L'Amour de la Sagesse éternelle (page 4)
6. Si l'esprit de l'homme fait quelque ouvrage, qui a
plus de part qu'elle dans cet art [avec] lequel toutes choses
ont été faites?
7. Si quelqu'un aime la justice, les grandes vertus sont
encore son ouvrage; c'est elle qui enseigne la tempérance, la
prudence, la justice et la force, qui semble[nt] la chose du
monde la plus utile à l'homme dans cette vie.
Salomon fait voir que, comme on ne doit aimer que la
Sagesse, c'est d'elle seule aussi qu'on doit tout attendre,
les biens de fortune, la connaissance des secrets de la
nature, les biens de l'âme, les vertus théologales et
cardinales.
58. 8. Si quelqu'un désire la profondeur de la science, c'est
elle qui sait le passé et qui juge de l'avenir . Elle pénètre
ce qu'il y a de plus subtil dans les discours et de plus
difficile à démêler dans les paraboles; [elle connaît les
signes et les prodiges] avant qu'ils paraissent et ce qui doit
arriver dans la succession des temps [et] des siècles.
Quiconque veut avoir une science des choses de la grâce
et de la nature qui ne soit pas commune, sèche et
superficielle, mais extraordinaire, sainte et profonde, doit
faire tous ses efforts pour acquérir la Sagesse, sans laquelle
un homme, quoique savant devant les hommes, n'est réputé pour
rien devant Dieu: in nihilum computabitur. [Sg 3,17]
59. 9. J'ai donc résolu de la prendre avec moi pour être la
compagne de ma vie, sachant qu'elle me fera part de ses biens
et qu'elle sera ma consolation dans mes peines et dans mes
ennuis.
Qui peut être pauvre avec la Sagesse, qui est si riche et
si libérale? Qui peut être triste avec la Sagesse, qui est si
douce, si belle et si tendre? Qui, deceux qui cherchent la
Sagesse, dit sincèrement avec Salomon: "Proposui ergo: J'ai
donc résolu"? La plupart n'ont pas pris cette résolution
sincère; ils n'ont que des velléités, ou, au plus, que des
résolutions chancelantes et indifférentes; c'est pourquoi ils
ne trouvent jamais la Sagesse.
11. On reconnaîtra la pénétration de mon esprit pour bien
rendre justice. Les plus puissants seront surpris losqu'ils me
verront, et les princes témoigneront leur admiration sur le
visage.
12. Quand je me tairai, ils attendront que je parle;
quand je parlerai, ils me regarderont attentivement; et quand
je m'étendrai dans mes discours, ils mettront leur main sur
leurs bouches.
13. C'est elle aussi qui me donnera l'immortalité, et
c'est par elle que je rendrai la mémoire de mon nom éternelle
parmi ceux qui me doivent suivre.
14. Je gouvernerai les peuples par elle, et les nations
me seront soumises.
Sur ces paroles du Sage dans lesquelles il se loue, saint
Grégoire fait cette réflexion: "Ceux que Dieu a choisis pour
écrire ses paroles sacrées, étant remplis de son Esprit-Saint,
sortent en quelque manière d'eux-mêmes pour entrer en celui
qui les possède, et ainsi, étant devenus la langue de Dieu,
ils ne considèrent que Dieu dans ce qu'ils disent; ils parlent
d'eux comme ils parleraient d'un autre."
61. 15. Les rois les plus redoutables craindront lorsqu'ils
entendront parler de moi. Je ferai voir que je suis bon à mon
peuple et vaillant dans la guerre.
16. Entrant dans ma maison, je trouverai mon repos avec
elle; car sa conversation n'a rien de désagréable, ni sa
compagnie d'ennuyeux; mais on n'y trouve que de la
satisfaction et de la joie.
17. Ayant donc pensé à ces choses, les ayant méditées en
mon coeur, considérant que je trouverai l'immortalité dans
l'union avec la Sagesse,
18. Un saint plaisir dans son amitié, des richesses
inépuisables dans les ouvrages de ses mains, l'intelligence
dans ses conférences et ses entretiens, et une grande gloire
dans la communication de ses discours, j'allais la chercher de
tous côtés, afin de la prendre pour ma compagne.
