Épigrammes (page 13)
Toi, sa confidente chérie,
Vierge auguste, dis-moi : De celui qui supplie,
D’un air si bienveillant s’il rejette les vœux,
Quel est-il donc quand il fait un heureux ?
Ainsi je me plaignais ; déposant son égide
Qui glace de terreur l’œil le plus intrépide :
« Insensé, dit Pallas, un bienfait attendu,
Pour être différé, le crois-tu donc perdu ? »
11. CONTRE MARCUS.
Je t’entends répéter parfois d’un air chagrin :
« II n’est plus, dans nos jours, d’Orestes, de Pylades ! »
Sais-tu pourquoi ? Tous deux buvaient du même vin,
Tous deux mangeaient du même pain,
En tout, partout, ils étaient camarades ;
Entre eux régnait toujours parfaite égalité.
A table, ici, je vois placer de ton côté
L’huître que du Lucrin engraissent les parages,
Et l’on me sert, à moi, quelques vils coquillages
Que ne sucerait pas un chien.
Me crois-tu le palais moins friand que le tien ?
De ton riche manteau Tyr a fourni la laine :
Une laine gauloise et dégraissée à peine
Forme l’épais tissu qui compose le mien ;
Et tu veux qu’entre nous il existe un lien ?
Le nom d’ami, pour toi, n’est qu’un nom de parade :
Près de mon vil sagum ta pourpre se dégrade ;
L’amitié n’admet pas cette inégalité :
Pour moi sois un Oreste, et je suis ton Pylade.
Surtout, pénètre-toi de cette vérité :
Marcus, si tu veux que l’on t’aime,
Commence par aimer toi-même.
12. SUR FABELLA.
Quelqu’un disait à Fabelle :
Ces cheveux si blonds, si beaux,
Quel dommage qu’ils soient faux !
Ils sont bien à moi, dit-elle,
Je le jure hardiment.
Moi qui tiens de son marchand
Qu’il en fut payé comptant,
Je déclare que la belle
N’a point fait un faux serment.
13. SUR LA STATUE DE JULIE.
Vrai prodige de l’art inventé par Pallas,
Et qui sembles sorti des mains de l’immortelle,
Es-tu l’œuvre de Phidias,
Ou du ciseau de Praxitèle ?
Oui, ce marbre est vivant ; quelle sérénité
Relève de son front la grâce et la beauté !
Dans ses doigts délicats se joue une ceinture ;
C’est ton ceste, ô Vénus, ta plus belle parure,
Dérobé par Julie au cou de ton enfant.
Mais, quoi ! déjà pour réveiller la flamme,
Junon de son époux, Vénus de son amant,
L’une vient l’emprunter, et l’autre le réclame.
14. CONTRE LABÉRIUS.
Je puis être poète, et poète excellent.
— Si tu dis vrai, pourquoi nous cacher ce talent ?
Le posséder, et n’en pas faire usage,
C’est, à mon gré, l’effort du plus rare courage.
15. SUR UNE FOURMI RENFERMÉE DANS UN MORCEAU DE SUCCIN.
Des sœurs de Phaëton une larme échappée
Saisit une fourmi qui meurt enveloppée.
Cet insecte, vivant, n’obtint que du mépris ;
Mort, il est recherché : sa tombe fait son prix.
18. À PRISCUS, SUR SALONICUS.
Salonicus repose aux champs de l’Ibérie ;
Jamais le Styx ne vit mortel plus regretté.
Mais, retenons nos pleurs : Priscus nous est resté,
Priscus, la moitié de sa vie ;
Et se survivre en lui fut sa plus chère envie.
19. CONTRE POSTHUME.
Il ne s’agit dans mon affaire
Ni de meurtres, ni de poisons ;
Mais seulement de trois moutons
Qu’un voleur a su me soustraire ;
Et ce voleur est mon voisin.
Le juge attend que du larcin
On lui serve une preuve claire ;
Et toi, d’une voix de tonnerre,
Avec de grands gestes, voilà
Que tu nous cites Scévola,
Cannes, Mithridate et sa guerre,
Annibal, Marius, Sylla,
Tous gens dont je n’ai point affaire.
C’est assez te donner carrière,
Ami ; ménage tes poumons,
Et dis un mot de mes moutons.
20. CONTRE PHÉBUS.
Tu m’as dit un jour : Cher Marcus,
A tes talents, à tes vertus,
Je me plais à rendre justice ;
Mes sentiments te sont connus ;
Puis-je te rendre un bon office ?
— De tes bontés je suis confus,
Mais l’occasion m’est propice :
Ami, prête-moi cent écus,
Et tu me rendras grand service.
Depuis tu ne me parles plus ;
Est-ce refus ? est-ce caprice ?
