Épigrammes (page 6)
Et ne peut être que l’effet
De quelque délire bachique.
Car, que penser lorsque je vois
Que sans regret, même avec joie,
De ton propre cuir cette fois
Tu fais aussi large courroie ?
Si tu n’es pas fou du cerveau,
Crois-moi, rentre et reste en ta peau.
17. CONTRE SABIDIUS.
D’un gâteau trop brûlant au dessert présenté,
Aucun convive encor n’avait goûté ;
Tous souffraient volontiers un instant de remise,
Quand, pressé par la gourmandise,
Sabidius, parasite éhonté,
S’empare du plat convoité,
Et dessus souffle à plus d’une reprise.
Mais pour tous les dîneurs, ô cruelle surprise !
Lorsque l’on put en approcher,
Nul d’eux ne voulut y toucher ;
Empoisonné par une haleine impure,
Le gâteau si friand n’était plus qu’une ordure.
18. CONTRE MAXIMUS.
Un gros rhume, dis-tu, te tient depuis trois jour :
L’excuse est bonne ; ami, remporte ton discours.
19. SUR UNE VIPÈRE CACHÉE DANS LA GUEULE D’UNE LIONNE.
Près du portique aux cent colonnes,
Au Platanon, à l’ombre des berceaux,
En bronze figurait, parmi des animaux,
La plus terrible des lionnes
Qu’anima jamais l’art sous ses hardis ciseaux.
Un jeune enfant, le bel Hylas,
Près du monstre prenait ses innocents ébats.
En folâtrant, dans sa gueule béante
Il plonge sa main imprudente.
Mais dans les flancs de ce monstre d’airain,
Un monstre plus cruel, une affreuse vipère
Dormait cachée : ô crime du destin !
Le reptile s’éveille ainsi que sa colère.
Le bel enfant, digne d’un meilleur sort,
Expie à l’instant même une erreur déplorable,
Dont il ne s’aperçoit qu’en recevant la mort.
Heureux si la lionne eût été véritable !
20. SUR CANIUS.
Dis-moi, Muse, que fait mon ami Canius ?
Consacre-t-il à la mémoire
Les annales des Claudius ?
Nous apprend-il ce qu’il faut croire
De cet écrivain déhonté
Qui de Néron défigura l’histoire ?
De Phèdre nous rend-il la mordante gaîté
Et sa naïveté caustique,
La douceur de Tibulle, ou du genre héroïque
La grave et noble austérité ?
Ou bien, dans un ouvrage arrangé pour la scène,
Fait-il rire Thalie, ou pleurer Melpomène ?
Le matin, parfois, le voit-on,
Digne ornement d’un cercle avoué d’Apollon,
Lire avec goût ses vers remplis d’un sel attique ?
Ou, du milieu du jour évitant la chaleur,
Errer, libre de soins, de portique en portique,
Puis, vers le soir, revenir en flâneur
Sous les hauts buis d’Europe aspirer la fraîcheur ?
Quels bains, quelle campagne honore sa présence ?
Mais, peut-être, son inconstance,
En dépit de l’été, dont il prévient la fin,
Aux thermes de Baya donnant la préférence,
Il s’embarque sur le Lucrin,
Qu’il traverse avec nonchalance ?
Enfin, Muse, dis-moi ce qu’il fait, ce qu’il dit ?
— Il rit.
21. CONTRE UN MAITRE CRUEL.
Un esclave qu’au front son maître avait flétri,
Quand par les proscripteurs ce maître est poursuivi,
Contre les assassins s’arme, prend sa défense,
Le sauve… Est-ce un bienfait, ou bien une vengeance ?
22. CONTRE APICIUS.
Le patron des gourmands, l’illustre Apicius
Venait de dévorer six fois cent mille écus ;
Cent mille lui restaient : une pareille somme
Pouvait suffire encor pour vivre en honnête homme ;
Il en juge autrement ; et, redoutant la faim,
Il veut terminer son destin,
Et pour mourir en gastronome,
Il s’empoisonne en un dernier festin.
Apicius, ton nom, cher à la gourmandise,
Était déjà fameux : ta mort l’immortalise.
23. CONTRE UN AVARE QUI DONNAIT A DINER.
Lorsqu’à l’aspect du luxe étalé sur ta table,
Notre appétit, excité par les mets,
Se flatte d’un repas aussi fin qu’agréable,
De tous les plats ta main impitoyable
S’empare, et les passe aux valets
Derrière toi placés exprès.
Si cette lésine incroyable
Est chez toi manie incurable,
Fais mieux : à tes pieds désormais
Ordonne qu’on place la table.
LA MÊME, PLUS BRIÈVEMENT.
Si ta lésine inexcusable
Prétend nous ravir tous les mets
Pour les passer à tes valets,
A tes pieds fais servir la table.