Le Sage, après avoir renfermé en peu de paroles ce qu'il
avait expliqué auparavant, tire cette conclusion: "J'allais la
chercher de tous côtés." Pour acquérir la Sagesse, il faut la
chercher ardemment, c'est-à-dire: il faut être prêt à tout
quitter, à tout souffrir et à tout entreprendre pour la
posséder. Il y a peu qui la trouvent, parce qu'il y en [a]
peu qui la cherchent d'une manière qui soit digne d'elle.
7 de la Sagesse, parle encore de l'excellence de la Sagesse en ces termes: "Dans la
Sagesse il y a un esprit d'intelligence qui est saint, unique,
multiplié en ses effets, subtil, disert, agile, sans tache,
clair, doux, ami du bien, pénétrant, que rien ne peut empêcher
d'agir, bienfaisant, amateur des hommes, bon stable,
infaillible, calme, qui peut tout, qui voit tout, qui renferme
en soi tous les esprits, intelligible, pur et subtil. Car la
Sagesse est plus active que toutes les choses agissantes, et
elle atteint partout à cause de sa pureté. [Sg 7,22-24]
Enfin la Sagesse est un trésor infini pour les hommes, et
ceux qui en ont usé sont devenus les amis de Dieu et se sont
rendus recommandables par les dons de la science: Infinitus
enim thesaurus est hominibus, quo qui usi sunt participes
facti sunt amicitiae Dei, propter disciplinae dona
commendati" Sap 7 [Sg 7,14]
63. Après des paroles si puissantes et si tendres du Saint-
Esprit pour nous faire voir la beauté, l'excellence et les
trésors de la Sagesse, quel est l'homme qui ne l'aimera pas et
ne la recherchera pas de tous ses forces? D'autant plus que
c'est un trésor infini, propre à l'homme, pour lequel l'homme
est fait, et qu'elle-même a des désirs infinis de se donner à
l'homme. CHAPITRE VI
Les désirs empressés que la divine Sagesse
a de se donner aux hommes.
64. Il y a une si grande liaison d'amitié entre la Sagesse
éternelle et l'homme, qu'elle est incompréhensible. La Sagesse
est pour l'homme, et l'homme pour la Sagesse. Thesaurus
infinitus hominibus: c'est un trésor infini pour les hommes,
et non pour les anges ou pour les autres créatures.
Cette amitié de la Sagesse pour l'homme vient de ce qu'il
est, dans sa création, l'abrégé de ses merveilles, son petit
et son grand monde, son image vivante et son lieutenant sur la
terre. Et, depuis que, par l'excès de l'amour qu'elle lui
portait, elle s'est rendue semblable à lui en se faisant
homme, et s'est livrée à la mort pour le sauver, elle l'aime
comme son frère, son ami, son disciple, son élève, le prix de
son sang et le cohéritier de son royaume, en sorte qu'on lui
fait une violence infinie lorsqu'on lui refuse ou on lui
arrache le coeur d'un homme. [1. La lettre d'amour de la Sagesse éternelle]
65. Cette beauté éternelle et souverainement aimable a tant
de désir de l'amitié des hommes, qu'elle a fait un livre
exprès pour la gagner, en lui découvrant ses excellences et
les désirs qu'elle a de lui. Ce livre est comme une lettre
d'une amante à son amant, pour gagner son affection. Les
désirs qu'elle y témoigne du coeur de l'homme sont si
empressés, les rechereches qu'elle y fait de son amitié sont
si tendres, les appels et ses voeux y sont si amoureux, qu'à
l'entendre parler vous diriez qu'elle n'est pas la Souveraine
du ciel et de la terre et qu'elle a besoin de l'homme pour
être heureuse.
66. Tantôt pour trouver l'homme, elle court dans les grands
chemins; tantôt elle monte sur la pointe des plus hautes
montagnes; tantôt elle vient aux portes des villes; tantôt
elle entre jusques dans les places publiques, au milieu des
assemblées, criant le plus haut qu'elle peut: "O viri, ad vos
clamito, et vox mea ad filios hominum: O hommes! ô enfants des
hommes! c'est à vous que je crie depuis si longtemps; c'est à
vous que ma voix s'adresse; c'est vous que je désire; c'est
vous que je cherche; c'est vous que je réclame. Ecoutez, venez
à moi; je veux vous rendre heureux."
