Épigrammes (page 8)
Et que jamais, par un juste retour,
Aux yeux de son Pudens Claudia ne vieillisse !
14. À SILIUS ITALICUS.
Honneur des vierges d’Aonie,
Qui nous peins à grands traits, d’un peuple détesté
Les cruautés, la noire perfidie,
Et le fourbe Annibal, si longtemps redouté,
Sous les grands Scipions abaissant sa fierté,
Silius, au repos Saturne te convie ;
Décembre en ce moment permet qu’en liberté
Le cornet du joueur en tous lieux retentisse,
Et que sa main subtile, avec dextérité,
Du sort de temps en temps corrige l’injustice.
Laisse un moment la gravité,
Et daigne avec faveur accueillir mon ouvrage ;
Ne juge pas avec sévérité
Ces vers empreints d’une vive gaîté,
Et songe qu’à Virgile offrant son badinage,
Catulle d’un moineau fit agréer l’hommage.
15. À CÉCILIEN.
« Pour sept ou huit jours tout au plus,
Mon cher, prête-moi cent écus.
— Je ne le puis : sur ma parole,
Chez moi je n’ai pas une obole.
— Un ami m’arrive ce soir ;
Dans une occasion si belle,
Pour m’aider à le recevoir,
Prête-moi du moins ta vaisselle.
— Ou ton esprit est bien obtus,
Ou tu me crois bien imbécile :
Je t’ai refusé cent écus,
Ce n’est pas pour t’en donner mille. »
16. CONTRE GALLUS.
Gallus, tant qu’a vécu ton père,
La chronique voulait que de ta belle-mère
Tu fusses plus que le beau-fils ;
Mais, lui vivant, ce point paraissait indécis.
Aujourd’hui qu’il n’est plus, dans la même demeure
Elle reste, et te voit tous les jours, à toute heure.
Non, le grand Cicéron revînt-il des enfers,
Dût Régulus lui-même embrasser ta défense,
Tu verrais échouer toute leur éloquence
Contre des faits si parlants et si clairs.
La veuve qui toujours reste ta belle-mère,
Gallus, ne l'était pas du vivant de ton père.
18. SUR UN ENFANT TUÉ PAR UN GLAÇON.
Non loin du portique fameux
Qu’Agrippa fit construire, est une porte humide
Dont la voûte, en tout temps, sur un pavé fangeux
Distille goutte à goutte une eau froide et limpide.
Le front penché, le cou tendu,
Un enfant s’avançait sous cette voûte obscure.
Un filet d’eau glacée aux parois suspendu
Se détache. Ô malheur ! le trait inattendu
Dans le cou de l’enfant plonge sa pointe dure.
Le malheureux expire, et le glaçon aigu
S’attiédit dans la plaie et redevient fluide.
Ce sont là de tes coups, ô Fortune perfide !
Qui l’eût cru, qu’à défaut d’une épée ou d’un dard,
D’un filet d’eau tu fisses un poignard ?
19. SUR UN MANTEAU APPELÉ ENDROMIDE.
Ami, reçois de moi cette épaisse fourrure,
Rempart impénétrable au vent, à la froidure,
Et qui contre l’hiver saura te protéger.
Gauloise d’origine, agreste mais solide,
A Sparte on l’adopta : sous un ciel étranger
Elle garde toujours son nom grec d’endromide.
Soit que ton corps, frotté d’un mélange onctueux,
Développe en luttant ses membres vigoureux,
Ou soit que par ta main une balle lancée,
Te revenant vingt fois, soit vingt fois repoussée,
Soit encore qu’au stade, à ton rival Athis
De la légèreté tu disputes le prix,
Dût l’aquilon sur toi déployer sa furie,
Dût Iris t’inonder par des torrents de pluie,
Tout trempé de sueur, tu peux impunément
Braver sous l’endromide et la pluie et le vent ;
Du froid manteau de Tyr peut-on en dire autant ?
20. SUR CÉLIE ET SA SŒUR.
Célie est une enfant, et se dit déjà vieille ;
Sa sœur, à soixante ans, n’en prend que la moitié :
De toutes deux la sottise est pareille ;
Célie est ridicule, et sa sœur fait pitié.
21. SUR SÉLIUS.
Je n’admets pas de Providence,
Dit Sélius, et ne crois pas aux Dieux ;
Ma preuve, la voici : niant leur existence,
Tout me prospère et sourit à mes vœux.
23. À THALIE, SA MUSE.
Muse, entre tes auteurs chéris
Pour assigner le rang, tandis que ton suffrage
Balance, et ne sait pas, trop longtemps indécis,
De l’épigramme grecque à qui donner le prix,
Un de tes plus chers favoris,
Callimaque lui-même adjugeant la victoire,
Au Romain Brutien en a cédé la gloire.
