Poésies nouvelles (page 10)
Pour que sa gloire veille il a besoin des arts.
Où les vit-on fleurir mieux qu’au siècle où nous sommes ?
Quand vit-on au travail plus de mains s’exercer ?
Quand fûmes-nous jamais plus libres de penser ?
On veut nier en vain les choses et les hommes ;
Nous aurons à nos fils une page à laisser.
Le bruit de nos canons retentit aujourd’hui,
Que l’Europe l’écoute, elle doit le connaître !
France, au milieu de nous un enfant vient de naître,
Et, si ma faible voix se fait entendre ici,
C’est devant son berceau que je te parle ainsi.
Son courageux aïeul est ce roi populaire
Qu’on voit depuis huit ans, sans crainte et sans colère,
En pilote hardi nous montrer le chemin.
Son père est près du trône, une épée à la main ;
Tous les infortunés savent quelle est sa mère.
Ce n’est qu’un fils de plus que le ciel t’a donné,
France, ouvre-lui tes bras sans peur, sans flatterie ;
Soulève doucement ta mamelle meurtrie,
Et verse en souriant, vieille mère patrie,
Une goutte de lait à l’enfant nouveau-né.
28 août 1838.
londre: londres
IDYLLE
À quoi passer la nuit quand on soupe en carême ?
Ainsi, le verre en main, raisonnaient deux amis.
Quels entretiens choisir, honnêtes et permis,
Mais gais, tels qu’un vieux vin les conseille et les aime ?
Rodolphe.
Parlons de nos amours ; la joie et la beauté
Sont mes dieux les plus chers, après la liberté.
Ébauchons, en trinquant, une joyeuse idylle.
Par les bois et les prés, les bergers de Virgile
Fêtaient la poésie à toute heure, en tout lieu ;
Ainsi chante au soleil la cigale dorée.
D’une voix plus modeste, au hasard inspirée,
Nous, comme le grillon, chantons au coin du feu.
Albert.
Faisons ce qui te plaît. Parfois, en cette vie,
Une chanson nous berce et nous aide à souffrir ;
Et, si nous offensons l’antique poésie.
Son ombre même est douce à qui la sait chérir.
Rodolphe.
Rosalie est le nom de la brune fillette
Dont l’inconstant hasard m’a fait maître et seigneur.
Son nom fait mon délice, et, quand je le répète,
Je le sens, chaque fois, mieux gravé dans mon cœur.
Albert.
Je ne puis sur ce ton parler de mon amie.
Bien que son nom aussi soit doux à prononcer,
Je ne saurais sans honte à tel point l’offenser,
Et dire, en un seul mot, le secret de ma vie.
Rodolphe.
Que la fortune abonde en caprices charmants !
Dès nos premiers regards nous devînmes amants.
C’était un mardi gras, dans une mascarade.
Nous soupions ; — la Folie agita ses grelots,
Et notre amour naissant sortit d’une rasade,
Comme autrefois Vénus de l’écume des flots.
Albert.
Quels mystères profonds dans l’humaine misère !
Quand, sous les marronniers, à côté de sa mère,
Je la vis, à pas lents, entrer si doucement
(Son front était si pur, son regard si tranquille !),
Le ciel m’en est témoin, dès le premier moment,
Je compris que l’aimer était peine inutile ;
Et cependant mon cœur prit un amer plaisir
À sentir qu’il aimait et qu’il allait souffrir.
Rodolphe.
Depuis qu’à mon chevet rit cette tête folle,
Elle en chasse à la fois le sommeil et l’ennui ;
Au bruit de nos baisers le temps joyeux s’envole,
Et notre lit de fleurs n’a pas encore un pli.
Albert.
Depuis que dans ses yeux ma peine a pris naissance,
Nul ne sait le tourment dont je suis déchiré.
Elle-même l’ignore, — et ma seule espérance
Est qu’elle le devine un jour, quand j’en mourrai.
Rodolphe.
Quand mon enchanteresse entr’ouvre sa paupière,
Sombre comme la nuit, pur comme la lumière,
Sur l’émail de ses yeux brille un noir diamant.
Albert.
Comme sur une fleur une goutte de pluie,
Comme une pâle étoile au fond du firmament,
Ainsi brille en tremblant le regard de ma mie.
Rodolphe.
Son front n’est pas plus grand que celui de Vénus.
Par un nœud de ruban deux bandeaux retenus
L’entourent mollement d’une fraîche auréole ;
Et, lorsqu’au pied du lit tombent ses longs cheveux,
On croirait voir le soir, sur ses flancs amoureux,
Se dérouler gaiement la mantille espagnole.
Albert.