Et, pour les attirer puissamment, elle leur dit: "C'est
par moi et par ma grâce que les rois règnent, que les princes
commandent, et que les potentats et les monarques portent le
sceptre et la couronne. C'est moi qui inspire aux
législateurs la science de dresser de bonnes lois pour policer
les Etats, et qui donne la force aux magistrats d'exercer
équitablement et sans crainte la justice.
67. J'aime ceux qui m'aiment, et quiconque me cherche
diligemment me trouvera, et, me trouvant, trouvera abondance
de tous biens. Car les richesses, la gloire, les honneurs, les
dignités, les solides plaisirs et les vraies vertus sont avec
moi; et il est imcomparablement meilleur à un homme de me
posséder que de posséder tout l'or et tout l'argent du monde,
toutes les pierreries et tous les biensde tout l'univers. Je
conduis les personnes qui viennent à moi par les voies de la
justice et de la prudence, et je les enrichis de la possession
des vrais enfants, jusqu'au comble de leurs désirs. Et soyez
persuadés que mes plus doux plaisirs et mes plus chères
délices sont de converser et de demeurer avec les enfants des
hommes. [cf. Pr 8,31]
68. Maintenant donc, mes enfants, écoutez-moi. Bienheureux
ceux qui gardent mes voies. Ecoutez mes instructions, soyez
sages et ne les rejetez point. Heureux celui qui m'écoute,
qui veille tous les jours à l'entrée de ma maison et qui se
tient à ma porte.
Celui qui m'aura trouvée, trouvera la vie; et il puisera
le salut de la bonté du Seigneur. Mais celui qui péchera
contre moi blessera son âme. Tous ceux qui me haïssent aiment
la mort. [Pr 8,32-36: traduction de SACY]
69. Après tout ce qu'elle a dit de plus tendre et de plus
engageant pour s'attirer l'amitié des hommes, elle craint
encore qu'à cause de son éclat merveilleux et de sa majesté
souveraine ils n'osent, par respect, s'approcher d'elle.
C'est pourquoi elle leur fait dire qu'elle est d'un accès
facile; qu'elle se laisse aisément voir àceux qui l'aiment;
qu'elle prévient ceux qui la désirent; qu'elle se montre à eux
la première, et que celui qui se lèverea du matin pour la
chercher n'aura pas beaucoup de peine pour la trouver; car il
la trouvera assise à sa porte pour l'attendre. [Sg 6,13b-15] [2. L'Incarnation, la mort et l'Eucharistie]
70. Enfin la Sagesse éternelle, pour s'approcher de plus près
des hommes et leur témoigner plus sensiblement son amour, est
allée jusqu'à se faire homme, jusqu'à devenir enfant, jusqu'à
devenir pauvre et jusqu'à mourir pour eux sur la croix.
Combien de fois s'est-elle écriée, lorsqu'elle vivait sur
la terre: "Venez à moi, venez tous à moi; c'est moi, ne
craignez rien; pourquoi craignez-vous? Je suis semblable à
vous; je vous aime. Est-ce parce que vous êtes pécheurs? Eh!
c'est eux que je cherche; je suis l'amie des pécheurs. Est-ce
parce que vous vous êtes égarés du bercail par votre faute?
Eh! je suis le Bon Pasteur. Est-ce parce que êtes chargés de
péchés, couverts d'ordures, accablés de tristesse? Eh! c'est
justement pourquoi vous devez venir à moi; car je vous
déchargerai, je vous purifierai, je vous consolerai."
71. Voulant d'un côté montrer son amour pour l'homme jusqu'à
mourir en sa place afin de le sauver, et ne pouvant de l'autre
se résoudre à quitter l'homme, elle trouve un secret admirable
pour mourir et pour vivre tout à la fois, et demeurer avec
l'homme jusqu'à la fin des siècles: c'est l'invention
amoureuse de l'Eucharistie; et pour venir à bout de contenter
son amour en ce mystère, elle ne fait point de difficulté de
changer et renverser toute la nature.
