Poésies nouvelles (page 11)

Alfred de Musset · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Poésies nouvelles (1836-1852) · 18 pages

Il est passé, ce temps de notre vie

Où notre enfance eut loisir de s’aimer.

Vous voyez, je suis mariée.

Dans les devoirs auxquels je suis liée,

Il ne me sied plus de penser

À vous revoir ni vous entendre.

Si mon mari venait à vous surprendre,

Songez que le moindre des maux

Serait pour moi d’en perdre le repos ;

Songez qu’il m’aime et que je suis sa femme. »

À ce discours, le malheureux amant

Fut navré jusqu’au fond de l’âme.

Ce fut en vain qu’il peignit son tourment,

Et sa constance et sa misère ;

Par promesse ni par prière,

Tout son chagrin ne put rien obtenir.

Alors, sentant la mort venir,

Il demanda que, pour grâce dernière,

Elle le laissât se coucher

Pendant un instant auprès d’elle,

Sans bouger et sans la toucher,

Seulement pour se réchauffer,

Ayant au cœur une glace mortelle,

Lui promettant de ne pas dire un mot,

Et qu’il partirait aussitôt

Pour ne la revoir de sa vie.

La jeune femme, ayant quelque compassion,

Moyennant la condition,

Voulut contenter son envie.

Jérôme profita d’un moment de pitié ;

Il se coucha près de Silvie.

Considérant alors quelle longue amitié

Pour cette femme il avait eue,

Et quelle était sa cruauté,

Et l’espérance à tout jamais perdue,

Il résolut de cesser de souffrir,

Et, rassemblant dans un dernier soupir

Toutes les forces de sa vie,

Il serra la main de sa mie,

Et rendit l’âme à son côté.

Silvia, non sans quelque surprise,

Admirant sa tranquillité,

Resta d’abord quelque temps indécise.

« Jérôme, il faut sortir d’ici,

Dit-elle enfin, l’heure s’avance. »

Et, comme il gardait le silence,

Elle pensa qu’il s’était endormi.

Se soulevant donc à demi,

Et doucement l’appelant à voix basse,

Elle étendit la main vers lui,

Et le trouva froid comme glace.

Elle s’en étonna d’abord ;

Bientôt, l’ayant touché plus fort,

Et voyant sa peine inutile,

Son ami restant immobile,

Elle comprit qu’il était mort.

Que faire ? il n’était pas facile

De le savoir en un moment pareil.

Elle avisa de demander conseil

À son mari, le tira de son somme,

Et lui conta l’histoire de Jérôme

Comme un malheur advenu depuis peu,

Sans dire à qui ni dans quel lieu.

« En pareil cas, répondit le bonhomme,

Je crois que le meilleur serait

De porter le mort en secret

À son logis, l’y laisser sans rancune,

Car la femme n’a point failli,

Et le mal est à la fortune.

— C’est donc à nous de faire ainsi, »

Dit la femme. Et, prenant la main de son mari,

Elle lui fit toucher près d’elle

Le corps sur son lit étendu.

Bien que troublé par ce coup imprévu,

L’époux se lève, allume sa chandelle,

Et, sans entrer en plus de mots,

Sachant que sa femme est fidèle,

Il charge le corps sur son dos,

À sa maison secrètement l’emporte,

Le dépose devant la porte,

Et s’en revient sans avoir été vu.

Lorsqu’on trouva, le jour étant venu,

Le jeune homme couché par terre,

Ce fut une grande rumeur ;

Et le pire, dans ce malheur,

Fut le désespoir de la mère.

Le médecin aussitôt consulté,

Et le corps partout visité,

Comme on n’y vit point de blessure,

Chacun parlait à sa façon

De cette sinistre aventure.

La populaire opinion

Fut que l’amour de sa maîtresse

Avait jeté Jérôme en cette adversité,

Et qu’il était mort de tristesse,

Comme c’était la vérité.

Le corps fut donc à l’église porté,

Et là s’en vint la malheureuse mère,

Au milieu des amis en deuil,

Exhaler sa douleur amère.

Tandis qu’on menait le cercueil,

Le tisserand, qui, dans le fond de l’âme,

Ne laissait pas d’être inquiet :

« Il est bon, dit-il à sa femme,

Que tu prennes ton mantelet,

Et t’en ailles à cette église

Où l’on enterre ce garçon

Qui mourut hier à la maison.

J’ai quelque peur qu’on ne médise

Sur cet inattendu trépas,

Et ce serait un mauvais pas,

Tout innocents que nous en sommes.

Je me tiendrai parmi les hommes,

Et prierai Dieu, tout en les écoutant.

De ton côté, prends soin d’en faire autant

À l’endroit qu’occupent les femmes.

