Épigrammes (page 12)
Hier au soir, le croira-t-on ?
II m’a salué par mon nom
Sans avoir pris soin de l’écrire.
56. SUR L’AIGLE DE JUPITER.
Aigle, que portes-tu ? — Des cieux le roi suprême.
— Eh quoi ! sans foudre ? — Amour l’a désarmé.
— Quel objet ?… — Ganymède, un enfant l’a charmé.
— D’où vient ce bec ouvert, cet œil moins enflammé ?
— Je lui parle de ce qu’il aime.
57. À LUPUS.
« Quel maître, ami, donnerai-je à mon fils ?
« Qu’en dois-je faire, et que doit-il apprendre ?
« Depuis longtemps mon choix flotte indécis
« Et sur ce point je désire l’entendre. »
— Loin de ton fils rhéteur, grammairien,
Vrais charlatans dont le savoir futile
Ne peut l’aider ni le conduire à rien.
Mets de côté Cicéron et Virgile,
Très-beaux diseurs et fort hommes de bien,
Mais pour percer n’offrant aucun moyen.
Qu’il laisse en paix avec sa renommée
Rutilius épris de sa fumée ;
Et si jamais, de la gloire entêté,
Il fait des vers, qu’il soit déshérité !
Mais, s’exerçant dans un art moins stérile,
S’il veut mêler l’agréable à l’utile,
Ne peut-il pas, ou danseur ou chanteur,
Avec éclat figurer dans un chœur,
Pincer la harpe ou jouer de la flûte ?
A ces états ne pouvant se plier,
Si dès l’abord tu vois qu’il se rebute,
Fais-le architecte, ou, si tu veux, huissier.
58. À CINNA.
Lorsque je t’appelle mon maître,
Garde-toi de te méconnaître,
Cinna ; de ce nom qui te plaît
J’appelle souvent mon valet.
59. À POSTHUME.
« Oui, je veux vivre, et dès demain. »
Voilà ton éternel refrain.
Mais ce demain qu’il faut toujours attendre,
Quand le verrons-nous donc enfin ?
Qu’il est lent, qu’il tarde à paraître
Ce demain toujours prêt à naître,
Déjà plus vieux que Priam et Nestor !
Peut-il s’obtenir à prix d'or ?
Où donc est-il, où faut-il l'aller prendre ?
En l’attendant, la mort peut te surprendre.
Tu vivras dès demain ! Et pourquoi pas, dis-moi,
Dès aujourd’hui ? c’est déjà tard s’y prendre ;
Déjà c’est un jour de perdu ;
Dès hier que n’as-tu vécu ?
60. À STELLA.
Au lieu de vases d’or, d’un prix inabordable,
Je t’en donne de terre, et je crois faire bien ;
Qui fait un grand présent en attend un semblable :
Le mien, mon cher Stella, ne te coûtera rien.
61. CONTRE UN DÉTRACTEUR.
Misérable envieux, qui nous viens des enfers
Pour semer parmi nous et l’insulte et l’outrage,
Tu t’agites en vain, gronde, aboie et fais rage,
Non, tu n’obtiendras pas que dans tout l’univers
Ton nom déshonoré circule avec mes vers.
Je ne veux pas, même pour ma défense,
D’un monstre tel que toi révéler l’existence.
Vis détesté, meurs inconnu,
C’est le supplice qui t’est dû.
Pourtant quelques auteurs, peut-être, en cette ville,
Voudront du cerbère nouveau
A belles dents mettre en pièces la peau ;
Pour moi, d’une proie aussi vile
Je rougirais d’arracher un lambeau.
62. CONTRE MARIANUS.
Dis-moi, mon cher Marianus,
Quel est ce beau jeune homme, aux cheveux si crépus,
Qui chez toi se comporte avec un air d’aisance,
Qui toujours à ta femme, et même en ta présence,
Rend les soins les plus assidus ?
Partout il la suit et l’assiège ;
Et souvent, à l’oreille, appuyé sur son siège,
Lui débite quelque fadeur
Qu’elle entend sans trop de froideur.
A chacun de ses doigts une bague étincelle,
Et la ponce a poli sa jambe fine et belle.
Dis-moi donc quel il est : a-t-il un nom, un rang ?
Occupe-t-il chez toi quelque poste important ?
— De mon épouse, ami, c’est le chargé d’affaires,
Actif, intelligent, et des plus nécessaires.
Sa figure décèle un habile intendant ;
Aufide, près de lui, ne serait qu’un novice.
— Que tu mérites bien, pauvre Marianus,
L’affront qu’à son valet prodigue Latinus !
Qu’en te traitant de même on te rendrait justice !
Ouvre les yeux : ce jeune dameret
N’a point l’air occupé d’affaires d’intérêt ;
Ta femme à lui, dit-elle, a confié les siennes,
Mais je croirais plutôt qu’il s’est chargé des tiennes.
