Épigrammes (page 7)

Martial · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Épigrammes (Martial)/1841 · 17 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

De sa tour le pigeon s’échappe au moindre bruit,

Et frappe à coups pressés le toit qui retentit.

Le porc glouton s’attache aux pas de la fermière,

L’agneau bêle, invoquant le retour de sa mère.

Bien propres, bien nourris, les fils du métayer,

Rangés en demi-cercle, assiègent le foyer

Abondamment garni du branchage des hêtres,

Qui rougissent le front des pénates champêtres.

Là, point de cabarets, de buveurs fainéants,

Ni de lutteur qui perde et son huile et son temps ;

Chacun a son emploi : l’un, aux grives avides

Va tendre des lacets ou des pièges perfides ;

L’autre, au bord d’un étang amorce le poisson,

Qui vient, saisit l’appât et pend à l’hameçon.

On rapporte à la ferme un daim pris dans les toiles.

Sous de larges chapeaux qui leur servent de voiles,

Les citadins, armés de bêches, de râteaux,

S’occupent, au jardin, de faciles travaux ;

Et de gais écoliers, libres du joug classique,

Goûtent mieux les leçons du précepteur rustique.

Tous ont la main à l’œuvre ; et le moindre valet

S’acquitte avec plaisir d’un travail qui lui plaît.

De clients que l’intérêt guide

Le réveil des patrons à Rome est entouré ;

Le client villageois ne vient pas la main vide.

L’un apporte un rayon rempli d’un miel doré,

Ou d’un fromage épais la blanche pyramide ;

L’autre un loir endormi, surpris dans la forêt,

Ou de la basse-cour le gras célibataire,

Ou le jeune chevreau qui, privé de sa mère,

Se plaint de son absence, et réclame son lait.

Des filles du hameau l’essaim modeste et sage

Offre aussi ses présents. A la fin de l’ouvrage,

On invite au dîner un aimable voisin ;

Il accourt. De la table, abondamment servie,

Nul mets par une avare main

N’est soustrait pour le lendemain.

Chacun suit en mangeant son goût, sa fantaisie,

Et l’esclave, enlevant les débris du festin,

A l’heureux convié ne porte point envie.

Et toi, si pour passer le temps,

De ton élégant belvédère,

Tu vas à ta maison des champs

(Car c’est ainsi que tu veux qu’on la nomme,

Bien qu’elle touche aux murs de Rome),

Dans ton manoir rural, Bassus, que trouves-tu ?

Tu vois partout le superflu,

Et nulle part le nécessaire.

Tu n’aperçois que myrtes, que lauriers ;

Qu’as-tu besoin de jardiniers

Qui du marché tirent leur nourriture ?

Pour protéger tes espaliers

Il suffirait d’un Priape en peinture.

Si le besoin de respirer

T’y conduit, dès la veille il faut te préparer

Ainsi que pour un long voyage ;

Œufs, légumes, poulets, poissons, fruits et fromage,

A grands frais par ton ordre à la ville achetés,

Sont encaissés, empaquetés.

Aux champs tout cela t’accompagne

Chargé sur un large brancard ;

Dis-moi, Bassus, ta maison de campagne

N’est-elle pas plutôt un hôtel à l’écart ?

59. SUR UN CORDONNIER ET UN FOULON.

A Bologne, naguère, on vit un cordonnier

Pour des gladiateurs faire ouvrir une arène ;

Un foulon a suivi son exemple à Modène ;

C’est à ton tour : allons, digne cabaretier,

Vois où tu soutiendras l’honneur de ton métier.

60. CONTRE PONTICUS.

A ta table appelé, non plus comme naguère

Quand j’étais, Ponticus, ton client mercenaire,

Mais à titre d’ami, pourquoi, dans nos repas,

Cette inégalité que je ne comprends pas ?

Dans les eaux du Lucrin des huîtres engraissées,

Pour t’ouvrir l’appétit, devant toi sont placées,

Et moi, pour premier mets je suce en grimaçant

Des moules dont l’écaille a mis ma lèvre en sang ;

Quand tu dévores, seul et sans délicatesse,

Un plat de champignons de la plus fine espèce,

Des mousserons douteux, vil rebut d’un pourceau,

Me sont offerts à moi comme un friand cadeau.

Tu fêtes un turbot dont je n’ai que la vue,

Tandis que je déchire un lambeau de morue

Que j’abandonne aux chiens, jaloux d’un tel butin.

Au rôti, d’un ramier la croupe rebondie

Complète ton dîner ; on me sert une pie

Qui dans sa cage étroite a péri par la faim.

Faut-il donc qu’avec toi, toujours sans toi je dîne ?

Ponticus, de la loi que je profite enfin ;

Plus de sportule ? Eh bien, plus de double cuisine ?