25. À FAUSTINUS.
Si tu veux d’un bain trop brûlant
Abaisser la température,
Plonges-y Sabinus le rhéteur : je te jure
Qu’il sera de glace à l’instant.
26. CONTRE CANDIDE.
Eh bien ! Candide, soit : toi seul possèdes tout ;
Toi seul tu réunis l’agréable et l’utile,
Biens de campagne, biens de ville,
Beaux vases, bonne cave, et bon sens et bon goût,
Bon cœur et bon esprit surtout.
Enfin, chez toi, pour toi, Candide, tout abonde,
Puisque tu le veux, j’en convien ;
Oui, tout est pour toi seul ; j’en excepte un seul bien,
Ta femme, qu’avec toi partage tout le monde.
27. CONTRE GALLUS.
A mes dîners souvent je t’invite, et jamais,
Pour m’appeler aux tiens tu ne te mets en frais.
Je pourrais m’en piquer : pourtant je te pardonne
Si jamais à manger tu n’invites personne.
Il n’en est point ainsi : tu donnes des repas
Presqu’à toute la ville, et moi je n’en suis pas.
Nous avons tort tous deux : — Comment dois-je l’entendre ?
— J’ai tort de t’inviter ; toi de ne me pas rendre.
28. CONTRE NESTOR.
Mon oreille, dis-tu, sent fort. Belle merveille !
Tu viens à chaque instant me parler à l’oreille.
29. CONTRE ZOÏLE.
Ces chaînes, ô Saturne, et cette double entrave
Que Zoïle aujourd’hui vient de te dédier,
Sont les premiers anneaux, qu’étant jadis esclave,
Il a portés, avant d’être fait chevalier.
30. À GARGILUS.
La sportule aujourd’hui n’est qu’un simple repas ;
Adieu des cent quadrans la rente accoutumée !
Ici, comment fais-tu pour sortir d’embarras,
Gargilius ? je ne le conçois pas.
Où prends-tu le loyer de ta chambre enfumée ?
Qui fournit à ton entretien,
A tes bains, à l’enfant de qui tu te fais suivre ?
— Je suis très-économe et vis de peu. — C’est bien ;
Fais mieux encor. — Comment ? — Tâche de ne pas vivre.
31. À RUFIN.
Riche propriétaire, aux champs comme à la ville,
Tu vois de débiteurs une foule servile
S’incliner humblement devant ton coffre-fort,
Et ta table dorée, élégamment servie,
A la table des Dieux ne porte point envie.
Jouis, mais sans orgueil, de ces faveurs du sort ;
Sois envers tes clients d’un plus facile abord ;
Deviens simple, modeste, et surtout fais-nous grâce
De tes impertinents mépris ;
Didyme t’éclipsa jadis,
Philomèle aujourd’hui t’efface.
35. SUR DES POISSONS CISELÉS.
Les poissons qu’en ce vase a gravés le ciseau,
Veux-tu les voir nager ? donne-leur un peu d’eau.
36. À FABIANUS.
Quoi ! d’un client nouveau le service assidu,
Tu l’exiges de moi ? jusqu’au bout voudras-tu
Qu’assiégeant, le matin, ta porte, où je m’enroue,
J’attende ton lever ? que, les pieds dans la boue,
J’escorte tes porteurs, que trop tard tu préviens,
Jusqu’aux bains d’Agrippa qui ne sont pas les miens ?
Dois-je encore, lassé de trente ans de servage,
De ta vieille amitié faire l’apprentissage ?
Ma robe est en lambeaux. Dis-moi, n’est-il pas temps
Qu’enfin mis en congé je vive à tes dépens ?
37. CONTRE LES AMIS SUJETS A SE FACHER.
Contre ses vieux amis se fâcher pour un rien,
Des riches de nos jours est assez la pratique.
Le procédé n’est pas beau, j’en convien ;
Mais convenez aussi qu’il est économique.
38. À SEXTUS.
Quel motif, quel projet, Sextus, t’amène à Rome ?
Enfin, quel est, dis-moi, ton but et ton espoir ?
— Parmi les orateurs que le barreau renomme
Je puis au premier rang espérer de m’asseoir.
— Atestinus, Civis, malgré leur éloquence
(Tu les connus tous deux), sont morts dans l’indigence.
— Eh bien, faisons des vers ; mes chants seront si doux
Que Virgile lui-même en deviendrait jaloux.
— Insensé ! tous ces gens que tu vois en guenille,
De Virgile aujourd’hui composent la famille !
— Je fais ma cour aux grands. — A ce métier si vain
Deux ou trois ont vécu ; le reste meurt de faim.
— Que faire donc, dis-moi ? car je veux vivre à Rome.
— C’est hasard si tu peux y vivre en honnête homme.