Mais si Brutien quelque jour,
Laissant la muse athénienne,
Courtise la nôtre à son tour,
Daigne marquer ma place après la sienne.
24. À FABIEN.
Si Lycoris fait une amie,
C’est pour la voir bientôt ravie au jour.
Fasse le ciel qu’au gré de mon envie
Ma femme lui plaise à son tour !
25. SUR LES RIVAGES D’ALTINUM.
O d’Altinum délicieux rivage,
Qui de Baya me retraces l’image ;
Bois consacré par les douleurs
Et les larmes des Héliades ;
Lac Euganée, où le dieu des pasteurs,
Faune, épousa la perle des Dryades ;
Et toi, belle Aquilée, où, par sept embouchures,
Le Timave à la mer roule ses ondes pures
Qui du fils de Léda baignèrent le coursier ;
Beau lieu, de mes amours vous serez le dernier.
Si je puis disposer des jours de ma vieillesse,
Je viendrai chercher parmi vous
Le calme où j’aspire sans cesse ;
Je ne veux pas, pour ma chère paresse,
De port plus assuré ni d’asile plus doux.
26. À POSTHUME.
Pour n’avoir point été pendant toute une année
Te porter le salut de chaque matinée,
Mon cher, veux-tu savoir combien d’as j’ai perdus ?
Trente environ : ma robe eût coûté deux fois plus.
27. À DOMITIEN.
Pour les légers enfants de mon joyeux cerveau
Ton goût, César, est bien notoire ;
L’envieux n’en croit rien, ou feint de n’en rien croire,
Tandis que de ta part un éloge nouveau
Ajoute tous les jours un fleuron à ma gloire.
Que dis-je ? passant aux effets,
Par le plus rare des bienfaits
Tu viens d’appuyer tes suffrages.
Grâce à ta libéralité,
De la triple paternité
Je recueille les avantages.
Poursuis, César, et que de ta faveur
La preuve à mon égard si bien se multiplie,
Que mon Zoïle, en voyant mon bonheur,
Sèche et meure de jalousie.
28. À CHLOÉ.
Au vil Lupercus, ton amant,
Tu ne sais refuser rien de ce qui le flatte
Malheureuse Chloé ! Rubis et diamant,
Manteau d’Espagne et robe d’écarlate.
Sont les tributs dont chaque jour
Tu crois devoir payer son mercenaire amour.
Sans cesse, de sa part, c’est nouvelle demande,
De la tienne, nouvelle offrande ;
Hier, en prétextant je ne sais quel besoin
Qu’il fit valoir avec adresse,
Il eut encor de toi (rougis de ta faiblesse !)
Cent écus d’or frappés au nouveau coin.
Bientôt, jusqu’à la peau pauvre brebis tondue,
Grâce à ton Lupercus, tu seras toute nue.
29. À PUDENS.
Mes livres trop nombreux font tort à leur auteur :
Trop de vers à la fois rebutent le lecteur.
C’est de leur rareté que vient le prix des choses.
Ainsi nous préférons les fruits dans la primeur,
Et l’hiver à nos yeux double l’attrait des roses.
L’amant, que refroidit un trop facile accueil,
D’une prude, à tout prix, prétend dompter l’orgueil.
Quelques vers font à Perse un renom plus solide
Que n’en fait à Marsus sa longue Amazonide.
Toi, si de mon recueil un livre est sous tes yeux,
Suppose qu’il est seul : tu le jugeras mieux.
30. À UN PÊCHEUR.
Porte loin de Baya tes filets imprudents,
Pécheur ; ignores-tu qu’un divin privilège
Consacre de ce lac les muets habitants,
Et qu’on n’y peut toucher sans être sacrilège ?
Tous connaissent leur maître, et baisent cette main
A qui de l’univers est remis le destin.
Chacun d’eux a son nom ; et quand le prince arrive,
Celui qu’il a nommé s’empresse vers la rive.
Naguère, un étranger, un profane Africain
Dans ces profondes eaux épiait son butin :
Frappé d’un coup du ciel, soudain il perd la vue,
Et ne voit plus sa proie au roseau suspendue.
Depuis, au bord du lac assis, dans son malheur
Il mendie, accusant sa criminelle erreur.
A ces poissons sacrés adresse ton hommage,
Ami pêcheur ; crois-moi, repliant tes filets,
Sans amorce perfide offre-leur quelques mets ;
Puis, innocent encor, fuis loin de ce rivage.
31. À HIPPODAMUS.
Tu fais cas de mes vers, et te ferais honneur
De passer quelquefois sous l’œil de mon lecteur.
Ta demande me flatte : elle a de quoi me plaire,
Et de grand cœur je veux te satisfaire.