Tu retiendras ce que ces bonnes âmes

Diront de nous, et nous ferons

Selon ce que nous entendrons. »

La pitié trop tard à Silvie

Était venue, et ce discours lui plut.

Celui dont un baiser eût conservé la vie,

Le voulant voir encore, elle s’en fut.

Il est étrange, il est presque incroyable

Combien c’est chose inexplicable

Que la puissance de l’amour.

Ce cœur, si chaste et si sévère,

Qui semblait fermé sans retour

Quand la fortune était prospère,

Tout à coup s’ouvrit au malheur.

À peine dans l’église entrée,

De compassion et d’horreur

Silvia se sentit pénétrée ;

L’ancien amour s’éveilla tout entier.

Le front baissé, de son manteau voilée,

Traversant la triste assemblée,

Jusqu’à la bière il lui fallut aller ;

Et là, sous le drap mortuaire

Sitôt qu’elle vit son ami,

Défaillante et poussant un cri,

Comme une sœur embrasse un frère,

Sur le cercueil elle tomba ;

Et, comme la douleur avait tué Jérôme,

De sa douleur ainsi mourut Silvia.

Cette fois ce fut au jeune homme

À céder la moitié du lit :

L’un près de l’autre on les ensevelit.

Ainsi ces deux amants séparés sur la terre

Furent unis, et la mort fit

Ce que l’amour n’avait pu faire.

CHANSON

À Saint-Blaise, à la Zuecca,

Vous étiez, vous étiez bien aise

À Saint-Blaise.

À Saint-Blaise, à la Zuecca,

Nous étions bien là.

Mais de vous en souvenir

Prendrez-vous la peine ?

Mais de vous en souvenir

Et d’y revenir,

À Saint-Blaise, à la Zuecca,

Dans les prés fleuris cueillir la verveine,

À Saint-Blaise, à la Zuecca,

Vivre et mourir là !

1835.

CHANSON DE BARBERINE

Beau chevalier qui partez pour la guerre,

Qu’allez-vous faire

Si loin d’ici ?

Voyez-vous pas que la nuit est profonde,

Et que le monde

N’est que souci ?

Vous qui croyez qu’une amour délaissée

De la pensée

S’enfuit ainsi,

Hélas ! hélas ! chercheurs de renommée,

Votre fumée

S’envole aussi.

Beau chevalier qui partez pour la guerre,

Qu’allez-vous faire

Si loin de nous ?

J’en vais pleurer, moi qui me laissais dire

Que mon sourire

Était si doux.

1836.

CHANSON DE FORTUNIO

Si vous croyez que je vais dire

Qui j’ose aimer,

Je ne saurais, pour un empire,

Vous la nommer.

Nous allons chanter à la ronde,

Si vous voulez,

Que je l’adore et qu’elle est blonde

Comme les blés.

Je fais ce que sa fantaisie

Veut m’ordonner,

Et je puis, s’il lui faut ma vie,

La lui donner.

Du mal qu’une amour ignorée

Nous fait souffrir,

J’en porte l’âme déchirée

Jusqu’à mourir.

Mais j’aime trop pour que je die

Qui j’ose aimer,

Et je veux mourir pour ma mie

Sans la nommer.

1836.

À NINON

Si je vous le disais pourtant, que je vous aime,

Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ?

L’amour, vous le savez, cause une peine extrême ;

C’est un mal sans pitié que vous plaignez vous-même ;

Peut-être cependant que vous m’en puniriez.

Si je vous le disais, que six mois de silence

Cachent de longs tourments et des vœux insensés :

Ninon, vous êtes fine, et votre insouciance

Se plaît, comme une fée, à deviner d’avance ;

Vous me répondriez peut-être : Je le sais.

Si je vous le disais, qu’une douce folie

A fait de moi votre ombre et m’attache à vos pas :

Un petit air de doute et de mélancolie,

Vous le savez, Ninon, vous rend bien plus jolie ;

Peut-être diriez-vous que vous n’y croyez pas.

Si je vous le disais, que j’emporte dans l’âme

Jusques aux moindres mots de nos propos du soir :

Un regard offensé, vous le savez, madame,

Change deux yeux d’azur en deux éclairs de flamme,

Vous me défendriez peut-être de vous voir.

Si je vous le disais, que chaque nuit je veille,

Que chaque jour je pleure et je prie à genoux :

Ninon, quand vous riez, vous savez qu’une abeille

Prendrait pour une fleur votre bouche vermeille ;

Si je vous le disais, peut-être en ririez-vous.

Mais vous n’en saurez rien. — Je viens, sans rien en dire,

M’asseoir sous votre lampe et causer avec vous ;

Votre voix, je l’entends ; votre air, je le respire ;

Et vous pouvez douter, deviner et sourire,

Vos yeux ne verront pas de quoi m’être moins doux.