61. CONTRE CINNA.

« Quoi ! pour un rien, une misère,

« N’obtenir qu’un refus ! » — Eh bien,

Si tu ne veux qu’un rien, je crois te satisfaire,

Cinna ; je ne te donne rien.

62. CONTRE QUINTUS.

De deux mille, et souvent de quatre mille écus

Nous te voyons, Quintus, payer un jeune esclave,

Et tu ne veux admettre dans ta cave

Que des vins recueillis sous le roi Tatius ;

Tu donnes un prix fou d’un meuble peu commode,

Même de mauvais goût, parce qu’il est de mode ;

Ta vaisselle d’argent te coûte au moins cinq fois,

Si je sais calculer, la valeur de son poids ;

De ton char une ferme a payé la dorure,

Et plus que ta maison te coûte ta monture.

Tu crois ainsi montrer une âme grande ; erreur !

Tu montres seulement peu d’esprit et de cœur.

63. CONTRE COTILE.

On dit, et partout on répète,

Que vous êtes un élégant.

Si vous ne trouvez pas ma demande indiscrète,

Cotile, dites-moi par là ce qu’on entend.

— L’élégant est celui dont la tête soignée

Toujours artistement peignée,

Exhale au loin un nard délicieux ;

Qui fredonne avec goût les chants voluptueux,

L’ariette nouvelle ou d’Égypte ou d’Espagne,

Que son bras blanc et souple avec grâce accompagne

Des mouvements les plus moelleux ;

Qui, tous les jours assis dans des cercles de femmes,

Les entretient de leurs attraits ;

Et qui sans cesse a de nouveaux secrets

A débiter dans l’oreille des dames ;

Écrire, recevoir messages et poulets,

Y répondre, voilà ses plus rudes fatigues ;

Il craint surtout qu’un voisin étourdi,

S’approchant de sa robe, en dérange le pli ;

Toujours au fait des galantes intrigues,

Il court de table en table, et des coursiers fameux

Il vante la vitesse et cite leurs aïeux.

— Vous m’étonnez : voilà ce que la ville

Appelle un élégant ? Pardon, mon cher Cotile,

Mais, tel qu’il est par vous ici représenté,

Un élégant n’est qu’un être inutile,

Absorbé tout entier dans un art très-futile,

Celui de la frivolité.

64. À CASSIANUS, SUR CAMUS.

Ces dangers attrayants, ces pièges séducteurs

Que jadis aux navigateurs

Préparaient par leurs voix traîtresses

Les sirènes enchanteresses,

Ulysse, nous dit-on, a su les éviter :

Je le crois volontiers. Mais si pouvant goûter

Auprès de Canius le charme et la justesse

D’un entretien mêlé de gaîté, de sagesse,

On me disait qu’il a pu le quitter,

Oh ! c’est alors que je pourrais douter !

65. À ISMÈNE.

La saveur d’un fruit mûr qu’une dent virginale

Presse avec volupté ; le thym, le serpolet

Dont Flore le matin embaume le sommet

De Coryce, d’Hybla, d’Hymette ou de Ménale ;

L’haleine que le myrte ou l’oranger exhale,

La vigne qui blanchit sous ses rameaux en fleur,

L’herbe que la brebis a fraîchement broutée,

La campagne en été doucement humectée,

De l’ambre et de l’encens l’odorante vapeur,

Le souffle d’un enfant, la guirlande légère

Qui parfume le front de la jeune bergère,

N’ont rien de comparable, Ismène, à tes baisers,

Baisers délicieux de nectar arrosés,

Dont, hélas ! ta rigueur barbare

Comme à regret me fait le don ;

Que seraient-ils, grands Dieux ! dans un doux abandon,

Si tu t’en montrais moins avare !

66. CONTRE ANTOINE.

D’Antoine et de Photin, par un forfait égal,

La mémoire à jamais vivra déshonorée.

Pompée et Cicéron sous leur glaive fatal

Ont vu tomber leur tête révérée.

Le premier illustra Rome par sa valeur,

Le second la charmait par sa noble éloquence :

Mais d’Antoine le crime excite plus d’horreur ;

Photin servait son maître : Antoine, sa vengeance.

77. CONTRE BÉTICUS.

Béticus, c’est en vain que la pèche et la chasse

De la terre et des eaux t’apportent les tributs :

Turbot et sanglier, lièvre, grive et bécasse,

T’inspirent du dégoût, provoquent tes rebuts.

Tu ne veux ni faisans, ni poule de Libye ;

Ni tourtes, ni gâteaux n’excitent ton envie ;

Il te faut dans le sel un vieil oignon moisi,

Câpres et harengs saurs, et du jambon ranci ;

Tu bois des vins gâtés, et tu crains le falerne.

