Épigrammes (page 15)

Martial · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Épigrammes (Martial)/1841 · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1.

A AVITUS.

Toi, dont le sublime talent Voudrait échapper à la gloire, Et dont le nom, déguisé vainement, Après ta mort doit vivre au temple de Mémoire, Puisque dans ton musée, au rang des beaux esprits Tu prétends placer mon image, Cher Avitus, achève ton ouvrage, Fais que les vers suivants au-dessous soient inscrits : « Je suis Martial le poète, « Si connu par mainte bluette ; « Sans m’admirer on me chérit.

530

A la suite des Epigrammes de Martial, le traducteur croit devoir placer la pièce suivante dont l’épigramme 50 du livre III de son auteur lui a fourni le sujet

LE DOUBLE DINER

OU

L’HORTICULTEUR-POÈTE, A TABLE.

Un dîner sans façon est une perfidie. A dit certain poète, ami des grands repas ; Ce vers pour être vrai veut qu’on le modifie : J’aime assez, entre amis, peu de cérémonie ; Qu’on me passe ce point : dans tous les autres cas, D’accord avec l’auteur, volontiers je m’écrie : Un dîner sans façon est une perfidie. Mais il est un dîner dont il ne parle pas, Et dont, à meilleur droit, il faut qu’on se défie, Fût-il accompagné de mets plus délicats Que ceux où Bancelin, Véfour et compagnie Signalent leur talent dont je fais quelque cas ; C’est celui de l’auteur d’une prose assassine, Ou de prétendus vers, insipides et plats, Quand, ses cahiers en main, de la voix et du bras, A sa table il poursuit, avec forte poitrine, Un honnête dîneur qui se voit pris aux lacs, Et doit sans plainte et sans éclats, Sous le fardeau pliant l’échiné, Des premiers jusqu’aux derniers plats Essuyer sa lecture, et payer sa cuisine. D’un pareil guet-apens encor tout interdit, Tant l’image à mes yeux en reste fraîche et neuve, Pour vous sauver une semblable épreuve, J’en vais, mes chers amis, vous faire le récit.

— 531 —

Ces jours passés, chez un auteur poète, A dîner je fus invité… A ce mot, je vois qu’on m’arrête… — Dîner chez un auteur ! c’est un conte inventé ; Chez un poète encor ! le fait est incroyable, Et s’il est vrai, du moins il n’est pas vraisemblable. — Mesdames et messieurs, pardonnez ; c’est un fait, Et de vos préjugés revenez s’il vous plaît. Le temps n’est plus où quêtant leur cuisine, Les Colletets, crottés jusqu’à l’échine, Du Parnasse passaient tout droit à l’hôpital. Aujourd’hui tel poète en fermier-général Peut traiter ses amis sans s’en trouver plus mal, Et, dussiez-vous encor m’accuser d’hyperbole, Dans l'Hippocréne a su rencontrer le Pactole. Pourtant, le fait encor n’est pas très-général, Je le sais trop, hélas ! Mais si, plus équitable, Quelque jour de ses dons faisant partage égal, Plutus sur les auteurs jette un œil favorable, Peut-être à ma détresse il aura quelque égard, Et, s’il pleut des faveurs, m’en donnera ma part. Amen ! Mais terminons ici la parenthèse, Et sans plus divaguer reprenons notre thèse. Au jour, à l’heure fixe, au local convenu, L’un des premiers je suis rendu : Aux dîners, comme ailleurs, je puis souvent attendre, Mais je ne veux jamais être attendu. L’heureux signal enfin se fait entendre, Et, sans trop de façons, les dîneurs empressés, Du salon dans la salle à l’instant sont passés. On se pousse, on se presse, et chacun sur sa chaise Gêne un peu son voisin pour se mettre à son aise. Sur la mienne, à la fin, je me vois arrangé. Au centre de six plats, avec pompe arrangé. J’aperçois un coussin de velours orangé, Vrai trône où reposait un assez gros ouvrage : L’Horticulteur, poème en cinq chants partagé. Je frémis ; et dès lors, pauvre oiseau mis en cage, Je reconnais le piège où je suis engagé. Mais quoi ? je dois me taire et m’armer de courage Au début, avec le potage On nous sert la préface, et l’avis au lecteur ; — 532 —

Le bœuf passe : un saumon succède ; avec ardeur Ainsi que le dîner la lecture s’engage, Et nous voyons du même train, Saumon et premier chant arriver à leur fin. De la nous passons aux entrées ; Tandis qu’un chant nouveau par l’auteur entamé Se poursuit, se déroule avec feu déclamé, Par trois valets rapidement livrées A l’appétit du convive affamé, Mieux que les vers elles sont dévorées, Et seront, à coup sûr, bien plus tôt digérées. Arrive le rôti ; d’un courage nouveau A cet aspect l’amphitryon s’anime. Armé du livre et du couteau . De son double instrument tour à tour il s’escrime ; Et son troisième chant, qui visait au sublime, Expire justement avec son aloyau. La grosse faim est apaisée ; En attendant que par de nouveau mets Elle renaisse encor plus aiguisée, Le quatrième chant s’ouvre : froids et muets, Les yeux demi-fermés. les auditeurs-convives ; Le front penché, les mains oisives, S’endormaient presque, et nul n’applaudissait : L’appétit, la lecture, enfin tout languissait ; Quand le patron, guidé par un instinct unique, Saisit un flacon de Porto, Qu’il assure bien authentique, Et dans un cristal pur, transparent comme l’eau, Fait tomber à flots d’or le breuvage magique. La troupe se réveille, et d’un premier bravo, Que l’auteur à ses vers modestement applique, Fait retentir la salle académique. Auteurs que flattent les bravos, De la critique qui vous guette Voulez-vous briser les ciseaux, Endormir l’envie inquiète Et désarmer tous vos rivaux ? D’excellents vins faites emplette ; Que Voltaire et les deux Rousseaux, Racine même et Despréaux Laissant chez vous la place nette, — 533 —

S’envolent chez Toussaint Quinette ; Que le produit de leurs travaux Descende au fond de vos caveaux ; Surtout provision complète Et de Champagne et de bordeaux ; Que sous votre main toujours prête A table ils coulent à longs flots. Alors dans un profond repos, Sans plus craindre aucune défaite , Chaque jour de lauriers nouveaux Vous verrez ceindre votre tête ; Vous entendrez tous les journaux Pour vous emboucher la trompette ; Et plût à Dieu que maint poète Que je connais, pût à propos User de semblable recette ! Charmé d’un aussi beau succès, Notre lecteur infatigable En poursuit le cours sans délais, Et reprenant son cahier formidable, Avec un épisode il sert les entremets. Le vin qu’il verse en abondance, Réveille ceux qu’endort son éloquence ; Et, du moins au gré des gourmets, Il tourne à son honneur sa quatrième chance. Mais de la scène enfin le dénoument s’avance, Et le dessert, sur la table apporté, Étale avec magnificence Les dons qu’à pleines mains a répandus l’Été. Pour notre horticulteur quelle immense carrière Et pour son dernier chant quelle riche matière ! Sur tous les arbres dont ces fruits Sont les délicieux produits, Sa muse à plaisir s’évertue ; Ils les passe tous en revue. C’est sa main qui les a plantés, greffés, taillés, Émoussés, encaissés, palissés, empaillés, Et je crois même échenillés ! De cette stérile abondance Le convive enfin excédé, Ainsi que du trop long silence Que forcément il a gardé, — 534 —