Je récolte en secret des fleurs mystérieuses :

Le soir, derrière vous, j’écoute au piano

Chanter sur le clavier vos mains harmonieuses,

Et, dans les tourbillons de nos valses joyeuses,

Je vous sens, dans mes bras, plier comme un roseau.

La nuit, quand de si loin le monde nous sépare,

Quand je rentre chez moi pour tirer mes verrous,

De mille souvenirs en jaloux je m’empare ;

Et là, seul devant Dieu, plein d’une joie avare,

J’ouvre, comme un trésor, mon cœur tout plein de vous.

J’aime, et je sais répondre avec indifférence ;

J’aime, et rien ne le dit ; j’aime, et seul je le sais ;

Et mon secret m’est cher, et chère ma souffrance ;

Et j’ai fait le serment d’aimer sans espérance,

Mais non pas sans bonheur ; — je vous vois, c’est assez.

Non, je n’étais pas né pour ce bonheur suprême,

De mourir dans vos bras et de vivre à vos pieds.

Tout me le prouve, hélas ! jusqu’à ma douleur même…

Si je vous le disais pourtant, que je vous aime,

Qui sait, brune aux yeux bleus, ce que vous en diriez ?

1837.

À SAINTE-BEUVE

SUR UN PASSAGE D’UN ARTICLE INSÉRÉ DANS LA REVUE DES DEUX MONDES

Ami, tu l’as bien dit : en nous, tant que nous sommes,

Il existe souvent une certaine fleur

Qui s’en va dans la vie et s’effeuille du cœur.

« Il existe, en un mot, chez les trois quarts des hommes,

Un poëte mort jeune à qui l’homme survit. »

Tu l’as bien dit, ami, mais tu l’as trop bien dit.

Tu ne prenais pas garde, en traçant ta pensée,

Que ta plume en faisait un vers harmonieux.

Et que tu blasphémais dans la langue des dieux.

Relis-toi, je te rends à ta Muse offensée ;

Et souviens-toi qu’en nous il existe souvent

Un poëte endormi, toujours jeune et vivant.

Juillet 1837.

À ALFRED DE MUSSET

RÉPONSE DE M. SAINTE-BEUVE

Il n’est pas mort, ami, ce poëte, en mon âme ;

Il n’est pas mort, ami, tu le dis, je le crois.

Il ne dort pas, il veille, étincelle sans flamme ;

La flamme, je l’étouffe, et je retiens ma voix.

Que dire et que chanter quand la plage est déserte,

Quand les flots des jours pleins sont déjà retirés,

Quand l’écume flétrie et partout l’algue verte

Couvrent au loin les bords au matin si sacrés ?

Que dire des soupirs que la jeunesse enfuie

Renvoie à tous instants à ce cœur non soumis ?

Que dire des banquets où s’égaya la vie,

Et des premiers plaisirs, et des premiers amis ?

L’amour vint sérieux pour moi dans son ivresse.

Sous les fleurs tu chantais, raillant ses dons jaloux.

Enfin, un jour tu crus ! moi, j’y croyais sans cesse…

Sept ans entiers, sept ans !… Alfred, y croyons-nous ?

L’une, ardente, vous prend dans sa soif, et vous jette

Comme un fruit qu’on méprise après l’avoir séché.

L’autre, tendre et croyante, un jour devient muette,

Et pleure, et dit que l’astre en son ciel s’est couché !

Le mal qu’on savait moins se révèle à toute heure,

Inhérent à la terre, irréparable et lent.

On croyait tout changer, il faut que tout demeure.

Railler, maudire alors, amer et violent,

À quoi bon ? — Trop sentir, c’est bien souvent se taire,

C’est refuser du chant l’aimable guérison,

C’est vouloir dans son cœur tout son deuil volontaire,

C’est enchaîner sa lampe aux murs de sa prison !

Mais cependant, ami, si ton luth qui me tente,

Si ta voix d’autrefois se remet à briller ;

Si ton frais souvenir dans ta course bruyante,

Ton cor de gai chasseur me revient appeler ;

Si de toi quelque accent léger, pourtant sensible,

Comme aujourd’hui m’apporte un écho du passé,

S’il revient éveiller, à ce cœur accessible,

Ce qu’il cache dans l’ombre et qu’il n’a pas laissé,

Soudain ma voix renaît, mon soupir chante encore,

Mon pleur, comme au matin, s’échappe harmonieux,

Et, tout parlant d’ennuis qu’il vaut mieux qu’on dévore,

Le désir me reprend de les conter aux cieux.

À LYDIE

TRADUIT D’HORACE (ODE IX, LIVRE III)

Horace.