Pour mettre fin à mon supplice,
Mon cher, au lieu de cent écus,
Donne-moi tout net un refus,
Et tu m’auras rendu service.
21. SUR IANTHIS ET STELLA.
En donnant Ianthis au poète Stella,
Vénus, s’applaudissant d’un si bel assemblage,
Dit : Je ne puis pour vous ni mieux, ni davantage.
L’épouse était présente. Ensuite elle ajouta,
Mais en secret : « Époux, ne deviens point volage.
« Lorsque Mars autrefois m’adressait son hommage,
« J’ai dû souvent, dans mes justes fureurs,
« De mon ceste punir ses coupables erreurs.
« Depuis qu’il est à moi, plus constant et plus sage,
« Il peut servir d’exemple à tous les séducteurs ;
« Junon à son époux le voudrait pour modèle. »
Vénus dit. À l’instant, sa main, avec douceur,
Du secret talisman frappe l’époux au cœur.
Stella chérit sa plaie : O puissante Immortelle !
Si tu voulais encore mieux assurer tes droits,
Tu devais les frapper tous les deux à la fois.
22. CONTRE PROCULINA.
Aujourd’hui qu’une loi sévère
Frappe un nœud justement flétri,
De ton complice d’adultère
Tu consens à faire un mari ;
Proculina, ton mariage
Atteste ton concubinage.
24. SUR CHARISIEN.
Charisien, ô comble des scandales,
Pour endosser sa toge attend les saturnales !
25. À MARCELLINUS.
Digne fils d’un vertueux père,
Toi qui, dans ce moment, au milieu des combats,
De l’ourse glaciale affrontes les climats,
Si, dès longtemps, ta famille m’est chère,
Si tu m’as vu toujours au rang de tes amis,
Marcellinus, écoute et retiens mes avis.
Sois brave et non pas téméraire,
Garde qu’une imprudente ardeur
Au-devant du trépas ne pousse ton jeune âge,
Et laisse le sang-froid diriger ta valeur.
Ne sois pas ce soldat vulgaire
Qui n’a d’instinct que celui de la guerre,
Et qui, de Mars imitant la fureur,
Le front baissé se jette au milieu du carnage.
La patrie aujourd’hui réclame ton courage,
Sois son généreux défenseur,
Mais songe que tu peux en être aussi l’honneur.
27. À NÉPOS.
Népos, mon voisin doublement
(Car, aux champs ainsi qu’à la ville,
De notre double logement
La distance à peine est d’un mille),
Le ciel t’a fait don d’un enfant
Fidèle image de son père,
Son vrai portrait, qui m’est garant
De la chasteté de sa mère.
Cependant, parmi tes tonneaux
Qui dorment pleins d’un vieux falerne,
Choisis, crois-moi, le moins moderne,
Qu’en ta coupe il coule à grands flots ;
Puis, ta tendresse paternelle
Y plaçant un autre trésor,
Le remplira de pièces d’or
Qui doteront un jour la belle.
En attendant le prétendu,
Quelle boive le vin du cru,
Et que la récolte nouvelle
Mûrisse et vieillisse avec elle.
Des vieillards veufs et sans enfants
Les vins corrigés par les ans
Sont-ils donc l’exclusif partage ?
Un père aussi, je le prétends,
Peut boire les vins de son âge,
Et prendre encore du bon temps.
28. ÉPITAPHE DE GLAUCIAS.
De Melior l’esclave favori,
Par son patron récemment affranchi,
Dont Rome a déploré la fin prématurée,
Le jeune Glaucias, si connu, si chéri,
Sous la tombe, à jamais par son nom consacrée,
Au bord de ce chemin repose enseveli.
A la candeur, à l’innocence
Il unissait esprit, beauté, grâce, décence ;
A deux lustres à peine il ajoutait trois ans ;
Cœurs tendres et compatissants
Qui versez des pleurs sur sa cendre,
Pour vous-mêmes jamais n’ayez lieu d’en répandre !
29. SUR LE MÊME SUJET.
Ce n’était pas un esclave vulgaire,
Ni tel que ceux qu’en vente on expose au marché ;
C’était un jeune enfant à son maître attaché,
Et que son maître aimait d’une amitié sincère.
Trop charmant Glaucias ! Melior, son patron,
De tous ses droits sur lui lui faisait l’abandon,
Qu’il ignorait encor le prix d’un pareil don !
Présent si bien placé ! cette faveur insigne,
Ses grâces, ses vertus l’en avaient rendu digne.
Ses traits, ses beaux cheveux nous peignaient Apollon.
Mais, ô de tant d’éclat jouissance éphémère !
Ainsi passe en sa fleur tout ce qui sait nous plaire !
Passants, qui déplorez son précoce trépas,
Tremblez de trop aimer ce qui brille ici-bas !