39. SUR LYCORIS.
La borgne Lycoris s’adjuge un beau garçon
Dont la fraîcheur en rien ne cède
A celle de Pâris ou bien de Ganymède.
Ma foi, pour une borgne, elle a l’œil assez bon
40. CONTRE THÉLÉSINUS.
Parce qu’en ma faveur, de ton coffre opulent
Tu voulus bien distraire une somme empruntée,
D’un aussi noble effort ton âme est enchantée,
Et des amis fameux tu te crois le plus grand.
Sois grand si tu le veux, pour me l’avoir prêtée ;
Je suis plus grand encor, moi, quand je te la rend.
41. SUR UN LÉZARD CISELÉ.
Sur ce vase incrusté par la main de Mentor,
Un lézard te fait peur ! Ne crains rien : il est d’or.
43. CONTRE MARCUS.
Marc se teint les cheveux, rajeunit son visage.
D’un cygne en un instant l’art en fait un corbeau ;
Mais la mort, sous son masque a reconnu son âge,
Et lui dit : Meurs ; ton front est mûr pour le tombeau.
44. CONTRE LIGURINUS.
Tout le monde te fuit ; à la table, aux concerts,
A peine tu parais, chacun bat en retraite ;
Tous les salons pour toi deviennent des déserts ;
Veux-tu savoir pourquoi ? tu sens trop le poète ;
On peut pardonner tout, excepté ce travers.
Veuve de ses petits, la tigresse effrénée,
Le serpent dévoré par les feux du soleil,
De l’affreux scorpion la queue empoisonnée,
D’horreur ne font pas naître un sentiment pareil.
Assis, debout, courant, à la ville, en voyage,
Aux bains chauds, aux bains froids, toujours tu me poursuis ;
Aux lieux les plus secrets vainement je te fuis,
Pour arriver à moi tu forces le passage.
On m’attend à dîner, tu barres le chemin.
A table si j’ai pris ma place,
Ton importunité m’en chasse ;
Et si, de guerre lasse, enfin,
Il arrive que je sommeille,
Ta voix en sursaut me réveille
Pour expirer sous ton livre assassin.
Veux-tu savoir quel est l’effet de ta manie ?
On rend justice à ta bonté,
Peut-être même à ton génie ;
Homme d’honneur, de probité,
Tu n’es pourtant qu’un fléau redouté,
Qui vivras exilé de toute compagnie,
Et qui mourras sans être regretté.
45. CONTRE LE MÊME.
Je ne sais si Phébus au festin de Thyeste
A reculé d’horreur ; mais ce que je sais bien,
C’est que, de peur d’ouïr tes vers que je déteste,
Je suis prêt pour jamais de renoncer au tien.
Ta table est, j’en conviens, servie en abondance ;
Mais ta lecture gâte, empoisonne les mets.
Garde tes champignons, tes énormes mulets,
Tes huîtres, tes turbots, et sers-nous ton silence.
46. À CANDIDE.
Candide, tu veux donc que, sans fin, sans relâche,
En client assidu je serve auprès de toi ?
Permets pourtant que je reste chez moi,
Et qu’à mon affranchi je remette ma tâche.
Bien mieux que moi sans doute il peut s’en acquitter.
Derrière ton brancard lentement je me traîne :
Ingambe et leste, il le suivra sans peine,
Même, au besoin, il pourra le porter.
Que la foule s’oppose à ta marche rapide,
En quoi peut t’être utile un serviteur timide
Dont les bras sont sans nerfs et les reins délicats ?
Mais lui, sans s’étonner, sans ralentir le pas,
Il oppose à la presse une épaule d’Alcide,
Et de ses larges flancs te faisant une égide,
D’une main vigoureuse écarte l’embarras.
Tu plaides : enchanté de ta mâle éloquence,
Je ne sais qu’écouter, qu’admirer en silence,
Tandis que stimulant les juges assemblés,
De battements de mains, de bravos redoublés,
Il fait trembler la salle d’audience.
Mais s’agit-il de contester ?
Retenu par la bienséance,
En débats scandaleux moi je n’ose éclater ;
Et lui, d’une voix de tonnerre,
Il terrasse ton adversaire,
Que sa rude apostrophe a mis en désarroi.
— Ainsi de l’amitié tu trahis donc la loi ?
Quel service à présent de toi pourrai-je attendre ?
— Tous ceux qu’un affranchi ne pourra pas te rendre.
47. SUR BASSUS.
A la porte Capène, à l’endroit où la route
Est humide des pleurs que distille la voûte,
Près du champ qui d’Horace a conservé le nom,
L’Almon roule ses flots consacrés à Cybèle.
Non loin s’élève une étroite chapelle
Dès longtemps dédiée au fils d’Amphitryon.