Lorsque je t’avais pour amie,

Quand nul jeune garçon, plus robuste que moi,

N’entourait de ses bras ton épaule arrondie,

Auprès de toi, blanche Lydie,

J’ai vécu plus joyeux et plus heureux qu’un roi.

Lydie.

Quand pour toi j’étais la plus chère,

Quand Chloé pâlissait auprès de Lydia,

Lydia qu’on vantait dans l’Italie entière

Vécut plus heureuse et plus fière

Que dans les bras d’un dieu la Romaine Ilia.

Horace.

Chloé me gouverne à présent,

Chloé, savante au luth, habile en l’art du chant ;

Le doux son de sa voix de volupté m’enivre.

Je suis prêt à cesser de vivre

Si, pour la préserver, les dieux voulaient mon sang.

Lydie.

Je me consume maintenant

D’une amoureuse ardeur que rien ne peut éteindre

Pour le fils d’Ornithus, ce bel adolescent.

Je mourrais deux fois sans me plaindre

Si, pour le préserver, les dieux voulaient mon sang

Horace.

Eh quoi ! si dans notre pensée

L’ancien amour se rallumait ?

Si, la blonde Chloé de ma maison chassée,

Ma porte se rouvrait ? si Vénus offensée

Au joug d’airain nous ramenait ?

Lydie.

Calaïs, ma richesse unique,

Est plus beau qu’un soleil levant,

Et toi plus léger que le vent,

Plus prompt à t’irriter que l’âpre Adriatique ;

Cependant près de toi, si c’était ton plaisir,

Volontiers j’irais vivre, et volontiers mourir.

À LYDIE

IMITATION

Horace.

Du temps où tu m’aimais, Lydie,

De ses bras nul autre que moi

N’entourait ta gorge arrondie ;

J’ai vécu plus heureux qu’un roi.

Lydie.

Du temps où j’étais ta maîtresse,

Tu me préférais à Chloé ;

Je m’endormais à ton côté

Plus heureuse qu’une déesse.

Horace.

Chloé me gouverne à présent,

Savante au luth, habile au chant ;

La douceur de sa voix m’enivre.

Je suis prêt à cesser de vivre

S’il fallait lui donner mon sang.

Lydie.

Je me consume maintenant

Pour Calaïs, mon jeune amant,

Qui dans mon cœur a pris ta place.

Je mourrais deux fois, cher Horace,

S’il fallait lui donner mon sang.

Horace.

Eh quoi ! si dans notre pensée

L’ancien amour se ranimait ?

Si ma blonde était délaissée ?

Si demain Vénus offensée

À ta porte me ramenait ?

Lydie.

Calais est jeune et fidèle,

Et toi, poëte, ton désir

Est plus léger que l’hirondelle,

Plus inconstant que le zéphyr ;

Pourtant, s’il t’en prenait envie,

Avec toi j’aimerais la vie,

Avec toi je voudrais mourir.

À ALF. T.

SONNET

Qu’il est doux d’être au monde, et quel bien que la vie !

Tu le disais ce soir par un beau jour d’été.

Tu le disais, ami, dans un site enchanté.

Sur le plus vert coteau de ta forêt chérie.

Nos chevaux, au soleil, foulaient l’herbe fleurie ;

Et moi, silencieux, courant à ton côté,

Je laissais au hasard flotter ma rêverie ;

Mais dans le fond du cœur je me suis répété :

— Oui, la vie est un bien, la joie est une ivresse ;

Il est doux d’en user sans crainte et sans soucis ;

Il est doux de fêter les dieux de la jeunesse,

De couronner de fleurs son verre et sa maîtresse,

D’avoir vécu trente ans comme Dieu l’a permis,

Et, si jeunes encor, d’être de vieux amis.

Bury, 10 août 1838.

À UNE FLEUR

Que me veux-tu, chère fleurette,

Aimable et charmant souvenir ?

Demi-morte et demi-coquette,

Jusqu’à moi qui te fait venir ?

Sous ce cachet enveloppée,

Tu viens de faire un long chemin.

Qu’as-tu vu ? que t’a dit la main

Qui sur le buisson t’a coupée ?

N’es-tu qu’une herbe desséchée

Qui vient achever de mourir ?

Ou ton sein, prêt à refleurir,

Renferme-t-il une pensée ?

Ta fleur, hélas ! a la blancheur

De la désolante innocence ;

Mais de la craintive espérance

Ta feuille porte la couleur.

As-tu pour moi quelque message ?

Tu peux parler, je suis discret.

Ta verdure est-elle un secret ?

Ton parfum est-il un langage ?

S’il en est ainsi, parle bas,

Mystérieuse messagère ;

S’il n’en est rien, ne réponds pas ;

Dors sur mon cœur, fraîche et légère.

Je connais trop bien cette main

Pleine de grâce et de caprice,

Qui d’un brin de fil souple et fin

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