Épigrammes (page 7)
De sa tour le pigeon s’échappe au moindre bruit,
Et frappe à coups pressés le toit qui retentit.
Le porc glouton s’attache aux pas de la fermière,
L’agneau bêle, invoquant le retour de sa mère.
Bien propres, bien nourris, les fils du métayer,
Rangés en demi-cercle, assiègent le foyer
Abondamment garni du branchage des hêtres,
Qui rougissent le front des pénates champêtres.
Là, point de cabarets, de buveurs fainéants,
Ni de lutteur qui perde et son huile et son temps ;
Chacun a son emploi : l’un, aux grives avides
Va tendre des lacets ou des pièges perfides ;
L’autre, au bord d’un étang amorce le poisson,
Qui vient, saisit l’appât et pend à l’hameçon.
On rapporte à la ferme un daim pris dans les toiles.
Sous de larges chapeaux qui leur servent de voiles,
Les citadins, armés de bêches, de râteaux,
S’occupent, au jardin, de faciles travaux ;
Et de gais écoliers, libres du joug classique,
Goûtent mieux les leçons du précepteur rustique.
Tous ont la main à l’œuvre ; et le moindre valet
S’acquitte avec plaisir d’un travail qui lui plaît.
De clients que l’intérêt guide
Le réveil des patrons à Rome est entouré ;
Le client villageois ne vient pas la main vide.
L’un apporte un rayon rempli d’un miel doré,
Ou d’un fromage épais la blanche pyramide ;
L’autre un loir endormi, surpris dans la forêt,
Ou de la basse-cour le gras célibataire,
Ou le jeune chevreau qui, privé de sa mère,
Se plaint de son absence, et réclame son lait.
Des filles du hameau l’essaim modeste et sage
Offre aussi ses présents. A la fin de l’ouvrage,
On invite au dîner un aimable voisin ;
Il accourt. De la table, abondamment servie,
Nul mets par une avare main
N’est soustrait pour le lendemain.
Chacun suit en mangeant son goût, sa fantaisie,
Et l’esclave, enlevant les débris du festin,
A l’heureux convié ne porte point envie.
Et toi, si pour passer le temps,
De ton élégant belvédère,
Tu vas à ta maison des champs
(Car c’est ainsi que tu veux qu’on la nomme,
Bien qu’elle touche aux murs de Rome),
Dans ton manoir rural, Bassus, que trouves-tu ?
Tu vois partout le superflu,
Et nulle part le nécessaire.
Tu n’aperçois que myrtes, que lauriers ;
Qu’as-tu besoin de jardiniers
Qui du marché tirent leur nourriture ?
Pour protéger tes espaliers
Il suffirait d’un Priape en peinture.
Si le besoin de respirer
T’y conduit, dès la veille il faut te préparer
Ainsi que pour un long voyage ;
Œufs, légumes, poulets, poissons, fruits et fromage,
A grands frais par ton ordre à la ville achetés,
Sont encaissés, empaquetés.
Aux champs tout cela t’accompagne
Chargé sur un large brancard ;
Dis-moi, Bassus, ta maison de campagne
N’est-elle pas plutôt un hôtel à l’écart ?
59. SUR UN CORDONNIER ET UN FOULON.
A Bologne, naguère, on vit un cordonnier
Pour des gladiateurs faire ouvrir une arène ;
Un foulon a suivi son exemple à Modène ;
C’est à ton tour : allons, digne cabaretier,
Vois où tu soutiendras l’honneur de ton métier.
60. CONTRE PONTICUS.
A ta table appelé, non plus comme naguère
Quand j’étais, Ponticus, ton client mercenaire,
Mais à titre d’ami, pourquoi, dans nos repas,
Cette inégalité que je ne comprends pas ?
Dans les eaux du Lucrin des huîtres engraissées,
Pour t’ouvrir l’appétit, devant toi sont placées,
Et moi, pour premier mets je suce en grimaçant
Des moules dont l’écaille a mis ma lèvre en sang ;
Quand tu dévores, seul et sans délicatesse,
Un plat de champignons de la plus fine espèce,
Des mousserons douteux, vil rebut d’un pourceau,
Me sont offerts à moi comme un friand cadeau.
Tu fêtes un turbot dont je n’ai que la vue,
Tandis que je déchire un lambeau de morue
Que j’abandonne aux chiens, jaloux d’un tel butin.
Au rôti, d’un ramier la croupe rebondie
Complète ton dîner ; on me sert une pie
Qui dans sa cage étroite a péri par la faim.
Faut-il donc qu’avec toi, toujours sans toi je dîne ?
Ponticus, de la loi que je profite enfin ;
Plus de sportule ? Eh bien, plus de double cuisine ?