Est près de perdre patience ; Quand le lecteur, par procédé, Ou peut-être aussi par prudence, Arrivé d’ailleurs à la fin De son infernal parchemin, Juge à propos de lever la séance. A ce signal si longtemps attendu, Tout l’auditoire morfondu Passe au salon, et là chacun espère Retrouver un voisin ou quelque ancien confrère, Embrasser un ami toujours cher à son cœur. Vain espoir ! au salon il retrouve l’auteur, Qui lui fait jusqu’au bout, pour épreuves dernières, Avaler au café la table des matières, Avec le visa des censeurs Et l’adresse de ses libraires. Que Dieu bénisse nos auteurs Soit poètes, soit prosateurs ! Leur âme est vraiment débonnaire. Que de tourments, que d’efforts pour nous plaire ! Que de jours sans repos, que de nuits sans sommeil ! A son lever, chaque jour le soleil Les voit, la plume en main, devancer sa lumière, Poursuivre leurs travaux comme lui sa carrière, Jusqu’à ce qu’il s’efface à l’horizon vermeil. Enfin de tant de soins quel est l’heureux salaire ? Un battement de mains, quelque bravo précaire, D’un auditeur trop lent avec peine obtenus. Peut-on leur envier d’aussi faibles tributs ? Pourquoi, par froids dédains ou caprices bizarres, D’un léger grain d’encens nous montrons-nous avares ? Après tout, leur travail a bien aussi son prix. Oui ; mais je ne veux pas que de lui-même épris, Un auteur, s’il advient qu’à dîner il m’invite, En présence des plats m’étale son mérite ; Je sais aux grands talents comme un autre applaudir ; Mais bonnement je m’imagine Que, comme au lit on entre pour dormir, A table on s’assied pour qu’on dîne. Grâce, du moins jusqu’au dessert !! Lecteurs trop empressés, vous parlez à merveille ; Mais ventre à jeun n’a point d’oreille, — 535 —

Et vous prêchez dans le désert. Chaque chose a sa place : au sortir de la table, Qu’après le café pris (notez bien), l’hôte affable Pour réunir chez lui tous les plaisirs divers, Offre de lire une œuvre instructive, agréable, J’applaudis des premiers à son idée aimable, Et j’en digère mieux son dîner et ses vers. Il est vrai, quelquefois, qu’un incivil convive, Dîneur banqueroutier, quand la lecture arrive, L’estomac bien lesté, furtivement s’esquive ; Mais un pareil suffrage est-il à regretter Pour qui pèse les voix au lieu de les compter ? Voilà les bons repas, les repas que j’envie, Tels que j’en ai souvent rencontrés dans ma vie. Mais que durant tout un dîner L’auteur amphitryon sans pitié vous assomme, Sans que, sous peine de jeûner, Vous puissiez vous permettre un somme ; Que pour payer un malheureux souper, D’une insupportable lecture, Sans aucun moyen d’échapper, Vous vous voyiez contraint de subir la torture, C’est un assassinat, un affreux guet-apens. Oui, si jamais il faut qu’on m’y reprenne, Je le déclare net, de bon cœur je consens Que jamais, vers le soir, l’appétit ne me vienne Ou que toujours je dîne à mes dépens !

FIN

TABLE.

Pages

Mémoires de Martial

1

Préface du 1er livre des Épigrammes

1

Épigrammes, livre premier

3

Préface du livre second

51

Livre second

52

Livre troisième

87

Livre quatrième

121

Livre cinquième

166

Livre sixième

209

Livre septième

245

Épître dédicatoire du livre huitième

295

Livre huitième

296

Avis préliminaire du livre neuvième

340

Livre neuvième

340

Livre dixième

385

Livre onzième

442

Préface du livre douzième

478

Livre douzième

479

Le double Dîner, ou l'Horticulteur-Poète à table

530

ERRATA.

Page 101, à l’épigramme 37, substituez celle-ci :

Se fâcher, chez le riche, est un tic à la mode :

S’il n’est pas honorable, il est du moins commode.

Page 105, au quatrième vers, au lieu de prêt de : lisez prêt à.

Page 146, après le sixième vers placez les deux suivants :

Célébrons Véronisse, et son onde si pure

Qui d’un filet d'argent sillonne la verdure.

Page 153, vers 5me, lisez : et d’épais sangliers.

Page 262, après le 4me vers de l’épigramme 33, lisez les deux suivants :

A pu, forçant son caractère.

Faire quelque chose de bon ?

Je vais en bref, etc.

Page 349, après le 10me vers de l’épigramme 29, substituez au 11me

vers, celui-ci :

Toujours inaccessible aux vices du théâtre

Page 432, vers 7 de l’épigramme 85, monceaux, lisez : monceau.

MÉMOIRES

DE MARTIAL.

Je m’appelle M. Val. Martial, poète favori des Romains. Cependant, quelle que soit ma renommée présente, j’espère qu’elle a encore a grandir dans la postérité. En effet, je me suis souvent demandé : Par quel motif refuse-t-on au poète vivant la renommée et la gloire ? pourquoi donc tant d’injustice chez les contemporains d’un homme illustre ?

— C’est que l’envie ne reconnaît que les talents qui ne sont plus. C’est ainsi que, par suite d’une vieille habitude, nous recherchons, de préférence aux constructions modernes, l’ombre dégradée des portiques de Pompée et le temple ruiné de Catullus. Rome lisait encore les vers d’Ennius du vivant de Virgile ; le siècle d’Homère faisait à peine l’aumône au sublime vieillard ; Ménandre, l’honneur du théâtre, n’y rencontra que froideur et dédain ; le charmant Ovide, de son vivant, ne fut reconnu un grand poète que par Corinne, sa maîtresse. J’écris donc les mémoires de ma vie pour le jour où je n’aurai plus besoin de gloire. Ma gloire n’a donc que faire de se hâter.

C’est à vous que j’adresse cette histoire de ma vie, vous mes compatriotes, que la ville impériale de Bilbilis, entourée des eaux rapides du Xalon, a vus naître sur sa montagne escarpée. Ne recevrez-vous pas mon livre avec une amitié sincère ? n’êtes-vous pas jaloux quelque peu de la renommée de votre poête ? Songez-y, et soyez justes : votre renommée, votre illustration, c’est à moi que vous les devez. Mantoue est fière de Virgile, Appone de Tite-Live ; Cordoue célèbre comme siens les deux Sénèque, et Lucain, ce poëte unique ; Vérone ne doit pas plus à Catulle que Bilbilis à Martial. Trente-quatre ans se sont écoulés depuis que sans moi vous offrez à Cérès vos rustiques gâteaux ; hélas ! je n’ai été que trop longtemps l’habitant de Rome la superbe ! L’Italie a changé la couleur de mes cheveux, non mon cœur. Préparez-moi cependant parmi vous une retraite agréable et favorable à la paresse : j’irai achever sur notre montagne chérie ce livre commencé dans la poussière de mon petit jardin.

