Poésies nouvelles (page 9)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poésies nouvelles (1836-1852) · 18 pages

Tu n’es donc pas encore à l’hôpital des fous ?

J’ai cru que tes parents t’avaient mis à Bicêtre.

Dupont.

Parle bas. J’ai sauté ce soir par la fenêtre,

Et je cours en cachette écrire un feuilleton.

Mais toi, tu n’as donc pas ton lit à Charenton ?

L’on m’avait dit pourtant que ton rare génie…

Durand.

Ah ! Dupont, que le monde aime la calomnie !

Quel ingrat animal que ce sot genre humain,

Et que l’on a de peine à faire son chemin !

Dupont.

Frère, à qui le dis-tu ? Dans le siècle où nous sommes,

Je n’ai que trop connu ce que valent les hommes.

Le monde, chaque jour, devient plus entêté,

Et tombe plus avant dans l’imbécillité.

Durand.

Te souvient-il, Dupont, des jours de notre enfance,

Lorsque, riches d’orgueil et pauvres de science,

Rossés par un sous-maître et toujours paresseux,

Dans la crasse et l’oubli nous dormions tous les deux ?

Que ces jours bienheureux sont chers à ma mémoire !

Dupont.

Paresseux ! tu l’as dit. Nous l’étions avec gloire ;

Ignorants, Dieu le sait ! Ce que j’ai fait depuis

A montré clairement si j’avais rien appris.

Mais quelle douce odeur avait le réfectoire !

Ah ! dans ce temps du moins je pus manger et boire !

Courbé sur mon pupitre, en secret je lisais

Des bouquins de rebut achetés au rabais.

Barnave et Desmoulins m’ont valu des férules ;

De l’aimable Saint-Just les touchants opuscules

Reposaient sur mon cœur, et je tendais la main

Avec la dignité d’un sénateur romain.

Tu partageas mon sort, tu manquas tes études.

Durand.

Il est vrai, le génie a ses vicissitudes.

Mon crâne ossianique, aux lauriers destiné,

Du bonnet d’âne alors fut parfois couronné.

Mais l’on voyait déjà ce dont j’étais capable.

J’avais d’écrivailler une rage incurable ;

Honni de nos pareils, moulu de coups de poing,

Je rimais à l’écart, accroupi dans un coin.

Dès l’âge de quinze ans, sachant à peine lire,

Je dévorais Schiller, Dante, Gœthe, Shakspeare ;

Le front me démangeait en lisant leurs écrits.

Quant à ces polissons qu’on admirait jadis,

Tacite, Cicéron, Virgile, Horace, Homère,

Nous savons, Dieu merci ! quel cas on en peut faire.

Dans les secrets de l’art prompte à m’initier,

Ma muse, en bégayant, tentait de plagier ;

J’adorais tour à tour l’Angleterre et l’Espagne,

L’Italie, et surtout l’emphatique Allemagne.

Que n’eussé-je pas fait pour savoir le patois

Que le savetier Sachs mit en gloire autrefois !

J’aurais certainement produit un grand ouvrage.

Mais, forcé de parler notre ignoble langage,

J’ai du moins fait serment, tant que j’existerais,

De ne jamais écrire un livre en bon français ;

Tu me connais, tu sais si j’ai tenu parole.

Dupont.

Quand arrive l’hiver, l’hirondelle s’envole ;

Ainsi s’est envolé le trop rapide temps

Où notre ventre à jeun put compter sur nos dents.

Quels beaux croûtons de pain coupait la ménagère !

Durand.

N’en parlons plus ; ce monde est un lieu de misère.

Sois franc, je t’en conjure, et dis-moi ton destin.

Que fis-tu tout d’abord loin du quartier latin ?

Dupont.

Quand ?

Durand.

Quand ? Lorsqu’à dix-neuf ans tu sortis du collège.

Dupont.

Ce que je fis ?

Durand.

Ce que je fis ?Oui, parle.

Dupont.

Ce que je fis ? Oui, parle.Eh ! mon ami, qu’en sais-je ?

J’ai fait ce que l’oiseau fait en quittant son nid,

Ce que put le hasard et ce que Dieu permit.

Durand.

Mais encore ?

Dupont.

Mais encore ?Rien du tout. J’ai flâné dans les rues.

J’ai marché devant moi, libre, bayant aux grues ;

Mal nourri, peu vêtu, couchant dans un grenier

Dont je déménageais dès qu’il fallait payer ;

De taudis en taudis colportant ma misère,

Ruminant de Fourier le rêve humanitaire,

Empruntant çà et là le plus que je pouvais,

Dépensant un écu sitôt que je l’avais ;

Délayant de grands mots en phrases insipides ;

Sans chemise et sans bas, et les poches si vides,

Qu’il n’est que mon esprit au monde d’aussi creux ;

Tel je vécus, râpé, sycophante, envieux.