61. CONTRE CINNA.
« Quoi ! pour un rien, une misère,
« N’obtenir qu’un refus ! » — Eh bien,
Si tu ne veux qu’un rien, je crois te satisfaire,
Cinna ; je ne te donne rien.
62. CONTRE QUINTUS.
De deux mille, et souvent de quatre mille écus
Nous te voyons, Quintus, payer un jeune esclave,
Et tu ne veux admettre dans ta cave
Que des vins recueillis sous le roi Tatius ;
Tu donnes un prix fou d’un meuble peu commode,
Même de mauvais goût, parce qu’il est de mode ;
Ta vaisselle d’argent te coûte au moins cinq fois,
Si je sais calculer, la valeur de son poids ;
De ton char une ferme a payé la dorure,
Et plus que ta maison te coûte ta monture.
Tu crois ainsi montrer une âme grande ; erreur !
Tu montres seulement peu d’esprit et de cœur.
63. CONTRE COTILE.
On dit, et partout on répète,
Que vous êtes un élégant.
Si vous ne trouvez pas ma demande indiscrète,
Cotile, dites-moi par là ce qu’on entend.
— L’élégant est celui dont la tête soignée
Toujours artistement peignée,
Exhale au loin un nard délicieux ;
Qui fredonne avec goût les chants voluptueux,
L’ariette nouvelle ou d’Égypte ou d’Espagne,
Que son bras blanc et souple avec grâce accompagne
Des mouvements les plus moelleux ;
Qui, tous les jours assis dans des cercles de femmes,
Les entretient de leurs attraits ;
Et qui sans cesse a de nouveaux secrets
A débiter dans l’oreille des dames ;
Écrire, recevoir messages et poulets,
Y répondre, voilà ses plus rudes fatigues ;
Il craint surtout qu’un voisin étourdi,
S’approchant de sa robe, en dérange le pli ;
Toujours au fait des galantes intrigues,
Il court de table en table, et des coursiers fameux
Il vante la vitesse et cite leurs aïeux.
— Vous m’étonnez : voilà ce que la ville
Appelle un élégant ? Pardon, mon cher Cotile,
Mais, tel qu’il est par vous ici représenté,
Un élégant n’est qu’un être inutile,
Absorbé tout entier dans un art très-futile,
Celui de la frivolité.
64. À CASSIANUS, SUR CAMUS.
Ces dangers attrayants, ces pièges séducteurs
Que jadis aux navigateurs
Préparaient par leurs voix traîtresses
Les sirènes enchanteresses,
Ulysse, nous dit-on, a su les éviter :
Je le crois volontiers. Mais si pouvant goûter
Auprès de Canius le charme et la justesse
D’un entretien mêlé de gaîté, de sagesse,
On me disait qu’il a pu le quitter,
Oh ! c’est alors que je pourrais douter !
65. À ISMÈNE.
La saveur d’un fruit mûr qu’une dent virginale
Presse avec volupté ; le thym, le serpolet
Dont Flore le matin embaume le sommet
De Coryce, d’Hybla, d’Hymette ou de Ménale ;
L’haleine que le myrte ou l’oranger exhale,
La vigne qui blanchit sous ses rameaux en fleur,
L’herbe que la brebis a fraîchement broutée,
La campagne en été doucement humectée,
De l’ambre et de l’encens l’odorante vapeur,
Le souffle d’un enfant, la guirlande légère
Qui parfume le front de la jeune bergère,
N’ont rien de comparable, Ismène, à tes baisers,
Baisers délicieux de nectar arrosés,
Dont, hélas ! ta rigueur barbare
Comme à regret me fait le don ;
Que seraient-ils, grands Dieux ! dans un doux abandon,
Si tu t’en montrais moins avare !
66. CONTRE ANTOINE.
D’Antoine et de Photin, par un forfait égal,
La mémoire à jamais vivra déshonorée.
Pompée et Cicéron sous leur glaive fatal
Ont vu tomber leur tête révérée.
Le premier illustra Rome par sa valeur,
Le second la charmait par sa noble éloquence :
Mais d’Antoine le crime excite plus d’horreur ;
Photin servait son maître : Antoine, sa vengeance.
77. CONTRE BÉTICUS.
Béticus, c’est en vain que la pèche et la chasse
De la terre et des eaux t’apportent les tributs :
Turbot et sanglier, lièvre, grive et bécasse,
T’inspirent du dégoût, provoquent tes rebuts.
Tu ne veux ni faisans, ni poule de Libye ;
Ni tourtes, ni gâteaux n’excitent ton envie ;
Il te faut dans le sel un vieil oignon moisi,
Câpres et harengs saurs, et du jambon ranci ;
Tu bois des vins gâtés, et tu crains le falerne.