La fière Bilbilis, ma ville natale, est célèbre par ses eaux et par les armes qu’elle fabrique. Le Caunus blanchi par les neiges, le Vaduvéron sacré, séparé des autres montagnes, les délicieux bosquets du charmant Botrode, séjour chéri de l’heureuse Pomone, entourent Bilbilis. Voilà pourtant la fortunée patrie que j’abandonnai à peine âgé de vingt- un ans ! J’étais bien pauvre alors ; et que de fois, sans asile et sans robe, j’ai maudit les imprévoyants parents qui m’ont fait étudier les lettres ! Qu’avais-je besoin, en effet, pour vivre ainsi misérable, des grammairiens et des rhéteurs ? à quoi bon une plume inutile qui ne pouvait ni m’habiller ni me nourrir ? Quand je vins à Rome Néron vivait encore, et il se servait à lui-même de comédien et de poëte. J’en étais réduite flatter, non pas César, mais les subalternes de la cour impériale, qui me donnaient en revanche la robe et le souper. Je flattais, entre autres vicieux sans pudeur, un jeune débauché qui s’appelait Régulus. Ce Régulus avait eu le courage de passer, au grand galop de son cheval, sous un portique en ruine, et je célébrais sa valeur comme s’il eût été le véritable Régulus. « Quel horrible forfait, m’écriai-je (pardonnez-moi, j’étais à jeun), ce portique a pensé commettre ! il s’est « écroulé tout à coup au moment où venait de passer Régulus ! » Pour me payer mes vers, Régulus m’invitait à souper, le soir, à côté de ses affranchis.

Un autre jour je flattais le débauché Julius, je l’invitais (chose inutile ) à jouir des plaisirs de la jeunesse : « Ils passent, ils s’envolent, les « beaux jours : saisis-les de tes deux mains ! » Et Julius m’envoyait par son esclave un bracelet brisé dont ne voulait plus Stella, sa maîtresse. Quelquefois, et sans avoir besoin de le flatter, j’allais passer quelques jours dans la maison d’un honnête citoyen nommé Proculus. La route était belle et heureuse : je cheminais le long du temple de Castor, voisin de l’antique Vesta, et la demeure de nos vierges ; j’admirais la statue équestre de l’Empereur, véritable colosse de Rhodes ; je passais entre le temple de Bacchus et celui de Cybèle : sur ces murs sont représentés en couleurs brillantes les prêtres du dieu du vin. Un peu plus loin s’élevait l’hospitalière maison de Proculus. Il y avait loin de cette maison au cirque de Flore, près duquel était bâtie nia pauvre demeure. C’étaient là mes instants de bonheur.

Triste métier la poésie ! flatter ceux qu’on méprise, insulter ceux qu’on redoute, haïr tout haut ou tout bas ; et tout cela pour mourir de faim ! Parmi les neuf chastes Sœurs, pas une ne donne la richesse ; Phébus est un pauvre glorieux ; Bacchus n’a que du lierre à vous offrir ; Minerve, un peu de sagesse ; l’Hélicon, ses froides eaux, ses pâles fleurs, les lyres de ses déesses et des applaudissements stériles ; le Permesse, une ombre vaine comme la gloire. O malheur ! ce poète venu de si loin, tout rempli d’amour et d’enthousiasme, jeune, passionné, l’enfant de Pindare, l’élève d’Horace et d’Ovide, l’écho sonore de l’école athénienne, Martial de Bilbilis, la misère le reçoit aux portes de Rome, la misère est son seul esclave ! Martial meurt de faim, pendant que la vieille Lycoris gagne encore par an, à vendre ses baisers flétris, cent mille sesterces ! Et l’on veut que le génie nous pousse librement ! et Lucius Julius, un de mes meilleurs patrons, me dit, au sortir de table, à moi qui suis à jeun : — Travaille, Martial ! fais quelque chose de grand, Martial ! Tu es un paresseux, Martial. — Ah ! c’est chose étrange d’entendre les heureux du monde parler ainsi ! Au moins, mes maîtres, si vous voulez que votre esclave fasse quelque chose de grand, faites-lui des loisirs tels que Mécène en faisait jadis à Horace et à Virgile : alors j’essaierai un poème pour les siècles à venir. Les Virgiles ne manqueront pas tant qu’il y aura des Mécènes ; mais moi, déjà vieux, et pourtant célèbre, si je veux avoir le misérable morceau de pain que Gallus donne tous les trois jours à ses clients, il faut que je sorte de ma maison de bonne heure : la maison de Gallus est située tout au loin, de l’autre côté du Tibre, et je dois attendre son réveil. Mais moi, si je dîne chez Tulla, il se trouve que le vieux falerne de Tulla est mêlé pour moi d’un vin détestable ; falerne assassiné. — Si je dîne chez Cécilianus, ce bon hôte avale seul et sans m’en offrir un grand plat de champignons, et moi je mange, en retenant mes larmes, les restes de ses esclaves. — Si je vais saluer Bassa le matin, il me reçoit accroupi sur un vase d’or, l’indigne ! Il lui en coûte plus cher pour vider son ventre que pour remplir le mien pendant toute une année ! — Décianus m’invite pour l’amuser, et il m’accouple avec Cécilius, un plat bouffon qui échange des allumettes contre des verres cassés, un avaleur de vipères, un marchand de saucisses et de pois bouillis ! — A souper, le riche Mancinus nous fait servir un tout petit cochon de lait dont on fait soixante parts ; et, pendant que nous nous arrachons ce pauvre rôti en parcelles inaperçues, notre hôte avale tranquillement de belles grappes de raisin, des pommes plus douces que le miel, des grenades de Carthage, les olives du Picénum ! Métier de honte et de misère, la poésie ! Oh ! me disais-je tout bas en cachant ma douleur sous un air riant, si le ciel m’avait seulement donné une petite ferme où je pusse vivre, comme j’aurais vécu sans faste au sein de la médiocrité et de la poésie ! Eût fait qui eût voulu le métier de courtisan : ce n’est pas moi qu’on eût vu dès le matin attendre dans une antichambre glacée le lever du patron, et lui adresser humblement le salut du matin. Avec quelle joie j’aurais renvoyé à Flaccus sa misérable sportule de cent quadrans ! — Mais non ! tant de bonheur n’est pas fait pour moi ; et ce soir même il faut que j’aille tendre la main au vil Rufus.

Encore si j’étais né avec la souplesse du parasite ! si j’avais l’effronterie de Silius ! Silius se promenait fort tard sous le portique : son visage était triste et abattu, ses cheveux étaient en désordre ; on eût dit qu’il avait perdu sa femme et ses deux enfants. Un plus grand malheur était arrivé à Silius ; ce soir-là Silius avait eu une journée malheureuse : il avait été le matin flatter Célinus au portique d’Europe, il avait couru vers l’enceinte des Comices, il avait parcouru tour à tour le temple d’Isis, le jardin de Pompée, les bois de Fortunatus, ceux de Faustus, ceux de Grillus environnés de ténèbres, ceux de Lupus ouverts aux vents de toutes parts : eh bien ! ainsi éreinté, ainsi affamé, ainsi altéré, ce malheureux Silius, ce soir-là, était forcé de dîner chez lui !