Un goût si dépravé décèle un mal interne,

Quelque mauvais levain qui chez toi s’est aigri ;

Car comment expliquer cette appétence impure

Qui de ton estomac fait un dépôt d’ordure ?

94. CONTRE RUFUS.

« Ce lièvre n’est pas cuit ! Mon fouet ! qu’on me l’apporte ! »

— Rufus, d’où vient contre ton cuisinier

La colère qui te transporte ?

Laisse en paix l’innocent que tu veux châtier,

Et découpe plutôt ton lièvre qu’on remporte.

95. CONTRE NŒVOLUS.

Tu ne donnes jamais ton salut le premier,

Et ne fais que répondre à celui qu’on t’adresse,

Tandis que Curius, chef de notre noblesse,

Donne le sien rarement le dernier.

Mais, d’où te vient, sur moi, le droit que tu t’arroges,

Nœvole ? en quoi m’es-tu supérieur ?

Te crois-tu donc et plus grand et meilleur ?

Deux Césars m’ont comblé de présents et d’éloges,

Plus d’un gage a pour moi signalé leur faveur ;

Car enfin, je tiens d’eux, quoique célibataire,

Les droits attribués au Romain trois fois père ;

Et mon crédit, je crois, grâces à leurs bienfaits,

Fit plus de citoyens que tu n’as de valets.

Partout sont lus mes vers ; dès mon vivant célèbre,

Ma gloire a prévenu mon éloge funèbre.

De plus, je fus tribun ; et, pour ton désespoir,

En public je m’assieds où tu ne peux t’asseoir.

Mais que dis-je ?… Ton bien, fruit du vol, du parjure,

Chaque jour croît encor par une infâme usure :

En cela je te cède : oui, sois fier : tu le peux ;

Reçois donc mon salut, et rends-le si tu veux.

99. CONTRE LE CORDONNIER DONNEUR DE SPECTACLES.

Pourquoi ce grand courroux et ces cris menaçants ?

J’ai plaisanté ton art, et non pas ta personne.

Tes jeux coûtent du sang, et l’on te le pardonne :

Ne peux-tu pardonner quelques traits innocents ?

100. À RUFUS.

Aux mains de ton porteur par l’effet d’un orage,

Mon livre ce matin t’arriva traversé.

Maint endroit en devait sans doute être effacé ;

Le ciel, pour moi, s’est chargé de l’ouvrage.

FIN DU TROISIÈME LIVRE.

LIVRE QUATRIÈME.

1. SUR L’ANNIVERSAIRE DE LA NAISSANCE DE DOMITIEN.

O jour qui de César signalas la naissance,

Plus solennel, plus auguste à nos yeux

Que le jour où l’Ida, du plus puissant des Dieux

En secret accueillit l’enfance !

Reviens toujours serein, et plus nombreux encor

Qu’on ne te vit jadis revenir pour Nestor.

Qu’ainsi puisse César, durant longues années,

Brillant de pourpre et d’or, dans les Panathénées,

De couronnes de chêne honorer les vainqueurs !

Qu’il préside au retour des grands jeux séculaires,

Et renouvelle les mystères

Que consacra jadis Rome à ses fondateurs !

Nous implorons de vous de bien grandes faveurs,

Dieux du ciel ! mais nos vœux pourraient-ils vous déplaire ?

Il s’agit de César, notre Dieu sur la terre.

2. SUR HORACE.

Aux jeux, hier, les spectateurs,

Chacun à son rang, sénateurs,

Chevaliers, et le peuple même,

Tous, ainsi que leur chef suprême,

En toge, en robe, en manteaux blancs,

Du cirque garnissaient les bancs.

Vêtu de noir, le seul Horace,

Dans tout le circulaire espace

Tranchait par sa sombre couleur ;

Lorsque la neige, par bonheur,

Aux yeux de l’assemblée entière,

Vint du sinistre spectateur

Blanchir la robe réfractaire.

3. SUR LA NEIGE QUI COUVRIT DOMITIEN AU SPECTACLE.

Quelle humide toison de neige condensée

Inonde de César le visage et le sein ?

Il n’en murmure pas, et voit d’un œil serein

L’eau sur sa tête en flocons amassée,

Accoutumé qu’il est à braver les frimas

Et les glaçons des plus rudes climats.

Mais, quel Dieu te lutine, ô César ? Je m’abuse

Ou, dans ce nuage innocent

Qui du ciel sur ton front descend,

Je reconnais un jeu de ton fils qui s’amuse.