Mais ta mère, au mépris et du goût et du son,
Loin des sources du Pinde alla te prendre un nom
Dont Phébus et ses sœurs, dans leur divin langage,
Jamais ne voudront faire usage.
Ainsi, dans mille noms divers,
Pour être admis dans mon ouvrage,
Prends celui qui pourra leur plaire davantage ;
Le nom d’Hippodamus figure mal en vers.
32. SUR UNE ABEILLE ENFERMÉE DANS UN MORCEAU DE SUCCIN.
Dans l’ambre transparent cette abeille inhumée,
En son propre trésor semble s’être enfermée ;
Pour prix de ses travaux tel est son noble sort :
Aurait-elle jamais pu mieux choisir sa mort ?
33. À SOSIBIANUS.
Tu tiens en portefeuille un ouvrage piquant
Avec soin renfermé : dis-moi par quel caprice ?
— Mes héritiers un jour le publîront. — Mais quand ?
N’est-il pas temps qu’enfin on en jouisse ?
34. À ATTALUS.
Qu’il est sale ton vêtement !
Mais on ne peut dire, pourtant
Que tu n’es pas vêtu de blanc.
35. SUR UN COMBAT DE DAIMS.
Nous avons vu deux daims timides,
Pour la première fois devenus intrépides,
Front contre front, l’un l’autre se heurtant,
Frappés d’un coup pareil, tomber au même instant.
Témoins de leur combat, et privés de leur proie,
Les chiens sentent mourir leur sanguinaire joie.
Le chasseur étonné voit et ne comprend pas
Qu’il ne reste plus rien à faire au coutelas.
Comment un tel excès de rage
Entre-t-il dans un faible cœur ?
Pour combattre, un taureau n’a pas plus de vigueur ;
Pour mourir, le héros n’a pas plus de courage.
36. À OLUS.
Tu portes barbe blanche et noire chevelure ;
Ainsi l’art est chez loi trahi par la nature.
37. À AFER.
« Coracinus me doit cinquante écus,
« Titius cent cinquante, et deux cents Albinus ;
« Chez Sabin j’en ai placé mille,
« Autant encor chez Serranus ;
« Mes biens de campagne et de ville
« M’en rapportent dix mille et plus ;
« Sur mes troupeaux de Parme et sur ceux de Tarente,
« Chaque année une forte rente
« Accroît encor mes revenus. »
— De cette longue litanie
Tu m’assommes, Afer, tous les jours de ta vie,
Et j’oublîrais plus tôt, je crois, mon propre nom.
S’il faut que pour entendre encor même chanson
Mon oreille se sacrifie,
Tu voudras bien, j’espère, trouver bon
Que je réclame un prix pour tant de complaisance,
Et que de mon ennui ton or me récompense.
38. À GALLA.
Résiste-moi, Galla ; l’amour vit de refus ;
Mais finis par céder : il meurt par les rebuts.
39. SUR CHARINUS.
Toute espèce d’argenterie
De Charin remplit les buffets ;
Les chefs-d’œuvre les plus parfaits.
Produits de la rare industrie
De Myron et de Phidias,
De Praxitèle, de Scopas
Et de Mentor en font partie.
Eh ! que n’y rencontre-t-on pas ?
Des Glanius bien authentiques ;
De riches plaqués gallaïques,
Merveilles de tout genre ; bref,
Des ciselures en relief,
Grand luxe des tables antiques.
Mais, quoi ! dans ce trésor orné
Des objets les plus magnifiques,
Prodiges d’un art raffiné,
Qu’avec tant d’orgueil il nous montre,
Faut-il que mon œil n’en rencontre
Aucun qui ne soit profané ?
40. À POSTHUME.
Le palais des Pisons, riche en nobles images,
Sénèque, à triple droit qu’on pouvait envier,
A ma jeunesse offraient d’illustres patronages.
Pour toi, j’ai négligé tous ces grands personnages :
Posthume, pauvre encor, et simple chevalier,
Dans mon cœur, des consuls effaçait le premier.
Je te restai fidèle, et durant trente années
Auprès de toi j’ai vu s’écouler mes journées.
Toujours le même lit nous recevait tous deux.
Comblé d’honneurs et de richesses,
Aujourd’hui sur les malheureux
Tu peux répandre tes largesses,
Même les prodiguer ; où sont donc tes promesses ?
Quoi ! Rien ?… Il est trop tard pour changer de patron !
Ah ! je te reconnais, ô Fortune volage !
Posthume, mon espoir, l’ami de mon jeune âge,
M’oublie, et je vieillis, hélas ! dans l’abandon !
41. CONTRE UN MAUVAIS LECTEUR.
La laine dont ton cou, pour lire, s’embarrasse,
A mon oreille, ami, serait mieux à sa place.