Horrible vie ! Quand je voulais quitter les sénateurs, mes patrons, pour des tables plus modestes, toute maison m’était fermée. J’allais dîner chez Maxime : Maxime avait été dîner chez Tigellin ; j’allais saluer Paulus : Paulus lui-même était en train d’accompagner Posthumus. J’étais le parasite d’un parasite, le valet d’un valet. Quelle fatigue ! répondre à chaque instant à ces riches, quoi qu’ils fassent et quoiqu’ils disent : C’est parfait ! c’est admirable ! suivre à pied la litière de Rufus couvert d’une toge plus blanche que la neige, et soi-même être en guenilles ! demander à Caïus un emprunt de mille sesterces, et n’en recevoir qu’un bon conseil ! menacé d’un procès, inviter à dîner Cécilianus, le juge, pour se le rendre favorable, à peine toucher aux mets qu’on lui sert, et lui voir entasser dans sa serviette filets de porc, barbeau, brochet, pâtisseries excellentes, et envoyer tout le dîner dans sa maison, sans penser au malheureux plaideur qui l’a invité ! avoir un ami qui vous répète à tout bout de champ : Tout est commun entre nous, et cependant être à peu près nu pendant que votre ami est vêtu de pourpre !

être assis sur un tabouret de bois pendant que votre ami est étendu sur l’ivoire ! manger dans la terre pendant qu’il mange dans le vermeil ! O crime ! en plein hiver ne pas obtenir de cet ami, votre égal, un de ses vieux manteaux usés ! En un mot, dans cette Rome opulente être plus malheureux que le dernier des esclaves, n’avoir à soi ni un marchand de vin, ni un boucher, ni une baignoire, ni un livre à lire, ni un ami à aimer, ni une maîtresse, ni un serviteur, ni un flatteur ! Telle a été la vie de cet heureux et célèbre Martial !

Ne vous étonnez donc pas si la colère devint bientôt pour moi une seconde muse. Je n’étais pas né méchant ni railleur ; j’étais fait pour chanter le vin, l’amour, les dieux, les héros, pour être l’ornement des filles romaines : la misère a fait de moi un satirique, un cynique, un poète sans honte, un diseur de riens, un espion dans les maisons romaines. J’ai pénétré de vive force dans toutes les maisons qui m’étaient fermées ; j’ai su les histoires les plus secrètes des hommes et des femmes, et je les ai mises en vers afin d’être le fléau de ceux qui n’avaient pas voulu de moi pour leur flatteur. J’ai écrit ainsi, au jour le jour, la chronique scandaleuse de la belle société romaine ; j’en ai raconté à fond tous les vices, toutes les débauches, tous les adultères cachés ; il ne s’est pas dit un bon mot dans toute la ville de Rome, dont je n’aie fait sur-le-champ mon profil ; j’ai été l’écho bruyant et goguenard de la conversation journalière des enfants de Romulus. C’est ainsi que pas un nom de quelque valeur ne manque dans mes vers. Je n’épargne personne ! M’ont-ils donc épargné ? ont-ils eu pitié de moi, tous ces favoris de la fortune ? Grâce à moi, toute cette petite histoire de la grande société romaine est aussi immortelle que les hauts faits du premier César racontés par lui-même : j’ai découvert que Gellius pleurait son père en public, mais seulement en public ; que Daulus, avant d’être médecin, avait porté les morts ; que la coquette Lesbie ne fermait jamais sa porte, même quand elle devrait le plus la fermer ; que Névia trompait en riant son cher mari Rufus ; qu’Églé n’avait plus de dents, Lycoris plus de cheveux ; que Corbianus était le fils d’un esclave ; que Scazon le philosophe n’était pas si sévère que son habit. Moi j’ai dit le premier, et tout haut, et dans un vers facile à retenir : « Afra a cinquante « ans ; Ammianus n’est que le fils de sa mère ; Allalus, le célèbre « avocat, était un misérable joueur de flûte ; Paullus ne fait pas « ses vers ; Galla fait son visage ; Philinis est chauve, rousse et borgne ; « Phœbus a les jambes crochues ; Pennilus est trop mal peigné ; Codrus, « qui a l’air si riche, a mis en gage son amour pour souper ce « soir ; Lalagée a cassé son miroir ce matin pour une boucle mal attachée ; « l’autre jour, Posthumus a été frappé au visage, mais devinez « par qui frappé ? par Cécilius ! Sauffinus est un faux riche, il est « obligé de louer ses esclaves à Faventinus ; Gaurus boit comme un « Caton, il fait de mauvais vers comme Cicéron, il a des indigestions « comme Antoine, il est gourmand comme Apicius : il n’est cependant « ni Caton, ni Cicéron, ni Marc-Antoine, ni Apicius. »

Quand j’eus ainsi remplacé la louange par la satire, je m’aperçus que ma tâche était bien facile : cette société romaine, usée jusqu’à l’échine, est aussi pleine de vices que de ridicules. Il y avait un savetier qui donnait au peuple des combats de gladiateurs : je perçai le savetier de mon alêne poétique ; Ligurinus, à sa propre table, nous récitait ses petits vers : je mis a l’index les petits vers de Ligurinus ; Gellia se cou- vrait de parfums : je soufflai sur ces parfums de Gellia, et j’en démontrai l’infection ; on disait de toutes parts que Cotilus était un jeune homme bien élevé : « Pourquoi bien élevé ? m’écriai-je ; parce que sa « chevelure est bouclée ? parce qu’il s’en va fredonnant des chansons « égyptiennes ? parce qu’il passe sa vie à causer avec les femmes ? parce « qu’il s’écrit a lui-même des lettres d’amour ? Par Jupiter ! Livius « Gargilianus est un homme aussi bien élevé que Cotilus : il s’épile le « visage et le menton. — Mais silence ! entendez-vous Rufus s’emporter « contre son cuisinier ? Rufus est à table avec ses hôtes : il prétend « que le lièvre n’est pas cuit, et il demande des verges. Rufus aime « mieux dépecer son cuisinier que son lièvre. »

Pendant que je me livrais ainsi a la satire, Rome entière répétait mes épigrammes ; non-seulement Rome, mais la province ; non-seulement la province, mais même chez les barbares ; à Vienne, par exemple, dans les Gaules, on savait les vers de Martial. Ainsi encouragé dans cette œuvre cruelle de chaque jour, je semais les épigrammes d’une main libérale : « — Thaïs ne sait rien refuser. Rougis, Thaïs, qui « n’as jamais dit non ! — Cécilianus, tu me prends pour un sot : « j’ai refusé de te prêter cent sesterces, et tu veux m’emprunter mes « vases d’argent ! — Tu veux, Paulus, que je fasse des vers contre Lycisca : « oui, mais je ne veux pas jeter Lycisca dans tes bras ! — Silius « se fatigue à nier Dieu : voilà un homme bien heureux et bien « essoufflé ! — Philinis ne pleure que d’un œil. Je le crois bien : Philinis « est borgne. — L’avocat Posthumus sort de chez lui chargé de « dossiers, avec la gravité de Cicéron ou de Brutus. Il n’y a qu’un petit « malheur : l’avocat Posthumus ne sait pas lire. — Pontilianus, tu ne « rends jamais les saluts qu’on te donne : je te donne le dernier adieu, « Pontilianus ! — Il ne s’agit ni de violence, ni de meurtres, ni de « prison, ni de Mithridate, ni de Carthage, ni de Sylla, ni de Marius : « il s’agit, Posthumus, de mes trois chevreaux ; parle donc de mes trois « chevreaux ! — Bien portant hier, Andragoras est mort ce matin : il « avait vu en songe le médecin Hermocrate. — L’autre jour un inconnu « me regardait dans la rue d’un air étonné : Serais-tu, me dit-il, cet « ingénieux Martial, notre esprit courant de chaque jour ? Pourquoi « donc portes-tu un si mauvais manteau ? Hélas ! répondis-je, c’est que « je suis un bon poète. »