Si elle ne se cache pas sous [l']éclat d'un diamant ou
autre pierre précieuse, c'est qu'elle ne veut pas seulement
demeurer extérieurement avec l'homme: mais elle se cache sous
l'apparence d'un petit morceau de pain, qui est la nourriture
propre de l'homme, afin que, étant mangée de l'homme, elle
entrât jusqu'en son coeur pour y prendre ses délices: Ardenter
amantium hoc est.
"O Deum vere prodigum sui prae desiderio hominis! O
Sagesse éternelle, dit un saint, ô Dieu vraiment prodigue de
lui-même par le désir qu'il a de l'homme." [3. Ingratitude de ceux qui refusent]
72. Si nous ne sommes pas touchés des désirs empressés, des
recherches amoureuses et des témoignages d'amitié de cette
aimable Sagesse, quelle est notre dureté et notre ingratitude?
Mais si, au lieu de l'écouter, nous lui fermons
l'oreille; si, au lieu de la chercher, nous la fuyons; si, au
lieu de l'honorer, de l'aimer, nous la méprisons et
l'offensons, quelle est notre cruauté, et quel sera notre
châtimenet, même dès ce monde! "Ceux, dit le Saint-Esprit,
qui ne se sont pas mis en peine d'acquérir la Sagesse non
seulement sont tombés dans l'ignorance du bien mais ils ont
encore laissé aux hommes des marques de leur folie, sans que
leurs fautes aient pu demeurer cachées: Sapientiam enim
praetereuntes, non tantum in hoc lapsi sunt ut ignorarent
bona, sed et insipientiae suae reliquierunt hominibus
memoriam, ut in his quae peccaverunt, nec latere potuissent."
Sap 10. [Sg 10,8]
Trois malheurs, pendant la vie, à ceux qui ne se mettent
pas en peine d'acquérir la Sagesse; ils tombent 1 dans
l'ignorance et l'aveuglement; 2 dans la folie; 3 dans le
scandale et le péché.
Mais quel est leur malheur à la mort, lorsque, malgré eux
ils entendent la Sagesse leur reprocher: "Vocavi, et
renuistis. Je vous ai appelés, et vous ne m'avez pas répondu;
je vous ai tendu les bras tout le jour, etvous m'avez
méprisée; je vous ai attendus, assise à votre porte, et vous
n'êtes point venus à moi. Ego quoque in interitu vestro ridebo
et subsannabo vos: Et moi à mon tour je me moque de vous; je
n'ai plus ni oreilles pour écouter vos cris, ni yeux pour
regarder vos larmes, ni coeur pour être touchée de vos
sanglots, ni mains pour vous donner du secours."
Mais quel sera leur malheur en enfer! Lisez ce que le
Saint-Esprit lui-même a dit des malheurs, des plaintes, des
regrets et du désespoir des fols, en enfer, qui reconnaissent
trop tard leur folie et leur malheur pour avoir méprisé la
Sagesse de Dieu. Talia dixerunt in inferno. Sap 5.14: Ils
commencent à parler sagement, mais c'est en enfer. [4. Conclusion]
73. Désirons donc et recherchons uniquement la divine
Sagesse. Cuncta quae desiderantur, huic et non valent
comparari; et en un autre endroit: Omne desiderabile ei non
potest comparari, Pr. 8: On ne peut rien désirer de plus que
la Sagesse. ASE 73 Ainsi, quelques dons de Dieu, quelques
trésors célestes que vous désiriez, si vous ne désirez pas la
Sagesse, vous désirez quelque chose de moindre qu'elle.
Ah! si nous connaissions ce que c'est que ce trésor
infini de la Sagesse fait pour l'homme, - car j'avoue que je
n'en ai rien dit, - nous souspirerions jour et nuit après
elle: nous volerions avec vitesse aux extrémités du monde, et
nous passerions avec joie au travers des feux et des rasoirs,
s'il était nécessaire, pour la mériter.
Mais il faut prendre garde de se tromper dans le choix de
la Sagesse, car il y en a de plusieurs sortes. CHAPITRE VII
L'élection de la vraie Sagesse.
74. Dieu a sa Sagesse; et c'est l'unique et véritable qui
doive être aimée et recherchée comme un grand trésor. Mais le
monde corrompu a aussi sa sagesse, et elle doit être condamnée
et détestée comme mauvaise et pernicieuse. Les philosophes
ont aussi leur sagesse; et elle doit être méprisée comme
inutile, et souvent comme dangereuse au salut.