4. CONTRE BASSUS.

D’un marais desséché l’exhalaison fangeuse,

De l’Albula dormant la vapeur sulfureuse,

Le bain où l’eau de mer a longtemps séjourné,

Du soldat vétéran le manteau suranné,

Du juif encor à jeun l’haleine aigre et fétide,

Celle de l’accusé que son juge intimide,

La lampe de Léda, qui meurt sans aliment,

L’huile dont le Sabin pétrit son Uniment,

Le bouc avec ardeur poursuivant sa compagne,

La pourpre qui deux fois teint la laine d’Espagne

Le gîte où la vipère a reposé la nuit,

L’urine du renard que la meute poursuit,

De ces mortels poisons, Bassus, aucun n’égale

L’horrible puanteur que ta personne exhale.

5. À FABIEN.

Belle âme, cœur loyal, et parfait honnête homme,

Mais pauvre, Fabien, que viens-tu faire à Rome ?

Peux-tu, vil complaisant d’un patron libertin,

Être son compagnon de débauche et de table ;

Ou bien, chaque matin, d’une voix redoutable,

Citer aux tribunaux le fourbe ou l’assassin ;

Corrompre d’un ami l’épouse belle et sage,

Ou d’une riche vieille épier l’héritage ?

Te verra-t-on, des grands assiégeant les palais,

Trafiquer d’un crédit que tu n’auras jamais ?

Tu ne peux seconder, louangeur mercenaire,

Des idoles du jour la vogue passagère ;

Homme droit, ami vrai, tu crois percer ? Erreur !

Tu n’atteindras jamais au destin d’un Auteur.

6. À MASSILIANUS.

D’une vierge au front ingénu

Tu veux affecter l’innocence ;

Mais toujours un cœur corrompu

Se trahit par quelque imprudence.

Oubliant ta feinte pudeur,

Chez Stelle, hier, l’après-soupée,

Je t’ai vu sourire à l’auteur

D’un écrit libre et corrupteur,

Ou plutôt d’une priapée.

8. À EUPHÈME.

Des repas de César prudent ordonnateur,

Euphème, de mes vers deviens le protecteur.

Du jour l’heure première, ainsi que la deuxième,

Appartient aux clients ; aux plaideurs la troisième.

Jusqu’à cinq, occupée à différents travaux,

A six, Rome respire ; à sept, complet repos.

De huit à neuf, la lutte ; ensuite vient la table ;

Et la dixième enfin est l’heure favorable

Où tu peux à mes vers permettre un libre accès.

Dans l’instant où César goûte, mais sans excès,

Les mets chéris des Dieux, le nectar, l’ambroisie,

Introduis près de lui ma folâtre Thalie,

Dont les jeux n’oseraient, dans leur libre gaîté,

De Jupiter à jeun braver l’austérité.

10. À FAUSTIN.

Cette feuille nouvelle écrite de ma main,

Et dont je n’ose encor poncer le parchemin,

Tant l’écriture est fraîche et craint d’être effacée,

Enfant, va la porter à mon ami Faustin,

C’est à lui qu’elle doit d’abord être adressée.

Pars, et joins cette éponge à mon faible présent,

De mes vers nouveau-nés digne accompagnement.

Ma main de leurs défauts n’a pu faire justice,

Mais un seul coup d’éponge en peut remplir l’office.

11. CONTRE ANTOINE SATURNIN.

Ta vanité rougit du nom de Saturnin,

Et d’un nom plus fameux se pare enorgueillie.

Misérable ! ce nom présage ton destin.

Quand ton ambition sans frein

Dans le fond de la Germanie

Renouvelle la guerre impie

Qu’Antoine osa jadis faire au peuple romain,

Tu prétends imiter l’amant de Cléopâtre !

As-tu donc oublié que ce nom malheureux

A vu périr sa gloire en ces débats fameux

Dont Actium fut le théâtre ?

Tu comptes sur le Rhin ; mais le Rhin fera-t-il

Pour toi, ce que pour lui n’a pu faire le Nil ?

Cet Antoine lui-même a fléchi sous un maître :

Et qu’es-tu près de lui ? sache enfin te connaître ;

Il fut presque un César, et toi tu n’es qu’un traître.

13. ÉPITHALAME DE PUDENS ET DE CLAUDIA.

Prépare tes flambeaux, ô riant Hyménée !

Pudens et Claudia joignent leur destinée.

De l’amome et du nard les parfums précieux

Pour flatter l’odorat ne s’unissent pas mieux.

Tel nous voyons le généreux massique

Mêler sa sève au miel des coteaux de l’Attique ;

La jeune vigne ainsi s’entrelace aux ormeaux.

Tel, sur le bord des limpides ruisseaux,

Le myrte figure avec grâce ;

Ou telle encor la feuille du lotos

Pare d’un lac la paisible surface.

Bénis, heureuse paix, l’union de deux cœurs

Que sous ses lois l’hymen engage ;

Et toi, Vénus, des plus douces faveurs

Comble, sans te lasser, un si rare assemblage !

Fidèle à son époux, jusqu’à son dernier jour

Que son épouse le chérisse ;

Tous les livres