Ainsi j’ai vécu sous Galba, sous Othon, sous Vitellius, sous Vespasien, empereurs d’un jour. Quatre empereurs en dix mois ! et je n’eus même pas le temps de les flatter. Ainsi j’ai vécu sous Néron, le plus méchant des hommes, à qui Rome doit ses plus beaux thermes, et je n’ai pas flatté Néron ! Mais quand Domitien fut le maître, j’étais plus pauvre que jamais : ma dernière toge était usée, ma dernière sportule était dévorée, mon crédit était épuisé, je ne pouvais plus entrer même chez le barbier qui m’écorchait chaque matin au lieu de me faire la barbe ; pas un ami, pas de foyer domestique, pas un esclave pour me servir, rien d’un homme libre ; j’étais le plus pauvre des poètes qui se traînaient le matin et le soir dans l’antichambre des grands. Ce fut alors que je m’adressai à l’empereur Domitien : il fallait vivre. Tant pis pour les grands de Rome, qui ont poussé leur poète à cette triste extrémité ! Dans cette Italie ainsi faite, il n’y avait pas un morceau de terre, pas un toit, pas un arbre, pas une robe pour le poète. Quelle misère ! être aimé de la foule, être applaudi de tous les beaux esprits, être recherché des femmes, entendre ses vers à peine éclos passer de bouche en bouche, vivre familièrement avec les plus grands, avec les plus puissants, avec les plus riches ; n’avoir sous les yeux, dans des palais de marbre, que vases d’or, riches statues, tableaux des grands maîtres, ivoires, airains, marbres précieux, robes de pourpre, esclaves empressés ; et cependant avoir faim, avoir froid, être à peu près nu sous un manteau troué, se sentir la proie, le jouet, la pâture de la pauvreté, et sous ces haillons sourire encore, flatter encore, ou bien aiguiser la joyeuse épigramme qui doit faire rire une cour avare !… Tel était l’heureux destin de votre pauvre Martial.

Nous avons donc beaucoup loué Domitien, non pas moi, mais ma pauvreté. Domitien a payé mes louanges en tyran avare qui comprend très-bien que ce ne sont pas les poètes qu’il lui faudrait acheter, mais les historiens, et que les historiens ne se vendent pas. Mes douze premiers livres d’épigrammes sont tachés du nom de Domitien. C’est en vain que j’ai voulu louer le tyran en honnête homme : il y a de certaines louanges qui ne peuvent pas être honnêtes. Pour me punir, la Muse, qui est juste, m’abandonna toutes les fois que je parlai de cet empereur digne de Néron ; oui, et moi, je le dis à ma gloire, malgré toute mon imagination et toute ma facilité à écrire en vers sur un sujet donné, j’ai toujours été un mauvais poète et un maladroit quand j’ai flatté l’empereur Domitien. J’ai fait des vers sur l’amphithéâtre qu’il a bâti, et je n’ai rien trouvé de mieux que de comparer cet amphithéâtre aux pyramides d’Egypte, et d’en faire la huitième merveille du monde ; j’ai raconté que de tous les coins de l’univers les Barbares arriveraient pour saluer ce terrible César. J’ai flatté toutes les manies du tyran. Par ses ordres cruels, des femmes descendaient dans l’arène pour s’entre-déchirer : j’ai célébré le courage de cette Vénus aux griffes terribles ; on jetait aux ours des malheureux que les ours dévoraient tout vivants : j’ai trouvé que ces supplices, toujours renouvelés, représentaient à merveille le supplice de Prométhée, et j’ai dit à ce sujet mille affreuses gentillesses. Un autre jour, c’était un rhinocéros qui faisait ses premiers débuts dans le Cirque : j’ai applaudi le rhinocéros impérial. L’ours eut son tour, et j’ai chanté l’ours pris dans la glu comme un habitant de l’air. Une lionne, percée d’un javelot, jeta un petit dans l’arène : à ce propos, j’ai comparé César à Lucine ; à trois fois, je suis revenu sur l’histoire de cet enfantement étrange. Je n’ai pas oublié l’éléphant qui adorait César à genoux : « Crois-moi, disais-je à Domitien, l’éléphant comprend tout comme nous ta divinité. » Triste flatteur que j’étais ! Voilà comment je cherchais à chaque instant a couvrir mes malheureux éloges par quelque allégorie qui les fit paraître moins directs ; je mettais à profit la plus petite anecdote du Cirque : — le tigre privé qui redevient féroce à l’aspect d’un lion ; — le taureau abattu sous l’éléphant ; — ces deux gladiateurs qui mouraient l’un et l’autre par l’ordre de César : j’ai dit Priscus et Varus forcés par Domitien de revenir au combat jusqu’à ce que tous les deux fussent ensevelis dans le même triomphe. — Enfin, pour comble de lâcheté, j’ai loué César d’avoir payé les délateurs : « O Romains ! m’écriai-je, comptez votre « vie parmi les bienfaits du prince ! »

Malheureux que j’étais ! Et comme il recevait toutes mes lâchetés, cet homme ! à peine avait-il pour mes tremblantes et modestes poésies un sourire et un regard ; et moi, plus lâche encore, je lui demandais pardon de l’avoir flatté : « Pardonne à mes vers, César : celui « qui s’empresse pour te plaire ne mérite pas ta disgrâce. »

Pour me payer toutes ces hontes, l’empereur me donna, non loin de Rome, une méchante maison de campagne que personne ne voulait acheter, et quelques sapins trop jeunes pour donner de l’ombre en été ou du bois en hiver. La maison était mal bâtie ; elle était hors d’état de supporter les pluies et l’humidité du ciel, elle nageait au milieu des eaux que répandait l’hiver. Stella le sénateur eut pitié de ma misère, et m’envoya des tuiles pour mettre à l’abri le présent de l’Empereur. Moi, en retour, et quand le printemps fut venu, j’envoyai à Stella des oiseaux de basse-cour, des œufs de poules et de cannes, des figues de Chio dorées par un doux soleil, un jeune chevreau et sa mère plaintive, des olives trop sensibles au froid, un chou blanchi par la neige, et des vers où je lui disais : « N’allez pas croire, Stella, que tous ces « biens me viennent de ma maison de campagne : mes champs ne portent « rien que moi-même ; je n’ai pas d’autre récolte que celle que « j’achète au marché. » Et véritablement, dans cette maison de César, le nuage me couvrait en hiver, la poussière aride me couvrait en été. En vain je demandai à l’Empereur de m’accorder un filet d’eau pour arroser les quatre sapins qui composaient mon domaine : mes vers étaient touchants, ma prière fut inutile. Je lui demandais un peu d’eau ; il me donna moins que cela : il me nomma tribun honoraire, chevalier honoraire, père de famille honoraire. Les honneurs ne lui coûtaient rien à donner. A tous ces honneurs, j’aurais préféré une robe neuve.