30. CONTRE PŒTUS.
Si, lorsque profitant de ton offre obligeante,
Je t’ai demandé cent écus,
Tu m’eusses dit : En veux-tu cent cinquante ?
Les voilà, prends ; mon cher Pœtus,
Je croirais aujourd’hui t’en devoir mille et plus.
Mais lorsqu’enfin, après huit ou neuf mois d’attente,
Je les tiens, arrachés bien plutôt qu’obtenus,
Mon cher, en deux mots comme en trente,
Ce sont cent écus de perdus.
32. SUR LA MORT D'OTHON.
Deux concurrents se disputaient l’empire ;
Mars allait prononcer. Le faible Othon soupire.
Il hésite, il se dit que le suprême rang
Serait trop acheté par des torrents de sang.
Il pourrait triompher : son âme généreuse
Préfère au succès même une mort glorieuse.
Caton vivant, sans doute, éclipsa son rival ;
Mourant, du noble Othon Caton n’est point l’égal.
34. À LYCORIS.
Donne-moi, Lycoris, donne-moi des baisers.
— Combien ? — Autant qu’on voit sur leurs rivages
L’Océan chaque jour jeter de flots brisés,
Et l’Égée entasser de brillants coquillages ;
Que l’Hymette, embaumé des plus douces odeurs,
Voit d’abeilles piller les trésors de ses fleurs ;
Autant que du milieu de la foule idolâtre
S’élèvent de bravos dans notre amphithéâtre,
Alors que de César le retour imprévu
L’enivre d’un bonheur trop longtemps attendu.
Je les veux, mais sans compte, et non comme Catulle ;
En demande trop peu l’amant qui les calcule.
35. À CÉCILIEN.
Dans une affaire assez frivole,
Ton juge, trop facile et trop bon, selon moi,
A sept clepsydres vient pour toi
De limiter le temps de la parole.
Toi, sans perdre un moment de ce temps qui s’envole
Tu pars, bats la campagne, et devant toi tu cours,
Déclamant, à briser le tympan des plus sourds.
A mesure qu’une fiole
Est descendue, afin de rafraîchir ta voix.
Tu la saisis, d’un seul trait tu la bois,
Et n’en repars que de plus belle.
Ton infatigable loquèle
Comme un torrent roule et roule toujours ;
De tes clepsydres la cinquième
Est écoulée, et déjà la sixième
Touche à sa fin : c’est assez donner cours
A ta faconde sans pareille,
Mon cher ; tu parles à merveille,
Mais, sans te perdre en de plus longs détours,
Pour soulager ta soif, ta voix et notre oreille,
Avale la septième, et finis ton discours.
38. SUR LE FILS DE RÉGULUS.
Le fils de Régulus déjà sait, à trois ans,
De ce grand orateur distinguer les talents.
À peine il l’aperçoit, que, du sein de sa mère
Il voudrait s’élancer dans les bras de son père
Dont son naissant orgueil partage les succès.
Les sièges d’où Thémis proclame ses arrêts,
Les graves centumvirs ont seuls droit de lui plaire.
Il aime les clameurs dont le bruyant vulgaire
Fait retentir ce temple, ornement du Forum,
Que l’illustre César honora de son nom.
Tel le fils du coursier, émule de son père,
Se plaît à soulever une noble poussière ;
Tel le jeune taureau, dans ses premiers ébats,
D’un front sans arme encor, provoque les combats.
Daignez, ô Dieux puissants ! exaucer ma prière,
Et conservez le fils d’une race si chère !
Que le père longtemps puisse, au gré de ses vœux,
Applaudir à son fils, et la mère à tous deux.
40. À DIRCÉ.
Nulle beauté, jadis, ne t’égala, Dircé :
De Glycère, à son tour, le règne vient de naître ;
Ton sceptre de ta main dans la sienne a passé.
Elle est ce que tu fus, et tu ne peux plus l’être ;
Telle que je te vois je la verrai peut-être.
Quel changement le temps nous amène avec lui !
Je t’aimais autrefois, et je l’aime aujourd’hui.
41. SUR UN POÈTE ENRHUMÉ.
Cette laine à ton cou, qu’en ses plis elle enserre,
Prouve que tu ne peux ni parler ni te taire.
42. À OPPIEN, SUR LES THERMES D’ETRUSCUS.
Il vous faut renoncer à vous baigner jamais,
Si des bains d’Etruscus vous ne faites usage :
Exprès pour vous il semble qu’ils soient faits.
Eh ! quels autres pourraient vous plaire davantage ?
Les thermes de Passer et leur vive chaleur,
Ceux d’Apone, où préside une austère pudeur,
La molle Sinuesse aux eaux voluptueuses,
Cume, chère à Phébus, le mont altier d’Anxur
Et les sources de Baye encore plus fameuses,
N’ont point un ciel si doux, si serein et si pur.