Ce bonheur à mes yeux n’a pas été donné
De voir jamais ainsi la tête bien-aimée.
Le chaste sanctuaire où siège sa pensée
D’un diadème d’or est toujours couronné.
Rodolphe.
Voyez-la, le matin, qui gazouille et sautille ;
Son cœur est un oiseau, — sa bouche est une fleur.
C’est là qu’il faut saisir cette indolente fille,
Et, sur la pourpre vive où le rire pétille,
De son souffle enivrant respirer la fraîcheur.
Albert.
Une fois seulement, j’étais, le soir, près d’elle ;
Le sommeil lui venait et la rendait plus belle ;
Elle pencha vers moi son front plein de langueur,
Et, comme on voit s’ouvrir une rose endormie,
Dans un faible soupir, des lèvres de ma mie,
Je sentis s’exhaler le parfum de son cœur.
Rodolphe.
Je voudrais voir qu’un jour ma belle dégourdie,
Au cabaret voisin de champagne étourdie,
S’en vînt, en jupon court, se glisser dans tes bras.
Qu’adviendrait-il alors de ta mélancolie ?
Car enfin toute chose est possible ici-bas.
Albert.
Si le profond regard de ma chère maîtresse
Un instant par hasard s’arrêtait sur le tien,
Qu’adviendrait-il alors de cette folle ivresse ?
Aimer est quelque chose, et le reste n’est rien.
Rodolphe.
Non, l’amour qui se tait n’est qu’une rêverie.
Le silence est la mort, et l’amour est la vie ;
Et c’est un vieux mensonge à plaisir inventé,
Que de croire au bonheur hors de la volupté !
Je ne puis partager ni plaindre ta souffrance.
Le hasard est là haut pour les audacieux ;
Et celui dont la crainte a tué l’espérance
Mérite son malheur et fait injure aux dieux.
Albert.
Non, quand leur âme immense entra dans la nature,
Les dieux n’ont pas tout dit à la matière impure
Qui reçut dans ses flancs leur forme et leur beauté.
C’est une vision que la réalité.
Non, des flacons brisés, quelques vaines paroles
Qu’on prononce au hasard et qu’on croit échanger,
Entre deux froids baisers quelques rires frivoles,
Et d’un être inconnu le contact passager,
Non, ce n’est pas l’amour, ce n’est pas même un rêve ;
Et la satiété, qui succède au désir,
Amène un tel dégoût quand le cœur se soulève,
Que je ne sais, au fond, si c’est peine ou plaisir.
Rodolphe.
Est-ce peine ou plaisir, une alcôve bien close,
Et le punch allumé, quand il fait mauvais temps ?
Est-ce peine ou plaisir, l’incarnat de la rose,
La blancheur de l’albâtre et l’odeur du printemps ?
Quand la réalité ne serait qu’une image,
Et le contour léger des choses d’ici-bas,
Me préserve le ciel d’en savoir davantage !
Le masque est si charmant, que j’ai peur du visage,
Et, même en carnaval, je n’y toucherais pas.
Albert.
Une larme en dit plus que tu n’en pourrais dire.
Rodolphe.
Une larme a son prix, c’est la sœur d’un sourire.
Avec deux yeux bavards parfois j’aime à jaser ;
Mais le seul vrai langage, au monde, est un baiser.
Albert.
Ainsi donc, à ton gré, dépense ta paresse.
Ô mon pauvre secret ! que nos chagrins sont doux !
Rodolphe.
Ainsi donc, à ton gré, promène ta tristesse.
Ô mes pauvres soupers ! comme on médit de vous !
Albert.
Prends garde seulement que ta belle étourdie
Dans quelque honnête ennui ne perde sa gaieté.
Rodolphe.
Prends garde seulement que ta rose endormie
Ne trouve un papillon quelque beau soir d’été.
Albert.
Des premiers feux du jour j’aperçois la lumière.
Rodolphe.
Laissons notre dispute, et vidons notre verre.
Nous aimons, c’est assez ; chacun a sa façon.
J’en ai connu plus d’une, et j’en sais la chanson.
Le droit est au plus fort en amour comme en guerre,
Et la femme qu’on aime aura toujours raison.
SILVIA
À MADAME ***
Il est donc vrai, vous vous plaignez aussi,
Vous dont l’œil noir, gai comme un jour de fête,
Du monde entier pourrait chasser l’ennui.
Combien donc pesait le souci
Qui vous a fait baisser la tête ?
C’est, j’imagine, un aussi lourd fardeau
Que le roitelet de la fable ;
Ce grand chagrin qui vous accable
Me fait souvenir du roseau ;
Je suis bien loin d’être le chêne.