Là passait, ce matin, Bassus dans sa voiture,
Entouré des divers présents
Que prodigue à l’homme des champs
Un sol fécond aidé par la culture.
C’étaient des choux aux larges flancs,
Et la blanche laitue, et la verte poirée,
Et la mauve et la chicorée,
Deux sortes de porreaux, le melon savoureux,
Et la bette si chère aux ventres paresseux.
Aux produits du jardin joignez ceux de la chasse,
Un lièvre par le chien meurtri.
En guirlandes groupés le merle, la bécasse.
La caille et la grive bien grasse,
Avec un jeune porc de laitage nourri.
En avant, un coureur, pour cette fois utile.
Portait dans deux paniers pesants
Des œufs bien empaillés et disposés par rangs.
— Bassus apparemment revenait à la ville ?
— Non, il partait pour sa maison des champs.
48. SUR OLUS.
Naguère Olus, nageant dans l’opulence.
Fit bâtir un refuge ouvert à l’indigence.
Tombé dans l’infortune, il a vendu son bien.
Et l’asile du pauvre est maintenant le sien.
49. CONTRE UN AMPHITRYON.
Tu me sers du verjus, tu bois l’opimien ;
Fais-moi flairer ton vin : je te quitte du mien.
50. CONTRE LIGURINUS.
C’est donc uniquement pour me lire tes vers
Que d’un dîner tu me régales,
Ligurinus ? je quitte à peine mes sandales,
Que, pour début, à l’instant tu me sers,
Entre douce laitue et piquante saumure.
Une œuvre dont il faut essuyer la lecture.
En attendant que de solides mets
La table à loisir se garnisse,
Un second livre suit ; un autre vient après,
Et, durant le second service,
Deux autres arrivant encor sur nouveaux frais,
Jusqu’après le dessert prolongent mon supplice.
J’aime le sanglier ; mais toujours et partout
Qu’on m’en serve, il devient un objet de dégoût.
Si, pour habiller leur denrée,
Mon cher ami, tu n’abandonnes pas
Tes maudits vers aux vendeurs de marée,
Désormais, j’en jure ma foi,
Il te faudra dîner sans moi.
52. À TONGILIANUS.
Ta maison pouvait bien valoir deux mille écus,
Tu la perds par le feu : malheur trop ordinaire.
On souscrit ; tu reçois en dons quatre fois plus :
N’aurais-tu pas toi-même été l’incendiaire ?
54. À GALLA.
Quoi ! pour quelques faveurs demander mille écus !
Peut-on avec plus d’art esquiver un refus ?
55. CONTRE OLLA.
Partout où vont tes pas, une vapeur d’essence
Qui se répand au loin, signale ta présence :
N’en sois pas vaine, Olla ; quand je voudrai, mon chien
Aura la même odeur, par le même moyen.
56, 57, et 57ème DU LIVRE Ier.
A Ravenne, mieux vaut un puits qu’une taverne ;
Le vin s’y vend moins cher que l’eau d’une citerne.
A mon hôte j’ai dit : Je veux du vin trempé,
Il me l’a donné pur ; le fripon m’a dupé.
Mais la pluie a noyé sa nouvelle vendange ;
Cette fois, malgré lui, je boirai du mélange.
58. À BASSUS.
Bassus, notre Faustin, possède en Campanie,
Près de Baye, une bonne et grosse métairie,
Dont l’utile terrain ne nous offre, aligné,
Ni le myrte infécond, ni le buis bien peigné,
Ni du platane oiseux la stérile verdure ;
C’est un vrai bien rural, agreste et sans parure.
Là, Cérès sous son poids affaisse les greniers ;
Sur de larges rayons, l’opulente Pomone
De ses dons variés embaume les fruitiers ;
Et Bacchus, à son tour, enrichit les celliers
Du nectar qu’il prodigue, au déclin de l’automne.
Aux approches des froids, les vignerons actifs
Recueillent les raisins oubliés ou tardifs.
L’indomptable taureau fait mugir la vallée,
Et près de lui, son fils, fier de ses dards naissants,
Bat la terre, et révèle, en ses jeux innocents,
Une ardeur qui bientôt sera mieux signalée.
Mais de la basse-cour les habitants ailés
Appellent mes regards : ici sont rassemblés
Et le paon dont la roue avec orgueil étale
De ses brillants trésors la pompe orientale ;
Et l’oie aux cris aigus, à côté du canard
Qui répète, en ramant, son refrain nasillard ;
La pintade enlevée aux champs de Numidie,
Et le faisan venu de la Colchide impie.
Le coq dans son sérail règne en sultan jaloux.
La palombe roucoule auprès de son époux ;
Près du flamant en feu la perdrix vergetée
Suit le cygne orgueilleux de sa robe argentée.