63. À SON HÔTE.
Use comme du tien de mon manoir des champs,
Cher hôte, si tu peux reposer sur la dure ;
Ou d’un fort mobilier amène une voiture
Pour remplacer le mien, volé depuis longtemps.
Mes lits brisés n’ont plus coussin ni couverture ;
Les sangles en lambeaux, sur le plancher poudreux
De leurs sales débris traînent la pourriture.
Pourtant à frais communs on peut y loger deux ;
J’ai payé le local : fournis la garniture,
Et tu ne seras pas dupe de l’aventure.
64. À PONTICUS.
« Ami, que penses-tu, dis-moi, de mes écrits ? »
Vingt fois par jour de toi j’entends la même phrase.
Ils sont parfaits : j’admire ; et j’en suis en extase !
Sur ceux de Régulus ils emportent le prix.
— C’est bien là ton avis, Marcus, en conscience ?
Dans les faveurs de César et des Dieux
Que ta sincérité trouve sa récompense.
— Je fais pour toi les mêmes vœux.
65. À SES ESCLAVES.
D’un falerne vieilli que l’eau n’a pas trempé,
Esclaves, remplissez une double mesure ;
Que de glace à l’instant ce nectar soit frappé,
Et que de fleurs mon front enveloppé
En exhale partout l’odeur suave et pure.
Jouissons : ce tombeau, qui dans mon voisinage,
D’Auguste est le dernier séjour,
Du temps qui fuit me dit de faire usage ;
Un Dieu même a subi ce terrible passage :
Je puis demain le subir à mon tour.
67. CONTRE PONTILIANUS.
Toutes les fois que dans la rue
Je te rencontre et te prévien
Du mot civil : « Je te salue, »
Tu passes et ne réponds rien.
Puisque ce mot que tu dois rendre
Toujours en vain se fait attendre
Et se refuse à mon appel,
Désormais tu ne dois entendre
De moi que l’adieu solennel
Qui des morts honore la cendre.
68. SUR UNE HIRONDELLE.
Quand les hirondelles frileuses,
A l’approche des noirs frimas,
Vont sur des plages plus heureuses
Chercher de moins âpres climats,
Une d’entre elles, paresseuse,
Au fond de sa couche moelleuse
Se blottit et ne partit pas.
Quand la saison moins rigoureuse
A leur gîte les ramena,
Toute la troupe, furieuse,
Sur la transfuge se tourna,
Et du bec si fort s’acharna,
Qu’elle en mourut, la malheureuse !
Procné, mère du jeune Ithys,
Aurait dû, cent fois plus coupable,
Subir un supplice semblable
Quand elle déchira son fils.
69. À LESBIE.
On vante des Germains la chevelure d’or :
Compare-lui la tienne, elle est plus blonde encor.
70. CONTRE M. ANTOINE.
Va, ne reproche rien au barbare Photin,
Antoine ; des proscrits exécrable assassin,
La mort de Cicéron t’accuse plus encore.
L’affreux Catilina, qu’à bon droit Rome abhorre,
Jamais d’un tel forfait n’aurait souillé sa main.
Toi, c’est le sang romain dont la soif te dévore.
Un infâme soldat par ton or soudoyé,
En frappant Cicéron, l’a forcé de se taire ;
Le silence d’un seul, si chèrement payé,
Que te vaut-il ? pour toi quel en est le salaire ?
Oui, Cicéron se tait : mais entends Rome entière !
71. CONTRE SYRISCUS.
Toujours errant de buvette en buvette,
Près des quatre bains, Syriscus,
Sans presque quitter la sellette,
Vient de manger, dit-on, huit mille écus
De son patron récemment obtenus.
O gourmandise détestable !
En peu de jours manger huit mille écus !
Un pareil trait sans doute est incroyable ;
Mais ce qui doit le paraître encor plus,
C’est qu’il les a mangés sans s’être mis à table.
72. À FAUSTIN.
Non loin de Trébula, dans une plaine humide
Qui du midi brûlant brave le souffle aride,
Il est une retraite où, durant la chaleur,
L’été n’exerce point d’influence perfide ;
Le doux zéphyre seul en tout temps y préside.
Là, Faustin, je t’attends ; là, goûtant la fraîcheur,
Tu pourras du Lion défier la fureur
A l’ombre de nos bois, aux bords d’une eau limpide ;
Déjà Phébus s’allume aux ardeurs du Cancer ;
Viens ; de Tibur, ici, tu trouveras l’hiver.
73. SUR L’ORIGINE DE BACCHUS.
Jupiter, a-t-on dit, de Bacchus fut la mère :
A ce compte, Rufus, Sémélé fut son père.
74. À THÉODORE.
De mes œuvres vingt fois tu réclamas le don
Vingt fois je t’ai répondu : Non.