Durand.

Je le sais ; quelquefois, de peur que tu ne meures,

Lorsque ton estomac criait : « Il est six heures ! »

J’ai, dans ta triste main, glissé, non sans regret,

Cinq francs, que tu courais perdre chez Bénazet.

Mais que fis-tu plus tard ? car tu n’as pas, je pense,

Mené jusqu’aujourd’hui cette affreuse existence ?

Dupont.

Toujours ! J’atteste ici Brutus et Spinosa

Que je n’ai jamais eu que l’habit que voilà.

Et comment en changer ? À qui rend-on justice ?

On ne voit qu’intérêt, convoitise, avarice.

J’avais fait un projet… je te le dis tout bas…

Un projet !… mais au moins tu n’en parleras pas…

C’est plus beau que Lycurgue, et rien d’aussi sublime

N’aura jamais paru si Ladvocat m’imprime.

L’univers, mon ami, sera bouleversé.

On ne verra plus rien qui ressemble au passé ;

Les riches seront gueux et les nobles infâmes ;

Nos maux seront des biens, les hommes seront femmes,

Et les femmes seront… tout ce qu’elles voudront.

Les plus vieux ennemis se réconcilieront,

Le Russe avec le Turc, l’Anglais avec la France,

La foi religieuse avec l’indifférence.

Et le drame moderne avec le sens commun.

De rois, de députés, de ministres, pas un ;

De magistrats, néant ; de lois, pas davantage,

J’abolis la famille et romps le mariage ;

Voilà ! Quant aux enfants, en feront qui pourront.

Ceux qui voudront trouver leurs pères chercheront.

Du reste, on ne verra, mon cher, dans les campagnes,

Ni forêts, ni clochers, ni vallons, ni montagnes.

Chansons que tout cela ! Nous les supprimerons.

Nous les démolirons, comblerons, brûlerons.

Ce ne seront partout que houilles et bitumes,

Trottoirs, masures, champs plantés de bons légumes,

Carottes, fèves, pois, et qui veut peut jeûner ;

Mais nul n’aura du moins le droit de bien dîner.

Sur deux rayons de fer un chemin magnifique

De Paris à Péking ceindra ma république.

Là, cent peuples divers, confondant leur jargon,

Feront une Babel d’un colossal waggon.

Là, de sa roue en feu le coche humanitaire

Usera jusqu’aux os les muscles de la terre.

Du haut de ce vaisseau les hommes stupéfaits

Ne verront qu’une mer de choux et de navets.

Le monde sera propre et net comme une écuelle ;

L’humanitairerie en fera sa gamelle,

Et le globe rasé, sans barbe ni cheveux,

Comme un grand potiron roulera dans les cieux.

Quel projet, mon ami ! quelle chose admirable !

À d’aussi vastes plans rien est-il comparable ?

Je les avais écrits dans mes moments perdus.

Croirais-tu bien, Durand, qu’on ne les a pas lus ?

Que veux-tu ? notre siècle est sans yeux, sans oreilles.

Offrez-lui des trésors, montrez-lui des merveilles :

Pour aller à la Bourse, il vous tourne le dos.

Ceux-là nous font des lois, et ceux-ci des canaux ;

On aime le plaisir, l’argent, la bonne chère ;

On voit des fainéants qui labourent la terre ;

L’homme de notre temps ne veut pas s’éclairer,

Et j’ai perdu l’espoir de le régénérer.

Mais toi, quel fut ton sort ? À ton tour sois sincère.

Durand.

Je fus d’abord garçon chez un vétérinaire.

On me donnait par mois dix-huit livres dix sous ;

Mais il me déplaisait de me mettre à genoux

Pour graisser le sabot d’une bête malade,

Dont je fus mainte fois payé d’une ruade.

Fatigué du métier, je rompis mon licou,

Et, confiant en Dieu, j’allai sans savoir où.

Je m’arrêtai d’abord chez un marchand d’estampes

Qui, pour certains romans, faisait des culs-de-lampes.

J’en fis durant deux ans. Dans de méchants écrits

Je glissais à tâtons de plus méchants croquis.

Ce travail ignoré me servit par la suite ;

Car je rendis ainsi mon esprit parasite,

L’accoutumant au vol, le greffant sur autrui.

Je me lassai pourtant du rôle d’apprenti.

J’allai dîner un jour chez le père la Tuile ;

J’y rencontrai Dubois, vaudevilliste habile,

Grand buveur, comme on sait, grand chanteur de couplets

Dont la gaieté vineuse emplit les cabarets.

Il m’apprit l’orthographe et corrigea mon style.