Ce même hiver, sans Parthénius, qui m’envoya une robe de laine, j’aurais été tout nu par la ville. Chère et belle robe ! plus blanche que l’ivoire, plus souple que l’aile de cygne, plus fine que les tapisserie ? de Babylone ! Je l’embrassais avec reconnaissance ; je lui disais merci du fond de l’âme. Jamais un amant n’eut plus d’amour pour sa maîtresse que moi pour ma robe si chaude et si blanche. Hélas ! je me souviens encore de mon désespoir quand, après deux ans de service malgré tous mes ménagements, cette belle robe fut usée. Je chantai ma peine aux échos d’alentour : « La voilà, cette robe que j’ai si souvent « chantée dans mes vers ! Autrefois elle rehaussait ma qualité de chevalier « quand sa laine, neuve encore, brillait de tout son lustre, quand « elle était digne encore de Parthénius, mon bienfaiteur. Maintenant « elle est usée à tel point et si froide, que le dernier mendiant l’appellerait « une robe de neige. Ce n’est plus la toge de Parthénius : ce n’est « plus, hélas ! que la toge du malheureux poète Martial. »

Quelle vie de privations et de misères ! habiter un toit qui fait eau de toutes parts ! gratter et non pas cultiver un jardin sans fruits et sans ombrage ! n’oser sortir de chez soi par crainte d’user sa toge, et cependant être forcé de sortir chaque jour pour saluer d’avares protecteurs, tendre la main à tous les mépris et à tous les méprisés de Rome ! aller saluer Paullus l’usurier, qui demeure aux Esquilies, et après avoir péniblement franchi la plaine de Suburra, entendre le portier s’écrier : Mon maître est absent ! attendre avec l’impatience d’un mendiant les Saturnales, époque de fêtes et de largesses, et recevoir pour tout cadeau, de l’opulent Antoine, une douzaine de tablettes, sept cure-dents, une éponge, une nappe, un gobelet, un demi-boisseau de fèves, un panier d’olives du Picénum, une bouteille de lait de Latamia, de petites prunes de Syrie et des figues blanches de Damas, le tout valant bien trente sesterces, et porté magnifiquement par trente Syriens de haute stature ! Bien plus ; ne rien recevoir de Sextus, mon vieil ami, parce que l’an passé, à pareil jour, je n’ai pas été assez riche pour lui rendre l’équivalent de son manteau d’étoffe grossière ! écrire en tremblant à Régulus ces trois vers : « Je n’ai pas une obole ; je n’ai plus « d’autre ressource, Régulus, que de vendre les présents que j’ai reçus « de vous : les voulez-vous acheter ? » Cinq jours après, tant c’est une « triste chose que la misère j’écrivais à Cérellius : « Tu ne m’as rien « donné pour le petit cadeau que je t’ai fait, et pourtant déjà se sont « écoulés cinq jours des calendes. Je n’ai pas même reçu de toi un scrupule d’argent, pas même un pot de thon d’Antibes ! Trompes-en d’autres « par de fausses paroles ! » La rougeur me monte au front à ces souvenirs.

Dans mes bons jours, quand j’avais une toge à demi neuve et de quoi vivre pour un mois, j’étais le plus heureux des hommes ; car il fallait bien peu pour vivre à ce célèbre et redouté Martial. Je quittais Rome, où le temps va si vite : alors j’avais un peu de bonheur ; alors plus de clients à visiter le matin, plus d’avocats a entendre a midi, plus de vers à lire le soir ; j’étais mon maître. Au point du jour, j’adressais ma prière aux dieux domestiques, je me promenais dans mon petit champ, je lisais les vers de Virgile, ou bien j’invoquais Apollon pour mon propre compte ; après quoi je frottais mes membres d’une huile bienfaisante et je me livrais à quelque exercice du corps, le cœur gai, sans songer à l’argent. Le soir venu, pendant que ma petite lampe jetait sur mes livres une douce clarté, j’écrivais lentement sous l’inspiration des muses de la nuit. Là j’étais véritablement mon maître ;

je redevenais un homme ; j’osais chanter la liberté romaine, mon vieil amour ; je célébrais tous les grands hommes de la république, le vieux Caton, le vieux Bruius, tous les héros de cette Rome qui n’était plus ; j’écrivais à Juvénal, le maître de la satire romaine, et je lui envoyais les pâles fleurs de mon jardin. Quelquefois aussi, tout à l’amour, je célébrais les belles et jeunes femmes qui avaient daigné sourire à ma poésie, fille de l’amour ; quelquefois encore, tout à l’amitié, je me reposais de mon métier de parasite, et, chose incroyable ! j’invitais mes amis a dîner : « Si vous êtes condamnés, leur disais-je, à dîner chez vous, venez plutôt jeûner avec votre ami Martial. Vous ne manquerez guère chez moi, vous les joyeux convives, ni de laitues communes de Cappadoce, ni de porreaux à l’odeur forte ; on vous servira le thon caché sous des œufs coupés par tranches, un chou vert bien tendre et cueilli le matin même, du boudin sur une saucisse blanche comme la neige, des fèves au lard. Pour le second service, vous aurez des raisins secs, des poires de Syrie, des châtaignes de Naples, et même des grives rôties a petit feu. Le vin sera bon à force d’en boire. On pourra aussi vous offrir des olives et des pois chauds. Modeste repas, mais heureux, car il n’y aura avec nous ni contrainte, ni esclaves, ni parasites, ni flatteurs. Vous n’aurez pas à supporter les insolences et les petits vers du maître de la maison ; de lascives Espagnoles ne viendront point, à la fin du repas, vous fatiguer de leurs danses obscènes. Venez, amis : ma belle Claudia vous précédera aux sons de la flûte de Condylus ; elle sera la reine du festin ! »

C’étaient la mes plaisirs. Hélas ! dieux tout-puissants ! je n’aurais pas demandé d’autre vie, j’aurais été à bon marché un homme heureux et un poète indépendant. Selon moi, un patrimoine héréditaire, un champ qui nourrit son maître, une vie assurée, point de procès, peu de clients, un esprit tranquille, le repos, la santé, la prudence, des amis qui sont nos égaux, des repas sans faste, des nuits sans soucis, une couche à la fois chaste et agréable, un sommeil qui dure autant que la nuit, attendre la mort sans la désirer ni la craindre, voilà le bonheur.

Je raconterai plus tard la seconde partie de ma vie poétique, quand Domitien fut mort. — Maintenant, holà ! c’est assez. Holà ! mon livre, nous voici parvenus au bas de la page : déjà le lecteur s’impatiente et se lasse : le copiste lui-même en dit autant. — Holà ! arrêtons-nous ! holà, mon livre !