Mais, dites-moi, vous qu’en un autre temps
(Quand nos aïeux vivaient en bons enfants)
J’aurais nommée Iris, ou Philis, ou Climène,
Vous qui, dans ce siècle bourgeois,
Osez encor me permettre parfois
De vous appeler ma marraine,
Est-ce bien vous qui m’écrivez ainsi,
Et songiez-vous qu’il faut qu’on vous réponde ?
Savez-vous que, dans votre ennui,
Sans y penser, madame et chère blonde,
Vous me grondez comme un ami ?
Paresse est manque de courage,
Dites-vous ; s’il en est ainsi,
Je vais me remettre à l’ouvrage.
Hélas ! l’oiseau revient au nid,
Et quelquefois même à la cage.
Sur mes lauriers on me croit endormi ;
C’est trop d’honneur pour un instant d’oubli,
Et dans mon lit les lauriers n’ont que faire ;
Ce ne serait pas mon affaire.
Je sommeillais seulement à demi,
À côté d’un brin de verveine
Dont le parfum vivait à peine,
Et qu’en rêvant j’avais cueilli.
Je l’avouerai, ce coupable silence,
Ce long repos, si maltraité de vous,
Paresse, amour, folie ou nonchalance,
Tout ce temps perdu me fut doux.
Je dirai plus, il me fut profitable ;
Et, si jamais mon inconstant esprit
Sait revêtir de quelque fable
Ce que la vérité m’apprit,
Je vous paraîtrai moins coupable.
Le silence est un conseiller
Qui dévoile plus d’un mystère ;
Et qui veut un jour bien parler
Doit d’abord apprendre à se taire.
Et, quand on se tairait toujours,
Du moment qu’on vit et qu’on aime,
Qu’importe le reste ? et vous-même,
Quand avez-vous compté les jours ?
Et, puisqu’il faut que tout s’évanouisse,
N’est-ce donc pas une folle avarice,
De conserver comme un trésor
Ce qu’un coup de vent nous enlève ?
Le meilleur de ma vie a passé comme un rêve
Si léger qu’il m’est cher encor.
Mais revenons à vous, ma charmante marraine.
Vous croyez donc vous ennuyer ?
Et l’hiver qui s’en vient, rallumant le foyer,
A fait rêver la châtelaine.
Un roman, dites-vous, pourrait vous égayer ;
Triste chose à vous envoyer !
Que ne demandez-vous un conte à la Fontaine ?
C’est avec celui-là qu’il est bon de veiller ;
Ouvrez-le sur votre oreiller,
Vous verrez se lever l’aurore.
Molière l’a prédit, et j’en suis convaincu,
Bien des choses auront vécu
Quand nos enfants liront encore
Ce que le bonhomme a conté,
Fleur de sagesse et de gaieté.
Mais quoi ! la mode vient, et tue un vieil usage.
On n’en veut plus, du sobre et franc langage
Dont il enseignait la douceur,
Le seul français, et qui vienne du cœur ;
Car, n’en déplaise à l’Italie,
La Fontaine, sachez-le bien,
En prenant tout, n’imita rien ;
Il est sorti du sol de la patrie,
Le vert laurier qui couvre son tombeau ;
Comme l’antique, il est nouveau.
Ma protectrice bien-aimée,
Quand votre lettre parfumée
Est arrivée à votre enfant gâté,
Je venais de causer en toute liberté
Avec le grand ami Shakspeare.
Du sujet, cependant, Boccace était l’auteur ;
Car il féconde tout, ce charmant inventeur ;
Même après l’autre, il fallait le relire.
J’étais donc seul, ses Nouvelles en main,
Et de la nuit la lueur azurée,
Se jouant avec le matin,
Étincelait sur la tranche dorée
Du petit livre florentin ;
Et je songeais, quoi qu’on dise ou qu’on fasse,
Combien c’est vrai que les Muses sont sœurs ;
Qu’il eut raison, ce pinceau plein de grâce,
Qui nous les montre au sommet du Parnasse,
Comme une guirlande de fleurs !
La Fontaine a ri dans Boccace,
Où Shakspeare fondait en pleurs.
Sera-ce trop que d’enhardir ma muse
Jusqu’à tenter de traduire à mon tour
Dans ce livre amoureux une histoire d’amour ?
Mais tout est bon qui vous amuse.
Je n’oserais, si ce n’était pour vous ;
Car c’est beaucoup que d’essayer ce style
Tant oublié, qui fut jadis si doux,
Et qu’aujourd’hui l’on croit facile.