Nous avons jusqu'ici parlé de la Sagesse de Dieu aux âmes
parfaites, comme dit l'Apôtre; mais, de peur qu'elles ne
soient trompées par le faux brillant de la sagesse mondaine,
montrons-en l'imposture et la malignité. [1 La sagesse mondaine]
75. La sagesse mondaine est celle dont il est dit: Perdam
sapientiamn sapientium 1 Corint: je perdrai la sagesse des
sages selon le monde. Sapientia carnis inimica est Deo, Rom 8:
la sagesse de la chair est ennemie de Dieu. Non est ista
sapientia desursum descendens, sed terrena, animalis,
diabolica, Jacob, 3.13: cette sagesse ne vient pas du ciel,
mais c'est une sagesse terrestre, animale et diabolique.
Cette sagesse du monde est une conformité parfaite aux
maximes et aux modes du monde; c'est une tendance continuelle
vers la grandeur et l'estime; c'est une recherche continuelle
et secrète de son plaisir et de son intérêt, non pas d'une
manière grossière et criante, en commettant quelque péché
scandaleux, mais d'une manière fine, trompeuse et politique,
autrement ce ne serait plus selon le monde une sagesse, mais
un libertinage.
76. Un sage du siècle est un homme qui sait bien faire ses
affaires, et faire réussir tout à son avantage temporel, sans
quasi paraître vouloir le faire; qui sait l'art de déguiser et
de tromper finement sans qu'on s'en aperçoive; qui dit ou fait
une chose et pense l'autre; qui n'ignorerien des airs et des
compliments du monde; qui sait s'accommoder à tous pour en
venir à ses fins, sans se mettre beaucoup en peine de
l'honneur et de l'intérêt de Dieu; qui fait un secret mais
funeste accord de la vérité avec le mensonge, de l'Evangile
avec le monde, de la vertu avec le péché, de Jésus-Christ avec
Bélial; qui veut passer pour un honnête homme, mais non pas
pour un dévôt; qui méprise, empoisonne ou condamne aisément
toutes les pratiques de piété qui ne s'accommodent pas avec
les siennes. Enfin, un sage mondain est un homme qui, ne se
conduisant que par la lumière des sens et de la raison
humaine, ne cherche qu'à se couvrir des apparences de chrétien
et d'honnête homme, sans se mettre beaucoup en peine de plaire
à Dieu ni d'expier, par la pénitence, les péchés qu'il a
commis contre sa divine Majesté.
77. La conduite de ce sage du monde est fondée sur le point
d'honneur, sur le "qu'en dira-t-on", sur la coutume, sur la
bonne chère, sur l'intérêt, sur le grand air, sur le mot à
rire. Ce sont là les sept mobiles innocents, comme il croit,
sur quoi il se tient appuyé pour mener une vie tranquille.
Il a des vertus particulières qui le font canoniser des
mondains, comme la bravoure, la finesse, la politique, le
savoir-faire, la galanterie, la politesse, l'enjouement. Il
prend pour des péchés considérables l'insensibilité, la
bêtise, la pauvreté, la rusticité, la bigoterie.
78. Il suit le plus fidèlement qu'il peut les commandements
que le monde lui a faits:
Tu sauras bien le monde;
Tu vivras en honnête homme;
Tu feras bien tes affaires;
Tu conserveras ce qui t'appartient;
Tu sortiras de la poussière;
Tu te feras des amis;
Tu hanteras le beau monde;
Tu feras bonne chère;
Tu n'engendreras point de mélancolie;
Tu éviteras la singularité, la rusticité, [la] bigoterie.
79. Jamais le monde n'a été si corrompu qu'il l'est, parce
que jamais il n'a été si fin, si sage à son sens, ni si
politique. Il se sert si finement de la vérité pour inspirer
le mensonge, de la vertu pour autoriser le péché, et des
maximes mêmes de Jésus-Christ pour autoriser les siennes, que
les plus sages selon Dieu y sont souvent trompés.
Le nombre de ces sages selon le monde, ou de ces fols
solon Dieu, est infini: Stultorum infinitus est numerus. [Qo
1,13]