Nous fîmes à nous deux le quart d’un vaudeville,

Aux théâtres forains lequel fut présenté,

Et refusé partout à l’unanimité.

Cet échec me fut dur, et je sentis ma bile

Monter en bouillonnant à mon cerveau stérile.

Je résolus d’écrire, en rentrant au logis,

Un ouvrage quelconque, et d’étonner Paris.

De la soif de rimer ma cervelle obsédée

Pour la première fois eut un semblant d’idée.

Je tirai mon verrou ; j’eus soin de m’entourer

De tous les écrivains qui pouvaient m’inspirer.

Soixante in-octavos inondèrent ma table.

J’accouchai lentement d’un poëme effroyable.

La lune et le soleil se battaient dans mes vers ;

Vénus avec le Christ y dansait aux enfers.

Vois combien ma pensée était philosophique :

De tout ce qu’on a fait faire un chef-d’œuvre unique,

Tel fut mon but : Bramah, Jupiter, Mahomet,

Platon, Job, Marmontel, Néron et Bossuet,

Tout s’y trouvait ; mon œuvre est l’immensité même.

Mais le point capital de ce divin poëme,

C’est un chœur de lézards chantant au bord de l’eau.

Racine n’est qu’un drôle auprès d’un tel morceau.

On ne m’a pas compris ; mon livre symbolique,

Poudreux, mais vierge encor, n’est plus qu’une relique.

Désolant résultat ! triste virginité !

Mais vers d’autres destins je me vis emporté.

Le ciel me conduisit chez un vieux journaliste,

Charlatan ruiné, jadis séminariste,

Qui, dix fois dans sa vie à bon marché vendu,

Sur les honnêtes gens crachait pour un écu.

De ce digne vieillard j’endossai la livrée.

Le fiel suintait déjà de ma plume altérée ;

Je me sentis renaître et mordis au métier.

Ah ! Dupont, qu’il est doux de tout déprécier !

Pour un esprit mort-né, convaincu d’impuissance,

Qu’il est doux d’être un sot et d’en tirer vengeance !

À quelque vrai succès lorsqu’on vient d’assister,

Qu’il est doux de rentrer et de se débotter,

Et de dépecer l’homme, et de salir sa gloire,

Et de pouvoir sur lui vider une écritoire,

Et d’avoir quelque part un journal inconnu

Où l’on puisse à plaisir nier ce qu’on a vu !

Le mensonge anonyme est le bonheur suprême.

Écrivains, députés, ministres, rois, Dieu même,

J’ai tout calomnié pour apaiser ma faim.

Malheureux avec moi qui jouait au plus fin !

Courait-il dans Paris une histoire secrète,

Vite je l’imprimais le soir dans ma gazette,

Et rien ne m’échappait. De la rue au salon,

Les graviers, en marchant, me restaient au talon.

De ce temps scandaleux j’ai su tous les scandales,

Et les ai racontés. Ni plaintes ni cabales

Ne m’eussent fait fléchir, sois-en bien convaincu…

Mais tu rêves, Dupont ; à quoi donc penses-tu ?

Dupont.

Ah ! Durand ! si du moins j’avais un cœur de femme

Qui sût par quelque amour consoler ma grande âme !

Mais non ; j’étale en vain mes grâces dans Paris.

Il en est de ma peau comme de tes écrits ;

Je l’offre à tout venant, et personne n’y touche.

Sur mon grabat désert en grondant je me couche,

Et j’attends ; — rien ne vient. — C’est de quoi se noyer !

Durand.

Ne fais-tu rien le soir pour te désennuyer ?

Dupont.

Je joue aux dominos quelquefois chez Procope.

Durand.

Ma foi ! c’est un beau jeu. L’esprit s’y développe ;

Et ce n’est pas un homme à faire un quiproquo,

Celui qui juste à point sait faire domino.

Entrons dans un café. C’est aujourd’hui dimanche.

Dupont.

Si tu veux me tenir quinze sous sans revanche,

J’y consens.

Durand.

J’y consens.Un instant ! Commençons par jouer

La consommation d’abord pour essayer.

Je vais boire à tes frais, pour sûr, un petit verre.

Dupont.

Les liqueurs me font mal. Je n’aime que la bière.

Qu’as-tu sur toi ?

Durand.

Qu’as-tu sur toi ?Trois sous.

Dupont.

Qu’as-tu sur toi ? Trois sous.Entrons au cabaret.

Durand.

Après vous.

Dupont.

Après vous.Après vous.

Dupont.

Après vous. Après vous.Après vous, s’il vous plaît.

AU ROI

APRÈS L’ATTENTAT DE MEUNIER.

Prince, les assassins consacrent ta puissance.

Ils forcent Dieu lui-même à nous montrer sa main.

Par droit d’élection tu régnais sur la France ;

La balle et le poignard te font un droit divin.

