encor terminée !
— Ami, d’où vient tant de chagrin ?
Pour une esclave enfant j’excuse ta tendresse :
Maïs, c’est trop la pleurer, te déchirer le sein,
T’arracher les cheveux ; rougis de ta faiblesse,
Et réprime ce noir transport.
Mon épouse était riche, et jeune, et belle, et sage,
Et naguère en mes bras elle a fini son sort :
Pourtant je vis ! — Pœtus, j’admire ton courage ;
Vingt mille écus te sont dévolus par sa mort,
Et tu consens à vivre !… O le sublime effort !
39. CONTRE CALLIODORE.
Je sais, mon cher Calliodore,
Et personne, je crois, n’ignore
Que pour vous faire admettre au rang de chevalier,
Vous possédez le taux strictement régulier ;
Mais, nous vous connaissons un frère
Qui comme vous réclame, à titre d’héritier,
La moitié de ce cens qui vous est nécessaire.
Un seul cheval ne peut avoir double écuyer.
D’Océanus redoutez l’œil sévère.
Irez-vous, confondant pluriel et singulier,
Et bravant à la fois les lois et la grammaire,
Lui dire : Je montons tous deux un seul coursier ?
Levez-vous, dira-t-il, ainsi que votre frère !
Nouveau Castor, laissant ce Pollux importun,
Avec lui, croyez-moi, n’ayez rien de commun.
Des enfants de Léda suivez l’exemple sage,
Et faites de vos droits l’alternatif usage.
Surtout, gardez qu’au même jour
Le même banc tous les deux vous rassemble.
Vous ne pouvez siéger ensemble ;
Eh bien ! siégez donc tour à tour.
40. CONTRE CHARIN.
Charin, dans cette année, a fait son testament
Trente fois, et toujours disant : C’est la dernière ;
Et chaque fois, afin de lui complaire,
Je lui fais passer en présent
Des gâteaux du plus pur froment,
Que mon habile ménagère
A pétris d’un miel odorant.
C’est assez : prends pitié, Charin, de ma détresse ;
De grâce, plus de testaments nouveaux
Qui m’obligent à des cadeaux.
Ou plutôt, hâte-toi de remplir la promesse
Dont ta perfide toux nous amuse sans cesse.
Tu me ruines en gâteaux :
À force de tester, chaque jour tu m’achèves ;
Eussé-je été plus riche que Crésus,
Aujourd’hui je serais aussi pauvre qu’Irus,
Quand je ne t’eusse offert chaque fois que mes fèves.
41. À ARTÉMIDORE.
Tu peins Vénus ; Minerve a seule ton hommage ;
Ne t’étonne donc plus qu’on blâme ton ouvrage.
42. LA MÊME AUTREMENT.
Ta Vénus est manquée, et j’en suis peu surpris ;
Sur elle, dans ton cœur, Minerve obtient le prix.
43. IL FAUT DONNER AUX AMIS.
Un habile voleur de ton coffre enfoncé
Emportera tout l’or par tes soins amassé ;
La flamme en un instant peut faire disparaître
Les lares paternels dont tu te vois le maître ;
Un parjure emprunteur nîra te rien devoir,
Souvent un sol ingrat trahira ton espoir.
La mer peut engloutir tes vaisseaux, ta richesse,
Ou bien ils passeront aux mains d’une maîtresse ;
Mais un bienfait, du sort ne craint pas les retours :
Les dons que tu répands seuls te restent toujours.
44. SUR THAÏS ET LECANIA.
Lise a les dents d’un noir d’ébène,
Sa sœur les a d’un ivoire éclatant :
Pour l’une, le pourquoi se devine sans peine ;
Pour l’autre, c’est le secret du marchand.
45. CONTRE DENTON.
Mais, qu’arrive-t-il donc à notre ami Denton ?
Chose étrange ! A dîner quatre fois je l’invite,
Et quatre fois il m’a répondu : Non.
S’il me rencontre, il passe vite.
Lui qui, naguère encor, de salon en salon,
Au théâtre, aux bains même, était à ma poursuite,
Aujourd’hui partout il m’évite.
Un pareil changement a de quoi m’étonner.
Quel en est le motif ?… Ah ! parbleu, je devine.