Là, le jour plus longtemps prolongeant sa carrière.
Ne semble qu’à regret retirer sa lumière ;
Là de l’Onyx s’exhale une sèche vapeur,
Taygète à l’émeraude emprunte sa couleur,
Et d’un reflet de feu brillent les serpentines.
Là, pour le plaisir du baigneur,
Et l’Asie et l’Afrique ont épuisé leurs mines.
Si l’usage de Sparte a pour vous plus d’attraits,
Suez dans une étuve, et baignez-vous au frais
Dans l’eau vierge d’une fontaine
Si diaphane et si pure, qu’à peine
On en distingue le cristal,
Et qu’on croit voir à sec le marbre du canal.
Vous ne m’écoutez pas ; mon éloquence est vaine,
Et mon conseil est par vous dédaigné :
Oppien, vous mourrez sans vous être baigné.
43. À CASTRICUS.
Tandis que de Baya le séjour enchanté
Vous retient, Castricus, dans ses eaux sulfureuses,
Moi, près de Nomentum propice à ma santé
je file de mes jours les heures paresseuses.
Ma maison est modeste, et mon champ limité.
Ici, sans m’imposer d’onéreux sacrifices,
De Baya, du Lucrin je trouve les délices,
Tous les plaisirs enfin que vous payez si cher.
Jadis, vous le savez, j’aimais à changer d’air ;
Sans calculer les frais ni la distance,
Aux bains les plus fameux j’allais de préférence.
A mes goûts maintenant mon Nomentum suffit ;
Les voyages lointains n’ont plus rien qui me plaise ;
J’aime mieux près de Rome un commode réduit,
Toujours bien, si j’y puis paresser à mon aise.
44. CONTRE CALLIODORE.
Calliodore, aucun, prétends-tu, ne manie
Mieux que toi la plaisanterie,
Et toujours tes bons mots sont d’un excellent goût,
Aussi, dans les festins, dans les cercles, partout,
Présents, absents, homme ni femme,
Nul n’échappe à ton épigramme.
Mais de ces traits d’esprit dont tu fais tant de cas
Veux-tu savoir quels sont les résultats ?
Crois-en, Calliodore, un moniteur sincère :
Tu peux bien amuser, mais on ne t’aime pas ;
Et, ma véracité dût-elle te déplaire,
Malgré tout ton esprit, jamais dans un repas
Un convive, du tien n’approchera son verre.
46. À CATIANUS, SUR UN QUADRIGE EN BRONZE.
Le fouet a beau presser ce venète quadrige,
Il demeure immobile : on croit voir un prodige.
47. À LA NYMPHE IANTHIS.
Nymphe de mon ami, dont l’onde cristalline
Sous ses riches lambris entretient la fraîcheur,
Dis-moi quelle est ton origine,
A qui doit-il cette faveur ?
Serait-ce la nymphe Egérie,
La chaste épouse de Numa,
Qui, pour complaire à mon Stella.
T’envoie à lui de la grotte chérie
Où dans l’été Diane évite la chaleur ?
Des muses serais-tu la sœur,
Ou la nymphe de Castalie ?
Naguère, affaibli, languissant,
j’osai furtivement boire à ta source pure,
Et te promis que, mieux portant,
Une laie encore vierge expirait cette injure.
Je dégage mon vœu ; mais toi, je t’en conjure,
Permets qu’à l’avenir je vienne en liberté
Y boire encore même en santé.
48. SUR POMPONIUS.
Lorsqu’à ta table un essaim parasite
Fait de ses longs bravos retentir le fracas,
Ta vanité tout bas se félicite,
Pomponius ; mais, ne t’y méprends pas,
C’est qu’on applaudit au mérite
De ton repas.
51. À LUPERCUS.
Souvent sans m’inviter tu donnes à manger,
Mais bientôt tu verras si je sais me venger.
Par lettre, par message, ou même par prière,
Appelle, invite-moi : dans ma belle colère
Tu verras ce que je ferai !
— Eh bien ! que feras-tu ? — Pour te punir, j’irai.
52. EPITAPHE DE PENTAGATHUS.
Ici Pentagathus a sa froide demeure,
Pentagathus, l’amour d’un maître qui le pleure
Instruit dans l’art de retrancher
Le luxe d’une épaisse et longue chevelure,
Et le poil hérissé qui voile la figure,
Il ne semblait pas y toucher.
Ravi dès le début de sa courte carrière,
De son deuxième lustre à peine il vit la fin ;
Autant que tu le dois, terre, sois-lui légère,
Jamais tu ne pourras l’être autant que sa main.
53. SUR UNE MORT SUBITE.
Nous avions pris ensemble un bain