Il fut donc dans notre cité,
Selon ce qu’on nous a conté
(Boccace parle ainsi ; la cité, c’est Florence),
Un gros marchand, riche, homme d’importance,
Qui de sa femme eut un enfant,
Après quoi, presque sur-le-champ,
Ayant mis ordre à ses affaires,
Il passa de ce monde ailleurs.
La mère survivait ; on nomma des tuteurs,
Gens loyaux, prudents et sévères,
Capables de se faire honneur
En gardant les biens d’un mineur.
Le jouvenceau, courant le voisinage,
Sentit d’abord douceur de cœur
Pour une fille de son âge
Qui pour père avait un tailleur ;
Et peu à peu, l’enfant devenant homme,
Le temps changea l’habitude en amour,
De telle sorte que Jérôme
Sans voir Silvia ne pouvait vivre un jour.
À son voisin la fille accoutumée
Aima bientôt comme elle était aimée.
De ce danger la mère s’avisa,
Gronda son fils, longtemps moralisa,
Sans rien gagner par force ou par adresse.
Elle croyait que la richesse
En ce monde doit tout changer,
Et d’un buisson peut faire un oranger.
Ayant donc pris les tuteurs à partie,
La mère dit : « Cet enfant que voici,
Lequel n’a pas quatorze ans, Dieu merci !
Va désoler le reste de ma vie.
Il s’est si bien amouraché
De la fille d’un mercenaire,
Qu’un de ces jours, s’il n’en est empêché,
Je vais me réveiller grand’mère.
Soir ni matin, il ne la quitte pas.
C’est, je crois, Silvia qu’on l’appelle ;
Et, s’il doit voir quelque autre dans ses bras,
Il se consumera pour elle.
Il faudrait donc, avec votre agrément,
L’éloigner par quelque voyage ;
Il est jeune, la fille est sage,
Elle l’oubliera sûrement ;
Et nous le marierons à quelque honnête femme. »
Les tuteurs dirent que la dame
Avait parlé fort sagement.
« Te voilà grand, dirent-ils à Jérôme,
Il est bon de voir du pays.
Va-t’en passer quelques jours à Paris,
Voir ce que c’est qu’un gentilhomme,
Le bel usage, et comme on vit là-bas ;
Dans peu de temps tu reviendras. »
À ce conseil, le garçon, comme on pense,
Répondit qu’il n’en ferait rien,
Et qu’il pouvait voir aussi bien
Comment l’on vivait à Florence.
Là-dessus, la mère en fureur
Répond d’abord par une grosse injure ;
Puis elle prend l’enfant par la douceur ;
On le raisonne, on le conjure,
À ses tuteurs il lui faut obéir ;
On lui promet de ne le retenir
Qu’un an au plus. Tant et tant on le prie,
Qu’il cède enfin. Il quitte sa patrie ;
Il part, tout plein de ses amours,
Comptant les nuits, comptant les jours,
Laissant derrière lui la moitié de sa vie.
L’exil dura deux ans. Ce long terme passé,
Jérôme revint à Florence,
Du mal d’amour plus que jamais blessé,
Croyant sans doute être récompensé.
Mais c’est un grand tort que l’absence.
Pendant qu’au loin courait le jouvenceau,
La fille s’était mariée.
En revoyant les rives de l’Arno,
Il n’y trouva que le tombeau
De son espérance oubliée.
D’abord il n’en murmura point,
Sachant que le monde, en ce point,
Agit rarement d’autre sorte.
De l’infidèle il connaissait la porte,
Et tous les jours il passait sur le seuil,
Espérant un signe, un coup d’œil,
Un rien, comme on fait quand on aime.
Mais tous ses pas furent perdus ;
Silvia ne le connaissait plus,
Dont il sentit une douleur extrême.
Cependant, avant d’en mourir,
Il voulut de son souvenir
Essayer de parler lui-même.
Le mari n’était pas jaloux,
Ni la femme bien surveillée,
Un soir que les nouveaux époux
Chez un voisin étaient à la veillée,
Dans la maison, au tomber de la nuit,
Jérôme entra, se cacha près du lit,
Derrière une pièce de toile ;
Car l’époux était tisserand,
Et fabriquait cette espèce de voile
Qu’on met sur un balcon toscan.
Bientôt après les mariés rentrèrent,
Et presque aussitôt se couchèrent.
Dès qu’il entend dormir l’époux,
Dans l’ombre, vers Silvia Jérôme s’achemine,
Et, lui posant la main sur la poitrine,
Il lui dit doucement : « Mon âme, dormez-vous ? »
La pauvre enfant, croyant voir un fantôme,
Voulut crier ; le jeune homme ajouta :
« Ne criez pas, je suis votre Jérôme.
— Pour l’amour de Dieu, dit Silvia,
Allez-vous-en, je vous en prie,