Alléché par l’odeur de meilleure cuisine,
Denton préfère au mien un plus friand dîner.
Mais ton triomphe, ingrat, ne sera pas durable.
Quand le riche patron pour qui tu m’as laissé,
En te connaissant mieux, de toi sera lassé,
Confus, tu reviendras à ta première table.
46. CONTRE BASSA.
Bassa nous soutient qu’elle est belle,
Et qu’aux amants elle est rebelle ;
Je n’y crois pas trop, quant à moi ;
Elle brille dans ces deux rôles :
Mais, on sait bien que ses paroles
Ne sont pas articles de foi.
47.
Je n’aime le baiser que s’il est disputé ;
Ton air mutin me plaît bien plus que ta figure ;
Résiste-moi toujours, Paula, je t’en conjure :
Je veux n’être de toi chéri ni redouté.
48. SUR PHILON.
Philon, qui n’a pas de cuisine,
Me jure que jamais il ne mange chez lui ;
Je le crois ; s’il ne dîne en effet chez autrui
Le malheureux jamais ne dîne.
50. À LABIÉNUS.
Hier si je me suis mépris,
Il ne faut pas que tu t’étonnes ;
Lorsque je t’ai vu seul, assis,
En toi j’ai cru voir trois personnes.
Ton front, d’un et d’autre côté,
Porte un bouquet de chevelure
Si peu touffu, qu’en vérité
D’un jeune enfant emmaillotté
Il ne ferait pas la coiffure.
Un sillon dont l’aridité
N’offre pas un poil qui l’ombrage,
De ton occiput qu’il partage
Étale en long la nudité ;
D’une telle difformité
Pourtant tu tiras avantage.
En décembre, quand l’empereur
Donna les sportules d’usage,
Tu fis un triple personnage
Et tu reçus triple faveur.
De Géryon vivante image,
Si tu veux éviter son sort,
De Philippe fuis le portique ;
Là, figure un Hercule antique :
S’il t’aperçoit, te voilà mort.
51. CONTRE CHAROPINUS.
Si je dîne chez moi sans t’avoir invité,
Aussitôt tu me fais la guerre,
Et, l'épée à la main, dans ta grande colère,
Tu vas, dis-tu, punir mon incivilité.
Ami, calme cette furie !
Un tel acharnement me devient importun ;
Je veux, sur cent dîners dont je te gratifie,
Pouvoir impunément du moins t’en voler un.
52. À RUFUS.
Cet homme que tu vois, Rufus, jusqu’au menton
Enfoncé dans la paperasse,
Que de clercs empressés assiège un escadron,
Et qui, sans se lasser, toujours sasse et ressasse
Testaments et dossiers que sans cesse on lui passe :
Cet homme qu’on prendrait pour un grave Caton,
Pour un Brutus, un Cicéron,
N’est rien qu’un ignorant de la première classe.
Tu ris ! aborde-le ; par prière ou menace,
Tu n’en obtiendras pas qu’il te rende à son tour.
En grec plus qu’en latin, réponse à ton bonjour.
53. À POSTHUME.
Si, malgré ma reconnaissance,
Sur les biens dont tu m’as comblé
Je garde toujours le silence,
C’est que toi-même en as parlé.
Toutes les fois qu’en ton absence
Je veux citer à mon égard
Quelque trait de ta bienfaisance,
On m’arrête ; on me dit : D’avance
Lui-même nous en a fait part.
Dans mainte et mainte circonstance,
Pour que tout soit fait à propos,
Agir deux n’est pas nécessaire ;
Un seul suffit : reste en repos,
Mon cher Posthume ; en cette affaire
Je dois parler, tu dois te taire.
Les dons que de toi j’ai reçus,
Indiscret ! tu les as perdus.
54. À BASSUS.
Quoi ! toujours nous chanter, et sur le même ton,
La triste Niobé, Thyeste, Agamemnon,
Andromaque, Médée, et tels sujets semblables !
Il en est, pour tes vers, de bien plus convenables :
Crois-moi, Bassus, choisis Deucalion,
Ou la chute de Phaéton.
55. SUR UN RHÉTEUR.
Mon rhéteur, je le vois, finira par s’instruire.