Un goût si dépravé décèle un mal interne,
Quelque mauvais levain qui chez toi s’est aigri ;
Car comment expliquer cette appétence impure
Qui de ton estomac fait un dépôt d’ordure ?
94. CONTRE RUFUS.
« Ce lièvre n’est pas cuit ! Mon fouet ! qu’on me l’apporte ! »
— Rufus, d’où vient contre ton cuisinier
La colère qui te transporte ?
Laisse en paix l’innocent que tu veux châtier,
Et découpe plutôt ton lièvre qu’on remporte.
95. CONTRE NŒVOLUS.
Tu ne donnes jamais ton salut le premier,
Et ne fais que répondre à celui qu’on t’adresse,
Tandis que Curius, chef de notre noblesse,
Donne le sien rarement le dernier.
Mais, d’où te vient, sur moi, le droit que tu t’arroges,
Nœvole ? en quoi m’es-tu supérieur ?
Te crois-tu donc et plus grand et meilleur ?
Deux Césars m’ont comblé de présents et d’éloges,
Plus d’un gage a pour moi signalé leur faveur ;
Car enfin, je tiens d’eux, quoique célibataire,
Les droits attribués au Romain trois fois père ;
Et mon crédit, je crois, grâces à leurs bienfaits,
Fit plus de citoyens que tu n’as de valets.
Partout sont lus mes vers ; dès mon vivant célèbre,
Ma gloire a prévenu mon éloge funèbre.
De plus, je fus tribun ; et, pour ton désespoir,
En public je m’assieds où tu ne peux t’asseoir.
Mais que dis-je ?… Ton bien, fruit du vol, du parjure,
Chaque jour croît encor par une infâme usure :
En cela je te cède : oui, sois fier : tu le peux ;
Reçois donc mon salut, et rends-le si tu veux.
99. CONTRE LE CORDONNIER DONNEUR DE SPECTACLES.
Pourquoi ce grand courroux et ces cris menaçants ?
J’ai plaisanté ton art, et non pas ta personne.
Tes jeux coûtent du sang, et l’on te le pardonne :
Ne peux-tu pardonner quelques traits innocents ?
100. À RUFUS.
Aux mains de ton porteur par l’effet d’un orage,
Mon livre ce matin t’arriva traversé.
Maint endroit en devait sans doute être effacé ;
Le ciel, pour moi, s’est chargé de l’ouvrage.
FIN DU TROISIÈME LIVRE.
LIVRE QUATRIÈME.
1. SUR L’ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE DE DOMITIEN.
O jour qui de César signalas la naissance,
Plus solennel, plus auguste à nos yeux
Que le jour où l’Ida, du plus puissant des Dieux
En secret accueillit l’enfance !
Reviens toujours serein, et plus nombreux encor
Qu’on ne te vit jadis revenir pour Nestor.
Qu’ainsi puisse César, durant longues années,
Brillant de pourpre et d’or, dans les Panathénées,
De couronnes de chêne honorer les vainqueurs !
Qu’il préside au retour des grands jeux séculaires,
Et renouvelle les mystères
Que consacra jadis Rome à ses fondateurs !
Nous implorons de vous de bien grandes faveurs,
Dieux du ciel ! mais nos vœux pourraient-ils vous déplaire ?
Il s’agit de César, notre Dieu sur la terre.
2. SUR HORACE.
Aux jeux, hier, les spectateurs,
Chacun à son rang, sénateurs,
Chevaliers, et le peuple même,
Tous, ainsi que leur chef suprême,
En toge, en robe, en manteaux blancs,
Du cirque garnissaient les bancs.
Vêtu de noir, le seul Horace,
Dans tout le circulaire espace
Tranchait par sa sombre couleur ;
Lorsque la neige, par bonheur,
Aux yeux de l’assemblée entière,
Vint du sinistre spectateur
Blanchir la robe réfractaire.
3. SUR LA NEIGE QUI COUVRIT DOMITIEN AU SPECTACLE.
Quelle humide toison de neige condensée
Inonde de César le visage et le sein ?
Il n’en murmure pas, et voit d’un œil serein
L’eau sur sa tête en flocons amassée,
Accoutumé qu’il est à braver les frimas
Et les glaçons des plus rudes climats.
Mais, quel Dieu te lutine, ô César ? Je m’abuse
Ou, dans ce nuage innocent
Qui du ciel sur ton front descend,
Je reconnais un jeu de ton fils qui s’amuse.