D’un refus qui te semble étrange
Tu me demandes la raison ?
Tu voudrais me donner les tiennes en échange.
74. LA MÊME, AUTREMENT.
De ton nouvel ouvrage on dit beaucoup de bien,
Lis-le-moi. — Non. — Pourquoi ? — Tu me lirais le tien.
75. SUR POMPÉE ET SES ENFANTS.
De l’illustre Pompée et de ses jeunes fils
La fortune s’est plue à semer les débris.
En Europe, Cnéïus, et Sextus en Asie
Ont leur tombeau ; leur père a vu trancher sa vie
En Afrique, où, peut-être ! il a trouvé le sien.
Qu’un autre en soit surpris ; moi, je comprends très-bien
Qu’une maison, en gloire, en grandeur si féconde,
De sa vaste ruine ait dû couvrir le monde.
77. SUR CINNA.
Mithridate, que le poison
À chaque instant tenait en crainte,
A force d’en prendre, dit-on,
Cessa d’en redouter l’atteinte.
Cinna, depuis vingt ans, a tant jeûné, qu’enfin
Le voilà convaincu qu’on ne meurt pas de faim.
79. À TARANIUS.
Si tu te vois réduit à dîner seul chez toi,
Viens dîner, ou plutôt viens jeûner avec moi.
Mais apprends quelle chère, ami, t’est préparée.
Un saucisson couché sur un lit de purée
Allumera ta soif ; des œufs garnis d’anchois,
Un fin lard, escorté de fèves et de pois,
Un chou bien frais, baigné dans l’huile la plus pure,
Et qui dans un plat noir près d’un jambon figure,
Voilà ce qui t’attend ; ami, ces simples mets
Ne m’ont pas, tu le vois, coûté beaucoup d’apprêts.
Pour fruits, des raisins secs, la poire de Syrie,
Et la châtaigne au feu lentement amollie.
Tu feras en buvant l’éloge de mon vin.
Et si Bacchus encor veut réveiller ta faim,
Je t’offre pour surcroît la verte et douce olive,
Qui, comme exprès pour toi, de Pinénum m’arrive ;
J’ajoute la lentille et le tiède lupin ;
Et voilà, tout compté, le menu du festin.
C’est peu : mais à défaut de meilleure cuisine,
Tu trouveras chez moi bon hôte et bonne mine.
Franc parler, cœur ouvert, entière liberté.
Point d’indiscrets ; partant, pleine sécurité ;
Surtout point de lecture : une musique exquise
Couronnera la fête. Accours, la nappe est mise ;
Claudia, qui t’attend, t’a déjà prévenu ;
Viens donc, et sois certain d’être le bienvenu.
80. CONTRE ZOÏLE.
Dix fois dans un repas, prétextant la sueur,
Tu sors pour reparaître en nouvelle chlamyde ;
Tu crains, dis-tu, que la synthèse humide
Sur ta peau ne retienne une tiède moiteur
Qu’un léger vent soudain changerait en fraîcheur.
Je te vois plus vain que timide,
Zoïle, dans tous ces apprêts ;
Moi, qui dîne avec toi, vois-tu que je transpire ?
C’est que, pour me maintenir frais,
Je n’ai qu’une chlamyde ; elle sait me suffire.
81. À SÉVÈRE.
Si tu n’as rien de mieux à faire,
Pour lire, examiner ces légers impromptu,
Dispose en ma faveur d’un instant, cher Sévère.
« Dois-je ainsi gaspiller mes loisirs ? » diras-tu.
Pardon ; mais ton ami t’en prie avec instance,
Et cet acte de complaisance,
Crois-moi, ne sera pas perdu.
Même (suis-je assez téméraire ?)
Si tu veux m’accorder la grâce tout entière,
Tu t’adjoindras le docte Secundus ;
Mon livre alors te devra plus
Qu’il ne devra même à son père.
En effet, il ne craindra plus
D’aller voir, au séjour habité par Cerbère
Sisyphe, qui s’épuise en efforts superflus,
Quand il aura subi ta critique sévère
Et la lime de Secundus.
82. À ÉMILIEN.
Es-tu pauvre ? ton sort est de l’être toujours ;
L’argent court à l’argent : c’est le train de nos jours.
83. CONTRE GAURUS.
Après m’avoir promis un don de mille écus,
Tu ne peux, me dis-tu, m’en prêter cent cinquante
Si ta volonté seule a dicté ton refus,
Cette insulte, Gaurus, est doublement choquante.
Va donc, et que ton or te porte un jour malheur !
Tu n’es qu’un idiot, sans foi, comme sans cœur.
84. À DINDYMUS.
Tu m’appelles, je fuis ; tu me fuis, je t’appelle ;
Je dis oui, tu dis non ; tu veux blanc, je veux noir :
De nos goûts opposés la lutte est éternelle,
Et nous suivra, je crois, au souterrain manoir.