De ceux dont le hasard couronna la naissance,

Nous en savons plusieurs qui sont sacrés en vain.

Toi, tu l’es par le peuple et par la Providence ;

Souris au parricide, et poursuis ton chemin.

Mais sois prudent, Philippe, et songe à la patrie.

Ta pensée est son bien, ton corps son bouclier.

Sur toi, comme sur elle, il est temps de veiller.

Ferme un immense abîme, et conserve ta vie.

Défendons-nous ensemble, et laissons-nous le temps

De vieillir, toi pour nous, et nous pour tes enfants.

SUR LA NAISSANCE DU COMTE DE PARIS

De tant de jours de deuil, de crainte et d’espérance,

De tant d’efforts perdus, de tant de maux soufferts,

En es-tu lasse enfin, pauvre terre de France,

Et de tes vieux enfants l’éternelle inconstance

Laissera-t-elle un jour le calme à l’univers ?

Comprends-tu tes destins et sais-tu ton histoire ?

Depuis un demi-siècle as-tu compté tes pas ?

Est-ce assez de grandeur, de misère et de gloire,

Et, sinon par pitié pour ta propre mémoire,

Par fatigue du moins t’arrêteras-tu pas ?

Ne te souvient-il plus de ces temps d’épouvante

Où de quatre-vingt-neuf résonna le tocsin ?

N’était-ce pas hier, et la source sanglante

Où Paris baptisa sa liberté naissante,

La sens-tu pas encor qui coule de ton sein ?

A-t-il rassasié ta fierté vagabonde,

A-t-il pour les combats assouvi ton penchant,

Cet homme audacieux qui traversa le monde,

Pareil au laboureur qui traverse son champ,

Armé du soc de fer qui déchire et féconde ?

S’il te fallait alors des spectacles guerriers,

Est-ce assez d’avoir vu l’Europe dévastée,

De Memphis à Moscou la terre disputée,

Et l’étranger deux fois assis à nos foyers,

Secouant de ses pieds la neige ensanglantée ?

S’il te faut aujourd’hui des éléments nouveaux,

En est-ce assez pour toi d’avoir mis en lambeaux

Tout ce qui porte un nom, gloire, philosophie,

Religion, amour, liberté, tyrannie,

D’avoir fouillé partout, jusque dans les tombeaux ?

En est-ce assez pour toi des vaines théories,

Sophismes monstrueux dont on nous a bercés,

Spectres républicains sortis des temps passés,

Abus de tous les droits, honteuses rêveries

D’assassins en délire ou d’enfants insensés ?

En est-ce assez pour toi d’avoir, en cinquante ans,

Vu tomber Robespierre et passer Bonaparte,

Charles Dix pour l’exil partir en cheveux blancs,

D’avoir imité Londre, Athènes, Rome et Sparte,

Et d’être enfin Français n’est-il pas bientôt temps ?

Si ce n’est pas assez, prends ton glaive et ta lance,

Réveille tes soldats, dresse tes échafauds ;

En guerre ! et que demain le siècle recommence,

Afin qu’un jour du moins le meurtre et la licence,

Repus de notre sang, nous laissent le repos !

Mais, si Dieu n’a pas fait la souffrance inutile.

Si des maux d’ici-bas quelque bien peut venir,

Si l’orage apaisé rend le ciel plus tranquille,

S’il est vrai qu’en tombant sur un terrain fertile

Les larmes du passé fécondent l’avenir ;

Sache donc profiter de ton expérience,

Toi qu’une jeune reine, en ses touchants adieux,

Appelait autrefois plaisant pays de France !

Connais-toi donc toi-même, ose donc être heureux,

Ose donc franchement bénir la Providence !

Laisse dire à qui veut que ton grand cœur s’abat,

Que la paix t’affaiblit, que tes forces s’épuisent :

Ceux qui le croient le moins sont ceux qui te le disent,

Ils te savent debout, ferme, et prête au combat,

Et, ne pouvant briser la force, ils la divisent.

Laisse-les s’agiter, ces gens à passion,

De nos vieux harangueurs modernes parodies ;

Laisse-les étaler leurs froides comédies,

Et, les deux bras croisés, te prêcher l’action ;

Leur seule vérité, c’est leur ambition.

Que t’importent des mots, des phrases ajustées ?

As-tu vendu ton blé, ton bétail et ton vin ?

Es-tu libre ? Les lois sont-elles respectées ?

Crains-tu de voir ton champ pillé par le voisin ?

Le maître a-t-il son toit, et l’ouvrier son pain ?

Si nous avons cela, le reste est peu de chose.

Il en faut plus pourtant ; à travers nos remparts,

De l’univers jaloux pénètrent les regards.

Paris remplit le monde, et, lorsqu’il se repose,

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