4. CONTRE BASSUS.
D’un marais desséché l’exhalaison fangeuse,
De l’Albula dormant la vapeur sulfureuse,
Le bain où l’eau de mer a longtemps séjourné,
Du soldat vétéran le manteau suranné,
Du juif encor à jeun l’haleine aigre et fétide,
Celle de l’accusé que son juge intimide,
La lampe de Léda, qui meurt sans aliment,
L’huile dont le Sabin pétrit son Uniment,
Le bouc avec ardeur poursuivant sa compagne,
La pourpre qui deux fois teint la laine d’Espagne
Le gîte où la vipère a reposé la nuit,
L’urine du renard que la meute poursuit,
De ces mortels poisons, Bassus, aucun n’égale
L’horrible puanteur que ta personne exhale.
5. À FABIEN.
Belle âme, cœur loyal, et parfait honnête homme,
Mais pauvre, Fabien, que viens-tu faire à Rome ?
Peux-tu, vil complaisant d’un patron libertin,
Être son compagnon de débauche et de table ;
Ou bien, chaque matin, d’une voix redoutable,
Citer aux tribunaux le fourbe ou l’assassin ;
Corrompre d’un ami l’épouse belle et sage,
Ou d’une riche vieille épier l’héritage ?
Te verra-t-on, des grands assiégeant les palais,
Trafiquer d’un crédit que tu n’auras jamais ?
Tu ne peux seconder, louangeur mercenaire,
Des idoles du jour la vogue passagère ;
Homme droit, ami vrai, tu crois percer ? Erreur !
Tu n’atteindras jamais au destin d’un Auteur.
6. À MASSILIANUS.
D’une vierge au front ingénu
Tu veux affecter l’innocence ;
Mais toujours un cœur corrompu
Se trahit par quelque imprudence.
Oubliant ta feinte pudeur,
Chez Stelle, hier, l’après-soupée,
Je t’ai vu sourire à l’auteur
D’un écrit libre et corrupteur,
Ou plutôt d’une priapée.
8. À EUPHÈME.
Des repas de César prudent ordonnateur,
Euphème, de mes vers deviens le protecteur.
Du jour l’heure première, ainsi que la deuxième,
Appartient aux clients ; aux plaideurs la troisième.
Jusqu’à cinq, occupée à différents travaux,
A six, Rome respire ; à sept, complet repos.
De huit à neuf, la lutte ; ensuite vient la table ;
Et la dixième enfin est l’heure favorable
Où tu peux à mes vers permettre un libre accès.
Dans l’instant où César goûte, mais sans excès,
Les mets chéris des Dieux, le nectar, l’ambroisie,
Introduis près de lui ma folâtre Thalie,
Dont les jeux n’oseraient, dans leur libre gaîté,
De Jupiter à jeun braver l’austérité.
10. À FAUSTIN.
Cette feuille nouvelle écrite de ma main,
Et dont je n’ose encor poncer le parchemin,
Tant l’écriture est fraîche et craint d’être effacée,
Enfant, va la porter à mon ami Faustin,
C’est à lui qu’elle doit d’abord être adressée.
Pars, et joins cette éponge à mon faible présent,
De mes vers nouveau-nés digne accompagnement.
Ma main de leurs défauts n’a pu faire justice,
Mais un seul coup d’éponge en peut remplir l’office.
11. CONTRE ANTOINE SATURNIN.
Ta vanité rougit du nom de Saturnin,
Et d’un nom plus fameux se pare enorgueillie.
Misérable ! ce nom présage ton destin.
Quand ton ambition sans frein
Dans le fond de la Germanie
Renouvelle la guerre impie
Qu’Antoine osa jadis faire au peuple romain,
Tu prétends imiter l’amant de Cléopâtre !
As-tu donc oublié que ce nom malheureux
A vu périr sa gloire en ces débats fameux
Dont Actium fut le théâtre ?
Tu comptes sur le Rhin ; mais le Rhin fera-t-il
Pour toi, ce que pour lui n’a pu faire le Nil ?
Cet Antoine lui-même a fléchi sous un maître :
Et qu’es-tu près de lui ? sache enfin te connaître ;
Il fut presque un César, et toi tu n’es qu’un traître.
13. ÉPITHALAME DE PUDENS ET DE CLAUDIA.
Prépare tes flambeaux, ô riant Hyménée !
Pudens et Claudia joignent leur destinée.
De l’amome et du nard les parfums précieux
Pour flatter l’odorat ne s’unissent pas mieux.
Tel nous voyons le généreux massique
Mêler sa sève au miel des coteaux de l’Attique ;
La jeune vigne ainsi s’entrelace aux ormeaux.
Tel, sur le bord des limpides ruisseaux,
Le myrte figure avec grâce ;
Ou telle encor la feuille du lotos
Pare d’un lac la paisible surface.
Bénis, heureuse paix, l’union de deux cœurs
Que sous ses lois l’hymen engage ;
Et toi, Vénus, des plus douces faveurs
Comble, sans te lasser, un si rare assemblage !
Fidèle à son époux, jusqu’à son dernier jour
Que son épouse le chérisse ;