45. À GALLA.
Décembre expire : adieu les jeux de noix !
L’enfant qui de son maître a reconnu la voix
Retourne à ses travaux, quoiqu’à regret, docile.
Cornet et dés en mains, le rebelle joueur,
Au fond de son tripot surpris par l’inspecteur.
Se voit traîné devant l’édile
Dont il redoute la rigueur.
Ils sont passés, les jours des saturnales,
Où partout des mains libérales
Vont aux amis prodiguer leurs présents.
De toi, Galla, malgré les coutumes anciennes,
Je n’en ai vu venir petits ni grands,
Et mon décembre a perdu ses étrennes.
Mais bientôt mars nous sera ramené,
Mois où tu comptes sur les tiennes ;
Alors je te rendrai ce que tu m’as donné.
FIN DU CINQUIÈME LIVRE.
LIVRE SIXIÈME.
1. À JULES MARTIAL.
O toi ! dont l’amitié m’est précieuse et chère.
Jule, reçois de moi ce sixième recueil ;
Mais au lieu d’un léger coup d’œil,
Je réclame pour lui ta censure sévère.
Grâce à tes soins, craignant moins de déplaire,
Du palais de César il franchira le seuil ;
Et sa démarche téméraire
Y trouvera peut-être un favorable accueil.
3. SUR LA NAISSANCE D’UN FILS DE DOMITIEN.
Parais, auguste enfant, promis au fils d’Énée,
Viens, digne fils des dieux, remplir ta destinée.
Lorsqu’après maint siècle écoulé,
Ton père, chargé d’ans, sur ta verte jeunesse
Voudra reposer sa vieillesse,
A partager son trône à ton tour appelé,
Tu seras son émule ; et vos mains souveraines
D’un empire éternel gouverneront les rênes.
Pour lui faire des jours de soie et d’or tissus,
Julia va filer la toison de Phryxus.
4. COMPLIMENT A DOMITIEN.
Vous, pour qui le triomphe épuisa ses honneurs,
Vous, chef suprême des censeurs,
Arbitre et modèle des princes ;
Vous, à qui Rome doit ses temples, ses grandeurs,
Tant de cirques, de dieux, de villes, de provinces.
Rome encor vous doit plus : elle vous doit des mœurs.
5. À CECILIANUS.
L’achat d’un bien rural me met dans l’embarras ;
Prête-moi mille écus, ami, je t’en supplie.
Tu sembles réfléchir et te dire tout bas :
« C’est de l’argent perdu ! » — Je n’en disconviens pas
Aussi, tu vois que je t’en prie.
7. SUR THÉLÉSINA.
Depuis que de César la loi renouvelée
A recouvré sa vigueur parmi nous,
Et ramené la décence exilée,
Thélésine a cinq fois pris un nouvel époux,
Et la moitié d’un mois est à peine écoulée.
Changer de maris tant de fois,
Ce n’est pas, Thélésine, user du mariage ;
C’est en couvrir l’abus sous le manteau des lois ;
Je serais moins blessé d’un franc concubinage.
8. À SÉVÉRE.
Pour obtenir certaine belle
Qu’un barbon tenait en tutelle,
De l’hymen briguant les faveurs,
Quatre tribuns et deux préteurs
À l’envi s’empressaient près d’elle.
Ajoutons-y sept avocats,
Et de plus encor maint poète,
Et nous aurons des candidats
La liste, je crois, bien complète.
Pour un autre que d’embarras !
Le bonhomme n’hésite pas ;
A l’éclat préférant l’utile,
Sans bruit, à sa jeune pupille
Il donne un huissier pour époux ;
Ma foi, j’en connais de plus fous.
9. SUR LEVINUS.
Au théâtre, en nos bancs, quand Lévinus sommeille,
Doit-il être surpris qu’Océanus l’éveille ?
10. APPEL INDIRECT A LA LIBERALITÉ DE DOMITIEN.
« Daigne, grand Jupiter, m’envoyer de l’argent ! »
Le dieu m’entend : Adresse ta prière,
Me répond-il, à ton prince obligeant,
Qui de mes dons est le dépositaire.
Il vient de relever mes temples à ses frais.
— A son maître il rend ses bienfaits ;
Il te bâtit un temple, et je ne m’en sens guère.
Mais, c’est ma faute, aussi ! j’ai demandé trop peu :
Fallait-il pour un rien importuner un dieu ?
Pourtant, lorsqu’il a lu ma supplique dernière,
Son œil n’a témoigné ni dédain ni colère ;
Je croyais même y lire son aveu.
Son front n’est pas plus bénévole
Lorsqu’en triomphateur il monte au Capitole,
Ou lorsque, sur son trône assis,
Il rend le diadème aux rois qu’il a soumis.