Avant de vous raconter cette partie de ma vie, je sais que j’ai à me justifier de trois années d’une paresse opiniâtre, et d’autant plus que maintenant je n’ai même pas le droit d’accuser les bruits, les tumultes et les frivoles occupations de Rome. Comment donc me justifier d’avoir été ainsi oisif dans cette complète solitude de la province où l’étude est la seule ressource de mon esprit, la seule consolation de mon cœur ? Hélas ! dans cette heureuse retraite je cherche en vain les oreilles délicates que je trouvais à Rome : il me semble que je parle à des barbares. En effet, s’il y a dans mes livres quelque peu de cette délicatesse ingénieuse qui distingue les grands poètes, je le dois à mes auditeurs. O Rome ! Rome ingrate, détestée, et que je regrette, où es–tu ? où est ton esprit si vif, ton jugement si fin, ton goût exercé ? où sont ces bibliothèques, ces théâtres, ces réunions d’heureux oisifs où l’on ne sent de l’étude que les plaisirs ? Vive la pauvreté servie ainsi par toutes ces intelligences d’élite ! vive le génie favorisé par de tels auditeurs ! Dans cette province reculée où je suis riche et considéré de tous, heureux près d’une belle femme que j’aime, possesseur d’une maison et de beaux jardins, entouré d’une bibliothèque de chefs-d’œuvre, je me prends a regretter parfois mes misères à Rome, ma solitude à Rome, mes folles amours à Rome, ma vie de parasite, de flatteur, de mendiant, mais à Rome. Hélas ! que j’ai pitié souvent de mon abondance présente ! que cette fortune me pèse, entouré comme je suis de cette servitude de province et de toutes les jalousies mesquines de mon municipe ! Non, loin de Rome point de génie ! Rome, déesse des nations et du monde, Rome que rien n’égale, dont rien n’approche, tu seras toujours mon amour ! Rome, où le pauvre ne peut ni penser ni dormir, tu seras toujours le regret du riche Martial ! Que de fois cependant, quand j’étais perdu dans ce tourbillon de plaisirs, de pensées et d’affaires, ai-je maudit ce grand bruit sans fin et sans cesse qui se faisait à mon esprit et à mes oreilles ! Comment faire de la poésie, m’écriais-je, avec les maîtres d’école le matin, les boulangers la nuit, les batteurs d’or tout le jour ? Ici un changeur fait sonner sur son comptoir les pièces marquées au coin de Néron ; là un batteur de chanvre brise à coups de fléau le lin que nous fournit l’Espagne ; plus loin, le prêtre de Bellone, ivre de fureur, se heurte contre le vil Juif instruit par son père à mendier. Qui voudrait compter à Rome les heures perdues pour le sommeil, pourrait compter combien de mains agitent les bassins de cuivre qui doivent détacher les astres du ciel. Et pourtant, Ô Rome bruyante, et cruelle, et sans pitié pour tes poètes, ton poète Martial, à qui tu refusais du pain et une toge, ne peut s’empêcher de te pleurer. Depuis trois ans qu’il a quitté sa misère poétique pour la fortune, il n’a pas osé invoquer une seule fois cette muse souriante et déguenillée qui ne lui faisait jamais faute dans sa maison sans toit et sans ombrage. Recevez donc ce nouveau livre de mes souvenirs comme il a été écrit et pensé, c’est-à-dire style et pensées de la province, livre romain, non pas seulement écrit en Espagne, mais, j’en ai peur, un livre espagnol. Pauvre malheureux écrivain que je suis ! les temps sont bien changés pour mon esprit ! autrefois j’envoyais mes livres de Rome chez les autres peuples, maintenant je les envoie des bords du Tage à Rome. Et cependant, va, mon livre ! Malgré la distance qui te sépare de la ville, tu ne passeras pas pour un nouveau venu ni pour un étranger dans la cité de Romulus, où tu comptes déjà tant de frères. Va, tu as le droit de cité romaine ; frappe hardiment au palais neuf, où leur temple vient d’être rendu au chœur sacré des Muses ; ou bien encore, gagne d’un pied léger le quartier de Suburra. Là s’élève le riche palais d’un consul, mon ami, l’éloquent Stella, qui couronne ses pénates du laurier poétique, qui plonge ses lèvres dans l’eau limpide de Castalie. Protégé par Stella, le peuple, les sénateurs et les chevaliers le liront sans peine. Puissent-ils, comme autrefois, dés les premières lignes s’écrier : Vivat ! voilà un livre de Martial !

Où en étais-je resté à la première partie de cette auto-biographie qu’on pourrait appeler (mais tant de hardiesse n’est pas faite pour nous) les Commentaires de Martial ? A coup sûr, et en quelque endroit que j’en sois resté, je suis resté à quelque humiliation et a quelques misères Même, à présent que j’y pense, je ne vous ai raconté que la plus petite moitié de mes souffrances. Qu’ai-je fait, et quelles imperceptibles misères vous ai-je racontées ! Il s’agissait bien, ma foi ! de l’avarice de Tulla, empoisonnant d’un vin frelaté le vin pur de la Campanie ; des quatre dents de la vieille Elia, qui m’en crachait deux au visage ; de l’ivrognerie de Sextilianus dans les cabarets les plus diffamés, des plagiats de Fidentinus, de la maîtresse de Régulus, du petit chien de Mummia, de Fescennina la buveuse, du ventre affamé de Nomencianus, de la voix d’Églé, rauque tant qu’Églé fut jeune et belle, et qui est redevenue douce et flûtée ! Non, non, ce n’est pas là toute ma vie ; il est impossible que tout l’esprit et tout le cœur que les Dieux m’avaient donnés se soient usés uniquement à ces petits commérages, l’amusement des riches et des sénateurs de Rome. Non certes, Martial le poète, qui admirait avec passion Horace et Virgile, qui se prosternait devant le génie de Lucain, tué par Néron, qui fut l’ami du grave satirique Juvénal, Martial n’a pu perdre ainsi son génie à creuser un grand trou parmi les roseaux pour proclamer les oreilles du roi Midas. Patience ! patience ! laissons de côté mes commencements misérables ; laissez-moi chercher dans ma vie quelques belles poésies sans fiel. Far exemple, n’ai-je pas fait de beaux vers sur Aria et Pœtus, ce grand courage conjugal qui échappe à la tyrannie par la mort ? n’ai-je pas chargé Marc-Antoine d’une exécration bien méritée, lui qui avait permis le meurtre de Cicéron ? n’ai-je pas eu de douces larmes pour les fils de Pompée, ce héros dispersé dans tout l’univers ? Qui mieux que moi a loué Quintilien, le suprême modérateur de la fougueuse jeunesse, la gloire de la toge romaine ? qui donc, sinon moi, a révélé le charmant esprit de Cassius Rufus, qui eût pu être le rival de Phèdre et qui s’est contenté de rire tout bas de la méchanceté des hommes ? Pas une gloire sincère que je n’aie dignement célébrée : le premier j’ai loué Perse de sa sobriété, en reconnaissant que j’avais contre ma gloire le grand nombre de mes vers ; quand Othon l’empereur se perça de son épée pour terminer la guerre civile, j’oubliai sa vie pour ne me souvenir que de sa mort, aussi belle et plus utile que la mort de César ; j’ai chanté Maximus Césonius, l’ami de l’éloquent Sénèque, qui a osé braver la fureur d’un despote insensé ; dans un distique devenu célèbre j’ai proclamé Salluste, et bien peu m’ont démenti, le premier parmi les historiens de Rome ; Silius Italicus, d’une vie si modeste, le disciple de Cicéron et de Virgile tour à tour, l’homme du barreau et du Mont-Sacré, a sa place dans mes vers. Pas un grand nom n’a été oublié dans ma louange, jamais la pâle envie n’a approché de mon cœur ; tous mes contemporains qui ont eu du génie ou de la vertu, je les salue avec respect : Rabirius l’architecte, Celer le préteur, Silius le consul, Nerva l’orateur, Catinus l’honneur de la science, Agathinus le vaillant soldat, Marcellinus vainqueur des Gètes. Jamais je n'ai manqué d’envoyer à Pline le Jeune mes livres d’épigrammes, « Reçois mes vers, lui disais-je. Ils ne sont ni assez savants ni assez « graves pour toi ; mais je fais des vœux pour qu’ils tombent en tes « mains à l’heure où, délivré de ces travaux qu’attendent les siècles a « venir, s’allume pour loi la lampe des festins, à l’heure où la rose « couronne tous les fronts, où les cheveux se couvrent de parfums, où « Caton lui-même sentait le besoin d’un vin pur.» Moi j’ai célébré Varus au tombeau, Apollinaris dans sa retraite, sur le doux rivage de Formies. Heureuse retraite, qui n’a pas son égale à Tibur, à Tusculum, a Préneste ! Il y avait à Rome un charmant poète féminin, Sulpicia, poète chaste et malin, à qui j’ai rendu hommage. Cette charmante femme, loin de sacrifier aux muses modernes, pleines de sang et de terreurs, enseignait les jeux badins, les chastes amours. Je l’ai surnommée l’Égérie de la poésie, et le nom lui en est resté. C’est moi qui ai composé l’épitaphe du comédien Paris, les délices de Rome, la fine plaisanterie venue des bords du Nil, l’art et la grâce, la folie et la volupté, l’honneur et les regrets du théâtre romain.