44. SUR LE VESUVE.
Le voilà donc ce mont dont les vignes ombreuses
Épanchaient les torrents d’un vin délicieux !
De ses bonds pétulants, de ses danses joyeuses,
Naguère le satyre animait ces beaux lieux
Que Bacchus préférait à ceux de sa naissance,
Et que le nom d’Hercule avait rendus fameux.
Vénus les consacrait souvent par sa présence :
Sparte elle-même avait moins de charme à ses yeux.
La flamme a tout détruit : partout laves et cendre !
Vésuve, te voilà tel que t’ont fait les dieux !
A de telles rigueurs devaient-ils donc descendre ?
45. À PHEBUS.
D’un père, pour son fils, accueille la prière,
O Phébus, et souris à ses vœux paternels !
Pour lui concilier ta faveur tutélaire
Il verse à pleines mains l’encens sur tes autels.
A Bromis, qui parvient à sa quinzième année,
Accorde une carrière et longue et fortunée !
Exauce Parthénus ! Du laurier de Daphné
Qu’ainsi puisse ton front être toujours orné !
Que de ta chaste sœur la clarté virginale
Brille toujours aux cieux d’une splendeur égale !
Et que, de tes cheveux, pour dernière faveur,
Jamais ceux de Bromis n’atteignent la longueur !
46. SUR SABELLUS.
Aux saturnales, Sabellus,
De présents, cette année, a fait ample recette ;
Il en triomphe, il ne se connaît plus.
Il croit, et partout il répèle
A qui veut l’écouter, qu’il n’est pas aujourd’hui,
Au barreau, d’avocat plus en crédit que lui.
Et d’où lui vient cette forfanterie ?
Il a reçu de ses clients
Des pois cassés, du poivre, de l’encens,
Demi-muid de farine et vin cuit de Syrie,
Mortadelles de Lucanie,
Long saucisson du pays des Toscans,
Et d’huîtres et d’oignons une bourriche pleine ;
Plus, il a reçu de Picène
D’olives un panier, mais non pas des plus grands,
De sept flacons une assez lourde cave
En terre de Sagonte, ouvrage d’un potier
Dont le travail décèle un art encor grossier,
Une serviette enfin brodée en laticlave.
En fait de présents, Sabellus,
En dix ans n’en a tant reçus.
47. SUR UN PHÆTON PEINT A L’ENCAUSTIQUE.
Phæton fut brûlé par la foudre autrefois,
Par l’encaustique il brûle une seconde fois.
49. À FLACCUS.
L’épigrarnme, Flaccus, et vous pouvez m’en croire,
N’est point un jeu, n’est point un simple amusement :
Rien n’est plus sérieux ; j’aimerais presque autant
Dans des vers ampoulés transmettre à la mémoire
Et Térée et Thyeste et leurs affreux repas ;
Le géant Polyphème, effroi de la Sicile,
Ou Dédale pleurant de son fils indocile
La triste chute et le trépas.
Modeste en sa parure ainsi que dans son style,
Ma muse n’admet point l’emphase et le fracas.
Aux poètes du jour laissant la bouffissure,
Elle fuit des grands mots l’ambitieuse enflure.
Objets de tous les entretiens,
De leurs vers fastueux le vulgaire s’engoue ;
Partout sur parole on les loue,
On prône leurs écrits ; soit ! mais on lit les miens.
51. À CÆCILIANUS.
A mille écus ton bien ne montait pas encor,
Qu’on te voyait porté dans un large héxaphore.
Mais depuis que pour toi signalant son pouvoir
La Fortune a deux fois décuplé ton avoir,
Tu vas à pied. Aux Dieux je fais une prière :
« Avec ses mille écus rendez-lui sa litière ! »
53. À COSMUS.
Cet homme que tu vois, Cosmus, soir et matin,
Besace sur l’épaule et bâton à la main,
Venir assiéger le portique,
Et qui même ose pénétrer
Dans l’enceinte du temple auguste et magnifique
Qu’à Pallas récemment on vient de consacrer ;
Ce vieillard dont la chevelure
D’un blanc jauni, se dresse vers les cieux,
Et dont la barbe sale et d’un aspect hideux
Lui descend jusqu’à la ceinture ;
Cet objet de dégoût, au regard effronté,
Qui n’a pour compagnon sur sa triste couchette
Qu’un vieux manteau crasseux qu’il n’a jamais quitté,
Et qui, par importunité,
Obtient un peu de pain qu’en passant on lui jette,
A le voir tu le prends pour un cynique ? eh bien !
Ce n’est point un cynique. — Et qu’est-il donc ? — Un chien.
54. À COLINUS.
Toi qui naguère, au Capitole,
Du chêne méritas l’honneur,
Et dont la gloire orna le front vainqueur