Ainsi donc on ne peut pas dire : Le jaloux Martial ! l’envieux Martial ! Même on ne peut pas dire : Le méchant Martial ! Parce que j’ai été un des maîtres de l’épigramme, parce que j’ai stigmatisé tant que j’ai pu les envieux et les méchants, parce que j’ai jeté à pleines mains le ridicule autour de moi, parce que j’ai eu faim et que j’ai eu froid, parce que j’ai vécu dans l’abandon, parce que j’ai été un parasite à la table des grands, ce n’est pas à dire que je n’aie pas aimé, que je n’aie pas été aimé dans ma vie ; au contraire, les plus charmants poètes de cet âge et les plus populaires, Ovide et Tibulle, n’ont pas eu plus d’amis célèbres et plus de belles maîtresses que Martial. L’esprit est une grande puissance : il sert aux hommes de beauté, de jeunesse, de fortune ; il remplace la naissance, il remplace toutes choses. A ces causes, j’ai été recherché dans les meilleures maisons romaines, j’ai été l’ami des plus illustres familles ; les plus jolies femmes de Rome ont tenu à honneur de courber leur front poli sous le tendre baiser de Martial. A quoi servirait donc la poésie si elle n’apportait qu’ humiliation sans fin, misère sans remède, isolement sans espérance ? Je n’en finirais pas si je voulais dire ceux et celles qui m’ont aimé ; et d’ailleurs, parmi ces dernières, tendres cœurs qui ont eu pitié de moi, il en est que je ne puis nommer. Les dieux me préservent de l’exil d’Ovide ! Mais ceux que j’ai aimés, je sais leur nom, et je les ai mis dans mes vers, afin que dans mes vers il y eût place pour l’amitié aussi bien que pour la gloire. J’ai eu pour ami Vinalius, mon esclave, et, comme il était près de mourir, je l’ai affranchi, lui donnant ainsi la liberté, le plus grand don que je pouvais lui faire. J’ai été l’ami de Faustinus, et je n’ai envié ni sa maison de Baies, située dans cette vallée profonde où mugissent les taureaux indomptés, ni son jardin d’une facile culture, ni ses vieux arbres, abri impénétrable contre le soleil. J’ai préféré Posthumus aux Pison, descendants des amis d’Horace : il était pauvre alors, et je partageais avec lui ce pauvre rien du pauvre Codrus dont il est parlé dans les satires de Juvénal. Depuis ce temps, Posthumus a fait sa fortune ; aussitôt il oublia notre amitié, dont je me souvenais toujours. Je lui écrivis alors : « Posthumus, tu étais pauvre et simple « chevalier, mais pour moi tu valais un consul. Avec toi j’ai passé « trente hivers ; nous n’avions qu’un lit, nous le partagions ensemble. « A présent, au faîte des honneurs, riche, heureux, tu es riche, honoré, « heureux tout seul. Quand tu seras redevenu pauvre, tu me retrouveras ton ami ! » J’ai été l’ami de Colinus, l’aimable esprit, qui méritait d’atteindre au chêne du Capitole ; j’ai été l’ami de Lucius, mon compatriote des bords du Tage, et je lui disais : « Ami Lucius, mon « frère Lucius, laissons aux poètes grecs le soin de chanter Thèbes ou « Mycène : nous, enfants de l’Ibérie, ne reculons pas devant les noms « quelque peu durs de notre terre natale ! Parlons de Bilbilis remplie « de fer ; de Platea, fournaise ardente ; du Xalon, où se trempent les « armes des guerriers ; de Tudela et Rixamare, qu’embellissent la musique « et les danses ; de Cuarditi la gourmande et la dansante ; de « Pelvère, touffu bosquet de roses ; de Rigas, où nos aïeux avaient un « théâtre dont nous n’avons que les ruines ; de Silas, du lac de Turgente, « de Petusia, et des ondes pures de Véronina, et du bocage sacré « où croissent les yeuses ; du Baradon, que le voyageur le plus « paresseux traverse à pied comme une promenade ; et enfin de la « plaine recourbée de Mulinena, que Manlius féconde avec ses taureaux « vigoureux. » Avouez que c’était là un ingénieux tour de force, faire entrer ces noms barbares dans l’oreille attique des Romains ! Ce Martial si méchant, que de fois il a suivi en pleurant le deuil de ses amis ! (Hélas ! tout le monde les a oubliés, excepté lui.) J’ai consolé, autant que des vers partis du cœur peuvent consoler, cette grande dame romaine, Nigerina, qui fit par ses vertus l’oraison funèbre de son mari. Je n’ai pas laissé passer un jour de ma vie sans visiter mon cousin Jules Martial : « Oh ! lui disais-je souvent, cher Martial, que ne « puis-je jouir en paix du reste de mes jours, disposer à mon gré de « mes loisirs, et me servir de la vie en homme sage et libre ! Nous « irions vivre, toi et moi, loin des antichambres, loin des grands, loin « des procès, mais non pas loin de Rome. Les promenades, la conversation, « la lecture, le Champ-de-Mars, le Portique, les eaux limpides, « les thermes, voilà les lieux, les travaux qui nous plairaient ! Mais « hélas ! qui peut vivre pour soi et pour ses amis ? Nos beaux jours « s’enfuient, inutilement prodigués ; jours perdus, et que cependant « le Temps nous compte. »

J’ai bien aimé aussi une jeune femme, Julia, créature plus douce que le dernier chant du cygne, plus tendre que les agneaux du Galèse, plus blanche que les perles de la mer Erythrée. Les femmes qui habitent les bords du Rhin n’ont pas une plus longue chevelure ; elle avait l’haleine suave des roses de Pestum ; de sa peau s’exhalaient les vapeurs du safran qu’une main brûlante a froissé. Elle est morte, et pendant que son mari comptait les deux cent mille sesterces dont il héritait, je m’écriais : « Plus d’amour, plus de joie, plus de fêtes, plus de bonheur pour toi, Martial ! »

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